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“Débocagisation”

Comment tirer toutes les leçons d’une erreur historique ?

La “débocagisation”, ou arrachage systématique des haies de nos campagnes, marqua la disparition soudaine de la plupart des éléments structurants de l’agriculture à taille humaine que le monde paysan avaient mis des siècles à développer. Elle fut le résultat d’un totalitarisme agraire brutal et insupportable, d’une idéologie toujours profondément ancrée dans le monde agricole qui veut que, si cultiver c’est produire, la production doit forcément être spectaculaire et triomphante, le productivisme étant le stade ultime de la domination de l’homme sur la nature. Mais celle-ci ne l’entend évidemment de cette oreille…

Contributions de Dominique Parizel, Benjamin Stassen et Sylvie La Spina

Introduction

Devons-nous encore revenir sur le dogme technologique du progrès souverain qui empêcha la science d’alors d’imaginer – et plus encore d’admettre – que ce qui s’opposait à sa marche irrésistible pouvait être une sorte d’avertissement sans frais que prodiguait généreusement mère-nature ? Autant la justice est aveugle, autant le “progrès” est-il souvent sourd à tout ce qui le questionne. Ses zélateurs trouvèrent, en l’occurrence, dans le “feu bactérien”, le bouc émissaire parfait. Ils surent l’instrumentaliser pour faire place nette à une nouvelle frénésie agricole : la terre ne serait ensuite qu’une surface de substrat vulgaire et sale que quadrilleraient sans fin les machines… De paysages, on ne parlerait plus. D’écosystèmes, encore moins. Seul compterait finalement le chiffre au bas du registre… C’est bien la même obstination morbide et désespérée qui amène, aujourd’hui encore, certains cultivateurs à dénoncer la méchanceté du puceron qui cause la jaunisse de la betterave, dans le seul but de justifier – jusqu’à la fin des temps, sans doute ? – l’usage des dangereux “néonicotinoïdes” ! Toujours la même vision fallacieuse, la même malhonnêteté intellectuelle, qui fait de la nature l’ennemi, et du dessein grandiose créé par quelques savants de plus en plus fous le seul destin possible pour l’humanité. Mais parlons-nous là encore de science ? Parlons-nous là encore de démocratie ? N’a-t-on pas enfin compris que l’affaiblissement, généré dans nos écosystèmes, par la technocratie agroindustrielle nous rapproche chaque jour un peu plus du précipice ? Feu bactérien et puceron à jaunisse n’étant que des étapes d’une dégradation irrémédiable née du refus d’écouter la nature… Y a-t-il même encore, dans ce productivisme maintenant à l’agonie, quelque espoir pour les puissances d’argent ? Ou n’y a-t-il plus aujourd’hui que de vieilles névroses agricoles qui bredouillent mais que soutiendront jusqu’au trépas des pouvoirs publics voués aux soins palliatifs ?

Donc, le “feu bactérien” (Erwinia amylovora) sévit en Belgique à partir de 1972 ; la décoloration noire des fleurs, des fruits, des feuilles et des brindilles suggéra l’effet du “feu”, ainsi que la vitesse extrême avec laquelle l’infection pouvait se développer… D’importants dommages furent également causés aux poiriers et à certaines variétés de pommes sensibles. Comme d’habitude, plutôt que de chercher les causes du problème – plus que probablement, un affaiblissement des écosystèmes lié aux pratiques chimiques et intensives – et puisqu’au feu, on ne pouvait opposer que des pompiers, force fut de s’orienter vers une absurde démonstration de puissance, avec à la clé un remembrement rural qui permettrait, prétendit-on alors, d’accroître la rentabilité des cultures. Ben tiens ! Qui furent ceux qui menèrent ces politiques apocalyptiques ? Les gouvernements Leburton et Tindemans, poussés dans le dos par la puissance économique du Boerenbond… Nous ne leur dirons pas merci.

Ajoutons que, de manière plus générale, la disparition du bocage est également due au peu de cas qu’en firent alors les agriculteurs eux-mêmes : tout faire disparaître leur parut souvent plus simple que de s’échiner à entretenir. Les vergers hautes tiges (1) et les mares, désormais réputées insalubres suivirent le même chemin… Ils n’eurent plus ensuite que leurs yeux pour pleurer…

Mais on pouvait s’y attendre : cette fausse modernité agricole, cette imposture industrielle est aujourd’hui en faillite ! Les terres saccagées et surexploitées se vident dramatiquement de leur matière organique, qui en est aussi l’élément structurant de base. Ces terres sont incapables de retenir quelque temps l’eau qui tombe, la laissant ruisseler beaucoup trop vite et inonder sans crier gare bourgs et vallons. L’eau ne pénètre plus dans le sol, appauvrissant aussi la nappe phréatique et aggravant, à n’en pas douter, la sécheresse de nos étés… De réelles inquiétudes, surtout, se font jour quant à leur fertilité. Ne pleurons même plus les paysages perdus… Aujourd’hui, toutes les formes d’agriculture environnementaliste s’accordent à plébisciter l’importance du bocage. Le “feu bactérien”, s’il n’a pas complètement disparu, n’inquiète plus grand-monde, la recherche agronomique s’étant orientée vers l’obtention de variétés résistantes (2). Mieux encore : les pouvoirs publics s’efforcent de réparer le mal incommensurable qui a été fait. On souhaite, par exemple, planter quatre mille kilomètres de haies, d’ici cinq ans, en Wallonie. L’objectif inscrit dans la Déclaration de politique régionale wallonne est extrêmement ambitieux ! Nombreux sont pourtant ceux qui ont moqué un “gadget écologique” imaginé pour complaire le partenaire vert. Mais l’intérêt de réintroduire les arbres et les haies dans les pâturages est évidemment d’un ordre tout différent, et c’est ce que nous allons nous efforcer de comprendre et de montrer à travers la présente étude… Qu’il s’agisse tout simplement du légitime embellissement d’espaces de vie particuliers, ou qu’il s’agisse d’apporter la solution aux grands défis qui se posent aujourd’hui à l’élevage, en Wallonie…

(1) http://www.diversifruits.be/

(2) https://www6.inrae.fr/cahier_des_techniques/content/download/3161/31388/version/1/file/chapitre4.pdf

Partie 1 - Nos haies vives indigènes

En 1911, Henri Carton de Wiart déclarait : “L’heure viendra, si elle n’est venue, d’appliquer aux sites qui sont des monuments naturels les règles protectrices qui ont été instituées pour mettre les monuments à l’abri des attentats de l’ignorance ou d’un utilitarisme outré.

La loi sur la protection des sites ne sera votée qu’une vingtaine d’années plus tard. La protection de la nature attendra jusqu’en 1973. Et durant de nombreuses années encore, c’est par centaines que vont disparaître les haies, patrimoine végétal traditionnel en péril, aujourd’hui apprécié à sa juste valeur. Certes, les espaces naturels se sont réduits comme peau de chagrin autour de nous. Si la situation paraît affligeante, si le modèle de prédation ultra-libéral compromet tout espoir de renversement rapide, chaque individu demeure libre de penser et de changer le monde, à son échelle, dans le quotidien. En sus des réserves, parcs naturels et zones protégées, la conservation de la nature commence dans nos jardins : leurs surfaces cumulées représentent une superficie bien plus importante encore !

Le jardin, espace d’une citoyenneté discrète mais responsable

“Les liens étroits qui relient les plantes entre elles, les plantes et les animaux, forment les mailles d’un filet que nul n’a le droit de déchirer ou d’endommager. Les fils en sont invisibles, mais essentiels pour la bonne ou la mauvaise santé de ce coin de nature”, écrivait Gertrude Stein, pionnière du “jardin sauvage”.

Et, de fait, chaque propriétaire ou locataire d’un jardin ou d’une parcelle peut participer activement à la restauration de la biodiversité : en privilégiant une gestion “nature amie”, terme préféré à celui de “jardin sauvage”, un peu inquiétant et par ailleurs contradictoire car tout jardin implique un mode de gestion, aussi léger soit-il. À nous, dès lors, d’accueillir, selon l’espace disponible, massifs de fleurs riches en pollen et nectar, petites friches d’herbes folles, mares et murets, tas de bois et petits pierriers, fruits et légumes oubliés, le tout enclos par les grands bras de la haie indigène, enceinte vivante et féconde ! Cette mosaïque de petits habitats, insérée dans chacun de nos jardins, formera autant d’oasis de vie. En ville ou à la campagne, les échanges noués de proche en proche entre jardins forment réseaux et traits d’union verdoyants, pied de nez des humbles jardiniers au désert biocidaire promu par les multinationales de la chimie productiviste.

Pour un nombre sans cesse croissant de citoyens – et de jardiniers ! -, le vieux modèle soumettant la nature à la seule volonté humaine appartient à la constellation des vieilles lunes… La nature n’est pas une ressource exploitable à merci mais une alliée, mieux une amie complice, qu’il importe d’observer et de comprendre pour apprendre à la respecter, à l’aimer de plus en plus, sans perdre le bénéfice de toute sa générosité. Cette connivence étroite qui nous unit s’appuie sur une conviction : celle que l’humanité fait partie de la nature et que nos rapports avec la nature font partie de la culture, dans tous les sens du terme. Notre sort est commun, nous sommes liés par des relations de réciprocité où chaque don de l’un à l’autre devient source d’enrichissement mutuel.

Il ne s’agit donc pas de vivre ni contre ni en marge de la nature, mais comme l’écrivit R. Dubos, “avec la vie qu’elle abrite et dans l’environnement que crée la vie“. Reconnaissons dès lors à toute espèce vivante, non seulement le droit de (sur)vivre mais d’accomplir librement sa destinée aussi modeste soit-elle dans l’immense mosaïque du vivant. Cette pratique du jardin n’a rien d’un passéisme romantique ; elle se nourrit du désir de participer pleinement à l’efflorescence de la vie sous toutes ses formes, source d’émerveillement et d’humilité qui restitue l’homme à sa juste dimension, dans le cycle des saisons et des métamorphoses, en quête d’un équilibre intérieur, gage de santé et d’harmonie sociale. À ce titre, aussi humble soit-il, le geste de planter une haie et d’en savourer les plaisirs, tangibles ou immatériels, participe d’une citoyenneté discrète mais responsable. Le bonheur n’est peut-être pas que dans le jardin mais il peut y être, assurément !

Au bonheur des hommes…

Le saccage du modèle bocager est d’autant plus dommageable qu’il offense non seulement la nature mais l’humanité elle-même : supprimer une haie, c’est se léser soi-même. La haie est en effet l’une de nos plus fidèles alliées… Outre la réponse qu’elle apporte à la monotonie des espaces uniformes et déprimants, elle persiste et signe dans nos espaces bâtis de plus en plus denses, où elle cumule les rôles :

– sanitaire : écran contre le bruit, les poussières et gaz d’échappement,

– sécuritaire : les haies d’épineux sont impénétrables au regard mais aussi à l’intrusion physique.

Sans parler de l’intérêt :

– esthétique : diversité des formes et des coloris des feuilles, des fleurs et des fruits,

– olfactif : ah, le parfum du chèvrefeuille ou du troène par une belle nuit d’été…,

– gustatif ou médicinal : des fleurs en abondance, propices aux tisanes et décoctions, et des petits fruits sauvages à profusion, sorbes et baies, cornouilles, drupes et cynorrhodons, nèfles et noisettes…

Et qui chiffrera la valeur de cette délicieuse sensation d’intimité qui émane de la jouissance d’un cadre de vie abrité contre les aléas du climat et les trépidations de la vie publique ? Confitures, liqueurs et marmelades, sirops, gelées et ratafias : à vos fourneaux ! Mais ne perdez jamais de vue que s’ils régalent la faune, bon nombre de petits fruits sauvages sont toxiques pour l’homme : c’est le cas, à des degrés variables, pour ceux de la bryone sauvage, de l’if, du fusain d’Europe, du genêt à balai, du houx, du lierre, du troène commun et de la viorne obier…

… et du jardinier !

La haie présente bien d’autres avantages encore auxquels seront sensibles les jardiniers ! Brise-vent, la haie réduit l’érosion des terres et des talus, mais aussi la verse et l’évapotranspiration des plantes. La haie fournit bois de chute et de taille de manière continue. Frênes et noisetiers livrent, chaque année, gaules et perches fourchues adaptées à toutes sortes d’usages : piquets, soutiens, enclos… On peut ainsi confectionner une meule permanente de compostage, contenue par un ensemble de tiges de frêne et de noisetier, parfaitement intégrée dans la friche, zone nature amie par excellence.

Par ailleurs, les haies sont de formidables banques à biomasse dont les tailles régulières fournissent une réserve appréciable de matière ligneuse : broyée, elle procure une grande quantité de bois raméal fragmenté (BRF). Étendue à la surface du sol ou mélangée à la couche superficielle au potager, autour des fruitiers, rosiers ou autres vivaces, cette petite litière “forestière” de bois frais déchiqueté augmente la fertilité du sol, à long terme, grâce à l’activité, non pas des bactéries du compostage classique, mais des champignons décomposeurs du bois, en particulier celui des feuillus. Par ailleurs, la haie libre est un maillon essentiel dans le grand cycle de la chaîne alimentaire. Les nombreux insectes pollinisateurs attirés par les floraisons se font un plaisir de contribuer à la fertilité du jardin en jouant les auxiliaires bénévoles.

Tout jardinier sensible à l’équilibre écologique de son petit coin de paradis tirera, de surcroît, le plus grand avantage de la présence d’une haie car les nombreux passereaux, arachnides et insectes auxiliaires qu’elle abrite régulent la prolifération des pucerons, chenilles et acariens et rendent, dans bien des cas, superflu le recours à toute autre intervention.

La haie composite, alternative à la lutte chimique

La science le confirme : les haies composites, autour des vergers, contribuent à la régulation précoce des ravageurs de fruits. Les haies mélangées entrent dans une stratégie rationnelle de protection intégrée des cultures, alternative à la lutte chimique. Le choix des essences privilégie notamment les espèces susceptibles d’héberger et/ou de nourrir une faune auxiliaire. Le noisetier ou le sureau nourrissent, par exemple, une population diversifiée d’auxiliaires potentiellement actifs dans les vergers. On favorisera aussi des essences à fleurs nectarifères et des espèces à feuilles persistantes, à tiges creuses ou entrelacées, qui procurent à la faune un abri pour l’hiver, le but étant d’assurer tout au long de l’année une succession ininterrompue d’espèces “habitat” ou “garde-manger”, en associant des espèces qui fleurissent très tôt ou très tard…

Plaisir des yeux…

Les essences indigènes sont peu coûteuses à l’achat, en regard de variétés horticoles souvent moins intéressantes pour la biodiversité. Rustiques à souhait, elles sont idéales pour la création ou l’enrichissement d’une haie vive champêtre. Elles comprennent de nombreuses espèces à fruits colorés, véritables bijoux dispersés dans les feuillages :

– rose délicat du fusain d’Europe,

– vert tendre du groseillier à maquereaux,

– multiples nuances de rouge des aubépines, du cornouiller mâle, de l’églantier, du framboisier, du groseillier rouge, du houx, du merisier, du sorbier des oiseleurs, du sureau à grappes ou de la viorne obier,

– rouge virant au noir de la viorne lantane,

– bleu nuit ou noir de l’amélanchier et du prunellier, de la bourdaine, du cerisier à grappes, du cornouiller sanguin, du groseillier noir, du nerprun, du prunier sauvage, de la ronce bleue, du sureau noir, du troène…

Et, précieux viatique pour les oiseaux sitôt l’hiver venu, les baies du lierre…

Le jardinier le plus délicat sera invité à jouer avec toute la palette automnale des feuillages : alouchiers et aubépines, bouleaux, cerisiers à grappes et charmes, chênes et châtaigniers, érables champêtre et plane, hêtres, merisiers et néfliers, pommiers, saules pourpres, tilleuls et viornes obier vous en feront voir de toutes les couleurs ! Et parfois durablement car le feuillage du chêne, du hêtre et du charme est marcescent : il se maintient longtemps sur les rameaux, souvent jusqu’à la poussée du nouveau feuillage printanier, procurant un écran durable contre le vent et les regards indiscrets.

… et de la vie sauvage

Si la haie témoigne de l’emprise des hommes sur le sol, elle s’intègre à merveille dans le manteau d’arlequin de la nature dont elle assure vaille que vaille les coutures. Elle constitue l’ultime refuge pour nombre d’espèces évincées par l’urbanisation et les cultures intensives. Devenues rares, les haies anciennes forment de véritables oasis entre le couvert forestier et les milieux ouverts. Leur permanence et leur diversité témoignent d’une parfaite adaptation aux conditions locales. Étagées sur plusieurs plans, elles offrent le gîte et le couvert à une foule d’espèces sauvages de la flore et de la faune des champs, des lisières, sinon des bois. À l’agrément des yeux se superpose le plaisir de régaler une petite Arche de Noé, exclue des grands espaces voués à la production.

– la haie et les oiseaux

Une haie brise-vent comportant des arbres de haut-jet accueillera près de vingt-cinq espèces d’oiseaux, contre sept ou huit pour un simple alignement d’arbres. Sur les quatre cent vingt espèces d’oiseaux familiers en Europe, près de la moitié se nourrissent, peu ou prou, de baies ou de petits fruits sauvages. En Wallonie, plus de septante espèces ont été observées dans les haies, dont quinze leur sont étroitement associées. Bon nombre de frugivores consomment chaque jour jusqu’à leur propre poids en fruits charnus !

Ces commensaux de la haie repasseront d’ailleurs les plats, en assurant à leur tour la dissémination des graines dans les parages. Consommateurs et consommés sont donc unis par d’étroites relations de mutualisme dont nous ne sommes pas non plus exclus : par la vue et le palais, par l’intimité que procure l’abri des feuillages, par les bénéfices engrangés grâce à la protection de la vie dans toute sa multiplicité, nous tirons tous le plus grand parti de ces échanges.

Les données chiffrées figurant ci-après n’ont de valeur qu’indicative. Partielles et tributaires de l’aire et de la fréquence de dispersion des plantes soumises à l’observation, elles n’ont d’autre rôle que de suggérer l’intérêt, déjà démontré, de certaines espèces d’arbres et d’arbustes. Sous bénéfice d’inventaire continué…

Les espèces à fruits favorites des oiseaux

D’après Cl. Hock, Les oiseaux et les baies sauvages

  • Sureau noir     80
  • Sorbier des oiseleurs  76 H
  • Merisier          69
  • Sureau à grappes        54
  • Framboisier    50
  • Prunier myrobolan     ± 50
  • Églantier         47 H
  • Aubépine à 1 style     43 H
  • Aubépine à 2 styles    43 H
  • Bourdaine       43
  • Ronce bleue    43
  • Cornouiller sanguin   42 H
  • Groseillier rouge        42
  • Pommier sauvage       41
  • Cerisier à grappes      35
  • Prunellier       35 H
  • Troène commun         35
  • Griottier         36
  • Fusain d’Europe         30
  • Lierre commun          30
  • Viorne obier   30
  • Amélanchier   28
  • Nerprun purgatif        28
  • Poirier commun         25-30
  • Cornouiller mâle        20
  • Groseillier épineux    20
  • Houx   20 H
  • Viorne lantane           20
  • Groseillier noir (cassis)         5
  • Néflier 3 (H)

En grasses : espèces mellifères

H = fruits persistant durant tout ou partie de l’hiver

– la haie et les papillons

Le petit peuple des papillons a, lui aussi, payé un lourd tribut à la disparition du bocage. Bon nombre de nos lépidoptères sont considérés comme vulnérables. Ainsi en va-t-il du magnifique gazé, dont le nom latin traduit bien l’inféodation aux aubépines : Aporia crataegi

Les haies vives sont toujours de véritables dortoirs à lépidoptères, car les fleurs de nombreux arbustes sont visitées par quantité de papillons et leurs feuilles consommées par leurs chenilles. Ainsi des Prunus (en particulier le prunellier) et Malus, assaillis par les flambés, les thèclas, les étoilés, les grands paons de nuit. La chenille de ce dernier se régalera aussi en août du jus sucré exsudé des fruits tombés au sol, à l’instar des chenilles du petit mars changeant et du vulcain. Les chenilles de celui-ci, ainsi que celles du paon de jour et du robert-le-diable, affectionnent les feuilles du houblon tandis que celles du grand sylvain, papillon forestier parfois rencontré en lisière, broutent les feuilles du tremble.

Au printemps, plusieurs papillons dégustent à qui mieux-mieux les fleurs hautement nectarifères des saules, notamment le morio, aussi attiré par les bouleaux ; déjà le citron a élu le nerprun ou la bourdaine ; en été, le moro-sphinx sera le seul à disposer d’une trompe assez longue pour aspirer le nectar des fleurs du chèvrefeuille, liane dont les feuilles serviront d’abri aux chenilles du sylvain azuré. Pour leur part, les amaryllis et les tabacs d’Espagne auront butiné les fleurs de la ronce en août-septembre, plante dont fait grand cas l’argus vert, aussi appelé thècla de la ronce. À partir d’octobre, le lierre est la principale plante nectarifère à être en fleurs, pour le bonheur des petites tortues, des vulcains et des citrons…

Et c’est par centaines que se dénombrent les espèces de papillons nocturnes, de micro-lépidoptères mais aussi d’abeilles sauvages et de bourdons fréquentant arbres et arbustes des haies vives… Pour tous ses hôtes, elle est donc un véritable havre, et d’autant plus si croissent à proximité des îlots d’ortie, dont tant de chenilles dépendent : la nocturne pyrale de l’ortie, mais aussi la carte géographique, le paon de jour, la petite Tortue, le vulcain, le robert-le-diable et la belle-dame…

Arbres et arbustes favoris des papillons

D’après Coll., À la rencontre des papillons, p. 43.

Arbustes et grimpants

  • Aubépines
  • Bourdaine
  • Chèvrefeuille
  • Églantier
  • Genêt à balais
  • Lierre
  • Nerprun
  • Prunellier
  • Ronces
  • Sureau noir
  • Troène
  • Viorne obier
  • Arbres
  • Bouleaux
  • Chênes
  • Charme
  • Érables
  • Hêtre
  • Noisetier
  • Peupliers
  • Pommiers
  • Saules
  • Sorbiers
  • Tremble

– la haie et les abeilles

Faut-il encore évoquer le calvaire des abeilles, décimées entre autres par la raréfaction de plantes pollinifères et /ou nectarifères et la prolifération de substances biocides dans les parcelles cultivées ? L’enjeu est crucial car, outre la cire, le pollen, le miel et la propolis offerts par la ruche, le rôle pollinisateur des insectes est considérable (chiffré à 4,7 Mds €/an), dont 90 % sont attribués à l’abeille. Dans un verger de pommiers, cinq cents à mille abeilles peuvent “fournir” de quarante à quatre-vingts tonnes de fruits en un ou deux jours de beau temps. Quelque vingt mille espèces de plantes dépendent des abeilles pour leur pollinisation…

Réciproquement, les abeilles dépendent des plantes pour assurer leur survie. Les premiers pollens – noisetier, cornouiller mâle, saules, aulne – permettent la reprise de la ponte de la reine dès février jusqu’aux floraisons printanières. En mai-juin, la colonie compte plus de cinquante mille individus. Si le besoin en pollen et en nectar est comblé, débute la miellée de printemps (avril-juin). Survient alors un « trou » dans les floraisons, heureusement comblé en juin et juillet par le châtaignier, le sureau noir, les tilleuls et le troène (ainsi que trèfles et plantes de prairie), favorables à la miellée d’été.

Grâce soit enfin rendue aux apports de pollen encore assurés en août par le chèvrefeuille et la ronce, plus tard par le lierre, car ils nourriront les abeilles nées entre août et octobre, sujets d’hiver destinés à élever la génération du printemps suivant.

 

Date de floraison

Pollen

Nectar

Noisetier

02-03

4

0

Cornouiller mâle

03-04

5

0

[Buis]

03-04

/

4

Prunier myrobolan

03-04

4

2

Saule cendré

03-04

3

4

Saule marsault

03-04

4

4

Aulne glutineux

03-04

3

2

Saule blanc

03-04

2

3

Peuplier grisard

03-04

3

0

Groseillier épineux

04-05

3

4

Groseillier noir (cassis)

04-05

3

4

Groseillier rouge

04-05

3

4

Merisier

04-05

4

2

Érable plane

04-05

3

4

Érable sycomore

04-06

3

3

Prunier crèque

 

04-05

4

Griottier

04-05

4

2

Framboisier

05-07

3

5

Érable champêtre

05-06

1

6

Bourdaine

05-09

3

3

Châtaignier

06

3

2

Troène commun

06-07

3

4

Tilleul à grandes ff.

06-07

3

5

Chèvrefeuille des bois

06-09

(3)

(3)

Tilleul à petites ff.

07

3

6

[Symphorine]

07-09

1

5

Lierre commun

09-10

4

5

Espèces non reprises dans la liste Mrw (voir ci-après)

1 = 1 > 25 kg/ha (pollen et nectar)

2 = 26 > 50 kg/ha

3 = 51 > 100 kg/ha

4 = 101-150 kg/ha (pollen) et 101> 200 kg/ha (nectar)

5 = + de 150 kg/ha (pollen) et 201-500 kg/ha (nectar)

6 = + 500 kg/ha (nectar)

– la haie et les insectes auxiliaires

Au couvert, la haie ajoute volontiers le gîte pour plusieurs petits mammifères – hérisson et musaraigne, grands consommateurs de limaces et d’escargots, écureuil et petits rongeurs tels le muscardin – ainsi qu’à une microfaune bariolée – insectes et coléoptères prédateurs des pucerons. Ce sont bien souvent les larves qui dévorent les pucerons, mais les sujets adultes, ceux des syrphes parmi d’autres, ont besoin d’une abondante nourriture – pollen et nectar – dès la fin de l’hiver. D’où l’intérêt de privilégier les espèces fleurissant jusqu’à cette époque – le lierre – ou très précoces.

Parmi les arbres et arbustes offrant un abri à une grande quantité d’insectes auxiliaires figurent aussi l’érable champêtre, le charme, le fusain d’Europe, le buis, le cornouiller sanguin, les viornes et le prunellier. Quant au sureau, à l’instar de l’ortie, il attire un puceron qui lui est inféodé… et donc ses prédateurs – coccinelles, syrphes et chrysopes – qui dévoreront les autres espèces de pucerons pullulant tout autour ! Ainsi, tout fait provende pour nos compagnons à plumes, à poils ou à écailles, en particulier si la haie comprend des essences supportant l’ombre et le recépage ainsi qu’une strate arbustive bien dense pour assurer un bon bourrage du pied de la haie, ourlée d’un cordon herbacé et fleuri non fauché.

Pourquoi donc se priver du plaisir presque divin de métamorphoser son jardin en éden pour une foule bigarrée de petites créatures sauvages multicolores. Leur passage ou leur résidence feront de notre cadre de vie intime un jardin en bonne santé et fécond, tout frémissant de vie, source d’observations infinies, stimulant émerveillement, humilité et sérénité…

Dès lors, passons à l’acte en privilégiant les arbres et arbustes apicoles, véritables fontaines de pollen et de nectar, et/ou féconds en petits fruits, tables d’hôtes.

 

Arbres et arbustes favoris des insectes auxiliaires
Nombre d’espèces observées par essence
D’après Inra, cité par V. Albouy, Jardinez avec la nature, 138-139
données extraites de M. Chinery, Le naturaliste en son jardin, p. 72 et 85.

Arbustes et grimpants

 

Chêne pédonculé

300

Saule

260

(Bouleau)

230

(Aubépine)

150

Peuplier

100

Aulne

90

(Pommier sauvage)

90

Noisetier

70

(Hêtre)

60

Frêne

40

Charme

30

(Sorbier des oiseleurs)

30

Tilleul

30

Buis

 

Cornouiller mâle

 

Cornouiller sanguin

 

Fusain d’Europe

 

Lierre

 

Ronce

 

Érable champêtre

 

Merisier

 

Orme

 

Sureau noir

 

Passons à l’acte !

C’est décidé : vous êtes résolu(e) à rompre l’affligeant monopole détenu par les haies de conifères – thuyas, cyprès, épicéas – peu propices à l’accueil du Vivant et dont l’uniformité chagrine le regard. Mais comment choisir à bon escient des arbres et arbustes indigènes adaptés à la création de haies paysagères en limite de jardins ou de bâtiments ? Une vaste liste établie par la Région wallonne, dans le cadre des subsides octroyés en faveur de la plantation et/ou de l’entretien de haies vives en milieu rural, pourra orienter votre choix.

– Planter indigène : une préférence, pas un dogme !

Privilégier les essences indigènes est un choix raisonnable, fondé sur des critères économiques – les sujets rustiques sont bon marché et résistants -, écologiques… et sentimentaux. Ceci dit, qui vous empêchera de planter des sujets exotiques ? Du reste, certains ne sont pas dénués de vertus bénéfiques à l’égard de notre faune indigène. En témoignent les nombreux exemples décrits par cette Grande Dame des Jardins en Belgique, Jelena de Belder, créatrice de l’arboretum de Kalmthout : Jelena de Belder et Xavier Misonne, Le Livre des Baies, Racine, 1997.

Leurs exigences en matière d’humidité du sol, qu’ils contribuent à réguler, réservent les saules à des utilisations assez spécifiques, bien qu’ils soient quasiment tous adaptés à nos régions (hormis le saule des vanniers, inadapté à l’Ardenne, mais dont la floraison en chatons blond tilleul et délicieusement parfumée est un bonheur pour les pollinisateurs ).

D’innombrables espèces d’insectes colonisent les saules (pollen, nectar, sève, bois tendre). Souvent absents des haies, sinon sur sol humide, les saules peuvent former des alignements de têtards (tout comme le frêne, le charme et parfois le chêne). Taillés régulièrement, ils acquièrent une « tête » énorme, formée de nombreuses cavités favorables aux espèces cavernicoles. En intercalant des arbustes bas entre chacun de ces têtards, on obtient… une haie libre ! Salix alba est, bien sûr, ravissant avec son feuillage argenté, mais ne convient que pour les grands terrains : il est très gourmand en eau et peut atteindre vingt-cinq mètres de haut…

– La haie stricte

Dirigée par un entretien rigoureux et régulier, et partant contraignant, la haie stricte s’impose souvent pour des raisons

– esthétiques et pratiques (haies de dimensions variables pour délimiter propriétés et parterres, structurer ou compartimenter un jardin, accompagner les cheminements, constituer un fond de verdure pour appuyer des massifs de vivaces),

– sanitaires et sécuritaires (écran visuel, acoustique, physique),

– ou à proximité immédiate de la maison (ou d’un carrefour pour ne pas entraver la visibilité).

Aux haies taillées constituées de conifères exotiques, murailles uniformes quasi désertiques pour la faune indigène, préférons des haies mélangées.

Isolés ou en mélange, le charme, le hêtre et le houx conviennent à merveille – ainsi que l’if et le buis, non repris dans la liste de la Région Wallonne, en raison de leur toxicité – : ils sont d’une plasticité à toute épreuve et leur feuillage persistant – le buis, l’if et le houx – ou marcescent – le charme et le hêtre – protégeront les petits passereaux des vents froids et de la neige.

Mais d’autres espèces se soumettent de bonne grâce à des coupes répétées pour former des haies mélangées et taillées. On évitera le sureau, trop dynamique, ainsi que le prunellier, ardent colonisateur, qui rejette du pied à tout va. Toutes ces essences supportent bien le rajeunissement par recépage – rabattage sévère – qui s’imposera périodiquement. Pour les haies hautes taillées, toutes les espèces de la liste de la Région wallonne conviennent, hormis les bouleaux, le châtaignier, le noyer et les saules, sauf le marsault, vraiment tout terrain.

Outre la diversité des coloris, le mélange des espèces favorise aussi… la survie de la haie : que survienne une attaque parasitaire ou bactérienne, un coup de gel ou de chaleur intense, et pour peu qu’elle y soit sensible, la haie monospécifique serait anéantie… Ceci dit, les arbustes champêtres sont rustiques à souhait et abritent en général autant de parasites que de prédateurs de ceux-ci : vive l’équilibre naturel !

À l’échelle d’un tout petit jardin, même urbain, la haie stricte permet donc au citadin d’apporter son écot à la biodiversité, qu’il pourra enrichir encore par la plantation de certaines plantes grimpantes florifères. De plus, elles sont aptes à couvrir murs ou treillis pour former des haies “verticales” ou de faible largeur : bryone – sauf en Moyenne et Haute Ardenne -, chèvrefeuille des bois, houblon, lierre et morelle douce-amère sont tout indiquées mais les clématites des haies s’avèrent souvent envahissantes…

– Les haies libres

Grave inconvénient, la taille stricte entrave, et bien souvent, compromet la floraison, et partant, la fructification. De surcroît, la rigueur et la régularité de leur entretien contrarie la spontanéité du port naturel des essences indigènes – érigé, arrondi, variations de hauteur -, et partant, l’attrait des combinaisons de ces paramètres, dont le jeu fait tout le plaisir de la création et… de la contemplation !

Tout jardin ou coin de parc propice accueillera de préférence une ou plusieurs haies libres, dont la croissance n’est limitée que par une taille occasionnelle. Presque toutes les essences reprises dans la liste de la Région Wallonne, hormis le noyer, les ormes et les peupliers sont aptes à former ces beaux écrans champêtres au port libre, couverts de fleurs au printemps. L’été venu, et subsistant parfois une bonne partie de l’hiver, d’innombrables petits fruits aux couleurs vives viendront les égayer. Une véritable auberge pour d’innombrables espèces de la faune sauvage, auxiliaires bénévoles assurant la pollinisation des plantes sauvages et cultivées et régulant la prolifération des « ravageurs » capables de compromettre les récoltes de fruits et légumes du jardin !

L’alternance des hauteurs et ports permet la création de haies à plusieurs étages : à l’image d’un immeuble en pleine crise de logement, chaque palier de la haie abrite et nourrit des familles différentes, cohabitants naturels se partageant l’espace et la provende à portée de pattes ou d’ailes. Ainsi le rougegorge nidifie-t-il au sol ou près du sol dans un joyeux petit fouillis végétal, merles et grives apprécient les buissons bas mais épais, en particulier épineux, tandis que les mésanges préfèrent les arbres assez âgés aux cavités nombreuses, que domineront encore les nids des geais… Quant à l’effet brise-vent, il requiert non seulement l’étage arbustif mais aussi, si l’espace le permet, des arbres à hautes tiges à espacements plus ou moins réguliers : bouleaux, charme, chênes, érables, frêne et hêtre, griottier et merisier, prunier myrobolan, peupliers, pommier et poirier sauvages, tilleuls à grandes ou à petites feuilles.

L’efficacité de l’effet brise-vent dépend de plusieurs facteurs :

– une hauteur adéquate : la profondeur de terrain protégée est égale à 10 x la hauteur de la haie ;

– l’homogénéité : le garnissage régulier du feuillage de la base au sommet, favorisée par l’association d’arbustes de ports et de hauteurs complémentaires. Ainsi, pour une haie de hauteur moyenne : associer en cépées (sujets en touffes à tiges multiples) de grands arbustes (charme, érable champêtre, noisetier, hêtre, prunier myrobolan ou cerisier à grappes) et de petits ou moyens sujets au port tantôt rond, tantôt érigé (tels que cornouiller sanguin, viornes, sureau, fusain ou troène) ; l’association avec des sujets à feuillage persistant (houx, if) ou marcescent (charme, hêtre) garantira un écran durable au fil des saisons ;

– la continuité : toute ouverture crée un appel d’air néfaste ; dans le cas d’une trouvée volontaire dans la haie, prévoir une petite haie faisant office de chicane ou d’écran séparé.

Enfin, si vous possédez ou gérez un vrai petit domaine, ces haies hautes plantées en rangs multiples peuvent même engendrer des bandes boisées, dont la hauteur à maturité oscille entre dix et trente mètres, pour lesquelles toutes les essences de la liste du Mrw conviennent.

Ne perdez jamais de vue la diversité ! Basse ou haute, taillée ou libre, à un ou plusieurs rangs, la haie sera d’autant plus bruissante de vie qu’elle compte un grand nombre d’espèces et d’étages.

Les pieds sur terre

L’idéal consiste :

– à disposer des haies de compositions et étages variés,

– associant des essences dont les floraisons s’étalent de février à septembre,

– et à en décaler dans le temps l’entretien par zones.

À l’axe du temps ajoutons celui de la verticalité pour assurer la diversité des essences et des étages.

– Avant de commencer, s’assurer de l’accord d’un voisinage : mieux vaut convaincre le voisin d’accueillir une haie mitoyenne, source de bénéfices mutuels ; sinon, toute haie dont la hauteur n’excède pas deux mètres sera plantée à cinquante centimètres de la limite de propriété, sinon à deux mètres de recul. Se conformer aux éventuels usages locaux.

– Planter non seulement indigène, mais jeune ! Scions et boutures de deux ans et pas plus gros qu’un doigt pour la meilleure reprise…

– Chez le pépiniériste, préciser le nom latin afin d’éviter toute confusion avec des variétés horticoles.

– Favoriser la plantation groupée de plusieurs sujets d’une même espèce au sein d’une haie diversifiée pour favoriser l’effet bouquet et limiter la compétition entre espèces.

– Dans la mesure du possible, orienter la haie nord-sud pour un ensoleillement équitable.

– Effectuer la plantation entre mi-novembre et février.

– Bien ameublir le sol à double profondeur de bêche, sans mêler terre de surface et couche de sous-sol ; décompacter le fond en incorporant compost ou engrais organique à décomposition lente.

La fosse de plantation doit être assez vaste pour éviter toute compression des racines, pralinées.

– Dès la plantation, et durant les deux premières années, protéger les plants de la concurrence herbacée : désherbage et paillage. Et arrosage hebdomadaire en été très recommandé !

– Passé ce délai, la flore herbacée peut retrouver tous ses droits, l’idéal étant une lisière herbacée de plantes sauvages : carottes sauvages et autres ombellifères ou orties, propices aux butineurs et pollinisateurs.

– Compter septante centimètres d’écart entre les arbustes dont la taille n’excède pas un mètres, sinon un mètre d’écart ; le cas échéant, doubler par une seconde rangée en quinconce et mêler caducs et persistants.

– Sitôt la plantation effectuée, taille radicale : de trois-quarts l’année de plantation, d’un tiers les deux années suivantes.

– Pour les sujets à tige unique, la taille de recépage les contraindra à se ramifier près du sol pour étoffer la haie, qui atteindra un mètre cinquante la troisième année.

– Garder une strate arbustive bien dense au pied et novembre venu, ne pas tailler toute la haie d’un seul coup, mais par tronçons (dans le cas d’une haie à maturité, rabattre au sol, tous les cinq ans, 20 % de la longueur de la haie; l’idéal : travaux avant la mi-novembre (repos hivernal de la faune), et en tous cas avant février (construction des premiers nids) ; épargner le sous-étage broussailleux (ronces, menus bois morts, feuilles mortes) utiles à la confection des abris et nids.

Partie 2 - Haies et arbres fourragers
  1. Intérêts en élevage

L’objectif ambitieux de la Déclaration de politique régionale wallonne vient après quelques décennies de destruction des haies au profit du remembrement et de la mécanisation agricole, notamment dans les années septante… Les efforts entrepris aujourd’hui pour réparer les orientations passées sont à leur sommet et les objectifs énoncés sont de consolider un réseau écologique favorable à la biodiversité, de répondre aux enjeux climatiques, en fixant le carbone dans le sol et la végétation. Un incitant financier à la plantation de haies, arbres et vergers, mis en place en 1995, a été revalorisé à plusieurs reprises. Pourtant, les plantations stagnent à une dizaine de kilomètres de haies par an…

Afin de gagner en efficacité, ces mesures doivent toucher les particuliers mais aussi, et surtout, les agriculteurs qui gèrent 45% du territoire wallon. D’après les statistiques wallonnes, on comptait, en 2012, à peine seize mètres de haies par hectare agricole ! Pourtant, nous allons le voir, le rôle de l’arbre et des haies dépasse de très loin le simple intérêt naturaliste, tant ils apportent de multiples avantages, notamment dans les élevages de ruminants, que j’aborderai ici. J’oserais même dire qu’ils sont une simplissime solution, la solution cardinale aux nombreux défis qui se posent aujourd’hui aux éleveurs…

Un appoint alimentaire, notamment en situation de sécheresse

Commençons par un problème d’actualité : une quatrième année de sécheresse consécutive touche, de plein fouet, notre agriculture. Le vent asséchant d’est et du nord, combiné à la quasi-absence de précipitations ces derniers mois, ralentit fortement la pousse d’herbe. Cette année encore, la récolte de foin s’annonce pauvre, tant en quantité qu’en qualité, et le pâturage, compliqué. Un surpâturage des parcelles réduit encore les possibilités de reprise de la croissance de l’herbe à court terme.

Le feuillage des haies constitue un apport alimentaire intéressant pour les ruminants. Une étude a montré qu’un troupeau de génisses laitières passe 30 % de son temps à brouter les haies, au printemps, contre 5 % plus tard dans la saison. Au printemps notamment, le feuillage des arbres et des arbustes est plus digeste que l’herbe de la prairie, ce qui attire les bovins. En conditions de sécheresse, cet apport alimentaire peut devenir beaucoup plus important et aider les producteurs à passer le cap.

Plus de haies, moins de soja

Les protéines contenues dans l’herbe sont souvent mal digérées par les ruminants : elles se dégradent dans le rumen en formant de l’ammoniaque et, finalement, on estime que 60 à 90% de l’azote des protéines se retrouve dans les lisiers… Ce qui contribue largement à l’odeur désagréable des déjections animales. Les arbres possèdent un feuillage riche en tannins condensés. Ces molécules ont la propriété de s’allier durablement aux protéines lors de la mastication, en formant des complexes insolubles dans le rumen – pH de 5,5 à 7 – mais solubles en milieu plus acide, dans la caillette – pH de 2 à 3 -, ce qui rend les protéines accessibles pour la digestion et l’absorption intestinale. Une alimentation riche en tannins permet donc une meilleure absorption des protéines. Encore un outil permettant de se passer du soja !

Plus d’arbres, moins de vétérinaires

Ces fameux tannins sont des substances aux propriétés antibiotiques et antiseptiques. Ils servent à la conservation des boissons – vins, bières – et des aliments – épices, fumaisons – mais aussi à la défense des plantes contre les herbivores. C’est la dose qui fait le poison : pris en quantités raisonnables, ils sont bénéfiques pour la santé car ils contribuent à réguler des organismes plus sensibles – microbes, champignons… Chez les ruminants, il a été démontré que les tannins, issus du feuillage des arbres et de certaines plantes herbacées – lotier, sainfoin… – contribuent à réguler les infections parasitaires.

Aujourd’hui, les éleveurs manquent de solutions pour protéger leurs troupeaux des parasites, et les substances antiparasitaires sont malheureusement utilisées en routine. Elles ont des impacts forts sur la biodiversité – notamment sur la faune du sol – et les résistances des parasites se développent, si bien que les molécules rencontrent finalement leurs limites. Une alimentation enrichie en feuillages de haies permet une régulation de fond intéressante, tant pour les bovins que pour les ovins et les caprins.

Ajoutons qu’en contribuant à un meilleur fonctionnement digestif, les tannins permettent également de réduire les risques de météorisation et de dysfonctionnements liés à une alimentation trop riche, notamment lors de la mise à l’herbe au printemps. Les haies contribuent aussi fortement à l’automédication des animaux, grâce aux diverses vertus médicinales des plantes. Rien de pire donc qu’une prairie semée de ray-grass pur et sans haies, ne fournissant aucune plante sauvage aux animaux !

Des haies pour réduire la production de gaz à effets de serre

Bien entendu, les arbres et les haies stockent du carbone dans leurs organes aériens et souterrains, et contribuent de ce fait à tamponner les émissions de carbone. Mais leur rôle ne s’arrête pas là. En améliorant la digestion des ruminants, les tannins permettent une réduction de l’émission de méthane et de protoxyde d’azote, deux gaz à effet de serre souvent pointés du doigt dans les discussions sur l’impact de l’élevage sur les changements climatiques.

Améliorer le bien-être animal, la santé et la productivité

Les haies et les arbres fournissent des abris indispensables au bien-être des animaux en pâture. Rappelons que le tout récent Code wallon du bien-être animal précise, dans son article D.10, que “tout animal détenu en extérieur dispose d’un abri naturel ou artificiel pouvant le préserver des effets néfastes du vent, du soleil et de la pluie“. Plusieurs études ont démontré que le bien-être des animaux influe directement sur leur santé et sur leur productivité – lait, viande… Par ailleurs, le bien-être animal fait l’objet de préoccupations croissantes de la part des citoyens.

Augmenter la fertilité des sols

Qui ne s’est pas déjà émerveillé devant les couleurs d’automne, lorsque les feuilles des arbres jaunissent et rougissent pour finalement tomber au sol avant l’hiver ? Ce spectacle traduit en réalité une stratégie des ligneux pour conserver la fertilité des sols. Les feuilles s’enrichissent en tannins – encore eux ! – avant leur chute. Initialement stockés dans les vacuoles, les tannins sont libérés et se fixent aux protéines et minéraux constituant la feuille, empêchant leur lessivage pendant les mois d’hiver. Au printemps, l’activité microbienne du sol va finalement libérer les éléments au moment où les plantes sont capables de les prélever, souvent en symbiose avec des mycorhizes… Le cycle est bouclé !

Mais encore…

Tentons d’achever ce tour – décidément interminable ! – des bienfaits des arbres et des haies dans le système agricole. En Nouvelle-Zélande, des plantations de saules et de peupliers ont été réalisées afin de lutter contre l’érosion. Et, en plus de leur rôle de protection du sol, les arbres fournissent du bois-énergie et sont pâturés par des ruminants.

Outre le bois, les arbres et les haies peuvent encore apporter un revenu complémentaire, via leurs fruits – frais, jus, cidres, compotes… -, apportant ainsi une diversification intéressante aux activités de la ferme. Ils contribuent enfin à la beauté des paysages et à leur attrait touristique, fournissent un microclimat favorable aux cultures – brise-vent, ombrage -, etc.

Tous ces avantages des haies et arbres pour les activités agricoles, et notamment d’élevage, devraient donc inciter les producteurs à en installer dans et en bordure de leurs parcelles…

  1. Eléments pour une mise en pratique

L’on s’arrête souvent à l’intérêt écologique des arbres et des haies pour motiver les campagnes de replantation. Mais si leur intérêt pour la biodiversité est évident et important, il convient de rappeler et de souligner leur rôle-clé dans l’activité agricole et leur incontestable plus-value économique. Je viens d’énumérer les nombreux avantages des arbres et des haies en système d’élevage : appoint alimentaire notamment en période de sécheresse, meilleure assimilation de l’azote, moindres risques de météorisation, diminution de l’émission de gaz à effets de serre liés à la rumination, réduction des interventions vétérinaires, augmentation du bien-être animal et de la productivité en lait et en viande…

Devant ces nombreux atouts, les éleveurs devraient être tentés de favoriser arbres et haies dans et autour de leurs pâtures. Voici à présent quelques éléments pratiques en vue d’optimiser leur rôle dans l’alimentation animale.

Penser l’implantation des haies pour maximiser leurs bienfaits

Les haies jouent un rôle important dans la protection des sols contre l’érosion et dans l’optimisation hydrique des parcelles. Etant donné la fréquence accrue des sécheresses, il est intéressant de profiter de cette caractéristique en favorisant l’infiltration des eaux en vue de la recharge du sol et de la nappe phréatique, plutôt que le ruissèlement exportant par ailleurs des éléments nutritifs. Pour remplir ce pleinement rôle, la meilleure implantation des haies est parallèle aux courbes de niveau.

Les haies jouent également le rôle de brise-vent, qui, à nouveau, est favorable aux cultures et aux pâtures par le microclimat ainsi créé. Les vents du nord et nord-Est, fréquents ces dernières années en sortie d’hiver, sont asséchants et accentuent donc les effets de la sécheresse. La disposition des haies peut optimiser cette protection. Le meilleur brise-vent est constitué d’une haie de feuillus composée de différentes strates : arbres de hauts-jets, arbres de taille moyenne en cépée et arbustes de “bourrage”, c’est-à-dire remplissant les trous à la base. L’effet brise-vent se manifeste sur une largeur équivalant à une quinzaine de fois la hauteur de la haie.

L’implantation de la haie va définir des microclimats au sein du parcellaire. Pour une implantation ouest-est, la différence d’ensoleillement va engendrer une hausse de productivité au sud de la haie – ensoleillement direct, réflexion des rayons de la haie vers la culture -, sur une distance allant jusque quatre fois la hauteur de la haie, et une baisse de productivité, au nord de la haie. En général, on observe une précocité d’une à deux semaines et une période de végétation plus longue dans des parcelles protégées par des haies. La concurrence racinaire pour l’eau et les éléments nutritifs de surface se joue sur une bande de largeur équivalente à la hauteur de la haie.

Arbres et haies fourragers : méthodes et périodes de récolte

Il existe différentes méthodes permettant d’utiliser le feuillage des arbres et haies pour l’alimentation animale.

La première, la récolte manuelle, consiste à récolter, sur les arbres et les haies, des branches feuillées qui sont distribuées aux animaux, soit directement en champs selon le principe de la “rame au sol”, soit séchés pour constituer un fourrage hivernal. La seconde option était courante antan, et le feuillage sec présente d’excellentes valeurs alimentaires, mais la technique demandait beaucoup de travail pour tailler, fagoter et ramener les branches, et de la place pour le stockage des fagots en grange.

La seconde technique – les arbres et les haies pâturés – consiste à y faire directement pâturer les animaux… Il est alors nécessaire de trouver un juste équilibre pour assurer le pâturage sans porter atteinte à la vigueur des arbres, et en assurant la durabilité du système grâce à une repousse d’année en année.

Quelle sera la période de récolte ?

La valeur nutritive des feuillages varie selon de nombreux paramètres – essence, station, stress divers… -, dont la période de l’année. En particulier, la teneur en tannins a tendance à croître en cours de saison. Un excès de tannins rend le feuillage moins appétent, mais ils peuvent aussi être recherchés par les animaux pour améliorer leur digestion ou pour lutter contre les parasites gastro-intestinaux. En cas de sécheresse, les apports de feuillage peuvent être intéressants pour combler la pénurie d’herbe, ce qui se produit généralement en été mais aussi parfois au printemps, comme l’a montré la sécheresse printanière de 2020.

La gestion du pâturage prévoira un accès aux arbres et haies fourragers en fonction de ces besoins. En ce qui concerne la taille cependant, la législation actuelle interdit les interventions entre le 1er avril et le 31 juillet. Il faudra donc compter sur le mois d’août et le début du mois de septembre. Dans tous les cas, la récolte à usage fourrager sera réalisée avant le jaunissement des feuilles car, à ce moment-là, les réserves nutritives des feuilles sont réallouées vers le tronc et la très haute concentration de tannins rapatriés dans le feuillage le rend peu appétissant. Cette période de taille est aussi moins préjudiciable à la vigueur des arbres.

Les différents types d’arbres fourragers

– Arbres têtards : étêtés afin de permettre le développement d’une trogne d’où rejettent, à chaque taille tous les trois à six ans, de nouvelles branches. Elles sont distribuées en rame au sol aux animaux. Si la trogne est basse – environ un mètre -, elle peut être pâturée par les bovins, en veillant à ne pas épuiser l’arbre par un surpâturage.

– Arbres émondés : arbres taillés au niveau des branches latérales en gardant la “tête”. Ils ont une forme longue et mince. Les branches sont distribuées, en rames au sol, aux animaux. Il est possible de faire pâturer les bovins sur les rejets bas mais un surpâturage aura pour conséquence la réduction progressive des rejets à cette hauteur.

– Cépées et taillis : arbres maintenus bas et denses par des tailles répétées. Le produit des tailles peut être distribué aux animaux. On les prélèvera alors en fin d’été pour laisser préalablement le temps à la souche de reconstituer ses réserves. Si les arbustes sont bien denses et touffus, un pâturage direct raisonné est possible.

Préserver la vitalité des arbres et des arbustes

– Tailles

La taille, si elle est bien pratiquée, permet de préserver la vitalité des arbres, voire même d’augmenter leur longévité, comme en témoigne l’existence d’arbres têtards multi-séculaires. Si elle est trop fréquente, effectuée sur de trop jeunes arbres ou dans de mauvaises conditions, la taille peut au contraire compromettre la vitalité de l’arbre. Le pâturage direct peut être vu comme un type de taille agressif, en raison de la tendance des animaux à blesser et à arracher les rameaux.

– Ecorçages

Par ailleurs, la dent des animaux peut également causer des dégâts sur l’écorce. Une attention particulière doit ainsi être portée aux caprins et aux ovins. Les bovins ont, quant à eux, tendance à se frotter aux troncs, ce qui peut être préjudiciable pour certains jeunes arbres. Les porcs, en plus de se frotter aux écorces, peuvent endommager les racines par leur activité de fouissage.

– Protections

La plupart des jeunes plants doivent être isolés des animaux pendant les premières années afin de permettre leur implantation et leur développement, tant au niveau de leur système racinaire que de leur houppier. Le tronc des arbres d’avenir – de hauts jets ou têtards – sera également protégé. Dans certains types d’élevages, notamment en caprins, les haies seront installées à l’abri d’une clôture, et seules les branches latérales – allant vers ou traversant la clôture – seront pâturées en direct. Le reste pourra être taillé et distribué sur place.

Quelles essences choisir ?

La plupart des arbres et arbustes sont intéressants en tant que fourrages. Il faut cependant éviter les ifs, noyers, buis et laurier-rose qui sont toxiques pour les bêtes. Les essences seront choisies en fonction des paramètres pédoclimatiques de la parcelle. Un bon indicateur est de noter la présence des essences avoisinantes, dans le milieu naturel, qui sont souvent les mieux adaptées au terroir. Il est préférable de compter sur plusieurs espèces afin de donner du choix aux animaux et de multiplier les chances de réussite de la plantation. Les arbres qui n’auront pas bien pris seront remplacés au cas par cas.

Parmi les espèces à mener en têtards, les saules sont les plus connus. Il faut cependant être attentif à leurs besoins en eau et les éviter dans les parcelles sensibles à la sécheresse. Les frênes sont les “rois” des arbres fourragers, réputés pour leurs qualités nutritives et pour l’appétence qu’ils suscitent. Le chêne, l’orme, l’aulne et le tilleul sont également adaptés au têtard.

Parmi les espèces à mener en cépée, les noisetiers représentent un premier choix, par la qualité de leur feuillage et notamment leur haute teneur en tannins dès le printemps, qui peut répondre à un besoin naturel des animaux – antiparasitaire, troubles digestifs… Le charme est également adapté à ce mode de conduite et très apprécié du bétail. Citons encore l’orme, le sorbier et l’aulne.

Les arbustes de “bourrage” peuvent être choisis parmi les épineux. L’aubépine semble très appréciée des ruminants, tout comme le prunellier et l’églantier. On pourra aussi opter pour des cornouillers et des sureaux.

Structure de la haie-type

Au sein de la haie, on alternera les arbres de hauts-jets ou têtards – distants entre eux de cinq à dix mètres – avec les arbres de cépées – distants entre eux de deux à cinq mètres – et les arbustes de bourrage – distants entre eux de cinquante centimètres à un mètre cinquante. Tous les plants seront distants d’un demi-mètre à un mètre. On veille généralement à diversifier les essences et à regrouper, au sein de la haie et par type d’arbre, les essences au minimum par trois.

Ces quelques éléments pour la mise en pratique de l’utilisation des arbres et haies en élevage nécessitent bien sûr des approfondissements afin d’optimiser les techniques et assurer leur cohérence avec les élevages du XXIe siècle. Des expertises devront donc être recherchées auprès de personnes-ressources – pour le développement du sujet, en France, voir notamment l’INRA de Lusignan – et d’éleveurs qui ont accumulé de l’expérience avec les arbres et haies fourragères : observations, expérimentations à l’échelle de la ferme, etc.

  1. Des pistes pour les privilégier dans nos campagnes

Les anciens connaissaient et exploitaient les innombrables vertus des arbres et haies fourragers. Il y a encore quelques décennies encore, des fermiers entretenaient les arbres têtards et les haies, et en utilisaient le feuillage pour compléter l’alimentation de leur bétail. Pourquoi ces pratiques se sont-elles arrêtées et quels sont les leviers susceptibles de les réintroduire dans nos campagnes, en harmonie avec les systèmes d’élevage d’aujourd’hui ? Voici quelques pistes…

Dix mille ans d’arbres fourragers

Au commencement était la forêt. Les premiers éleveurs pâturaient les sous-bois et pratiquaient la feuillée, c’est-à-dire la récolte de branches pour la distribution hivernale. Une première révolution a été l’invention de la faux à deux mains qui, en facilitant la récolte d’herbe, en a fait le principal fourrage. Prés, prairies, pâtures et pâturages sont apparus au XIIe siècle dans le vocabulaire français, ce qui atteste du développement de ces surfaces enherbées participant dorénavant plus largement à l’alimentation du bétail.

Arbres et haies sont cependant restés d’importantes ressources nourricières pour les troupeaux, jusqu’il y a peu. Ils sont conseillés dans le premier traité d’agronomie écrit par Olivier de Serres – “Théâtre d’agriculture et mesnage des champs“, 1600. Dans les deux siècles qui suivirent, les critiques de ces pratiques se multiplièrent, étant donné l’importance croissante de la production de bois d’œuvre : participant à la construction des bateaux, les arbres permettaient d’affirmer la puissance des nations, via leur flotte navale. Au XIXe siècle, le développement des charbonnages réduisit les besoins en bois issus de l’émondage.

La place des arbres dans le monde paysan

A cette époque, les arbres gardent tout leur importance dans l’économie de la ferme. Ils sont soit pâturés directement par les animaux, soit taillés pour une distribution sur place – “rames au sol”. La réalisation de fagots, séchés, permet aussi la conservation en grange pour les rations hivernales. La ramure est valorisée pour le chauffage – branches – ou d’autres utilisations, selon les essences : sabots, manches d’outils et de balais, etc. Tandis que le fermier a usage du houppier, le fût revient au propriétaire, dans le cas des terres sous fermage, et sont valorisés en bois d’œuvre. Rien n’est gaspillé dans cette économie de subsistance ; les arbres ornementaux “inutiles”, comme le marronnier d’Inde, ne sont apparus que plus tard dans les cours de fermes pour symboliser un certain niveau social.

Au-delà de leur utilité, les arbres et les haies étaient le symbole d’une ferme bien conduite, une question d’honneur ! “Arbres, bois et sous-bois, talus, haies, fossés, murets, alignements, qu’ils relèvent de chaque paysan individuellement ou du groupe dans les parties communes, c’était la fierté de tous et de chacun qu’ils soient bien menés, qu’ils offrent au regard des autres la vue d’un espace bien entretenu et valorisé” (extrait de Goust, 2017). Voici qui garantissait leur bon entretien…

Les causes du déclin

La mécanisation de la récolte de fourrages herbacés – faux à deux mains, faucheuse tractée par les bovins ou les chevaux, puis par le tracteur – a laissé les arbres fourragers de côté, en permettant une réduction de travail accompagnant l’agrandissement progressif des élevages. L’utilisation des feuillages pour l’alimentation hivernale demanda beaucoup de travail pour la taille, le fagotage, le séchage et le stockage en grange.

Aujourd’hui, les éleveurs ont même oublié les vertus des arbres et des haies pour les bêtes, notamment en ce qui concerne la valeur alimentaire et médicinale de ce type de fourrage. Le passage à d’autres sources d’énergie a réduit les besoins en bois d’émonde. Par ailleurs, les disciplines agricoles et forestières ont été séparées à tous les niveaux, y compris dans les cartographies d’utilisation du sol – zone agricole vs. zone forestière…

Des leviers pour le retour de l’arbre paysan

L’utilisation des arbres dans le dispositif d’alimentation du bétail est une solution d’avenir pour les élevages confrontés à l’évolution climatique et aux problèmes environnementaux“, en offrant une meilleure résilience face aux aléas du climat. “Augmenter les ressources fourragères, limiter les traitements, maintenir une agriculture dans les zones défavorisées, améliorer les conditions de pâture et le bien-être animal sont autant d’atouts des arbres fourragers, au bénéfice de l’élevage paysan” (extraits de Goust, 2017).

Le renouveau des arbres fourragers passera obligatoirement par des pratiques compatibles avec les exigences d’une agriculture du XXIe siècle. En particulier, des recherches sont nécessaires pour optimiser les systèmes de récolte directe – pâturage raisonné des haies et d’arbres – ou indirecte – mécanisation de la taille et de la gestion des émondes, valorisation optimale des sous-produits des arbres en bois-énergie et autres… Une expertise existe dans d’autres pays – voir notamment les recherches lancées par l’INRA de Lusignan : https://abiodoc.docressources.fr/doc_num.php?explnum_id=2984 – et des éleveurs ont accumulé une certaine expérience qui pourrait être partagée.

Par ailleurs, la mise en place de projets pilotes, “vitrines” inspirantes pour les autres éleveurs, est toute indiquée. Ce pourrait être le lieu d’expérimentations permettant d’affiner encore les techniques. En résumé, il est nécessaire de mettre en place des programmes de recherche multi-acteurs allant dans ce sens.

