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... le mangeur à mieux manger ?

Nous avons bien travaillé ! Mais qu'allons maintenant bien pouvoir faire de tout cela ? Nous souhaitons agir directement sur les comportements individuels et, à travers eux, sur le devenir du système alimentaire tout entier. Nous souhaitons agir sur le comportement de chaque acteur - ce chaque papillon du bout du monde - du système alimentaire - nous sommes tous des petits papillons ! - afin de mettre en œuvre un nouveau "savoir-penser", une nouvelle façon de se représenter le système et d'agir au sein du système.
Premier problème : l'homme de la rue, le petit papillon, a souvent peur de penser qu'il pense. Comme si penser, c'était tout arrêter, tout recommencer, prendre une pose "à la Rodin", faire chauffer les neurones, se mettre à réciter tout haut les philosophes, disserter tout-à-trac, prêcher pour ainsi dire… En fait, chaque acte que nous posons, chaque mot que nous disons à chaque minute qui passe est la conséquence, proche ou lointaine, l'effet plus ou moins diffus, le fruit plus ou moins vert, d'une pensée qui nous est venue, que nous avons conçue un jour ou l’autre. Et plutôt que de faire naître des pensées à chaque fois originales et brillantes, l'important est bien plus de savoir comment nous organisons celles que nous charrions inlassablement, comment nous les choisissons, comment nous les évaluons, quelle cohérence nous cherchons à leur donner et dans quel but, quelle satisfaction finalement nous retirons du seul fait de les transporter avec nous où que nous allions. Bref, il est évident que chacun de nous pense ce qu'il mange, même s'il n'a jamais trop envie de savoir comment il s'y prend.
Certaines questions sont indolores et ne présentent pas la moindre gravité ; d'autres sont inévitables et nous définissent profondément, nous forgent en tant qu’humain, en tant que citoyen. Ainsi, s'il est sûr que notre métabolisme exige que mangions, l'acte de manger n'a-t-il rien d'obvie, rien qui aille fondamentalement de soi. Ce que nous mangeons et comment nous le mangeons découle de croyances, de savoirs, de circonstances, de modes d'organisation et d'interactions qui tous résultent de façons particulières de penser dont nous sommes le dépositaire, voire le disciple, à chacun de nos repas. Manger est un acte culturel, spirituel par excellence. Ainsi, même si nous en doutons parfois, chacun de nos repas reflète-t-il une longue histoire, une pensée complexe. Manger est finalement un acte terriblement intime, un acte qui nous relie à ceux qui nous ont nourris et à tous ceux qui ont nourri ceux qui nous ont nourris.
Voilà donc deux écueils qui doivent absolument être évités, dédramatisés : ni prise de tête même s'il faut bien mettre au jour l'organisation d'une pensée, ni effraction même s'il faut bien que le mangeur, pour espérer le changer, accepte de livrer au monde une petite part de lui-même.

