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Le développement des "Maisons de la Semence Paysanne" en France.
Par Jennifer Kendall (Bio d’Aquitaine)


Le concept de « semences paysannes » est récent mais correspond à une réalité millénaire. Ce terme vise à les différencier des semences commerciales développées à partir du XIXe siècle, généralisées durant la deuxième partie du XXe et sélectionnées, en dehors des champs de production des paysans, par des entreprises semencières. Les semences paysannes se distinguent aussi des semences de ferme – ou semences fermières – qui sont multipliées à la ferme à partir de la récolte de variétés commerciales protégées par un Certificat d’Obtention Végétale…

L’industrialisation de l’agriculture et la spécialisation de la sélection végétale ont conduit à une érosion de la biodiversité cultivée dans les champs : les variétés paysannes de populations, de base génétique large et évolutive, sont peu à peu remplacées par des variétés fixées, stables et homogènes de base génétique étroite et plus récemment par des plantes génétiquement modifiées. La FAO (Food and Agriculture Organisation) estime que « depuis le début du siècle, quelques 75% de la diversité génétique des plantes cultivées ont été perdus. »



Ne plus se cacher… pour faire ses semences !


Au début des années 2000, les semences paysannes n’ont aucune existence reconnue : la réglementation considère implicitement que l'agriculteur utilise forcément des semences commerciales, sélectionnées par des semenciers spécialisés. Or les semences paysannes subsistent dans les champs de quelques paysans et chez des jardiniers en France. Quelques individus ou groupes de passionnés entretiennent des collections vivantes de variétés anciennes et développent des initiatives de sélection participative, comme en Aquitaine depuis 2001.

En 2003, les rencontres « Cultivons la biodiversité dans les fermes » d’Auzeville, près de Toulouse, ont permis de sortir les semences paysannes de l’anonymat. Plus de trois cent cinquante personnes ont participé à ces journées sur les thèmes de la biodiversité cultivée, du droit des paysans à ressemer et échanger leurs semences, de la souveraineté alimentaire…
Ces rencontres ont été organisées face à une actualité particulière qui rendait urgente la nécessité de se mobiliser pour la reconnaissance des semences paysannes. En effet, en 2002, l’Europe était en train de travailler à une nouvelle réglementation sur les semences biologiques et paraissait sur le point de n’autoriser, en bio, que les semences de variétés commerciales inscrites au catalogue officiel. Or de nombreux agriculteurs bio utilisaient des variétés paysannes car les variétés disponibles sur le marché n’étaient pas adaptées aux modes de culture biologique à faibles intrants. De plus, le développement et l’arrivée sur le marché des OGM a décidé de nombreux agriculteurs, notamment bio, à se réapproprier la maîtrise de leur semences.
Le Réseau Semences Paysannes (RSP) est né, lors de ces rencontres, de la volonté des paysans qui font leurs propres semences de ne plus se cacher. Le RSP compte aujourd’hui soixante organisations membres et regroupe un syndicat agricole, des organisations locales et nationales de développement de l’agriculture biologique, des organisations spécialisées, des artisans semenciers, des paysans, des jardiniers, des associations de développement local, des ONG…

Les missions de ce réseau s’articulent autour d’objectifs collectifs :

- développer et mettre en réseau les initiatives innovantes de gestion dynamique de la biodiversité cultivée,
- favoriser la reconnaissance juridique, scientifique et institutionnelle des semences paysannes.
Le Réseau Semences Paysannes entretient également des liens et milite au coté d’organisations similaires en Europe et au niveau international.