La sensibilisation et l’accompagnement des producteurs

Les intérêts des arbres fourragers pour les systèmes d’élevages sont trop peu connus par les éleveurs et mériteraient d’être mis en avant, via des articles de sensibilisation et un accompagnement technique. Les conseillers agricoles devraient être mieux formés à leur rôle – alimentaire, médicinal, de productivité végétale ou animale – et à la meilleure manière de les implanter, dans les parcelles, en fonction du contexte pédoclimatique et des utilisations présagées.

Des aides au débouché plutôt qu’à la plantation

Un programme d’aide à la plantation des arbres et des haies, destiné aux particuliers et aux agriculteurs, existe, en Wallonie, depuis 1995, traduisant une volonté de réinstaller un bocage sur le territoire wallon. Si elle peut stimuler des initiatives, une trop forte subsidiation entraine également une déresponsabilisation des acteurs et n’aide pas à assurer la bonne gestion des arbres et des haies plantés. Il pourrait donc être intéressant de réallouer une partie de ces subsides vers la valorisation des sous-produits des haies et des arbres. En effet, une aide sur le débouché encouragera les efforts de gestion des arbres, permettant de meilleurs taux de réussite des plantations. Les débouchés peuvent être liés à la récolte – outils adéquats, respectueux des arbres et efficaces -, à la filière énergie – aides notamment à la récolte et à la transformation -, alimentaire – pressoirs et autres outils de valorisation des fruits – ou fourragère.

Ces différents leviers pourraient favoriser un retour progressif des arbres et des haies dans nos campagnes et, surtout, la valorisation de leurs rôles multiples pour les activités d’élevage.

Bibliographie :

– Sophie Vandermeulen. 2016. Trees ans shrubs influence the behaviour of grazing cattle and rumen fermentation. Thèse de doctorat. 165 pp.

– Marc-André Selosse. 2019. Les goûts et les couleurs du monde. Une histoire naturelle des tannins, de l’écologie à la santé. Editions Actes sud.

– Jérôme Goust. 2017. Arbres fourragers. De l’élevage paysan au respect de l’environnement. Editions de Terran.

– Fabien Liagre. 2018. Les haies rurales (seconde édition). Rôles, création, entretien, bois-énergie. Editions France Agricole.

– Dominique Mansion. 2010. Les trognes. L’arbre paysan aux milles usages. Editions Ouest-France.

– Jacques Baudry et Agnès Jouin. 2003. De la haie au bocage. Organisation, dynamique et gestion. INRA éditions, collection Espaces ruraux.

Conclusion

Nous venons d’évoquer l’incroyable complexité de l’écosystème bocager. Nous venons d’expliquer en quoi ce système bocager est un corollaire indispensable à la modernité agricole telle que nous l’envisageons. Or l’objectif inscrit dans la Déclaration de politique régionale wallonne, nous l’avons dit, est ambitieux ! Mais les différentes forces politiques qui ont souscrit à pareille déclaration sont-elles vraiment en mesure d’admettre toute l’ampleur de l’erreur historique commise il y a un demi-siècle et de comprendre à quel point l’indispensable “retour de la haie” est appelé à transformer, à améliorer l’environnement agricole wallon, en en excluant le mirage productiviste persistant ? Il a montré ses limites et n’en finit plus de multiplier les dégâts. Mais nombreux, semble-t-il, sont ceux qui le vénèrent toujours comme une idole païenne et qui croient n’avoir concédé qu’un “gadget” décoratif pour complaire les environnementalistes. Ils font une grave erreur.

Car de deux choses l’une. Soit, une forme de prospérité agricole wallonne fait toujours partie de leurs ambitions et il n’y a alors pas d’alternative à composer avec la nature, à revenir en les actualisant aux méthodes d’avant le grand saccage. Soit, tous campent sur des terres vidées de leur substance, tel un Donald J. Trump au soir de sa défaite du 7 novembre 2020. Et la Wallonie, alors, ne nourrira jamais plus aucun Wallon…

L’humusation, une simple étape du cycle de la vie

Il existe une alternative écologique à la crémation des corps et au pourrissement des cadavres en cimetières. Cette alternative s’appelle “humusation” car elle s’inspire de ce que fait la nature, dans les couches superficielles du sol, où circulent en permanence l’air et l’eau. En fait, c’est ce que nous appelons le compostage qui, en l’occurrence, doit être adapté, normalisé pour convenir à la gravité, à la solennité des funérailles. Ce travail est actuellement réalisé par la Fondation “Métamorphose pour mourir… puis donner la vie !” – www.humusation.org

Par Dominique Parizel

Introduction

En Wallonie, la légalisation de ce nouveau type de rite funéraire traîne, alors qu’à Bruxelles l’humusation figure déjà, dans la législation, depuis deux ans. Mais qui l’humusation peut-elle encore faire effaroucher, dès lors qu’elle s’effectue dans le strict respect des croyances de chacun ? Peut-être aux lobbies qui prospèrent aujourd’hui sur le business de la mort ? Mais ne sommes-nous pas déjà allés beaucoup trop loin, dans ce domaine-là aussi ? Nous faisons le point avec Francis Busigny, président la fondation susnommée.

Vous dites "retour à la terre" ?

Commençons par un bref rappel théorique à l’usage de ceux qui auraient encore des doutes : la matière organique est la matière issue de tout ce qui fut un jour vivant – du végétal et de l’animal – et qui est ensuite reminéralisée dans le sol, c’est-à-dire fragmentée par les différentes strates d’organismes qui y sont présents, jusqu’à une forme inorganique ainsi disponible pour une nouvelle génération de végétaux qui nourriront, à leur tour, les individus du règne animal et, parmi eux, les humains… C’est le cycle de la vie dans sa plus noble expression… La vie et son cycle, c’est comme la planète bleue, nous n’avons pas l’embarras du choix, que nous le voulions ou non ! Nous avons maintes fois décrit ce fonctionnement complexe de la vie du sol et l’importance de recourir à la technique du compostage pour optimaliser ce processus vital qui permet de fertiliser la terre. Il est pourtant un type de matière organique qu’on omet toujours de considérer dans le cadre du cycle de la vie : nos propres corps, nos propres dépouilles mortelles d’êtres humains… Pourtant, contrairement à ce qui est encore généralement admis, nos pseudo-rites funéraires bafouent aujourd’hui ignoblement le corps, une fois mort : l’enfermement dans des gaines – qu’on dit pourtant biodégradables mais qu’il faut bien rouvrir tôt ou tard – fait de nos cimetières des lieux souvent très malsains, et les apparences d’hygiénisme de la crémation volatilisent corps et cercueils dans de grandes débauches énergétiques… Seule l’humusation semble désormais pouvoir garantir un paisible retour à la terre. Et la technique bien maîtrisée de l’art du compostage le permet rapidement : quelques mois suffisent ! Le terreau ainsi obtenu, mélangé à du lignite notamment – un produit intermédiaire entre la tourbe et la houille, abondant et bon marché -, possède un pouvoir fertilisant comparable à celui de la terra preta. Une précieuse source de vie donc, profitable à un bel arbre, par exemple. Nous sont ainsi symboliquement épargnées la cendre et la pourriture. De quoi renouer sans doute avec de bien belles espérances…

Des principes connus des jardiniers et des agriculteurs bio…

“Nous avons mis au point, explique Francis Busigny, un protocole, un ensemble de notions techniques précises, destiné aux futurs “humusateurs” agréés. Il s’agit d’une marche à suivre permettant d’anticiper toutes les difficultés éventuelles et qui concerne aussi bien les dépouilles humaines que celles des animaux de compagnie auxquels beaucoup de gens sont également extrêmement attachés et qui représentent eux aussi une biomasse non négligeable. Nous préconisons l’installation de buttes de broyat de déchets verts – trois mètres cubes environ – provenant notamment des “parcs à conteneurs”. Les pompes funèbres, ou les “humusateurs” agréés, coucheront, sur un lit d’environ vingt centimètres de broyat, les dépouilles uniquement vêtues d’un linceul en papier crépon qui se dégradera rapidement quand l’intérieur de la butte qui les recouvre montera, de manière tout-à-fait naturelle, à 60 ou 70 °C. Il faut alors que le microbiote de la personne – qui ne meurt pas avec elle – conjugue rapidement ses effets avec les micro-organismes qui dégradent déjà le broyat. Notons que la thanatopraxie actuelle, qui a pour but de “stabiliser le corps”, stoppe toute dégradation naturelle, en remplaçant les fluides corporels par des produits “à têtes de mort” qui évitent toute odeur désagréable durant les cérémonies. Ceci est évidemment totalement incompatible avec notre démarche… Nous ajoutons au contraire quelques spécificités par rapport à un compost habituel : notamment, un accélérateur comparable à un “préparat” biodynamique qui permet de ne pas devoir retourner la butte… Après quatre mois environ, la dépouille n’existe plus. Le corps ayant été déposé dans un filet à mailles fines, il est alors aisé de récupérer les éléments qui ne sont pas biodégradables – prothèses en titane, pacemakers, dentiers, amalgames dentaires… – et qui, étant pratiquement intacts, peuvent être facilement recyclés. Le filet permet également d’ôter certains os qui sont émiettés pour être réincorporés à l’humus ainsi créé et qui est épandu sur n’importe quelle surface à fertiliser… Reste à créer maintenant un lieu d’expérimentation – deux cents mètres carrés, par exemple, dans notre centre pilote – qui permettrait la comparaison des différentes pratiques funéraires actuelles. Ce lieu serait clôturé et sécurisé afin d’éloigner les malotrus ; les charognards, eux, ne sont pas attirés puisque, contrairement à de nombreux cimetières, aucune odeur de décomposition n’émanerait de la butte de compost. Il faudrait encore, par la suite, penser à des lieux spécifiques – avec pergolas et coupes-vents, par exemple – où le dernier hommage serait rendu aux défunts. Il n’y aurait, bien sûr, plus de tombes “à demeure” puisque le processus d’humusation, nous l’avons dit, est relativement rapide…”

Les principaux bienfaits de l'humusation

“Une précision importante s’impose, insiste Francis Busigny : enterrer un cercueil à deux mètres de profondeur n’est pas non plus une solution qui permet la dégradation rapide d’un corps. Une telle pratique conduit inéluctablement à de la putréfaction. Il est indispensable, comme dans un compost bien mené, que la circulation de l’air et de l’eau soit toujours optimale à l’intérieur de la butte où la dépouille est en contact direct avec l’humus… Le gros avantage de l’humusation réside dans le fait que la fragmentation des chaînes moléculaires de la matière organique – SARS-CoV-2 y compris ! – jusqu’à leur stade ultime – qui ne coûte pratiquement rien et ne consomme aucune énergie – permet l’élimination des nombreuses molécules qui traînent à l’intérieur des corps. Même les charognards s’empoisonnent, de nos jours, en s’attaquant à nos cadavres, tant nous ingurgitons de médicaments divers ! Ceci explique, au passage, à quel point le processus de compostage est absolument indispensable pour régénérer les sols malmenés par les grandes cultures conventionnelles, tant ils sont gorgés de résidus chimiques divers et tant ils manquent aujourd’hui dramatiquement d’humus…

L’humusation promet également une importante avancée sociale car elle permettra une économie de deux à trois mille euros sur les frais de funérailles : pas de thanatopraxie, pas de cercueil, pas de location de concession, pas de pierre tombale… Au lieu du cercueil, nous préconisons des civières réfrigérantes en inox, munies de couvercles qui ne toucheraient même pas la dépouille, et qui seraient évidemment réutilisables après lavage, comme il en existe déjà dans la plupart des morgues. On se demande d’ailleurs pourquoi ce système n’existe pas déjà en crémation où il n’est guère de bon sens d’incinérer à chaque fois un cercueil ?

Enfin, outre le fait que le terreau obtenu fertilisera la terre et fera pousser des arbres, nous allons également permettre aux gens qui le souhaiteraient d’investir les montants économisés dans une action en faveur du climat. D’après Graine de Viehttps://grainedevie.org/fr/ -, on peut faire pousser quatre arbres avec un seul euro ! Planter dix mille arbres environ permettrait donc de compenser la totalité de l’empreinte écologique du cher disparu / de la chère disparue. Quel plus bel hommage lui rendre aujourd’hui que l’immunité carbone ?”

Comment avancer ?

“Nous attendons toujours l’autorisation de la Région Wallonne, insiste Francis Busigny, de pouvoir mener des expérimentations sur des dépouilles humaines. Des tests, confiés par le ministre Di Antonio à une équipe universitaire, se sont soldés par un lamentable fiasco expérimental, faute d’avoir tenu compte des préconisations qui étaient les nôtres. Nous avons, en effet, été tenus à l’écart du comité de pilotage… La pollution et la pénibilité du travail devaient également être comparée pour les différents types de funérailles. Nous sommes malheureusement sans nouvelles de ces essais… Le compostage est malheureusement une matière trop peu technologique pour intéresser vraiment le monde scientifique. Ses effets sont pourtant bien réels, qu’on le veuille ou non. Nous pensons que l’humusation est une bien meilleure solution que toutes les autres pratiques actuelles, tant d’un point de vue environnemental que social. La situation dans les cimetières n’a jamais été bonne : avant qu’on n’enferme les morts dans des contenants étanches, on se souciait bien peu que les “jus de putréfaction” se soient déjà écoulés dans les nappes phréatiques ; ils n’incommodaient pas non plus les fossoyeurs puisqu’il n’y en avait plus. L’utilisation de gaines étanches n’a fait qu’objectiver la gravité du problème. Pour les pouvoirs publics, l’alternative est donc maintenant de tout brûler car les crématoriums sont là et qu’il faut bien les rentabiliser… Nous ne parlons même pas ici du coût exorbitant que cela représente en énergies fossiles, ni de la pollution, ni même de l’éventualité d’une pénurie ou, tout simplement, de la nécessité de décarboner notre économie ; nous voulons simplement mettre en évidence la perte énorme, pour la biosphère, de la matière organique qui part ainsi en fumée…”

La SCES Humusation permet aujourd’hui de soutenir la difficile avancée de cette pratique nouvelle. Que beaucoup de gens la souhaitent, c’est non seulement soutenir le financement de sa mise en œuvre et faire œuvre de salubrité publique. C’est aussi montrer aux pouvoirs publics hésitants que très nombreux sont aujourd’hui les citoyens qui souhaitent sa légalisation. Il est donc grand temps de mettre en place les infrastructures d’essai nécessaires et de les confier à des acteurs expérimentés et qui souhaitent vraiment aboutir… C’est comme en jardinage et en agriculture : pourquoi s’échiner à faire ce que la nature fait beaucoup mieux que nous ? Et à nettement moindre frais… Au fond, l’humusation, cela va de soi.

C’est beau un arbre dans un cimetière, disait déjà l’humoriste français Pierre Doris. C’est comme un cercueil qui pousse ! Il ne croyait peut-être pas si bien dire…

Vous voulez agir ?

Devenez coopérateurs de la SCES Humusation qui met en place le premier “Centre Pilote pour l’Humusation”. Plus d’infos : www.humusation.org

Dans dix ans, la dictature verte ?

Laissons-nous déranger par un roman qui ne nous projette, non pas dans un univers d’effondrement, mais dans une société qui serait parvenue à maîtriser le réchauffement climatique. À quel prix ? Celui d’une “dictature écolo” ! Alors là, il y a vraiment de quoi polémiquer ! Mais pourquoi s’en priver ?

Par Guillaume Lohest

Introduction

Lors d’un dîner mondain auquel il s’ennuie, Alain Conlang, un chroniqueur télé, tient des propos sexistes : « Je ne supporte pas les bonnes femmes et leur rapport au pouvoir. » Des clichés de ce genre, on en entend tous les jours, en Belgique en 2020. Ce n’est pas le cas dans le monde fictif où évolue ce polémiste, et ces propos lui valent un procès. De fil en aiguille, sa situation sociale se dégrade. Lâché par ses amis qui ont porté plainte contre lui, Alain Conlang glisse dans le dégoût vis-à-vis d’une société devenue radicalement égalitaire et écologique. Tout y est sous contrôle : les rapports sociaux et amoureux, les comportements, les paroles, l’habillement, les déplacements, la moindre tasse de café, tout.

Une farce d’anticipation

Dans une interview vidéo pour son éditeur, Ilan Duran Cohen résume l’esprit dans lequel il a écrit ce roman : « Le petit polémiste est une farce, un roman d’anticipation, qui se déroule dans une dizaine d’années. » L’auteur présente son héros, Alain Conlang, comme un résistant à l’esprit du temps, qui regrette une ancienne liberté évanouie. En effet, la vie semble plutôt morne et inconsistante dans la société que dépeint le roman. Les citoyens doivent se conformer à un ensemble d’interdictions et de taxes de toutes sortes. Plus question d’avoir des cheveux longs par exemple, car c’est mauvais pour la planète. La consommation de viande et d’alcool est soumise à des quotas : chacun se promène avec son « carnet de viande » et son « carnet d’alcool ». Les cuisines et salles de bain privées sont interdites, de même que les voitures individuelles. Les relations amoureuses sont régies par un algorithme, et même lors des élections il est recommandé de laisser l’ordinateur voter à sa place. De toute façon, déplore Alain Conlang, « les candidats sont tous les mêmes, ils n’ont que la planète en tête, et la paix, dans le respect absolu de l’autre, aucun d’eux ne dégage vraiment de spécificité qui pourrait m’attirer, à quoi bon choisir, moi aussi je donne ma procuration (1). » Comble de cette société hyper-contrôlée, chaque citoyen est crédité d’un indice social via un système de mapping : tout comportement déviant dégrade la notation. On comprend, du coup, que le héros soit critique !

Un roman qui dérange

Mais pourquoi, vous demandez-vous, pourquoi diable s’intéresser à un roman qui décrit ce qui a tout l’air d’une sorte de dictature verte ? Eh bien, justement, parce que ce roman me dérange, et par conséquent il me fait réfléchir. Il me dérange parce que depuis quelques temps, constatant les impasses de l’écologie mainstream reposant sur la responsabilisation individuelle et l’idéalisme de la transition heureuse, je fais partie de ceux qui en appellent davantage au politique et à la loi, donc à des contraintes choisies collectivement, pour impulser des transformations de société à la hauteur des enjeux. Or Le petit polémiste est un roman, certes humoristique, mais dont le propos est précisément de moquer cette tendance des militantismes d’aujourd’hui, jugée excessive, pour s’inquiéter de l’avenir qu’ils annoncent – ou qu’ils semblent annoncer aux yeux de l’auteur.

Celui-ci est conscient du terrain miné où il s’aventure. « Est-ce qu’on peut rire du réchauffement climatique ? s’interroge-t-il. Est-ce qu’on peut rire du féminisme, de toutes ces luttes actuelles, évidemment complètement légitimes mais… que donneront ces luttes dans une dizaine d’années ? (2) »

Ilan Duran Cohen se dissimule derrière l’humour et la farce – et il faut reconnaître qu’il y a beaucoup de passages très drôles dans son récit – mais il ne peut se cacher longtemps. Son roman propose une réflexion, une mise en garde sur l’évolution du débat de société. Avec un sujet central qu’on ne peut éviter, et c’est là tout l’intérêt de ce livre : que va devenir notre liberté ?

En choisissant de décrire un monde où les luttes climatiques et féministes auraient gagné, l’auteur adopte un parti pris ambigu. D’une part, il sous-entend que ces luttes sont justifiées : « D’ailleurs, on ne trouve plus d’essence, l’industrie du pétrole est défunte et c’est bien fait pour elle – de l’avis de tous. La température sur Terre a cessé de monter, nous sommes sauvés. » Dans le roman, le changement climatique a été maîtrisé, ce qui est en soi une bonne nouvelle. Mais d’autre part, le romancier dit autre chose : il fait comme si les combats actuels ne pouvaient déboucher que sur une société liberticide et ennuyeuse, où tout le monde pense la même chose et où les rapports sociaux sont tellement contrôlés que la vie n’a plus de goût. Or c’est là que le bât blesse : quelle est donc l’idée qu’Alain Conlang, et Cohen à travers lui, se fait de la liberté ? Et surtout, comment en vient-il à considérer que l’écologie ou le féminisme sont en train de gagner la bataille et d’imposer leurs normes à l’ensemble de la société, quand tout indique le contraire ?

Une si particulière liberté perdue

On l’a dit, la vie n’est pas très joyeuse, en 2030, dans le scénario du Petit polémiste. On ne fait plus ce qu’on veut. Les contraintes légales ont explosé. Les habits neufs ont disparu, la viande est stigmatisée, l’alcool réglementé, les voitures privées interdites, tout comme les piscines, le papier, le plastique, les cigarettes, les blagues sexistes. Mais attendez. Arrêtons-nous un instant. Le romancier aurait pu s’arrêter à ces interdictions. Cela aurait fait un vrai débat : est-ce cela la dictature ? Et, à l’inverse, qu’est-ce que la liberté ? Celle de consommer ce qu’on désire sans entraves ? On peut en discuter sans tabou. Accumuler les interdictions est problématique. Mais les interdictions, en elles-mêmes, sont-elles anti-démocratiques si elles sont décidées collectivement, au nom de l’intérêt commun ? Ne pourraient-elles pas, d’ailleurs, être compensées par toute une série d’autres lois, d’autres services collectifs par exemple, qui ouvriraient d’autres possibles, une autre forme de liberté ? Si les transports en commun, une partie de la consommation d’eau et d’énergie, des événements culturels, devenaient gratuits, ne serait-ce pas une extension de nos libertés ? Si l’on pouvait à nouveau circuler librement dans tous les sentiers forestiers, si l’on pouvait construire des habitats légers ou alternatifs sans être assommés de procédures administratives, etc., tout cela ne serait-il pas de l’ordre d’une extension de la liberté ? Bref, on le voit, la description d’une société d’interdits écologiques est mise au service, inconsciemment sans doute dans le chef de l’auteur, d’une conception très spécifique de la liberté, très dépendante des standards de vie hérités des Trente Glorieuses, ces trois décennies où l’on pensait que la croissance économique pourrait durer et couvrir la terre entière de ses bienfaits. La liberté perdue que regrette Alain Conlang a ainsi tous les attributs d’un conservatisme qui s’ignore, d’un attachement à une forme de liberté particulière, confondue avec des comportements surtout déterminés par le règne éphémère de quelques industries florissantes du XXe siècle : tabac, alcool, voiture, agro-alimentaire.

Est-ce cela, le sens profond de la liberté ? Je ne le pense pas. Faire peser davantage de contraintes sur les comportements excessifs de consommation, afin de garantir que chacun ait accès aux biens essentiels, dans la limite des ressources disponibles, est-ce cela la dictature ? Certainement pas. Et Ilan Duran Cohen, implicitement, en fait la démonstration malgré lui. Car, pour donner un caractère réellement totalitaire à son univers, des lois écologiques ou féministes ultra-caricaturales ne suffisaient pas. Pour rendre sa société fictive invivable et oppressive, l’auteur a dû ajouter la surveillance sociale généralisée, les algorithmes, le mapping. Or cette tendance-là, actuellement à l’œuvre, n’a justement rien à voir avec les luttes militantes écologiques et féministes, qui s’y opposent assez radicalement au contraire ! Elle est plutôt le fait des gouvernements et des multinationales du Big Data telles Google, Facebook, Apple, Amazon, Microsoft. L’amalgame opéré entre ces tendances socialement opposées, qu’on n’ose attribuer à la mauvaise foi, n’est au fond pas problématique dans un roman. Mais il laisse penser que l’auteur a une perception assez confuse des dynamiques profondes de la société.

Contraindre sans fracturer

Nos attachements aux comportements de consommation nés au siècle passé ne doivent pas être confondus avec la liberté, soit. Mais cela ne signifie pas qu’ils ne peuvent pas être interrogés avec bienveillance. On peut comprendre ce sentiment du narrateur : « la vision des voitures me manque vraiment, je n’ose l’avouer mais, comme papa, les carrosseries me font rêver, la musique des moteurs, l’isolement réparateur derrière un volant, seul et sans partage obligatoire. » L’attachement à la voiture, comme au supermarché entre autres, ne peut être balayé d’un revers de la main. Si l’on stigmatise leurs usagers, si on les considère comme des “beaufs”, cela revient à nier le caractère collectif de notre emprisonnement dans un modèle de société, et on retombe dans le piège d’une écologie qui oppose des héros, colibris vertueux, à des losers, pollueurs irresponsables. Or cette fracture entre bobos des villes et Gilets Jaunes des campagnes, à la grosse louche, est une aubaine pour les leaders populistes climatosceptiques. Que faire ? La question des limites à nos consommations est donc à la fois indispensable et périlleuse. Elle est extrêmement impopulaire et doit pourtant devenir la plus populaire possible. La seule façon de mener ce débat sur l’urgence des contraintes est de le faire avec les gens, et non d’en-haut. Et de commencer par contraindre les plus gros consommateurs, même si l’on sait que cela ne suffira pas.

Vers des dictatures pas vraiment vertes

Le petit polémiste se présente, selon son auteur, comme une exagération de la société actuelle. Un grossissement de ses traits les plus saillants. En situant l’intrigue dans un futur très proche – dix ans – qui ressemble suffisamment fort au présent, le roman ne fait pas du tout partie de la littérature “postapocalyptique”. Nul effondrement ici, pas de hordes barbares cherchant à se nourrir dans un monde dévasté et redevenu sauvage, pas de petites communautés résilientes autogérées cultivant joyeusement la patate douce. Ce rapport à un futur proche est très stimulant pour le débat démocratique car il oblige à se concentrer sur les mutations réellement en cours, et non sur des fantasmes de ruptures globales. Cette échelle temporelle de dix années mène d’ailleurs à la date fatidique de 2030, souvent citée comme ultime échéance pour éviter que le monde bascule dans des enchaînements de catastrophes écologiques irréversibles. L’excellente série anglaise Years and years avait pris le même angle de traitement que Le petit polémiste : une société future légèrement distincte de la nôtre.

A cet égard, une question toute simple peut être posée. Au fond, le risque de basculer vers un modèle de totalitarisme écolo est-il bien réel ? Dans une longue interview à Usbek & Rica, le philosophe Pierre Charbonnier est très clair : « La première question à poser est : est-ce que cela existe ? La réponse est non. Si vous regardez aujourd’hui d’où viennent les propositions politiques les plus anti-démocratiques, elles viennent en général des gens qui veulent sauver des formes de croissance issues du passé. C’est le cas de Donald Trump aux États-Unis avec la croissance fossile, par exemple (3)»

On aurait envie de dire à Ilan Duran Cohen qu’il est certainement pertinent de réfléchir aux croisements entre enjeux écologiques et risques totalitaires, mais peut-être en plaçant les menaces dans leur ordre de réalité et non en les présentant cul par-dessus tête.

Petit polémiste… petit boomer ?

Ce roman mérite d’être lu pour sa radicalité et son inventivité mais pas vraiment d’être pris au sérieux pour son contenu d’anticipation. Non, au contraire, il parle plutôt d’aujourd’hui, dans le sens où son personnage principal est une représentation typique de la cohorte de boomers – et assimilés, peu importe l’âge – qui refusent de regarder en face l’impossibilité que leur monde continue. À la place des limites physiques, posées par le consensus scientifique, à la continuation de leurs modes de vie, ils voient une sorte de religiosité écologique excessive et injustifiée. Cette vision est de bonne foi. Ils ne parviennent pas à voir les choses autrement. Ainsi Conlang décrit-il la jeunesse ayant mené au monde dont il subit la contrainte : « Cette jeunesse n’avait que sa morale en tête, l’égalité absolument, et les dérèglements climatiques dont on ne venait pas à bout, la Terre qu’il fallait ressusciter, l’air qu’elle respirait, l’eau qu’elle buvait, ces agriculteurs qu’il fallait punir car ils profitaient de notre bonne terre, ces gamins souhaitaient que leur vie soit juste, comme si c’était possible, c’était facile de les offenser dans la limite du raisonnable. Ils avaient aussi soif de spiritualité, donner un sens à leur quotidien et leur futur, ils cherchaient le divin mais surtout sans Dieu, un concept plus concret, plus cool, moins contraignant. La Planète comme idole suprême convenait à toute cette jeunesse impatiente et implacable. » Ok, boomer. C’est formulé avec style, mais c’est plutôt méprisant pour une génération dont le combat écologiste s’appuie sur un consensus scientifique mondial. On croirait entendre le médecin provocateur Laurent Alexandre quand il titre son dernier livre Jouissez, jeunesse ! C’est un tel déni du caractère catastrophique de la situation qui relève du religieux, et non sa prise en compte par une jeunesse au contraire assez rationnelle pour le coup. La punchline de conclusion du roman, « je préfère être un homme libre dans un monde pollué qu’un esclave respirant de l’air pur » est séduisante mais elle masque mal ce déni d’objectivité, ce point aveugle de toute relativisation des périls écologiques : nous n’allons pas vers un léger souci de pollution de l’air mais vers un monde inhabitable. Se moquer du catastrophisme des plus jeunes, c’est reconnaître à demi-mot qu’on est bien peu familier des rapports du GIEC et de la littérature scientifique contemporaine. Lui trouver un caractère religieux ne signifie qu’une chose : c’est dans les yeux de railleurs, comme ce Conlang, que se trouve l’irrationnel et la dévotion au business-as-usual.

Le petit polémiste donne donc à réfléchir. Non parce qu’on donnerait foi au risque de totalitarisme vert proposé dans le roman mais parce que cette dictature verte, habilement décrite par Ilan Duran Cohen, est un miroir, dans la fiction, d’attachements, de résistances au changement et de discours bien réels aujourd’hui, même s’ils nous semblent en grande partie absurdes et fantasmés. Quoi qu’il en soit, ce roman porte bien son nom : le petit polémiste est à la fois le personnage principal, et le roman lui-même.

Notes

(1) Sauf mention contraire, toutes les citations de cet article sont issues du roman d’Ilan Duran Cohen, Le petit polémiste, Actes Sud, 2020.

(2) Vidéo sur la chaîne Youtube d’Actes Sud : « Rentrée littéraire 2020, Ilan Duran Cohen, Le petit polémiste. »

(3) « L’écologie est par définition antipopuliste », interview de Pierre Charbonnier dans Usbek & Rica, propos recueillis par Pablo Maillé, 7 mars 2020.

Un petit producteur sénégalais face à la crise du lait

Mamadou Baldé, la cinquantaine bien passée, est un des nombreux petits producteurs de lait que l’on rencontre autour de Kolda, une petite ville du sud-est de la Casamance, au Sénégal. Il fait partie de ces éleveurs qui ont fait de la production de lait un métier à part entière. Il y a une vingtaine d’année, les politiques, appuyés par certaines associations et ONG, ont lancé un programme de valorisation de la production laitière afin de réduire les importations tout en créant un revenu monétaire à l’éleveur. Le “miracle” de la téléphonie nous permet de faire le point avec lui…

Par Hamadou Kandé

- Mamadou, voulez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Je suis éleveur et agriculteur car, ici, nous faisons les deux métiers en même temps. Autant je m’occupe de mes vaches, autant je prends soin de mes champs de cultures vivrières et de cultures de rente pour subvenir aux besoins de la famille. J’ai cinquante-six ans, je suis monogame et j’ai huit enfants. Mes garçons adultes – ils sont quatre – vivent en ville où ils poursuivent leurs études. Ils reviennent à la maison pendant les vacances scolaires. Les autres enfants vivent à la maison car ils vont au collège. Ils participent aux activités domestiques : travaux champêtres et entretien des vaches et des petits ruminants…

- Combien de vaches avez-vous ?

J’ai actuellement un cheptel de septante-cinq têtes, et une vingtaine de moutons et de chèvres. Cependant tout ne m’appartient pas, dans ce cheptel : certaines vaches appartiennent à ma femme, d’autres appartiennent à mes enfants car ce sont des dons que nous avons faits, à chacun, à la naissance. Suivant les chances des uns et des autres, ces vaches se sont multipliées. C’est pareil pour les autres petits ruminants : la majorité appartient à ma femme et quelques-uns à mes enfants. Le reste est à moi. Ici, chacun reconnaît ses bêtes.

- Comment organises-tu la gestion de tes vaches ?

Pendant la saison des pluies – de juillet à novembre -, tout le cheptel est regroupé en un seul troupeau. La traite se fait le matin, ensuite nous détachons les vaches et le berger – un employé saisonnier payé à la fin de la campagne – conduit les bêtes au pâturage ; il les ramène en fin d’après-midi et nous les attachons, une par une, durant la nuit. Voilà le rythme habituel et quotidien. Durant cette période d’abondance de fourrage, la production de lait peut doubler, voire tripler, par rapport à la production en saison sèche.

Entre novembre et juin, le troupeau est divisé en deux groupes : la majorité est gérée de façon traditionnelle. Les vaches sont laissées en divagation, elles se débrouillent toutes seules pour trouver leur nourriture. Notre seule obligation est de les abreuver et de les attacher pendant la nuit. Pendant cette période, la production de lait chute drastiquement. Les femelles arrivent à peine à satisfaire les besoins de leurs veaux et la quantité consommée par la famille est réduite, voire pratiquement nulle.

Il y a ensuite un second groupe de vaches laitières – les plus productives : en moyenne, deux litres par jour – qui est parqué dans une étable. Ici, le but est de produire du lait en quantité pour le vendre à la laiterie du village afin d’avoir un peu d’argent pour subvenir aux besoins de la famille.

- Combien de vaches sont ainsi stabulées ?

J’enferme au maximum sept vaches. Le choix de ce nombre réduit est dicté par la rentabilité de l’activité. Vu que nos races locales produisent très peu de lait, il est impossible de s’en sortir financièrement si vous enfermez beaucoup de vaches. Cela augmenterait la quantité d’aliment à acheter alors que la production de lait n’augmenterait pas autant.

- Les producteurs de lait sénégalais bénéficient-ils d’aides publiques ?

Non. Il n’existe aucune aide. Nous achetons les compléments alimentaires au prix fort du marché, alors que notre lait, frais et local, est concurrencé par le lait en poudre importé d’Europe…

- Comment se passent tes journées ?

Je démarre, tous les matins, à six heures. Au réveil, je vais d’abord voir le grand troupeau qui est souvent parqué à trois kilomètres du village. Il arrive que je trouve quelques problèmes à régler d’urgence, quand il faut, par exemple, rattacher certaines bêtes qui ont rompu leur corde. Après la visite du grand troupeau, je reviens à l’étable, installée près de la maison, pour procéder à la traite des sept vaches qui s’y trouvent ; je les conduis ensuite au puits pour qu’elles boivent et, enfin, je leur donne leur ration alimentaire. Je retourne alors auprès du grand troupeau où je suis aidé par les enfants disponibles. S’ils sont tous empêchés, ce qui arrive assez souvent, je fais seul la traite. Ensuite, je libère les vaches et je reviens à la maison pour m’occuper d’autres choses… Les après-midis, entre treize et quinze heures, je vais abreuver le grand troupeau qui revient spontanément au point d’eau, au puits. En fin d’après-midi, vers dix-huit heures, je retourne attacher les vaches, chacune à sa place. Et, le lendemain, c’est reparti pour le même cycle… Ce rythme-là est tenu pendant tout le cycle de stabulation, qui va de novembre à juin. Ensuite, les deux groupes sont réunis en un seul troupeau, pendant la période d’abondance du fourrage, la saison des pluies. La production de lait monte alors en flèche durant car l’ensemble des vaches laitières connaissent une augmentation de leur production.

- Comment arrivez-vous à vous occuper des vaches et des champs, en même temps ?

Le travail que je viens de vous décrire peut-être effectué par toute la famille. Les enfants s’impliquent dès l’âge de six ans. Ils assistent leur père ou leur mère, et c’est ainsi qu’ils apprennent tout ce qu’il faut savoir.

- Quels sont les avantages de la stabulation ?

Ils sont de trois ordres : la stabulation apporte des revenus monétaires mensuels, alors qu’avant nous n’avions de l’argent que lorsque nous vendions notre production d’arachides, ou si nous vendions une bête. Le second avantage, et non le moindre, est la rapidité de multiplication du troupeau. Les vaches, bien nourries dans l’étable, portent un petit tous les années et demie environ, contre une moyenne de trois ans pour celles qui restent à l’état traditionnel. Le fumier de l’étable est également de meilleure qualité et il annule nos besoins en engrais chimique. Du coup, je n’achète pas d’engrais, ce qui se traduit par une économie substantielle.

- Quel est l’avenir de ce nouveau métier de producteur de lait ?

Il est très compliqué de prédire l’avenir ! La race locale est très peu productive et, si vous ne visez que le lait sans les autres avantages, vous aller rapidement abandonner à cause de la concurrence du lait reconstitué, à partir de la poudre de lait importée. Le croisement avec des races importées permet de relever le niveau de production, mais ce croisement n’est pas facile à obtenir car l’insémination obéit à un calendrier officiel des agents de l’état qui n’épouse pas le nôtre. Pour des raisons techniques, le programme d’insémination est regroupé et il n’est pas possible de faire une demande individuelle suivant, la situation particulière d’un troupeau. Si vos vaches ne sont pas prêtes quand le programme est lancé, eh bien, vous passez à la trappe. Ce qui fait que les producteurs locaux n’en bénéficient que très rarement… Dans ma famille, nous sommes éleveurs de père en fils, mais je crains fort d’être le dernier de la lignée à faire ce travail…

- Pourquoi dis-tu cela ?

Mes enfants qui sont tous allés à l’école ; ils ne souhaitent pas vivre les mêmes difficultés que moi. Le métier d’éleveur était prometteur à mes débuts. Je suis de la génération qui est passée de l’élevage traditionnel contemplatif à un élevage, dit moderne, où l’éleveur travaille à générer, via son lait, des revenus monétaires pour faire face à ses besoins. Avant l’éleveur se contentait, en priorité, d’auto-alimenter les siens avec sa production. Quand il avait besoin d’argent, pour une dépense familiale, il vendait une bête… C’est avec ma génération que les choses ont commencé à changer. Maintenant, l’éleveur investit dans l‘achat de compléments alimentaires pour produire du lait qu’il revend sur le marché local. Cette production est devenue une activité économique régulière qui se fait douze mois sur douze, alors que, du temps de mon père, elle était pratiquement inexistante sauf durant les cinq mois de la saison des pluies, où la production était excédentaire par rapport aux besoins de consommation de la famille.

- Pourquoi, alors, les enfants ne sont-ils plus attirés par le métier ?

Depuis les années quatre-vingt, les éleveurs – avec l’appui des OGN et des services de l’élevage – ont entamé la modernisation de leur activité, en investissant dans l’achat de compléments alimentaires, pour faire de la production du lait une activité génératrice de revenus… Ainsi, contrairement à mon père qui vendait une bête pour faire faces à ses besoins, moi je vends du lait pour subvenir à mes différents besoins sociaux : ordonnance, frais scolaires, habillement… Du coup, la production de lait est devenue une activité stratégique, pour nous les éleveurs. Le lait, en plus de permettre une bonne alimentation de nos familles, génère des revenus. C’est devenu un métier à part entière.

Cette nouvelle forme d’exploitation de nos vaches, avec la pratique de la stabulation pendant les mois de la saison sèche, permet une bonne intégration de l’élevage à l’agriculture, grâce au fumier qui aide à enrichir le sol et les restes des récoltes qui fournissent une bonne partie de l’alimentation des vaches laitières. Depuis l’apparition de cette forme d’exploitation de nos élevages, un second métier a fait son apparition dans nos zones agricoles : celui des transformateurs, au sein de petites unités de transformation artisanale du lait local. Ces unités créent de la valeur ajoutée, en transformant le lait local qu’ils nous achètent en divers autres produits. De nouveau emplois sont donc apparus avec cette activité de transformation. Grâce à elles, une certaine constance dans l’offre des différents produits laitiers est apparue, ce qui est une bonne chose pour les consommateurs.

- Mais ce fut une embellie de courte durée ?

La demande en produit laitiers est assez grande dans notre pays. Le développement de la production locale a encore revigoré l’offre et les consommateurs ont pris goût à ces aliments locaux, dérivés du lait, qu’ils trouvent désormais près de chez eux. Ce succès, lié à un travail de terrain mené par les éleveurs et les associations, a toutefois attiré une autre catégorie de transformateurs industriels, uniquement motivés par le gain qu’ils peuvent tirer de l’activité. Très vite, ces nouveaux transformateurs de lait se sont orientés vers le lait en poudre, moins cher et disponible en grandes quantités. Ils ne se soucient aucunement de la qualité nutritionnelle de leurs produits. Seul le profit compte à leurs yeux !

Le calcul est vite fait : un kilo de lait en poudre coûte 2.500 francs CFA, soit 3,80 euros. Avec cette quantité de poudre en lait, on obtient neuf litres de lait reconstitué qui est vendu à 300 francs CFA, soit 0,45 euros, alors que le vrai lait local est revendu entre 350 francs CFA, pendant la saison des pluies, et 400 francs CFA, pendant la saison sèche. Cette différence de plus ou moins 50 francs CFA fait pencher la balance en faveur du faux lait des transformateurs industriel. De plus, ces industriels occupent le terrain publicitaire, avec des slogans mensongers qui font croire au public mal informé que leur lait est local et frais ! Le stratagème consiste à donner, à leurs marques, un nom local auquel ils collent une image locale, souvent celle d’une femme éleveur peulh – une ethnie spécialisée dans l’élevage, dans toute l’Afrique de l’Ouest. Les consommateurs n’ont aucune possibilité de faire la différence entre ce lait issu de la poudre de lait et le vrai lait local, produit par les éleveurs du coin.

- La poudre de lait importée est donc fatale pour le lait local ?

Malgré les prix élevés des compléments alimentaires, la filière locale restait rentable pour l’éleveur local. Malheureusement, l’invasion du lait en poudre vient donner le coup de grâce à cette activité endogène qui impactait positivement le monde rural et l’élevage, au sens large du terme. Comme le serpent qui se meurt la queue, les éleveurs sénégalais ne comprennent pas que ce soient leurs homologues européens qui leur portent ainsi l’estocade fatale ! Cette poudre de lait importée qui a fini d’étouffer le développement de la production locale est à l’origine de tous les problèmes des éleveurs. Et ces problèmes renforcent la détermination des jeunes à tenter l’aventure de l’émigration clandestine ! C’est David contre Goliath. Mais on ne sait que trop bien ce qu’il advint de Goliath…

Néonicotinoïdes, retour à la case départ ?

Entre l’appel à l’aide des betteraviers français et l’insurrection des syndicats apicoles et des associations de protection de l’environnement, la question – qui paraissait pourtant définitivement close – de l’usage des “pesticides tueurs d’abeilles” a refait surface, cet été, dans l’Hexagone… L’Europe avait pourtant clairement tracé la voie. Un coup de canif de plus dans la construction européenne ?

Par Morgane Peyrot

Introduction

Après des années de lutte acharnée, les restrictions sur l’usage de plusieurs pesticides néonicotinoïdes, imposées en septembre 2018 par la loi sur la biodiversité de 2016, laissaient croire que l’affaire avançait dans le bon sens. Ô grand regret, ces produits biocides, dont la nocivité, pourtant avérée pour les pollinisateurs – et probablement non moins anodines pour l’homme -, font l’objet de nouvelles mesures dérogatoires annoncées par le ministère de l’agriculture et de l’alimentation. La nouvelle fut portée à jour, le 6 août dernier, en réaction au désarroi des producteurs de betteraves français, victimes d’une ravageuse épidémie de jaunisse provoquée par les pucerons. Cette décision, perçue comme un nouveau recul de la part du gouvernement, a mobilisé le soulèvement de trente-et-une organisation nationale qui demandent aux parlementaires de s’opposer à ce projet de loi jugé dangereux et contradictoire (1), vu les dangers avérés de ces substances. Retour sur l’histoire des “néonics” et regard sur les alternatives existantes avec les acteurs de l’association bio des Hauts-de-France…

Les abeilles en péril…

L’emploi de cette nouvelle famille d’insecticides se généralise, dans l’agriculture conventionnelle, dans le courant des années nonante. Dans le même temps, les apiculteurs déplorent d’importantes pertes de cheptel – moins 30% en moyenne – et de rendement – jusqu’à moins 70% ! Ils constatent au fil du temps une hausse toujours croissante de la mortalité des ouvrières. En 2003 l’imidaclopride – agent de traitement préventif commercialisé sous le nom de Gaucho – est le premier néonicotinoïde dont la toxicité est reconnue par le comité scientifique et technique de l’étude multifactorielle des troubles des abeilles (2). Le rapport sans équivoque de ce groupe d’expert, mène le ministre de l’agriculture de l’époque à suspendre l’utilisation de l’imidaclopride dans les cultures de tournesol, grands pourvoyeurs de nectar pour les abeilles. Plusieurs études (3) concernant d’autres substances néonicotinoïdes furent menées, suite à ce rapport, pour en arriver aux mêmes conclusions : ces neurotoxiques s’attaquent au système nerveux des abeilles et sont capables – à faibles doses ! – d’altérer leurs fonctions cognitives – désorientation, problèmes de communication, etc. -, leur capacité de reproduction et leurs facultés d’apprentissage. Avant d’entraîner leur mort ! Il n’est plus possible, à l’heure actuelle, de nier l’effet de ces substances chez les abeilles. Une réalité au demeurant inacceptable pour des insectes “non cibles”, comme pour les acteurs de la filière apicole.

…Mais encore ?

Dans le contexte actuel, que représente l’importance de ce constat, alors que les betteraves sucrières ne constituent pas d’importantes cultures mellifères visitées par nos butineuses ? Il faut savoir que les néonicotinoïdes ont la particularité d’être surtout utilisés en enrobage de semence. Un procédé novateur à l’époque de leur apparition, pour garantir une diffusion prolongée de l’insecticide – dans le sol, dans l’eau, etc. -, ainsi que son absorption par l’intégralité de la plante. Or, en 2018, un nouveau rapport de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA ) (4) dévoile un risque d’exposition pour les abeilles aux résidus néonicotinoïdes, par dérive de poussières. Ainsi l’inquiétude ne tient pas seulement au fait que les habitantes de nos ruches entrent en contact avec le pollen ou le nectar des betteraves, puisqu’il leur suffit de survoler un champ traité pour être contaminées… Une originalité, à souligner, de ce rapport est que les experts se sont intéressés aux risques encourus par les abeilles sauvages, telles que les bourdons ou les osmies, qui – sans réelle surprise – ne semblent pas épargnés : “la plupart des utilisations poseraient un risque élevé tant pour les abeilles domestiques que pour les abeilles sauvages“. Et l’évaluation des dangers ne s’arrête pas à cette seule catégorie d’insectes. Qu’en est-il du sort des autres pollinisateurs ? De la microfaune du sol, directement impactée, ou encore des animaux aquatiques ? Diverses études ont prouvé la contamination de l’air, de l’eau, de la terre et des cultures non traitées, ainsi que la vulnérabilité de plusieurs groupes fauniques à ces neurotoxiques, dont la rémanence peut aller de quelques jours… à plusieurs années (5) ! Pourtant, près d’un tiers des insecticides commercialisés aujourd’hui dans le monde sont des néonicotinoïdes. Un fait d’autant plus alarmant à l’heure où l’effondrement de la biodiversité connaît un essor exponentiel.

Des conséquences pour la santé humaine ?

Certains néonicotinoïdes sont classés en tant que cancérogènes pour l’animal et “susceptibles de provoquer le cancer chez l’être humain”. C’est le cas de l’acétamépride ou encore du thiaclopride, également reconnu comme reprotoxique, c’est-à-dire nuisible pour la fertilité et pour le fœtus, dont l’Anses préconisait même le retrait du marché dans un avis paru en 2017 (6). Ledit rapport répertoriait deux cent septante-cinq cas d’expositions accidentelles aiguës, responsables de symptômes variés – troubles digestifs, neurologiques, oculaires et cutanés. S’il n’existe, à ce jour, aucune preuve accablante de la toxicité chronique de ces molécules, la présence de résidus néonicotinoïdes dans des produits d’alimentation courante – fruits et légumes, thé – a toutefois été démontrée (7). Le doute subsiste donc quant à l’innocuité de ces substances pour l’être humain, qu’il est actuellement impossible de confirmer ou d’infirmer.

Vers un nouveau modèle agricole

Le contexte juridique actuel apparaît réellement préoccupant. Faut-il encore sacrifier l’environnement au profit du lobbying des grandes puissances industrielles ? N’y a-t-il pas mieux à faire, pour “préserver la filière sucrière française”, que de risquer la santé de tous et la bien portance de la filière apicole déjà fragilisée ? D’autres modèles agricoles existent et semblent prouver leur efficience. En outre, les producteurs de betterave bio n’apparaissent pas – ou très peu – touchés par l’épidémie de jaunisse dont se plaignent les betteraviers conventionnels. Loïc Tridon, chargé de projet au sein de l’association Bio en Hauts-de-France, témoigne : “en 2016, nous avons lancé, avec notre groupement d’agriculteurs bio, un test de production de betteraves sucrières pour l’élaboration de “micro-sucreries” à taille humaine. Dans le cadre de ce projet, nos producteurs ne constatent pas de jaunisse.” Christophe Carroux, agriculteur membre du projet confirme : “il n’y a pas, ou très peu d’impact sur la filière dans la région Hauts-de-France. Ici, nous avons même l’exemple d’un agriculteur dont la parcelle en bio n’est pas touchée, contrairement à celle qu’il cultive en conventionnel.” Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette constatation : “pour nous, les dates de semis sont décalées et interviennent généralement après le 15 avril. Or les semis sont plus précoces en conventionnel, à cause de la nécessité de rendement. En bio, nous avons également des périodes de rotations beaucoup plus longues, de sept à neuf ans, contre trois à quatre ans en agriculture conventionnelle. Nous sommes ainsi moins exposés aux attaques de pucerons.

La taille des exploitations et la richesse de la biodiversité environnante jouent aussi un rôle majeur. L’implantation de haies autour des parcelles, par exemple, favorise une présence d’auxiliaires plus importante. Loïc Tridon postule également que “la fertilisation minérale utilisée en conventionnel, apportant plus de protéines, pourrait augmenter la production de sève des betteraves et favoriser ainsi les attaques de pucerons, mais c’est là bien sûr une simple hypothèse à confirmer.” Au sujet de la polémique actuelle, Christophe Carroux nous dit : “on fait machine arrière, avec cette dérogation, mais en vain car on aura, à terme, le même problème dans d’autres filières. Nous devons changer de modèle économique mais il faudrait doubler le prix de la betterave pour que l’agriculteur puisse vivre en bio. Il faut redonner la juste valeur des produits agricoles, afin que l’agriculteur ne subisse pas la course à la productivité en se voyant obligé d’être biberonné par les produits chimiques.

Les faits semblent confirmer que nous sommes – une fois de plus – confrontés à une problématique de production industrielle. À quand la création d’une agriculture à taille humaine, respectueuse de l’environnement, du producteur et du consommateur, qui serait vraiment soutenue par nos dirigeants ? Le récent contexte sanitaire, ne devrait-il pas apprendre à ce monde de croissance déraisonnée qu’il doit accepter de ralentir la cadence ?

En Belgique - où l'on déroge déjà -, les conditions de dérogation ne sont pas respectées !

En dépit de nos vives protestations, la Belgique, elle, déroge depuis deux ans déjà ! Un premier courrier avait été adressé par nos soins, au ministre fédéral de l’Agriculture, en date du 15 novembre 2018, pour dénoncer le très mauvais signal qu’une telle dérogation envoyait aux agriculteurs. Nous avons ensuite longuement rappelé, un quart de siècle de lutte, depuis que les apiculteurs français découvrirent, au milieu des années nonante, les dégâts immenses causés à leurs colonies d’abeilles…

Un nouveau courrier, co-signé cette fois par Natagora, Nature & Progrès Belgique, PAN Europe, WWF, Inter-Environnement Wallonie et Greenpeace, se trouve déjà sur la table du ministre Vivaldi de l’agriculture, David Clarinval. Et nous découvrons, à présent, que même les conditions auxquelles ces dérogations sont soumises ne sont pas respectées ! Aucune culture attractive pour les abeilles ne peut, en effet, être semée ni cultivée pendant les deux années qui suivent celle du semis de betteraves sucrières. Les engrais verts fleurissants peuvent être semés à condition que la floraison soit empêchée par un traitement mécanique. Ces conditions ont été très largement négligées : de nombreux champs de betteraves sont envahis d’adventices, entre autres de chénopodes, et ces plantes ont été visitées par les insectes – notamment les abeilles – et les ont exposés à ces produits toxiques. Où est la loi ? Où est le droit ? La “politique autrement”, ça commence quand ?

Notes :

(1) 10 raisons pour ne pas voter la dérogation à l’interdiction des néonicotinoïdes, Syndicat National d’Apiculture, 7 septembre 2020.

(2) Imidaclopride utilisé en enrobage de semences (Gaucho) et troubles des abeilles, rapport final, Comité Scientifique et Technique de l’Etude Multifactorielle des Troubles des Abeilles, 18 septembre 2003.

(3) Notamment le rapport de l’autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), réalisé en 2013, à la demande de la Commission européenne.

(4) Questions et réponses : Conclusions 2018 sur les néonicotinoïdes, EFSA, 28 février 2018.

(5) Biodiversité et néonicotinoïdes, revisiter les questions de recherche, Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité (FRB), 2017.

(6) L’impact sur la santé humaine des substances néonicotinoïdes autorisées dans les produits phytopharmaceutiques et les produits biocides, Anses, 7 novembre 2017.

(7) Alerte aux néonicotinoides dans nos aliments !, Générations futures, 2013.

Changer au contact de l’utopie

Écotopia, d’Ernest Callenbach, est un best-seller américain, récemment retraduit en français.

Il imagine la sécession de trois États de l’Ouest des USA, qui utilisent leur indépendance pour se transformer radicalement.

Vingt ans plus tard, on découvre le résultat par le regard extérieur d’un journaliste. Après les dystopies, une utopie !

Par Guillaume Lohest

Introduction

Imaginez la scène. Un groupe d’amis, après un repas un peu arrosé. Cela cause politique avec passion. Les débats s’intensifient entre deux invités sur la façon dont tourne le monde en général, le système capitaliste, les inégalités, le climat… D’un côté l’utopiste, qui rêve presque de révolution. De l’autre le réaliste, blasé des faiblesses de l’être humain. Arrive ce moment où l’idéaliste est acculé. “Dénoncer, c’est facile, mais dès qu’il s’agit de faire des propositions cohérentes…” Toute personne critique envers la façon dont fonctionne la société s’est déjà vu opposer cette réplique assassine. “Et qu’est-ce que tu proposes comme système alternatif ?

Je ne sais pas s’il est possible ni même souhaitable d’exiger de quelqu’un qu’il dessine un modèle de société clé-sur-porte. Je ne pense pas que ce soit une condition nécessaire pour pouvoir émettre des opinions tranchées et des critiques radicales envers le monde actuel. Toujours est-il qu’un auteur américain a réalisé cette prouesse dans un roman publié en 1975 : avec Ecotopia, Ernest Callenbach a proposé une image très complète d’un modèle de société alternatif. Il y aborde des thèmes aussi variés que l’alimentation, l’agriculture, le temps de travail, la manière de se vêtir, les transports, l’urbanisme, la foresterie, le système politique, la fiscalité, la vie économique, le sport, les loisirs, l’éducation, les médias, etc.

La résurrection des utopies endormies

Pendant des années, une version espagnole de ce roman a traîné dans ma bibliothèque, telle un poids mort. J’avais pourtant été enthousiasmé par la description que m’en avaient faite plusieurs amis. Au temps où les éditions Nature & Progrès publiaient encore, on évoqua même l’idée de tenter une nouvelle traduction associative, car ce livre est longtemps resté introuvable en français, jusqu’à sa réédition en octobre 2018 aux éditions Rue de l’Échiquier. Mais le réalisme prévalut, et Ecotopia poursuivit sa léthargie dans mes rayonnages. Je dois être honnête : les quelques essais de lecture s’étaient alors avérés infructueux. Cela sentait le catalogue de descriptions politiques ennuyeuses. J’abandonnais toujours mais j’avais tort car le contenu de ce roman est décapant et, pour le moins, un formidable stimulant pour l’imagination politique et sociale. Ce n’est pas du Flaubert – les amateurs de style seront déçus – mais ce n’est pas le but : il faut plutôt lire Écotopia comme un essai. La part de fiction y est assez rudimentaire, c’est un ornement. Sans doute était-ce ce qui me rebutait.

Jusqu’à cet été. Le bouleversement des habitudes et du fonctionnement de la société pendant la période de confinement a créé un tel choc qu’un peu partout, dans les colonnes des magazines, dans les articles en ligne, on a vu fleurir des appels à ne pas recommencer comme avant, à éviter un retour à la normale. Et même s’il semble aujourd’hui que tout soit au contraire “rentré dans l’ordre”, les utopies ont repris un peu de poil de la bête. Les réalistes en prennent un coup : la normale est peut-être l’anormal, comme l’ont rappelé certains militants écologistes au plus fort du Covid-19. Bref, il fait un temps à lire des romans utopiques !

Un genre littéraire hérité de la renaissance

Or il se fait qu’Écotopia correspond exactement à ce qu’on appelle une utopie dans le jargon des genres littéraires. Le premier écrit de ce genre est l’œuvre de l’humaniste anglais Thomas More, en 1516, qui est d’ailleurs l’inventeur du terme Utopia. Autrement dit, étymologiquement, un lieu qui n’existe pas, ou pas encore, mais qu’on s’efforce de décrire pour créer une attraction, pour projeter le monde réel et présent vers cette utopie à réaliser. Dans ce premier écrit du genre, un marin du nom de Raphaël Hytlodée décrit à des personnages – réels – de l’époque sa découverte d’une île – l’île d’Utopia – proposant la “meilleure forme de communauté politique”. Tous les aspects de la vie en société y sont décrits méthodiquement, par le biais d’une correspondance entre humanistes de la renaissance.

On retrouve ce procédé dans Écotopia, qui s’ouvre sur ces mots : “Le Times-Post est enfin en mesure d’annoncer que William Weston, notre spécialiste incontesté des relations internationales, va passer un mois et demi en Ecotopia, où il partira en reportage la semaine prochaine. Seules des négociations diplomatiques au plus haut niveau ont rendu possible cet événement journalistique. Pour la première fois depuis que les États de la côte Ouest ont fait sécession et interdit toute visite et toute communication avec les Etats-Unis, un Américain va effectuer un séjour officiel en Ecotopia. (1)” Le roman se présente comme une succession d’articles abordant chacun un aspect particulier du pays visité, entrecoupés de passages sur le mode du journal intime personnel.

Un pays de hippies ?

Car si Écotopia n’est pas une île, c’est tout de même un territoire fermé, aux frontières protégées. Ses habitants ont donc développé, en vingt ans d’indépendance, une culture de la convivialité bien à eux. Dès son arrivée, William Weston est frappé par une foule de petits indices étranges : les soldats écotopiens l’accueillent avec un sourire chaleureux et des paroles franches qui ne se limitent pas à des banalités administratives ; les trains n’ont pas de sièges mais de la moquette au sol, des plantes vertes, des coussins ; les habitants d’Écotopia ont un look bien à eux. Ils “semblent sortis d’un roman de Dickens : souvent assez étranges, mais ni misérables ni délirants comme l’étaient les hippies des années soixante”. Les observations du journaliste américain ne se limitent donc pas aux données chiffrées et à la politique. Il note des détails et des attitudes qui lui semblent nouvelles, une manière d’être, d’exprimer ses émotions dans la population écotopienne. C’est certes un peu caricatural, mais c’est charmant et audacieux. “La manière dont les gens se comportent entre eux – et avec moi – me rappelle sans cesse quelque chose, sans que je n’arrive à savoir quoi au juste. Je me fais toujours prendre par surprise, j’ai l’impression qu’on me propose une chose merveilleuse – une amitié, l’amour, une vérité cruciale – et puis tout s’évanouit en fumée… Par ailleurs, les gens semblent souvent étonnés, peut-être légèrement déçus, comme si j’étais un enfant qui n’apprenait pas très vite. (Mais que suis-je censé apprendre ?)

Le regard que porte William Weston sur les habitants d’Écotopia et sur leur façon de vivre rappelle parfois certains débats polémiques entre générations que connaissons aujourd’hui – et dont nous avons polémiqué dans ces colonnes ! “On dirait des adolescents qui ont rejeté le mode de vie de leurs parents. Cette attitude va sûrement changer.” On croirait entendre Michel Onfray à propos de Greta Thunberg ! Le journaliste semble aussi parfois désorienté : “La vie ici me paraît parfois sortir d’un passé que j’ai peut-être connu en regardant de vieilles photographiques. À moins qu’il ne s’agisse d’un bond en avant : ces gens, tellement américains malgré leurs étranges coutumes sociales, sont peut-être ce que nous deviendrons.

Le choc par contraste

Autre écho à ce que nous avons vécu récemment : le silence des rues. Combien d’entre nous, pendant le confinement, ont pu faire cette expérience inédite d’un monde dans lequel la majorité des véhicules à moteur avaient disparu ? Bien sûr, cela ne fut possible pour nous que par parenthèse, dans un moment de suspension de l’activité économique. Par contre, en Écotopia, c’est la norme ! “J’ai eu mon premier choc, indique Weston, dès que j’ai mis les pieds dans la rue. Tout était étrangement silencieux.” La place laissée aux véhicules – taxis électriques, minibus, fourgons de livraison – est très réduite sur les routes écotopiennes. “L’espace restant, qui est énorme, est occupé par des pistes cyclables, des fontaines, des sculptures, des kiosques à musique et de ridicules jardinets entourés de bancs. Sur tout le paysage plane ce silence presque lugubre, ponctué par le léger vrombissement des bicyclettes et les cris des enfants. Parfois, aussi incroyable que cela puisse paraître dans l’artère principale d’une capitale, on entend même un oiseau chanter.

