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Quand le discours s’infléchit !

En janvier dernier, l’Agence européenne pour la sécurité alimentaire (EFSA) a déposé ses conclusions relatives aux risques que présentent, pour les abeilles et les pollinisateurs sauvages, trois insecticides en traitement de semences ou de sol (insecticides TSS dans la suite de ce texte), membres de la désormais fameuse classe des néonicotinoïdes (1).

Ces trois substances sont largement utilisées en agriculture. Leur usage a été autorisé au niveau européen il y a plusieurs années déjà, sur base d’une évaluation, légalement obligatoire, de leurs risques pour la santé animale et humaine et pour l’environnement (2). Cette évaluation concluait à leur innocuité, pour l’abeille notamment.

Aujourd’hui, le discours a changé. Les rapports de réévaluation relèvent cette fois l’absence de nombreuses données nécessaires pour cerner les risques potentiels de ces insecticides; et lorsque les données existent, elles montrent l’existence d’un danger avéré, pour les abeilles qui butinent le nectar et le pollen contaminé, par exemple.

Que s’est-il passé ? Comment les risques aujourd’hui reconnus ont-ils pu échapper à l’EFSA et aux experts nationaux ? Pourquoi les apiculteurs et les ONG, qui ont soulevé, il y a plusieurs années déjà, les problèmes que posent ces substances, n’ont-ils pas été écoutés ? Cela fait des années pourtant que ces « lanceurs d’alerte » expriment leurs inquiétudes face aux effets connus de ces insecticides et la coïncidence persistante entre leur usage et les mortalités dont souffrent les ruchers.

Les substances et produits phytosanitaires font, on l’a vu, l’objet d’évaluations, c’est à dire d’un large éventail d’études scientifiques portant sur un panel de paramètres, environnementaux entre autres: ce sont par exemple la persistance dans les sols et dans les eaux, ou encore les effets sur la faune sauvage, qu’on approche au travers d’espèces-types. Les abeilles mellifères font partie de celles-ci. Elles font donc l’objet d’études spécifiques… mais voilà : ces études sont insuffisantes pour cerner réellement les effets des pesticides, surtout de certains d’entre eux. Apiculteurs et membres d’ONG les ont analysées il y a des années déjà et ont pu constater leurs lacunes : ce type d’évaluation convient à l’étude de substances dont l’effet éventuel sur l’abeille est instantané (effet aigu) ; mais les insecticides TS, qui contaminent le nectar et le pollen butiné jour après jour par l’abeille, ont des effets chroniques, qui peuvent être bien pires que les effets aigus. Ces effets chroniques n’ont pas été étudiés avant leur autorisation. De nombreuses études scientifiques en attestent pourtant l’existence, et l’insidieux danger: ils peuvent notamment, sans provoquer la mort de l’insecte, en affecter la physiologie ou le comportement ; conséquences qui peuvent être mortelles pour la colonie dont la survie dépend de l’intégrité de l’outillage comportemental très élaboré de l’abeille (3), et de sa physiologie – on pense en particulier aux abeilles d’hiver, qui forment des réserves particulières de graisses et de protéines sans lesquelles elles ne peuvent disposer d’une longévité suffisante pour passer l’hiver, ni assurer le redémarrage printanier de la ruche.

C’est donc études scientifiques à l’appui qu’apiculteurs et ONG ont alerté à de multiples reprises leurs autorités nationales ainsi que la Commission européenne, allant jusqu’à concevoir eux-mêmes un schéma d’évaluation pour l’évaluation des risques des pesticides sur leurs abeilles. La Commission a finalement mandaté l’EFSA pour rendre avis sur ce que devrait être un tel schéma (l’EFSA a remis ce rapport en mai 2012 (4), et il est très largement favorable aux thèses des apiculteurs) et pour revoir complètement l’évaluation des molécules incriminées. Nous avons donc été finalement entendus, mais que d’années écoulées depuis le début des problèmes !

