Par Guillaume Lohest
Nous l’affirmions dans votre précédent Valériane : toute chose peut être utilisée dans une logique de croissance ou de décroissance. Avec les semences, c’est du sérieux, on touche à un élément fondamental de la vie. En observant la façon dont ont évolué les pratiques et les législations sur cette question centrale, nous recevons des indices clairs du « projet » qui, consciemment ou non, guide nos sociétés en ce qui concerne leurs agricultures et leurs systèmes alimentaires.
Ce projet de société comprend trois dimensions principales :
1- une conception du savoir scientifique comme domination et/ou en substitution des lois naturelles : on peut créer des variétés de semences hyper résistantes, hyper productives,
2- une spécialisation des tâches : au semencier les semences, et que le paysan se concentre sur ses récoltes,
3- une vision quantitative du progrès : mieux, c’est plus, plus vite, plus souvent...
Ces trois dimensions sont tenues ensemble par une recherche permanente de l’efficacité ou, pour le dire autrement, du rendement. La croissance dans sa version agro-alimentaire. Un modèle simple, linéaire, schématique.
La décroissance, comprise comme déclic de rupture avec la société de croissance, peut ouvrir vers d’autres types de projets auxquels il s’agit de donner des finalités positives. Ces autres projets ne peuvent évidemment pas abandonner le souci d’efficacité pour l’agriculture. Mais ils prennent en compte d’autres dimensions : ainsi commence-t-on à entendre parler de biodiversité, de conservation, d’autonomie, de résilience. L’agriculture n’a pas pour vocation de pouvoir théoriquement nourrir les Hommes cette année – vision technique! Il faut qu’elle les nourrisse en permanence, en qualité et en diversité... Pour cela, la meilleure garantie est qu’elle n’échappe pas aux agriculteurs, qu’elle les rende heureux et qu’elle reste sous le contrôle des peuples qui en bénéficient, adaptée aux sols sur lesquels ils vivent.
Les semences paysannes, pour toutes les raisons évoquées dans ce dossier, sont la clé d’une telle agriculture. Issues d’une sélection utilisant les lois naturelles sans les forcer, respectant les caractéristiques des lieux et destinées à celui-là même qui les sélectionne, elles encouragent une agriculture biologique, locale et nourricière, plus durablement que tous les règlements du monde.
Mais les semences paysannes sont très certainement moins rentables à court terme. Pas évident de faire comprendre au monde agricole et aux consommateurs que c’est peut-être, pourtant, la voie la plus sûre et la plus belle à suivre... Elle semble si éloignée de l’efficacité de l’industrie et du supermarché ! Raison pour laquelle un peu de décroissance est nécessaire dans cette affaire…