Comment une telle société peut-elle fonctionner ? Comment les gens travaillent-ils ? Comment se crée et se répartit la richesse ? Quelle est l’alimentation des Écotopiens ? Comment règlent-ils les conflits ? Y a-t-il des partis politiques différents, une opposition, une vie démocratique ? Aucune de ces questions n’est oubliée dans le roman. Et même si les descriptions sous forme d’articles demeurent assez générales, on ne peut que saluer la vision ultra-complète qu’Ernest Callenbach a pu esquisser. Il y a glissé aussi un vrai cheminement du journaliste, presque une initiation. L’intrigue est légère mais pas inexistante : William Weston va s’attacher, se faire des amis. Autant d’ingrédients qui rendent la lecture d’Écotopia agréable, au-delà de ses nombreuses résonances avec notre situation actuelle.

Agriculture, forêts et “état d’équilibre”

Comment ne pas faire un peu de place, ici, au système alimentaire écotopien ? Il est certainement assez proche de la vision défendue par Nature & Progrès ! Voici ce que répond le vice-ministre de l’alimentation au journaliste américain qui l’interroge : “Au bout de sept ans, nous avons réussi à nous dispenser entièrement des engrais chimiques. Cela en partie grâce au recyclage des déchets autrefois déversés dans les égouts, en partie grâce à l’usage généralisé du compost, en partie aussi grâce à la rotation des récoltes et à l’adoption de nouvelles variétés de graines fixant l’azote, et en partie enfin par des méthodes inédites d’utilisation du fumier animal.

L’alimentation des Écotopiens repose sur des produits non transformés pour la plupart. Certains ont été interdits, d’autres mis sur des “listes noires”. Quand Weston s’interroge sur ces pratiques bureaucratiques, la réponse du vice-ministre est surprenante : il explique que ces listes noires “ne sont pas contraignantes mais exercent une pression morale, pourrait-on dire. Elles sont purement informelles et dressées par des groupes d’études émanant de coopératives de consommateurs. D’habitude, quand un produit apparaît sur ces listes, la demande s’effondre.” N’est-ce pas une forme de réappropriation collective de l’alimentation par les consommateurs, un miroir inversé du poids des lobbies dans notre société ?

Le rapport qu’entretiennent les Écotopiens aux arbres et aux éléments naturels en général peut aussi être illustré par une pratique très originale : “tout individu ou tout groupe souhaitant construire une charpente doit d’abord rejoindre et séjourner dans un camp au milieu de la forêt pour y accomplir son “service forestier” : il s’agit d’une période de travail durant laquelle ils doivent en théorie contribuer à la croissance de nouveaux arbres pour remplacer le bois qu’ils vont consommer.” Cette manière de faire est une aberration économique selon William Weston. Mais elle a pour principal avantage de faire prendre conscience concrètement des conséquences de tout usage de ressources ! Car toute l’économie écotopienne repose sur le principe de l’“état d’équilibre”, l’idée – tellement logique au fond – qu’aucune activité ne doit être productrice de déchets, que tout doit donc pouvoir être recyclé, réinjecté dans un cycle naturel. Un roman précurseur des concepts d’économie circulaire et du zéro déchet !

Voir les crises autrement

Mais attendez. Comment un pays entier pourrait-il s’isoler dans une utopie écologique et sociale sans forcément en payer le prix au niveau du système financier mondial ? Ernest Callenbach n’a pas dissimulé cette difficulté. Il fonde même le nouveau système économique d’Écotopia sur un rapport renouvelé à la crise et aux finalités de l’économie. “Quelques militants écotopiens ont alors introduit une nouveauté dans ce raisonnement jusque-là très logique : pour les individus, le désastre économique n’était pas identique à une catastrophe mettant en péril leur survie même. En particulier, une panique financière pouvait se retourner en un bienfait, à condition d’organiser la nation pour qu’elle mobilise tous ses talents, ses compétences et ses ressources énergétiques au service des nécessités fondamentales de la survie.

L’article de William Weston, à propos de l’économie écotopienne, est peut-être le plus stimulant pour l’imaginaire politique. Il détaille comment le pays utopique a réagi face à l’énorme crise qui l’a frappé dès l’indépendance : nationalisation de l’agriculture, moratoire sur les activités de l’industrie pétrolière, reprise en main des acteurs de la grande distribution… Mais aussi : semaine de vingt heures pour partager le travail et lutter contre le chômage de masse, mobilisation générale de main-d’œuvre pour construire un immense réseau ferroviaire et démanteler toutes les industries devenues indésirables. Plus audacieux encore : Callenbach fait reconnaître à ses personnages que leur niveau de vie a fortement diminué avec la disparition du confort moderne. Il propose un contre-modèle d’activité économique entièrement basé sur la survie collective. “À en croire certains témoins, écrit Weston, le cap mis par le nouveau gouvernement sur la survie biologique et rien d’autre renforça la cohésion de la population et la rassura. Les paniques provoquées par des pénuries alimentaires furent, paraît-il, très rares.”

Une telle phrase pourrait faire craindre une société sans vie démocratique ou culturelle, une sorte de gouvernement autoritaire à vocation de survie et rien d’autre. En Écotopia, il n’en est rien : il y a une opposition démocratique, une culture du débat permanent – assez cocasse d’ailleurs – et un nombre incalculable d’artistes spontanés… Ne me demandez pas comment un tel miracle est possible, je vous répondrais qu’il s’agit de littérature après tout. C’est le propre d’une utopie. Cela fait réfléchir. Et peut-être même agir : à Tilff, en région liégeoise, une ancienne pépinière a été transformée en espace de projets – potagers en permaculture, échanges d’idées et de savoir-faire, méditation, école maternelle – par l’asbl… Ecotopia !

Écrire, lire, débattre, à quoi bon ?

Écotopia n’est pas une utopie complète. C’est une semi-utopie. Ministres, habitants, collègues journalistes, tous le disent à William Weston : ce n’est pas parfait mais ça fonctionne, au moins aussi bien que les USA – avec d’autres valeurs. Certains aspects décrits sont même, pour le lecteur, assez rebutants – je n’en dirai rien toutefois. C’est ce qui donne un charme à Écotopia : malgré le parti pris du roman, indéniable, en faveur d’une autre société plus écologique et plus égalitaire dont Ecotopia est l’incarnation, les modalités pour y parvenir demeurent objet de débats, de tensions, d’introspection du narrateur-journaliste.

Cela lui procure un rôle aussi. Un rôle qui donne toute son importance à son travail de journaliste “hors utopie” et, par extension, à toute activité culturelle ou sociale permettant d’augmenter la compréhension collective du monde, le recul critique, la puissance d’agir. “Mon travail est mon principal plaisir dans la vie, dit-il à une séduisante écotopienne. Il me donne un sentiment de puissance, car je m’adresse aux gens, à beaucoup de gens ainsi qu’aux responsables en mesure d’agir. Et puis, en écrivant un article, je me sens compétent, assez intelligent, ouvert et informé pour comprendre des événements hors du commun et les mettre en perspective.” William Weston est assez nombriliste dans cette tirade. Mais si vous lisez Ecotopia, vous verrez qu’il finit par changer au contact de l’utopie. La fiction ne le dit pas mais qui sait si ses articles n’en auront pas changé des milliers d’autres ?

Note :

(1) Toutes les citations de cet article proviennent du roman Écotopia d’Ernest Callenbach, Éditions Rue de l’Échiquier, 2018, traduction française par Brice Matthieussent (1975 pour l’édition originale en anglais).

Fallait-il vraiment annuler Valériane ?

Coup dur pour tous les fidèles du salon Valériane, organisé par Nature & Progrès… Coup dur pour tous les bio de la première heure – et des suivantes – qui aiment s’y retrouver pour bavarder, manger ensemble, trinquer avec enthousiasme… et modération ! En 2020, Valériane n’aura pas lieu ! Fut-ce une sage décision ? Nature & Progrès s’explique…

Interview de Jean-Pierre Gabriel, président du Conseil d’administration de Nature & Progrès.

Propos recueillis par Dominique Parizel

Valériane
- Jean-Pierre, fallait-il vraiment annuler Valériane ?

Le problème est évidemment que personne n’a de boule de cristal. Le pic mondial de la pandémie n’est toujours pas dépassé à l’heure où nous parlons et bien malin qui peut dire où nous en serons début septembre, même en Wallonie… De toute façon, les événements “de masse” sont interdits jusqu’au 31 août, et les dates de Valériane sont d’ailleurs fort proches de cette limite. Or nous avons vu bien des organisations comparables à notre salon “tomber” les unes après les autres… Nous avons tenté de résister le plus longtemps possible, eu égard à la grande fidélité de notre public et de nos exposants mais nombre d’entre eux, par mesure de prudence, se sont eux-mêmes progressivement désistés et rien n’indique qu’une fois septembre venu, notre public aurait jugé raisonnable de tenir un salon dont le principal atout est justement le contact et la chaleur humaine… Préparer un rassemblement festif de plusieurs milliers de personnes, alors qu’une seconde vague de Covid-19 n’est toujours pas exclue, nous est finalement apparu comme indéfendable.

- Une décision particulièrement douloureuse, on l’imagine aisément ?

La balance entre le rationnel et l’émotionnel l’a fait pencher du côté financier ; c’était sans doute l’attitude la plus raisonnable même si les conséquences peuvent être dommageables. Je n’imaginais pas devoir vivre cela, à la tête d’un conseil d’administration que je préside. Nous sommes là, chaque année, sans interruption depuis 1985, une époque où il fallait vraiment beaucoup de courage pour se réclamer de l’agriculture biologique, une période où l’écologie balbutiait et n’était pas encore vraiment prise au sérieux par le commun des mortels… Avec le public fidèle du salon Valériane, nous avons parcouru ensemble toutes les étapes d’une prise de conscience difficile, tout en nous efforçant de l’accompagner de passages à l’acte, pour notre santé et celle de la terre… Nous avons fait, ensemble, notre crise d’adolescence et nous pensions, à trente-six ans, avoir enfin atteint l’âge de la maturité. Un fait inattendu en a décidé autrement… Nous démontrons depuis 1985, par la tenue du salon Valériane, que l’agriculture biologique, le lien direct entre le producteur et le consommateur, l’autonomie en matière d’agriculture et d’alimentation, ainsi que le circuit court évidemment, sont les pistes les plus sérieuses pour nous garantir une alimentation de qualité. Durant le confinement, ce sont justement ces valeurs que les citoyens ont plébiscitées. Le thème de Valériane 2020, “Dès demain du 100% bio et fait maison” était donc, une fois encore, judicieusement choisi. Gageons que nous en reparlerons en 2021…

- Comment nos exposants ont-ils accueilli cette décision d’annulation ? Pourrons-nous compter sur leur participation pour l’édition 2021 ?

Nos exposants nous ont généralement témoigné une grande solidarité et je tiens à les en remercier. Le sentiment dominant était bien sûr une certaine tristesse, liée à la grande incertitude des moments que nous traversons. La grande majorité nous adressa ses encouragements à revenir plus résolus et plus forts encore, à l’automne 2021, jugeant finalement que notre décision était sage, même si elle était évidemment regrettable… Précisons que beaucoup d’entre eux hésitaient à s’inscrire vu les incertitudes qui pesaient sur la possibilité de tenir, cette année, notre salon Valériane, car il restait toujours un gros point d’interrogation pour les événements d’automne. Beaucoup n’y croyaient pas et les inscriptions arrivaient au compte-goutte… Certains trouvaient les mesures sanitaires trop strictes pour permettre un événement convivial et ceux qui avaient une ou plusieurs frontières à traverser craignaient d’être placés en quarantaine lors du retour au pays… Beaucoup évoquèrent des questions de trésorerie ; d’autres avaient déjà beaucoup plus de boulot que d’habitude, vu la confiance renouvelée que témoigna le consommateur durant la crise à tout ce qui est vente directe… Plus de la moitié des exposants avaient cependant déjà répondu présent et se montrèrent très compréhensifs lors de l’annonce de l’annulation, nous assurant de leur présence en 2021.

- Les pouvoirs publics, en ce qui concerne les foires et salons, étaient dans l’incapacité de prédire de quoi la rentrée serait faite ?

Le Conseil d’administration de Nature & Progrès dut se rendre à l’évidence, dans le courant du mois de juin : nous ne pouvions pas continuer à engager des frais pour un salon sans “certitude”. Les gros événements publics, comme les Fêtes de Wallonie, étaient déjà annulés depuis bien longtemps. De petits événements furent ensuite progressivement réautorisés, vu le bon déroulement du déconfinement au début de l’été… Malheureusement, Valériane accueille vraiment trop de monde et un monde qui a tellement de bonheur à être là qu’il aime passer de longues heures entre les murs de Namur Expo…

Nul ne pouvait prédire alors ce que serait vraiment la situation sanitaire au mois de septembre, et à quel stade en serait la pandémie, car rappelons-le le virus est toujours bien présent chez nous, même s’il n’a heureusement guère circulé pendant l’été… Qu’un salon Valériane soit éventuellement un cluster de contamination est un scénario cauchemardesque que nous ne pouvions, en aucun cas, envisager. Il n’est d’ailleurs absolument pas sûr que le public aurait répondu à notre invitation si nous avions voulu courir le risque de maintenir ce grand rassemblement. De toute façon, c’est le public qui a toujours raison, et l’organisateur tort s’il est d’un avis contraire…

- C’est un coup dur pour le secteur bio ?

Non, pas du tout. Au contraire, c’est un peu la “rançon de la gloire” ! La crise du Covid-19 a permis, à l’ensemble du secteur, de franchir un palier important, véritablement boosté par des consommateurs en mal d’une confiance que seul le contact direct, humain, semble désormais en mesure de ramener. Si le secteur bio a souffert, par conséquent, c’est surtout d’avoir à faire face à un volume de travail vraiment inattendu. Mais je crois que, globalement, nos producteurs et nos transformateurs sortent de cet épisode grandis et heureux. La bio fait une nouvelle crise de croissance dont le salon Valériane est, hélas, une très malheureuse victime collatérale. Comme le sont d’ailleurs l’ensemble des manifestations du même genre qui ne trouvent guère de solution pour continuer à exister… Valériane c’est surtout un moment chargé d’émotions où les acteurs de la bio aiment se retrouver pour parler d’avenir. Ce n’est que partie remise, espérons-le…

- Un coup dur pour Nature & Progrès, alors ?

Cela, sans aucun doute… On se souviendra de 2020 comme d’une année particulièrement pénible, du point de vue financier, pour notre association. Toutefois, un salon peu fréquenté et pauvre en temps forts aurait peut-être été pire que pas de salon du tout. Nous ne voulions pas non plus d’allées clairsemées, avec peu d’exposants sans enthousiasme, parcourues par un public méfiant n’éprouvant aucun plaisir à être là. Nous avons donc simplement pris acte du fait que les astres n’étaient pas alignés ! Ce qui n’arrange malheureusement pas nos bidons… Le salon est évidemment le noyau de notre année d’activité, c’est l’élément-pivot de la vie de notre association autour duquel énormément de choses sont structurées. De plus, un tel événement annulé, c’est déjà beaucoup de frais engagés ! En fait, la grande majorité des frais l’étaient déjà. En pure perte, par conséquent…

- C’est également un grand rendez-vous du secteur associatif qui n’a pas lieu ?

Bien sûr ! Nous savons tous que le salon Valériane est beaucoup plus qu’un simple marché – même si c’est toujours le plus grand marché bio de Belgique ! – où l’on vient juste faire ses courses, avec cette originalité chère à Nature & Progrès pourtant qu’on peut y rencontrer ceux et celles qui fabriquent ce que nous mangeons. L’aliment est beaucoup plus, à nos yeux, qu’un vulgaire objet de commerce dont on tire profit… Le secteur associatif, bien sûr, y est très présent et est également particulièrement touché par cette crise sanitaire ; il ne pourra pas non plus, malheureusement, rencontrer son public, en ce début septembre. Toutes les associations sont mises à mal cette année. Or le salon Valériane est, depuis trente-cinq ans, un véritable lieu d’échange et de confrontation d’idées où se retrouvent les associations et où elles peuvent dialoguer en toute tranquillité avec le simple citoyen. Pour beaucoup, le salon Valériane est le véritable point d’orgue qui marque la rentrée. Ne pas retrouver cela, en 2020, accuse encore un peu plus le fait que nous vivons une véritable année charnière… Qui nous mènera vers quoi ? Il faudra encore vivre quelques autres éditions du salon Valériane pour le savoir…

- Un an de perdu pour les grandes revendications de Nature & Progrès ?

Ce serait vraiment exagéré de dire une chose pareille. Néanmoins, c’est évidemment de notre plus belle tribune dont nous sommes privés cette année… Le thème choisi pour l’édition 2020, “Dès demain du 100% bio et fait maison” semble à ce point s’imposer à présent comme une évidence que nous allons lancer, dès ce mois de septembre, un vaste mouvement pour que notre alimentation soit totalement, inconditionnellement et indiscutablement bio. Riche en contacts et en respect humains… Et, plus encore, qu’elle soit faite maison, sans hésitation et exactement comme nous le voulons ! “Faite maison”, cela signifie pour nous que le producteur va le plus loin possible dans la transformation de ses productions, en s’affranchissant des intrants et en produisant lui-même les aliments de son bétail et en transformant lui-même ses céréales en farine… Cela signifie aussi, pour le consommateur, jardiner autant que possible pour produire les légumes et cuisiner les bons ingrédients bio achetés chez les producteurs. Et tout cela, bien entendu, dans un esprit d’échange de pratique et de savoirs… Notre association est riche de producteurs et de transformateurs qui ne demandent qu’à proposer les fruits de leur travail, elle est riche de bénévoles férus de jardinage et passionnés de cuisine qui ne demandent qu’à partager leurs connaissances afin d’améliorer l’alimentation quotidienne de tout un chacun… Nous avons des auto-constructeurs qui développent des techniques de construction originales et qui mettent en avant des matériaux issus des sous-produits de l’agriculture de notre région… Pour rattraper le salon perdu, l’année qui vient sera donc parsemée d’ateliers et de conférences, de moments privilégiés sur nos réseaux sociaux et ailleurs qui mettront en relation toutes les personnes qui désirent produire et consommer dans le respect de l’humain et de l’environnement… Nous pouvons donc déjà annoncer qu’au vu de la demande croissante qui se ressent chez nos concitoyens, le thème “Dès demain du 100% bio et fait maison” sera, bien entendu, maintenu pour l’édition 2021. Nous avons toute une année pour le travailler en profondeur… Stimulons dès maintenant les changements qui sont dans l’air et dont le salon Valériane 2021 verra le plein épanouissement !

- Quel effet l’annulation aura-t-elle sur nos activités d’éducation permanente ?

Nous n’insistons sans doute jamais assez sur l’importance que revêt ce grand rendez-vous en matière d’éducation permanente, tant pour Nature & Progrès que pour d’autres associations qui y sont présentes… Nous serons donc contraints de faire l’impasse sur d’importantes conférences ainsi que sur les débats politiques qui sont habituellement programmés à cette occasion. Les activités de clôture de nos projets d’éducation permanente sont également compromises mais ce n’est évidemment que reculer pour mieux sauter car ces activités reprendront, dès cet automne, principalement par le biais de nos groupes locaux…

- Le Covid-19 semble avoir globalement donné un nouveau coup de pouce à la prise de conscience écologique ?

Le scénario linéaire, le business as usual, ne semble plus envisageable pour personne, y compris pour nous. Nous martelons à nos concitoyens qu’ils doivent apprendre à être résilients ; eh bien, soyons-le nous aussi et sachons rebondir pour imaginer un salon encore plus adapté à l’époque que nous traversons… Mais qu’est-ce qu’un salon résilient face à un virus et à une pandémie mondiale, je dois avouer que je n’en ai pas la moindre idée. Des plus jeunes que moi pourront peut-être m’aider à y réfléchir…

- Nature & Progrès pourra-t-il redémarrer de plus belle en 2021 et offrir à son public fidèle une version post-Covid-19 de son salon Valériane ?

Le défi est énorme ! Mais si notre public et nos fidèles exposants le veulent, nous sommes évidemment prêts à le relever. Diverses questions, pas forcément nouvelles, se reposeront cependant avec plus de gravité encore : celle des infrastructures, par exemple, Namur Expo étant toujours plus cher et plus mal adapté à nos besoins… Sans doute aurons-nous un important effort de créativité à produire pour cheminer vers un quarantième salon Valériane. Un salon qui reflète vraiment les enjeux du XXIe siècle…

- Cela traduira, quoi qu’il en soit, un engagement ferme et réaffirmé de la part de Nature & Progrès en faveur d’un monde plus écologique ?

Rien ne sera plus pareil avec le Covid-19, et même après lui… Le monde change et la cause de l’écologie est de mieux en mieux comprise. Elle suscite, auprès des générations montantes, une réelle adhésion positive. C’est donc le moment d’en finir, par exemple, avec ceux qui parlent encore d’”écologie punitive”. C’est un non-sens ! Les écologistes n’ont pas inventé les crises environnementales et climatiques juste pour embêter les capitalistes et pour empêcher le peuple de s’épanouir en consommant… Au contraire, l’écologie est la solution, sans doute la seule, qu’on puisse apporter à l’épuisement des ressources et au dérèglement du climat. Les faits mettent aujourd’hui le peuple des consommateurs face à ses responsabilités ! L’écologie impose toutefois un changement radical de mentalité : plutôt que d’être celui, ou celle, qui sait tout et qui court partout, il faut d’abord faire la paix avec soi-même et avec le monde alentour. La crise de la biodiversité, la crise climatique nous montrent que l’homme n’est pas au-dessus de la nature : il y en fait intrinsèquement partie ! Toute l’alimentation du monde n’est disponible que parce qu’une mince couche de quelques centimètres de terre produit tout ce que nous mangeons. L’homme, quelle que soit son intelligence et sa richesse, n’est donc rien sans la nature qui l’entoure. Il est inutile de cueillir toutes les pommes pour le seul plaisir illusoire et dangereux de posséder beaucoup de pommes ; il en faut aussi pour les oiseaux, pour les insectes et pour les vaches… Il en faut qui pourrissent par terre pour libérer la semence et donner vie à de nouveaux jeunes pommiers…

En fait, ce n’est même pas vraiment notre problème. Prélevons juste le minimum et regardons la nature faire le reste. Elle fait tout cela beaucoup mieux que nous ne pourrions jamais le faire nous-mêmes – ou qu’une prétendue “intelligence artificielle” pourrait le faire à notre place – et nous serons plus heureux de la voir faire pleinement ce qu’elle fait si bien dans l’intérêt de tous…

L’électricité bio, ça existe !

Il y aura un avant et un après Covid-19“, a-t-on entendu partout. Sûr ? Au-delà des bonnes intentions, changer de cap ne sera pas une mince affaire. Manger local, utiliser davantage son vélo, cultiver son jardin… Cela suffira-t-il ? “Intuitivement, nous savons que non“, affirme Mario Heukemes, responsable de la coopérative COCITER, le fournisseur d’électricité citoyen wallon. Nous avions déjà rencontré Mario en 2016, quand COCITER n’était encore qu’une société naissante. Aux yeux de Nature & Progrès, le modèle qu’illustre COCITER est absolument inégalable tant il donne tout pouvoir aux gens qui ont besoin d’électricité. Nous y revenons donc, en donnant la parole au représentant d’une de ses coopératives coopératrices…

Par Jean-François Cornet

Introduction

Dans la conjoncture particulière que nous vivons aujourd’hui, le modèle coopératif mis en place par COCITER trouve tout son sens et pourrait être une des clés du changement. Nous retrouvons Mario pour faire le point sur l’évolution de COCITER et l’interroger sur la pertinence de cette initiative dans le contexte de l’après-Covid-19.

“Aucun basculement significatif ne s’opérera sans une modification profonde de certains secteurs stratégiques, affirme Mario Heukemes. Ceux-ci sont majoritairement aux mains de multinationales ou de grandes entreprises privées qui ne voient, bien sûr, aucun avantage à ce que le système change.”

Parmi ces domaines stratégiques à réinventer, on trouve entre autres le secteur bancaire, l’agro-alimentaire, la téléphonie mobile ou l’énergie. Ces domaines, beaucoup les pensaient réservés à une élite industrielle. Pourtant des citoyens, regroupés en coopératives, les ont déjà investis et se sont réappropriés les connaissances et les compétences nécessaires, qu’ils mettent ensuite au service de la population. NewB, Paysans Artisans, Neibo, COCITER… : la preuve est faite qu’il n’y a plus de chasse gardée !

Toutes les électricités ne se valent pas

“Nous avons fait nôtre le slogan « Pour changer le monde, changeons déjà d’électricité ! », poursuit Mario Heukemes. Il faut du changement. Mais ce n’est pas gagné. Le dérèglement climatique cause déjà, et causera encore, bien plus de dommages que le Covid-19, on le sait. Alors, à quoi sommes-nous prêts pour changer le monde ? A explorer des chemins de traverse ? A privilégier le collectif ? A renoncer à une consommation low cost ? Quand je choisis mon fournisseur d’électricité, je n’achète pas seulement l’électricité qu’il me vend. Je choisis aussi le modèle économique et social qu’il défend, je soutiens sa façon d’agir sur l’environnement, j’adhère à sa vision de la société future. Je choisi le monde dans lequel je veux vivre. Or quels sont les critères qui nous guident quand nous choisissons notre électricité ? Pour beaucoup d’entre nous, ce sont les prix. Nous soutenons ainsi le modèle low cost dont on a vu, dans d’autres domaines, à quelles aberrations il nous menait. Nous sommes malheureusement encouragés dans ce choix par certaines organisations de consommateurs et des plateformes d’achat groupé. Et tant pis pour la provenance réelle des kWh et la qualité de la production ; et tant pis pour le greenwashing, les promotions aguichantes – qui ne sont que temporaires – et les conditions en petits caractères ! Tant pis aussi pour le modèle économique dont nous sommes, du coup, le support ! Non, toutes les électricités ne se valent pas !”

C’est aussi l’avis de Greenpeace. Dans son classement des fournisseurs d’électricité en Belgique, l’ONG donne à COCITER la meilleure note et une mention flatteuse : “cette coopérative couvre 100% de ses livraisons par une production d’électricité durable. L’énergie aux mains de la population, c’est l’avenir !”, peut-on lire sur le site de Greenpeace, www.monelectriciteverte.be.

Une électricité d’origine contrôlée

Pourtant, quelle que soit l’origine de l’électricité que nous consommons – renouvelable, nucléaire et autre fossile -, sa qualité est apparemment la même : les ampoules éclairent nos maisons de la même façon, les radiateurs chauffent pareillement, les appareils électroménagers fonctionnent tout aussi bien – ou tout aussi mal. Qu’est-ce qui est différent, alors, avec l’électricité de COCITER ? “Pour nous, explique Mario, ce qui fait la qualité d’une électricité, c’est son origine : d’où vient-elle, comment a-t-elle été produite, par qui, avec quelle conséquence sur l’environnement, sur la planète et ses habitants ? Qui profite des bénéfices engendrés ? Chez COCITER, c’est simple : l’électricité fournie aux consommateurs est celle produite en Wallonie par les coopératives citoyennes. Les coopérateurs des coopératives associées sont les propriétaires de leurs outils de production et de leur fournisseur d’électricité. C’est le circuit court de l’électricité. C’est un modèle unique en Wallonie ! Nous garantissons ainsi une électricité 100% durable, 100% locale, 100% contrôlée et gérée démocratiquement par les citoyens. C’est une électricité d’origine contrôlée. C’est ça, une électricité de qualité ! Nos prix sont dans la moyenne des autres fournisseurs alors que, contrairement à eux, nous n’avons aucune condition du type “factures par Internet obligatoire” ou “paiement trimestriel à l’avance”. Nous sommes encore une jeune société et nous avons des frais que nous n’aurons plus dans quelques années… COCITER vend l’électricité au prix coûtant, seuls les frais de fonctionnement doivent être couverts. Et évidemment, plus les clients seront nombreux, plus ces frais diminueront.”

L’électricité bio, ça existe !

Une salade bio, c’est meilleur pour la santé. Mais c’est aussi meilleur pour la terre, pour la biodiversité, pour la planète. La manière dont le maraîcher l’a cultivée, les soins qu’il lui a apportés, le respect de la nature dont il a fait preuve dans son travail, le circuit court qu’il privilégie, voilà ce qui fait la qualité de sa salade. Il en va de même pour l’électricité, explique Mario Heukemes.

“Notre électricité, c’est comme une salade bio. Nous la produisons localement avec grand soin, avec un maximum de respect pour l’environnement et nous la livrons en circuit court. Et comme le maraîcher, nous travaillons selon les principes de l’économie sociale et durable. En résumé, c’est vraiment de l’électricité bio !”

COCITER veille également à la diversification de ses sources. Si la production des coopératives partenaires de COCITER reste principalement d’origine éolienne, elle s’est cependant diversifiée ces dernières années. Elle provient maintenant aussi d’une unité de biométhanisation, de panneaux photovoltaïques et de turbines hydrauliques. Cette diversification renforce les capacités et la solidité de l’offre de COCITER. Par ailleurs, de nouvelles coopératives se sont jointes aux coopératives de départ.

“Actuellement, treize coopératives sont partenaires dans COCITER, précise Mario Heukemes. Nous fournissons aujourd’hui cinq mille deux cents ménages et nous produisons suffisamment pour seize mille ménages. De nouvelles unités de production sont en préparation qui nous permettront, dans les années à venir, de fournir encore davantage de ménages. Il n’y a donc aucun risque que nous manquions d’électricité.”

Un fournisseur à taille humaine

Autre nouveauté, chez COCITER, le capital s’est ouvert à d’autres actionnaires qui partagent les mêmes valeurs que les coopératives citoyennes. W.Alter – anciennement, la SOWECSOM, c’est-à-dire la Société wallonne d’économie sociale de la Région wallonne -, la Fondation pour les Générations futures et les Cercles des Naturalistes de Belgiques se sont engagés aux côtés de COCITER.

“C’est un geste fort de leur part, se réjouit Mario. Nos objectifs et nos valeurs sont les mêmes : réappropriation des biens communs, lutte contre les dérèglements climatiques et protection de la biodiversité, gouvernance démocratique, consommation responsable. Leur adhésion, au-delà du soutien financier apporté, représente surtout, pour nous, un bel encouragement. C’est aussi une reconnaissance du travail effectué jour après jour, avec enthousiasme, par les équipes de terrain.”

Les équipes de terrains, parlons-en. La plupart des coopératives citoyennes fonctionnent grâce à des équipes de bénévoles. Mais elles se professionnalisent au fur et à mesure de leur développement et, dès qu’elles le peuvent, elles engagent du personnel salarié. Quant à COCITER, il emploie actuellement six personnes, soit trois “équivalents temps plein” (ETP) et demi. Une structure encore modeste donc, mais qui s’étoffe d’année en année.

“Notre taille nous permet d’être proches et à l’écoute des clients, aime à souligner Mario Heukemes. Quand un client téléphone, ce n’est pas un robot qui l’accueille en lui demandant de taper 1 ou 2… C’est Fabienne ou Guido qui répondent et le dialogue est toujours chaleureux. Nous tenons à cette spécificité de fournisseur à taille humaine. Nos clients ne sont pas juste des “clients”, ils participent avec nous au circuit court de l’électricité, nous sommes co-responsables de COCITER. Ça, c’est le cœur de notre projet coopératif : remettre le citoyen au centre de l’activité économique, lui redonner du pouvoir et de la responsabilité.”

Une gouvernance partagée et solidaire

COCITER est une coopérative rassemblant treize coopératives citoyennes wallonnes qui produisent de l’électricité verte. Ce sont donc les coopérateurs de ces coopératives qui sont propriétaires de leur fournisseur. Ce modèle économique permet de garantir un prix juste pour les clients. Quant à la gouvernance interne de COCITER, elle se veut participative.

“Chaque coopérative associée, explique Mario, participe aux décisions et aux orientations stratégiques de la société. Quelle que soit sa taille et l’avancement de ses projets de production, quel que soit son apport financier à la structure commune, chacune a la possibilité de participer aux discussions au sein des instances de décisions. Le principe d’organisation en cercles permet à celles et ceux qui le souhaitent de s’investir dans un ou plusieurs aspects de la gestion qui lui tiennent à cœur. C’est un modèle exigeant mais qui permet à tous les associés de trouver leur place dans le fonctionnement de la société.”

La crise du Covid-19 nous l’a rappelé, parfois douloureusement : notre modèle économique et social a trop longtemps négligé l’humain et le collectif. Deux valeurs qui fondent COCITER, fournisseur atypique, bien en phase donc avec la société résiliente dont nous avons besoin.

COCITER – le Comptoir Citoyen des Energies renouvelables
www.cociter.be – 080/68.57.38

Dès demain du 100% bio et fait maison

Tel devait être le thème de notre salon Valériane 2020… Mais, si le salon n’a pas lieu, la proposition qui est ainsi faite à chacun.e d’entre nous reste évidemment, plus que jamais, d’actualité. Qu’est-ce que le “fait maison” ? Quelle est la réalité derrière la formule ? Elle recouvre, vous vous en doutez, une très grande diversité d’approches et de méthodes… Nous avons donc sollicité, pour y voir un peu plus clair, le témoignage de cinq “proches” de Nature & Progrès. Nous leur avons posé quatre questions très simples pour les laisser évoquer librement leur rapport à la nourriture. Matière à réflexion…

Propos recueillis par Dominique Parizel

Introduction

Les quatre questions :

  1. Quel a été ton parcours vers le « fait maison » ?
  2. Où situe-tu ton degré d’autonomie alimentaire ?
  3. Table-tu plutôt sur l’autoproduction ou sur la proximité avec les producteurs locaux ?
  4. As-tu des « trucs et astuces » à recommander ?
Patricia, quelque part en Hesbaye liégeoise, est très active sur facebook

1- J’ai toujours eu beaucoup de plaisir à manger et à découvrir des saveurs. J’ai toujours été intéressée par l’environnement et la nature, j’ai toujours aimé les balades… Avec mon groupe facebook, je me considère comme une “délivreuse” de savoir-faire, dans les deux sens du terme : je les libère là où ils sont resté coincés et je les apporte à ceux qui en ont besoin, pour gagner en qualité de vie sans nuire à l’environnement. Je propose juste ce que je fais tous les jours : des choses qui me paraissent simples mais qui ne le sont peut-être pas aux yeux de quelqu’un d’autre. Nous avons tous une histoire familiale riche de connaissances singulières qui doivent absolument être partagées. Une recette n’est une chose figée ; elle doit toujours être transformée par celui ou celle qui la fait. Moi, je propose des recettes avec ce qu’on a sous la main car je trouve la cuisine trop souvent inutilement sophistiquée.

2- Autonomie est un terme à la mode. Moi, je suis autonome au saut du lit mais, quand j’arrive au déjeuner, il me faut du thé, du café, du lait, du sucre… Et, même si je fais mon pain moi-même, je n’ai pas cultivé la céréale… Pour nourrir une famille entière, il faudrait cultiver un hectare car les céréales prennent énormément de place. Donc, même si nos potagers nous rendent plus autonomes, la collaboration avec des professionnels est indispensable. Il m’est difficile de m’engager pour les agriculteurs, même si j’en côtoie souvent. Je préfère donc parler de consommation en circuits courts, de résilience et d’efficience en cuisine. Ce serait déjà pas mal, pour beaucoup de monde, d’être autonome en cuisine, au fourneau. Si j’achète un colis de bœuf, j’aurai des beaux morceaux et des moins beaux morceaux que j’aurai autant de plaisir à manger… à condition de savoir les cuisiner ! Des carbonades qui mijotent, tout un après-midi, embaument toute la cuisine. C’est terrible, croyez-vous, cela prend des heures ? Du calme ! Venez sur mon groupe pendant que cela cuit. Ou allez vous promener… S’organiser est indispensable mais il ne faut pas non plus devenir l’esclave de ses convictions. Il y a des jours où on peut juste ouvrir une boîte de sardines… Toutefois, les nombreuses petites aides culinaires qui sont très utiles – comme les légumes lactofermentés en bocaux -, il faut pouvoir prendre le temps de les faire. Ce sont des activités qui déstressent…

3- Je cultive une petite parcelle dans mon jardin – quelques plants de courgettes et de potirons, des poireaux, des betteraves et des salades – où j’ai surtout des aromatiques, ainsi que des fraises et des petits fruits. J’ai aussi une parcelle dans un jardin communautaire, à Awans, où on m’a même demandé d’être présidente. Sans doute parce que j’avais un beau chapeau… Je suis bénévole au Valeureux et également chez Hesbicoophttps://hesbicoop.be/ – quand j’arrive à quitter ma cuisine et mon écran d’ordinateur… Hesbicoop est une centrale où les producteurs amènent leurs marchandises qui sont ensuite dispatchées vers différents centres de ralliement où nous les répartissons en paniers pour les particuliers. C’est du local où nous incorporons un peu d’équitable. Une solution qui permet aussi d’éviter des déplacements inutiles en voiture, le problème du circuit court étant souvent de devoir courir à dix endroits différents pour dix denrées différentes. Nous proposons un juste milieu : tout centraliser pour ne faire qu’un trajet par semaine…

4- Un truc ? Faites du bouillon maison ; on peut en faire énormément de choses… Pour mes préparations, je fais deux casseroles de bouillon par mois que je stocke au frigo et au congélateur. Tous les quinze jours, j’achète environ trois kilos de carcasses crues de poulets bio. Je les cuis une première fois à petits bouillons dans une grande quantité d’eau – avec de la sauge, du thym, du laurier et du romarin réduits en poudre -, ce qui permet de retirer facilement les chairs. Je récupère ainsi un tiers du poids en effilochés de volaille. Soit environ un kilo de viande bio pour deux euros !

Cela prend du temps ? Ben oui. Je me pose dans ma cuisine pendant une demi-heure et je ne ressens pas ça comme une corvée. Je rêvasse en occupant mes mains… Je les replonge les carcasses nettoyées dans le bouillon pour qu’elles libèrent un maximum de goût, je passe ensuite le jus au tamis et j’ajoute ou non des légumes en fonction des utilisations prévues. Le faire à ce moment-là permet de ne pas avoir les légumes empêtrés dans les petits os. Ce temps investi me permet d’avoir, en permanence, sous la main un exhausteur de goût naturel et nourrissant. Et plus un kilo de viande pour un moindre coût… Ce bouillon, vous pouvez le servir, avec légumes et effiloché de volaille, en plat unique, en ajoutant simplement des céréales. Ou le transformer en bol “ramen”, en y ajoutant de la sauce soja… Ou encore ajouter les effilochés dans une salade… Ou comment faire de la top cuisine en valorisant juste un “déchet”…

Joseph, du côté de Waremme, encadre un potager collectif…

1- Nous faisions un jardin, à la maison, dans les années cinquante, comme tout le monde en faisait à l’époque. C’était du bio avant l’heure… Cette culture subsiste toujours chez moi aujourd’hui ! Les gens – dont mes parents d’origine polonaise qui ont été déportés pendant la guerre – avaient subi d’immenses privations. La nourriture était donc une chose très importante à leurs yeux mais ce qui l’était encore plus c’était que leurs enfants ne connaissent pas ce qu’ils avaient vécu. L’érosion de la part consacrée à l’alimentation, dans le budget d’un ménage, l’a fait passer de 50% après la guerre à moins de 15% actuellement. Il y a tout un débat de société à faire autour de cela : pourquoi consacrons-nous moins de budget et moins de temps à nous soucier de la qualité de notre alimentation ? Cela a-t-il vraiment un sens ?

2- A la maison, nous ne produisons pas tout nous-mêmes ; nous n’avons pas de bétail ni même de petit élevage. Nous sommes de très petits consommateurs de viande et sans doute l’âge y est-il pour quelque chose ? Notre production concerne donc essentiellement les fruits et légumes. Nous achetons peu de choses et, quand c’est le cas, c’est du bio. Je ne saurais donc dire si la qualité globale de l’alimentation, ainsi que certains le prétendent, a baissé depuis l’époque de mes parents. Toutefois, notre propre récolte de pommes de terre nous mène de la fin juin jusqu’à février-mars et nous achetons des patates bio pour faire la soudure. La différence est évidente avec ce que je fais au jardin ; on sait qu’on mange des pommes de terre mais pas beaucoup plus que cela. Je ne me prononcerai donc pas sur les pommes de terre en conventionnel…

Je connais beaucoup de travailleurs détachés polonais qui travaillent dans le maraîchage en Hesbaye ; je leur rends à l’occasion l’un ou l’autre service de traduction pour remplir des documents. Ils me donnent en remerciement des surplus de production bio destinés à la benne quand il y a un excédent momentané. Si je compare un poireau de cette production avec un poireau de mon jardin, je dirais qu’il faut vraiment mettre le nez dedans pour savoir ce que c’est. Je pense donc que la baisse globale de qualité est malheureusement bien réelle et tient au fait que les méthodes culturales bio sont identiques à celles du conventionnel, hormis évidemment pour tout ce qui concerne les intrants. Ceci dit, on ne parle de conventionnel que depuis cinquante ans ; avant cela, tout était en bio “sans le savoir”…

3- Notre autonomie est assez élevée sur la partie maraîchère. Je mange peu de fruits, n’étant pas sucre du tout. Ma femme l’est de moins en moins… Et nous consommons peu de viande, pas de poisson… Nous nous rendons bien chez les producteurs locaux mais nous sommes parfois un peu gênés de ne prendre chez eux que les tchinisses qui nous manquent… Nous faisons peu de conserves – nos surplus sont congelés – en restant attentifs à consommer le plus frais possible. Nous faisons bien sûr un peu de lactofermentation – choucroute et cornichons -et nous séchons également des fruits mais de manière très marginale. Nous faisons des coulis de tomates et des pesto… Nous avons un extracteur, pour faire des jus de fruits et de légumes, et nous faisons notre propre pain, avec les farines d’Agribio ou de Vajra

Le jardin collectif de La prêle, au sein duquel je suis actif pour la huitième année, a surtout pour but de montrer que des gens qui se déplacent pour cultiver sur un lieu collectif, s’en sortent très bien en n’y consacrant pas plus de deux ou trois heures par semaine pour environ cent vingt-cinq mètres carrés. Tout est affaire d’organisation ; les jardiniers qui ont un jardin trop grand ne savent souvent pas par où commencer quand tout est à faire en même temps… Pour des gens inexpérimentés, se faire encadrer est souvent très utile car les causes d’échecs sont plus nombreuses que les réussites… Je pense que le jardin est source de grandes économies ! Pas sur le prix de ce qu’on produit mais par rapport à tout ce qu’on n’achète plus. Car le ménage qui prend goût au jardinage vit dans son jardin et les autres stimulations extérieures perdent beaucoup de leur impact. On va s’amuser au jardin, on se fait de bons petits repas et on est heureux comme cela ! Être en harmonie avec sa propre personnalité et avec la nature environnante est le principe même de la décroissance.

4- Je préconise l’utilisation de la “marmite norvégienne” pour cuisiner en faisant de belles économies d’énergie. Mais cela mérite un article spécifique…

Carine, dans le Brabant Wallon, ou comment marier opportunisme et créativité…

1- Une infirmière qui s’occupait de moi, dans une période difficile de ma vie, m’a un jour annoncé qu’elle allait se mettre à faire du pain au levain, du pain bio… C’était il y a plus de quarante ans ! Le pain étant la base de l’alimentation, tout a commencé par là et mon esprit s’est ouvert. J’ai ensuite suivi des cours sur le jeûne, les soupes, l’alimentation végétarienne, etc. J’ai pris conscience de la nécessité d’assainir la façon dont je me nourrissais et dont je nourrissais les autres. A commencer par mes propres enfants qui, à leur tour, ont été très sensibles à toutes les questions liées à la nourriture, au “zéro déchet”, etc. Tout cela m’amène aujourd’hui à une très grande autonomie alimentaire, en ce sens que, si j’ai envie de soupe, je fais le tour du jardin et je trouve une ortie et de l’égopode auxquels j’ajoute la patate qui traîne dans mon panier et les deux carottes qui restent dans mon frigo… La créativité fait partie de ce que je suis devenue. Je récupère tout ! Si un magasin met devant sa porte du pain rassis pour les animaux, eh bien, je ne le donne pas aux animaux et je le mange moi-même ! Je peux donc me débrouiller avec un budget extrêmement restreint. Mais, soyez rassurés, un bon pain bio vieillit mieux que l’éponge de la boulangerie du coin qui se borne à cuire des pâtons venus on ne sait d’où… Puéricultrice de formation, j’ai à cœur de dépanner des mamans mais ma vision de l’aide a changé : pendant qu’elles s’occupent elles-mêmes du bébé, je leur fais cadeau d’un repas, ou simplement d’une bonne soupe… Je suis également traiteur autodidacte, spécialisée dans la cuisine vietnamienne, pour des œuvres, des communions, des mariages… Des petits budgets… Je donne également des formations sur le pain au levain. Au salon Valériane, entre autres…

2- En matière d’autonomie, je ne suis pas parfaite mais je tends vers… Voilà comment je pourrai définir mon niveau. Cela s’inscrit dans le sens d’une réflexion personnelle. Je suis là, ici et maintenant, dans ma maison et je n’ai pas été gênée par le confinement. Je n’ai pas de liste de courses impressionnante à transmettre parce que la base nécessaire est toujours là, chez moi. Je fais, par exemple, des recettes à base de tempura, une pâte à beignet d’origine japonaise, dans laquelle je passe des fleurs et que j’accompagne d’une sauce soja diluée… En fait, je suis une opportuniste alimentaire. J’ai vu, ce matin, quatre champignons dans une prairie. Je les ai ramassés, coupés, congelés… Ils me serviront bien, un jour ou l’autre…

3- Je suis entièrement favorable à la production locale. Mon jardin n’est certes pas très fourni mais je fais activement partie d’un groupement d’achat, labellisé Nature & Progrès, et nous avons une nouvelle épicerie coopérative à Mont-Saint-Guibert qui est très bien fournie. J’aime aussi les fromages de la Baillerie qui ne sont pas certifiés bio mais c’est ceux-là qui me conviennent. Question de goût, de discernement… et de proximité ! Et, surtout, je connais les producteurs…

4- A l’époque du vite-fait, tout-fait et souvent mal fait, j’apprécie beaucoup les petites recettes sympathiques, réalisables rapidement – mais avec créativité – avec ce qui tombe sous la main. Ce sont mes “improvistes” ! Voici donc ce que j’ai toujours sous la main, en version bio et local si possible : quelques tranches de pain ou un paquet de crackers, une boîte de sardines ou de maquereaux – issus d’une pêche responsable -, quelques œufs… Dans mon frigo : mayonnaise, fromage frais ou dur, quelques olives, du bouillon et du parmesan. Dans mon placard : noix, amandes, pâtes, riz, quinoa, couscous, lentilles corail ou vertes, coulis de tomate bio… Dans mon panier de légumes : oignons, carottes, radis, concombre, tomates, fenouil… Dans mon congélateur : quelques pilons de poulets, quelques tranches de dos de dinde surgelés par deux, un peu de fromage râpé… Dans mon tiroir à épices : thym, laurier, ail, curcuma, paprika, curry… Et, bien sûr, dans mon jardin : de la verdure – orties, consoude, égopode -, des fleurs – capucines, lierre terrestre, hémérocalles, mauves, etc. -, des fruits – rhubarbe, mûres, groseilles et framboises – et quelques herbes – ciboulette, persil, sauge…

Xavier, quelque part au cœur des Ardennes, anime désormais la page recettes de votre revue Valériane

1- J’ai commencé à cuisiner avec maman quand j’étais enfant : gâteaux, desserts… Une fois l’adolescence venue, pour essayer de la soulager un peu, j’ai fait les repas une fois par semaine. Arrivé dans la vie active, je m’y suis mis de plus en plus et j’ai naturellement mis au point mes propres recettes, amélioré celles que je connaissais déjà. Nous faisions une cuisine familiale ; étant originaire de Jalhay, il s’agissait de plats de la région liégeoise et de recettes de famille. Nous nous sommes installés, ma compagne et moi, près d’Houffalize en 2013, et produisons une partie de notre alimentation sur un terrain d’un hectare. Mes parents avaient bien un potager qui n’était pas très grand et ne produisait pas énormément. Maintenant, je réalise tout moi-même à partir d’ingrédients bio autoproduits ou achetés chez des producteurs proches. Je teste des choses à partir de ce que j’ai appris, toujours dans le strict cadre familial… Cuisiner est juste un hobby pour faire plaisir à la famille ou aux amis qui viennent manger chez moi. Je fais avec ce que j’ai et il est rare que j’aille chercher ailleurs.

2- Notre degré d’autonomie alimentaire est quasi-complet en ce qui concerne les légumes. Nous nous battons évidemment contre les ravageurs, limaces et campagnols principalement. Nous n’avons presque pas produit de pommes de terre et de carottes, l’année dernière, et avons donc dû en acheter. Mais il y a deux ans, la production de tomates a été si bonne que nous avons encore des conserves de coulis. Je pense qu’il faut viser la variété au niveau du potager, en s’apprêtant toujours à subir l’un ou l’autre échec et en n’hésitant pas à recourir à de la lutte intégrée contre les ravageurs, en améliorant la biodiversité et en amenant des moyens de lutte naturels ou mécaniques… Nous avons réglé nos gros problèmes de limaces en adoptant le canard coureur indien ; nous nous attaquons aux campagnols en plaçant des barrières physiques qui leur empêche d’accéder aux parcelles. C’est en testant et en améliorant chaque année, sans se décourager, qu’on trouve les solutions adéquates, mais l’autonomie n’est pas une fin en soi. Nous produisons aussi une part de notre viande – de la volaille principalement et occasionnellement des moutons et des cochons – mais être totalement autonome en la matière semble extrêmement difficile… Pour la plupart des gens, le plus gros problème reste l’accès à une terre où installer leur potager. Mais tout le monde peut cultiver des salades et quelques plants de tomates, dans des bacs, sur sa terrasse…

3- Tout ce que nous achetons à des producteurs est strictement local, même si, à l’occasion – nous avons tous les deux des métiers très mobiles -, nous ramenons des denrées de producteurs plus éloignés. Les producteurs locaux pratiquent des prix tout-à-fait raisonnables et se fournir chez eux n’est pas plus cher que de le faire en grandes surfaces… Le principal problème réside donc dans la bonne gestion des stocks puisqu’on ne rend pas visite à un producteur chaque semaine : un fromage, par exemple, s’achète par roue dont on congèle éventuellement une partie. Acheter local permet donc de gagner en qualité sans que cela atteigne vraiment le portefeuille. Mais cela change surtout l’organisation des courses, de manière générale…Notre micro-ferme, elle, n’a d’autre fonction que d’améliorer notre qualité de vie, même si nous y proposons des activités qui peuvent être utiles pour tout auto-producteur non-professionnel… Nos fruits et légumes autoproduits sont incontestablement meilleurs au goût, ne serait-ce que parce qu’ils sont récoltés à maturité. Quant au coût d’un potager, il est principalement lié au temps qu’on y passe…

4- Le plus difficile est d’oser se lancer, essayer l’une ou l’autre chose… Ne suivez jamais une recette au pied de la lettre, prenez-en l’idée et tournez autour. Elles ne sont là que pour donner envie. Modifiez, retirez, ajoutez… C’est là que vous commencerez à prendre du plaisir dans votre cuisine, à innover et à produire ce qui vous plaît vraiment. Conserver les légumes est utile également mais ce n’est pas conserver qui prend le plus de temps, c’est récolter. Cependant, si on veut avoir des petits pois toute l’année, il faut bien les conserver. Ou alors attendre des producteurs qu’ils le fassent pour vous. Congeler est très simple, stériliser n’est pas compliqué même s’il faut parfois préparer les légumes, et lactofermenter n’est guère plus difficile mais il est nécessaire de bien comprendre le processus. Il faut juste avoir de la place pour ranger tout cela…

Bernadette, dans le Namurois…

1- Nous étions quatre enfants à la ferme, à aider notre père qui était veuf : gérer le potager et faire la cuisine parce qu’il n’avait pas trop le temps, étant agriculteur. Le milieu rural nous a beaucoup aidés car nous avions du petit élevage, poules, lapins, cochons, etc. Je faisais déjà les conserves et la charcuterie, alors que j’avais à peine douze ou treize ans… Nous congelions déjà beaucoup car il y avait beaucoup de viande à la ferme. La viande de porc précuite était conservée dans sa propre graisse qu’on coulait chaude entre les morceaux, dans un pot en grès ; nous allions ensuite repêcher les morceaux dans le saindoux… A la campagne, tout le monde vivait simplement ; il y avait juste une petite épicerie au village où on allait peut-être tous les quinze jours. Et une boulangerie aussi…

Nous avons continué ce mode de fonctionnement après notre mariage, même si la proximité de la ville a amené de nouvelles tentations. Nous avons toujours un très grand potager et un verger avec une soixantaine d’arbres : pommes, poires, prunes, pêches, figues, abricots… Et, bien sûr, des petits fruits… Nous avons malheureusement dû nous limiter fortement au niveau des animaux mais nous avons encore des poules, des oies, des canards, des dindes… Jusqu’il y a une vingtaine d’années, nous avions vaches et cochons… Nous faisions appel à un ami boucher pour la découpe et je faisais moi-même toutes les charcuteries, ainsi que le beurre, la maquée et un fromage à pâte dure, de type Saint-Paulin. Je transformais également tous les petits fruits…

2- Nous étions totalement autonome, hormis peut-être un peu de poisson de temps en temps… Aujourd’hui, nous le restons à 95% en légumes. Nous avons notre épeautre chez un ami fermier, que nous faisons moudre au moulin d’Odeigne, et nous faisons 90% de notre pain. Nous sommes autonomes à 100% en fruits, si l’on veut bien excepter quelques bananes bio…Pour les fruits de table, nous le sommes à 75%…

3- Nous mangeons nettement moins de viande qu’au début de notre mariage. J’en achète donc encore un peu au groupement d’achat de Nature & Progrès. Deux colis de trois kilos tous les deux mois… Et tout le reste, je le prends lors du salon Valériane…

4- Tous nos déchets organiques vont directement aux poules. Pour le reste, ne jamais jeter de nourriture est une chose qui me tient particulièrement à cœur ! Je m’efforce donc d’accommoder absolument tous les restes de repas. Un pain bio dure une semaine, et un pain sec passe aisément dans une soupe, ainsi que tous les légumes qui traînent au fond du congélateur. Une carbonnade flamande se recycle aisément en boulet à la liégeoise. Pas de problème communautaire sous mon toit !

Conclure ?

Tout ceci démontre au moins une chose : il est possible de cuisiner bio, sainement et pas trop cher ! Il faut d’abord en prendre conscience mais c’est aussi un choix de vie dont on peut parier qu’il rend ceux qui le font moins malades et moins stressés… La crise que nous traversons n’a sans doute fait qu’accentuer cette tendance lourde dans notre société : pourquoi courir pour gagner sa vie si c’est pour être en déficit chronique de bonheur et casser sa pipe un gros paquet d’années trop tôt ? Libre évidemment à ceux qui courent encore de critiquer pareille philosophie… Tant qu’ils ont la santé…

Shakespeare est-il aussi vital qu’une variété de légumes ?

Lecture de Station Eleven d’Emily St. John Mandel

Cette analyse se propose de parcourir une nouvelle œuvre de fiction dans le but d’éclairer quelques grands enjeux de notre époque : engagements écologiques, perspectives d’effondrement, idéaux de transitions à opérer. Station Eleven, d’Emily St. John Mandel, met en scène une troupe d’artistes itinérante dans un monde effondré. On y saisit l’occasion de s’interroger sur la place et l’importance de la culture et de l’art dans nos sociétés et dans nos vies…

Par Guillaume Lohest

Introduction

Pourrions-nous faire sans art et sans culture, en ces temps de Covid-19 où les voilà bien malmenés ? Comment expliquer que nous puissions, à la fois, les ressentir comme inutiles et indispensables ? Une célèbre citation, attribuée à Winston Churchill, a beaucoup tourné sur les réseaux sociaux. Alors que la Seconde Guerre mondiale faisait rage, le Parlement anglais aurait proposé de couper dans les subventions aux arts et à la culture pour les reverser à l’effort de guerre. Churchill aurait alors répondu (1) : “Mais alors, pourquoi nous battons-nous ?

Place de la culture

Quand on réfléchit à un autre monde, moins industriel et moins dépendant des énergies fossiles, plus respectueux de la nature, les premières images qui viennent à l’esprit concernent souvent l’habitat et l’alimentation. Les romans et les films post-apocalyptiques ont le don d’enflammer notre imagination pour les aspects matériels d’une vie qui aurait résisté à des effondrements. Même chose pour les livres sur la transition et les initiatives concrètes : l’alimentaire – potagers collectifs, AMAP, coopératives, circuits courts, etc. – tient le haut du pavé, et de loin !

En pleine pandémie de Covid-19, le monde de la culture a souffert. Dans l’impossibilité d’exercer leur métier, les artistes – mais aussi, plus généralement, les travailleurs socio-culturels – ont pris la parole pour faire entendre leurs difficultés et leurs inquiétudes, mais aussi la valeur de leur travail, leur rôle essentiel dans la société.

Quand l’effondrement de notre civilisation industrielle mondialisée m’apparaît comme une évidence, en tant que travailleur “socio-culturel”, je vous avoue que je me demande parfois à quoi je pourrais bien être utile dans une nouvelle société low-tech. La mini-série “Effondrement”, diffusée sur Canal+ l’an dernier, condensait ce questionnement dans la réplique d’un personnage, habitant un écoquartier autonome et organisé. Voyant arriver un groupe de citadins aux professions intellectuelles, artistiques, commerciales, il dit à ses amis qu’ils ne serviront à rien car ils n’ont pas de compétences utiles. Et en effet : tant de railleries sont possibles envers les artistes, les intellectuels, les écrivains… C’était déjà le thème du célèbre Albatros de Baudelaire : les “hommes d’équipage” d’un navire se livrent à des jeux cruels avec un albatros maladroit et incapable de “marcher”, symbolisant le poète inapte aux tâches plus terre-à-terre, utiles des hommes.

Jouer Shakespeare dans un monde dévasté

Le roman Station Eleven d’Emily St John Mandel s’intéresse à cela notamment : à la vie d’une bande d’“albatros” – comédien.ne.s et musicien.ne.s – dans un monde dévasté par une pandémie foudroyante. Vingt ans après la mort de 99% de l’humanité, une petite troupe appelée la “Symphonie” parcourt les rives du lac Michigan et joue des pièces de théâtre ainsi que de la musique orchestrale. Leurs conditions de vie sont compliquées. “La civilisation, en l’An vingt, était un archipel de petites localités. Ces colonies avaient combattu les bêtes sauvages, enterré leurs voisins, vécu, péri et souffert ensemble pendant les années sanglantes qui avaient suivi le cataclysme, avaient survécu dans des conditions épouvantables, et ce seulement en se serrant les coudes dans les périodes d’accalmie : autant dire qu’elles ne se mettaient pas en quatre pour accueillir les étrangers (2).

Néanmoins, la plupart du temps, la “Symphonie” est bien reçue et se concentre sur un certain répertoire. “Les premières années, il leur était arrivé de jouer davantage de pièces contemporaines, mais le plus étonnant, ce qu’aucun d’entre eux n’aurait imaginé, c’était que le public semblait préférer Shakespeare aux autres œuvres de leur répertoire. “Les gens veulent ce qu’il y avait de meilleur au monde”, disait Dieter, qui avait lui-même du mal à vivre dans le présent.

Avant, pendant et après

Ce roman jongle avec trois moments distincts : l’avant-catastrophe, le moment de la catastrophe, et vingt ans plus tard. Les personnages font le lien entre les époques. Tout commence sur scène, avec la mort d’un certain Arthur Leander, une star de cinéma, en pleine représentation du Roi Lear de Shakespeare. Cet événement a lieu juste au déclenchement de la pandémie de “grippe de Géorgie”, un virus foudroyant très contagieux qui tue en quelques jours à peine. Est-ce une manière de rappeler, comme fil rouge du roman, que les œuvres d’art survivent aux humains qui les créent et les interprètent sans cesse ?

Toujours est-il que ce contraste entre les époques fait naître de multiples réflexions-choc sur ce qui dure et ce qui ne dure pas, sur ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas. Ainsi, une longue liste énumère une série d’habitudes et de bienfaits que nous pensons acquis, normaux, alors qu’ils sont en réalité des bienfaits extraordinaires. “Liste non exhaustive : Plus de plongeons dans des piscines d’eau chlorée éclairées en vert par en dessous. (…)

Plus d’écrans qui brillent dans la semi-obscurité lorsque des spectateurs lèvent leurs portables au-dessus de la foule pour photographier des groupes en concert. Plus de scènes éclairées par des halogènes couleur bonbon, plus d’électro, de punk, de guitares électriques. Plus de produits pharmaceutiques. Plus aucune garantie de survivre à une égratignure à la main, à une morsure de chien, à une coupure qu’on s’est faite au doigt en éminçant des légumes pour le dîner. Plus de transports aériens. Plus de villes entrevues du ciel à travers les hublots, (…) Plus de pays, les frontières n’étant pas gardées…. Plus d’internet. Plus de réseaux sociaux, plus moyen de faire défiler sur l’écran les litanies de rêves, d’espoirs fiévreux, des photos de déjeuners, des appels à l’aide, des expressions de satisfaction, des mises à jour sur le statut des relations amoureuses grâce à des icônes en forme de cœur – brisé ou intact -, des projets de rendez-vous, des supplications, des plaintes, des désirs, des photos de bébés déguisés en ours ou en poivrons pour Halloween. Plus moyen de lire ni de commenter les récits de la vie d’autrui et de se sentir ainsi un peu moins seul chez soi. Plus d’avatars.