Il y a plusieurs raisons à ce retard. La plupart d’entre elles ramènent à la manière dont se développe, dans nos sociétés, le concept d’expertise. Premier point, le monde apicole a été d’emblée considéré, non comme un expert technique crédible, mais comme un « stakeholder », un porteur d’intérêt. Dans cette vision, l’industrie phytopharmaceutique se bat pour son insecticide et l’apiculteur, qui dénonce ce même insecticide, en est le pendant, l’autre plateau de la balance. La vision est inexacte : si la compagnie phytopharmaceutique a un intérêt financier à la mise sur le marché de son produit, les organisations apicoles n’ont, elles, aucun avantage à faire interdire un pesticide qui serait sans effets sur les abeilles. Bien sûr, des apiculteurs peuvent se tromper ; mais quand tous proclament tous les mêmes coïncidences, du Japon aux USA et de l’Amérique latine à l’Europe, il y a tout de même des chances qu’il y ait des faits matériels à la base de leurs plaintes… Cette conception de l’apiculteur-stakeholder, commune aux autorités européennes ou nationales, a contribué à délégitimer les informations apportées par les apiculteurs, et à méconnaître toute une information de terrain qu’ils étaient seuls à détenir. La même logique s’applique aux ONG, dont les mêmes autorités ne semblent pas toujours réaliser qu’ils défendent, non un intérêt particulier, mais bien un intérêt d’ordre général, même s’il n’englobe pas l’intérêt général tout entier.

D’intéressants articles récemment publiés démontent les mécanismes par lesquels le monde apicole a été exclu des débats d’experts qui ont entouré la surmortalité des abeilles. Ils portent sur la situation en France (5) ou aux Etats Unis (6) mais sont, mutatis mutandis, applicables aux réalités de notre pays. Au travers d’analyses fines, trop complexes pour être rapportées ici, ils ramènent tous deux à une même réalité, celle d’une proximité culturelle entre les milieux gouvernant l’agriculture (qu’il s’agisse des autorités académiques ou politiques, ou des administrations) et l’industrie, ici phytopharmaceutique (mais les mêmes considérations s’appliquent à l’industrie agro-alimentaire). Cette proximité n’est certes pas le fait de tous, mais elle n’en constitue pas moins une réalité globale, qui dans le cas qui nous occupe a été suffisamment puissante pour contraindre le discours officiel sur la mortalité des abeilles, et marginaliser celui des ONG et des apiculteurs dont les bases scientifiques et factuelles étaient pourtant solidement étayées.
Nous sommes aujourd’hui à un point d’inflexion. Nous avons connu, au début de l’affaire, des réunions officielles où l’apiculteur, venu témoigner de bonne foi suite à la mortalité de ses ruches, se faisait railler lorsqu’il exprimait le soupçon que les néonicotinoïdes y étaient peut-être pour quelque chose. Nous n’en sommes plus là, maintenant que les rapports de l’EFSA sont venus ajouter à ses dires un poids singulier. La Commission européenne propose aujourd’hui à ses Etats membres une suspension partielle des molécules incriminées. C’est mieux que rien, mais cela reste insuffisant. D’une part, la mesure ne prendrait cours qu’au 1er juillet, de sorte que les ruchers et les pollinisateurs sauvage resteraient exposés une année de plus à un danger désormais reconnu : avec quelles conséquences ? Ensuite la suspension ne couvrirait que les cultures attractives pour les abeilles, alors que certains des risques identifiés par l’EFSA sont liés aux autres usages (sur céréales par exemple).

La Belgique osera-t-elle aller plus loin, et suspendre tous les usages autorisés, et tout de suite ? Ce serait une belle façon de rendre justice à ses « lanceurs d’alerte », dont les avertissements auraient pu éviter précocement bien des dommages, loin qu’ils étaient d’être infondés.

Notes

1. Ces rapports sont disponibles sur le site de l’EFSA (http://www.efsa.europa.eu/fr/press/news/130116.htm).

2. La mise sur le marché des pesticides agricoles et réglée par le règlement (CE) 1107/2009.

3. L’abeille dispose de plusieurs formes de mémoire et est capable d’en extraire des éléments qu’elle compare à la réalité présente pour en tirer décision. Elle est également capable d’une forme de conceptualisation. Ces compétences ont été établies par des recherches menées à la Freie Universität Berlin (prof. R. Menzel) et à l’université de Toulouse (prof. M. Giurfa).

4. EFSA Panel on Plant Protection Products and their Residues (PPR), 2012: Scientific Opinion on the science behind the development of a risk assessment of Plant Protection Products on bees (Apis mellifera, Bombus spp. and solitary bees), EFSA Journal 2012, 10(5) 2668, 275 pp.

5. Maxim L et van der Sluijs J, 2013 : Seed-dressing systemics insecticides and honeybees, in Late lessons from early warnings, rapport de l’Agence européenne de l’environnement, n°1/2013

6. Suryanarayanan S et Kleinman D, 2013 : Be(e)coming Experts: The Controversy Over Insecticides in the Honey Bee Colony Collapse Disorder, Social studies of Science, DOI: 10.1177/0306312712466186
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