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se nourrit d'informations fiables

Bien sûr, il faut en convenir, imaginer sa propre grille d'analyse systémique relative à sa propre alimentation n'est certainement pas une chose simple. Et bien la faire fonctionner ne l'est pas davantage car obtenir des informations fiables au sujet de chacun des éléments qu'on choisira d'y inscrire n'est jamais une chose facile. Pour chaque sujet digne d'intérêt, des sources sûres et vérifiables doivent être trouvées et recoupées... Relayer le moindre bout de récit, le moindre bout de raisonnement, c'est toujours lui accorder foi, c'est l'intégrer dans nos propres argumentations, dans nos propres constructions intellectuelles. Là comme ailleurs, un intrus a très vite fait de s'immiscer, un simple virus a très vite fait de tout corrompre… La vigilance est donc de mise et l'esprit critique, évidemment, doit être constamment en éveil. De plus, une information vient rarement seule, surtout lorsqu'il s'agit d'un sujet aussi universel et foncièrement politique que l'alimentation. L'information que nous récoltons s'inscrit forcément au sein d'un contexte plus global, toujours relatif aux relations entre les humains et au fonctionnement de leurs sociétés ; elle nous impose donc d'avoir en permanence les yeux grands ouverts sur le monde réel. Il nous faut trouver la force de l'affronter, l'inextinguible espoir de le transformer. Mais avoir et conserver le contrôle de sa propre nourriture est une liberté fondamentale. Sans lui, l'homme est terriblement vulnérable, à la merci du don des vivres d'autrui. Comme un oisillon tombé du nid…
Se nourrir est aussi - et surtout - un fait culturel par excellence. Manger n'a rien de neutre, ni d'évident. Manger contribue largement à faire de nous ce que nous sommes. La place qui est la nôtre dans le monde dépend beaucoup de ce que nous avons et de ce que nous voulons encore manger. Derrière notre assiette se ramifient des réseaux infinis de connotations. Ils disent qui nous sommes - "Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es !" - et là réside sans doute la principale difficulté : cette assiette-là, c'est la nôtre ! Et ce qui la compose, c'est ce qui va nous nourrir… C’est ce qui nous nourrit depuis notre plus tendre enfance. Ce sont nos muscles, ce sont nos os. Eh oui, c’est nous !

Petite réflexion, en guise d'entremet, sur notre rapport au monde
Ou l'invasion de la crevette low cost

Voilà ! Nous vous avions épargné, jusqu'ici, le supplice de la tomate crevettes mayonnaise ! Cette merveille de la gastronomie "week-end à la côte belge" a pourtant ses mérites, pour autant que la tomate n'ait pas trop de kilomètres dans la peau, que les crevettes soient grises et la mayo maison. Aujourd'hui, malheureusement, la plupart de nos appétissantes crevettes doivent être considérées avec une grande méfiance…
Mais où trouver la précieuse information les concernant, où trouver des faits nous permettant d'objectiver cette méfiance ? Auprès du géographe et climatologue Pierre Ozer, chercheur au département des Sciences et Gestion de l'Environnement de l'Université de Liège…
"Travaillant essentiellement sur des problèmes de changement climatique et de modifications environnementales, explique Pierre Ozer, je tombe bien malgré moi sur des choses ahurissantes et effrayantes, des problématiques qu'hélas personne n'étudie car aucun bâilleur de fonds ne voudrait payer pour cela... Personne n'imagine que, dans une zone qui fait peut-être quatre-vingt kilomètres sur trente, tout ait pu être rasé ou presque dans le seul objectif de produire des crevettes, essentiellement pour l'Occident. Et tout cela en une décennie à peine..."
Amateur de tourisme… et de crevettes ? Visitez donc Ca Mau, destination touristique à la pointe sud du Vietnam, dans le delta du Mekong…
"Du point de vue de la biodiversité, dit Pierre Ozer, la région a énormément souffert de la guerre, dans les années soixante. Sur la vue satellite de l'époque, on voit très bien les stries causées par les avions qui répandaient le tristement célèbre "agent orange", ce puissant défoliant à base de dioxine mis au point par... Monsanto !


Par la suite, la mangrove s'est progressivement reconstituée pour revenir à un état acceptable dans les années quatre-vingt. A l'époque, on y cultivait du riz, on faisait un peu de pisciculture et on "élevait" déjà des crevettes : de l'ordre de 4.500 tonnes par an, en 1981.


Puis, bardaf, ce fut l'embardée : on atteint aujourd'hui une production de l'ordre de… 150.000 tonnes par an ! Et tout est complètement saccagé, dans une proportion qui n'a aucune commune mesure avec les dégâts qu'avait pu causer le sinistre "agent orange".


Et tout cela pourquoi ? Si on se demande de quoi vivent les Vietnamiens dès qu'ils se mettent à travailler pour les marchés occidentaux, on s'aperçoit qu'à superficies égales, ce sont six fois moins de personnes qui ont du travail, par rapport à la situation initiale, lorsqu'ils produisaient du riz… Ce type de développement prive donc les gens, non seulement des ressources vivrières locales de base, mais surtout de travail ! Autre chose est encore l'impact environnemental de ce type d'élevage intensif qui génère évidemment une pollution énorme : déchets en tout genres, antibiotiques, maladies..."

Ce qui s'est vraiment passé ...