L'idée d'une animation autour du système assiette

"Monsieur, dessine-moi une assiette, aurait dit le Petit Prince, avec du mouton dedans si tu veux…"
Comment partager largement la démarche du "système assiette" que nous venons de décrire ? Comment s'y prendre afin de mettre au point un outil utilisable par tous afin de faire naître une réflexion utile sur la question ? Comment entamer une discussion, comment ouvrir le débat ? Nous souhaitons développer maintenant une méthodologie qui nous permette de bavarder librement autour du "système assiette". Comment faire pour créer une démarche qui soit ensuite transposable en d'autres temps et en d'autres lieux, avec d'autres gens ? Comment s'y prendre pour aborder le visiteur, d'une foire ou d'un salon par exemple, d’une manière cordiale et détendue, afin qu'ils y prennent plaisir, qu'ils ne craignent ni de s’amuser à réfléchir, ni de se jeter à l’eau sans bouée ?
A l'eau, nous nous y jetons aussi : un bref mémorandum - une double page, rien de plus - est réalisé sur base de tout ce que nous venons d'énoncer, illustrations comprises bien sûr ; deux grandes assiettes - l'assiette "point d'interrogation" avec les sous-systèmes et toutes les interactions de notre point de vue, ainsi que l'assiette "cuisine bourgeoise" que nous avons proposée à titre d'exemple - sont imprimées sur une grande toile et installées sur des chevalets afin de les garder en permanence sous les yeux. La création de "magnets", posant les principales questions pour chaque ingrédient, est toujours en souffrance, l'idée étant de ne les faire apparaître qu'au moment où la denrée concernée est questionnée, lorsqu'elle passe "sur le grill". Pour l'heure, il ne s'agit encore que de quelques malheureux "post-it"…
Une poignée de bénévoles de notre association sont invités à nous rejoindre pour une réunion de préparation. Le but est de les "équiper" pour qu'ils puissent entretenir une brève conversation avec n'importe quel passant au sujet du "système assiette". L’exposé théorique est plutôt bref ; la démarche semble rapidement bien comprise et nous privilégions les échanges au sujet du contenu des assiettes. Chacun y va de son anecdote, nous confirmant que le menu, en lui-même, est souvent une question secondaire quand on veut aborder celle de la qualité. Le récit que nous fait un des bénévoles de la confection de la "salade liégeoise" en Amérique est très éclairant à ce sujet. Voyons cela de plus près…
Imaginez-vous, débarquant fièrement dans un supermarché local, sortant du 4x4 avec vos bottes et vos éperons, la liste des courses à la main. En fait de lard, vous ne trouvez qu'une sorte de bacon à l'américaine, très gras et souvent fumé de manière assez bizarre. Bien sûr, vous redoutez le fait qu'il puisse s'agir de viande aux hormones, une viande qui se "racrapotera" en cuisant, durcira comme une vieille semelle en se vidant de son eau. Bon, vous dites-vous, nous mettrons cela sur le compte d'une nécessaire acclimatation … Ensuite, la quête de vraies bonnes pommes de terre, fermes et goûteuses, s'apparente au parcours du combattant - vous tomberez le plus souvent sur de grosses patates prétendûment parfaites pour "french fries" ou pour BBQ. Yes, we'll see… Mais alors, la quadrature du cercle, c'est évidemment de dénicher des haricots, vous savez ces longs machins verts et délicieux qu'on nomme parfois "princesse", sans doute récoltés immatures, faits d'une gousse très tendre et de graines encore peu développées… Outre-Atlantique, le plus souvent, haricot c'est bean, et donc fève ! Point barre. Quelle idiotie, vous laissera-t-on entendre, de ne pas laisser Phaseolus vulgaris aller jusqu'à maturité et de prétendre en avaler la cosse plutôt que les gros grains, bien riches en protéines, qui vous bourrent l'estomac. OK boys, mais des beans cela n'arrange pas ma salade liégeoise… Vous croyez avoir touché le fond, eh bien, vous n'avez pas encore vu le pire du pire. Car le summum, l'apogée, le fin du fin, arrive quand vous prétendez acquérir une simple bouteille de vinaigre. Là, on vous regarde franchement un peu de travers. Vinegar ? You must be joking, my friend… Ceux qui savent encore vaguement de quoi il s'agit vous prennent quasiment pour un empoisonneur. Du coup, vous fuyez, l'air un peu honteux en oubliant d'acheter des oignons qui ne serviront, de toute façon, pour ainsi dire plus à rien. Votre salade liégeoise se résumera donc à un bacon bien gras avec frites et fayots. Et vous voudriez ne pas avoir le mal du pays ?