Une vie de somnambules ?

Bien au-delà de cette comparaison globale entre la civilisation et un monde “effondré”, Station Eleven explore l’intimité du vécu et la façon dont les personnages tentent de donner du sens à leur vie. Cette question se pose évidemment autant avant la catastrophe qu’après ! Ainsi un certain Clark en vient-il à s’interroger sur le fait que bien des gens vivent en “somnambules”, que “l’âge adulte est peuplé de fantômes”. “Clark avait bel et bien été un somnambule, menant sa vie routinière dans un demi-sommeil depuis déjà un moment, depuis des années. Il n’était pas spécifiquement malheureux, mais quand avait-il éprouvé pour la dernière fois un réel plaisir dans son travail ? Quand avait-il été pour la dernière fois sincèrement ému par quelque chose ? Depuis quand n’avait-il pas ressenti d’admiration, d’inspiration ?

Il n’est pas anodin que ce soit ce personnage, Clark, qui crée un “musée de la civilisation” installé dans un ancien aéroport, dans le monde effondré vingt ans plus tard. Après coup, après la pandémie, il prend conscience que la civilisation dans laquelle tant de gens vivaient en somnambules était aussi pleine de splendeurs. Il se retrouve à expliquer à des enfants comment décollaient les avions et les fusées.

Ce roman ne propose pas d’argumentaire. Il ne dresse pas le procès de notre monde industriel au nom d’une idéologie ou d’une écologie revendiquée. C’est ce qui le rend encore plus beau et digne d’intérêt : nous sommes laissés en tant que lecteurs à nos spéculations sur le monde réel, sur les crises écologiques, sanitaires, économiques. Pas d’argumentaire donc, mais le déroulement de plusieurs histoires à des années d’intervalle. L’intrigue, qui ne sera pas dévoilée, est passionnante elle aussi. On est captivé par le passé d’acteur hollywoodien à succès d’Arthur, avant son décès sur scène dans Le roi Lear. On découvre, morceau par morceau, ce qui le relie à Kirsten, personnage central de l’intrigue du monde d’après, comédienne de la “Symphonie”. Enfin, on est plongés au cœur du moment d’effondrement avec Jeevan, un ancien paparazzi reconverti en infirmier urgentiste.

Qu’est-ce que l’essentiel ?

Quand ce qui nous semble normal s’effondre, nous sommes face à l’interrogation ultime. Dans une certaine mesure, la pandémie de Covid-19 nous a brutalement incités à y réfléchir. Les personnes engagées dans ce qu’on appelle la “collapsologie” – l’étude des effondrements -, quelles que soient les critiques qu’on puisse formuler à l’égard de leurs points de vue, aboutissent souvent à cette question du sens. Sans leçon morale, Station Eleven explore ce questionnement sur ce qui donne du sens à nos vies.

Le roman y répond-il ? Pas directement. Il raconte, il montre, il décrit. Deux éléments essentiels se détachent de l’entrelacs des histoires racontées : les autres et l’art. Ce n’est pas simple de vivre avec “les autres”, si proches soient-ils. Ainsi est-il dit à propos de la cohabitation dans la “Symphonie” : “tous ces gens, avec leur collection de petites jalousies, de névroses, de syndromes post-traumatiques non diagnostiqués et de rancœurs brûlantes, vivaient ensemble, voyageaient ensemble, répétaient ensemble, jouaient ensemble trois cent soixante-cinq jours par an, compagnie permanente, en tournée permanente.” Mais, malgré ces difficultés parfois insurmontables, ce collectif d’artistes ambulants tient le coup parce que les êtres humains ont besoin de liens. “La Symphonie était insupportable, l’enfer c’était les autres (3), ou les autres flûtes, ou celui qui avait fini la colophane (4), ou celui qui ratait le plus de répétitions, mais il n’en restait pas moins que la Symphonie était leur seul foyer.” Le roman livre d’ailleurs aussi la réflexion contraire : “L’enfer, c’est l’absence de ceux qu’on voudrait tant avoir auprès de soi.” On peut sourire : présence des autres ou absence des autres, serions-nous condamnés à un enfer ? Pas de réponse directe….

Les liens, le sens et la beauté : aussi vitaux que les calories

… mais indirectement, l’histoire semble montrer que ce qui est insupportable, c’est l’absence de sens et, aussi, l’absence de beauté. Or c’est sans doute à cela que contribuent la culture et l’art : à donner du sens et de la beauté. On serait bien prétentieux d’essayer de répondre à cette question que personne n’a définitivement résolue : à quoi sert l’art ? Le théâtre, la peinture, la poésie, le cinéma, etc. ? Ou plutôt, puisqu’en termes utilitaires l’art ne sert précisément à rien, pourquoi l’humanité crée-t-elle des choses belles et inutiles ? Pourquoi l’humanité a-t-elle besoin de l’inutile pour vivre ? Peut-être, là encore, pour faire du lien. Entre les époques, entre les gens, entre les questions sans réponse, entre des connaissances apparemment isolées les unes des autres, entre ce qui disparaît et ce qui naît, entre les générations…

Ce qui a été perdu lors du cataclysme : presque tout, presque tous. Mais il reste encore tant de beauté : le crépuscule dans ce monde transformé, une représentation du Songe d’une nuit d’été sur un parking. […] Parce que survivre ne suffit pas.” Sur la caravane de tête de la “Symphonie” mais aussi tatouée sur le bras gauche de Kirsten, cette citation issue de l’univers de Star Trek (5) : “Parce que survivre ne suffit pas.” Cela a beau être une évidence, cette phrase fait jaillir une multitude de liens avec d’autres œuvres, avec d’autres vécus. Par exemple cette bande de jeunes amis, en Syrie, qui au cœur de la répression armée et des bombardements quotidiens par le régime de Bachar Al-Assad, ont consacré leur énergie à créer une bibliothèque pour donner sens à leur existence (6). Par exemple, cette réplique du chanteur et poète Leonard Cohen à qui un journaliste demandait ce qu’était, pour lui, le succès : “le succès, c’est de survivre”, répondit-il avec un sourire un peu triste. Comme si, au fond, il n’y avait pas de distinction si nette que cela entre la survie et la vie tout court. L’art et la création sont, déjà, du domaine de la survie. Comment expliquer, sinon, les innombrables témoignages relatant la vie artistique dans les camps de concentration, dans les prisons, dans les goulags, ces œuvres nées de femmes et d’hommes ayant le ventre vide ? Les pragmatiques peuvent ricaner, on dirait bien que l’humanité a autant besoin de sens et de beauté que de calories alimentaires. Les aubergines ‘Violette de Florence’, les tomates ‘Cœur de bœuf’ et la poésie n’ont rien de contradictoire !

Notes :

(1) Il semble cependant qu’il s’agisse d’une attribution erronée.

(2) Sauf mention contraire, toutes les citations sont issues du livre Station Eleven d’Emily St. John Mandel, éditions Payot & Rivages, 2016 (édition originale en anglais, 2013), traduit de l’anglais (Canada) par Gérard de Chergé.

(3) Allusion à la célèbre phrase issue de la pièce Huis clos, de Jean-Paul Sartre : “L’enfer, c’est les autres”.

(4) La colophane, résidu solide issu de la distillation de térébenthine – qui vient des arbres résineux -, est utilisée par les musiciens pour donner de l’aspérité au crin des archets d’instruments à cordes frottées – violons, violoncelle, contrebasse.

(5) Créée dans les années soixante, bien longtemps avant Star Wars, Star Trek est une vaste fresque, d’abord télévisuelle, de la conquête spatiale, une Pax americana à l’échelle cosmique consécutive à une période post-apocalyptique…

(6) Voir le magnifique documentaire “Daraya, la bibliothèque sous les bombes”, de Delphine Minoui et Bruno Joucla (France, 2018), ainsi que le livre de Delphine Minoui, Les passeurs de livres de Daraya, Points, 2018.

Pollution lumineuse, un fléau dans l’ombre

Alors que diverses activités humaines préjudiciables pour l’environnement et la biodiversité sont largement médiatisées, les impacts – pourtant désastreux ! – engendrés par la pollution lumineuse sont trop souvent passés sous silence. La “fée électricité” n’a pas apporté que des bienfaits, loin de là, elle est aussi responsable de véritables gouffres économiques et financiers. Et la mauvaise éducation de l’humain “qui se croit tout seul sur terre” est cause de bien des dérèglements encore trop insoupçonnés…

Par Morgane Peyrot

Introduction

Parmi les nombreux dangers qui pèsent sur la planète, les répercussions écologiques du réchauffement climatique, de l’agriculture intensive et de l’usage des pesticides, ou encore les invasions biologiques d’espèces exotiques envahissantes, sont régulièrement – et à juste titre – pointés du doigt. Nonobstant les effets d’une menace insidieuse et de plus en plus grandissante : la pollution lumineuse. Inhérent à l’augmentation de la période d’activité des sociétés humaines et largement répandu à travers le globe, l’éclairage artificiel des lieux et des monuments publics, des autoroutes et même des enseignes publicitaires, apparaît dans nos pays industrialisés comme un phénomène quotidien relativement banal.

Si l’existence de ces sources lumineuses procure parfois une sensation de confort et de sécurité, leurs nombreux effets délétères, immédiats ou à long terme, sont souvent méconnus du grand public. Outre l’entrave à l’observation du ciel, dénoncée massivement par les astronomes auprès des pouvoirs publics depuis les années septante, l’éclairage artificiel, devenu excessif, a de sérieux impacts sur la faune et flore, les dépenses économiques et énergétiques, ainsi que la santé humaine. Une réalité d’autant plus inquiétante que le nombre de points lumineux augmente d’environ 2% par an, à l’échelle mondiale, et de 10% par an, en Europe (1).

Un désastre pour la biodiversité

L’éclairage artificiel, envahissant et abusif, a des conséquences sans précédent sur la faune et la flore. Si, en tant qu’êtres humains, nous avons une activité diurne, notre “modèle” ne s’applique pas pour autant à la majorité des êtres vivants auxquels nous l’imposons. Concernant les animaux, d’après Romain Sordello, ingénieur expert en biodiversité “une étude parue en 2010 indiquait que 30% des mammifères et plus de 60% des invertébrés sont partiellement ou essentiellement nocturnes“. Quant aux végétaux, dont la condition impose l’immobilité, impossible de s’y soustraire. Ainsi paient-ils pour notre confort le prix d’un lourd tribut… Plantes et insectes, reptiles, amphibiens, oiseaux, chauves-souris ou autres mammifères et poissons jusqu’au plancton, aucun d’entre eux n’est épargné ! Interférant avec le cycle naturel du jour et de la nuit, l’éclairage artificiel dérègle l’horloge interne et altère ainsi de nombreuses fonctions biologiques essentielles telles que la croissance, la reproduction ou la régulation hormonale. Les activités saisonnières telles que la migration des oiseaux en sont complètement perturbées. De même que la floraison ou la sénescence – vieillissement et chute – des feuilles, mécanisme naturel qui intervient chez de nombreuses plantes pour résister aux rigueurs de l’hiver. L’illustration édifiante d’une étude publiée par la British Ecological Society, prouve à quel point la pollution lumineuse peut affecter le cycle des arbres.

En outre, la formation de halos lumineux au-dessus des zones urbaines crée de véritables barrières ou pièges écologiques : les espèces naturellement repoussées par la lumière -phototaxie négative – comme certaines chauves-souris, ne peuvent plus rejoindre leur habitat, tandis que les espèces attirées par la lumière – phototaxie positive – modifient leur comportement et connaissent souvent une issue fatale. Les insectes en sont particulièrement victimes : papillons, mouches, moustiques et coléoptères, peuvent être attirés par une source lumineuse jusqu’à sept cents mètres de distance. En période estivale, ils meurent chaque nuit par centaines, en tournant autour des lampes, à force d’épuisement, de brûlures occasionnées par la chaleur ou encore par prédation. Après les insecticides, l’éclairage artificiel serait la principale cause de mortalité chez les insectes, encore dénoncée pas plus tard qu’en janvier par une étude publiée dans la revue Biological Conservation. Les ravages de l’attraction lumineuse touchent aussi sévèrement les oiseaux, dont le taux de mortalité par collision – avec les phares des véhicules ou bâtiments éclairés – augmente drastiquement, surtout en période de migration. De plus, la plupart des animaux se repèrent la nuit grâce aux étoiles, malheureusement dissimulées par la lumière artificielle, ce qui altère considérablement leurs facultés d’orientation. Par exemple, les jeunes tortues marines qui, après l’éclosion, attendent l’horizon nocturne pour gagner le grand large, ne trouvent pas leur chemin et meurent le lendemain sur la plage, assaillies par les prédateurs ou déshydratées par la chaleur. Les rapports proies-prédateurs sont quasiment toujours concernés, conduisant à une réduction des effectifs de population plus brutale et rapide que prévu. Au demeurant insignifiant, l’éclairage artificiel est un fléau pour la biodiversité qui signe, chaque nuit, le bilan d’une véritable hécatombe.

Risques sanitaires, pour l’être humain également

Nos congénères non humains ne sont pas seuls à subir les conséquences de la pollution lumineuse qui constitue un réel problème de santé publique. Elle s’observe en particulier dans nos maisons, par l’exposition croissante et prolongée à la lumière artificielle des LED, ordinateurs, portables et écrans en tous genres, qui émettent de la lumière bleue, des longueurs d’ondes comprises entre 380 et 500 nm. Interprétée par notre cerveau comme la lumière du jour, celle-ci dérègle nos rythmes circadiens et détériore la qualité de notre sommeil, en inhibant la production d’une hormone importante liée à l’endormissement : la mélatonine. Or un sommeil manquant ou défaillant favorise l’apparition de maladies cardiovasculaires, psychiques – la dépression – ou chroniques, comme le diabète et l’obésité. Les LED sont, entre autres, reconnus pour provoquer ou aggraver les problèmes de vue. Dès 2010, l’ANSES alerta sur la lumière bleue des LED qui affecte la rétine des plus jeunes, dans un rapport auquel fait suite un dossier de presse éloquent de 2019 (2). Enfin en 2018, une étude européenne, menée par le Barcelona Institute for Global Health (3), établit un lien entre l’exposition nocturne à la lumière bleue et un risque accru de cancer du sein et de la prostate.

Un gouffre énergétique et financier

L’éclairage artificiel ne cesse d’augmenter, impliquant des dépenses excessives et, de surcroît, un bilan énergétique catastrophique pour la planète. En France, par exemple, le nombre de points lumineux est passé de 7,2 millions, en 1990, à 9,5 millions, en 2015, et serait aujourd’hui de 11 millions. D’après l’ADEME, l’éclairage public correspond à 41% de la consommation et 37% de la facture d’électricité des communes, soit une bonne partie de leur budget énergie, et génèrerait près de 670.000 tonnes de CO2 par an (4). Tout cela sans compter l’approvisionnement, les équipements et le transport des systèmes d’éclairage, qui entraînent également des émissions de gaz à effet de serre, et ont un coût financier. De plus l’électricité, principalement produite à partir de sources nucléaire – uranium – et d’énergies fossiles, comme le gaz ou le charbon, participe à l’épuisement de ces ressources naturelles qui ne se trouvent pas en quantité illimitée dans le sol. Cette tendance à augmenter sans cesse l’éclairage artificiel relève de l’entêtement, lorsqu’on sait que plus de la moitié du parc d’éclairage public n’est plus aux normes – y subsistent, par exemple, des lampes à vapeur de mercure – et surconsomme de l’énergie. Alors même que les connaissances ont aujourd’hui évoluées en matière d’installations et qu’un investissement dans la rénovation serait plus profitable. Selon l’UNEP (United Nations Environment Program), le seul passage aux nouvelles technologies de l’éclairage permettrait d’économiser, à l’échelle mondiale, cent quarante milliards de dollars et de réduire les émissions de CO2 de 580 millions de tonnes par an (5) – encore faut-il évidemment que ces “nouvelles technologies” ne résident pas uniquement dans l’installation déraisonnée de LED, bien moins vertes qu’il n’y paraît pour la biodiversité… Un gaspillage accru, auquel s’ajoutent une puissance d’éclairage et un nombre de lampadaires trop élevés par rapport aux besoins, ou encore l’éclairage de zones très peu – voire pas du tout – fréquentées la nuit. De nombreux progrès restent donc à faire pour réduire les impacts de la pollution lumineuse…

Si la pollution lumineuse occasionne de sérieux dégâts, elle pourrait malgré tout être facilement limitée, ne serait-ce qu’en pratiquant l’extinction de l’éclairage public. Une mesure évidente et relativement simple à mettre en place, qui semble pourtant avoir du mal à être appliquée, notamment par crainte d’insécurité. En effet, en France, le décret du 30 janvier 2012 a imposé l’extinction des publicités et enseignes lumineuses de 1 heure à 6 heures du matin, suivi par l’arrêté du 25 janvier 2013, relatif à l’extinction de l’éclairage nocturne des bâtiments non résidentiels. Cependant, aucune loi n’a jamais étendu ces prescriptions aux parcs d’éclairages publics des communes dont les efforts, bien que louables, apparaissent encore insuffisants…

Réduire la voilure

Le dispositif de prise en compte et de réduction de la pollution lumineuse s’améliore quelque peu, avec l’arrêté du 27 décembre 2018 qui impose des prescriptions techniques pour les paramètres d’éclairage. Ce dernier prévoit notamment l’interdiction de l’éclairage en direction du ciel et des seuils de températures de couleurs à respecter, la nuisance d’une source lumineuse étant plus ou moins aggravée selon sa teinte – par exemple, la lumière bleue des LED. Pour la biodiversité, l’instauration d’une “trame noire” émerge, depuis quelques années, à l’échelle du territoire. Ce nouvel outil, proposé par le Ministère de la transition écologique et solidaire, est voué à limiter la dégradation et la fragmentation des habitats en assurant la continuité écologique des milieux, à l’instar de la trame verte et bleue.

En Belgique, aucun décret relatif à la pollution lumineuse n’a jamais vu le jour. Cependant, en mai 2019, l’ASCEN (Association pour la Sauvegarde du Ciel et de l’Environnement Nocturnes) et l’Observatoire Centre Ardenne ont signé une première charte contre la pollution lumineuse. La ville de Wavre a également mis en place un système d’éclairage intelligent basé sur des détecteurs de mouvement qui restreignent ainsi son usage aux besoins réels. D’autres initiatives fleurissent, de part et d’autre, mais il nous faudra encore dépasser une entrave psychologique de taille avant d’espérer que l’Europe rende à la nuit l’obscurité : la peur du noir ! Une peur primitive qui trouve son origine dans la crainte d’attaques de bêtes sauvages… Dans les temps modernes, il s’agit surtout d’une crainte relative à la hausse des accidents et de la criminalité. Plusieurs études prouvent pourtant que le nombre d’accidents est réduit dans un environnement moins éclairé, notamment sur les routes, les conducteurs étant plus attentifs dans ces conditions. Concernant la criminalité et la délinquance, l’éclairage des lieux publics ne prévient pas mais favorise au contraire les rassemblements à vocation agressive. Enfin, plus de 80% des vols et agressions ont finalement lieu… en plein jour (6) ! Plusieurs contrevérités ont, malgré tout, la peau dure…

Une lutte citoyenne, une de plus…

En attendant une possible évolution de la législation, chacun peut agir pour endiguer – ou, du moins, ne pas aggraver – les conséquences multiples de la pollution lumineuse, en évitant le plus possible d’y prendre part. Veillez, par exemple, à limiter l’installation d’éclairages extérieurs et préférez, si possible, installer des détecteurs de présence afin de vous assurer que vos éclairages ne fonctionnent qu’en temps voulu. Dans le cas contraire, pensez évidemment à éteindre toutes les lumières si elles sont inutiles, de la même manière que vous le feriez dans votre maison. Tentez de vous diriger vers des ampoules moins puissantes et moins nocives pour la faune – ampoule à sodium basse pression, par exemple – en évitant, à tout prix, la lumière bleue des LED ou en choisissant des LED ambrées – moins courantes mais tout de même accessibles dans le commerce. Malgré leur côté agréable et festif, limitez aussi l’usage des décorations de Noël ! ?’hésitez pas, enfin, à vous rapprocher des associations nationales de protection du ciel : ANPCEN – www.anpcen.fr – en France ou ASCEN – www.ascen.be – en Belgique. Informez-vous lors de leurs évènements et prenez part à leurs actions. Alertez également vos proches et vos voisins sur cette problématique : une prise de conscience collective sera le meilleur moyen d’agir !

Notes :

(1) D’après les données du site NuitFrancewww.nuitfrance.fr -, plateforme d’information sur le thème de la nuit, développée par l’ingénieur expert en biodiversité Romain Sordello

(2) Effets sur la santé humaine et sur l’environnement des systèmes utilisant des LED, ANSES, dossier de presse du 14 mai 2019

(3) Evaluating the Association between Artificial Light-at-Night Exposure and Breast and Prostate Cancer Risk in Spain (MCC-Spain Study), Environemental Health Perspectives, vol.126, No. 4, Avril 2018

(4) Source : ministère de la transition écologique et solidaire

(5) Source : AFE (Agence Française de l’Eclairage)

(6) Selon les chiffres disponibles de l’Observatoire national de la délinquance et des ripostes pénales (ONDRP)

Survivre & Vivre : un seul et même élan

Lecture de Dans la forêt de Jean Hegland (1)

Si le monde était clair, l’art ne serait pas”, a écrit Albert Camus. Cette analyse se propose donc de parcourir une œuvre de fiction dans le but d’éclairer un enjeu important de notre époque. En ne dévoilant rien d’essentiel à l’intrigue mais en faisant simplement résonner des questionnements, en partageant des éblouissements…

Par Guillaume Lohest

Introduction

La pandémie de Covid-19, dont personne ne sait encore comment le monde s’en relèvera, n’avait pas démarré quand l’idée m’est venue d’évoquer et de discuter ce roman incontournable car sublime. La coïncidence est troublante. Le désarroi que nous traversons, cette incertitude totale sur la forme que prendra l’avenir ne rend que plus nécessaire le fait de se confronter à des histoires qui s’inscrivent dans l’éventualité d’un effondrement de la civilisation.

Une histoire intime

Le monde francophone n’a découvert ce roman qu’en 2017 mais il a été publié, pour la première fois, en 1996 dans une petite maison d’édition féministe américaine, après avoir été refusé… vingt-cinq fois ! Il raconte l’histoire de deux sœurs, dix-sept et dix-huit ans, Nell et Eva, qui affrontent seules l’existence dans leur maison familiale isolée au milieu de la forêt, dans la région de San Francisco, en Californie. Totalement seules : pour des raisons qui demeurent assez obscures, la civilisation s’est totalement effondrée. Il n’y a plus d’électricité, plus de services publics, la débrouille règne en maître. La très grande originalité de ce roman est que, contrairement à la plupart des fictions du genre, l’action n’est pas occupée par des conflits sociaux autour d’un modèle de société post-apocalyptique. Le sujet du livre n’est pas la question du pouvoir et de l’organisation sociale mais le rapport intime de deux jeunes femmes au sens de leur existence, à leurs conditions de survie, au deuil de leurs anciens rêves, et au lien qui les unit.

Le début d’un roman s’apparente souvent à un vase vide ; on ne sait pas encore de quoi il sera rempli mais on nous livre, en creux, l’espace à combler, les questions à traverser. “C’est étrange, d’écrire ces premiers mots, comme si je me penchais par-dessus le silence moisi d’un puits, et que je voyais mon visage apparaître à la surface de l’eau. (…) Et je dois avouer que ce cahier, avec ces pages blanches pareilles à une immense étendue vierge, m’apparaît presque plus comme une menace que comme un cadeau – car que pourrais-je y relater dont le souvenir ne sera pas douloureux ?

Nell aime les livres. Pour Noël, sa sœur lui a offert un cahier vierge qu’elle a retrouvé derrière une armoire. Eva, elle, aime la danse. Elle a reçu en cadeau ses propres chaussons, patiemment rapiécés. Nell commence à écrire : “Cette année, Noël n’est rien de plus qu’un carré blanc sur un calendrier presque arrivé à la fin, une tasse de thé en plus, quelques instants d’éclairage à la bougie, et, pour chacune de nous, un unique cadeau.

Ce qui nous manque, ce que nous sommes

Ce premier Noël, que les deux sœurs affrontent seules, condense tout ce qui leur manque de leur ancienne vie disparue : les cadeaux, les relations sociales, la présence des proches, la nourriture, la culture, le sens qu’on donne aux jours qui passent. En écrivant, Nell se souvient des Noëls passés, lorsque ses parents étaient encore en vie et que l’électricité fonctionnait parfaitement : “Joyeux Noël semi-païen, légèrement littéraire et très commercial, annonçait toujours notre père” Pourquoi fête-t-on Noël ? a même demandé la jeune fille à son père une année, précisant que la famille n’était pas vraiment chrétienne. “Un peu qu’on ne l’est pas. (…) Nous ne sommes pas chrétiens, nous sommes capitalistes. Tout le monde dans ce pays de branleurs est capitaliste, que les gens le veuillent ou non. Tout le monde fait partie des consommateurs les plus voraces qui soient, avec un taux d’utilisation des ressources vingt fois supérieur à celui de n’importe qui d’autre sur cette pauvre terre.

Et nous ? En lisant ce paragraphe, on ne peut s’empêcher de réfléchir en écho à nos propres attitudes. Le fait de mettre en opposition une identité religieuse avec notre condition de consommateurs voraces invite le lecteur à s’interroger sur lui-même, sur sa participation plus ou moins consciente à une religion de la consommation, à peine adoucie par quelques achats alternatifs ou labels éthiques. Mais un roman ne juge pas ; il raconte et décrit. Car bien plus loin, ce rapport à la consommation apparaît sous un tout autre angle, un jour où Nell n’en peut plus d’être sans cesse préoccupée par la survie : “Je rêve d’enfourner des sachets entiers de raisins secs, de brûler douze bougies à la fois. Je rêve de me laisser aller, d’oublier, de ne me préoccuper de rien. Je veux vivre avec abandon, avec la grâce insouciante du consommateur au lieu de m’accrocher comme une vieille paysanne qui se tracasse pour des miettes.

Rien n’est facile

La grâce insouciante du consommateur : aurait-on idée de parler comme ça ? Non, bien sûr. Parce que nous sommes nombreux à être aujourd’hui tellement immergés dans cette insouciance que nous ne percevons même plus la dureté d’une vie sans supermarchés et sans chaînes d’approvisionnement. Les idéaux de transition et de décroissance, indispensables pour mobiliser d’autres imaginaires, sont souvent présentés comme des perspectives bucoliques, douces et harmonieuses de retour à la nature et aux choses simples. Méfions-nous de cette idéalisation de la vie paysanne ou de l’autosubsistance car c’est une vie très rude. L’écrivain Jean Giono en fit un petit récit tendrement sarcastique (2), à l’époque où les rêves de chèvres et de Larzac fleurissaient. Il recevait beaucoup de lettres de citadins lui confiant leur envie de devenir bergers. “Ils voient généralement le berger comme un personnage de L’Astrée ou des Lettres de mon moulin, dont tout le travail consiste en promenades, en haltes sous les ombrages, en contemplation du vaste ciel étoilé, une sorte de beau ténébreux dont on justifie la déambulation romanesque avec quelques quadrupèdes herbivores et lainiers qui le précèdent gentiment sur les sentiers d’un monde virgilien.” S’ensuit, sous la plume de Giono, une anecdote délicieuse où il raconte sa propre expérience de quelques jours avec un petit troupeau de moutons. Sa conclusion est sans appel : “Il s’agit bien d’un métier, et qui n’est pas à la portée de tout le monde.” Les gens imaginent qu’ils peuvent quitter leur emploi de bureau ou de fonctionnaire pour aller “garder les moutons dans les collines de Provence, parmi le thym et la sarriette. Les moutons ne mangent pas de ce thym-là. Rien n’est facile.

Revenons à notre roman Dans la forêt. La question de la survie alimentaire est évidemment un fil rouge du récit. À leurs débuts, les deux sœurs ne s’en font pas, elles pensent avoir assez de vivres. “Les étagères du garde-manger regorgent encore des provisions que nous avons achetées lors de notre dernière expédition en ville et des bocaux d’un litre de tomates, de betteraves, de haricots verts, de compotes de pomme (…)” Mais cela ne peut durer que quelques semaines, au mieux quelques mois. Assez vite, elles se retrouvent au centre d’une petite production d’autosubsistance, familière aux lecteurs de Valériane : potager, verger, petits animaux. Des après-midis entiers sont consacrés à la mise en bocaux stérilisés des tomates et autres fruits de conservation. Au passage, Nell bénit la sagesse de son père qui conservait les semences. Mais vraiment, rien n’est facile : “déjà l’hybridation va de travers. Nous avons des plants qui produisent des courgettes rondes et d’autres d’étranges courges vertes. Aucune des graines de choux, d’aubergine ou de radis n’a germé et certains pieds de tomates qui devaient d’après moi donner abondamment car leurs feuilles s’étaient développées avec vigueur n’ont pas une seule fleur.” Jardiniers, je devine votre sourire. Mais ne condamnez pas ces deux sœurs car elles vont se montrer très vaillantes.

Culture et nature : par-delà l’opposition

Produire de la nourriture n’est pas leur unique préoccupation. Eva danse quotidiennement. Sans électricité, donc sans musique, au seul battement du métronome. Elle rêve de retrouver un vieux bidon d’essence égaré quelque part, pour alimenter le générateur et profiter de quelques heures de musique. Ce rêve, dit-elle, lui suffit pour continuer à danser. Nell, quant à elle, se nourrit aussi de savoir. Elle lit l’encyclopédie, méthodiquement, article par article, espérant que cela entretienne ses connaissances pour les futures études dont elle ne parvient pas à faire le deuil.

Mais culture et nature ne sont pas deux univers séparés. Je n’en dirai pas trop, bien sûr, car vous devez lire ce roman en en conservant toutes les surprises principales. Alors restons dans le domaine alimentaire. Vient un moment où, pour manger, il devient nécessaire de se tourner vers les plantes sauvages… Nell prend alors conscience de son ignorance savante. “J’ai étudié la botanique. Je m’y entends en morphologie et physiologie végétales. Je sais comment les plantes poussent et se reproduisent. Je sais identifier une cellule végétale au microscope, dresser la liste des réactions chimiques qui provoquent la photosynthèse. Mais j’ignore le nom des fleurs que nous avons déposées sur la tombe de notre père. J’ignore le nom des mauvaises herbes que nous arrachons du potager ou même quel type de feuilles nous utilisons en guise de papier toilette.” Elle se met donc en quête d’un ouvrage qui pourrait l’aider. “J’ai trouvé Les Plantes indigènes de la Californie du Nord sur une étagère du haut entre Madame Bovary et un ouvrage sur la Guerre d’Espagne.” Cette petite phrase dit tout, elle réconcilie, sur une étagère de bibliothèque, nature et culture, vie et survie, rêve et réalité, guerre et paix. Elle rappelle, en écho, une autre formidable réplique de leur père, sorte de condensé de ses valeurs éducatives : “Mes filles ont la jouissance de la forêt et de la bibliothèque municipale”.

Mais cela ira bien plus loin. En alimentation, fruits et légumes ne suffisent pas. Nell, qui porte ce souci, se tournera vers des modes de subsistance encore plus spartiates. Leur nourriture proviendra de plus en plus de la forêt, de moins en moins de leur production. Elle se met en tête de réaliser de la farine de gland. Et ça, chers jardiniers, cela m’étonnerait que vous soyez allés jusque-là. “Un gland frais a un goût de cérumen. Il fait se froncer la langue, dessèche la bouche et laisse une amertume qui demeure longtemps après qu’on l’a recraché. J’ai mis plusieurs jours à trouver une façon de sécher, décortiquer, peler, piler, filtrer et cuire les glands. Au début j’écrasais les glands décortiqués avec un marteau puis je me servais du rouleau à pâtisserie en marbre de Mère pour essayer de les moudre sur une pierre plate qu’Eva m’avait aidée à sortir du ruisseau. Mais moudre des glands ne fait que les transformer en une pâte impossible à filtrer car l’eau ne passe pas à travers.

Dans ses tentatives et ses échecs, Nell découvre aussi de la beauté qui ne sort pas des livres. “Mais j’ai appris quelque chose que l’encyclopédie ne sait pas – quand la lune est croissante, on peut l’atteindre et tenir délicatement sa courbe externe dans la paume de la main droite. Quand elle est décroissante, elle remplit la paume de la main gauche.

Vivre un moment de basculement ?

Ce roman vaut la peine d’être lu aussi pour tout ce que je ne dévoile pas : les rebondissements de l’intrigue et de la psychologie, du lien unissant les deux sœurs et du rapport avec le monde extérieur. Il résonne par ailleurs incroyablement avec notre actualité. Voyez plutôt : “Il m’a raconté comment la grippe était survenue et m’a parlé du choc et de la colère et de la terreur des gens quand ils se sont rendu compte qu’il n’y avait personne ni rien pour les soigner. Il m’a décrit la peur de la contagion qui s’était emparée de la ville, comment les gens avaient arrêté de se serrer la main et de partager un repas, comment ils se cachaient chez eux et pourtant mouraient, ils allaient bien, et la semaine d’après, ils étaient morts.

Une histoire reste une histoire. À quoi bon lire alors ? Peut-être pour enrichir nos perceptions, notre mémoire, nos visions du monde. Nous n’apprendrons pas à biner dans un roman mais nous pouvons élargir nos capacités d’appréhender des situations et des émotions que nous ne connaissons pas, ou pas encore. Umberto Eco, peu avant sa mort, dans une lettre de Noël à son petit-fils, l’exhorte à cultiver sa mémoire notamment grâce aux livres : “Viendra le jour où tu seras un vieil homme et tu auras le sentiment d’avoir vécu mille vies. Car tu auras l’impression d’avoir été présent à la Bataille de Waterloo, avoir assisté à l’assassinat de Jules César”. Et il poursuit, impitoyable : “Mais tes amis qui n’auront pas cultivé leur mémoire auront juste vécu une seule vie, la leur, probablement un peu triste et en tout cas, pauvre en grandes émotions fortes.

Ce n’est pas exactement ce genre d’événements que relate Dans la forêt. Quoique. On peut aussi y trouver des résonances avec l’idée que l’histoire est peut-être en train de basculer, pas forcément vers le pire. “En même temps que l’inquiétude et la confusion est apparu un sentiment d’énergie, de libération. Les anciennes règles avaient été temporairement suspendues, et c’était excitant d’imaginer les changements qui naîtraient inévitablement de ce bouleversement, de réfléchir à tout ce qu’on aurait appris – et corrigé – quand les choses repartiraient. Alors même que la vie de tout le monde devenait plus instable, la plupart des gens semblaient portés par un nouvel optimisme, partager la sensation que nous étions en train de connaître le pire, et que bientôt – quand les choses se seraient arrangées -, les problèmes à l’origine de cette pagaille seraient éliminés du système, et l’Amérique et l’avenir se trouveraient en bien meilleure forme qu’ils ne l’avaient jamais été.” Pourquoi pas ? Notre histoire n’est pas celle de Nell et Eva ?

Notes :

(1) Sauf mention contraire, tous les extraits cités sont issus de : Jean Hegland, Dans la forêt, éditions Gallmeister, 2017, traduit de l’anglais (américain) par Josette Chicheportiche (édition originale en anglais, Into the Forest, 1996).

(2) “Rien n’est facile”, dans Jean Giono, Les trois arbres de Palzem, Gallimard, 1984, pp. 106-112.

Les plantes et le virus

En cette période mouvementée, où nous avons perdu nombre de nos repères, il est réconfortant de savoir que les plantes sont là. Cela me fait du bien parce que, malgré le confinement, je trouve la possibilité de descendre en bas de chez moi cueillir quotidiennement quelques brins d’égopode, de jeunes pousses d’ortie, des feuilles d’ail des ours parfumées et de la pimprenelle à saveur de noix fraîche…

Par François Couplan

Introduction
Heureusement, j’ai un peu de verdure, alors qu’en plein Bruxelles, la chose serait plus compliquée, quoique pas impossible. Grâce à ces tendres végétaux, je me nourris simplement, mais de façon agréable : un oignon revenu dans une bonne rasade d’huile d’olive, la verdure hachée, une carotte en rondelles et du fromage fondu ou un œuf dans le mélange : voici mon déjeuner quotidien. Et il me convient.

Un obscurantisme particulièrement agaçant

Certes, ma gourmandise, cultivée depuis l’enfance, m’a incité à déguster les plats les plus copieux et les plus sophistiqués mais je sais me contenter de peu, et qui plus est, je l’apprécie. Je le pratique d’ailleurs régulièrement et ce fait n’est sans doute pas étranger à la santé que j’affiche encore au bout de septante années d’une vie plus que bien remplie. Et je crois que bientôt – non, dès à présent ! – il va falloir s’y mettre : sans vouloir paraître moraliste, car chacun est libre du choix de ses comportements, il me semble que plus nous serons capables de vivre frugalement, mieux chacun s’en portera – la planète aussi, par la même occasion…C’est qu’on ne doit pas confondre quantité et qualité ! Nous nous sommes habitués à la première en négligeant la seconde. Or les plantes sauvages nous l’offrent en abondance. Si j’en aime les saveurs souvent marquées – et je ne suis pas le seul -, j’en ressens aussi tous les bienfaits. Il faut le faire savoir : ces végétaux sont extrêmement riches en micronutriments (1) qui nous font généralement défaut : l’Organisation Mondiale de la Santé alerte depuis longtemps sur le fait que la plupart des humains manquent de vitamine C (2), de fer (3), d’oligo-éléments et d’antioxydants qui ralentissent le vieillissement de l’organisme. La réaction habituelle est de supplémenter l’alimentation par la prise de compléments alimentaires. Cependant, quand on connaît la teneur souvent ahurissante des légumes et des fruits sauvages, on se pose la question : mais pourquoi ne les met-on pas à profit ?

La réponse est étonnante, et je l’expose en détail dans mon dernier livre, Ce que les plantes ont à nous dire. Elle tient, en fait à ce que nous ne mangeons pas des aliments mais des symboles ! En l’occurrence, les plantes sauvages ont été dévalorisées depuis des siècles et, pour cette raison, elles ne font plus partie de la nourriture possible de l’honnête homme. Or, si jusqu’à présent je trouvais simplement bête de passer à côté de produits tellement bons au goût et pour la santé pour des motifs socio-historiques qui n’auraient plus lieu d’être, je dois avouer que, dans les circonstances actuelles, cet obscurantisme m’agace profondément…

Le système immunitaire : notre atout majeur

L’une des grandes absentes des directives que l’on nous assène à longueur de journée est la suivante : faites tout ce que vous pouvez pour améliorer votre immunité naturelle. Certes, on nous recommande fort justement de nous laver les mains et d’éviter tout contact avec les autres mais on oublie, semble-t-il, qu’un organisme doué d’un système immunitaire en bon état résiste mieux à l’agression de virus, même extrêmement contagieux. Il est essentiel de le rappeler. Souvenons-nous que nous sommes en permanence soumis à la présence d’agents infectieux de toutes sortes et que notre corps a, heureusement, les moyens d’affronter efficacement la plupart d’entre eux – la meilleure façon de se soigner ne consiste-t-elle pas à ne pas tomber malade ? Or, à mon avis, la santé ne tient pas qu’au hasard : un organisme à qui l’alimentation apportera tous les éléments dont il a besoin sera très probablement mieux à même de faire face aux agents pathogènes de notre environnement. Y compris le coronavirus SARS-CoV-2, responsable de la pandémie Covid-19 actuelle.

Pourquoi ne le fait-on pas ? Sans doute y a-t-il toutes sortes de raisons, économiques et culturelles qui font préférer le développement d’un vaccin à celui de notre propre système immunitaire. Cela mérite d’être exploré. Peut-être aussi parce que nous sommes dans l’urgence et que l’amélioration de son immunité est un processus relativement long – mais nous devons dès à présent penser au futur tout comme au quotidien. Je soupçonne aussi que notre mentalité belliciste y est pour quelque chose. “Nous sommes en guerre…” et nous vaincrons ce méchant virus ! Il faut savoir d’où provient cette mentalité et quelles en sont les conséquences.

Bon, je ne m’attends pas à ce que nos dirigeants prônent, du jour au lendemain, la consommation régulière de plantes sauvages pour améliorer l’état de santé générale de la population mais je suis persuadé que les personnes sensées qui découvriront les possibilités que nous offrent les végétaux en tireront avantage pour elles-mêmes et pour leurs proches : ce n’est que du bon sens – additionné, il faut l’avouer d’une certaine dose de connaissances précises pour ne pas faire de bêtise et se guérir définitivement de tous ses maux terrestres. Et ça vous étonne ? Dans la situation actuelle, il y a quelque chose qui m’étonne… : c’est que les gens s’en étonnent.

Succomber à un simple rhume…
Certes, depuis quelque temps on se préoccupe d’environnement, on craint que le réchauffement climatique ne bouleverse notre vie, certains pensent que le nucléaire représente un danger majeur et, de plus en plus souvent, on entend parler d’effondrement… Personnellement, j’ai conscience de ces risques depuis de très nombreuses années – oh, plus d’un demi-siècle… Ce sont les plantes qui me l’ont raconté et je vous transmets leurs confidences dans mon nouveau livre – p.136 et suivantes – car le sujet est d’importance. Donc la pandémie qui nous assaille ne m’a pas surpris. Elle est, comme les catastrophes que je viens de mentionner, la conséquence directe du changement de mode de vie radical que nous avons entrepris voici dix mille ans. Certes, l’agriculture nous a donné Bach, Jimi Hendrix, Van Gogh et Notre-Dame de Paris. Mais l’adopter, c’était ouvrir la boîte de Pandore ! Et l’invention de l’élevage liée à la concentration des humains dans des villages, puis dans des villes, s’est révélée du pain béni pour les microbes. Il faut savoir que nous sommes les descendants de ceux qui ont résisté aux toutes premières épidémies transmises par les animaux domestiqués au Proche-Orient, voici une dizaine de milliers d’années. Résistants, les habitants des Amériques, eux, ne l’étaient pas à l’arrivée des Européens : d’après certaines estimations, près de 90% de la population a succombé aux maladies introduites, certaines aussi bénignes pour nous qu’un simple rhume. Mais nous n’étions pas non plus à l’abri de tout, la grande peste du XIVe siècle a emporté, en certains lieux de notre continent, plus de la moitié des gens – l’équivalent ferait aujourd’hui quelque trente-cinq millions de morts…

Je ne voudrais pas que l’on se méprenne sur ce que je dis : il est dommage de mourir, il est plus terrible encore de voir un proche décéder. Mais je pense important de prendre conscience de deux choses. La première est que la civilisation que nous avons créée, qui nous nourrit et qui nous oblige à réfléchir selon ses règles, est fragile. Nous avons en ce moment l’exemple d’un dysfonctionnement majeur. Il y en aura d’autres, c’est certain. Le second point est que la seule certitude que nous puissions avoir, en voyant le jour, est que nous mourrons un jour. Or la mort, qui pourtant nous fascine, est un sujet tabou dans notre monde moderne où nous voulons tout dominer, même la grande faucheuse… Mais ça, ce n’est pas possible !

Sortir de notre anthropocentrisme
Donc, que faire ? Céder à la psychose ambiante qui risque de se développer jusqu’à devenir panique, voire pis encore ? Il y a mieux à faire. Je pense qu’il faut bien comprendre les mécanismes par lesquels nous sommes arrivés dans la situation actuelle – et là, je ne parle pas que de l’épidémie qui nous submerge mais de tous nos maux civilisationnels -, sans y voir d’intention. Comprendre est essentiel car nous sommes des êtres de raison, tout autant que d’émotion, et il importe d’équilibrer ces deux aspects – or je vois aujourd’hui les émotions l’emporter de loin sur la raison… Les plantes, encore elles, m’ont expliqué bien des choses à propos de nous-mêmes et je crois que si vous les écoutez, vous en tirerez profit. Ce sont elles aussi qui m’ont suggéré des pistes à suivre pour améliorer ce qui peut l’être. Elles nous proposent de modifier l’attitude dominatrice que nous arborons du haut de notre toute-puissance, en descendant de notre piédestal et en accordant de l’importance à l’ensemble du vivant – même aux virus et aux bactéries… Elles nous conseillent de sortir de notre anthropocentrisme, de ce monde uniquement humain dans lequel nous devenons fous et de nous intéresser à elles, pas seulement pour leurs vertus mais pour leur existence propre. Il est possible de développer avec les végétaux une véritable relation qui commence par le recours à tous nos sens et nous emmène dans un univers d’émerveillement sans fin.

Conclusion
L’alimentation n’est pas forcément là où on le pense – au supermarché ! – ni sous la forme qu’on pense – emballée dans du plastique… La Covid-19, en passant par-là, est venu bouleverser bien des repères. Sommes-nous, pour autant, au début d’une nouvelle ère ? Je pense plutôt que nous nous trouvons en plein milieu d’un grand processus qui dure depuis bien longtemps et a encore de beaux jours devant lui. C’est un immense mouvement qui nous entraîne et dont nous sommes, que nous le voulions ou non, partie prenante. On le nomme l’évolution…

J’ajouterai que le sentiment qui me semble essentiel de manifester – même si en ces temps troublés cela demande un effort – est la gratitude. J’ai beau actuellement me sentir en manque de liberté et avoir dû reporter bien des choses à des temps meilleurs, je ne peux que remercier pour ce qui m’est accordé, tout en me sentant proche de ceux qui souffrent. Que la force des plantes soit avec vous !

Pourquoi tant de mépris à l’égard des insectes pollinisateurs ?

Au mieux pris à tort pour des abeilles ou parfois de dangereuses guêpes, les syrphes sont bien souvent inconnus aux bataillons. Dommage car ces petits insectes sont importants dans les écosystèmes mais ils peuvent également contribuer à faire le bonheur des jardiniers ! La pollinisation est essentielle dans la production de nos aliments mais ses acteurs sont souvent de parfaits anonymes. N’est-il pas temps de rendre à César… ?

Par Morgane Peyrot

Introduction

Depuis longtemps l’abeille domestique (Apis mellifera) jouit de sa renommée en tant que “super-pollinisateur” et, plus encore, avec la forte médiatisation de l’extinction massive des colonies durant ces vingt dernières années, notamment lors de la crise des néonicotinoïdes. Certainement pas à tort puisque l’usage des pesticides et autres produits phytosanitaires -encore loin d’être tombé en désuétude, affaiblit le système immunitaire des pauvres ouvrières et engendre, chaque année, un taux de mortalité hivernal exponentiel, encore de l’ordre de 30% durant la saison 2017-2018 (1). Un véritable génocide qu’il ne faut certes pas laisser passer mais qui a malheureusement contribué à évincer tout un pan de la riche biodiversité des insectes pollinisateurs…

Et cela ne doit pas continuer à faire résonner, dans nos esprits, l’idée que les habitantes de nos ruches sont les seuls insectes efficaces et indispensables pour assurer la pollinisation (2). Dans la nature, tout est question d’équilibre, et l’intégrité des écosystèmes dépend de l’interaction de multiples êtres vivants qui, chacun, ont leur importance. Les abeilles sauvages, par exemple, dont on dénombre trois cent septante espèces, rien qu’en Wallonie – et plus d’un millier en France ! -, sont souvent très spécialisées et nécessaires à de nombreuses plantes. Sans oublier les papillons, certains coléoptères, ou encore les méconnus et très étonnants syrphes. Ces drôles de mouches farceuses jouent pourtant un rôle essentiel dans la nature par leur activité de pollinisateurs. Et ils vous réservent également d’autres surprises !

A la rencontre des syrphes

Que sont les syrphes et comment les reconnaître ? Si leur livrée caractéristique n’est pas sans rappeler celle des effrayantes guêpes – ce qui est d’ailleurs le but -, soyez rassurés car il n’en est rien. Ce petit jeu de dupe est, en réalité, un ingénieux stratagème, couramment mis à profit dans le monde animal : le mimétisme. Pour simplifier, la ruse consiste à “se faire passer pour ce que l’on n’est pas”… En l’occurrence, un dangereux insecte au dard aiguisé dont le souvenir de la piqûre douloureuse saura dissuader de nombreux prédateurs potentiels, tels que les oiseaux. Astucieuses, ces mouches ! Car, en effet, les syrphes ne sont autres que d’inoffensives mouches… Ils appartiennent, comme leurs cousines, à l’ordre des Diptères, caractérisés par une première paire d’ailes fonctionnelles et une seconde paire d’ailes atrophiées, réduites à l’état de balanciers, qui leur assurent une grande stabilité et leur permettent d’effectuer un vol stationnaire. Tandis que les abeilles, guêpes et bourdons constituent l’ordre des Hyménoptères, dont les deux paires d’ailes sont de taille similaire et bien visibles. Cela constitue un premier indice, très utile, pour les différencier. Un autre détail apparaît frappant : la grosseur des yeux. Ceux des hyménoptères, petits et saillants, n’ont a priori rien en commun avec les gros yeux protubérants des mouches qui semblent faire les trois quarts de leur tête !

Une famille nombreuse

Distinguer un syrphe d’une guêpe ou d’une abeille apparaît donc plutôt simple, alors que reconnaître un syrphe parmi les syrphes est une autre histoire, tant leur petit monde se trouve finalement vaste. Rien qu’en France, la famille des Syrphidés compte environ cinq cent cinquante espèces différentes, ce qui en fait l’un des groupes les plus riches ! La plupart sont de petits spécimens discrets au corps fin, jaune annelé de noir – l’allure parfaitement mimétique explicitée précédemment. Mais il en existe de toutes formes et de couleurs variées. Citons la rhingie champêtre (Rhingia campestris), au corps orangé, ou le surprenant syrphe bleu à larges bandes (Leucozona glaucia) dont le nom laisse deviner la parure azurée. D’autres spécimens, trapus et munis d’une épaisse pilosité, évoquent plutôt les bourdons – voir l’encadré suivant. Une telle diversité a de quoi surprendre et attiser la curiosité envers ces insectes que l’on prendrait fort bien pour de simples mouches. L’occurrence de nouvelles découvertes naturalistes est une première bonne raison pour s’intéresser à leur sort. Mais elle n’est sûrement pas la seule…

Quelques espèces à découvrir

Parmi les spécimens les plus communs, voici ceux que vous aurez probablement l’occasion d’observer lors de vos balades :

– le syrphe ceinturé (Episyrphus balteatus)

Ses gros yeux rouges surmontent un thorax gris ponctué de quatre bandes noires longitudinales. L’abdomen jaune-orangé porte trois rayures caractéristiques. Contrairement aux femelles, les mâles ont les yeux accolés au-dessus de la tête. Malgré sa petite taille, ce syrphe aux facultés de vol exceptionnelles est capable de migrer sur de longues distances et se rencontre ainsi quasiment partout dans le monde !

– le syrphe porte-plume (Sphaerophoria scripta)

Ce petit syrphe jaune à rayures noires est reconnaissable à son corps mince et allongé qui lui donne une allure élégante. Son thorax porte une tache jaune en demi-cercle. Les mâles sont moins robustes que les femelles et ont également les yeux accolés. Ce dernier est aussi un grand migrateur, commun dans la majeure partie de l’Europe. Il se rencontre fréquemment dans les herbes hautes ou lorsqu’il butine les fleurs.

– la volucelle bourdon (Volucella bombylans)

Ce syrphe dodu et velu a l’apparence d’un bourdon, ce qui est bien pratique pour s’introduire discrètement dans le nid de ces derniers, où il pond ses œufs. Sa progéniture s’y nourrit des déchets, insectes et larves mortes qu’elle trouve. Cette espèce revêt deux formes possibles : l’une noire à l’extrémité de l’abdomen roux imite le bourdon des pierres. L’autre, au thorax noir cerclé de jaune orangé et à l’abdomen tricolore – roux, noir et blanc -, imite le bourdon terrestre. Les antennes sont plumeuses.

Un rôle essentiel dans les écosystèmes…

Souvent, les mouches – et tout ce qui s’y apparente – sont perçues comme des charognards bons à parasiter la viande ou les fruits, après avoir allègrement festoyé dans les excréments, bien entendu. Il est triste que cette image entache tant la réputation de ces insectes qui, dans la nature, remplissent de nombreuses fonctions indispensables. Pour commencer, beaucoup de mouches participent à la pollinisation : certaines plantes, comme le Trolle d’Europe, dépendent même intégralement de ces dernières ! Ceci est le cas des syrphes qui, au stade adulte, se nourrissent généralement de nectar ou de pollen et s’observent d’ailleurs couramment sur les fleurs, notamment les ombelles des Apiacées : carotte, fenouil, berce, etc. Leurs larves, quant à elles, présentent un régime alimentaire variable. Certaines se développent dans le bois vermoulu des troncs d’arbres morts ou dans les excréments. Ceci en fait des décomposeurs, participant à la dégradation de la matière organique et au grand recyclage naturel. D’autres, comme la larve “à queue de rat” de l’éristale gluante (Eristalis tenax), vivent dans les points d’eau souillés où elles filtrent les particules en suspension et contribuent également à “nettoyer” tous ces déchets. De plus, la diversité de leur alimentation et leur cycle de vie font de ces larves d’excellents indicateurs de la biodiversité et de l’état de santé des milieux naturels. Ainsi, une base de données nommée “Syrph-the-Ney” leur a même été dédiée pour être utilisée en ce sens par les gestionnaires de l’environnement !

…Comme au jardin !

Heureux soient les jardiniers qui auront la chance de constater la présence des syrphes dans leur potager. Non seulement ces derniers viendront visiter vos fleurs mais ils pourront également y pondre leurs œufs. Or de nombreuses larves de syrphe – dont nous avons évoqué précédemment la diversité de l’alimentation – se révèlent être d’impitoyables carnivores dévoreurs de pucerons. C’est le cas de la progéniture du syrphe ceinturé – voir encadré – ou encore du syrphe du poirier (Scaeva pyrastri) qui est l’un des plus importants régulateurs connus de pucerons : une seule de ces larves serait capable de décimer jusqu’à trois cents individus en une nuit ! Le cas apparaît cependant isolé et il est estimé qu’une larve de syrphe consomme, en moyenne, quatre à sept cents pucerons au cours de sa vie, ce qui n’est tout de même pas négligeable ! Voilà un sérieux atout pour lutter naturellement et efficacement contre ces petits envahisseurs parfois encombrants.

Pourquoi un tel mépris ?

La pollinisation, tout le monde en parle et a souvent beaucoup de choses à raconter, au sujet des abeilles notamment, mais en ignorant totalement que d’autres insectes y jouent un rôle tout aussi déterminant. C’est même pire que cela : l’idée qu’on se fait généralement de ces inutiles que seraient les insectes est tout simplement désastreuse, l’indifférence et le mépris avec lesquels on en parle et les on traite sont absolument navrants.

Alors, d’accord, manger des fruits et des légumes, c’est important, même si les enfants préfèrent de loin du MacDo… La pollinisation, d’accord, c’est un sujet “de société”, c’est économique, mais nous apprendre à distinguer les mouches entre elles, franchement, ne poussons tout de même pas trop loin le bouchon, on a des choses plus sérieuses à faire que cela… Sortir d’une vision béatement anthropocentrée du monde où nous vivons, en songeant parfois que le destin d’un insecte comme le syrphe n’est peut-être pas uniquement de venir mourir écrabouillé sur le capot de la bagnole ? Témoigner un peu de respect et d’empathie pour une petite bête qui a le droit de vivre, comme tout le monde, en faisant simplement et honorablement sa petite part du boulot ? Vraiment, vous croyez que c’est utile ? Vous croyez que c’est important ? Vous croyez que ça a… un sens ?

Notes :

(1) D’après l’enquête statistique du ministère français de l’agriculture et de l’ANSES sur la mortalité hivernale des abeilles, pour la saison 2017-2018, publiée le 25 octobre 2018

(2) Pour exemple, une étude internationale menée, en 2016, par trente-cinq chercheurs prouve que la seule diversité des pollinisateurs sauvages en culture explique une différence de 20 à 30% du rendement dans les petites exploitations !

(3) «Are empidine dance flies major flower visitors in alpine environments? A case study in the Alps, France», V. Lefebvre, C. Fontaine, C. Villemant, C. Daugeron, le 1er novembre 2014

Des histoires pour dynamiter l’impasse écologique globale

Les récits de fiction peuvent-ils nous aider dans nos façons d’envisager l’avenir de nos territoires, nos modes de production et de consommation, nos techniques, nos modèles de société ? À quoi bon se raconter des catastrophes probables ? Que signifient les récits apocalyptiques ? Ont-ils quelque chose à apporter aux luttes écologistes actuelles ? On parlera ici du pouvoir de l’imagination, de catastrophes, de fin du monde, de littérature et de techniques.

Par Guillaume Lohest

Introduction

C’est à Rob Hopkins, le fondateur du mouvement de la transition, que je dois d’avoir réconcilié deux univers qui m’avaient semblé, jusque-là, incompatibles. Je veux parler de l’écologie et de la littérature.

L’écologie, c’était pour moi quelque chose de pratique, un rapport aux choses : consommer moins et mieux, faire son potager, choisir tel ou tel matériau, utiliser les transports en commun… C’était aussi une affaire politique : les lois devaient évoluer pour favoriser ce type de comportements. La littérature, quant à elle, était de l’autre côté d’une frontière bien entretenue par le sens commun : au mieux un loisir intéressant, au pire un truc d’intellos qui n’aidait pas vraiment à changer le monde. Je passais, pour ainsi dire, de l’une à l’autre. Mon mémoire sur l’apocalypse à peine terminé, j’avais sauté à pieds joints dans l’univers de la décroissance. Il s’agissait de faire pousser des légumes, de vivre de peu et de faire exploser, avec ce mot-obus, l’imaginaire de la croissance et de la technologie. Baudelaire, Rilke, Neruda et Cie ne nous seraient d’aucun secours face à la piéride du chou ou aux invasions de limaces. Amélie Nothomb et Marguerite Yourcenar ne nous aideraient guère à développer le maraîchage biologique, les monnaies locales et les transports en commun.

Mettre l’imagination au pouvoir

Rob Hopkins, lui, écrivait autre chose en introduction de son Manuel de transition. “Nous avons besoin de nouvelles histoires dépeignant de nouvelles possibilités, propres à resituer le lieu où nous nous voyons par rapport au monde qui nous entoure, à nous donner envie de considérer les changements qui nous attendent, en ayant hâte de découvrir les possibilités qu’ils renferment et qui, en dernière analyse, nous donneront la force d’émerger de l’autre côté, dans un monde nouveau mais plus nourrissant. (1)” Rob Hopkins ne parlait pas alors d’histoires au sens des romans de Jack London ou d’Alexandre Dumas, par exemple. Non, il évoquait la nécessité d’une force d’attraction vers l’avenir, en créant une vision positive et en multipliant les récits de toutes les initiatives déjà en route et porteuses d’alternatives. Dix ans plus tard, Rob Hopkins poursuit dans cette voie. Son nouveau livre – From What Is to What If, à paraître, en français, en avril 2020 – aborde le pouvoir de l’imagination. Il invite à passer de ce qui existe à ce qui pourrait être, à travers ces deux petits mots : Et si… ? “Ce ne sont pas les graphiques qui aident ; les gens ne se sentent pas concernés, ils se mettent en retrait. Par contre, quand je raconte des histoires qui leur ressemblent, je les touche, je les sensibilise (2)“. 

Libérer l’imagination, la mettre au pouvoir : l’insistance sur cet aspect des choses est un premier pavé lancé dans la mare de l’écologie pratique – celle des techniques – et de l’écologie politique – celle des idées. Mais, pour Rob Hopkins et en général dans tout le mouvement de la transition, cette mobilisation de l’imaginaire doit être obligatoirement positive. Par cet aspect, le mouvement de la transition reste, d’une certaine manière, assez conventionnel. Car c’est bien toute la société qui entonne ce refrain, des conservateurs aux publicitaires en passant par les mouvements citoyens : “Non aux prophètes de malheur, non aux prédictions apocalyptiques !” Le refus des récits catastrophistes serait-il une sorte de pensée-réflexe ?

Pourtant, une brèche semble s’être ouverte dans ce dogmatisme de la positive attitude, en particulier depuis l’émergence de la thématique de l’effondrement et de la collapsologie. Or il faut reconnaître que ce nouveau récit, nettement catastrophiste, a fait une percée au moins aussi importante dans l’opinion publique que celle de la transition, et qu’il a même contribué davantage à mettre en avant l’urgence absolue face à laquelle nous nous trouvons. Mais le plus incroyable, c’est qu’il semble que ces deux options – transition tout sourire et effondrement inéluctable – ne soient pas vraiment contradictoires en termes de sensibilisation. Au contraire, elles ont ensemble un effet boule de neige. Nombreux sont ceux, d’ailleurs, qui passent d’un univers à l’autre, comme si l’imagination positive et l’observation des catastrophes étaient les deux faces d’une même pièce. Le film Demain, par exemple, qui se voulait résolument positif, avait pour élément déclencheur une prise de conscience 100% catastrophiste.