Deux types de gestions complémentaires…

Encore aujourd’hui, la principale stratégie de conservation de la biodiversité cultivée est une conservation ex situ. Cela signifie une conservation des graines sèches à basses températures. Bien qu’elle ait permis de sauver ces variétés menacées de disparition après la Seconde Guerre Mondiale, le seul intérêt de cette conservation, dite statique, est qu’elle permet aux acteurs de la sélection moderne de disposer provisoirement d’un réservoir de diversité génétique de base. La gestion dynamique consiste à cultiver des populations végétales génétiquement hétérogènes et à les ressemer d’une année à l’autre. Dans un champ cultivé, ces variétés évoluent de manière continue sous l’effet de leur environnement lui-même en perpétuelle évolution, ce qui génère une augmentation et un renouvellement constants de la biodiversité. Ainsi ce ne sont pas des individus ou des phénotypes précis qui sont conservés mais un réservoir de variabilité génétique, un potentiel d’évolution. Les traditionnels échanges de semences entre agriculteurs participent au maintien de cette diversité et à sa capacité d’adaptation. Enfin, sous l’effet de la sélection paysanne, l’évolution de ces variétés de populations est guidée par l’agriculteur pour que cette évolution soit adaptée aux techniques culturales et aux attentes en matière de consommation.

Le Réseau Semences Paysannes défend l’idée que les gestions dynamiques et statiques sont complémentaires et aussi indispensables l'une que l'autre. Elles doivent bénéficier des mêmes droits et des mêmes soutiens publics.

Le développement d'un volet « semences potagères »

Le concept de Maisons de la Semence Paysanne est aujourd’hui en fort développement en France. Il s’agit d’organisations collectives locales de gestion et de développement de la biodiversité cultivée par la diffusion et l’échange de semences et de savoir-faire. Les Maisons de la Semence Paysanne se situent donc dans une logique de gestion dynamique de la biodiversité cultivée. Mais aujourd’hui, le principal frein au développement de ces collectifs, à part le manque de reconnaissance institutionnelle et donc de soutien financier, est la réglementation en vigueur, très restrictive, sur les droits des agriculteurs à échanger leurs semences.

La fédération des agriculteurs Bio d’Aquitaine, membre historique du Réseau Semences Paysannes, a développé depuis 2001 un programme d’expérimentation et de sélection participative de variétés paysannes : « l’Aquitaine cultive la biodiversité ». Ce programme a, au fil du temps, participé à la création d’une importante collection de semences paysannes ainsi qu’à l’émergence d’un réseau de producteurs. C’est sur cette base que les personnes engagées dans ce programme ont fait émerger le concept de Maison de la Semence Paysanne.

Au départ surtout orienté vers les semences de grandes cultures et particulièrement destiné aux agriculteurs, la Maison de la Semence Paysanne s’est enrichie, en décembre 2006, d’une importante collection de semences potagères. Le deuxième volet, « semences potagères », adressé aux maraîchers et particuliers, a donc été créé.

L’idée de Maison de la Semence Paysanne a commencé à se former dans l’esprit des responsables du programme « l’Aquitaine cultive la biodiversité » lors d’un voyage d’échange d’expériences réalisé au Brésil en 2004 avec le Réseau Semences Paysannes. Le Brésil est un des pionniers en matière de sélection participative et de reconnaissance de l’intérêt des variétés paysannes de populations. Lors de leur voyage, les responsables du programme de Bio d’Aquitaine et du Réseau Semences Paysannes ont rencontré différentes communautés ayant mis en place des collectifs locaux d’échange et de stockage de semences traditionnelles ou issues de sélections participatives. Ces communautés étaient souvent appuyées par des techniciens de structures institutionnelles agricoles ou de coopératives de services, en lien avec des pôles de recherche – universités, EMBRAPA. Ce sont ces dispositifs, appelés au Brésil « casas de sementes » - littéralement « maisons des semences » - qui ont servi de source d’inspiration directe pour le développement d’une Maison de la Semence Paysanne en Aquitaine.

Quelles missions ?