L'ébauche d'une méthodologie

Mais revenons à nos moutons. La réunion de préparation bat son plein, la discussion est franche et animée : chacun a forcément une expérience alimentaire très riche et très diverse… Le collègue africain a beaucoup à nous apprendre sur sa culture, la dame qui a travaillé toute sa vie comme "traiteur" en a vu défiler des goûts et des couleurs. Elle sait parfaitement bien ce qu'on peut obtenir avec ce qui se trouve sur le marché…
N'effrayons pas le visiteur qui aura à peine franchi les portes du salon avec des considérations trop théoriques, se dit-on ; encourageons-les plutôt à nous parler de leur façon à eux d'envisager positivement la question de la nourriture. Accueillons-les, par conséquent, avec notre menu de "cuisine bourgeoise" afin qu'ils abordent doucement les problèmes. Nous entrerons mieux, par la suite, dans l'abstraction du système assiette. D'accord, se dit-on, jouons franchement la scène, préparons-la à la manière d'un jeu de rôle : pourquoi ne pas apprêter l'animateur à la manière d'un cuistot qui interpellerait le passant au sujet d'un menu qu'il ferait mine de vouloir lui faire goûter. La discussion porterait ainsi naturellement sur les éventuelles réticences dont ce mangeur potentiel voudrait faire état… La proposition fait son chemin : nos animateurs seront donc affublés d'un tablier de cuisine, d'un toque de chef-coq et d'une longue cuillère en bois. Quelques accessoires bénins dont on se pare et se débarrasse aisément. Mais puisqu'il s'agit bien de "problématiser" quelque peu l'invitation qui est faite au visiteur, le choix de lui proposer l'assiette "alternative bobo" - celle avec le saumon grillé et la pastèque sans pépin - semble plus propice et finalement s'impose. Ainsi le passant verra-t-il d'emblée qu'on lui propose un jeu et il en identifiera immédiatement l'objet : "Madame, Monsieur, je vous ai mitonné ce petit plat, semblerait dire le cuistot. Accepteriez de le partager avec moi ?" Qui refuserait pareille invitation ; qui refuserait à tout le moins de s'arrêter un instant pour en examiner l'intérêt ? Et il s'agit d'ailleurs évidemment bien d'un jeu puisque le plat en question, de toute façon, n'est qu'un dessin… Comme on le dit si bien : cela ne mange pas de pain !
Mais, nous objecte-t-on avec raison, il ne s'agit encore là que de l'accroche du passant. Nous avons réussi à l'apostropher ; il s'est arrêté et nous conversons. L'objectif de la manœuvre reste d'amener, après discussion, chacun des participants à exprimer par ses propres moyens une option, une opinion significative sur la question, une opinion alimentaire susceptible d'ébranler le "système assiette" tout entier. Le mieux ne serait-il pas qu'ils le fassent graphiquement ? C'est-à-dire qu'ils nous proposent finalement leur propre assiette… en la dessinant ! Au fond, pourquoi ne pas tenter l'expérience ? On verra bien ce que cela donne…

Résumons donc les trois temps de l'animation :

Précisons que Nature & Progrès a testé cette animation sur le terrain, les 19, 20 et 21 avril 2013, à Tour et Taxis, lors du salon Valériane Bruxelles.

Epilogue

Ces merveilleux cuistots avec leurs drôles de dessins…

"Bonjour, madame, monsieur, bienvenue à Valériane. Auriez-vous une petite minute pour parler alimentation ? Je vous ai mitonné un petit plat…"
Rares sont ceux qui refusent de se prêter au jeu. Tout au contraire, la discusion s'envole très vite dans des directions insoupçonnables car la grande majorité d'entre nous peut - et aime ! - parler de nourriture. L'évocation de cette assiette-là, désormais malicieusement baptisée "alternative bobo", ne pose donc guère de problèmes : chacun conçoit aisément les questions écologiques que soulève le saumon d'élevage, n'importe qui est à même de dire quelque chose de sensé et d'intéressant au sujet de l'eau en bouteille… Les questions qu'en retour les passants posent aux cuistots sont nombreuses et plutôt diverses. Le plus difficile consiste donc à déployer des trésors de pédagogie afin de ramener les échanges à la méthodologie de base, à la magistrale approche holistique du "système assiette"…


La belle surprise fut cependant la grande propension du public à dessiner ! Or il est impossible qu'on dessine n'importe quoi, un peu comme on pourrait dire n'importe quoi. On ne peut dessiner que ce qu'on a préalablement pensé - un dessin ne bafouille pas ! - et ce en dépit de conditions bien ingrates : un simple tableau pour salle de conférence et quelques vilains marqueurs monochromes. Certes l'intelligence de l'estomac est un moteur très efficace mais notre expérience tend néanmoins à démontrer qu'appuyer une réflexion théorique sur la créativité du public est de nature à le faire entrer dans une dynamique très forte. L'expression est sans aucun doute un atout incomparable pour la réflexion… Les propositions furent donc nombreuses, pleines d'intérêts et jamais dépourvues de charme. Tous les goûts sont dans la nature…

Citons, carrément au hasard, ces quelques menus parfaitement assumés par leurs auteurs :

Et tout cela pour rien, pour la beauté du geste, eut-on pu conclure, si ce n'est que tout le monde était sympa et qu'on s'est bien amusé… Tout cela pour le simple plaisir de parler un peu à un cuistot inconnu, de jeter sur le papier quelques traits au marqueur dont personne ne fera jamais rien… Mais qui peut dire que tout cela n'est rien ? Qui peut prétendre qu'une prise de conscience n'est pas née, juste à cet instant, qui, comme le battement d'aile du papillon, etc.


Notes :