Rouvrir le temps

L’opposition entre imaginaire positif et catastrophisme serait donc un faux débat. Comment expliquer cela ? Allons chercher quelques éléments de réponse auprès d’un professeur de… littérature comparée. Dans son ouvrage Fabuler la fin du monde, Jean-Paul Engélibert explore la puissance critique des fictions d’apocalypse. Selon lui, “les fictions de la fin du monde ont quelque chose à nous apprendre. Elles ne sont pas toutes des prophéties lancées par des marchands d’apocalypse jouant sur la fascination et la terreur. D’ailleurs, elles ne racontent presque jamais des fins absolues. (3)” Son livre explore diverses fictions, des séries, des films et des romans, pour montrer que les récits d’apocalypse n’ont pas pour fonction principale de susciter l’effroi, mais plutôt de “rouvrir le temps” – comme le signalent les théologiens depuis longtemps. L’opposition ne se situe donc pas entre “pensée positive” et “scénario-catastrophe” mais entre la prison du temps présent et la réouverture de l’avenir par le récit. Nous vivons depuis la fin du vingtième siècle, signale Engélibert, dans ce que François Hartog a appelé le “présentisme”, c’est-à-dire une perception du temps qui n’avance plus vers autre chose que lui-même. On ne croit plus vraiment au progrès ou à la révolution. Nous sommes donc comme enfermés dans un présent interminable sans alternatives. Cela rejoint le célèbre “TINA” de Margaret Thatcher, there is no alternative : il n’y a pas d’alternative au capitalisme mondialisé. Il semble impossible de lutter avec succès contre le réchauffement climatique, contre l’épuisement des ressources et l’extinction des espèces. Impossible car, comme l’a écrit le philosophe Mark Fisher, le capitalisme récupère tout. Il est comparable “à la Chose dans le film éponyme de John Carpenter : une entité monstrueuse, infiniment malléable, capable de métaboliser et d’absorber tout ce qu’elle touche. (4)” 

Or ce présent sans alternatives assombrit notre rapport au futur. Celui-ci n’est plus perçu comme une promesse – vers autre chose de mieux – mais comme une menace incorporée au présent, une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. Difficile de ne pas voir l’écho de cette image dans notre rapport au réchauffement climatique, pour ne citer qu’un exemple. Si l’on ose évoquer la réalité des catastrophes, on est qualifié de prophète de malheur. Toute idée un peu trop radicale est stigmatisée comme irréaliste, idéaliste. Tyrannie du pragmatisme, du juste milieu et de l’optimisme, qui sont l’esprit du temps présent. Les catastrophes n’ont pas voix au chapitre mais elles ne disparaissent pas pour autant : elles épaississent la menace ! Cette impasse du présent est perçue par de plus en plus de citoyens, gonflant les rangs bigarrés des déprimés, des désabusés, des nihilistes, des enragés. C’est une perception confuse mais tenace. Certains en arrivent à désirer l’embrasement, la catastrophe, l’effondrement : “tout mais pas ce piège du présent”, se disent-ils en quelque sorte, grisés par la possibilité “qu’il se passe quelque chose”. Version contemporaine de la vieille rengaine : “il nous faudrait une bonne guerre”.

On sait, dans la réalité, ce que ce “quelque chose” a de douloureux. Inondations, incendies, tornades, crash boursier, canicule, guerre civile… Quelle que soit la forme de ce “quelque chose” qui nous sortirait de la tyrannie du présent, il est cependant inhumain et immoral de le désirer. Que faire alors ? C’est ici que le pouvoir de la fiction et des récits peut aider. “Imaginer la catastrophe déjà réalisée, écrit Engélibert, se placer après, faire comme si le monde était déjà détruit, c’est faire tomber cette menace. Le présent, aboli, n’exerce plus sa tyrannie. On change d’horizon et on autorise le déploiement de possibles en envisageant autrement le temps. Car se placer à la fin des temps, c’est une manière de penser le temps de la fin – ce qui n’est pas la même chose. (5)”

Des questions techniques dans la fiction

Je ne suis pas fou. Je sais bien que tous les romans du monde ne sont d’aucun secours face à une sécheresse, une carence en azote, un défaut d’isolation ou une fissure dans un réacteur nucléaire. Les problèmes que nous avons à affronter exigent des réponses techniques. Mais il faut peut-être prendre le problème à l’envers. La plupart des grandes figures de l’écologie nous répètent depuis des années que les solutions techniques existent. Pour nourrir le monde grâce à l’agroécologie, pour isoler nos maisons en matériaux locaux et naturels, pour mieux redistribuer les richesses, pour se passer de l’énergie nucléaire, pour décarboner l’économie, etc. Dans tous les domaines, selon l’adage marketing, “des solutions existent”. Mais alors ? Il est peut-être temps d’accepter l’idée que l’existence de solutions techniques ne provoque pas, par elle-même, de changement de société global. Parce qu’une société, c’est tout autre chose que la somme des choix individuels. C’est une structure, une culture dominante, un complexe caractérisé aujourd’hui par son enfermement dans le “présentisme”, le “TINA” ou le “réalisme capitaliste”.

Lister les alternatives, rappeler qu’elles existent, montrer par l’exemple qu’elles fonctionnent, tout cela est essentiel. S’impliquer dans des luttes politiques pour les faire advenir, tout autant. Mais l’élément décisif se situe peut-être à un niveau plus profond, qui n’est pas seulement technique et politique. C’est ce dont témoigne l’initiative des ateliers de l’Antémonde, un collectif d’écriture qui a publié, en 2019, le recueil de nouvelles Bâtir aussi – voir encadré. Enthousiasmé par un article de Murray Bookchin – “Vers une technologie libératrice”, 1965, traduit en 2011 -, ce collectif a entrepris un travail d’écriture de plusieurs années. Leur méthode, en résumé, consiste à partir d’interrogations techniques. Des personnages fictifs, mais proches de nous, sont mis en situation de bâtir un monde sur les ruines du nôtre. “La première impulsion de Bookchin, dans son article « Vers une technologie libératrice », est de partager une énergie, une passion de la bidouille, des chantiers et des métiers manuels en général. C’est la recherche théorique et l’invention du concret : expérimenter, rencontrer de sérieux problèmes de résistance et d’équilibre et trouver des solutions pour que ça tienne. Cette manière de faire de la théorie politique en se frottant à la matérialité du quotidien, de nos besoins intimes et contradictoires, nous parle énormément. (6)”

Ce mélange des genres – la technique et la création littéraire – alimente par ailleurs l’engagement politique des participants à ces ateliers. Ils ont été l’occasion, écrivent-ils, “d’échapper par à-coups aux urgences militantes. Prendre le temps de penser des formes de révolutions victorieuses nous a nourriEs au-delà de toute attente.” L’écriture de fiction est un instrument pour libérer l’imaginaire de l’oppression du temps présent. “Nous sommes à la recherche de futurs désirables, mais notre réalité est verrouillée sous cette chape de plomb capitalisto-techno-mondialisée : tout est déjà lancé, on n’y peut rien, ça va trop vite…” Ce recueil de nouvelles nous place ainsi face à des questions à la fois étranges et familières. Comment laver son linge dans un monde sans réseau d’électricité centralisé ? Qui lave le linge ? Comment décider démocratiquement chaque choix technique sans s’épuiser ? Comment régler les conflits si la loi et la police ont disparu ? Etc.

Qu’il se passe quelque chose

Le lien entre écologie et littérature ne m’a pas toujours semblé évident. L’une semblait pencher du côté du concret, de la nature, des gestes pratiques. L’autre évoquait l’esprit, la culture, l’abstrait. Mais aujourd’hui, qui peut encore nier que les grands enjeux écologiques exigent des changements culturels profonds ? Il ne s’agit pas seulement de choisir entre tel ou tel procédé technique plus ou moins durable comme on l’a longtemps pensé – et comme beaucoup le pensent encore – mais de sortir d’un enfermement dans le statu quo, de rouvrir la possibilité de transformations radicales. On pourrait résumer notre situation, notre paralysie de société face à ces grands enjeux, par cette phrase évoquée plus haut : nous voulons “qu’il se passe quelque chose”, enfin, quelque chose qui soit assez puissant pour dynamiter notre présent et rouvrir la voie à de l’avenir, quelque chose qui nous transforme collectivement.

Or, justement, les fictions sont des laboratoires de la transformation. Dans la littérature, le théâtre, le cinéma, les histoires racontées mettent aux prises des personnages avec des situations problématiques. Le propre d’une histoire, au fond, c’est que toujours il “se passe quelque chose” – même quand apparemment il ne se passe rien. Et ces histoires, contrairement à la politique et à la technique, permettent le déploiement des contradictions, des émotions, des contretemps. Elles permettent au lecteur, au spectateur d’adopter un autre point de vue, elles lui font vivre une expérience de pensée, des questions qu’il ne se posait pas. Bref, elles l’entraînent dans un univers où “il se passe quelque chose”. Et, dans une certaine mesure, elles le transforment, souvent plus efficacement, plus profondément qu’un prospectus ou qu’une conférence.

La culture transpose les préoccupations profondes qui traversent les sociétés humaines. Christian Salmon, spécialiste du storytelling – l’art de raconter des histoires – aime à rappeler que les questions sans réponse produisent les histoires. Or n’est-ce pas ce que nous vivons aujourd’hui : une absence de réponse face à la perspective de catastrophes écologiques majeures, face au spectre de divers effondrements, face à l’inefficacité globale des alertes, des réformes et des luttes écologiques actuelles ? Ce n’est sans doute pas un hasard si la production de fictions du genre post-apocalyptique est si abondante aujourd’hui. Certaines d’entre elles ont peut-être beaucoup à nous apprendre, à condition qu’on se donne le temps d’une analyse critique, partagée. C’est ce que je vous propose de faire dans les pages de vos prochains numéros : explorer des œuvres et des récits en tous genres, qui sont directement liés aux grands enjeux écologiques de notre époque et qui peuvent nous aider à questionner, en vue de les dépasser, certaines impasses actuelles…

Notes

(1) Rob Hopkins, Manuel de transition, éditions Écosociété, 2010 (2008 pour l’édition originale anglaise)

(2) « Rob Hopkins : l’imagination au pouvoir ! », compte-rendu d’une conférence au Festival « Maintenant », 30.10.19, http://developpementdurable.wallonie.be

(3) Jean-Paul Engélibert, Fabuler la fin du monde. La puissance critique des fictions d’apocalypse, La Découverte, 2019.

(4) Mark Fisher, Le réalisme capitaliste, Entremonde, 2018 (2008 en édition originale anglaire).

(5) Jean-Paul Engélibert, Idem, p. 13.

(6) Bâtir aussi, éditions Cambourakis, 2018, postface « Construire sur les ruines du système : vers une technologie libératrice ? »

Un modèle coopératif qui rassemble

L’exemple du Flietermolen, à Tollembeek

Ainsi va notre Belgique fédérale : beaucoup de boulangers bio de l’ouest de Bruxelles se fournissent au Flietermolen, dans le Pajottenland, c’est-à-dire en Flandre. Mais le grain moulu au Flietermolen, lui, vient peut-être de Wallonie… Avis aux coupeurs de cheveux en quatre : cela n’a strictement aucune importance ! Ici, c’est un nouveau modèle de société, un nouveau modèle coopératif et qualitatif qui tente de se mettre en place…

Par Jürg Schuppisser et Christine Piron

Introduction

Au Heetveldemolen de Tollembeek, Richard Van Ongevalle et Judith Clerebaut se marient en 1954, reprenant officiellement à leur compte la mouture sur meules de pierre et le moulin à cylindre de type Midget. Albert Hugo maîtrise parfaitement cette “machine révolutionnaire” anglo-américaine mais doit faire place au jeune couple. Sait-il alors que le Flietermolen, à moins de trois kilomètres de là, possède la même machine ?

Entouré de champs, il est posé sur la douce colline du Flieterkouter, une butte artificielle abritant les fondations et les réserves de ce moulin à vent construit en pierre vers 1788. Il subit de lourds dégats, en 1940, et n’est plus exploité. Albert Hugo et son épouse, Elsa Darbé, le rachètent en août 1954, font blanchir les murs extérieurs à la chaux, enlever les ailes et la tête rotative et dégager les caves sous la butte. Un moteur diesel en devient la force motrice et tout refonctionne jusqu’en 1976 : un petit moulin à taille humaine, très moderne et adapté à la demande. Les héritiers le mettent en vente, en 1985, après le décès d’Albert Hugo. Il reste à vendre pendant trente ans !

Mais, en 2016, l’acheteur s’appelle Julian Still, fils d’agriculteur britannique, actif en Belgique depuis vingt ans dans la gestion de société et de filières économiques en crise.

Une nouvelle coopérative multiacteurs.trices

Julian ne veut absolument pas rester meunier, tout seul. Pour lui, toute activité a besoin d’un environnement, d’un cadre, d’un espace dans lequel on s’invite pour produire, ensemble, des merveilles, c’est-à-dire une coopérative qui regroupe acteurs et actrices d’un même projet de société. L’idée n’est pas encore bien comprise dans nos régions ; Julian le sait pour l’avoir déjà tenté dans sa carrière. Heureusement, Katrien Quisthoudt avait, elle, l’expérience d’un habitat groupé autogéré et avait déjà boulangé son pain. Ils se croisent par hasard puis, sur conseil du meunier Jespers, de Bierghes, Julian se rend à la Ferme Quenestine, à Rebecq, à la rencontre de Robert Lisart, agriculteur et boulanger.

“Nous sommes tous conditionnés par les filières industrielles tentaculaires, regrette Julian, qui pratiquent l’extraction de la plus-value. Une filière, c’est une chaîne de création de valeurs : la production d’abord, puis la ou les transformation(s), la distribution et, en toute fin, la consommation. Si, dans cette chaîne, un des maillons décrète l’appropriation de la plus-value, sans réinvestir et la répartir dans la filière, le résultat sera la pollution de la planète, la dépression et le burnout pour les acteurs, une perte de santé pour les consommateurs qui sont, quant à eux, conditionnés par la quête du bon marché. Dans ce contexte la boulangerie n’a plus le droit de dire que son pain est trop bon marché…” Elle finit par mettre la clef sous le paillasson. En Belgique, aujourd’hui, c’est une par semaine ! “Et, en plus, la moitié des pains sont jetés”, ajoute Katrien…

“Nous voulons changer de modèle, affirme clairement Julian ! Notre modèle est la coopérative multi-acteurs.trices. Nous nous réunissons entre fermier.ères, meunier.ères, boulangeries bio, magasins bio, consommateur.trices. Nous nous mettons d’accord sur tous les prix d’achat des céréales et de vente des farines. Tout est transparent et ouvert. Nous voulons créer du fair-trade local, une filière, une chaîne durable où tout le monde a son mot à dire. Nous venons d’avoir notre réunion annuelle des seize fermiers de la région. Il y a deux ans, nous n’étions que quatre…”

“Le moulin tourne depuis deux ans, poursuit Katrien. Nous sommes en production et en apprentissage. Le premier bilan indique la répartition de la demande : 70% de farine de froment, 20% d’épeautre, 10% de seigle. La demande augmente. Les magasins et les boulangeries poussent comme des champignons, la majorité d’entre eux a moins de trois ans d’existence, souvent des reconversions de carrière et des jeunes…”

Les systèmes complexes, c'est du Belge !

“Je réfléchis beaucoup aux systèmes complexes, explique Julian, une notion qui intervient lors de la mise en place d’une chaîne. Au départ, aucun maillon ne maîtrise la totalité de la chaîne. Une fois noyé dans la complexité, on perd la notion du bon et du mauvais, du correct et de l’incorrect, du noir et du blanc. Tout devient gris. Au début, en rassemblant tout le monde autour de la table, chacun gardait sa perspective de départ et chacun avait raison. Tout le monde a raison ! Mais, à force de discuter, d’écouter les autres, le phénomène d’émergence intervient. Les systèmes complexes, c’est du Belge ! L’émergence arrive comme une voie séparée. L’ensemble produit autre chose que la somme des éléments apportés par chacun des participants. Concrètement : l’agriculteur ne voit pas la même chose que le boulanger. Le premier pense terre, semences, culture, climat, maladies, voisins en conventionnel… L’autre pense levée, fermentation, cuisson et demande des clients. Les clients, eux, veulent le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière, c’est-à-dire le bon pain naturel, bien nutritif et pas cher. Le meunier, lui, veut des céréales avec un bon taux d’humidité, les plus propres possible… Il faut mettre tout cela ensemble pour y arriver, et il y a matière à discussion comme sur les meilleures variétés de céréales…”

Robert Lisart, lui, est agriculteur de Rebecq. Il cultive des céréales, du froment et de l’orge brassicole mais aussi des légumes bio, pois, haricots, pommes de terre… Il complète sa rotation avec des prairies temporaires. Sans bétail, il échange, avec un éleveur de bovins, sa paille de céréales contre du fumier pour nourrir la terre. Il cultive les champs de la Ferme Quenestine – originellement appelée Ferme Storme – dont la construction remonte à 1824. Cette ferme est typique de l’agriculture pratiquée au XIXe siècle, avec sa cour carrée, ceinturée de grands bâtiments ayant chacun sa fonction propre. Robert a fait le pas du bio, en 2012, et ne le regrette pas car son travail a retrouvé du sens, grâce aux liens que le moulin a pu recréer entre tous les acteurs de la chaîne alimentaire. Robert salue aussi toutes les “petites” initiatives locales de Rebecq et de ses environs, qui vont dans le sens d’une réappropriation du “chapitre alimentaire”.

La coopérative, concrètement

Dans la coopérative, chaque membre dispose d’une voix, quel que soit le nombre d’actions qu’il possède. Les coopérants sont tenus au courant des enjeux liés au moulin par le biais d’un bulletin d’information et régulièrement invités à des réunions de coopération. Ils sont également les bienvenus lors des rencontres avec les différents “acteurs” à l’occasion desquelles sont, entre autres, décidés les différents prix : achat de grain, vente de farine, etc. Une évaluation de l’année écoulée se fait lors de l’Assemblée générale annuelle, après quoi est fixé le montant des dividendes versés aux membres. La direction générale à suivre, les priorités et les réalisations espérées pour l’année à venir sont également discutées à cette occasion.

S’asseoir autour de la table avec tous les maillons de la chaîne et se mettre, ensemble, d’accord sur les prix reste donc le meilleur mode de fonctionnement possible. Au cours de ces tables rondes, chacun doit apprendre à écouter l’autre, pour qu’une solution émerge, lentement mais sûrement, qui est ensuite réalisée. L’équipe du personnel, quant à elle, est auto-gérée La coopérative adopte ainsi une approche pragmatique qui aborde l’inconnu étape par étape, et qui permet aussi prendre le recul nécessaire si les choses ne vont pas comme prévu, ou si les idées n’ont pas de succès escompté. Au Flietermolen, la conviction commune est qu’il est possible d’ajouter de la valeur, en tant que coopérative, et un consensus se dessine sur la meilleure manière de la partager…

En guise de conclusion

Aux yeux de Nature & Progrès, le système de production de notre alimentation doit absolument changer ! Or le Flietermolen offre un exemple de coopération qui doit absolument être encouragé. Chacun s’y enrichit humainement, en œuvrant dans le sens du bien commun. Nous ignorons, par ailleurs, quelle sera l’avenir de l'”empreinte alimentaire” de Bruxelles, c’est-à-dire d’où viendra la nourriture des Bruxellois puisqu’il ne sera certainement pas possible de tout produire intra muros. Il est probable qu’à l’avenir cette problématique prenne un tour de plus en plus politique mais la solution passera-t-elle par l’achat de terres en dehors de la Capitale ? L’option de collaborations avec des agriculteurs et des transformateurs locaux, en Flandre, en Wallonie ou ailleurs, ne serait-elle pas, de très loin, préférable ? Une vaste question dont nous n’avons sans doute pas fini de débattre…

Adhésion et informations : http://flietermolen.be/home-fr/

Transition alimentaire

Comment se nourrir à Waremme demain ?

Dans le but de réfléchir à la relocalisation notre alimentation, Nature & Progrès table évidemment sur la collaboration avec les mouvements de transition : un partenariat s’est ainsi créé avec le groupe de Waremme en Transition. Voici donc quelques pistes de fonctionnement proposées par des acteurs du changement, et formulées par ces acteurs de changement eux-mêmes, qui œuvrent ensemble pour plus de résilience alimentaire. Une démarche ouverte qui ne peut pas s’arrêter de chercher à progresser…

Par Michaël Stassart et Valérie Stassen, membres de Waremme en Transition

Introduction

Waremme en Transition (WET) s’inscrit dans le mouvement international de la transition qui a démarré en Grande-Bretagne, en 2006, et qui regroupe aujourd’hui plus de quatre mille initiatives de transition dans cinquante pays. Ces initiatives forment un réseau mondial, nommé Transition Network. WET s’inscrit également dans le réseau belge de transition : https://www.reseautransition.be/.

Le mouvement est composé de citoyennes et citoyens qui ont décidé d’agir au niveau local pour répondre aux défis environnementaux. Il s’agit de réinventer nos façons de vivre ensemble, de produire et de consommer afin de participer à la restauration des écosystèmes, à la lutte contre le changement climatique et à la réduction de notre dépendance aux ressources non renouvelables. Les membres de WET veulent rendre leur ville, les villages, les quartiers et les rues plus durables et plus conviviales en répondant, positivement et localement, aux défis posés.

Une initiative citoyenne

WET a comme objectif de :

– développer une vision : imaginer un avenir positif qui fait la paix avec la terre, en créant une vision tangible, claire et concrète du territoire de Waremme régénéré ;

– sensibiliser les habitants de Waremme sur les enjeux environnementaux, sur leur empreinte écologique et sur les solutions possibles, au moyen de partages d’expériences et de la diffusion d’informations fiables, accessibles, articulées, ludiques et engageantes en respectant les capacités de chaque personne à trouver une réponse appropriée à sa situation ;

– faire naître, réaliser, promouvoir, soutenir à Waremme, toute initiative, individuelle ou collective, qui vise à relever les défis environnementaux, sociaux et économiques que traverse notre société…

Les alternatives locales et participatives sont favorisées. C’est donc tout naturellement que des liens ont été créés avec d’autres groupes partageant les mêmes valeurs, dont Nature & Progrès, qui est actif depuis quarante-quatre ans en Hesbaye, et le Passage 9, Centre culturel de Waremme. Ces partenariats permettent à l’association, portée par des bénévoles, de bénéficier d’un soutien et d’une expertise professionnelle dans l’accomplissement de leurs projets.

Pour les membres de WET, la question de l’accès à une alimentation de qualité, locale et, de préférence, issue de l’agriculture biologique est primordiale. Le groupe remet clairement en question un système agroalimentaire qui leur est imposé et que ne leur convient plus. Ils décident donc d’organiser une soirée d’échanges et de rencontres, en invitant les habitants de Waremme, les éleveurs et les agriculteurs locaux du secteur conventionnel et de l’agriculture biologique, le réseau associatif des environs et les élus politiques, à débattre ensemble sur l’actuel modèle alimentaire et son futur.

Se nourrir, à Waremme, demain

Notre système alimentaire est à bout de souffle ! La transition vers un autre modèle reconnectant les citoyens, les agriculteurs et la nature est l’affaire de tous.

Le 30 novembre 2019, un évènement fédérateur rassemble donc, à Waremme, une cinquantaine de personnes. Elles se réunissent dans la grande salle du Centre culturel, préparée avec soin par les membres de WET. Nous visionnons d’abord une vidéo, intitulée “Pourquoi devons-nous changer notre système alimentaire“, qui nous démontre les limites du système agroalimentaire actuel et nous renvoie vers notre responsabilité de consommateur. Après cette introduction, nous faisons connaissance les uns avec les autres, via un petit débat mouvant et nous nous asseyons en table de discussions. La lecture d’un texte nous projette dans un rêve : un autre monde est possible mais comment le voyez-vous ? C’est le sujet du premier tour d’échanges entre les participants. Afin d’ancrer nos rêves dans la réalité et sur le territoire de Waremme, nous procédons à un deuxième tour de discussions portant sur des pistes d’actions pour une transition saine et durable.

Une mise en commun démontre ensuite que l’intérêt général porte premièrement sur la nécessité de créer des liens et de renforcer la solidarité entre les habitants, mais aussi avec les producteurs, afin de se ré.approprier une manière saine de manger. Et cela passe par le soutient aux diverses filières alimentaires locales et le développement des potagers, collectifs ou individuels, sur toutes les surfaces vertes disponibles. Deuxièmement, de re.créer des espaces verts en ville. Et, en troisième lieu, de continuer à dialoguer avec les pouvoirs publics dans l’espoir de voir soutenues les différentes initiatives et demandes citoyennes… Un moment convivial clôture l’évènement, permettant aux uns et aux autres de faire d’avantage connaissance et de poursuivre leurs débats…

Six enjeux se dégagent des discussions

À la suite de cet évènement, il était important, pour l’équipe de WET, d’analyser les résultats des tables rondes et d’identifier les six enjeux les plus importants de la soirée :

– favoriser la production locale – comme créer une ceinture alimentaire en Hesbaye -, favoriser l’autoproduction, payer un prix juste au producteur, entretenir des espaces d’”incroyables comestibles” ;

– structurer les filières locales : les participants souhaitent se nourrir “du champ à l’assiette”, en fréquentant une halle des artisans et un marché des producteurs locaux, en se fournissant directement à la ferme et en achetant des produits locaux dans les commerces existants ;

– restaurer la nature : par exemple, créer des espaces verts et des forêts, restaurer les cours d’eau, planter des haies, régénérer des sols ;

– augmenter les savoirs : en créant un potager dans chaque école, en suivant des formations – potager, permaculture, compost, cuisine, écologie -, en diffusant une base de données des acteurs de la transition, en fréquentant des “journées fermes ouvertes” ;

– renforcer les solidarités : pour les participants, il est important de rendre la nourriture saine accessible à tous, de recourir à des échanges gratuits entre particuliers – SEL, mise à disposition des jardins non utilisés -, d’encourager le volontariat et le glanage, des caisses de solidarités ;

– aiguiller le soutien des pouvoirs publics : ceux-ci pourraient mettre à disposition des maraîchers les terres agricoles appartenant aux pouvoirs publics, réduire les taxes des produits sains, encourager l’installation des producteurs, réserver un emplacement gratuit au marché pour les producteurs, favoriser le passage vers l’agriculture biologique…

Ces pistes dactions identifiées par les citoyens serviront de guide pour l’élaboration des projets de WET dans les mois à venir.

Waremme en Transition : bilan de la première année d’existence

Une naissance réussie ! Le noyau de la transition – le groupe initiateur – s’est constitué grâce à la mobilisation d’une dizaine de citoyens. Une dynamique collective s’est ainsi mise en place autour de la transition écologique. Le groupe se réunit mensuellement.

Une intégration de l’initiative de transition au sein du tissu local ! WET a reçu un accueil très positif des acteurs locaux qui se concrétise par la mise en place de plusieurs collaborations : avec des associations telles que le Centre culturel de Waremme, Nature & Progrès, Natagora, le GAL et d’autres initiatives de transition qui ont permis de mettre en place les premières actions. Nous avons constaté que les acteurs publics locaux sont souvent à la recherche de relais citoyens pour coconstruire des projets ou pour faire vivre les projets qu’ils ont eux-mêmes initiés. Nous avons ainsi été sollicité par les services communaux dans le cadre d’un appel à projet lancé par la Région Wallonne, “Ma commune en transition“. Suite à cet appel, WET bénéficie d’un subside communal et régional.

Cette première année a encore été l’occasion de nouer des liens avec les entreprises : avec le monde de l’agriculture, tout d’abord, par l’organisation des activités autour de la transition alimentaire mais aussi par la rencontre des commerçants locaux. Enfin, la mise en place du jardin communautaire s’est faite en collaboration avec un promoteur immobilier. Nous espérons ainsi, au travers de ces multiples collaborations, faire progressivement percoler la transition dans l’ensemble du tissu local.

L’impulsion d’une vision positive de notre avenir ! Le mouvement de la transition considère que l’élaboration d’une vision de l’avenir attrayante mobilisera les citoyens qui auront le désir de la faire vivre : c’est le scénario dit “de l’espérance” de l’éco-philosophe Joanna Macy. Face à la crise écologique, Joanna Macy met en évidence trois scénarios possibles : le “déni”, la “grande désagrégation” et le “changement de cap”. C’est le scénario de l’espérance, à savoir un engagement collectif et personnel pour la transition d’une société de croissance autodestructrice vers une société qui soutient la vie, orientée vers un bonheur reposant plus sur les liens que sur les biens. L’enjeu est de retrouver une harmonie entre l’espère humaine et la biosphère, afin de garantir un mode de vie qui ne détruise pas les écosystèmes dont il dépend (1). WET a réalisé, en 2019, une première tentative d’élaboration de cette vision d’avenir, principalement pour l’alimentation.

Les défis de 2020 : consolider et renforcer la dynamique collective

Il s’agit, avant toute chose, de consolider les acquis de notre première année d’existence. En premier lieu, permettre à notre groupe de base de s’épanouir au travers de la réalisation des projets qui tiennent à cœur les membres du groupe. Deuxièmement, nous avons l’intention de poursuivre notre intégration dans le tissu local et d’étendre le réseau de la transition à Waremme. Ce travail de rencontres et de sensibilisation est, pour nous, essentiel. C’est d’ailleurs très enrichissant et cela constitue, à nos yeux, le meilleur moyen de faire bouger les choses. En 2020, nous accorderons une attention particulière à la sensibilisation des acteurs politiques locaux et des agriculteurs. Troisièmement, les défis sont immenses et donc les projets potentiels d’envergure. Outre le travail en collaboration avec les acteurs existants, il nous faut réussir à élargir notre groupe de base, en mobilisant davantage de citoyens voulant jouer un rôle actif dans la transition à Waremme.

Enfin, nous souhaitons inscrire WET dans un réseau plus large de la transition en Hesbaye. Nous bénéficions, en effet, sur le plateau de la Hesbaye, d’une unité de production agricole qui pourrait constituer un bon point de départ pour une action commune concernant la transition alimentaire. Nous profitons donc de l’occasion pour faire appel aux autres initiatives de transition situées en Hesbaye et aux Hesbignons qui voudraient rejoindre le mouvement de la transition.

L’âge de faire…

Le premier projet concret – et déjà en cours de réalisation – est un jardin communautaire dédié à la culture maraîchère et fruitière, sur le site dun ancien verger mis à disposition par le promoteur dun projet immobilier situé sur les parcelles voisines. Il s’agit d’en faire un lieu de permaculture urbaine. Ce jardin, situé au centre-ville, sera destiné à devenir un lieu d’échanges sociaux, de transmission de savoirs, de détente et dentraide. L’équipe porteuse du projet fera bientôt appel aux volontaires pour effectuer les premiers travaux daménagement avant larrivée du printemps.

Par ailleurs, nous réfléchissons encore à dautres projets à réaliser, en 2020, comme par exemple la mise en place d’un cycle de conférences avec Nature & Progrès et – pourquoi pas ? – le lancement des bases d’une ceinture alimentaire pour Waremme. Il nous semble également primordial de jeter des ponts avec des initiatives issues de la transition, comme la ceinture alimentaire liégeoise. Les ambitions de ces acteurs, en termes d’approvisionnement local, ne pourront, en effet, être rencontrées qu’avec la contribution des agriculteurs hesbignons !

Note :

(1) M.M. Egger, Soigner l’esprit, guérir la terre, p.13

Davantage de céréales bio et locales sur notre table

Citoyens et professionnels se mobilisent !

Nature & Progrès rassemble, depuis deux ans, consommateurs, agriculteurs, meuniers, malteurs, boulangers, brasseurs, chercheurs et autres professionnels du milieu agricole autour de la filière céréalière. Mais peu de céréales locales se retrouvent encore actuellement dans les farines, pains et bières, même confectionnés en Belgique. A peine quelques pourcents… Comment améliorer cet état de fait ?

Par Sylvie La Spina

Introduction

Comment augmenter la part de céréales locales et bio dans nos assiettes et dans nos verres ? Un foisonnement de pistes a été rassemblé lors des rencontres du projet et présenté à l’occasion d’un colloque, organisé par Nature & Progrès, le 15 novembre 2019, à Namur. Une journée qui a rassemblé plus de cent trente personnes, c’est dire si le sujet est important et d’actualité.

Un intérêt multi-acteurs

Le colloque a rassemblé citoyens, agriculteurs, meuniers, boulangers, malteurs, brasseurs et autres transformateurs mais aussi des politiques, des chercheurs, des structures du monde agricole et des porteurs de projets. Tous nous ont fait part de leur intérêt pour le travail réalisé sur les céréales, par Nature & Progrès à travers son projet Echangeons sur notre agriculture, durant ces deux dernières années.

Charles-Edouard Jolly, agriculteur à la ferme bio du Val Notre Dame, à Antheit, développe des cultures de céréales panifiables et d’orge brassicole et recrée peu à peu des filières locales. Il témoigne : “C’est très amusant à faire, et ça revalorise encore plus notre travail. Le problème, c’est la mise en réseau. Cela demande beaucoup de temps de rencontrer les différents transformateurs et distributeurs pour arriver à une filière courte. Mais je pense que cela a beaucoup d’avenir…

C’est lors d’une activité, organisée en 2018 par Nature & Progrès, que Cécile Schalenbourg, agricultrice à Donceel, rencontra Georges Sinnaeve, chercheur du CRAw venu parler de la qualité des céréales panifiables. Elle réalisa alors le potentiel de valorisation de son blé en farines alimentaires. Le GAL « Je suis Hesbignon » aida alors Cécile et d’autres agriculteurs à mettre en place leur projet : recherche d’un moulin, informations et formations, outils de communication… Selon Cécile, “le projet Echangeons sur notre agriculture de Nature & Progrès fait un très bon lien entre la théorie et la pratique. Les porteurs d’initiatives qui viennent témoigner au colloque sont des gens qui ont déjà éprouvé leur projet et peuvent, en toute transparence, livrer leurs connaissances…

Gil Leclercq, porteur du projet de la micro-malterie du Hoyoux, insiste : “ce colloque est une source d’inspiration pour d’autres porteurs de projets, tant pour le secteur panifiable que pour le secteur brassicole ; c’est aussi l’occasion de rencontrer les agriculteurs et les brasseurs qui sont intéressés par une filière locale.

Catherine Marlier, porteuse d’un projet de hall-relais Cultivae, témoigne : “c’est intéressant de pouvoir se rencontrer car on ne prend pas le temps de le faire ; nous sommes tous isolés sur nos projets, avec nos problèmes, et le fait d’échanger et de pouvoir en parler, cela nous renforce. En plus, on sent une volonté citoyenne qui nous conforte dans ce dans quoi on croit. Quand on veut créer quelque chose qui va dans un sens différent, cela demande beaucoup d’énergie.

Enfin, un membre de Nature & Progrès travaillant activement sur le projet de la ceinture alimentaire namuroise, Michel Berhin, explique : “ce colloque est un temps fort parce qu’il aide à identifier les acteurs présents au niveau local. La conclusion des rencontres de Nature & Progrès ne s’appuie pas sur un regard théorique mais bien sur les acteurs de terrain.

Des pistes intéressantes

Tout au long de ces deux années de travail sur les céréales alimentaires, de nombreuses pistes sont ressorties au fil des rencontres entre les différents acteurs pour aider au développement de filières locales, du grain à la table.

– la production

Un enjeu de taille, pour les producteurs, est d’atteindre la qualité de céréales nécessaire pour la transformation. Pour les céréales panifiables, les normes de qualité sont strictes car définies pour une transformation industrielle des farines. Elles impliquent une standardisation des procédés de fabrication – la pâte ne doit pas coller à la machine ! – et une optimisation économique, notamment un temps de pétrissage et de repos les plus courts possibles qui se font au détriment de la digestibilité et de la qualité nutritive du pain. Quand les céréales sont récoltées, séchées et triées, elles sont analysées puis réparties en fonction des normes en céréales panifiables et en céréales “tout-venant”, purement et simplement écartées de la consommation alimentaire !

Ces normes pourraient donc être revues et, surtout, être distinctes en fonction de la finalité de la filière : industrielle ou artisanale. En effet, un boulanger travaillant de manière artisanale pourra plus facilement s’adapter à des farines “hors-normes”, sans même avoir recours à des additifs technologiques. Cela ne veut pas dire qu’il utilisera n’importe quels grains car il faut évidemment veiller à ce qu’ils soient, tout de même, de bonne qualité : absence de mycotoxines, bon stade de maturation… Mais cela permettrait d’éviter le déclassement de nombreux lots en céréales “tout venant”.

Par ailleurs, on oublie trop souvent les autres modes de transformation des céréales : le “floconnage”, la fabrication de biscuits ou de gaufres, celle de pâtes alimentaires… Ces filières mériteraient à être développées en Wallonie. Il est donc important de définir les critères de qualité des grains pour ces transformateurs afin de récupérer encore un peu plus de céréales “tout venant” pour alimenter localement nos concitoyens.

La qualité des céréales peut être améliorée en poursuivant les recherches sur l’itinéraire cultural, notamment la fertilisation qui conditionne le taux de protéines du grain. Si des études ont déjà été menées sur la fertilisation – type, quantité, période d’apport – ou le précédent cultural, il reste encore de nombreuses pistes à explorer : notamment les associations de cultures de céréales et de légumineuses. Ces cultures conjointes permettent de fournir de l’azote à la céréale mais nécessitent un tri des graines à la récolte. Les recherches sur les variétés de froments, d’épeautres et d’orges doivent être poursuivies notamment avec une finalité alimentaire et une adaptation au mode de culture biologique.

Enfin, un dernier frein à la valorisation des céréales est la taille des lots. Le parcellaire wallon est très morcelé et il est nécessaire de rassembler les productions de plusieurs agriculteurs pour atteindre les volumes demandés par certains transformateurs. Mais, pour être rassemblés, ces lots doivent être de qualité relativement homogène ! En Wallonie, on compte une septantaine de variétés de froments en champs, qui ont toutes leurs spécificités. Pourquoi des groupes de producteurs ne se concerteraient-ils pas pour cultiver la même variété, dans des conditions relativement similaires, afin de se donner plus de chances de valorisation ?

Le prix du marché pour les céréales alimentaires est aujourd’hui très défavorable aux filières : il est plus rentable pour un agriculteur de semer des céréales destinées à l’alimentation animale ou à l’énergie, plus faciles à cultiver et présentant un meilleur rendement en grains. Voilà ce qui explique le déclin de nos céréales alimentaires ! Et pourtant, la valeur de la céréale ne compte que pour quelques pourcents dans le prix du pain – 5 à 8 % – ou de la bière – moins d’1 %… Qu’est-ce qu’on attend ?

– le conditionnement

Après la récolte, les céréales doivent être triées, parfois séchées, et stockées jusqu’à leur transformation par le meunier ou le malteur. Or il y a, aujourd’hui, un manque flagrant de structures de tri des céréales biologiques, lesquelles doivent évidemment être conditionnées à part des céréales conventionnelles. Il manque aussi des outils pour le décorticage des céréales comme l’épeautre. Il est donc important de développer ces outils, que ce soit pour un producteur individuellement – le conditionnement à la ferme – ou pour un groupement d’agriculteurs – un hall-relais agricole. La formation des agriculteurs est également nécessaire pour bien maîtriser ces étapes critiques pour la bonne conservation des grains.

– la transformation

Les moulins connaissent un renouveau en Wallonie. Il était grand temps car c’est l’acteur incontournable pour le développement de filières panifiables locales. La vingtaine de moulins wallons sont cependant encore loin de suffire, par rapport aux besoins des producteurs et des boulangers. Il est donc important de soutenir la mise en place de nouveaux moulins, notamment d’outils travaillant à façon pour d’autres acteurs et permettant ainsi le développement de nouvelles filières. Comme pour les autres outils de première transformation – les abattoirs dans la filière viande, par exemple -, la rentabilité de ces outils est difficile à atteindre. Il faut, par conséquent, envisager soit un soutien public – comme les abattoirs communaux vus comme un service offert par la commune aux éleveurs -, soit l’intégration avec le reste de la filière, amont et aval, permettant notamment de bénéficier de la plus-value de la seconde transformation. Dans ce dernier cas, c’est la forme de coopérative qui est la plus appropriée comme le montrent plusieurs initiatives : Flietermolen ou Agribio, par exemple.

Pour la malterie, il reste deux opérateurs travaillant à façon en Belgique, ce qui permet des filières du grain à la bière. Cependant, les volumes traités par ces malteries sont importants par rapport à la taille des lots d’orges produites en Wallonie et par rapport aux besoins en malt des microbrasseries. Des micro-malteries, traitant de petits volumes d’orges, permettraient donc une meilleure valorisation des céréales locales mais aussi une meilleure stimulation, l’innovation et la diversification de nos microbrasseries et le développement de bières de terroir. Une micro-malterie est d’ailleurs en projet dans la région de Havelange.

La boulangerie artisanale a du plomb dans l’aile ! De plus en plus de consommateurs achètent leur pain en grande surface, ne distinguant plus de différence de qualité, ou refont leur pain à la maison car ils recherchent le bon goût et la digestibilité du “pain d’antan”. Il faut dire que les pratiques des boulangers ont fort évolué ces dernières décennies : pétrissage mécanique, abandon du levain, utilisation des mêmes farines et procédés, finalement, que la boulangerie industrielle. Il reste quelques irréductibles “vrais” boulangers qui travaillent en direct avec les producteurs des farines, sans le moindre additif et avec un savoir-faire immense qui inspire aujourd’hui de nouvelles vocations. Revenons donc vers ces méthodes artisanales pour offrir localement aux consommateurs, dans des boulangeries de quartier, du vrai bon pain ! Redonnons-leur confiance dans ce produit noble, base de notre alimentation, en offrant plus de transparence sur le mode de fabrication, la qualité des farines et, bien entendu, leur origine…

– les filières

Les rencontres animées par Nature & Progrès l’ont démontré, tout au long de ces deux années d’étude des filières céréalières : les différents acteurs ne se connaissent pas ! Chacun nourrit son projet et ses idéaux dans un coin de sa ferme, de sa brasserie ou de sa boulangerie. Mais il n’existe aucun lieu pour échanger, partager et… décider de travailler ensemble. Une plateforme et des inventaires des acteurs sont donc nécessaires afin que le boulanger, qui cherche un producteur de céréales, rencontre les agriculteurs de sa région, qu’il puisse aussi identifier un moulin qui serait prêt à moudre le grain et lui fournir la farine. Ces plateformes et inventaires stimuleraient alors le développement de filières locales !

Encourageons également la diversification au sein des fermes wallonnes. Pour un producteur de céréales, il peut être intéressant d’investir dans un moulin et dans un atelier de fabrication de pâtes – comme à la Ferme Harnois, près de Virton -, un atelier de boulangerie – comme à la Ferme Dôrloû, à Wodecq – ou une brasserie – comme à la Ferme à l’Arbre de Liège, à Lantin ! Cette diversification ne signifie pas que le producteur doit ajouter une casquette sur sa tête. Elle peut lui permettre d’accueillir une personne sur la ferme, employée ou indépendante, pour prendre en charge cet atelier.

En résumé…

Que de pistes prometteuses proposés par Nature & Progrès et par ses membres, que d’idées judicieuses et, surtout, quelle émulation pour le développement de filières céréales alimentaires 100% locales ! Le consommateur est demandeur de produits bio et locaux, les producteurs ont envie de franchir le pas, des transformateurs veulent mettre en avant le terroir wallon, la recherche et l’encadrement des acteurs sont bien présents… Le terreau est là pour davantage d’autonomie de nos fermes et la valorisation de notre artisanat ! Qu’est-ce qu’on attend ? Qu’est-ce qui nous freine encore ?

De l’ogre brassicole au goût wallon

Nos bières belges, ne sont pas si belges que ça, tant elles ont souvent recours à des ingrédients venus d’ailleurs. Mais quels rôles les différents maillons de la filière de production céréalière ont-ils à jouer pour redorer le blason de l’orge brassicole en Wallonie ? Car, même si d’autres céréales peuvent être maltées, pour apporter des goûts et des arômes différents, l’orge brassicole est au cœur de la filière. Sans orge brassicole, pas de malt, et – oh tristesse infinie ! – : pas de bière !

Par Mathilde Roda

Introduction

Nature & Progrès propose quelques pistes pour redynamiser la filière afin d’accroître la qualité de nos produits brassicoles et d’amener plus de valeur ajoutée au travail des brasseurs. Plutôt que de destiner nos céréales à l’alimentation du bétail et à la fabrication de “biocarbutants”, il nous paraîtrait, en effet, plus intéressants de les diversifier et de les développer en les adaptant aux débouchés des produits transformés qui font notre renommée. Et, au premier plan d’entre eux, nos bières. En fait, cela tombe sous le sens, non ?

Bruno Godin, du Centre wallon de Recherche Agronomique (CRAw) de Gembloux, nous apporte son éclairage technique sur le sujet, en recontextualisant la problématique brassicole wallonne.

La recherche : l’orge est sélectionnée pour répondre à certains critères

N’est pas brassicole n’importe quelle orge ! Pour que l’ogre soit apte à être maltée, elle doit répondre à un certain nombre de critères.

– Bruno Godin, pourquoi tant de critères pour l’orge brassicole ?

Pour répondre aux exigences de maltage, il faut une faible dormance afin de pouvoir malter l’orge le plus rapidement possible après la récolte. Un haut potentiel de germination est nécessaire au processus ainsi que de gros grains chargés d’amidon car c’est l’amidon qui va permettre la production d’alcool. Les variétés doivent, de plus, être résistantes à la fusariose – une maladie causée par des champignons produisant des mycotoxines – et à la verse. Autant dire que ça fait beaucoup de critères !

– Et justement, d’où viennent-ils ?

Dans chaque pays, les critères sont définis par la fédération des négoces. Ce sont classiquement des grosses filières d’exportation qui subissent les pressions du marché. En Belgique, c’est Synagra qui fixe les normes.

– Ces critères-là, ils se jouent déjà au moment de la sélection variétale ?

Oui tout à fait. On est passé de processus de maltage qui prenaient un mois, il y a cent ans, à une semaine aujourd’hui. La sélection a été faite pour optimiser ces critères avec, pour mots d’ordre, rapidité et homogénéité des processus. Donc, comme en panifiable, des lignées sont croisées et testées sur base de ces critères. Certains peuvent être rapidement évalués : calibre, pouvoir de germination, taux de protéine : on évalue facilement et rapidement la protéine et cela permet d’estimer l’amidon… On peut aussi réaliser des micro-maltages et des micro-brassins, en laboratoire et à partir de quelques dizaines de grammes d’orge, pour vérifier son comportement. Mais les normes correspondent aux exigences pour les bières de type “pils”, produites à basse fermentation, alors que, pour une filière de bières spéciales, on doit s’intéresser aux besoins de la haute fermentation. Or même les experts brassicoles le disent : on ne connaît pas bien les normes pour la haute fermentation. Ce qui est dommage aussi, c’est qu’on oublie le goût dans tout ça. Le goût n’a jamais été un marqueur de sélection et c’est vrai pour toutes les céréales alimentaires…

La production : cultiver l’orge brassicole, c’est toute une technique !

– Outre la sélection variétale, qu’est-ce qui peut influencer la qualité de l’orge ?

Depuis vingt ans, nous nous sommes spécialisés vers le tout fourrager et nous avons oublié les risques à gérer en céréales alimentaires. Or la manière de cultiver a évidemment un impact non négligeable ! Toute une série d’autres bonnes pratiques doivent être respectées, comme de séparer la “bonne” récolte des zones versées. Une chose de primordiale en brassicole, c’est la propreté ! Il ne faut surtout pas retrouver d’autres céréales, ni plusieurs variétés d’orge. Il faut du monovariétal pour un maltage homogène, sinon le brasseur aura des problèmes de filtration et de gestion de sa recette…

– Alors pourquoi, malgré ces difficultés, certains pays voisins ne semblent-ils pas avoir de problèmes à produire de l’orge brassicole en grande quantité ?

En Belgique, la période des moissons est souvent pluvieuse, or l’humidité étant la bête noire du stockeur ! Lorsqu’on a cherché à se spécialiser en transformation alimentaire, ce sont les industries à plus haute valeur ajoutée que les céréales, et plus facile à gérer avec la chimie, qui ont pris le dessus : les pommes de terre et la betterave. En France, par exemple, où le climat est plus favorable, on retrouve de grandes plaines céréalières car c’est le meilleur moyen de rentabiliser ces terres. Dans d’autres contextes, comme au Danemark, l’orge brassicole est le seul moyen d’apporter de la valeur ajoutée à des terres peu productives. En Wallonie, on se situe entre ces deux situations et on a préféré se diriger vers des productions céréalières à haut rendement, pour l’alimentation du bétail ou l’amidonnerie. On a choisi la quantité plutôt que la qualité.

– Comment faire alors pour remotiver aujourd’hui nos producteurs à se lancer dans cette culture ?

Disons clairement que produire de l’orge brassicole n’est pas une commodité. Mais cette culture présente aussi des avantages : diversification, allongement des rotations, valeur ajoutée… Et puis, tout est une question d’habitude, c’est simplement un métier à réapprendre. De plus, l’orge brassicole étant rustique, bien résistante aux maladies, cela trouve évidemment tout son sens en bio ! Surtout qu’il y a un déficit de production en céréales alimentaires bio…

Le maltage : une première transformation peu rentable

– On parle souvent du manque de micro-malteries en Belgique. Cela peut-il être un levier pour redynamiser la production d’ogre brassicole ?

Il existe deux malteries familiales en Belgique – la malterie du Château et la malterie Dingemans – qui tournent déjà avec de bons volumes et un carnet de commande plein. Il n’est donc pas facile pour les brasseurs qui veulent de petits volumes – qui plus est d’une orge locale pas forcément formatée aux normes industrielles – de trouver une cellule de maltage disponible. Pour pouvoir transformer à petite et à moyenne échelle, il faut donc une malterie adaptée et qui travaille à façon, il faut donc clairement une demande du consommateur, qui influencera le brasseur et qui stimulera la demande en orge locale et donc sa production. La micro-malterie est l’élément central qui fait le lien entre tous ces maillons.

– Qu’est-ce qui freine leur développement à l’heure actuelle ?

Vu le prix de la bière en Belgique, il y a peu de valeur ajoutée à se partager et le maltage est très peu rentable à petite échelle. Une micro-malterie demande beaucoup d’investissement en matériel et il faut vraiment avoir des acteurs de la filière prêts à suivre pour être sûr d’amortir le projet et de le rendre viable à long terme. Il est donc nécessaire de fédérer des agriculteurs, des négoces et des brasseurs autour du projet, avant même de le lancer, une sorte de solidarité nord-nord au sein de la filière, un commerce équitable à la belge…

Le brassage : un haut potentiel de valorisation du terroir belge !

Mais je vois un autre intérêt au développement d’une micro-malterie wallonne. Les brasseries industrielles, non seulement dictent leurs normes en achetant de gros volumes à prix bas. Les micro-brasseurs, non seulement payent un prix plus fort, mais sont soumis aux critères de qualité du malt industriel. Avec une filière locale à petite échelle, certes il y aurait un surcoût pour le consommateur, de l’ordre d’un à deux centimes d’euro pour une trente-trois centilitres, mais il serait possible de produire des bières complètement ancrées dans leur terroir ! Et le bio est d’autant plus intéressant de ce point de vue… Et c’est bien pour cela que les micro-malteries qui veulent se mettre en place veulent souvent viser le 100% bio. Mais il faudrait, pour cela, que les volumes suivent…

– Il y aurait donc un haut potentiel de qualité différenciée en Wallonie, même dans le secteur brassicole ?

Bien sûr ! Finalement, en céréales alimentaires, si on veut mettre en avant le terroir et le goût, il ne faut pas trop produire. On peut faire le parallèle avec le vin et se dire qu’il faut peut-être une même approche : aller vers une offre en plus petits volumes mais avec plus de valeur ajoutée. Evidemment, cela implique d’avoir des consommateurs qui soient en phase avec cela…

Conclusion

Les marchés font-ils le goût ? Non ! Les marchés embrayent sur la demande de consommateurs qui ne connaissent rien aux produits et réagissent simplement à leur réputation et au “récit” qu’en fait la publicité. Laisser faire les marchés, c’est tout standardiser, à terme.

Comment, au contraire, retrouver une typicité, une qualité pour nos produits brassicoles ? Nature & Progrès pense que c’est en permettant le développement de filières courtes et en confiant à de véritables artisans spécialisés la transformation de produits agricoles de terroir, en stimulant le dialogue entre cet artisan et l’agriculteur qui le fournit. A l’évidence, les outils de transformation, comme les micro-malteries, doivent également se trouver au cœur de ces filières. Fabriquer massivement “à façon”, et souvent à l’étranger, est une option quantitative qui n’a de sens qu’en visant la conquête de marchés lointains. Cette vision compromet, hélas, la nécessaire évolution du goût et du savoir-faire qui sont un placement dans le long terme…

“Bon pour la casse ?”, l’obsolescence programmée !

Critique de l’imaginaire du progrès et des impasses auxquelles il nous conduit

Le texte qui suit illustre une démarche d’éducation permanente menée par les bénévoles de la locale bruxelloise de Nature & Progrès, en partant du constat que la durée de vie de nos objets quotidiens – en particulier les appareils électro-ménagers et électroniques – est de plus en plus réduite et que les possibilités de réparation sont généralement limitées et couteuses et que certains produits semblent même être spécifiquement conçus pour ne pas être réparables. Ceci entrainant des conséquences tant environnementales qu’économiques et sociales…

Par Valérie Van Laere

Introduction

Les bénévoles de la locale de Bruxelles se sont donc interrogés sur notre modèle de production et de consommation de biens matériaux et ont alors décidé de développer un cycle d’activités sur – et autour de – l’obsolescence programmée.

Voulons-nous vraiment d’un modèle de société basé sur la surconsommation et les inégalités ? Nos besoins sont-ils réels ou fabriqués par la publicité ? Voulons-nous d’une croissance économique sans limite et à n’importe quel prix ? Est-il possible d’envisager une (dé)croissance raisonnable et raisonnée dans ce domaine ? Telles ont été les questions clefs du projet qui ont guidé les bénévoles dans leurs réflexions, dans la construction du projet et dans les échanges avec les membres de Nature & Progrès et avec tout citoyen soucieux de réfléchir, d’avoir un regard critique et d’agir sur cette problématique sociétale.

Favoriser le partage des “savoirs”, trouver les points qui font débat et les expériences qui suscitent un autre regard par rapport au modèle dominant, soulever des interrogations et réveiller l’esprit critique, débattre, se questionner, réfléchir et imaginer ensemble des pistes d’actions individuelles et collectives… Voilà les ingrédients d’une démarche d’éducation permanente afin que tous les citoyens impliqués dans le projet se fassent leur propre opinion et fassent leurs choix en conscience.

Un cycle d’activités diversifié

Afin d’aborder, dans ses multiples dimensions, la complexité de la question de l’obsolescence programmé, son importance dans notre vie quotidienne et notre responsabilité en tant que consommateur, afin d’être à même de devenir des (non-)consommateurs conscients et critiques, les approches ont été diversifiées. Elles ont également été élaborées pour créer un processus évolutif de réflexion à partir de chacune des activités.

Au menu : projection de documentaires et de capsules vidéo (1) mais aussi visites thématiques, rencontres et débats avec des intervenants du secteur (2), puis animations en sous-groupes de travail. Chaque étape a fait l’objet d’une évaluation avec les participant(e)s, ce qui permettait de faire évoluer, d’une part, les réflexions et les activités suivantes et, d’autre part, l’ensemble du processus.

Alors ? L’obsolescence programmée : quoi, pourquoi, comment ? Voici les grandes questions débattues :

– l’obsolescence programmée : qu’est-ce à dire ?

– principales causes et conséquences : environnementales, économiques, sociétales…

– obsolescence programmée et rapports Nord-Sud,

– législation, certifications, normes de qualité, etc… Où en est-on aux niveaux européen et belge ?

– sociologie de la consommation : l’imaginaire de la consommation et la fabrication des besoins, l’influence de la publicité…

– les alternatives et le pouvoir du citoyen.

Forts de toutes ces informations et réflexions, nous pouvons alors envisager des solutions. La dernière activité du cycle consistait donc à proposer aux participants de se répartir en petits groupes de réflexions pour rechercher collectivement comment remédier à l’obsolescence programmée, en proposant des solutions concrètes.

Quelques exemples de réflexions

Face à l’acte d’acheter, quelques questions à se poser : “en ai-je vraiment besoin ?”, “dois-je vraiment acheter du neuf ?”, “dois-je vraiment suivre la mode”, “est-ce nécessaire d’avoir des machines si sophistiquées ?”, “n’y a-t-il pas d’autres alternatives ?” Les alternatives peuvent être d’acheter en seconde main – ressourceries, brocantes… -, d’emprunter, d’échanger ou de faire réparer – repair café, tutoriel… -, d’entretenir, de collectiviser l’usage ou de partager – Tournevie, usittoo.be… -, de s’inscrire sur des sites de don – récup à Bruxelles -, de créer des gives box de quartier… Valoriser l’artisanat, remplacer la pièce défectueuse plutôt que de jeter tout l’appareil – via les FabLabs ou les micro-fabriques… -, préférer les entreprises dont la politique est de produire des objets durables et évolutifs – disponibilité des pièces détachées, Fairphone… – et soutenir des start-ups durables sont également des pistes évoquées… Sont également envisagées les questions du coût écologique des produits et des rapports Nord – Sud : quelles conditions de travail nos achats engendrent-ils pour les travailleurs du Sud ?

En tant que consommateurs, nous pouvons également rejoindre, ou même créer, un groupement de pression, faire du lobby citoyen pour influencer les politique et les industriels, pour faire évoluer la législation, en incitant les producteurs à vérifier le coût écologique des produits, à utiliser des matières premières de qualité, à améliorer sa réputation en termes de durabilité, à produire des objets durables et évolutifs… Nous pouvons également faire entendre notre voix aux fabricants afin d’augmenter la durée de vie des produits et d’améliorer leur étiquetage – indication du coût écologique, de la durée de vie, de la réparabilité, de l’existence de pièces détachées… -, de revendiquer la création d’un label “non-obsolescent”, d’exiger des manuels de réparation, etc.

En tant que citoyens, nous pouvons enfin impliquer les syndicats dans notre réflexion car la non-obsolescence crée de l’emploi, nous pouvons inciter les pouvoirs publics à organiser des formations en recyclage et en réparation ou même en électronique, en partenariat avec des structures telles que Repair together, Micro-marché, Cf2D, etc.

D’une manière générale, le citoyen veut pouvoir s’exprimer et dire clairement qu’il ne veut pas de ces appareils qui ne fonctionnent pas, qui ne durent pas… “Non, nous ne voulons pas de cette société du tout jetable !”

Les idées et réflexions ne manquent pas. Cependant, si les citoyens peuvent agir individuellement par rapport à leurs propres modes de consommation, agir collectivement face au lobbying industriel et porter un message politique est plus compliqué. Au-delà de la motivation première, cela demande du temps mais surtout d’acquérir de nouvelles compétences au vu de la technicité et de la difficulté politique du sujet. Une action légale nécessiterait, pour se concrétiser, une expertise juridique et un groupe de citoyens engagés sur le long terme…

Quelques échos des participants

“J’ai beaucoup apprécié ce cycle. Merci de l’avoir organisé. Les vidéos étaient plus qu’intéressantes pour dresser un tableau exhaustif de la problématique. Les échanges étaient très enrichissants et éclairants. J’aimerais me tenir au courant des évolutions en matière de lois et de réglementations.”

“J’ai beaucoup apprécié la sélection de vidéos proposée, abordant le sujet sous différents aspects. J’ai bien aimé le brainstorming en début d’activité permettant à chacun de s’exprimer sur le sujet. Cela permettait de savoir quelles étaient les représentations de chacun et de prendre connaissance de leur façon de se situer par rapport à cette problématique. C’était stimulant pour entamer les échanges et poursuivre la réflexion pendant tout le cycle.”

“J’aimerais maintenant pouvoir agir et me retrouver avec un groupe de travail en vue de créer ou de développer des liens entre diverses initiatives existantes. Peut-être faudrait-il en créer d’autres comme le mouvement HOP en France ?”

“Beaucoup de choses intéressantes ont été abordées et échangées. L’approche méthodologique est bonne selon moi. J’aimerais maintenant approfondir davantage certains aspects économiques et sociaux.”

“J’ai particulièrement apprécié la dernière activité sur la réflexion autour des solutions. C’était la plus intéressante, à mes yeux, car je m’intéressais déjà depuis longtemps au sujet. Nous avions, dans le groupe, des niveaux de connaissances et de compréhension différents. Les échanges entre nous et avec les personnalités du secteur furent donc très enrichissants. Peu de personnes sont encore conscientes du problème et j’ai encore pu m’en rendre compte, ce matin, au cours d’une conversation avec mon garagiste. Poursuivre de telles activités est donc très utile pour amener plus de monde à réfléchir sur le sujet.”