... dans le petit monde de la crevette…

Nous le savons tous : au départ, les crevettes étaient pêchées chez nous, ou juste un peu plus au nord… Elles coûtaient évidemment fort cher en main-d'œuvre pour le décorticage. Une première évolution consista donc à les envoyer… au Maroc. Quelques multinationales mirent ensuite la main sur l'ensemble de la filière et exploitèrent des usines de décorticage en Asie du Sud-Est ; tout ce qui était pêché en Ecosse ou ailleurs partait là-bas par avion et puis revenait.
"Ca n'a évidemment duré que quelques années, enchaîne Pierre Ozer, avant qu'on se rende compte que les ressources européennes devenaient, de toute façon, insuffisantes. Conclusion logique des industriels : tout faire en aquaculture à proximité de l'usine où on décortique ! J'ai parlé avec quelqu'un de la FAO qui m'a prétendu que c'était la solution miracle qui permettait, à la fois, de préserver les océans et d'avoir un rendement énorme. En terme de rapport coût - bénéfices, cela semblait magnifique, en effet ; le retour sur investissements était ultra-rapide ! Et ce genre de scénario se reproduit maintenant en Amérique Latine, par exemple, ou sur les côtes indiennes où les mangroves, qui sont pourtant des écosystèmes exceptionnels, sont complètement ratiboisées…"
Ne vous figurez donc surtout pas que les magnifiques crevettes roses dont vous vous pourléchez les babines sont des animaux sauvages pêchés dans leur environnement naturel. Tout au contraire, ce sont des animaux d'élevage qui contribuent au saccage de milieux particulièrement précieux.
"Tout est exporté congelé, par bateaux, poursuit Pierre Ozer. Le temps n'est donc pas un problème, et cela ne coûte même pas très cher. Nous en sommes arrivés à un stade où les crevettes sont meilleur marché que le poulet ! Or le poulet est déjà bien mal en point, c'est dire où en est la crevette... N'importe quel bistrot en propose et il est finalement très difficile de dire quel goût ça a exactement. Celui qui aime vraiment manger, au fond, cela ne l'intéresse même plus... La seule chose que nous puissions donc faire, c'est de les expulser au plus vite de notre menu mental. Préférons nos petites crevettes grises à la Mer du Nord... Tant qu'il en reste !"

Un système intenable pour tout le monde

"Et tout est à l'avenant dans des pays en développement comme le Vietnam, poursuit Pierre Ozer. A Ca Mau, on construit à même la plage des complexes hôteliers démentiels en sachant très bien que les plages vont reculer parce qu'on rompt l'équilibre naturel fragile des littoraux. L'érosion fait, en effet, disparaître rapidement le sable et il faut donc reconstituer rapidement la plage devant l'hôtel en aménageant une infrastructure à même de capturer le sable qui dérive. Conséquence : le village de pêcheurs qui se trouve à cinq kilomètres de là est rapidement privé de sa propre plage et les maisons tombent carrément dans l'eau, même si les pauvres gens font tout ce qu'ils peuvent pour ramener du sable avec des sacs et des brouettes... Dès lors, les pêcheurs ne peuvent évidemment plus pêcher... Tout cela parce qu'il fallait absolument satisfaire le touriste à très court terme ! Donc, ceux qui vivotaient de la pêche travaillent maintenant dans les complexes hôteliers, mais un seul individu par famille, ce qui ne constitue évidemment pas une réelle amélioration ! Quant aux promoteurs de l'hôtel, vu l'engouement pour le tourisme de masse au Vietnam - des Russes, quelques Chinois et pas mal d'Européens -, ils savent très bien que leur investissement sera rentabilisé en deux ans, ou même moins. Et cela leur est complètement égal si l'hôtel se fait bouffer par la mer après seulement quelques années d'exploitation ; vu l'état de la législation locale, ils peuvent partir le portefeuille bien garni en abandonnant une ruine aux flots déchaînés..."
Et les jeunes Vietnamiens qui manipulent parfaitement l'Internet et parlent couramment l'anglais paraissent aujourd'hui incapables de penser le long terme ; ils ne veulent qu'une chose, comme tout le monde : faire rapidement de l'argent…
"Aujourd'hui, des quantités invraisemblables de produits nous arrivent de Chine, continue Pierre Ozer. Les pays développés s'évertuent à limiter drastiquement leurs émissions de CO2. Les pays émergents, par contre, y vont gaiement mais ils produisent quand même pour nous en pratiquant une politique de l'offre à n'importe quel prix. Nous délocalisons des productions vers la Chine pour des raisons économiques mais cela signifie simplement que les Chinois produisent pour nous, à bas prix, en faisant ce que nous ne pouvons ou ne voulons plus faire. La Chine va, par exemple, recourir massivement au charbon, mais ce qu'ils émettent en produisant pour nous leur sera imputé à eux, et pas à nous. Et, si la Chine est aujourd'hui le premier pollueur de la planète, c'est parce que nous lui achetons énormément à bas prix, parce que notre sensation de bien-être dépend de tout le fourbi low cost que les businessmen chinois nous fournissent. Et c'est exactement la même chose avec les crevettes : elles viennent de l'autre bout de la planète et elles coûtent trois fois moins cher que celles qui sont pêchées chez nous…
Pourquoi cela ? Parce que payer le pêcheur et le "décortiqueur", ici ou même au Maroc, c'est nettement plus cher que de payer l'élevage, là-bas ! Parce que les pollutions nous sont intolérables ici, mais pas là-bas, etc. Résultat : les crevettes polluent et détruisent l'environnement. Et qui plus est, les crevettes sont immangeables ! Cela n'a absolument aucun sens et c'est absolument intenable pour tout le monde…"
Merci, Pierre Ozer. Et pour en savoir plus, tapez simplement : http://pierreozer.blog4ever.com/

5. D'autres mangeurs, d'autres assiettes…