La Maison de la Semence Paysanne de Bio d’Aquitaine remplit deux missions principales :

1- La mise à disposition de lots de semences pour la conservation vivante et la sélection évolutive de variétés. La Maison de la Semence Paysanne met à disposition, par le biais de conventions d’expérimentation, des lots de semences aux agriculteurs et particuliers partenaires afin de permettre aux variétés de la Maison de la Semence Paysanne d’être cultivées dans les champs et les jardins. La diffusion de semences est autorisée pour les professionnels dans le cadre expérimental, les actions de la Maison de la Semence Paysanne sont donc légales.
L’agriculteur ou le jardinier partenaire s’engagent également à multiplier les semences sur la variété accueillie selon les protocoles fournis et à restituer, à la Maison de la Semence Paysanne, une partie des semences ainsi produites. En théorie, il doit retourner environ trois fois la quantité de semences reçue. Les semences retournées à la Maison de la Semence Paysanne sont principalement destinées à être mises à disposition à de nouveaux participants. La pérennité de la variété est ainsi assurée en démultipliant les lieux de cultures. Cependant, un échantillon de sauvegarde de chaque variété est conservé de manière statique pour faire face à de possibles destructions aux champs ou pollutions extérieures, par exemple d'OGM.
L’agriculteur ou le jardinier partenaire continuent ensuite chaque année à ressemer ses variétés et participent ainsi au maintien et au développement de la biodiversité. En effet, par sa sélection particulière réalisée selon ses objectifs et ses besoins, ils font évoluer la variété de départ et enrichissent ainsi le patrimoine conservé par la Maison de la Semence Paysanne. Ils seront amenés à renvoyer régulièrement des semences afin d’entretenir et d’enrichir la Maison de la Semence Paysanne.
2- Le partage d’expériences et la diffusion de savoir-faire. Les savoir-faire techniques en sélection paysanne de semences ont été globalement perdus par les agriculteurs et les jardiniers depuis la généralisation des variétés commerciales. Cette dépossession des paysans de leurs savoir-faire traditionnels de sélection, production et création variétale au profit des entreprises semencières est aujourd’hui le principal frein au re-développement de la biodiversité cultivée.
Un important travail de collecte et d’expérimentation de savoir-faire et techniques est mis en place par Bio d’Aquitaine : voyages d’échanges d’expérience et rencontres avec des groupes d’agriculteurs en sélection participative et des professionnels de la sélection végétale dans le monde entier ainsi qu’avec des chercheurs français de l’INRA, tels que Véronique Chable et Laurent Hazard. Des journées de formation et d’échanges techniques sont organisées régulièrement. Différentes publications techniques ont aussi été éditées et diffusées afin d’assurer le transfert et le re-développement des ces savoir-faire qui sont à la base de l’autonomie des producteurs et garants du développement de la biodiversité cultivée.

Des Maison de la Semence adaptées aux dynamiques de chaque territoire…

Bio d’Aquitaine est un des précurseurs dans la mise en oeuvre de ce type de réseau collectif de sauvegarde et développement des semences paysannes que sont les Maisons de la Semence Paysanne. D’autres collectifs français ont également développé des formes d’organisation avec des fonctionnements qui peuvent être différents mais avec les mêmes objectifs. Aujourd’hui, de nouveaux groupes d’agriculteurs et de jardiniers amateurs sont intéressés par ces variétés ainsi que par leur gestion et sélection collectives sur un territoire. Il est important pour Bio d’Aquitaine de faciliter le développement de nouvelles Maisons de la Semence Paysanne en faisant partager son expérience. L’idée est qu’ils puissent s’inspirer des actions menées en Aquitaine et développer une Maison de la Semence Paysanne adaptée aux dynamiques locales de leur territoire.
Aujourd’hui le Réseau Semences Paysannes s’est donné pour principale mission d’accompagner le développement et la structuration des Maisons de la Semence Paysanne en France. Signalons aussi que pour septembre 2012 se préparent trois journées de rencontres des Maisons de la Semence Paysanne afin d’échanger et partager les expériences sur les différents modes d’organisations collectives de gestion dynamique de la biodiversité cultivée. Ces rencontres seront principalement nationales mais plusieurs collectifs étrangers seront invités à présenter des expériences remarquables en termes d’organisations collectives sur ce sujet. Le rendez-vous est pris !

5. Adapter les céréales aux spécificités du bio