“Je me posais des questions sur toutes ces machines qui se cassaient rapidement. Je savais qu’il existait des repair café et je suis venue au cycle car je voulais en savoir plus, mieux comprendre. J’ai appris beaucoup de choses.”

“J’ai bien apprécié le cycle dans son ensemble : structuré et souple à la fois. L’organisation des réflexions sous forme de “table question” est très agréable et dynamique. Elle a permis à chacun de s’exprimer…”

Plusieurs participant-e-s nous ont aussi envoyé des réactions par rapport aux questions qu’ils se posaient encore et des sujets qu’ils souhaitaient approfondir. Ceux-ci avaient, pour la plupart, été abordées pendant le cycle, étant donné la dynamique participative et auto-constructiviste de la démarche. Bien entendu, tout n’a pu être développé, tant le sujet est vaste…

En conclusion, notre objectif d’éducation permanente est avant tout de mettre les citoyens en éveil et de leur permettre de poursuivre eux-mêmes leurs réflexions au-delà du cycle, de se situer dans une démarche d’autonomisation pour la suite de leur cheminement personnel, sur une thématique donnée mais aussi collectivement… Nous les encourageons donc à poursuivre des rencontres entre eux et les invitons à rejoindre d’autres structures plus spécialisées sur l’un ou l’autre aspect du sujet. Ou même à en créer…

L’évaluation des bénévoles

Les retours des participants ont amené les bénévoles de notre association à conclure que le cycle d’activités a clairement contribué à une meilleure prise de conscience de la problématique de l’obsolescence programmée qui est souvent sous-estimée.

“Au départ, nous avons pu constater un manque général d’appréhension globale du sujet. Donc un accroissement de la compréhension, grâce aux échanges permis par le cycle, est un résultat dont il faut se féliciter.”

“En revanche, si nous avons bien senti, lors des échanges au fur et à mesure du déroulement des activités, un réel développement de l’esprit critique, il reste difficile de mesurer l’impact du cycle en termes de réel changement de comportement des participants. Un nouveau questionnaire, envoyé six mois après l’activité environ, pourrait être utile en ce sens.”

“Au terme du cycle, certain-e-s ont pu se documenter, lire des articles sur le sujet, alors qu’ils ou elles ne le faisaient pas avant. Ils expriment maintenant des intentions en termes d’action individuelle… Le projet a donc eu un réel impact au niveau des individus, de leur façon de réfléchir et de leurs capacités de réaction.”

L’impact de ce cycle sur l’obsolescence programmée fut donc également important pour les bénévoles impliqués dans la réflexion et le développement du projet, en termes d’approfondissement d’une problématique et d’acquisitions de nouvelles connaissances mais aussi en termes de rencontres et d’échanges citoyens. Et, in fine, en termes de “capacité citoyenne” à participer à la co-conception d’activités et à la co-animation d’échanges sous différentes formes…

“Pour les prochaines années, nous pensons que la réflexion autour de cette thématique doit être maintenue et développée car nous constatons, dans notre quotidien, que peu de gens en ont réellement conscience. La surconsommation se généralise et les impacts sur la planète sont conséquents. Or tout autour de nous pousse à surconsommer et les implications de ces modes de consommations sont encore et toujours mal connues, mal comprises et largement sous estimées du grand public. C’est pourtant un des enjeux majeurs de nos sociétés.”

Les bénévoles souhaitent donc poursuivre la réflexion sur la société de (sur)consommation mais aimeraient l’aborder maintenant sous un autre angle que celui de l’obsolescence programmée…

“Nous aimerions poursuivre et augmenter le nombre de citoyens et de groupes de réflexions car, plus il y aura de groupes, plus les possibilités de réseaux, de réflexions, d’idées, de créativité et donc de potentiels levier d’actions seront nombreuses…”

Conclusion

Cette vaste réflexion – et les réaction suscitées – ne fait que conforter Nature & Progrès dans l’idée que l’effort doit évidemment continuer, qu’il faut encourager le citoyen consommateur à agir plus encore. Comment ? En informant son entourage, en l’amenant à s’intéresser à ces questions par le biais notamment d’activités d’éducation permanente, mais aussi en reconsidérant drastiquement sa propre façon de consommer et en indiquant à ses représentants dans quel sens la réglementation doit absolument évoluer… Reste à savoir si les conditions mêmes de la consommation ne vont pas radicalement se transformer sous l’effet des crises en cours. L’avenir nous l’apprendra…

Comment les communes accueillent-elles l’habitat léger ?

L’habitat léger apporte de nombreuses solutions originales, à condition bien sûr de bénéficier des précieux conseils qui permettent d’en éviter les pièges, c’est ce que nous vous indiquions dans la cadre de précédents articles… Mais où s’installer ?, demandions-nous aussi dans les pages de Valériane n°140 ? Nous apportons de nouveaux éclairages dans le cadre d’une conversation – par vidéoconférence, Covid-19 oblige – avec Thibault Céder, de l’Union des Villes et Communes, que nous avions déjà accueilli lors du salon Valériane 2019. Extraits.

Par Dominique Parizel et Hamadou Kandé

Introduction

Mention “grande distinction”, tout d’abord, pour l’excellent dossier publié dans Le mouvement communal n°948, de mai 2020, que vous pouvez consulter aisément sur le site Internet de l’Union des Villes et Communes (1). Il s’intitule “L’habitat léger en dix questions“, comprend un récapitulatif de toutes les questions importantes en la matière et devrait rapidement devenir un outil essentiel d’information et de sensibilisation des mandataires et des agents communaux.

“La question de l’habitat léger est récente, précise Thibault Céder, et la façon dont elle est appréhendée est assez différente d’une commune à l’autre. Certaines connaissent bien les questions liées au gens du voyage, ou celles qui sont inhérentes au plan HP – pour habitat permanent -, qui concerne nos concitoyens domiciliés dans des parcs touristiques. Elles sont souvent spécifiques aux communes concernées alors que l’habitat léger – un tout nouveau mode d’habitat – posera des questions transversales à toutes les communes. Toutes devront donc les examiner pour déterminer comment elles vont s’y prendre pour l’intégrer.”

Des questions nouvelles liées à l’habitat

Une dizaine de communes, pas plus, ont déjà eu l’occasion d’entamer leur réflexion sur l’habitat léger. Nous ne vous présentons plus Benoît Piedboeuf, maïeur de Tintigny, que nous avons également eu le plaisir d’accueillir à Valériane ; nous n’évoquerons plus l’expérience du “légendaire” quartier de la baraque, à Louvain-la-Neuve… Nous citerons peut-être la commune de La Louvière qui a récemment accueilli un “festival de l’habitat léger”…

“La grande majorité des communes découvre la question dans le cadre nouvellement fixé, poursuit Thibault Céder, qui ne donne guère d’assurance spécifique sur le long terme. Or chaque commune a ses propres contraintes : contraintes de territoire, zones éventuellement compatibles avec l’habitat léger, questions plus spécifiques liées à Natura 2000, à des zones inondables, à des zones forestières, etc. Et, bien sûr, il y a les inévitables questions politiques : c’est neuf et ce type d’habitat véhicule encore beaucoup de stéréotypes. Je compare volontiers cette question à celle du parement en bois des habitations, dont peu de communes prévoyaient l’intégration. Or, à présent, l’architecture contemporaine en intègre dans pratiquement toutes les nouvelles maisons ; cela ne pose plus le moindre problème. Une large explication et une sensibilisation sont passées par là pour que l’intérêt de l’autoriser soit bien compris par tous. Quelques années seront donc encore nécessaires avant que la question de l’habitat léger et l’intérêt qu’il présente pour un certain type de population soit intégré par tous. Si les communes se posent les bonnes questions, il me paraît certain que les bonnes réponses arriveront petit à petit… Toutes constatent l’émergence de questions nouvelles liées au fait d’habiter, d’une manière générale : questions liées à la densité, questions liées à la dépendance des personnes âgées, etc. Est-ce que l’habitat léger ne pourrait pas rejoindre, par exemple, l’”habitat kangourou” pour faciliter l’encadrement de personnes âgées, en se posant de manière temporaire au fond du jardin d’un plus jeune ? Ces jeunes, eux-mêmes, y auront peut-être recours qui ne souhaitent plus s’endetter sur le long, aspirent à un retour à la nature, au circuit court, à la permaculture, etc. Nous nous adressons aujourd’hui à un public déjà acquis à la philosophie de l’habitat léger mais de nouveaux publics sont potentiellement concernés. Je pense, par exemple, aux étudiants ; i faut maintenant sensibiliser ces publics tout autant qu’il faut adapter l’habitat léger à leurs besoins mais son principe de modularité leur conviendra très bien, tant pour des questions financières que pour des questions de dépendance, d’indépendance ou d’interdépendance. Il peut, par exemple, permettre très facilement le regroupement de services ; il offre peu d’espace mais ses coûts sont limités ; il permet le regroupement rapide de communautés dont les besoins sont comparables…

L’habitat léger doit évidemment s’efforcer de sortir de la caricature qui en fait encore l’apanage d’une certaine forme de marginalité. Il n’est évidemment pas question non plus de parquer les vieux dans des campings, alors qu’ils avaient une belle maison… L’habitat léger est une piste d’avenir pour certains pans de la population mais à condition de s’inscrire dans la mixité, dans la pluralité des habitats… Certains de ses avantages peuvent déjà être facilement montrés : il permet, par exemple, d’habiter là où l’on cultive quelques hectares de maraîchage bio ou de permaculture. Il permet de lancer sérieusement un projet de vie, d’associer décemment vie quotidienne et travail, même si on n’a que peu de moyens… Notons cependant qu’un problème de financement peut se poser car, au niveau des banques, très peu de prêts semblent envisageables pour ce type de biens. Les prêts hypothécaires ne fonctionnement pas et les prix des habitats légers sont quand même trop élevés pour de simples prêts à la consommation. Peut-être faudrait-il interpeller les banques éthiques sur cette question ?”

Une expérience encore parcellaire

“Mais à cette ouverture, avertit Thibault Céder, correspondent aussi des craintes qui sont autant de freins. Que devient, par exemple, l’habitat léger, une fois que les personnes qui l’ont installé ne sont plus là ? Qui le reprend et à quelles conditions ? Un nouvel occupant ne va-t-il pas le transformer en quelque chose qui n’était pas convenu avec le voisinage ? Bref, comment donner à la commune des assurances dans le temps au sujet d’un projet précis ? Les yourtes, par exemple, font beaucoup parler d’elles… Certaines s’intègrent idéalement puis, quand l’occupant initial part, la yourte est subitement transformée en crèche ou en RBNB (2) et la relation avec le voisinage s’en trouve évidemment considérablement modifiée… Une yourte est rarement pensée en fonction de son isolation phonique et ceux font ce choix de vie sont plus souvent à l’extérieur que la moyenne des gens. Cela peut poser problème, au niveau du “vivre ensemble”, avec la résonnance liée aux façades arrière des maisons à l’intérieur d’un îlot urbain. Certaines questions qu’on ne s’était jamais posées appellent donc des solutions nouvelles : soit on modifiera les yourtes, soit elles ne seront plus autorisées dans de tels endroits… Toutefois, une fois le permis délivré, il l’est de manière définitive. Seule l’expérience acquise permet donc aux communes d’être attentives au devenir des projets… Je pense que la crainte d’éventuels “quartiers ghettos” n’est plus guère présente que dans celles qui avaient connu le plan HP. Mais là aussi seule l’expérience acquise permet d’éviter que l’octroi de permis pour des habitations légères soit finalement préjudiciable à l’ordre ou à la sécurité publique… L’habitat léger concernant toutefois une habitation éparse sur un terrain donné, cela semble aisément évitable ; il s’agit essentiellement d’un habitat ponctuel même s’il est imaginable que des familles se regroupent dans le cadre d’un habitat léger groupé mais je n’en connais pas encore d’exemple. D’importantes questions restent donc à régler : elles ont trait à l’intégration urbanistique et aux rapports avec le voisinage Des règles de salubrité adéquates, une fois qu’elles seront définies, devraient également éloigner le spectre du bidonville.”

Le code du logement reconnaît l’habitat léger et lui assigne des objectifs précis. Toutefois, le ministre de l’aménagement du territoire n’a pas encore pris en compte cette question de l’habitat léger et doit donc modifier son code pour permettre la délivrance de permis, dans certains endroits précis. Tout cela sera défini… dans les prochaines années !

“Pour le moment, dit Thibault Céder, avec le code CoDT – pour Code de développement territorial – qui n’aborde pas directement la question de l’habitat léger, eh bien, on bricole. La nouvelle notion doit encore être intégrée dans les législations existantes et cela laisse parfois un grand vide. C’était prévu pour cette année… avant la crise du Covid-19 !”

De nouveaux atouts entre les mains des communes

“L’habitat léger peut-il se mettre au service du logement social ? Une expérience à été tentée à Walhain, explique Thibault Céder, où il est utilisé pour des logements d’urgence : plutôt que de construire un seul logement en dur, vu les subsides disponibles, il a semblé préférable de s’orienter vers plusieurs logements légers afin de venir en aide à davantage de personnes…Toutefois, si une telle solution s’étend à des logements plus pérennes, comme les logements sociaux, surgira le problème d’appréhension du logement par l’habitant, qui reste très différente de celle d’un logement classique. Il faut être prêt à partager une philosophie nouvelle or la législation sociale ne permet pas, à l’heure actuelle, le choix du logement ; on est juste prioritaire dans une liste et, si un logement se libère, il est proposé. Être subitement appelé à vivre dans une yourte pourrait donc surprendre… Mais apprendre à bien habiter est sans doute un problème très général, du logement social notamment.

Les communes, dans le cadre de l’habitat léger, pourraient être amenées à associer des métiers que nous connaissons bien – menuisiers, ferronniers… -, ce qui offrirait des possibilités de mise à l’emploi…

“Cette question se posera immanquablement avec la crise que nous traversons, confirm Thibault Céder. Les problèmes économiques vont se multiplier et beaucoup plus de personnes, qualifiées ou non, seront en attente d’un travail. Le circuit court, qu’il s’agisse d’agriculture, de construction ou d’autre chose, sera une opportunité intéressante pour relancer l’économie locale. La volonté politique me semble réelle, au niveau de la région en tout cas, d’avancer vers l’économie circulaire. La crise sera un accélérateur pour éviter d’aller chercher ailleurs ce que nous sommes capables de faire nous-mêmes. Mais il y a un an seulement que la sensibilisation et la vulgarisation sont à l’œuvre dans les communes, auprès des agents et des mandataires, à propos de l’habitat léger… Les réponses qu’ils donnent aux questions que les citoyens se posent sont donc en cours d’élaboration, notamment avec l’aide de l’Union des Villes et Communes. Un bourgmestre ou un agent bien informés seront, à n’en pas douter, de bon conseil en la matière…”

Notes :

(1) http://www.uvcw.be/no_index/files/2587-mouvement-communal-948—mai-2020.pdf

(2) A l’origine, Airbnb est le nom d’une plateforme Internet payante de location et de réservation de logements de particuliers, créée à San Francisco, en 2008.

La pandémie due au Covid-19 parmi d’autres épidémies

Il est venu bouleverser nos vies, par un beau matin de printemps… Aujourd’hui, les traces laissées par de longues semaines de confinement continuent à nous faire réfléchir, même si le modèle économique dominant fait l’impossible pour nous persuader que le “retour à la normale” est déjà là… Mais en quoi nos existences ont-elles changé ? Cet épisode que nous traversons est-il grave, en regard de ce que l’humanité a déjà connu ? Est-il inattendu ? Un spécialiste des microbes et des virus nous aide à y voir un peu plus clair…

Par Jean-Pierre Gratia

Introduction

Partout dans le monde, on s’active pour comprendre comment fonctionne ce nouveau virus et on écrit beaucoup à son sujet, probablement trop. Il y a de la part de plusieurs éditorialistes, commentateurs ou “apprentis experts” pas mal d’inexactitudes et de propos divergents peu rationnels. Je ne m’y étends pas ici, de même que je n’aborde pas les questions qui font polémique et qui n’ont d’ailleurs pas un appui inconditionnel des experts, comme l’immunisation collective, l’origine du virus ou le traitement à l’hydroxychloroquine (1).

Structure et mode d'action du virus

Un peu de science d’abord. Parmi les virus respiratoires, c’est le septième rétrovirus du type coronavirus identifié comme transmissible à l’homme. Parmi ces virus, il y en a trois qui sont à l’origine de maladies parfois mortelles :

– le syndrome respiratoire aigu (Sras), qui a fait des centaines de morts en 2002-2003,

– le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (Mers), qui a sévi en Arabie Saoudite en 2014,

Covid-19, à l’origine de la pandémie actuelle, qui a déjà tué plusieurs centaines de milliers de personnes dans le monde.

Le génome du Covid-19 consiste en une molécule d’ARN à une seule chaîne de près de trente mille nucléotides et comprend quinze gènes. Il dériverait du génome du Sras-CoV qui fait environ la même taille, à une centaine de nucléotides près. Dans les deux cas, le gène le plus important code pour une longue protéine, qui est ensuite coupée pour libérer des protéines structurelles et enzymatiques du virus. Le deuxième gène important est celui qui code la protéine S pour les spicules, qui sont les protéines ancrées dans la coquille lipido-protéique entourant la particule de virus (Fig. 1a) et qui permettent l’entrée du virus dans les cellules cibles du tractus respiratoire et gastrique. Les deux virus possèdent la même protéine S – 99% d’identité – et utilisent donc la même “porte d’entrée” pour infecter les cellules, le récepteur cellulaire qui est une autre protéine – l’enzyme de conversion de l’angiotensine 2, ou ACE2 – qu’on retrouve à la surface de nombreuses cellules du corps humain (Fig. 1b). Mais, dans le cas de Covid-19, la force de cohésion de la protéine S au récepteur cellulaire est au moins dix fois supérieure à celle de la protéine S du Sras, ce qui rend le Covid-19 plus contagieux.

Infection, réponse à l'infection par le Covid-19 et prévention

La contagiosité du Covid-19 dépend de son taux de transmission (R0) qui désigne le nombre moyen de personnes saines qu’un malade peut contaminer. Quand R0 est inférieur à 1, la maladie ne se diffuse pas et n’atteint pas le stade de l’épidémie. Quand R0 est égal à 1, le nombre de contaminations reste stable, sans provoquer de pic épidémique, mais quand il est supérieur à 1, la maladie se propage de façon exponentielle et provoque une épidémie, voire une pandémie. Le R0 du Sras était compris entre 2 et 5, selon les stades de l’épidémie. Pour le Covid-19, il serait supérieur mais reste à préciser, au fur et à mesure de l’évolution du nombre de cas. Tous les deux se transmettent via des microgouttelettes expulsées lors de quintes de toux, d’éternuements ou de bavardages entre personnes rapprochées.

La charge virale d’un individu infecté, qui le rend contagieux, semble la même chez l’enfant que chez l’adulte, mais la réponse à l’infection n’est pas la même chez l’enfant infecté, où elle est non apparente, que chez l’adulte – surtout âgé – qui, très vulnérable, peut mourir. La distribution des cas sévères en fonction de l’âge est inhabituelle pour une pandémie. La grippe, surtout pendant la première vague d’une épidémie, entraîne presque toujours plus de décès chez les moins de soixante-cinq ans, surtout chez les jeunes enfants. La réponse résiderait dans la combinaison de deux effets : le vieillissement du système immunitaire et les particularités du Covid-19. Une autre question non résolue concerne le décès inattendu chez de rares enfants et, en revanche, la guérison d’une personne aussi âgée que notre compatriote Marie-Henriette qui a contracté la maladie… à cent six ans !

On ignore jusqu’à quand la pandémie va persister et sur quelle étendue dans le monde. Normalement, il devrait y avoir progressivement immunisation mais on ignore si elle sera suffisante et persistante. Pour certains virus, comme celui de la rubéole, de la rougeole ou de la variole, on procède à la vaccination qui protège, pendant à peu près toute la vie, mais ce n’est pas le cas d’autres virus dont le HIV du Sida – un autre rétrovirus. Pour que le vaccin soit efficace, il faut qu’il induise des anticorps neutralisants, c’est-à-dire des immunoglobulines qui bloquent l’antigène de surface de la particule virale. Quand cet antigène change, comme c’est le cas de la grippe saisonnière ou du Sida, l’immunité est nulle ou partielle. Le traitement par antiviraux n’est efficace que quand ils agissent synergiquement au niveau de différentes cibles pour bloquer les premières phases de l’infection et la réplication du génome. C’est pour cela qu’on recourt à la trithérapie pour les HIV- séropositifs.

Histoire des épidémies et pandémies

Des pandémies ont toujours existé et on doit s’attendre à ce qu’elles se répètent régulièrement avec un taux de mortalité élevé. Il y a d’importantes différences au niveau du nombre de morts selon ces maladies ; il serait vain de les comparer car elles ont eu lieu à des endroits et à des époques où l’assistance sanitaire était très inégale. On prétend, par exemple, que la pandémie à Covid-19 est moins importante que la grippe espagnole, en 1918. C’est possible puisque cette dernière a fait plusieurs millions de morts. Il faut toutefois noter qu’à cette époque l’assistance médicale était nettement insuffisante et que le Covid-19, à ce moment-là, aurait fait aussi de très nombreuses victimes.

Il y a eu probablement des pandémies avant notre ère, au temps des dinosaures ou peut-être de l’homme de Néandertal… La première pandémie connue, identifiée comme telle, est la Peste Antonine, qui eut lieu entre 165 et 180 de notre ère, appelée ainsi mais probablement due au virus de la variole. Après la Peste de Justinien, qui a fait plusieurs millions de morts en 541, est survenue une épidémie de variole, au Japon en 735. Le virus de la variole, de la famille des poxviridae à ADN bicaténaire, y a fait alors entre un et deux millions de morts mais en a fait cinquante fois plus, au Mexique en 1520.

Les XXe et XXIe siècles ont connu diverses grippes mortelles, à commencer par la fameuse grippe espagnole en 1918, qui est due au virus de l’influenza H1N1 – H1 pour hémagglutinine de type1 et N pour la neuraminidase-type 1, servant toutes deux à la fixation de la particule à la cellule à infecter. Après d’autres grippes – grippe asiatique en 1957, grippe de Hong-Kong en 1968, grippe porcine en 2009 – est venue l’épidémie Ebola, causant la fièvre hémorragique responsable de onze mille, morts essentiellement au centre de l’Afrique, de 2014 à 2016. Le virus, découvert par un médecin belge, Peter Piot de l’Institut tropical d’Anvers, présente un génome constitué d’ARN monocaténaire de polarité négative et d’environ dix-neuf mille bases, à l’intérieur d’une particule longue par concaténation de particules plus courtes. Cet ARN code sept protéines structurelles, l’ARN polymérase ARN-dépendante et des nucléoprotéines.

Les épidémies et pandémies concernent autant les microbes que les virus – ceux-ci se distinguant des premiers, seuls doués de vie. La peste bubonique au XIVe siècle était due à la bactérie Yersinia pestis, du nom de son découvreur Alexandre Yersin de l’Institut Pasteur de Hanoi, qui infectait les rats. Transmise à l’homme par des puces, elle a fait deux cents millions de morts. En janvier 1349, les habitants de Londres venaient d’être informés d’une dévastation ailleurs en Europe, à Florence notamment où 60 % de la population sont morts de la peste. Ils l’ont appelée la “mort noire” – Black Death – qui a finalement atteint les ports anglais accueillant les bateaux provenant du continent. La peste s’est alors étendue causant la mort de la moitié de la population londonienne, ainsi que celle de plus de 30 % de la population en Europe. Les symptômes étaient douloureux, dont la fièvre, des vomissements, des saignements, des pustules sur la peau et des nodules lymphatiques, d’où son nom de peste bubonique. La mort survenait en trois jours. Au XVIIe et XVIIIe siècles, les grandes pestes ont régulièrement ravagé l’Europe.

Parmi les autres épidémies d’origine microbienne, le choléra est dû à la bactérie Vibrio cholerae. Strictement limitée à l’espèce humaine, elle est caractérisée par des diarrhées brutales et très abondantes – gastro-entérite – menant à une sévère déshydratation. En l’absence de thérapie par réhydratation orale, la forme majeure classique peut causer la mort, dans plus de la moitié des cas, en l’espace de trois jours dès les premières heures. La contamination est d’origine fécale, par la consommation de boissons ou d’aliments souillés. Limitées initialement à l’Asie – Inde, Chine et Indonésie -, les épidémies de choléra se développent, au XIXe siècle, en véritables pandémies qui atteignent le Moyen-Orient, l’Europe et les Amériques. La puissance du choléra est démultipliée par le passage de la marine à voile à la vapeur, et par l’arrivée du chemin de fer. La France fut touchée par une épidémie au printemps 1832, après la Russie en 1828, la Pologne, l’Allemagne et la Hongrie en 1831, Londres début 1832. Puis l’épidémie revient en France, en 1854, et y fait cent quarante-trois mille morts…

Chronologie des épidémies connues, avant celles dues aux coronavirus (2)

Année(s)

Nom

Agent pathogène

Zone géographique

Nombre de victimes

 

165-180

Peste Antonine Peste

Virus de la variole

Empire romain

5 millions

 

541-542

Peste de Justinien

Yersinia pestis

Europe et Bassin méditerranéen

30 à 50 millions

 

735-737

Epidémie de variole

Virus de la variole

Japon

 

1 million

1347-1351

Peste noire

Yersinia pestis

Europe

25 millions

 

1520

Epidémie de variole

Virus de variole

Europe

56 millions

 

XVIIe siècle

Grande Peste

Yersinia pestis

Europe

3 millions

 

XVIIIe siècle

Epidémie de variole

Virus de variole

Amérique du Nord

90 % des Amérindiens

 

1817-1923

Pandémies de choléra

Vibrio cholerae

Monde

1 million

 

1855-1920

Pandémies de peste

Yersinia pestis Monde

12 millions

 

 

1889-1890

Grippe russe

Virus influenza H3N3

Monde

1 million

 

Fin XIXe siècle

Fièvre jaune

Flavivirus

Monde

moins de 100.000

 

1918-19

Grippe espagnole

Virus influenza H1N1

Monde

40 à 50 millions

 

1957-58

Grippe asiatique

Virus H2N2

Monde

1,1 million

 

1968-70

Grippe de Hong-Kong

Virus H3N2

Asie

1 million

 

1981-?

Sida

Rétrovirus HIV

Monde

35 millions

 

2009-10

Grippe porcine

Virus H1N1

Monde

moins de 200.000

 

2014-16

Ebola

Virus Ebola

Afrique centrale

moins de 11.000

 

Les interactions homme - animal

Il semblerait que le premier foyer de peste bovine signalé en Afrique de l’Est, en 1887, ait décimé 90 % du cheptel bovin et provoqué une famine généralisée. Les récentes épidémies de fièvre de West Nile et d’influenza aviaire et la hausse de la rage en Europe de l’Est et en Asie attestent de la vitalité des maladies émergentes dans le monde. Elles présentent une menace croissante pour la santé publique et, à peu près chaque année, une nouvelle maladie d’origine animale apparaît et présente un risque pour la population mondiale. Les souches de virus de la grippe apparaissent souvent par l’interaction de populations humaines, porcines et aviaires. C’est ainsi que le XXe siècle a été témoin de trois pandémies de grippe d’origine animale probable :

– la grippe espagnole, en 1918, dont le virus aurait dérivé d’une souche provenant d’une espèce animale, notamment aviaire, réservoir naturel de bon nombre de virus,

– la grippe porcine, en 1957,

– la grippe aviaire, en 1968.

Selon plusieurs équipes de chercheurs, certaines chauves-souris auraient été des réservoirs naturels du virus Ebola. La dernière épidémie survenue, en 2007 en République démocratique du Congo, a suggéré que le virus pouvait passer directement du chiroptère à l’Homme. Suite aux nombreuses épidémies de peste et de typhus qui ont perduré jusqu’au milieu des années cinquante, on a trouvé des anticorps dans le sang des animaux domestiques, d’où la conclusion d’une possible transmission de l’agent pathogène dans les deux sens.

Propagation et impact socio-économique des épidémies

Parmi les facteurs de propagation des épidémies, la circulation continue de personnes est évidemment importante. L’avion est donc aujourd’hui un facteur clé au niveau mondial car les lignes sur lesquelles il y a de gros flux de passagers créent des chemins préférentiels pour l’agent pathogène. Il est possible que si la Chine avait fermé ses aéroports très tôt, en novembre 2019, le Covid-19 n’aurait pas déclenché de pandémie. Corrélativement, chez les animaux, les épidémies sont notamment portées par les animaux migrateurs.

Aussi loin qu’on remonte dans le temps, les épidémies peuvent décider de l’issue d’une bataille. Qu’on pense à la guerre d’Éthiopie où l’on doit remercier le bacille de la typhoïde. Pendant la retraite de Russie de Napoléon, on a dénombré davantage de soldats français morts du typhus – maladie due à une bactérie du groupe des Rickettsies – que tués par l’armée russe. La peste, l’anthrax – ou charbon -, la dysenterie, le typhus, la typhoïde, le choléra, la gangrène gazeuse, le botulisme furent parmi les maladies étudiées comme vecteurs possibles de propagation d’épidémies, et aussi comme base de l’arme bactériologique. En Asie, le riz permettait d’attirer les rongeurs qui, une fois piqués par les puces, devenaient à leur tour porteurs de Y. pestis, découvert durant une épidémie de peste à Hong Kong. Cette épidémie a donné l’occasion au Japonais Shiro Ishii d’inoculer ce bacille à plusieurs prisonniers servant de cobayes, dès 1933, puis lors de la guerre contre les Etats-Unis où des prisonniers furent employés.

Les épidémies ont un impact socio-économique évident. La première constatation réside dans l’inégalité sociale dans la mort qu’elles causent (3). Ainsi le Covid-19 a-t-il fait beaucoup plus de victimes chez dans la population noire que dans la population blanche, à Washington notamment. Lors de la peste à Londres, en 1349, les autorités construisirent un très grand cimetière appelé Smithfields pour enterrer le plus grand nombre de victimes possible, ce qui aux yeux des croyants permettrait à Dieu “de reconnaître les siens”, au jour du Jugement Dernier. Bien que le chroniqueur de l’époque ait écrit que les riches autant que les pauvres n’ont pas été épargnés, les recherches archéologiques, dans ces cimetières, ont révélé des inégalités sociales et économiques. La peste est revenue en Angleterre au XVIIe siècle, et là encore, se sont produits des affrontements socio-politiques.

Au XVIe siècle, en Amérique du Nord, la variole a affecté les communautés Cherokee, tuant 30% des personnes infectées. Les conditions sociales en cette période coloniale ont amplifié l’impact des facteurs biologiques. Plus tard au XVIIIe siècle, une épidémie de variole a encore eu lieu au Sud-Ouest des Etats-Unis. Elle a coïncidé avec les attaques contre les communautés Cherokee, où les britanniques ont brulé les fermes et forcé les habitants à fuir leur maison, causant la famine et l’expansion de la variole.

Quelles seront les conséquences politiques, sociales et économiques de la pandémie Covid-19 ? Interrogeons encore l’histoire, surtout au cours de cette Anthropocène (4). Les pandémies sont les inévitables compagnons de l’expansion économique. Sous l’Antiquité, des réseaux commerciaux interconnectés et des villes très peuplées avaient déjà rendu les cités plus riches mais aussi plus vulnérables, tout comme notre économie mondiale intégrée. Les effets du Covid-19 seront cependant très différents de ceux des virus du passé qui frappaient des populations bien plus pauvres et dotées de moins de connaissances sur les virus et les bactéries. Le nombre de victimes devrait être bien moindre que celui de la peste noire ou de la grippe espagnole mais, toutes proportions gardées, les catastrophes sanitaires d’antan peuvent donner des indications sur les changements que risque de connaître l’économie mondiale face au coronavirus.

Le coût humain des pandémies est terrible mais les effets à long terme sur l’économie ne le sont pas toujours. La peste noire a fait un nombre de victimes stupéfiant – entre un et deux tiers de la population de l’Europe d’alors ! – et elle a naturellement laissé des cicatrices durables. Cependant, au sortir de cette peste, les terres arables vacantes sont soudain devenues abondantes. Ce qui, ajouté à la pénurie brutale de main-d’œuvre, a renforcé le pouvoir de négociation des paysans face aux propriétaires terriens et a contribué à l’effondrement de l’économie féodale.

Vers une nouvelle Anthropocène

Le confinement nous a contraints à limiter notre genre de vie, devenu excessif dans certains cas, par exemple, au niveau voyages en avion avec à la clé des week-ends passés dans un aéroport inconfortable, attractions diverses, restaurants rassemblant un grand nombre de personnes dans des espaces restreints. Certes, cet épisode de confinement a été pénible pour les commerçants, les industriels, les viticulteurs, les chauffeurs de taxis, les professionnels de la culture, les artistes, les organisateurs des expositions, les étudiants, etc. Ainsi que pour tous ceux qui durent soigner les malades, évidemment…

Par contre, pour le consommateur pas trop exigent, cela a parfois été une expérience plutôt bénéfique, sur le plan économique comme sur le plan culturel. Il a fallu réinventer des loisirs at home avec la lecture et, à cette occasion, les enfants ont fait preuve de créativité, ce qui est manifestement positif. Le silence et le calme ont réapparu, l’air est redevenu normalement respirable et la production de gaz à effet de serre a été réduite de 7%, se rapprochant ainsi de la norme prévue par les Accords de Paris.

Quand tout redeviendra possible, il serait bon d’en tirer la leçon et de limiter les voyages en avion pour satisfaire les jeunes qui, dans les manifestations, arboraient des pancartes où on pouvait lire : “Moins de kérozène, plus de chaleur humaine“, réduire les déplacements qui ne sont pas indispensables et acheter localement. Il est souhaitable que des hommes politiques responsables fassent peser de tout leur poids des arguments en faveur d’une nouvelle Anthropocène où l’économie rejoint l’écologie…

Notes :

Le Covid-19 chez les malades hospitalisés, et augmentent même le risque de décès et d’arythmie cardiaque. The Lancet a cependant annoncé, le 4 juin, le retrait de cette étude, publiée le 22 mai. Elle avait été suivie, en France, d’une abrogation de la dérogation permettant l’utilisation de cette molécule contre le Covid-19 et la suspension d’essais cliniques destinés à tester son efficacité.

(2) D’après L’histoire des pandémies, dans Courrier International 1537 (16 avril 2020), 34-35.

(3) Blow Ch. (2020), Les Noirs en première ligne. Courrier International 1537 (16 avril 2020), 24; Wade L. (2020), An unequal blow. Science Weekly News, May15, pp. 700-703. DOI: 10.1126/science.368.6492.700

(4) Terme introduit par Paul Josef Crutzen pour désigner la période géologique qui a suivi la Révolution industrielle.

Manger sain, oui, mais quoi et pourquoi ?

Partage d’une expérience enrichissante et conviviale à Ottignies- Louvain-la-Neuve. Message des membres de la locale de Nature & Progrès du Brabant-Ouest

« Notre santé est trop précieuse pour la confier à l’industrie agro-alimentaire dont la préoccupation première n’est certainement pas la santé ni le bien de la planète. Prenons les choses en main nous-mêmes. On peut trouver, autour de nous, des gens et des associations qui nous aident. »

Dans le souci d’adopter une alimentation qui contribue à notre bonne santé, ces membres se sont questionnés : sur leurs habitudes alimentaires, sur la pratique d’un régime strict, sur l’impact de leur consommation… Sommes-nous vraiment maîtres de notre alimentation ou subissons-nous la marchandisation du système agro-alimentaire moderne ?

Par Elise Jacobs

Introduction

Est née alors la volonté d’organiser un “Cycle sur l’Alimentation Saine et Durable” qui a englobé plusieurs conférences participatives. Ce projet s’est développé dans le cadre des activités d’éducation permanente de Nature & Progrès afin d’entamer une réflexion collective sur le sujet mais aussi dans le but de rencontrer des personnes soucieuses de la qualité de leur alimentation.

« Je me sens consomm’actrice car je suis persuadée que c’est une bonne voie vers l’autonomie et la gestion de sa santé mais aussi un bon choix pour notre Terre Mère et les petits producteurs. »

Environ soixante personnes sont venues assister aux conférences. La plupart des participants étaient à la recherche d’une alimentation pouvant améliorer leur santé mais qui soit aussi en accord avec les valeurs que partage Nature & Progrès, comme l’écologie, le respect de la vie et de la terre.

« J’ai apprécié la possibilité de confronter pas mal de points de vue et d’avoir des discussions intéressantes sur des questions que je me pose depuis plus de vingt-cinq ans. »

Le cycle a englobé six conférences-débats et une balade à la découverte des plantes sauvages et comestibles. Elles avaient pour objectifs d’informer, de valider ou de remettre en question les idées préconçues sur le concept de l’alimentation saine et durable mais également de s’informer sur différentes pratiques alimentaires, telles que la naturopathie, l’alimentation ancestrale, le gluten, les légumineuses et le jeûne. Nous avons abordé notamment l’impact de nos habitudes alimentaire sur la santé, l’environnement et le climat.

In fine, tous les conférenciers ont transmis le même message : l’urgence de revenir à une alimentation raisonnée qui soit en accord avec nos besoins morphologiques, notre mode de vie, les aléas de l’existence et le lieu où l’on vit. Une bonne santé est inévitablement liée à une alimentation variée et locale qui passe par des produits frais issus de l’agriculture biologique.

Les six conférences du cycle

– 3 octobre 2019 « Existe-t-il un régime type pour toutes et tous ? », par Régis Close, naturopathe,

– 7 novembre 2019 « Alimentation ancestrale v/s moderne : quel impact sur la santé ? », par Yves Patte, coach en nutrition,

– 5 décembre 2019 « Le gluten, faut-il en avoir peur ? », par Myriam Francotte, naturopathe et thérapeute énergicienne,

– 16 janvier 2020 « L’urgence nutritionnelle en lien avec les enjeux environnementaux », par Lucie Bailleux, diététicienne – micronutritionniste,

– 13 février 2020 « Protéines vertes et légumineuses… Chiche ! », par Françoise Hendrickx, sciences psychopédagogiques et sciences de l’environnement,

– 12 mars 2020 « Le jeûne thérapeutique a-t-il une place dans notre alimentation ? », par Fatiha Aït Saïd, praticienne de santé, naturopathe, formatrice et fondatrice de l’ISNAT.

« Au bout de six conférences, je constate que c’est vraiment à nous de trouver ce qui convient le mieux à notre santé. Végétarisme ou pas ? Légumineuses ou pas ? Toujours en étant vigilants sur la qualité des produits. »

« Ces conférences ont consolidé mes arguments en faveur du temps que je dédie à mon potager ou à aller chez mes voisins producteurs. Aujourd’hui, encore plus qu’hier, je prends plaisir à cuisiner moi-même et à aller vers des nouvelles recettes en intégrant davantage de variétés locales dans mes menus. »

L’alimentation idéale existe-t-elle ?

Nous pouvons retenir qu’il y a une base commune à respecter : manger des fruits et légumes frais, issus de l’agriculture biologique, de saison, de proximité et le moins transformés possible. Manger de la viande, du poisson – pour ceux qui en mangent – issus de pratiques biologiques et si possible de proximité, ce qui, grâce au contact direct avec les producteurs, nous apporte un gage de qualité et de confiance. Il vaut mieux aussi éviter les excès, de sucre et d’alcool, par exemple.

L’alimentation idéale n’existe pas vraiment, pour preuve, on peut observer différentes intolérances liées à certaines pathologies. Les conférences nous ont montré qu’il faut adapter notre régime alimentaire aux spécificités de notre morphologie et de notre routine quotidienne. Et parce que, tout simplement, certaines personnes digèrent mieux certains aliments que d’autres… C’est à chacun, chacune d’entre nous, d’apprendre à se connaître, de faire preuve de bon sens. Voire de se faire accompagner par un nutritionniste et/ou naturopathe pour adapter au mieux son alimentation.

Nous avons aussi compris l’importance de revenir à des habitudes saines, comme de savoir cuisiner des aliments non transformés qui est la garantie de manger des produits non contaminés par des additifs alimentaires. Savoir bien gérer ses stocks permet d’éviter le gaspillage alimentaire.

« Je me considère comme consomm’actrice pour l’alimentation, en veillant à avoir des produits bio, de saison et de proximité, en refusant les produits issus de l’industrie agro-alimentaire. Et pour le reste, en essayant de privilégier le zéro déchet, le seconde-main, le recyclage et la sobriété. »

Des habitudes alimentaires renouvelées

Une autre évidence est mise en lumière : par rapport à notre enfance, nos habitudes alimentaires ont changé. Soit, nous mangeons plus de riz et de pâtes, et moins de viande et de graisses. Soit, après avoir connu des problèmes de santé ou parce que l’on est devenue maman, notre rapport à l’alimentation a changé. Nous comprenons qu’elle joue un rôle fondamental dans notre bonne santé. Nous commençons à lire, à nous renseigner, à nous former et à penser différemment. Nous remettons en question ce qu’on nous vend en promo ou par vague de mode alimentaire car nous comprenons que ce sont des inventions de marketing et de la société de consommation. Le choix va même, pour certaines, de ne plus se fournir en grande surface. Nous ne sommes, de cette manière, plus soumises ni influencées par le marketing.

« Je suis curieuse et j’aime tester ce que je ne connais pas mais cela reste toujours dans les limites de mon alimentation habituelle : bio, de saison et proximité. »

Un message aux jeunes générations

Privilégiez le bio : non seulement parce qu’il réhabilite les sols mais aussi parce que, dans la plupart des cas, ce choix permet aux producteurs de vivre plus décemment de leur labeur. Privilégiez les producteurs locaux car, ce faisant, ils privilégient, dans le même temps, l’emploi et diminuent l’empreinte carbone liée aux transports.

Essayez d’organiser le fait de cuisiner de manière ludique en vous débarrassant des vieux clichés “maman dans la cuisine et papa au salon devant la télé”, c’est vraiment has been !

Privilégiez le “fait maison”, plutôt que les plats cuisinés du commerce, afin d’améliorer l’équilibre alimentaire et ne pas encourager l’obésité.

Que le moment des repas redevienne un vrai moment privilégié, de partage, de dialogue et pas avec chacun dans sa bulle, prêt à réagir au moindre bip de son smartphone, trop souvent à portée de regard. Faites-en une bulle familiale plutôt que le prolongement de chaque bulle individuelle, individualiste…

Manger bio, local et de saison est-il accessible pour tous ?

Lorsque l’on commence à se questionner sur la manière d’améliorer la qualité de ses aliments, les alternatives surgissent rapidement. On commence à lire les étiquettes et on cherche des points de vente en accord avec ses valeurs. Et, si on continue d’aller en grandes surfaces, on priorise les marques labellisées bio.

Il y a de plus en plus de petits producteurs et de magasins bio partout en Wallonie. Les Groupes d’Achats Communs – GAC, GASAP -, nous donnent accès aux huiles, farines, fruits, etc. qui sont produits en bio et en Europe.

Si nous en avons le temps, la possibilité, la patience et l’envie, avoir son propre potager est un atout supplémentaire car il n’y a pas mieux pour être sûr de la qualité. En plus d’avoir un impact presque zéro en termes de pollution ou de produits nocifs, de déchets, de transports et d’emballages…

Comme nous aimons toutes le café et/ou le chocolat, notre solution est de nous diriger vers des produits du commerce équitable.

« Non, se nourrir en bio ne coûte pas forcément plus cher ! »

Cependant, nous devons reconnaître que ces nouveaux comportements impliquent que toute la famille doive suivre ce changement, ce qui n’est pas évident ! Et qu’il faut faire des efforts pour adapter notre budget ou comment nous choisissons de le dépenser. Des efforts sont aussi demandés pour sélectionner et prioriser nos achats, pour nous déplacer jusqu’à la ferme de notre région, pour prendre le temps de cultiver un potager et, surtout, pour prendre le temps de cuisiner. De beaux défis à relever !

« Ce n’est pas toujours facile. Mais c’est important pour la planète. »

Nous nous laissons évidemment encore tenter par des écarts. Mais lorsque qu’on oriente son engagement vers un autre type d’alimentation, la marche arrière est rare. Et les réflexions pour s’améliorer nombreuses.

« Mon potager contribue beaucoup à mon alimentation saine. Nous privilégions les légumes, les herbes aromatiques, les petits et les grands fruits du jardin. Et aussi les plantes sauvages du fond du jardin, ainsi que les récoltes lors de balades. »

Un message aux politiciens

Renforcez la lutte contre les pesticides et les OGM, écoutez les voix des scientifiques indépendants qui vous alertent sur le déclin de la biodiversité et la pollution émanant des mauvaises pratiques.

Donnez les moyens d’instaurer des vrais contrôles dans les abattoirs, pour le respect des animaux, l’interdiction de l’abattage sans étourdissement et l’obligation de mentionner les pratiques d’abatages sur les emballages de viande afin de rendre le consommateur conscient de son propre choix.

N’importez pas des aliments que l’on a ici !

De grâce, arrêtez de vous laisser mener par le bout du nez par l’industrie agroalimentaire pour des raisons soi-disant économiques ! C’est un leurre. L’économie peut prendre un autre chemin et la tendance s’inverse tout doucement…

Les gens sont de plus en plus conscients que c’est leur demande qui crée l’offre, et pas l’inverse.

Une agriculture locale pour nourrir correctement les gens

Bien sûr qu’il y aura toujours une économie. Passée la crise du Covid-19, nous n’allons pas tous nous transformer subitement en statues de sel. Bien sûr que les états la relanceront : ils sont là pour cela ! Mais quel cap vont-ils choisir ? Et d’ailleurs qu’est-ce qui germe déjà au cœur de nos sociétés et qui sera sans doute incontournable ? Toute la question est là. Voici quelques observations issues du “confinement”, qui n’ont certes pas la prétention d’épuiser la question, et une proposition majeure, tout de même, pour transformer notre agriculture…

Par Marc Fichers

Introduction

Les débatteurs autorisés semblent considérer qu’il n’y aurait aujourd’hui que deux options défendables pour redémarrer l’activité :

– la plus simple, c’est le pansement : on sélectionne des secteurs en grandes difficultés et on déploie aides et accompagnements divers, en faisant allègrement tourner la planche à billets, dans l’espoir de redonner, à travers eux, un peu de souffle au mourant ;

– la plus compliquée est celle qui tient compte des réalités : on profite de la situation pour définir un cap audacieux mais qui paraît inévitable. C’est bien sûr l’option que nous soutenons et nous allons tenter d’étayer cette proposition en partant du secteur économique que nous vivons au quotidien, c’est-à-dire notre alimentation et notre agriculture…

Bien sûr, l’objection qu’on nous fera semble évidente : il s’agit justement du secteur économique qui n’a pas souffert de la crise. Beaucoup de gens n’ont sans doute jamais aussi bien mangé car ils n’avaient sans doute plus que cela à faire pour tromper leur angoisse… Mais, au-delà de cette apparence de prospérité, certains constats navrants n’ont pas fait la une de nos journaux. Et d’autres sont sans doute généralisables car la crise globale ne date évidemment pas d’hier. L’agriculture et l’alimentation non plus d’ailleurs…

Covid-19 : une loupe impitoyable sur nos erreurs

Avant le Covid 19, fait-on mine de prétendre aujourd’hui, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes… En réalité, l’agriculture wallonne produisait à profusion et on laissait croire aux Wallons qu’elle nourrissait la population locale. Quel incroyable mensonge ! Car que voit-on dans les champs et les fermes dont sommes entourés ? Le tableau est assez facile à brosser :

– de vastes étendues de céréales mais qui ne servent guère à nourrir ceux qui vivent à proximité : deux petits tiers sont donnés au bétail, un quart est volatilisé en biocarburant, et le reste produit, en effet, un peu de farine…

– des champs de patates à perte de vue : pourquoi la Wallonie a-t-elle à ce point développé cette culture ? Par goût de la frite ? Pas seulement car nous produisons à peu près dix fois ce que nous consommons… Notre région – enfin, quelques usines à chips – s’enorgueillit d’exporter un partout dans le monde, en “croquant” bien sûr elle-même les importantes nuisances dues aux pesticides ;

– des élevages de porcs et de poulets qui fournissent également les marchés d’exportation mais en petites quantités, heureusement, par rapport à nos voisins flamands et hollandais ;

– des vaches laitières dont la production se retrouve bien dans nos bouteilles – et un peu dans nos fromages et notre beurre – mais est surtout exportée sous la forme de poudre de lait…

En résumé : de gros bateaux arrivent chez nous remplis des céréales pour faire notre pain, avec du soja et du maïs pour nourrir notre bétail… Puis ils repartent comme ils sont venus mais pleins de frites surgelées ! Cherchez l’erreur !

Le bénéfice pour le Wallon est, en effet, des plus discutables : il subit la pollution de plus de trente mille hectares de culture de pommes de terre – une des plus pulvérisées qui soient – pour le seul et unique bonheur d’expédier sa frite légendaire à l’autre bout du monde. En production laitière, le bilan n’est guère plus rose puisque la poudre de lait que nous exportons jusque sur les marchés africains concurrence la production locale et met en grave péril les petits fermiers locaux. Cette peu glorieuse course à l’import-export pouvait encore durer longtemps si un petit virus, particulièrement vicieux, n’était pas venu enrayer la machine… La crise du Covid-19 a tout stoppé net, en quelques jours à peine ! Car, si le transport s’arrête, le flux des matières premières s’arrête avec lui. Terminés les marchés d’exportation, terminée l’arrivée massive du soja américain. La première conséquence fut un effondrement des marchés : la patate wallonne, aujourd’hui, ne vaut pas plus que le pétrole de l’oncle Trump ! Pareil pour les œufs, la viande de poulet et la viande de porc… Faut-il en rire ou en pleurer ?

Manger bio : la valeur refuge

Les consommateurs, eux, ont modifié leur comportement d’une façon que certains ont jugée étonnante : ne se sont-ils pas rués sur les produits simples, et notamment sur les paquets de farine ? Au point que certains petits conditionnements furent rapidement en rupture de stock ! Vous savez quoi ? Eux aussi venaient de Chine… Plus sérieusement, nos concitoyens ont fait la part belle aux produits bio, marquant une nette préférence pour les magasins de producteurs, à tel point que ceux-ci sont aujourd’hui dépassés par l’ampleur du travail à fournir, mais tellement heureux que leur choix soit une fois de plus plébiscité. Plus généralement encore, les gens semblent avoir redécouvert les joies de jardiner et de cuisiner : les rayons de semences potagères furent littéralement dévalisés, en commençant bien sûr par les semences bio… Nombreux sont enfin ceux qui se sont mis à faire leur propre pain, en poussant la recherche d’autonomie jusqu’au bout, puisque le mot qui sortit en tête dans les moteurs de recherche, au début du confinement, était le mot “levain”…

Comment comprendre pareils comportements ? Quand on achète du “prêt-à-porter”, on s’offre surtout l’illusion “qu’il n’y a rien à faire”, le sentiment de “gagner du temps”. Pareille illusion peut fonctionner pour des gens très occupés… Mais ce qui est tout-fait, hélas, on ne sait plus vraiment ce que c’est, on ne sait plus comment ça marche. Bref, cela perd vite son sens. Et quand le consommateur a de nouveau un peu de temps pour y penser, il s’interroge, il veut faire lui-même, pour mieux faire, pour remettre du sens dans sa consommation… Ceci étant dit, les fondateurs du l’agriculture biologique étaient déjà conscients que l’industrialisation de l’alimentation ne nourrirait pas la confiance. Et, depuis quarante ans, une association comme Nature & Progrès prône une relocation de l’agriculture car, à une consommation locale, doit correspondre une production locale. Plaider pour une agriculture biologique respectueuse de l’homme et de l’environnement, le consommateur l’a maintenant bien compris, c’est revendiquer la nature globale de sa mission qui ne se limite pas, loin s’en faut, à la seule valeur marchande de ce qu’elle produit. Une agriculture vraiment moderne n’est donc plus pensable que dans la proximité, au sein d’un marché local où le consommateur peut se rendre compte que “ses aliments ont un visage“.

La réalité d’aujourd’hui est celle-là et pas le mirage insensé de marchés mondiaux où les productions sont standardisées et interchangeables, où l’humain est méprisé au point de feindre s’en débarrasser par le recours aux pires méthodes industrielles… Construire un futur qui fonctionne suppose l’abandon de bien des chimères et doit, en matière agricole, avant tout s’inscrire dans un plan de transition pour l’alimentation qui s’appuie sur les valeurs de l’agriculture biologique ! C’est clairement le souhait manifesté par nos concitoyens durant cette crise.

Un basculement progressif et programmé

Nul ne laissera, bien entendu, tomber les entreprises agricoles conventionnelles. Il faut cependant les aider à surmonter la crise actuelle – et toutes les suivantes ! – en les orientant vers une agriculture d’avenir. Or le chimique et le tout à l’exportation ne sont plus des choix d’avenir, il faut avoir aujourd’hui la lucidité de l’admettre. Il n’y a plus de place, au sein d’une politique agricole raisonnable, pour des aides à l’exportation de pommes de terre. Au contraire, la priorité doit être donnée au développement d’autres cultures car la toute grande majorité des légumes consommés en Wallonie sont importés de Flandre, ou d’ailleurs. Et c’est pareil pour de nombreux autres produits : qu’on aille seulement vérifier dans les magasins le peu de produits “made in Wallonie” qui y sont vendus ! Le produit local y a la seule fonction de produit d’appel, ce qui revient en somme à prendre le Wallon pour un gogo, merci pour lui ! Mais la bonne nouvelle est que le marché est largement ouvert et tant qu’il y aura des fromages étrangers dans nos magasins – n’en déplaise à l’amateur de cheddar ou de gorgonzola -, eh bien, il y restera une place à prendre pour ceux que fabriquent, avec une compétence incontestée, nos producteurs de Wallonie…

Le basculement de notre agriculture – car il s’agira bien d’un basculement – ne se fera pas d’un simple claquement de doigts. Tout est à construire, du système de conseil aux agriculteurs aux structures performantes de commercialisation – il n’existe, par exemple, dans notre région rien qui ressemble à une criée. Nous ne serions donc capables que de produire mais totalement inaptes à vendre nous-mêmes ce que nous faisons ! Celui qui se lance dans la production légumière doit, par exemple, aller en Flandre s’il espère écouler sa récolte, ou se découvrir des talents insoupçonnés de commerçant alors que, la plupart du temps, il a déjà dû s’improviser transformateur. Nos agriculteurs doivent-ils devenir de véritables “couteaux suisses” ? C’est quand même beaucoup leur demander.

Nous avons exposé, au fil de nombreux articles parus dans les pages de Valériane, l’opportunité incroyable que constitue la filière céréalière dans un pays où les gens aiment le pain. Mais nous avons grand besoin de moulins et de meuniers, ainsi que de boulangers formés à travailler les farines locales. Nous avons grand besoin de variétés de céréales adaptées aux conditions pédoclimatiques de notre région. Nous posons une seule question : qu’est-ce qu’on attend ? Un autre virus ?

Des campagnes empoisonnées

Nos campagnes – et ce n’est pas nouveau – étouffent sous les pesticides ! A ceux qui en font encore un combat idéologique d’arrière-garde, nous disons simplement que ces technologies de la mort n’ont jamais rien résolu : les ravageurs pullulent, pire, ils se développent de façon exponentielle, la biodiversité étant, par leur faute, extrêmement mal en point. Les cultures biologiques démontrent pourtant, à chaque saison qui passe, que s’en passer pour cultiver est, non seulement possible mais constitue surtout un bienfait inestimable pour notre qualité de vie. Un bienfait malheureusement oublié, un peu comme dans un ciel de confinement, d’un bleu immaculé, que ne strient pas les trainées de condensation des avions…

Est-il encore normal, intellectuellement honnête et politiquement responsable, que des moyens publics soient toujours alloués à la recherche et à l’encadrement, dans le but d’optimaliser l’usage des pesticides ? Pourquoi ne pas les donner plutôt aux fabricants de tabac ? N’est-ce pas scier la branche sur laquelle nous tentons de nous asseoir, préparer le cancer qui nous emportera ? Il n’existe plus le moindre doute sur le fait que les agriculteurs de bonne volonté n’en ont absolument plus besoin. Quant à ceux qui persistent dans la voie du chimique, ils connaissent pertinemment, hélas, la meilleure façon de traiter. Plus besoin de les y former… Nous avons, par contre, un pressant besoin d’une recherche et d’un accompagnement performants sur la conduite des cultures sans pesticides. Persister à s’interroger sur la possibilité de telles cultures revient à nier ce que le bio démontre jour après jour. Il n’y a pire sourd que celui qui ne veut entendre !

Des outils sont là qui doivent nous permettre de réaliser cette transition de notre agriculture et de notre alimentation : la Politique Agricole Commune (PAC) européenne indique, par ses subventions aux agriculteurs, quel sera l’avenir de nos campagnes. Ses aides doivent toutefois être orientées, en priorité, vers le soutien à l’agriculture biologique afin que l’objectif de la Déclaration de Politique Régionale – 30% de bio en 2030 – puisse être atteint. Un tel résultat, quoi qu’il arrive, sera positif pour notre santé, pour notre environnement et pour notre économie. Quel autre plan ambitieux peut en dire autant ? Les subventions pour l’élevage doivent également être modifiées en réorientant les moyens financiers vers des fermes visant l’autonomie et en développant la culture des protéagineux afin d’arrêter les importations de soja. Les prairies, si elles sont bien menées, permettent l’autonomie des fermes et apportent une plus-value importante en termes de biodiversité. Développer la biodiversité est désormais une évidence pour nos concitoyens. Ce ne peut plus être une simple option mais constituer le fondement même de toute culture.

Ces mesures indispensables, le secteur agricole ne peut les mettre en œuvre seul ! Sachons donc nous inspirer de ce qui, contre vents et marées, a construit l’agriculture biologique, portée depuis plus d’un demi-siècle par le rassemblement de producteurs et de consommateurs. Constatons que, si nos campagnes ne nous nourrissent plus, c’est avant tout parce qu’elles sont insuffisamment tournées vers celles et ceux qu’elles nourrissent. Qu’est-ce, dès lors, qu’un ministère de l’agriculture ? Celui qui administrera l’extrême-onction au dernier des fermiers wallons ? Ne serait-il pas beaucoup plus pertinent d’en faire un véritable ministère de l’agriculture et de l’alimentation dont la mission première serait de nourrir ceux qui l’entourent, et non de vendre des frites aux antipodes. La demande fondamentale du consommateur est de pouvoir acheter, en pleine confiance, un aliment sain, produit par une personne qu’il peut rencontrer et interroger. N’est-ce pas ce qu’il a prioritairement exprimé, pendant la crise que nous venons d’affronter, en prenant d’assaut les magasins de nos producteurs ?

L’état qui perd le contrôle…

Aujourd’hui, même la police fait appel à des bénévoles pour lui confectionner des masques. Les gens sont heureux de faire acte de civisme en donnant un peu de leur temps mais s’inquiètent que l’état, aux mains de gestionnaires acquis aux méthodes néo-libérales, ait clairement manqué à ses devoirs élémentaires. Veillons à ce qu’une telle faillite étatique ne gagne jamais notre approvisionnement alimentaire…

Pourtant, notre agriculture, quoi qu’on en pense, ne nous nourrit pas, et c’est là une volonté strictement politique ! Contre le gré du consommateur proche, soucieux de la denrée finement manufacturée, notre agriculture sert la grande exportation en produits bruts, ou fournit carrément de l’énergie. Or c’est exactement l’inverse qu’il faut faire aujourd’hui : la nouvelle économie agricole doit avant tout s’efforcer de nourrir une population locale exigeante, en intégrant éventuellement une marge d’exportation qui compense nos importations en café et en huile d’olive, par exemple… Mais si l’agriculture actuelle s’obstine à ignorer les besoins de la population environnante, c’est surtout parce que le peu de gros agriculteurs qui nous reste a perdu tout lien avec les consommateurs. Et que le consommateur abruti par des publicités idiotes ne connaît plus grand-chose aux réalités agricoles… Acquis à la logique absurde de ceux qui nous gouvernent, les choix des agriculteurs n’ont plus aucun rapport avec la qualité mais reposent uniquement sur des données macroéconomiques, sur la logique agroindustrielle qui transporte vers des marchés lointains de l’ingrédient sans grande valeur intrinsèque et sans intérêt pour le consommateur local. Mais, on le sait, les marchés ne sont jamais responsables de rien. Les marchés sont de grands irresponsables ! Quand ils vendent des armes, ils ignorent le doigt anonyme qui appuie sur la gâchette. Quand ils vendent de la nourriture, ils méconnaissent la bouche malnutrie qui est tout au bout d’un interminable circuit… Le denier public peut-il vraiment servir pareille obscénité ?

Incohérences…

Certes, il est bien difficile l’art de la cohérence. Et l’erreur étant humaine, la perfection n’étant pas de ce monde, nous aurions bien tort de nous tracasser outre mesure. Et pourtant… L’autocritique et la réflexion sont la substance même de la citoyenneté active, et s’amuser à réfléchir n’est certainement jamais une perte de temps. Le risque de perdre le fil de nos pensées n’est pourtant jamais bien loin. Voilà pourquoi l’ami François nous aide à en remettre quelques-unes sur leurs rails…

Par François Couplan

Introduction

Cela commence à faire quelque temps que j’observe le monde dans lequel j’évolue. J’avais douze ans lorsque j’ai vraiment pris conscience que ce que les gens disaient n’étaient pas ce qu’ils faisaient. Et aujourd’hui, je reste étonné par notre capacité à vivre en décalage avec les idées que nous professons. Oh, je ne fais pas mieux que les autres, certes, mais je voulais partager avec vous quelques réflexions qui nous concernent particulièrement.

L’attrait grisant de la permaculture

Pendant mon long séjour de dix années dans l’ouest des États-Unis, je vécus à plusieurs reprises dans des communautés établies à la campagne ou en ville. J’y apportai mes compétences, appréciées, en matière de plantes sauvages comestibles, mais ne manquai pas de m’intéresser aux méthodes culturales “nouvelles” qui commençaient à faire recette. C’est ainsi que je découvris, dès le milieu des années septante, l’agriculture naturelle de Masanobu Fukuoka, agronome japonais animé par une belle philosophie ou la French intensive method of gardening, dont je n’avais jamais entendu parler lorsque je vivais dans l’Hexagone, mais qui était basée sur les techniques des maraîchers parisiens du XIXe siècle. De toutes ces méthodes, c’est la permaculture qui me marqua le plus. Cet ensemble de pratiques concrètes avait été imaginé par deux écologistes australiens, Bill Mollison et David Holmgrem, dont je lus avidement les deux premiers ouvrages, Permaculture 1 et 2 – par la suite, je traduisis le second en français. Ce “système intégré et évoluant d’espèces d’animaux et de plantes pérennes utiles à l’homme”, destiné à développer une “agriculture permanente”, me paraissait intéressant, car il prenait en compte l’ensemble des êtres existant sur le terrain et prônait un travail avec la nature plutôt que contre elle, en commençant par l’observation approfondie des écosystèmes locaux. Ce que j’y appréciais particulièrement était la place accordée à des parcelles totalement livrées à elles-mêmes, qui servaient en quelque sorte de “réservoir de nature” – la fameuse “zone 5”.

Ce concept me paraissait aller bien plus loin que celui de l’agriculture biologique, qui était alors en pleine éclosion en France avec l’association Nature & Progrès. Ses partisans prônaient l’abandon des pesticides et une utilisation massive du compost dont la préparation permettait de recycler tous les déchets végétaux, la couverture du sol pour limiter l’évaporation et contenir les adventices, le “complantage” de divers légumes et plantes aromatiques : toutes ces techniques me paraissaient certes très positives. Mais lorsque j’entendais les agriculteurs et les jardiniers bio se plaindre des “mauvaises herbes” qui “salissaient” leur terrain et qu’il fallait absolument éradiquer, je ne pouvais m’empêcher d’être choqué par cette haine à peine dissimulée. L’attitude des permaculteurs en cette matière me paraissait beaucoup plus ouverte et ils me consultaient souvent sur l’utilisation de telle ou telle plante qui poussait spontanément sur leur terrain. Mais nous étions à peine en 1980…

Nombril du monde ?

Le temps passa. L’agriculture biologique devint européenne et perdit grandement de sa substance. La réglementation devint de plus en plus laxiste, afin de donner aux producteurs une marge de manœuvre accrue. Le cahier des charges de Nature & Progrès, contraignant, garantissait non seulement la qualité des produits, mais aussi la sincérité des agriculteurs. Aujourd’hui en Europe, d’immenses exploitations “bio” produisent en monoculture des légumes ou des fruits vendus dans les grandes surfaces. On peut, c’est selon, se réjouir ou se désoler de cette évolution mais, connaissant l’être humain, elle me semble en tout cas bien normale…

De même, la permaculture a évolué : c’est bien souvent devenu une mode qui n’a plus grand-chose à voir avec la vision de ses concepteurs, et un ensemble de techniques plutôt qu’une conception du monde. Le principe, considérablement assoupli, peut s’adapter aussi bien à de petits jardins qu’à de grandes surfaces “permacoles” et inspire aussi bien les amateurs que les professionnels. La planification de l’exploitation, son découpage en plusieurs zones et l’intégration de différentes méthodes de culture pour obtenir une productivité maximale sont, il est vrai, toujours à l’ordre du jour. Mais sur les petites surfaces, ce qui est généralement le cas, il est devenu habituel de faire passer la “zone 5” à l’as – vous savez, celle qui était laissée sauvage, que l’on ne travaillait pas. Évidemment, quand on a peu de terrain, une friche intouchée est considérée comme du gaspillage. Mais le souci est que l’on a toujours trop peu de terrain, même quand on en a beaucoup, comme dans le cas des cultures de marché. Et certains n’hésitent pas à faire appel au bulldozer pour modifier drastiquement leur terrain avec l’idée, sans doute justifiable, de créer des habitats variés, propices à la “biodiversité”. D’ailleurs, il faut le dire, Mollison et Holmgrem eux-mêmes y avaient parfois recours. Et en analysant bien leurs idées, on s’aperçoit que la “zone 5” était là, non pas pour elle-même, mais pour répondre aux besoins éventuels de l’homme : une bonne rasade d’anthropocentrisme – l’homme est, en fait, au centre de la notion même de permaculture. Que dire, si ce n’est qu’il me semble y avoir tromperie sur le principe du “travail avec la nature” ? Peut-être simplement parce que le terme de “nature” n’a pas été bien défini au départ… : pour moi la “nature” est tout autre chose que la “campagne”, mais où existe-t-elle encore dans nos régions ? Le débat mériterait d’être développé mais, quoiqu’il en soit, je constate une nette dilution de l’esprit de départ pour aller vers toujours davantage de mainmise de l’homme sur l’environnement qui lui a été confié, ou sur lequel il s’est arrogé des droits, comme vous voudrez. On analyse, on planifie, on optimise… On reste le nombril du monde !

Vers une "agriculture adaptée" ?

C’est pour cela que je pense maintenant que le “retour à la terre” qui fut à la mode dans les années septante n’aurait pas été, pour moi, la voie à suivre : j’ai préféré partir vivre au fond des bois… Je suis persuadé que ceux qui l’ont pratiqué en ont retiré de grandes satisfactions et surtout une meilleure compréhension d’eux-mêmes et de leur rapport à la vie. Sans doute, certains se sont-ils découragés et ont-ils décidé de réintégrer cette société qu’ils rejetaient. Je pense que c’est faire preuve d’honnêteté, même si l’on peut aussi le ressentir comme un échec. Mais je fais deux constats.

Le premier est que l’agriculture biologique et la permaculture me semblent des formes de production de nourriture indispensables et performantes. Mais tenter de sauver le monde par ces techniques seules ne me paraît pas réaliste. Je relève, en effet, une contradiction majeure à la base de ces démarches.

La raison matérielle principale du dysfonctionnement actuel n’est autre que l’emprise démesurée de l’homme. Au point que la planète entière est dans un état critique. Ceux qui sont conscients du danger de cette situation aimeraient, à juste titre, que les actions humaines soient empreintes de plus de respect, afin de changer les choses. Mais ce respect nécessiterait une autre mentalité que celle que nous avons développée depuis dix mille ans, qui consiste, pour commencer, à imposer notre loi en exigeant que pousse à tel endroit ce que nous avons décidé plutôt que ce qui vient spontanément. Que ce soit dans l’agriculture biologique, la permaculture ou même l’agriculture “naturelle” – un bel oxymore ! -, l’homme dicte sa volonté par la mise en place d’espèces sélectionnées et transformées par son “génie”, par la modification du milieu, la “gestion” du terrain et l’éradication des “mauvaise herbes” – le terme lui-même s’avère suffisamment parlant : la guerre est déclarée ! Mais je crois possible de faire la paix et de vivre un équilibre – sinon une harmonie peut-être utopiste – en prenant conscience de ce qui existe par soi-même, en apprenant à connaître végétaux, insectes et autres animaux, et en reconnaissant leur droit à la vie. Par la suite, avec cette attitude, il devient possible de favoriser des plantes choisies pour leurs qualités gustatives, nutritionnelles, voire symboliques, donc de cultiver, mais sans négliger l’apport possible des cadeaux de la nature. J’ai développé en ce sens voici quarante ans une “agriculture adaptée” qui avait, en son heure, soulevé un certain intérêt, mais dont mon nomadisme constant ne m’a pas incité à me poser en prosélyte.

L’abandon du productivisme

Et surtout, surtout, il me semble impératif de réduire ses besoins – peut-être pas aussi drastiquement que je l’avais fait à vingt ans en allant vivre dans la nature, mais avec toute la rigueur et l’honnêteté possibles. Je pense qu’il serait bon, en quelque sorte, de vivre le néolithique avec l’esprit du paléolithique, sans faire de passéisme ni de mysticisme. Au contraire, cela me paraît extrêmement moderne et pragmatique !

Il faut certainement, toutefois, abandonner la vision productiviste qui nous mène. Et c’est là mon deuxième constat. C’est que l’homme a tendance à systématiquement dévoyer les plus belles choses. L’agriculture biologique partait d’excellentes intentions, mais les réalités de la productivité l’ont trop souvent rattrapée. Les règles se sont assouplies car il ne faut pas mettre trop de pression sur les agriculteurs pour leur permettre d’avoir des marges décentes. Il faut assurer une production suffisante pour nourrir la population – plutôt que de l’inciter à réduire ses besoins car le commerce, voire la publicité, s’en mêle. Les “mauvaises herbes” sont bien enquiquinantes, et les “ravageurs” ne méritent que d’être éliminés, mais on n’a plus le droit d’utiliser des “produits chimiques” dans cette vision nouvelle : alors il faudra imaginer d’autres moyens peut-être un peu moins délétères mais certainement défavorables à l’équilibre, sur long terme, de tous les êtres vivant en un lieu donné. Il faudra concevoir de nouveaux outils de lutte dont on s’apercevra un jour des problèmes qu’ils auront engendrés… Certes, on a le droit de penser que la gestion de l’espace agricole par ces méthodes “douces” ou par le développement de nouvelles technologies pourra permettre de résoudre la quadrature du cercle et de cultiver de manière respectueuse de la nature, mais j’estime qu’une profonde réflexion personnelle est un préalable nécessaire et que ce ne sont pas que des techniques particulières qui l’autoriseront. N’oublions pas que l’enfer est pavé des meilleures intentions !

Nature & Progrès et l’éducation permanente

Nature & Progrès est une association reconnue dans le cadre du Décret relatif à l’éducation permanente ? De quoi s’agit-il ? Simplement de permettre à ses adhérents d’exercer pleinement leur citoyenneté dans le cadre des thématiques où l’association est active…

Mais encore ? De donner les moyens à ces adhérents de bien comprendre ce qui se joue à l’intérieur de ces limites, d’en parler, d’en débattre et d’exprimer démocratiquement un avis…

Toutefois, cette reconnaissance nous impose, de cinq en cinq ans, un grand exercice d’auto-évaluation dont voici de larges extraits : une demi-douzaine de réponses apportées, avec le concours de bénévoles de notre association, aux questions posées à cette occasion… De quoi relancer un nouveau cycle de réflexions et de discussions…

Synthèse réalisée par Dominique Parizel

Comment l’environnement de Nature & Progrès a-t-il évolué durant les cinq dernières années ?

L’avis de Nature & Progrès

L’attitude globale de nos concitoyens face au monde dans lequel ils vivent change rapidement. Porteurs de nouvelles préoccupations fortes, ils interpellent beaucoup plus le monde de l’éducation permanente et exigent des réponses crédibles. Ce constat a une double conséquence : d’une part, une prise de conscience accrue de notre utilité publique lorsque l’expertise dont nous sommes porteurs est en mesure de convaincre et, d’autre part, notre propre attitude qui évolue sous cette pression qui et devient de plus en plus dérangeante pour ceux qui sont investis du pouvoir économique et politique. Conclusion logique : ce pouvoir et ses représentants cherchent aujourd’hui manifestement à “nous calmer” ! Plus largement, Nature & Progrès a pu constater, ces cinq dernières années, une accélération importante du questionnement de la population, en général, reflet des marches des jeunes pour le climat, des manifestations des “gilets jaunes”, de la crise des migrants, des diverses poussées populistes, des risques de délitement du projet européen à la suite du Brexit, etc. Nous sommes également témoins d’un intérêt croissant pour les problématiques environnementales dont nous voulons pour preuve la percée, dans notre pays et ailleurs en Europe, des revendications environnementales, lors des dernières élections. Face à la crise écologique globale, chacun entend, à présent, passer à l’action mais pareille accélération fait croître aussi le risque d’erreurs et de prises de décisions qui ne tiennent pas compte des expériences et des acquis. Nature & Progrès regrette, par exemple, le côté trop éparpillé des initiatives des “ceintures alimentaires” qui ne sont pas toujours une conséquence logique de l’expérience locale en matière agricole et alimentaire… Des voix s’élèvent aussi, au sein même de notre association, pour que nous cherchions à sortir, purement et simplement, l’agriculture du marché global. Ceci réunirait nos options déjà prises, en matière de décroissance notamment, à notre volonté fondamentale de protéger des appétits financiers les sols de nos régions et le patrimoine génétique de nos semences. Ceci garantirait un approvisionnement local de qualité à nos populations ; des “zones protégées”, réservées à la sécurité alimentaire, ainsi érigées en biens communs, joueraient également un rôle salvateur en termes de gestion de l’eau et de la biodiversité, et d’émissions de gaz à effet de serre…

Sous la pression populaire, notre thématique intitulée “résistance citoyenne face à l’appropriation privée du vivant cultivé et naturel” a, par exemple, des effets beaucoup plus larges que ce que l’on produit strictement dans un potager. Comprenant les droits environnementaux, le pouvoir d’agir dans et par la pratique, cette thématique illustre et revendique le fait que semer et jardiner sont véritablement devenus des actes politiques, tant ce droit culturel essentiel à la survie est aujourd’hui menacé par un nouveau nivellement né de la mondialisation, en matière de semences notamment. La question climatique, en tant que telle, commence à apparaître concrètement, dans le cadre de la pratique du jardinage, notamment en ce qui concerne la gestion de l’eau… Nature & Progrès est donc, de plus en plus souvent, interpellée par ses membres sur la dimension économique du jardin ; sa place croissante dans le budget familial est clairement une évolution de ces dernières années, opposant le hobby onéreux de qui s’y consacre en dilettante à l’indispensable autonomie familiale en légumes, fleurs, tisanes et fruits. De plus, l’autoproduction est une façon de revendiquer un sentiment de liberté car l’auto-producteur choisit ce qu’il cultive et n’est pas dépendant de l’illusion de liberté que lui impose le supermarché et ses différentes gammes. De nouveaux réflexes de consommation apparaissent, suite notamment aux formations de jardinage dispensées par Nature & Progrès : “on regarde ce qui reste dans le frigo et dans le jardin avant de faire les courses“, dit ainsi une participante. Loin d’être exclusivement l’énoncé de pratiques et de conseils d’ordre technique, notre action reprise sous le terme générique de “jardinage” produit donc un véritable “effet rebond” sur la consommation qui libère de l’emprise du marché, basé sur la stimulation de l’envie d’achat permettant la “réalisation” du consommateur par son action économique. Notre action, répond au contraire à une demande de décroissance, en donnant de véritables recettes applicables au quotidien …

Une capacité nouvelle développée par notre association – et reconnue, semble-t-il, par ceux et celles qui la sollicitent – est aussi celle de repérer, dans le cadre exclusif de nos thématiques, le mouvement social qui se fait jour… Pareil mouvement se distingue de la visée individuelle en ce sens qu’il privilégie toujours les aspects humains et environnementaux, au détriment des nécessités économiques – celles du capitalisme ! – qui ramènent tout à l’individu uniquement motivé par le profit. Or l’harmonie se trouve dans la résolution des besoins collectifs plus que dans la satisfaction des besoins individuels… Dans ce cadre, notre rôle est donc de constater, aussitôt que possible, l’apparition de tels mouvements, d’interpeller qui de droit à leur sujet, de mettre largement en débat et d’expliquer dans la population – ou, en tout cas, auprès des publics qui nous sont proches – les questions qu’ils soulèvent, d’apporter notre caution aux actions qui vont dans le sens d’une meilleure diffusion et d’une meilleure compréhension des messages et des interrogations dont ils sont porteurs… Constatons que la “dispersion” de nos groupes locaux sur l’ensemble du territoire de la Fédération Wallonie-Bruxelles est un atout à cet égard, les membres de ces différents groupes étant très attentifs aux initiatives développées localement, ou directement sollicités par elles…

Les visées de Nature & Progrès peuvent donc se résumer en un accroissement de la résilience, individuelle et collective, et dans les moyens mis en œuvre pour y parvenir, en une capacité à faire vivre et évoluer les questions liées à nos thématiques auprès d’un public auquel nous savons nous adapter pour le sortir de son individualisme, de son court-termisme et de ses monomanies obsessionnelles. Concernant les manifestations des jeunes pour le climat, par exemple, comment transformer en une véritable démarche collective la somme des ressentis individuels ? Comment faire de ces rassemblements un mouvement d’où les propositions – les solutions ? – émergent du collectif ? Et cela, même si la notion de collectif semble, elle-même, en perpétuelle évolution : du village “où on faisait de la politique uniquement le dimanche après la messe” à la tribu de jeunes en dreadlocks où la mobilité semble sans limite et le débat principalement situé sur les réseaux sociaux… L’individuel ne s’oppose toutefois pas forcément au collectif : ce n’est pas parce que le premier augmente que le second ne connaît pas un développement propre, répondant à des nécessités spécifiques.

Décrivez brièvement le fonctionnement démocratique de Nature & Progrès.

L’avis de Nature & Progrès

Organisée sous la forme associative classique, Nature & Progrès est donc gouvernée par un Conseil d’administration qui reçoit sa légitimité d’une Assemblée générale des membres. Divers commissions et comités, pilotés par des permanents et contrôlés par le Conseil d’administration, permettent également d’associer plus largement les bénévoles à des travaux d’orientation politique sur un sujet donné – producteurs, écobioconstruction, santé… – ou à la mise en place technique de travaux ou d’organisation – revue, salon Valériane, etc. Notre Conseil des locales permet aussi l’expression plus large de préoccupations originales débattues au sein des groupes locaux, car le travail de ces groupes est prépondérant au sein de notre association et la volonté de donner, autant que faire se peut, la parole à nos membres est un souci constant. Le travail des bénévoles est également sans cesse “recroisé” avec celui de l’équipe des permanents dans un souci d’ouverture maximal de la structure et d’écoute attentive du public. La “mise à plat” complète de notre travail, à l’occasion de nos Etats Généraux est également une caractéristique importante de Nature & Progrès qui mérite d’être soulignée. Ces Etats Généraux permettent une réflexion approfondie qui doit amener à préciser le positionnement de l’association.

D’un point de vue méthodologique, le fonctionnement cher à Nature & Progrès – voir, juger, agir – est spécifique à l’éducation permanente, raison pour laquelle il n’y a qu’à l’aide d’un tel mode d’action qu’il semble possible de faire avancer les problématiques que nous abordons…

– “Voir“, d’abord, est essentiel et nous apportons, pour chaque sujet traité, l’information la plus objective et la plus complète possible, élaborée principalement grâce à la collaboration d’acteurs qui connaissent bien le terrain. Dans le secteur agricole, par exemple, cette information s’élabore via des visites de fermes et des rencontres avec des producteurs. Il est indispensable, à nos yeux, de partager tous les enjeux d’une même problématique afin d’être en mesure de proposer des solutions efficaces et adaptées. Lorsque des membres nous ont interpellés sur leur droit de revendiquer le libre choix d’une alimentation issue d’animaux nourris sans OGM, il est apparu nécessaire d’organiser un colloque international pour s’informer, apprendre, connaître et être à même d’émettre un jugement pertinent, en toute connaissance de cause…

– “Juger“, ensuite, se fait par le biais de rencontres entre toutes les parties prenantes de la question abordée, sur base de plans d’action précis et partout en Wallonie et à Bruxelles, afin de dégager un maximum de pistes concrètes et réalisables. Une plus grande collaboration et une meilleure connaissance des questions est la meilleure garantie contre la répétition de stéréotypes. Il ne s’agit pas de développer un “orgueil de la connaissance” mais d’évoluer vers les solutions complexes les plus adaptées, dans l’intérêt général, à un moment et un espace donné. Débats et conclusions sont toujours publics ; tout est “open source” dans l’éducation permanente. Pour aboutir à un positionnement représentatif, des rencontres sont organisées au sein de nos groupes locaux mais également par eux, à destination d’un public plus large, certaines activités nécessitant des collaborations. Les conclusions de toutes ces rencontres sont partagées, le cas échéant, par publication d’analyses ou par l’animation de nos réseaux sociaux.

– “Agir“, enfin, se fait par la publication des conclusions de toutes ces rencontres par voie de presse et par l’organisation de colloques revendicatifs mais aussi par celle de rencontres où les citoyens présentent publiquement, aux responsables politiques et administratifs, des pistes permettant d’évoluer vers un plus grand respect de l’homme et de l’environnement. Pour le secteur agricole, il s’agira d’une prospérité accrue pour les agriculteurs et d’une alimentation de qualité optimale pour les Wallons et les Bruxellois. Nous veillons, par exemple, à rappeler à certains responsables politiques, que les droits des citoyens ne sont pas forcément en rapport avec leurs besoins, réels ou supposés… La question de l’habitat léger fit, par exemple, l’objet d’une “table ronde”, à l’occasion de notre salon 2019, avant d’être prise en charge par bon nombre de nos groupes locaux, avec l’ambition de poser la question des conditions d’installation de ces nouveaux types d’habitats au niveau communal…

Présentez quelques projets montrant le rôle social de Nature & Progrès, en relation avec le Décret sur l’éducation permanente

L’avis de Nature & Progrès

Premier exemple :

Les activités liées au pain ont traversé et animé ces dernières années. Leur objectif était de questionner la qualité de notre alimentation à travers la fabrication d’un de ses éléments centraux. Rares sont les consommateurs qui sont indifférents au pain qu’ils mangent et beaucoup de d’entre eux constatent qu’il ne les satisfait plus. Il semblait donc important que tous ceux qui ont fait du pain la base de leur alimentation quotidienne sachent évaluer si la qualité est vraiment à la hauteur de leurs attentes, et si non pourquoi ?

Nous nous sommes efforcés de partir du simple intérêt du consommateur pour le goût de son pain afin de faire naître, chez lui, un intérêt pour le processus de fabrication et les différents enjeux qui y sont liés. Cet intérêt fut orienté vers la farine et vers une curiosité nouvelle pour la fabrication artisanale “maison”. Plus largement, le travail sur le processus de fabrication permit de faire apparaître ses différentes étapes, en questionnant tour à tour l’agriculteur, le meunier et le boulanger. Tous les trois sont soumis aux diktats du marché, en termes de prix mais surtout en termes de liberté d’action, de contraintes industrielles d’ordre sanitaire, par exemple. Le pain qui était autrefois le fruit de cultures locales est ainsi devenu un produit homogène, standardisé, et il n’est pas anodin de noter qu’en situation d’insécurité – durant le confinement, par exemple – de nombreux citoyens, en quête de sens, se remettent à faire du pain… La complémentarité entre l’information, les visites, les débats, les conférences, les analyses et les études, etc. révèle un ensemble de relations interpersonnelles permettant une large réflexion sur la filière de fabrication réelle du pain que nous mangeons. Cette prise de conscience collective oriente alors le changement, par l’addition de toutes les petites choses que chacun va réaliser dans la situation qui lui est propre. Le cycle reprend alors vie car, à de nouvelles demandes, répondent de nouvelles propositions d’action qui, elles-mêmes, vont modifier la capacité d’action du consommateur. Nous sortons de la passivité ceux et celles qui se contentent de ce qu’on leur donne à manger, comme de petits oiseaux…

Cette vie nouvelle du cycle du pain est une garantie de qualité à tous les niveaux. La nature même des céréales utilisées et la diversité des processus qui mènent à la réalisation de pains sont constitutifs de cette qualité. Chaque acteur de la filière doit pouvoir dégager, à son niveau, les principales raisons qui l’amènent à faire ses propres déductions, mais il faut surtout que l’analyse des dysfonctionnements puisse le conduire vers des pistes d’amélioration. Ce qui est alors pointé du doigt n’est généralement pas de l’ordre de la simple denrée ou du détail de la recette mais engendre, plus globalement, de nouvelles questions liées à une perte d’autonomie, à une désappropriation généralisée, à une perte de souveraineté par rapport à son propre rôle, à sa propre action. Les personnes concernées avaient beaucoup de mal à en situer l’origine, et ce simple constat fut alors souvent une véritable découverte, un véritable choc. La prise de conscience du consommateur de son incapacité à choisir et à agir vraiment, par lui-même, lui saute soudain aux yeux, et est parfois difficilement supportable. Le ressenti est alors celui d’une spoliation dont il est la victime et son aspiration est de retrouver rapidement les moyens d’action qui le rétablissent dans un droit important dans sa vie. Car chacun doit avoir le droit de choisir librement son alimentation ! Le “château de cartes” des conscientisations liées aux diverses réappropriations peut aller jusqu’à une remise en question fondamentale qui voit la personne repenser globalement ses conditions de vie, en s’interrogeant sur son propre temps, sa propre existence…

Un tel bouleversement n’est pas le seul apanage de celui ou celle qui consomme, en fin de chaîne, mais peut également concerner producteurs et transformateurs : le déclic qualitatif concerne, par exemple, des fermiers qui produisent de la céréale pour le bétail et qui fabriquent ensuite leur propre céréale panifiable dont ils font une activité complémentaire à l’élevage. Le “saut qualitatif” réside alors dans une maîtrise complète de la filière qui permet une meilleure compréhension, une meilleure valorisation du travail agricole. Il ne s’agit plus d’être un simple maillon d’une chaîne de production industrielle mais l’acteur d’un cycle ouvert qui se nourrit et se transforme en permanence de la relation directe avec celui qui, en fin de compte, mange ce qui est produit. Et le cycle vertueux ne s’arrête pas là puisque la recherche agronomique est naturellement amenée à s’interroger sur l’amélioration des variétés qu’elle pourra offrir dans le cadre de cette relation nouvelle entre producteurs et consommateurs.

On mesure ici tout l’intérêt qu’il y a à ne pas envisager pareilles questions du seul point de vue des acteurs économiques. La quête de la qualité – qui oriente toujours la démarche du citoyen bien informé – s’oppose toujours à la volonté de conquête des marchés et à la tentation de l’hégémonie économique. Tout simplement parce que le simple citoyen aspire à une consommation à taille humaine, au travers de circuits économiques qui lui demeurent lisibles. Le changement de société, induit essentiellement par les formes d’action citoyenne prescrites dans le cadre de l’éducation permanente, évolue donc dans le sens d’une amélioration de la qualité de vie du citoyen ordinaire, d’une amélioration de sa santé par le biais de sa consommation et de son alimentation. Cette réappropriation de choix simples et communs, vécue comme un droit élémentaire et fondamental, s’apparente aujourd’hui à une nette opposition au monde capitaliste qui prétend tout avoir et tout savoir, tout pouvoir fournir à celui qui est en mesure de mettre le prix. Le citoyen lambda remet aujourd’hui clairement en question ce mode de fonctionnement, dans la mesure où il entend conserver le droit de dire, lui-même, ce qui fonde son bien-être et la normalité de son existence.

Deuxième exemple :

L’habitat léger induit également, chez Nature & Progrès, une profonde réflexion de nature politique. Dans ce cadre nouveau où Nature & Progrès a fait le choix de s’investir, il s’agit d’appuyer la démarche citoyenne de tous ceux qui s’engagent afin d’apporter des solutions originales à la crise du logement. Comment ? En se rapprochant de la nature et en évitant la dépendance vis-à-vis d’endettements pour la vie… Nature & Progrès a cherché à valoriser ses compétences acquises en matière d’écobioconstruction par la collaboration avec des acteurs porteurs de savoirs très complexes, telles que les politiques en matière d’urbanisme et d’occupation du territoire… Nous avons également apporté notre savoir-faire en matière d’animation dont ces acteurs furent rapidement demandeurs afin d’ouvrir des espaces concrets, pour les simples citoyens, à la suite d’importantes modifications d’ordre législatif. Parmi eux, certains de nos membres étaient, par exemple, soucieux que nous interpellions les pouvoirs communaux afin de collaborer à la mise en œuvre de nouveaux cadres de vie offrant de nouvelles possibilités à cet habitat différent… Un élargissement de la réflexion, une mise en application sur le terrain des droits nouveaux qui venaient d’être acquis en matière d’habitat léger ont donc eu lieu en réponse à la sollicitation expresse d’un public déjà attentif à notre action en matière de construction écologique. Ils rencontrèrent aussi l’intérêt de communes qui ne disposaient pas des ressources suffisantes pour les mettre en œuvre de leur propre initiative… D’une matière plus générale, le cadre participatif ainsi redéfini permet aussi la diffusion d’une information fraîche et vérifiée en direction de toute personne concernée par les questions d’habitat, en Wallonie et à Bruxelles. Que du win-win pour tout le monde, en somme…

Troisième exemple :

Dans le cadre de la campagne globale intitulée “Vers une Wallonie sans pesticides” qui s’attache à montrer l’efficacité des alternatives agricoles à l’emploi insensé des pesticides, nous avons cherché à mettre en œuvre l’apport spécifique de la démarche prescrite par l’éducation permanente à travers une action appelée Plan Bee qui peut apparaître, à première vue, comme une recherche purement technique permettant de remplacer, dans un cadre agricole, un sucre de betterave par un sucre d’abeilles. Dans sa démarche citoyenne, Nature & Progrès s’est immédiatement orientée vers des choix qualitatifs, tels que nous les décrivions dans le cas du pain : qualité alimentaire pour le consommateur, sauvegarde des pollinisateurs et qualité de l’environnement, sauvegarde d’une agriculture à taille humaine et de la qualité de vie de tous ceux qui la font, intérêt majeur des activités de diversification annexes, comme la production de semences de plantes sauvages ou la valorisation de sous-produits de plantes mellifères… Cette action est née de l’interpellation de citoyens outrés par le peu de réactions face au déclin catastrophique de la biodiversité, en termes de fleurs et d’insectes, mais aussi de leur envie d’être de véritables acteurs de changement dans la façon de produire nos aliments. Bien sûr, nous nous sommes aussi intéressés à la viabilité économique d’un tel projet mais elle ne constitue ni un préalable à la recherche menée, ni un critère d’évaluation prioritaire. Inscrire une telle démarche dans un cadre d’éducation permanente – nombreux sont, hélas, ceux qui s’en étonneront encore ! – nous paraît donc essentiel et légitime. Nous en voulons pour preuve le seul fait qu’à ce jour aucun acteur économique n’a encore songé à effectuer pareille recherche…

Le “Plan Bee” est un projet expérimental qui s’appuie sur une logique d’avenir : remplacer la sucrerie industrielle grande consommatrice de pétrole par le travail des abeilles qui font tout ce qui est nécessaire pour assurer le bien-être des humains… La mondialisation du sucre à bas coût n’a-t-elle pas favorisé la consommation à outrance d’un sucre de piètre qualité, avec toutes les conséquences funestes qui sont maintenant évidentes en termes de santé publique ? En mettant simplement en pratique quelques suggestions formulées par Fabrice de Bellefroid, bénévole de notre association, dans son ouvrage intitulé “Deux ou trois ruches dans mon jardin“, Nature & Progrès a allié un travail essentiel en faveur de la biodiversité à une expérience de diversification agricole concernant l’autonomie sucrière. Voilà le genre de synergie simple qui œuvre vraiment dans le sens du bien-être de nos concitoyens et de l’autonomie de nos agriculteurs. Et que les pouvoirs publics devraient, par conséquent, soutenir plutôt que de perdre leur âme dans l’illusoire lutte sans fin pour la conquête de marchés extérieurs…

De quelle manière Nature & Progrès défend-elle nos droits fondamentaux - économiques, sociaux, culturels, environnementaux, civils ou politiques ?

L’avis de Nature & Progrès

La demande en farine bio a fortement grandi lors du confinement lié à la pandémie de coronavirus. Or, depuis 1830, la Belgique est un pays importateur de céréales panifiables et ce fait peu connu – nous produisons énormément de céréales réputées “non panifiables”… pour l’alimentation animale ! – est de nature à occasionner une dépendance qui serait intenable en cas de crise très grave. Un peu comme les masques made in China… Produit de première nécessité, le pain doit, par conséquent, devenir un élément central dans toute forme de réflexion liée au développement de l’autonomie populaire. D’une manière générale, Nature & Progrès cherchera donc à créer les structures participatives les plus ouvertes possible concernant de telles questions vitales, la bouée de sauvetage du vital semblant résider de plus en plus dans le local, dans les solutions culturelles et culturales de proximité… L’éducation permanente, en tant qu’outil indispensable à notre vie démocratique, doit donc être la chambre d’écho de telles questions susceptibles d’affecter la vie populaire, en permettant d’interpeller d’autres partenaires sur les questions connexes où ils sont plus spécialisés, d’associer, sur les modes d’actions choisis, tous ceux qui souhaitent y jouer un rôle. Nature & Progrès veut se garder de faire endosser par autrui la responsabilité des problèmes abordés mais toujours s’efforcer d’en prendre sa part afin que, par “effet de bord”, tous les acteurs de la société assument ensemble une authentique responsabilité collective. Il semble nécessaire d’avoir en permanence ce souci à l’esprit afin de permettre de réelles possibilités de changement.

– Droit à la participation

Quelle que soit la thématique abordée, Nature & Progrès s’efforce met toujours en avant le droit de chacun à la participation, les aspects techniques des différentes questions ne devant apparaître que comme autant de conditions à maîtriser dans la validation de ce droit. L’être humain a, en tout cas, celui de pourvoir lui-même à ses propres besoins de base ou, à tout le moins, d’être un acteur-clé dans la réponse qu’il faut y apporter. Il s’agit là, à nos yeux, d’un droit culturel humain fondamental. Or la dégradation du climat et de la biodiversité – mais aussi bon nombre de politiques industrielles et agricoles axées sur le profit – sont évidemment de graves entraves à la pleine jouissance de ce droit. La crise actuelle démontre combien la rapidité de déplacement des personnes et des biens, mais également la volonté obsessionnelle de faire tourner toujours plus rapidement une machine industrielle à bout de souffle, sont autant de menaces sérieuses pour la survie de nos sociétés. La crise écologique et climatique globale, l’érosion dramatique de la biodiversité, l’obsession nucléaire et, à présent, le risque pandémique planétaire sont autant de signaux d’alarme qui ne pourront pas être ignorés plus longtemps au seul nom d’intérêts économiques particuliers. L’accroissement des inégalités a atteint de telles proportions que la “reconstruction du monde d’après le Covid-19“, pour ne l’envisager qu’à travers l’angle sanitaire de la crise, ne pourra plus être confiée à un quelconque pouvoir oligarchique mais devra intégrer, de manière crédible, l’ensemble de la société, l’ensemble de l’humanité. Faute de quoi une instabilité politique inédite pourrait être à craindre, et à prévoir…

– Protection sociale

Le droit à la protection sociale se repose avec force dans le cadre de la crise que nous traversons qui met en lumière la nécessité de relocaliser, voire de renationaliser, les industries stratégiques. L’exemple fâcheux de la gestion des stocks de masques remet crûment sur la table la question de nos priorités industrielles mais aussi celles de la maîtrise démocratique du savoir et du savoir-faire. Autant de questions où le citoyen doit exercer ses droits qui empêcheront que l’humain soit considéré comme un simple maillon de chaînes d’intérêts industriels et financiers. Il doit donc pouvoir contrôler, en permanence, tout ce qui relève de l’intérêt général mais il faut surtout que ceux qui sont désignés pour nous gouverner soient davantage élus sur leur sens de l’anticipation. Gouverner, c’est prévoir !

Et, au risque de paraître insistants, soulignons que, là encore, nos membres ont toujours fait les bons choix. Qu’est-ce qui a toujours guidé leurs choix en matière d’habitat ? Le respect de l’environnement – pas de matériaux polluants -, le respect de l’humain – l’accessibilité de tous à un logement de qualité – et droit à la liberté de choix et à l’autonomie – chantiers participatifs et auto-construction… L’actualité leur donne, une fois de plus, raison puisqu’en réaction à la crise, on sollicite les simples couturières là où les politiques sont défaillants… Bien sûr, autonomie ne signifie pas isolement, raison pour laquelle Nature & Progrès revendique que nos entreprises prennent la forme de coopératives. Depuis plus de quarante ans, les membres de notre association trouvent leur autonomie en mettant en place des groupements d’achats solidaires, pour leurs biens de consommation, et des chantiers participatifs, pour leurs habitats. Il est donc normal qu’ils réclament aujourd’hui une société moins hiérarchisée et plus coopérative. Ce point, qui a été revendiqué lors de la formation du nouveau gouvernement wallon, est maintenant inscrit dans la Déclaration de Politique Régionale

De quel point de vue critique Nature & Progrès est-elle porteuse sur la société ?

L’avis de Nature & Progrès

Nous mesurons, dans les circonstances actuelles de pandémie mondiale, combien il est intéressant d’être subventionnés pour tirer, dans la mesure des compétences qui sont les nôtres, des enseignements généraux au niveau de la marche de la société et mettre en place les lieux de résonnance de la revendication citoyenne. Participer au mouvement général et à la démarche spécifique de l’éducation permanente nous permet de rester perpétuellement en questionnement et de ne pas nous contenter de constats et de réponses stéréotypés. Nous devons, au contraire, avoir la volonté constante d’aller bien au-delà de notre seule capacité à réaliser telle ou telle action afin de mettre en lumière une pensée, une option générale sur le monde qui donne toute sa raison d’être à cette action et amène, en fin de compte, le public à y adhérer. Sans le travail de Nature & Progrès, il serait toujours possible de choisir entre solutions spécifiques à des problèmes précis mais aucune recherche de sens ne serait jamais proposée par rapport à la globalité du système alimentaire, par exemple.

Tout ce qui nous force à nous questionner afin de nous adapter est intéressant aux yeux de Nature & Progrès dont le positionnement institutionnel évite ainsi de rester figer dans une posture qui n’évoluerait pas. Nos membres actifs confirment l’utilité d’une pareille attitude par les envies qu’ils expriment, formulant rarement vis-à-vis de l’association des demandes d’ordre purement technique mais concernant plutôt une forme de participation à la vie politique. Ils souhaitent savoir où se situent vraiment leurs droits et nous voir élaborer des cadres de revendications les concernant lorsqu’ils ne sont pas respectés. Notre spécificité, dans les limites des thématiques qui sont les nôtres, consiste donc à sensibiliser aux problématiques sociétales nouvelles et à baliser, à ce sujet, les possibilités d’action qui ont pour but la défense des droits du citoyen dont font souvent peu de cas les acteurs économiques. Il s’agit, en somme, d’aboutir à une forme de résilience démocratique.

Nature & Progrès déplore donc, dans cet ordre d’idées, le refus de la Région Wallonne de continuer à soutenir son projet “Echangeons sur notre agriculture” qui fut élaboré au départ de rencontres entre consommateurs, d’une part, et producteurs et transformateurs de notre alimentation – agriculteurs, boulangers, fromagers… -, d’autre part, afin de donner à tous les outils de réflexion permettant d’interpeller nos dirigeants en matière de politique agricole et alimentaire… Nous devons constater que la Région se borne à chercher des outils directs et pratiques pour aider l’agriculture wallonne dans son effort de subsistance mais ne semble pas prête à remettre en question le modèle dominant qui a pourtant maintes fois montré ses limites. Mais n’est-il pas normal, justement, qu’un tel système repousse une action voulue par des citoyens en recherche de liberté et d’autonomie, et que permet la structuration de notre association ? N’est-ce pas la preuve éclatante de l’archaïsme du système agricole dominant, en Wallonie ? Or des possibilités de changement existent – et elle feint de l’ignorer ! – qui sont susceptibles d’apporter plus de bénéfices que de pertes, et sa grave incapacité à les considérer traduit certainement un manque d’écoute de la base agricole. Voilà précisément un des écueils que le prescrit de l’Education Permanente permet d’éviter. Plutôt que de se contenter d’une simple évaluation technique des résultats obtenus, un tel mécompte doit être de nature à renforcer notre aptitude à émettre des points de vue critiques sur la façon dont sont gérés et organisés nos “communs”. Ne nous y trompons pas : l’attitude ici décrite est celle qui est favorable aux milieux économiques dont elle émane. Pas au citoyen ordinaire, jamais ! Systématiser les démarches proposées par ces acteurs est aujourd’hui intenable car elles ne sont, tout simplement, pas durables. La crise du coronavirus démontre, d’une manière très générale, qu’il est des impératifs citoyens qui sont tout aussi graves – sinon beaucoup plus – que les nécessités économiques. C’est le cas, par exemple, de la nouvelle donne sanitaire et des pandémies du futur qui nous sont déjà annoncées…

Née de la nécessité d’illustrer et de promouvoir une forme d’agriculture alternative – et cependant beaucoup mieux inscrite dans la tradition agricole que celle qui paraissait alors incarner la modernité -, notre action s’est toujours inscrite dans le cadre de la critique du modèle agroindustriel dominant. Pour être crédible, ce sens critique a toutefois acquis celui de la mesure sans jamais rien céder de sa force. Aujourd’hui, le rapport au modèle dominant est peut-être en train de s’inverser mais notre “ADN associatif” conserve intact notre souci premier de la défense de l’intérêt général, ainsi qu’en témoigne, par exemple, le travail sur la labellisation Free OGM conduit par une bénévole de l’association, nous en avons déjà parlé… La revendication, dans ce cadre, comme dans tous les autres où Nature & Progrès s’investit, s’appuie sur une étude approfondie et sur de solides bases scientifiques.

Quels sont les effets et impacts que Nature & Progrès cherche à produire à partir de ses actions ?

L’avis de Nature & Progrès 

Certains effets produits par notre action sont tout-à-fait concrets : la création de groupements d’achats (GAC) a contribué à faire évoluer les modes de consommation alimentaire, celle de la Maison de la Semence citoyenne de Nature & Progrès a contribué au réveil de l’intérêt populaire pour un patrimoine culturel en grand péril… Les retombées des campagnes Echangeons sur notre agriculture et Vers une Wallonie sans pesticides sont également très concrètes. On citera, par exemple, l’édition de documents, accessibles pour le simple citoyen et pour le monde agricole, qui détaillent les alternatives aux pesticides en fonction des cultures et offrent le savoir nécessaire à qui veut être en mesure de développer ses propres revendications… Ceci montre, une fois encore, à quel point il est aléatoire et dangereux de séparer les aspects techniques du contexte dans lequel ils se développent. D’une manière générale, cloisonner deux aspects essentiels d’une même question fait courir le risque de ne plus rien comprendre à la nature exacte de ce qui est revendiqué…

Reste maintenant à attendre le bilan, la grande synthèse politique – la somme de toutes les expériences et ressentis individuels – de ce que nos concitoyens vont déduire du confinement et, plus globalement, de la pandémie mondiale de 2020. Ses effets seront sans doute surprenants, à bien des égards, entre ce qui sortira indemne de manière tout-à-fait inattendue et ce qui sera irrémédiablement banni de nos vies… Imagine-t-on, par exemple, que les Belges, de manière massive, découvrent que leur intégrité physique n’est plus garantie lorsqu’ils font leurs courses en grandes surfaces ? Celles-ci seraient-elles vraiment en mesure de garantir une “distanciation sociale” suffisante à leur clientèle ? Moyennant quels efforts d’aménagement ? A quel coût ? Sera-ce finalement une aubaine pour le circuit court ? Et que se passera-t-il dans les avions ? Face à ce bilan très incertain, la force incroyable d’autonomie des gens et l’intelligence personnelle et collective que procure l’éducation permanente doivent, une fois encore, être loués. Le travail global de nos associations montre une très grande cohérence et leurs prochains plans quinquennaux seront forcément articulés sur la base de ce que leur aura appris l’expérience de la crise du Covid-19… Faut-il cependant redouter le prochain rebond de consommation et craindre qu’on ne parle plus, après le virus, qu’en termes exclusivement industriels ? Ne faut-il pas réclamer, à l’horizon de l’augmentation annoncée des températures, le droit au respect de notre patrimoine culturel et cultural, et dénoncer avec vigueur ceux qui osent encore revendiquer celui de spéculer sur l’alimentation ? Notre grain et notre lait sont locaux, exclusivement locaux ! Il faut, à présent, parler de souveraineté alimentaire, tant au niveau wallon que Bruxellois, en condamnant fermement la titrisation des matières premières qui n’a plus rien à voir avec la loi de l’offre et de la demande. Nous avons le droit d’être souverains concernant nos besoins essentiels ! Dans ce cadre, “j’ai le droit de choisir !

L’agriculture wallonne, malheureusement, ne s’engage pas dans la direction de la transition écologique ! La nouvelle PAC (Politique Agricole Commune) européenne doit absolument prendre une orientation résolument environnementale or c’est une politique de maintien des marchés à bas coûts qui est aujourd’hui privilégiée. La logique de l’acheteur comme simple outil commercial doit pourtant absolument être cassée. Il faut changer le logiciel ! Pourquoi les pouvoirs publics belges, qui snobent aujourd’hui notre Plan Bee s’obstinent-ils à ne pas vouloir comprendre qu’ils doivent, dès à présent, s’orienter vers un Plan C – C pour céréales ? Le travail est déjà largement engagé et ils ne voient pas ce qui est pourtant juste sous leurs yeux. Ou est-ce alors un problème de communication ? Est-ce nous qui devons-nous former et repenser notre discours en fonction d’un autre public ? Pourtant, les faits sont là, particulièrement têtus… Et nous relançons en permanence le débat, au niveau local, sur les sujets très variés que recèlent nos thématiques, afin de permettre aux citoyens de faire valoir leurs droits. Et pour porter avec eux l’ensemble de leurs revendications en la matière…

CO2rona : n’oublions pas le climat…

Ainsi vont le monde et les médias : le coronavirus est là et, soudain, plus rien d’autre n’existe ! La crise climatique, la crise sociale et la crise écologique ne sont plus que de très lointains souvenirs. Le petit koala n’a jamais cramé dans son eucalyptus, “les gilets jaunes” n’ont jamais manifesté sur les ronds-points… Nos concitoyens n’aspireraient qu’à un retour à “la normale”. C’est quoi ça, “la normale” 

Par Dominique Parizel

Introduction

Ne minimisons pas, bien sûr, la crise sanitaire en cours. Personne ne l’a vue venir, même lorsqu’elle était déjà présente en Chine… Et, à l’heure où j’écris ces lignes, l’Afrique et les Amériques n’y croient toujours pas vraiment. L’Europe, quant à elle, est comme toujours aux “abonnés absents” mais la santé, bien sûr, n’est pas dans ses compétences. Les différents Etats-membres de l’Union agissent donc en ordre dispersé. Aucun “plan pandémie” n’existait nulle part, comme en témoigna l’aberrante saga des masques… made in China. Et nous nous fatiguons encore, quant à nous, à espérer un plan en cas d’accident nucléaire… Enormément de gens souffrent de la crise, soit directement parce qu’ils sont malades, soit indirectement parce que leurs conditions de vie et de travail sont rapidement devenues insupportables. Une inquiétude diffuse croît sournoisement car quelques piliers de notre monde, qui paraissaient pourtant inébranlables, sont en train de vaciller sous les yeux de tous…

Nous avons cependant tous vu ces photos satellites (1) qui montrent à quel point un simple ralentissement de l’activité économique – comprenez de l’activité économique basée sur le carbone – est de nature à diminuer rapidement les émissions de gaz à effet de serre, ainsi que la pollution de l’air que respirent des millions d’êtres humains… Et la tendance ne fait que s’accentuer dès que les frontières se ferment et dès que la plupart des avions restent “cloués” au sol. Evidemment, les économistes “sérieux” se gaussent aussitôt car plusieurs gouvernements – l’Italie et la Chine, par exemple – ont déjà commencé à puiser dans leurs réserves fiscales pour limiter les dégâts économiques de la crise qui s’annonce. “Or ces investissements cibleront les entreprises touchées par la crise ainsi que le secteur de la santé, et non les secteurs écologiques“, nous dit, par exemple, dans une “carte blanche” publiée dans L’Echo du 11 mars, Céline Boulenger, économiste de Degroof – Petercam

Et pourquoi le climat, ce n’est pas comme le corona ?

Oui, pourquoi nos concitoyens – à l’instar de ces éminents économistes – paniquent-ils quand l’épidémiologiste parle, alors qu’ils continuent à hausser vaguement les épaules quand c’est le climatologue ? François Gemenne, chercheur en sciences politiques à l’Université de Liège, pointa quatre différences dans une autre “carte blanche” parue, le 18 mars, dans le quotidien Le Monde. Tout d’abord, le virus est ressenti comme un danger concret, proche et immédiat – tout le monde peut soudain l’attraper et y passer -, alors que le climat, bon, on s’acclimate… Il serait bon dès lors, ajoute-t-il, de mettre davantage en évidence les impacts du changement climatique en matière de santé publique, argument auquel le public est plus sensible. Ensuite, les mesures de lutte contre le virus sont toujours perçues comme temporaires et généreraient certainement, si elles ne l’étaient pas, davantage encore de contestations… Enfin, si chacun d’entre nous disposait, dit François Gemenne, d’une connaissance suffisante des phénomènes climatiques, sans doute en prendrait-il mieux la mesure et agirait-il en conséquence… Il objecte alors, lui-même, que les mesures contre le coronavirus n’ont pourtant été demandées par personne mais ont été imposées par les gouvernements, alors que les citoyens ne comprenaient pas grand-chose à la question. Pareille attitude serait-elle envisageable concernant le climat ? Il y a évidemment matière à en douter… Le chercheur liégeois semble pourtant admettre que la crise en cours peut être un précédent utile pour le sauver, montrant “qu’il est possible de prendre des mesures radicales et urgentes face à un danger imminent…” Avant de changer de pied, moins d’une semaine plus tard, constatant – sur les réseaux sociaux – qu’”à long-terme, la crise du coronavirus sera une catastrophe pour le climat car on risque d’offrir une bouée de sauvetage à l’économie du carbone“, plusieurs pays annonçant, en effet, des plans de relance de leur industrie fossile ou des secteurs aériens. La Tchéquie et la Pologne, constate-t-il, demandent déjà l’abandon du Green New Deal européen, et la Chine envisage de construire des centaines de centrales au charbon… Or, conclut François Gemenne, “le changement climatique n’est pas une simple crise, c’est une transformation irréversible. Il n’y aura pas de retour à la normale, pas de vaccin. Il faut des mesures structurelles, pas conjoncturelles.

L’OPEP et le pétrole de schiste de l’oncle Trump

Mais n’est-ce pas, justement, au pied du mur qu’on voit le maçon ? Il est des réalités qu’il faut pouvoir affronter autrement qu’avec la posture du matamore populiste toujours prompt à remettre la faute sur l’étranger. C’est là toute la rigueur morale que nous attendons aujourd’hui de ceux qui nous représentent. Mais c’est à la population qu’il appartient également de produire l’effort de compréhension et de solidarité qui s’impose. Car ce maudit virus, dont rien ne dit qu’il ne reviendra pas – par vagues successives – nous rendre à nouveau visite dans les prochaines années, est sans doute un révélateur d’une autre crise, bien plus profonde et plus globale…

Le Sénat américain a approuvé à l’unanimité, ce mercredi 25 mars, un plan historique de deux mille milliards de dollars pour soutenir la première économie mondiale, asphyxiée par la pandémie de coronavirus qui a déjà fait plus de mille morts aux Etats-Unis“, pouvait-on lire sur le site de la RTBF, en date du 26 mars. Et encore : “Ces mesures comprennent l’envoi d’aides directes aux Américains, allant jusqu’à mille deux cents dollars par adulte et cinq cents par enfant, pour les ménages gagnant moins de cent cinquante mille dollars par an. Grande demande des démocrates, les indemnités chômage ont également été notablement renforcées et les travailleurs indépendants pourront en bénéficier. Le texte inclut environ cinq cents milliards de prêts et d’aides pour les entreprises et secteurs clé, dont près de trente milliards d’aides au secteur aérien, passagers et fret. Le plan comprend aussi cent milliards de dollars pour les hôpitaux, débordés par l’épidémie.

L’économie américaine serait-elle, à ce point, affolée par une crise sanitaire qu’elle n’aurait pas vu venir, elle non plus ? Ou nos amis yankees sauterait-ils sur l’opportunité pour amortir un choc beaucoup plus grave encore ? Ne confondons pas ! En matière de politique internationale, l’événement de ce début d’année, ce ne fut pas le coronavirus mais sa principale conséquence : pour la première fois depuis 2016, l’OPEP (Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole) et la Russie ne sont pas parvenues à s’entendre pour stabiliser les cours. Résultat : le prix du baril s’est effondré et la pandémie mondiale n’a rien arrangé ! Mais ce qui sembla être – à très court terme – une bonne nouvelle pour l’automobiliste belge n’en est vraiment une pour personne car, depuis la grande crise économique de 2008 – qui avait vu les cours s’envoler sous la pression de la demande mondiale -, un équilibre n’avait pu être retrouvé qu’avec le développement des pétroles de schiste américains qui ont permis à l’économie US d’être autonome en énergie. Seulement voilà : cette production n’augmente plus depuis juillet dernier (2) et l’effondrement actuel des cours, voulu par l’OPEP et par un satané virus, lui porte un coup particulièrement rude. Ces pétroles ne sont, en effet, rentables que si les cours du baril se maintiennent aux alentours de cinquante dollars. Et ils sont aujourd’hui à vingt-cinq ! D’où, panique chez Trump et ses épigones, avec l’élection en ligne de mire… Une panique qui ne devrait pas restée “confinée” aux States

Sorties de route et garagistes sans scrupules

C’est le battement d’aile du papillon… Ou plutôt de la chauve-souris au-dessus du pangolin. Puis le goût des Chinois pour la viande d’animaux sauvages, le confinement de la moitié de l’humanité et la demande en pétrole qui chute, pile au moment où la production américaine se tasse et boit la tasse… Tout cela n’était pas évident à imaginer. Faites cela au cinéma et on vous prendra pour un fou ! Mais, et le climat, finalement, dans tout cela ?

En 2008, la pression des cours pétroliers avait fini par faire crever la chambre à air là où elle était fragilisée : les subprimes américaines. Aussi grave fut alors la sortie de route, il avait suffi de changer le pneu et quelques autres pièces un peu tordues pour repartir de plus belle et se remettre à “monter dans les tours”. Bref, un retour à “la normale”. Tout profit pour les garagistes… Aujourd’hui, ce sont des causes largement exogènes qui imposent un ralentissement à nos économies ; hormis pour ceux qui sont “au front”, c’est, dans la temporalité élastique du confinement, la fin de la “chronométrisation” de nos existences – et des angoisses qui vont avec ? -, comme dit l’historien Laurent Vidal (3), en rupture totale avec les injonctions – mais aussi les flux sonores et visuels, les “infos en continu” – de l’époque que nous traversons. Nous apprenons à réhabiter notre temps ; osons le mot : nous prenons un bon coup de décroissance ! Et, cette fois, la voiture en panne ne repartira plus sans une révision générale, sans un allègement drastique du fatras matériel et de contraintes qu’elle transporte. C’est même carrément d’un nouveau moteur, adapté à une nouvelle énergie propre, dont nous avons besoin, puisque le pétrole est en panique. Et, par conséquent, d’un châssis plus léger et d’une carrosserie d’un genre tout neuf. D’un véhicule repensé, réadapté et donc tout différent, en somme… Les politiciens populistes, en garagistes peu scrupuleux qu’ils sont, voudront dans doute relancer le fossile, gaz et charbon, et continuer à nous vendre leur vieux modèle lourdingue qui s’époumone à cracher son carbone, ou carrément à nous bricoler des gazogènes, comme en 40… Comment leur faire comprendre qu’ils perdent leur temps ? Que tout cela est fini. Ringard et dépassé. Complètement inutile et d’un autre âge, comme les Trabant en 89…

Comment conclure ? Le coronavirus, pour effrayants que soient aujourd’hui ses effets, n’a pas modifié la réalité du dérèglement de nos climats. Et sans doute nous impose-t-il, que nous le voulions au non, un autre rapport au temps et à l’activité ? Mais n’est-il pas précisément celui qu’imposent, jardinage en tête, les “choses de la nature”, chères à Nature & Progrès ? La grande “transition écologique” est engagée et la pandémie en cours ne fait qu’en dramatiser la perspective. Les temps, plus que jamais, sont incertains, tellement incertains que nous n’arrêterons pas, quant à nous, de “coconstruire”, quoi qu’il advienne, une vision climatique – et, par conséquent, énergétique mais aussi agricole – cohérente et de long terme. Alors, redisons-le bien fort, à tous nos concitoyens de bonne volonté et à tous nos (ir)responsables politiques, les Européens en tête, qui s’obstinent encore à faire l’autruche : CO2rona, n’oublions pas le climat ! Sur les réseaux sociaux, il faut que ça devienne viral…

Les premières années du mouvement biologique français : 1948 – 1974

L’agriculture biologique n’est ni une mode ni une “génération spontanée”, et encore moins un vulgaire label commercial… Son histoire, déjà ancienne, est pourtant très mal connue. Nature & Progrès Belgique la fait souvent remonter au 6 mars 1976, date de la création officielle de notre association. Ses racines sont pourtant bien plus profondes… Et, à les oublier, nul doute qu’on perd très vite son âme… Un coin du voile est aujourd’hui levé par un étudiant en histoire contemporaine de l’université d’Angers.

Par Florian Rouzioux

Introduction

Originaire d’Orléans, Florian Rouzioux mène, depuis janvier 2019, un important travail de recherche sur l’émergence de l’agriculture biologique française dans la période de l’après-guerre, se focalisant sur le développement de la bio en France, entre 1958 et 1974. Un travail absolument primordial pour mieux connaître cette “bio d’avant la bio” dont il nous livre ici – en deux parties – la “substantifique moëlle”. En attendant, nous l’espérons de tout cœur, l’édition qu’il mérite…

Première partie (1948-1964)

L’aube des réflexions scientifiques sur la valeur biologique des sols et des aliments

Avant d’évoquer la constitution des premiers groupements d’agriculteurs biologiques, il faut en préambule évoquer les actions déterminantes menées, au cours des années cinquante, par un collectif de scientifiques et de savants, issus des mondes médical et agronomique. Ces acteurs ont progressivement formé une communauté scientifique sensible à l’étude de l’humus et de l’activité biologique du sol. Bien que cette communauté scientifique n’ait regroupé que quelques dizaines de chercheurs, les multiples travaux de vulgarisation publiés par celle-ci ont largement inspiré la mise en pratique de l’agriculture biologique en France (1). Les “Journées de l’humus”, organisées à Paris en 1948 sous l’égide de l’association L’Homme et le Sol, représentent, en quelque sorte, l’événement fondateur de cette communauté. Ces journées débouchent sur le lancement d’un appel lancé par plus de cent personnalités, au cours d’une réunion patronnée par le Ministre de l’Agriculture. Cet appel prend le nom symbolique de “Croisade pour l’humus”. Trois ans après cet appel, des membres de l’Académie d’Agriculture décident de continuer à développer les études sur les liens entre l’humus et la fertilité du sol, dans le cadre de l’Association pour l’Étude de la Fertilité Vivante des Sols (AEFVS).

En parallèle, des inquiétudes générées par la détérioration de l’humus, constatée dans les bassins céréaliers sous l’effet de l’augmentation du recours aux engrais chimiques, des craintes sur la détérioration de la qualité du pain apparaissent. Ces craintes se trouvent amplifiées par l’affaire de l’empoisonnement des habitants de Pont-Saint-Esprit, dans le Gard, en août 1951, quand une intoxication alimentaire liée à la consommation de pains avariés cause la mort de sept habitants de la commune. L’emploi d’adjuvants chimiques est alors mis en cause par les expertises qui suivent l’intoxication. Des médecins, inquiets du recours croissant aux procédés chimiques dans l’industrie alimentaire, décident de créer, en 1952, l’Association Française pour la Recherche d’une Alimentation Normale (AFRAN). Ils s’inscrivent dans un courant néo-hippocratique de la médecine qui considère l’agriculteur comme le premier médecin de l’homme (2). Seuls des aliments considérés comme “sains” – sous-entendu exempts d’additifs d’origine synthétique – peuvent être garants d’une bonne santé. En plus de réunir des médecins nutritionnistes, l’AFRAN réunit aussi des microbiologistes et des agronomes qui défendent la fertilité biologique des sols.

En 1953, l’Homme et le Sol, l’AEFVS et l’AFRAN organisent, de concert, les “Journées de la qualité dans la production agricole“. Cet événement débouche sur la création d’un groupe de réflexion qui prend le nom de “Comité pour l’humus“. Ce comité regroupe aussi bien des agriculteurs que des techniciens et des producteurs de matière organique. Un des objectifs de ce collectif est de guider les producteurs agricoles dans l’utilisation plus efficiente de matières organiques fermentables à l’échelle de leur exploitation. Durant toute cette période, les plus éminents membres de ces différents collectifs produisent des articles qui paraissent dans des revues à faible tirage telles que L’Alimentation normale, revue de l’AFRAN. La synthèse de ces nouvelles réflexions sur les interactions entre la microbiologie du sol et la santé des êtres vivants – plantes, animaux, hommes – se retrouve approfondie dans deux livres qui paraissent en 1959. Ces livres, Un grand problème humain, l’humus d’André Birre et Sol, herbe, cancer d’André Voisin sont appelés à avoir un impact significatif sur le développement de la mise en pratique de l’agriculture biologique, en France, durant la décennie suivante.

Du GABO à l’AFAB

Au printemps 1958, une quarantaine de personnes attentives à l’évolution de l’agriculture française décide de créer, en Loire-Atlantique, le Groupement d’Agriculture Biologique de l’Ouest (GABO). Parmi les membres du GABO, figurent des adhérents de l’AFRAN et des adhérents français de la Soil Association, une association anglaise qui tente de développer l’agriculture biologique, depuis 1946 (3). Au départ, ce sont les “sympathisants” – ingénieurs agricoles, agronomes, médecins, pharmaciens, minotiers, boulangers, etc. – et non les agriculteurs qui sont les plus nombreux au sein du GABO.

Les “GABOistes” ont pour principal objectif de développer une “agriculture biologique”, c’est-à-dire un système agricole qui doit favoriser, en priorité, l’activité microbiologique du sol, a contrario du système agricole moderniste basé sur les apports d’engrais chimiques, lequel se concentre avant tout sur les besoins nutritifs des plantes. Les GABOistes affirment, dans leurs tracts, qu’ils promeuvent un système agricole tourné vers l’avenir. L’agriculture biologique représente aussi bien une rupture avec les méthodes de fertilisation chimiques, qu’une rupture avec les pratiques négligentes d’autrefois. Mécontents des lourds investissements nécessaires pour moderniser leur exploitation, l’initiative séduit rapidement certains agriculteurs pratiquant la polyculture-élevage dans l’Ouest de la France. Ces agriculteurs sont convaincus par l’idée que l’agrochimie représente davantage une menace qu’une solution pour l’avenir de la profession. D’une part, elle entraîne une plus grande dépendance des agriculteurs vis-à-vis de la filière agro-industrielle qui produit les engrais NPK (4) et les pesticides, d’autre part elle semble faire courir un risque de santé publique dû à la toxicité de ces produits. De plus, nombreux sont les agriculteurs ligériens qui rejoignent le GABO en raison de l’augmentation des frais vétérinaires qu’ils constatent, suite à l’adoption des méthodes d’élevage modernes.

Comme le groupement finit par dépasser les frontières régionales, l’organisation est rebaptisée Association Française d’Agriculture Biologique (AFAB), en juin 1961. A partir de cette date, l’AFAB est principalement menée par deux ingénieurs qui ont tous deux fait preuve d’audace (5) en démissionnant de leur poste respectif afin de ne pas soutenir l’essor de la “chimisation” agricole après 1945. Ingénieur horticole à la suite de ses études à l’École nationale horticole de Versailles, Jean Boucher travaille comme inspecteur au Service de la protection des végétaux de Loire-Atlantique, à Nantes. Dans sa position de chercheur, il s’est spécialisé sur les méthodes de fertilisation par compostage. Comme il entre en conflit avec sa hiérarchie qui n’accorde pas la même gravité que lui vis-à-vis de l’impact des pesticides sur la santé humaine, il finit par démissionner en 1960. Il se consacre dès lors à son nouvel engagement de secrétaire du GABO. Ingénieur agronome à la suite de ses études à l’Institut national agronomique de Paris, André Louis occupe le poste prestigieux de Directeur des services agricoles, en Charente. En 1950, il choisit de démissionner de cette fonction, refusant d’appliquer les directives modernistes de sa hiérarchie. De retour dans le Bordelais, sa région d’origine, il devient professeur d’agronomie dans un lycée agricole. C’est parallèlement à cette activité, qu’il s’engage dans le GABO, en 1959. Son dévouement lui vaut ensuite la place de vice-président de l’AFAB.

Cette première organisation, composée de cultivateurs et de sympathisants désireux de promouvoir collectivement l’”agrobiologie” (6), parvient à comptabiliser deux cents adhérents, au printemps 1963. C’est durant ce même printemps qu’est publiée la version française du premier livre qui marque le début du “combat scientifique” contre l’usage irraisonné des pesticides, Printemps silencieux. Les membres de l’AFAB ne manquent pas de faire la publicité de ce livre écrit par la biologiste américaine Rachel Carson.

Les premières connexions avec la Soil Association

A la fin des années cinquante, trois courants se distinguent dans le mouvement biologique en Europe de l’Ouest : l’agriculture biodynamique en Allemagne, organique en Grande-Bretagne, organo-biologique en Suisse. Ces trois courants se rejoignent dans la vision d’une agriculture conçue comme la moins artificialisante possible, avec pour point de convergence la centralité du compost dans la fertilisation des terres agricoles. L’agriculture biologique française émerge de la rencontre de ces trois courants, et plus spécialement de la rencontre des deux premiers.

Parmi les agriculteurs à l’origine du GABO, on trouve Edmond Cussoneau. Cultivateur à Échemiré, dans le Maine-et-Loire, il a décidé d’adhérer à la Soil Association, en 1957. En qualité de président du GABO, mais aussi en porte-parole de l’organisation britannique, il adresse de nombreux courriers à ses contacts dans le milieu agricole, afin de faire valoir les enseignements agronomiques d’un fermier anglais membre de la Soil Association, Friend Sykes (7). Une autre adhérente française de la Soil Association, Madame Feyler, prend l’initiative de correspondre avec la direction du GABO. Agrobiologiste convaincue, elle suggère à Jean Boucher la mise en place, en France, d’un domaine expérimental inspiré de celui qui a été mis en place, en Angleterre, dans la commune d’Haughley (8). Madame Feyler imagine ainsi la création d’un centre d’apprentissage et d’étude agrobiologique au sein duquel des cours d’anglais seraient également dispensés pour faciliter l’émergence d’un mouvement international. Cet ambitieux projet, par ailleurs salué par Jean Boucher, n’aboutit cependant pas.

Durant l’été 1963, un premier grand voyage international est organisé sous la direction d’André Louis. Dix-neuf membres de l’AFAB s’inscrivent pour partir à la découverte des techniques agrobiologiques anglaises, durant trois jours, du 17 au 19 juillet 1963. Ce périple permet à la délégation française de visiter successivement quatre fermes organiques anglaises. Il débute par la visite de la ferme de Broadhill, située à Keymer – voir photo. Au terme de leur voyage d’étude, les Français sont accueillis par Lady Eve Balfour, directrice du domaine d’Haughley et fondatrice de la Soil Association. D’une superficie de quatre-vingt-cinq hectares, le domaine est divisé en trois sections, les sections organique, chimique et mixte. Dans la section organique, le cheptel est nourri au pâturage, avec des compléments de grains et de poudre d’algues marines. La fumure est assurée par le compostage du fumier et par des engrais verts, tandis qu’un sous-solage est préféré au labour. Selon le rapport qui est publié à l’automne suivant, l’expérience anglaise a révélé aux Français que les agrobiologistes partagent un idéal commun qui va au-delà de la seule agrobiologie. Pour ces derniers, “une concordance sur les buts de la vie et sur le devoir des producteurs à l’égard de leur prochain” ne fait aucun doute (9).

De la méthode Lemaire-Boucher à Nature & Progrès

Les débuts du mouvement agrobiologique français sont profondément marqués par l’activité de d’une société, le Service de Vente des Blés Lemaire (société Lemaire). Sélectionneur et négociant de blés, Raoul Lemaire est le fondateur de cette société, basée à Angers. Il finit par adhérer au GABO, au moment où il effectue des expérimentations agricoles sur la fertilisation par le lithothamne, une algue calcaire riche en magnésium et oligoéléments, employée en Bretagne comme amendement pour les prairies. A partir de 1962, l’ambition de Raoul Lemaire est d’assurer la commercialisation d’un blé biologique cultivé sur des terres amendées par un poudrage au lithothamne. Alors qu’il est aux commandes de l’AFAB, Jean Boucher est séduit par ce projet. Il accepte la proposition de Raoul Lemaire et rejoint la société Lemaire, en qualité de conseiller agronomique, tout en demeurant secrétaire de l’AFAB. Persuadés de la nécessité d’imposer la culture biologique en France en mettant sur pied un solide circuit commercial, les deux hommes décident de lancer un procédé d’agriculture biologique cadré par la société Lemaire. Ce procédé prend le nom de “méthode agrobiologique Lemaire-Boucher“, en 1964.

Suite à l’association de Raoul Lemaire avec Jean Boucher, les articles de Jean Boucher dans la revue AFAB font la publicité de la société Lemaire. Deux des meneurs de l’AFAB sont alors gênés par cette nouvelle orientation commerciale.  Alors qu’ils sont très appréciés au sein de l’organisation, le vice-président de l’AFAB, André Louis, et le délégué AFAB de la région Languedoc, Mattéo Tavera (10), décident de démissionner conjointement. Avec la fondation de leur propre association, Nature & Progrès, ils entendent initier un courant d’agriculture biologique détaché de toute attache commerciale. Leur objectif déclaré est de promouvoir une agriculture biologique “à 360°”, c’est-à-dire qui ne se limite pas à un procédé exclusif, par opposition à la méthode Lemaire-Boucher. Le nom “Nature & Progrès” est choisi avec la plus grande attention. Il s’agit de suggérer d’emblée le devoir de respect de la nature et du vivant, inhérent à l’activité agricole selon les fondateurs. Dans un second temps, le nom doit connoter l’idée que l’agriculture biologique s’intègre parfaitement à la logique de progrès sociétal, à une période où le premier argument des détracteurs de cette mouvance est d’affirmer que cette doctrine représente un “retour en arrière”.

À partir de mars 1964, la mise en pratique de l’agriculture biologique est désormais structurée par deux courants. Le premier courant, caractérisé par l’influence de la société Lemaire et de la méthode Lemaire-Boucher, rayonne depuis Angers. Sa communication auprès du grand public repose sur le journal mensuel Agriculture et Vie. Le second courant, porté par l’association Nature & Progrès, construit une base d’adhérents dans le Sud de la France, avec pour outil de communication principal la revue trimestrielle Nature & Progrès.

Quelques dates clés

1948 : l’association L’Homme et le Sol organise les “Journées de l’humus“, à Paris.

1951 : création de l’Association pour l’Étude de la Fertilité Vivante des Sols.

1952 : création de l’Association Française pour la Recherche d’une Alimentation Normale.

1958 : création du Groupement d’agriculture biologique de l’Ouest, en Loire-Atlantique.

1959 : Un grand problème humain, l’humus d’André Birre. Sol, herbe, cancer d’André Voisin.

1961 : le GABO est rebaptisé Association Française d’Agriculture Biologique.

1962 : la société Lemaire débute la commercialisation du maerl “Calmagol“.

1963 : Printemps silencieux de Rachel Carson. Voyage de la délégation de l’AFAB à Haughley. Jean Boucher, secrétaire de l’AFAB, rejoint la société Lemaire, fondée par Raoul Lemaire. Naissance de la méthode Lemaire-Boucher.

1964 : André Louis et Mattéo Tavera démissionnent de l’AFAB pour fonder Nature & Progrès. Les Lemaire lancent le mensuel Agriculture et Vie, consacré à la promotion des méthodes agrobiologiques prônées par la société Lemaire. Lancement de la revue trimestrielle Nature & Progrès.

Notes :

(1) Pour en savoir davantage sur la communauté scientifique qui se mobilise pour la réhabilitation de l’humus entre 1948 et 1964, se référer aux travaux de la spécialiste du sujet, l’historienne Céline Pessis – voir la bibliographie.

(2) Cette citation, prononcée en 1934 par le Dr Pierre Delbet, illustre parfaitement ce courant : “Aucune activité humaine, pas même la médecine, n’a autant d’importance pour la santé que l’agriculture“.

(3) La Soil Association ou “Association du Sol” a été fondée à l’initiative d’Eve Balfour, autrice d’un livre portant sur la nécessité de maintenir un sol “vivant”, The Living Soil (1943), elle-même influencée par les travaux du botaniste anglais Albert Howard.

(4) N (azote), P (phosphore), K (potassium)

(5) Jean Boucher et André Louis étaient tous deux pères de famille nombreuse – sept enfants – et leurs démissions d’Institutions publiques sous-entendaient un risque économique certain à court-terme…

(6) Ce terme est issu de la contraction entre “agriculture” et “biologie”. Beaucoup utilisé dans les années 1960, le terme “agrobiologie”, tel qu’employé par les pionniers français de cette période, ne doit pas être confondu avec le concept d’agrobiologie » tel que développé par le scientifique soviétique T. Lyssenko, dans les années 1940.

(7) Friend Sykes est un cultivateur et érudit anglais, auteur de livres sur les méthodes agrobiologiques dont Modern humus farming, en 1959.

(8) Initié en 1938 par les futurs membres de la Soil Association, le domaine d’Haughley est un centre agricole expérimental, situé en Angleterre, visant au départ à comparer la qualité des récoltes en agriculture traditionnelle et en agriculture chimique.

(9) «Relation d’un voyage agrobiologique en Grande-Bretagne», par A. Louis et R. Goachet, Bulletin AFAB n°17-18, 20 novembre 1963.

(10) Mattéo Tavera, architecte-urbaniste de profession, est aussi viticulteur et arboriculteur dans le domaine de Petit Boute, situé à Narbonne, dans l’Aude. Il est très influencé, à l’instar d’André Louis, par l’agriculture biodynamique de Rudolf Steiner.

Deuxième partie (1964-1970)

Vent debout contre une agriculture et une alimentation “industrialisées”

Au printemps 1964, le mouvement biologique français est durablement divisé entre le courant commercial Lemaire-Boucher et le courant associatif représenté par Nature & Progrès. Les deux organisations tentent, chacune à leur manière, de rendre concrète une autre vision de l’agriculture et de l’alimentation. Mais, avant de présenter le démarrage de ces deux courants, voyons d’abord pour quelles raisons le contexte général est favorable à l’essor, mesuré mais durable, du mouvement agrobiologique.

Des paysans qui se muent en agriculteurs

Dans la France des années soixante, l’adhésion des producteurs au mouvement biologique s’explique, en partie, par une stratégie d’adaptation face à l’évolution générale de l’agriculture. L’après Seconde guerre est la période de montée en puissance d’une agriculture productiviste, durant laquelle les “paysans” se muent en “agriculteurs”, c’est-à-dire en entrepreneurs produisant davantage pour le marché que pour l’autoconsommation. La petite agriculture paysanne, celle qui est souvent orientée vers la polyculture-élevage, se trouve de plus en plus dominée par les firmes industrielles qui interviennent en amont et en aval de la production – matériel agricole, agrochimie, coopératives, industries agroalimentaires. Face à cette situation, une partie des petits agriculteurs acceptent le pari industriel quand d’autres, souvent âgés, privilégient une forme d’autarcie. Le contexte agricole est donc, en quelque sorte, favorable à une troisième voie pour ces petits agriculteurs qui ne peuvent pas supporter tous les frais de cette modernisation agricole. Prêts à accepter les avantages offerts par la mécanisation, ces producteurs refusent l’endettement généré par l’achat des intrants chimiques. Les fertilisants et pesticides de synthèse représentent un investissement onéreux qui semble pouvoir être évité par une bonne maîtrise du compostage des fumures organiques et par une meilleure gestion du cycle des cultures – rotations, cultures dérobées. Par ailleurs, les producteurs choisissent aussi l’agrobiologie après avoir connu de lourdes dépenses vétérinaires, suite à l’adoption des méthodes modernes – intrants chimiques et antibiotiques. Ils sont influencés, dans cette décision, par les rares docteurs vétérinaires sceptiques de la chimie agricole.

En 1964, l’un d’entre eux, Henri Quiquandon, déclare dans un article choc, que “L’animal a fait la preuve que les engrais sont nocifs” (1). Dans cet article, il établit un lien entre l’augmentation de certaines pathologies du bétail et les carences en magnésium et en oligo-éléments constatées dans les fourrages, en raison de l’excès d’azote. En parallèle de ces critiques issues du monde agricole, de vives critiques à l’encontre de l’industrialisation de l’agriculture et de l’alimentation sont exprimées dans des revues académiques – L’Alimentation normale – et diététiques – Vivre en Harmonie, La Vie Claire – destinées aux consommateurs. Ces différentes revues sensibles à l’alimentation naturelle et à la naturopathie contribuent à la naissance d’une nouvelle catégorie de denrées alimentaires. Longtemps présentées comme “saines” et “naturelles”, ces denrées prennent progressivement le qualificatif de “biologiques”, à mesure que se développe le marché des produits issus de l’agriculture biologique. Présentés comme des produits sains n’ayant connu aucun traitement chimique au stade de la production comme au stade de la transformation, les produits biologiques se distinguent des produits standards peu qualitatifs – qualité nutritionnelle en baisse, présence accrue des résidus nocifs. De plus, cette distinction entre denrées standards et denrées biologiques se justifie aussi pour des raisons éthique et symbolique. En effet, les produits biologiques sont présentés comme des denrées issues d’une agriculture respectueuse de la pérennité des sols. En conséquence, les artisans du succès de l’agriculture industrialisée et productiviste échouent à empêcher la disqualification des produits issus de cette forme d’agriculture. Cette disqualification favorise, d’un autre côté, l’essor, modeste mais continu, des produits biologiques.

Les premiers succès du courant Lemaire-Boucher

Bénéficiant d’un réseau commercial déjà étendu et de recettes continuelles – grâce à la vente du lithothamne “Calmagol” – la société Lemaire contribue grandement à la structuration du marché des produits biologiques, en faisant preuve d’un grand esprit d’entreprise. En premier lieu, elle met au point un important réseau de blé biologique. Elle propose d’assurer un approvisionnement en semences de blés à des agriculteurs sous contrat, lesquels sont tenus d’utiliser la méthode Lemaire-Boucher (2). La société Lemaire rachète ensuite la totalité des blés récoltés pour produire des farines biologiques. Pour le stockage du blé, la société s’interdit tout recours aux pesticides. On assure un brassage régulier du blé pour éviter les attaques de charançon du blé.

Pour construire sa politique d’efficacité commerciale, Raoul Lemaire est entouré de ses fils qui prennent en mains les différentes filiales qui sont créées durant les années soixante. La première, peut-être la plus importante d’entre elles, est la société filiale qui prend en charge la communication du groupe Lemaire. Le journal mensuel Agriculture et Vie devient la clef de voûte de la communication du groupe. En dernière page du journal, figure la chronique de Raoul Lemaire qui continue activement ses activités de sélectionneur de blé à plus de quatre-vingts ans (3). Dans ses chroniques, il ne perd jamais une occasion de mettre en lumière son inlassable combat contre les “trusts chimiques” (4).

Dès 1964, les Lemaire lancent leur produit phare, le “pain biologique Lemaire”. Réalisé à partir de farine biologique et de levain, ce pain de quatre cents grammes est façonné par des boulangers sous contrat avec la société Lemaire. Cinq ans après son lancement, le pain Lemaire est de plus en plus apprécié des consommateurs français qui peuvent se le procurer dans cinq cents boulangeries. Si celles-ci sont en majorité situées dans les régions de l’Ouest et du Sud-Ouest, il est désormais possible d’acheter ce pain des Ardennes à la Côte d’Azur. Pour aiguiller les agriculteurs dans leur pratique, la société Lemaire propose, en 1967, des cours agrobiologiques par correspondance. La même année, elle inaugure sa propre usine de transformation du lithothamne en Bretagne afin de mieux pourvoir à l’augmentation des commandes de ses clients. En 1968, la méthode Lemaire-Boucher est parvenue à fédérer près de neuf cents agriculteurs. Forte de son succès, la société Lemaire décide d’implanter la méthode en créant une filiale en Belgique.

C’est sans doute au début de l’année 1970 que le groupe Lemaire fait preuve d’une de ses actions les plus audacieuses. Les Lemaire décident de tenir plusieurs stands au Salon international de l’Agriculture de Paris. En mars 1970, l’agriculture biologique fait, pour la première fois, son apparition dans les travées du plus grand rendez-vous agricole hexagonal avec ses quatre cent mille visiteurs. Examinés avec circonspection, les agents de la société Lemaire missionnés pour l’occasion subissent les “attaques” des représentants des firmes d’engrais et de pesticides.

Les premiers animateurs de Nature & Progrès

Dans ses rangs, l’association dispose, comme pour la société Lemaire, de la coopération de personnalités marquées par leur origine rurale. Fondateur et secrétaire général de l’association, André Louis est le fils d’un viticulteur bordelais. Spécialiste d’arboriculture (5), il est le pilier agronomique de l’association. Aussi, son engagement à plein temps dans l’association a-t-il pour effet d’en faire le premier salarié historique. Administrateur, André Birre est fils de paysans beaucerons. Il raconte dans un de ces livres comment une phrase prononcée par son grand-père paysan l’a profondément marqué. Alors que le jeune André lui annonçait avec enthousiasme qu’il allait être “poussé aux études”, suite à l’obtention de son certificat d’étude primaire, son grand-père lui rétorqua qu’il serait donc amené à rejoindre la catégorie des “fainéants” (6). Cette phrase lapidaire lui laissa une trace indélébile qui fut pour André Birre comme une exhortation à ne pas trahir son origine sociale paysanne.

La force de Nature & Progrès est aussi de compter, parmi ses meneurs, plusieurs citadins à la fois enclins à changer de mode d’alimentation et à se reconnecter avec la nature par la pratique de l’agriculture ou du jardinage. Architecte DPLG à Paris, Matteo Tavera a opté pour une carrière parallèle d’arboriculteur-viticulteur à Narbonne. Dans son domaine, il réalise un vin biologique apprécié des membres de l’association. Doué d’un esprit fédérateur, son engagement personnel semble très apprécié des premiers adhérents de l’association. Le premier président de Nature & Progrès aime aussi quitter le rationalisme pour expliquer sa conception spiritualiste de la nature. Lors des réunions qu’il organise dans son appartement parisien, il expose parfois son hypothèse sur les échanges électriques qu’il suppose entre les Etres vivants, la Terre et le Cosmos (7).

Ingénieur des fonderies à Paris, Roland Chevriot a décidé d’adopter un mode de vie plus sain en s’installant dans une propriété, en lointaine banlieue parisienne, afin de pouvoir cultiver un jardin de cinq mille mètres carrés, avec d’autres amis ingénieurs. Le lieu de cette expérience “communautaire” d’avant 1968 a pris le nom poétique de “Gulustan” (8). Sa nouvelle passion pour le jardinage biologique le mène à croiser la route de Nature & Progrès. Agé de vingt-neuf ans, Chevriot décide de s’y engager comme administrateur. Il est bientôt rejoint dans cette initiative par un jeune ingénieur agronome de sa génération. Fraîchement diplômé de l’Institut national agronomique de Paris, Claude Aubert fait lui aussi partie de ces citadins en quête d’une voie professionnelle qui aille dans le sens de l’intérêt commun. Des expériences personnelles l’on amené à s’interroger sur les nuisances, tant environnementales que sociales, de l’agriculture moderne. Convaincu de la pertinence de l’alternative biologique après plusieurs visites de fermes biologiques, en Angleterre et en Allemagne, il décide à son tour de s’engager dans l’association. Il s’installe auprès de la communauté de Gulustan pour parfaire ses connaissances pratiques…

A l’instar des collaborateurs de la société Lemaire, les premiers animateurs de Nature & Progrès croient à l’agrobiologie parce qu’elle est alors la seule pratique à exiger des produits exempts de pesticides, à une période où l’emploi du DDT cristallise les tensions. Néanmoins, au-delà de cette exigence de biens alimentaires garantissant la santé, les membres de Nature & Progrès partagent aussi une grande exigence pour le respect de la nature. Professeur dans un lycée agricole, André Louis accepte difficilement sa mission de transmettre les rudiments de l’agriculture “moderne”. Il ne manque jamais une occasion d’éveiller ses élèves au respect des équilibres biologiques (9). La revue Nature & Progrès devient une tribune d’expression pour tous les défenseurs de la nature. A partir de 1968, on y dénonce les dérives du remembrement agricole dans l’Ouest de la France : destruction des haies, mise à mal du paysage bocager…

Les modestes débuts de Nature & Progrès

Au cours des années soixante, les ambitions de l’association sont limitées par le nombre d’adhérents qui demeure modeste. Nature & Progrès ne compte que cinq cents adhérents en 1965, dont 10% de producteurs. Pourtant, dès le départ, les fondateurs visent la constitution d’une association qui dépasse largement les frontières du monde agricole. L’objectif clairement exprimé dans les statuts est “d’éduquer par des réunions rurales et urbaines publiques et privées, le monde producteur et le monde consommateur” sur les avantages d’avoir recours au “dynamisme de la nature” en agriculture.

Un des enjeux primordiaux est donc de faciliter le commerce des produits biologiques. A ce sujet, les initiatives commerciales des adhérents sont plurielles. Dans le Lot-et-Garonne, les producteurs de Nature & Progrès forment un premier groupement indépendant qui prend le nom de Groupement d’Agriculture Biologique du Sud-Ouest (GABSO). Roland Chevriot crée la coopérative “Solsain” pour approvisionner les consommateurs du sud de la région parisienne. Dans la région de Montpellier, un ancien de Gulustan met en place un service de livraison de paniers de légumes bio aux familles qui en font la demande. Face à l’impossibilité juridique de créer un label privé “Nature & Progrès“, les dirigeants posent les bases d’une “appellation”, en 1967. Un Comité technique aidé de vingt contrôleurs régionaux sont chargés de veiller à ce que le producteur qui utilise ladite appellation respecte bien le “Règlement de Culture”.

Du côté agronomique, les conseils techniques se retrouvent au sein même des articles de la revue. Les voyages à l’étranger, organisés chaque été par l’association, sont l’occasion d’enrichir ces conseils. On met en valeur l’éventail des méthodes agrobiologiques en exposant les résultats encourageants du courant biodynamique en Allemagne, du courant organo-biologique en Suisse, ou encore du courant organique en Angleterre. Constatant que le lithothamne ne garantit pas forcément le succès de la récolte, André Louis invite les producteurs à être prudents quant à son usage systématique. Il tâche de les orienter en publiant les premières listes d’engrais minéraux, d’amendement et d’antiparasitaires qu’il estime “autorisés”. A la demande des producteurs, Claude Aubert réalise les premiers documents techniques indépendants de la revue, en 1969. L’année suivante, le jeune ingénieur agronome a la chance de voir son livre sur l’agriculture biologique publié grâce à l’intercession d’une jeune maison d’édition (11).

L’attractivité de l’association s’amplifie, à la fin des années soixante. Elle franchit la barre des deux mille adhérents, en 1969. De plus, le congrès annuel organisé à Dourdan confirme la dynamique générale, avec la présence de plus de cinq cents personnes. L’association est ainsi parvenue à se faire une place solide dans le “monde consommateur”. La présence accrue d’adhérents producteurs confirme également le succès des conseils techniques prodigués par les deux conseillers agronomiques.

Au printemps 1970, l’association connait un évènement tragique qui la déstabilise momentanément. Les deux fondateurs, André Louis et Matteo Tavera, trouvent tous deux la mort dans un brutal accident de voiture au retour d’un congrès. Un hommage posthume leur est rendu dans les numéros suivants qui laissent apparaitre deux de leurs citations en couverture. Le Gulustan devient, suite à cette disparition, le nouveau siège de Nature & Progrès

Notes :

(1) Il appuie son constat sur les travaux d’André Voisin (1903-1964) et sur sa devise scientifique : “la santé de l’animal et de l’homme dépend de l’équilibre du sol“. Le déséquilibre du sol, dû à l’utilisation irraisonnée des fertilisants azotés, faciliterait de surcroît l’apparition de maladies graves telles que le cancer.

(2) La méthode Lemaire-Boucher repose sur les associations végétales, le compostage de la fumure organique, l’amendement des cultures au lithothamne et les semences à hauts rendements produites par Raoul Lemaire. Les agrobiologistes pratiquant la méthode n’ont, à aucun moment, recours au moindre intrant chimique.

(3) Né en 1884, Raoul Lemaire continue à épauler ses fils jusqu’à sa mort, en novembre 1972.

(4) Aujourd’hui, nous parlerions du lobbying de l’industrie agrochimique.

(5) Il est l’auteur d’un livre, Traité d’Arboriculture Fruitière, qui connait cinq éditions, entre 1936 et 1953.

(6) André Birre, Une Autre révolution : pour se réconcilier avec la terre, Paris, France, J.P. Delarge, 1976, p.13.

(7) Son hypothèse, à la croisée de l’occultisme et du tellurisme, est présentée dans son livre Mission sacrée, 1969.

(8) “Gulustan” est un mot kurde qui signifie “terre des roses”.

(9) Quelques années auparavant, André Louis a aussi fondé la section girondine de l’Association Française de Zoologie, organisation œuvrant pour la protection de la faune sauvage.

(10) Claude Aubert, L’Agriculture biologique, Le Courrier du livre, Paris, France, 1970, 256 pages

Troisième partie (1970-1974)

Coupler efficacement la technique et le vivant

Après le décès d’André Louis, Claude Aubert devient, de fait, le principal pilier agronomique de Nature & Progrès. Il devient aussi l’auteur le plus prolifique dans ce courant, en réalisant les premiers documents techniques qui sont mis en vente, en 1970, par l’intermédiaire du nouveau service librairie. En 1971, il est l’auteur d’un dossier très documenté sur les pesticides dans lequel il informe les lecteurs sur le taux de pesticides contenu dans le lait maternel. Trois ans plus tard, il mène, avec un autre membre de Nature & Progrès, la rédaction d’une œuvre importante pour le mouvement : l’Encyclopédie Permanente d’agriculture biologique (1). Nouveau président de l’association, Roland Chevriot devient, à trente-quatre ans, le premier porte-parole de l’association. Les grandes ambitions qu’il nourrit impliquent une meilleure visibilité de l’association. La création d’un logo est ainsi décidée. Inspiré du “Yin-Yang” de la philosophie chinoise, il apparaît pour la première fois en couverture de la revue au printemps 1971…

La dimension internationale de l’agriculture biologique

L’année 1972 marque une étape importante pour l’association. C’est d’abord l’année durant laquelle Nature & Progrès publie son premier cahier des charges d’agriculture biologique. Concrètement, il s’agit d’un document technique ronéotypé qui définit les produits autorisés et les produits interdits, à tous les stades de la production agricole. L’année 1972 représente également l’ouverture de l’organisation à l’internationale. Au printemps, Roland Chevriot effectue un déplacement au centre expérimental agrobiologique de la Rodale Press, à Emmaus, en Pennsylvanie, aux États-Unis. Cette rencontre n’est pas sans effet ; elle marque probablement le début de sa volonté de fédérer les actions des différents mouvements internationaux. Influencés par la tenue de la conférence de Stockholm qui a lieu en juin, Roland Chevriot et Claude Aubert décident de lancer un ambitieux projet. Le prochain congrès Nature & Progrès, prévu en novembre 1972, aura pour la première fois une dimension internationale. Il aura lieu au Palais des congrès de Versailles et on prend l’initiative d’envoyer une lettre d’invitation aux organisations agrobiologiques majeures, laquelle commence par ces mots : “A l’heure où l’expansion industrielle est remise en cause et les notions de “Qualité” et “Survie” sont soulevées, il me semble nécessaire que les mouvements d’agriculture biologique se fassent connaître et coordonnent leurs actions (2)”. C’est lors de ce congrès qu’est finalement créé l’IFOAM (Fédération internationale des Mouvement de l’Agriculture Organique), sous l’impulsion décisive de la jeune association Nature & Progrès. Un second congrès international est organisé, deux ans plus tard, à Paris. Les organisateurs parviennent à réunir quinze mille visiteurs sur trois jours. Par ailleurs, l’association franchit, à cette occasion, la barre des six mille adhérents…

Du côté de Lemaire-Boucher

Au début des années septante, la société Lemaire est solidement implantée dans l’Ouest. Sur le plan local, l’organisation peut compter sur deux types de relais. D’abord, elle s’appuie principalement sur ses agents commerciaux qui organisent régulièrement des visites de fermes agrobiologiques pour convaincre les “polyculteurs-éleveurs” de la viabilité de la méthode Lemaire-Boucher. Chaque été, les lecteurs d’Agriculture & Vie peuvent profiter du programme complet des visites de cultures estivales. Ensuite, les agrobiologistes engagés à respecter le cahier des charges Lemaire-Boucher assurent la notoriété du réseau. Ils se retrouvent régulièrement dans le cadre de réunions du syndicat départemental de défense de la culture biologique (3). Pour aiguiller les agriculteurs dans leurs pratiques agricoles, la société Lemaire propose, à partir de 1967, des cours agrobiologiques privés par correspondance. L’enseignement est structuré en dix cours. Tous les vingt jours, un conseiller technique de la société envoie un cours polycopié à chaque “étudiant”. Celui-ci a ensuite vingt jours pour prendre connaissance du cours et répondre à une série de questions sur la thématique abordée. En 1974, la direction annonce que mille étudiants – en majorité des agriculteurs – ont déjà participé à ces cours. Pour les consommateurs du pain biologique Lemaire, il est désormais possible d’acheter leur pain auprès des neuf cents boulangers qui le façonnent. La gamme des produits biologiques Lemaire se diversifie. En plus du pain, des biscottes et du chocolat, on vend des conserves de légumes et du vin…

Mais la dynamique de la société s’enraye pour un temps. En 1972, le plus ancien collaborateur de la société, Georges Racineux, fait scission pour créer une organisation concurrente : l’Union Française d’Agriculture Biologique qui met en place son propre réseau de producteurs et sa propre marque, Le Paysan biologiste. Néanmoins, la création de filiales va bon train du côté de la maison Lemaire. Afin d’assurer la fabrication et la vente des produits à base d’essences aromatiques naturelles, destinés aussi bien aux sols qu’aux animaux, la filiale Phytovet voie le jour. Puis, c’est au tour de la filiale Du sol à la table, chargée d’assurer la vente par correspondance des produits alimentaires. En 1974, la filiale Mon jardin sans engrais chimique s’emploie à fournir, aux jardiniers amateurs, une gamme de produits fertilisants.

Lassés de la froideur de l’accueil qui leur est réservé au Salon de l’agriculture de Paris, chaque année depuis 1970, les dirigeants de la société misent sur l’organisation de leur propre foire aux produits biologiques, à Grenoble, en 1974. Des éleveurs de charolais présentent fièrement des bovins issus de leur élevage conduits suivant la méthode Lemaire-Boucher ; des viticulteurs font déguster leurs crus de Bordeaux, Bourgogne, de vin d’Alsace et même de Champagne. S’y trouvent aussi des producteurs laitiers, des charcutiers, des boulangers, des maraîchers, des arboriculteurs… La société y fait aussi la promotion de sa gamme de machines agricoles. Fierté de la société, la fouilleuse permet de travailler la terre sans la labourer afin de minimiser la perturbation de l’activité organique du sol.

Le développement des échanges entre producteurs et consommateurs

En 1970, les producteurs membres de Nature & Progrès sont encore moins de deux cents. Mais avec l’augmentation de leur nombre – plus de quatre cents en 1973 – et surtout celle, encore plus significative, des adhérents consommateurs, la nécessité de stimuler plus efficacement les échanges devient impérieuse. C’est dans ce contexte de croissance de la demande qu’est mis au point le premier Guide des producteurs. Ce guide, mis en vente dans le service librairie, répertorie à la fois l’adresse des producteurs affiliés à de Nature & Progrès et les diverses denrées qu’ils proposent, soit à la vente directe à la ferme, soit à la vente par correspondance. Quelques mois après l’initiative de Nature & Progrès, la direction de la société Lemaire décide, à son tour, de répertorier l’ensemble des agrobiologistes pratiquant la méthode. Elle publie pour cela un supplément à Agriculture & Vie qui prend le nom de Répertoire International Lemaire (RIL) (4) qui répertorie l’ensemble des acteurs engagés par contrat avec la société : producteurs, transformateurs, distributeurs. Ce document est considéré par la direction comme un “véritable Bottin des échanges biologiques” (5). Ces premiers guides-répertoires deviennent des outils commerciaux permettant aux consommateurs d’avoir l’assurance qu’ils achètent des produits de qualité, à une période où certaines études réalisées par des revues de consommateurs – Que choisir, 50 Millions de consommateurs – alertent sur les fragilités de la garantie qualitative des produits biologiques commercialisés dans les grandes agglomérations.

Les consommateurs avertis jouent un rôle essentiel dans la structuration du marché des produits bio. Au printemps 1973, intervient la première réunion regroupant l’ensemble des délégués régionaux de l’association. Les adhérents volontaires qui désirent s’engager davantage sont invités à créer et animer leur propre groupe régional. Les actions suggérées sont diverses : prise de contact avec la presse et les milieux locaux intéressés, tenue de conférence, établissement d’une coopérative, organisation de visites de cultures. L’année 1974 est marquée par une série d’initiatives visant à fluidifier les ventes directes. Les premières coopératives de consommateurs font leur apparition. C’est le cas de la coopérative Germinal, créée en mai 1974, à Auxerre, par le groupe Nature & Progrès Aube-Yonne, groupe par ailleurs le plus actif dans l’Hexagone. En octobre, plusieurs adhérents de Nature & Progrès créent la coopérative Bio-Coop, à Rambouillet, pour fournir aux consommateurs du sud-ouest de Paris des produits conformes au cahier des charges de Nature & Progrès. En juin 1974, le premier marché biologique hebdomadaire de France est inauguré, en présence du maire et de collaborateurs de la société Lemaire, près de Lyon, à Grézieu-la-Varenne.

Vers la naissance du mouvement biologique belge

Au début des années 1970, l’agriculture biologique est encore faiblement implantée en Belgique. Résidant à Aublain, près de Namur, Jean de Pierpont est responsable du développement de la méthode Lemaire-Boucher en Belgique. Ingénieur agronome, il est chargé d’organiser les visites de culture qui se déroulent chaque été dans les quelques fermes biologiques éparpillées dans les provinces de Hainaut et de Namur. Autre acteur belge de l’agriculture biologique, Pierre Gevaert offre des premiers débouchés aux productions céréalières. Adepte de la macrobiotique de George Ohsawa (6), sa société, Lima, est spécialisée dans la fabrication de produits diététiques. Un des objectifs de Pierre Gevaert est de remettre au goût du jour la consommation de variétés céréalières qui tendent à disparaître sous l’effet de la sélection des seules variétés à haut rendement : épeautre, orge, seigle, millet, sarrasin. A partir de 1972, ses annonces sont relayées dans la revue Nature & Progrès pour attirer l’attention des producteurs céréaliers de l’association.

En septembre 1973, Nature & Progrès décide de tenir un stand lors du Salon International de la Diététique de Bruxelles. A cette occasion, des premiers contacts sont pris. Dans la revue, on invite les lecteurs belges de Nature & Progrès à se mettre plus étroitement en relation dans l’objectif de former un groupe régional. Il faut néanmoins attendre deux années supplémentaires pour que les choses se concrétisent davantage. En 1975, quelque deux cents Belges sont abonnés à Nature & Progrès. Profitant de la tenue du salon Survie, à Bruxelles – lors d’une édition orientée sur les équilibres écologiques et les technologies douces -, certains d’entre eux décident de se réunir pour poser les bases d’une antenne belge. Jeune agronome spécialisé en foresterie, Vincent Gobbe propose que la réunion constitutive ait lieu à Hélécine où il dirige alors un centre de séminaires installé au cœur d’un domaine naturel public comprenant un vaste parc, des bois, des prairies sauvages et plusieurs étangs. Avec quatre-vingts personnes qui répondent présentes, le succès de la réunion est au rendez-vous. Autour de Vincent Gobbe se réunissent ceux qui souhaitent activement, et bénévolement, promouvoir l’essor des méthodes agrobiologiques sur le sol belge : Pierre Gevaert, Jean de Pierpont ou encore Edgard Flandre. Cultivateur à Erpion, Edgard Flandre vient de créer l’Association des Agrobiologistes Belges (asbl AB) (7). Pour l’occasion, des représentants de la coopérative auxerroise Germinal sont également présents afin de nourrir les débats et d’insuffler une dynamique. Finalement, l’assemblée constitutive de l’association Nature & Progrès Belgique se déroule le 6 mars 1976. Elle devient ainsi la première antenne indépendante de sa consœur française et Vincent Gobbe en est désigné premier président. Par la suite, les administrateurs mettent en chantier le bulletin belge qui vient en supplément de la revue française. La bonne cohésion permet même de concrétiser la fusion du bulletin belge avec celui de l’asbl AB d’Edgard Flandre, en 1977. La même année, un séminaire organisé à Hélécine est animé par Claude Aubert ; il doit permettre à certains participants de s’orienter vers le conseil technique aux agriculteurs biologistes. A la fin des années septante, le mouvement belge est ainsi véritablement lancé, avec l’appui des acteurs français : société Lemaire, association Nature & Progrès. Nature & Progrès Belgique dépasse la barre des mille adhérents, en 1980, avec l’organisation d’un congrès IFOAM à l’Université Libre de Bruxelles (8).

Conclusion

En mettant au centre de leurs préoccupations le maintien de l’action des “auxiliaires de la nature” – les micro-organismes du sol -, les partisans du mouvement biologique mettent leurs espoirs dans un couplage plus efficient de la technique et du vivant. Non reconnus par les pouvoirs publics, moqués par les agriculteurs modernistes, en proie à des difficultés économiques liées à la conversion de leur exploitation, les agrobiologistes tiennent bon. Qu’ils s’agissent des dirigeants des organisations, des producteurs, des consommateurs engagés ou encore des distributeurs, ces acteurs posent les bases d’une nouvelle manière de concevoir la qualité alimentaire et, de fait, les bases d’une nouvelle manière de consommer. La disqualification des produits “standards” favorise d’un autre côté l’essor, modeste mais continu, des produits “biologiques” présentés comme des denrées alimentaires répondant à des exigences à la fois nutritionnelles, éthiques et écologiques.

Notes :

(1) Encyclopédie permanente d’agriculture biologique, Paris, Debard, avril 1974.

(2) Lettre de Roland Chevriot en vue de la fondation d’une fédération internationale, 1972.

(3) Il existe alors quarante antennes départementales regroupant les agrobiologistes qui pratiquent la méthode Lemaire-Boucher sur la totalité ou sur une partie de leur ferme.

(4) Fierté du SVB, le tout premier RIL est diffusé à cinquante mille exemplaires. Il répertorie les trois cents premiers agrobiologistes qui se sont engagés à respecter le cahier des charges Lemaire-Boucher.

(5) “RIL… un outil de travail de première nécessité”, Répertoire International Lemaire, Avril 1974.

(6) Pierre Gevaert a pu rencontrer George Ohsawa durant un voyage au Japon.

(7) D’anciens membres de l’asbl AB créeront, en 1984, l’Union Nationale des Agrobiologistes Belges (UNAB).

(8) Pour davantage d’information sur les débuts de Nature & Progrès Belgique, se référer à l’historique rédigé par Vincent Gobbe, Les débuts d’une association, le 16 décembre 2000.

Le sol : Terra incognita !

Comment les techniques horticoles influencent-elles la vie du sol ?

La vie du sol est un des aspects centraux de la culture biologique. Nous abordions déjà ce sujet essentiel, il y a un peu plus de deux ans, dans les pages de Valériane n°130. Voici donc une nouvelle approche de cette question fondamentale, abordée via le regard d’un des jardiniers les plus chevronnés de notre association…

Un dossier réalisé par Philippe Delwiche

Bien connaître son sol

Nous entendons par écologie la science globale des relations des organismes avec le monde extérieur environnant dans lequel nous incluons, au sens large, toutes les conditions d’existence.” Ernst Haeckel, 1866.

Parler de “biota” des sols est plus précis que parler de biodiversité des sols car ce mot fait référence à la communauté complète vivant à l’intérieur d’un “système sol” donné. Ceci permet, par exemple, de préciser que le “biota” du sol d’une prairie est généralement plus diversifié que celui d’une terre cultivée. Nous verrons aussi que le “biota” des potagers peut varier à l’infini selon le terroir – type de sol, pH… -, le climat, la météo, l’aménagement du jardin – haie, pelouse… -, les pratiques de gestion du sol ainsi que l’approche du jardinier quant à la manière d’apporter les matières organiques au sol.

Le sol et la vie qui y est présente constitue la part prépondérante de l’écosystème du jardin. Ce monde grouillant et complexe que nous foulons chaque jour est majoritairement inaccessible à l’œil et, même lorsque nous nous penchons sur lui alors que nous le travaillons, il ne nous révèle que peu d’”informations”. Cette invisibilité et cette complexité expliquent-t-elles le désintérêt du monde agronomique pour ce sujet ? Mais aussi la frustration des rares scientifiques qui s’y intéressent ? Dans le cadre de ses recherches sur les mycorhizes, le chercheur J.-N. Klironomos considère que « le sol est vraiment comme une grande boîte noire ; c’est vraiment difficile de comprendre ce qui s’y passe » (J.-N. Klironomos, cité dans ‘Harmless-looking’ trees really predators, partner with fungi to eat insects alive, new research shows, 2001).

Un long processus biologique à préserver

La “science globale” nécessiterait que le sol et la vie qui s’y déroule soient étudiés par des équipes interdisciplinaires. Des scientifiques comme Claude et Lydia Bourguignon, ou comme Marcel Bouché, ont cependant consacré toute leur vie de recherches à ce sujet ou à un de ses domaines. Et, pour le bonheur des jardiniers et des agriculteurs, ils ont publié des ouvrages de vulgarisation très digestes et nous permettent de nous rendre compte que les techniques préconisées, dès le début, par les pères de l’agriculture et du jardinage biologiques étaient les bonnes. Peu à peu cependant, une part de l’empirisme du départ est ainsi balayée par de nouvelles découvertes qui nous permettent de mieux comprendre et d’améliorer nos techniques culturales, favorables à des productions légumières et fruitières saines et, par conséquent, à une alimentation équilibrée.

La transformation de la matière organique brute en éléments assimilables par les plantes est un long processus qui doit être absolument préservé car il est le garant d’un bon sol de jardin. Il permet, tout d’abord, la fragmentation et une lente transformation des déchets organiques en humus, avant que celui-ci ne soit, lui-même, transformé en substances rendues assimilables par les plantes. Le jardinier joue donc un rôle important – et, tout à la fois, mineur – dans la grande usine fertilisante du sol du potager car celui-ci s’autorégule naturellement s’il adopte des techniques culturales appropriées et, outre le compost, apporte très régulièrement des matières organiques fraîches au sol. Ainsi, avec un sol vivant, le cycle annuel d’activité et de repos des plantes est en parfaite adéquation avec le cycle de transformation des matières organiques en éléments nutritifs assimilables par les plantes.

Joseph Poucet propose ainsi la métaphore de l’usine pour illustrer le travail intense de l’écosystème du sol, alors qu’il utilise celle de l’entrepôt pour évoquer l’approche conventionnelle avec utilisation d’engrais chimiques.

Les flux d’énergie du monde végétal vers le sol

Le sol est le support de la biodiversité terrestre, qu’elle soit visible à nos yeux ou, au contraire, cachée sous nos pieds. Mais ce sont les végétaux qui en sont les orchestrateurs car ils fixent l’énergie solaire qu’ils transforment en énergie biochimique assurant leur croissance. Si nous réfléchissons sommairement à l’utilité de cette énergie, nous pensons à l’alimentation du monde animal domestique et sauvage, avec le broutage par les herbivores tels que la vache, le lapin, le mulot, la chenille ou l’ensemble des omnivores … Mais aussi à l’alimentation de l’humanité ! Toutefois, la “part du gâteau” promise aux herbivores et aux omnivores est très faible si elle est comparée à celle qui est destinée à la biodiversité du sol. Faut-il s’en étonner lorsqu’on sait que le sol héberge 80 % de la biomasse terrestre ?

Trois phénomènes participent aux transferts de l’énergie des plantes vers le sol :

– la faune et la flore épigées dont le milieu de vie est la litière de surface où s’accumulent les parties aériennes des végétaux tombées par terre. Dans le jardin, un milieu artificiel mais assez proche de cette litière peut être recréé avec des apports variés de “mulch” qui ne laissent jamais la terre nue ;

– les endogés sont une faune beaucoup plus discrète mais tout aussi importante qui se nourrit essentiellement de racines mortes, dans les profondeurs du sol, mais aussi de microorganismes morts et vivants. Il est donc essentiel de laisser les racines dans le sol, lors des récoltes, afin d’y maintenir cette précieuse forme de vie ;

– la rhizodéposition, indécelable et trop peu connue, consiste en la libération, par l’extrémité des racines et des radicelles des plantes vivantes, d’exsudats de sève élaborée et de cellules détachées directement dans la rhizosphère. Ce processus permet de nourrir et donc d’accumuler dans la mince couche de terre agglutinée aux racines les micro-organismes utiles à la plante – bactéries, protozoaires, nématodes, champignons – ; ce phénomène est très important car il fournit jusqu’à 40 % des sucres fixés par la plante. Il est dû à la présence de plantes cultivées ou spontanées ; l’occupation des parcelles par des cultures intermédiaires d’engrais verts est donc un facteur permettant de le favoriser et de l’intensifier.

 

Le jardinier peut également se montrer moins sévère avec les plantes adventices annuelles plus faciles à gérer – comme la mercuriale, le mouron des oiseaux, le séneçon ou la petite véronique – car cette végétation variée assure également la fertilité des sols. Il doit donc veiller à supprimer les “temps morts” par des successions rapides de cultures de légumes et d’engrais verts, et par des “mulchs” qui nourriront la biodiversité du sol par les trois phénomènes décrits ci-dessus.

Il est également nécessaire de compenser les exportations de récoltes, qui épuisent les sols, par des apports de matières organiques, issues du jardin d’agrément ou de l’environnement extérieur : fumiers, feuilles mortes, broyat… Quand c’est possible, il faut toujours privilégier, pour ces apports, la technique du “mulch” à la celle du compostage et toujours veiller à couvrir les parcelles inoccupées.

Les travailleurs de l’ombre de l’usine du sol

La macrofaune du sol désigne grosso modo tous les invertébrés visibles à l’œil nu. Ce sont les architectes du sol : la densité des macropores qu’ils creusent dans le sol déterminera notamment sa capacité d’absorption des eaux de pluie. Nous nous intéresserons ici aux trois faunes et aux deux types de “microbes” du sol dont la vie intense se partage en différents territoires et en différentes tâches. Les populations épigées, endogées et anéciques se définissent principalement par leur localisation dans le sol et par leur régime alimentaire.

Faune épigée et faune endogée
  1. La faune épigée vit dans la litière de surface, composée des déchets organiques tombés au sol, qu’elle déchiquette, broie et réduit finalement en boulettes fécales et en humus. On y trouve les saprophages, les nécrophages et les coprophages.

Les saprophages mangent les déchets végétaux. Ce sont les cloportes et les iules aux puissantes mandibules qui s’attaquent aux bois tendres des jeunes rameaux, les limaces et les collemboles s’attaquent qui aux parties tendres des feuilles entre les nervures – alors que les acariens attaquent les nervures -, les nématodes et les petits vers épigés – comme le ver du fumier – qui terminent le travail et s’alimentent de déchets très fins ainsi que des excréments des autres espèces.

Les nécrophages, comme les mouches se nourrissent des cadavres de petits vertébrés. Certains insectes du genre Nicrophorus enterrent même les cadavres afin de les soustraire à leur appétit des mouches. Les nécrophores transportent souvent de nombreux acariens lors de leurs déplacements.

Les coprophages éliminent les déjections des autres animaux ; les plus actifs sont les bousiers, les mouches et les cafards mais il n’est pas rare de voir des insectes plus inattendus comme des papillons tels que l’Argus bleu (Polyommatus icarus) ou le Bel argus (Polyommatus bellargus) se nourrir de déjections.

De minuscules acariens s’attaquent aux fibres les plus dures ; c’est, par exemple, le cas des Oribate sp., un groupe d’acariens dont la taille est inférieure au millimètre, caractérisé par une carapace, un exosquelette qui recouvre leur corps. De grandes densités de populations vivent dans la litière et les tapis de mousses et de lichens ; ils se nourrissent de matières en décomposition et sont capables de s’attaquer aux fibres les plus dures. Ils jouent un rôle primordial dans le recyclage de la matière organique en la fragmentant en très petites particules, et se rencontrent donc dans les “mulchs”, le compost et les fumiers.

Parmi la faune épigée, de nombreuses espèces craignent les rayons du soleil. Le jardinier, en labourant, les prive de nourriture trop profondément enfouie. Cette faune est donc plus difficile à maintenir dans nos potagers. Outre son rôle de bio-décomposeur, son importance est pourtant primordiale car elle crée une infinité de zones poreuses qui génèrent jusqu’à 80 % de vide dans cette “peau” qu’est le sol, ce qui lui procure une incroyable perméabilité pouvant contenir jusqu’à cent cinquante millimètres d’eau par heure, dans nos forêts tempérées de feuillus, alors qu’un limon labouré qui devient battant voit sa perméabilité tomber à un millimètre d’eau par heure ! Les techniques du “mulch”, de la dépose de compost jeune et mi-vieux et des cultures intercalaires d’engrais verts sont donc essentielles si le jardinier veut favoriser la présence de la faune épigée dans son potager.

 

  1. La faune endogée vit dans les profondeurs du sol et se nourrit essentiellement de racines mortes. Sa présence est indicatrice de la bonne santé du sol. Elle comprend les mêmes groupes que la faune épigée : vers, myriapodes, thysanoures, collemboles, acariens et protoures. Les espèces sont, par contre, plus petites, de couleur blanche ou très pâle et très allongées afin de se faufiler jusqu’au bout des racines les plus fines. Cette faune assure une porosité qui peut atteindre 60 % du volume du sol profond ; elle permet une bonne répartition de l’irrigation et la respiration des racines. La meilleure manière de favoriser sa présence au potager consiste à mettre en place des cultures intermédiaires car des successions rapides entre cultures de légumes et cultures d’engrais verts laissent, en continu, des déchets de racines dans le sol.
La faune anécique

Cette faune désigne toutes les espèces de lombrics. Nous avons évoqué les trois grands phénomènes participant aux transferts d’énergie des plantes vers le sol pour l’enrichir en humus. Parlons, à présent, de ceux que les pédologues considèrent comme les grands architectes du sol : les lombrics qui, par d’incessants déplacements entre la litière et la roche-mère, réunissent le minéral et le végétal pour en faire une terre fertile !

Les lombrics brassent sans arrêt le sol dont ils assurent un bon drainage sur de grandes profondeurs. Leur va-et-vient incessant, dans de longs terriers verticaux parfois longs de plus d’un mètre, leur permet de remonter des profondeurs les éléments minéraux en voie de lessivage ; ils les agglomèrent ensuite avec la matière organique récoltée dans la litière, lors du passage dans leur intestin. Ce “collage” entre argile et humus est rendu possible par une glande riche en calcium qui en assure l’attache. Les lombrics vident ensuite partiellement leur intestin, en surface, sous forme de petits tas appelés “turricules”, avant de redescendre inlassablement vers les profondeurs…

Le lombrimixage

 

kilos par mètre carré

kilos par are

tonnes par hectare

un jour

0,018

1,8

0,18

un an

6,57

657

65,7

cinquante ans

328,5

32.850

3.285

Ces chiffres correspondent à un taux de 3% d’humus stable, soit un taux souvent largement dépassé dans les bons jardins bio. Notons qu’après cinquante ans, l’entièreté de la couche arable est passée par le tube digestif des lombrics !

Ce tableau permet donc de mesurer l’incroyable action bénéfique des lombrics sur le sol. En perpétuel déplacement, ils ingèrent, digèrent et remodèlent des quantités inimaginables de terre. Ils assurent :

– l’aération du sol ;

– un brassage intime des minéraux et de la matière organique ;

– la formation de micro-agrégats indispensables à la percolation des eaux de pluies qui limitent les effets d’érosion ;

– la stabilisation du carbone dans le sol ;

– la dissémination d’importantes communautés microbiennes, présentes dans leur tube digestif, qui interviennent dans la dégradation des protéines et agissent sur le cycle de l’azote ;

– la formation de composés organiques aux propriétés hormonales, favorables à la croissance des plantes, qui se trouvent dans les fèces ;

– la formation de substances rhizogènes similaires à l’acide indole acétique, une phytohormone qui stimule la rhizogénèse ;

– enfin le lombric (Lumbricus terrestris) possède un pouvoir neutralisant qui agit sur le pH acide de la terre grâce à des excrétions cutanées qui augmentent d’autant plus que le pH du sol est bas.

Les lombrics ont également un effet bénéfique pour les plantes car ils développent une relation étroite avec leur système racinaire. Ils creusent jusqu’à cinquante mètres de galeries dans un seul mètre cube de terre cultivée, dont cinq à sept mètres débouchent en surface. La surface des parois de ces galeries peut atteindre cinq mètres carrés. Le nombre de microorganismes situés sur ces parois correspond à la moitié de la masse totale présente dans les sols. Il n’est donc pas étonnant de retrouver racines et radicelles dans ces galeries riches en oxygène et en éléments rendus assimilables par les microorganismes. Les lombrics, dans les galeries qu’ils creusent, se retrouvent ainsi souvent entourés d’une gangue de radicelles.

L’observation des traces laissées en surface par les lombrics est internationalement reconnue comme un bon indicateur de l’état des terres de culture et des conséquences des pratiques culturales. L’altération de la biodiversité lombricienne peut donc être mise en parallèle avec l’altération de la biocénose du sol.

Evaluation de l’activité lombricienne par le diamètre des galeries

diamètre

origine – galerie formée par

signification

10 à 13 mm

de très gros lombrics

très bonne activité du sol

5 à 10 mm

de gros lombrics

bonne activité du sol

3 à 5 mm

des lombrics moyens

activité moyenne du sol, à améliorer

1 à 3 mm

des vers endogés

activité insuffisante du sol

0,5 à 1 mm

des vers endogés ou des racines

absence de lombrics, sol quasi mort

 

Evaluation de l’activité lombricienne par la densité des galeries

densité –

grosses galeries tous les

activité des lombrics

signification

3 à 5 cm

excellente

maintenir

5 à 10 cm

très bonne

améliorer encore cette bonne activité

20 à 40 cm

moyenne

améliorer

50 à 100 cm

faible

intensifier (BRF)

pas de grosses galeries

absente

sol à restaurer (BRF)

Le travail des lombrics dans un très bon sol peut atteindre cinq cents mètres de galeries par mètre carré, soit le tour d’un terrain de football. Le sol est transformé en gruyère et nous n’en sommes pas conscients !

Evaluation de l’activité lombricienne par la présence de turricules

nombre de turricules

signification agronomique

50 à 100 % de la surface recouverte

très bonne activité lombricienne

dix par mètre carré

bonne activité biologique

un par mètre carré

activité moyenne

un pour dix mètres carrés

activité faible

aucun turricule observé

activité très faible ou nulle

 

Comparatif sol / fèces pour quelques éléments nutritifs

Eléments comparés

Sol de surface

en o/oo

Fèces de lombric

(en o/oo)

Taux d’enrichissement

(en %)

Calcium

1,990

2,790

140 %

Magnésium

0,162

0,492

300 %

Azote

0,004

0,022

550 %

Phosphore disponible

0,009

0,067

740 %

Potassium

0,032

0,358

1100 %

pH

6,4

7

D’autres vers de terre que les lombrics participent également à un bon équilibre du sol. On en rencontre parmi la faune épigée – vers de fumiers – et la faune endogée où, contrairement aux lombrics, ils creusent des galeries horizontales. Ces vers sont beaucoup plus petits et sont de couleurs plus ternes ou plus pâles.

Trois groupes écologiques de vers de terre

 

Anéciques

Endogés

Epigés

habitat

toutes les couches du sol jusqu’à quatre mètres de profondeur

couche arable entre cinq et quarante centimètres

en surface dans la litière, au potager sous les “mulchs” mais surtout en prairie et en forêt.

taille

quinze à quarante-cinq centimètres

jusque quinze centimètres

deux à six centimètres

aliments

tirent de longs débris frais ou en décomposition dans les galeries

débris organiques en mélange avec la terre

débris organiques présents dans la litière de surface.

reproduction

limitée

limitée

importante

durée de vie

quatre à huit ans

trois à cinq ans

un à deux ans

espèces

lombric

Octolasium lacteum, Allolobophora caliginosa

ver du fumier, ver du marécage

 

Champignons et microorganismes

Ces populations se divisent en deux groupes selon le résultat de leur action sur la transformation de la matière organique :

– les humificateurs fabriquent le meilleur et le plus stable des humus, en s’alimentant de matière organique riche en carbone ; ce sont principalement les champignons basidiomycètes ;

– les minéralisateurs transforment l’humus et la roche-mère en éléments nutritifs assimilables par les plantes ; ce sont des bactéries, des champignons actinomycètes et des champignons inférieurs inféodés aux différents types de nutriments.

Pour favoriser les microorganismes dans le sol, il faut ;

– des apports de matières organiques réguliers ;

– un travail du sol le plus superficiel possible, en cherchant à obtenir une structure meuble et aérée en surface et stable dans les couches profondes ;

– des conditions stables de température – avec des variations atténuées par des rotations suivies de cultures et la pose de “mulchs” – et d’humidité grâce à une bonne percolation et à la protection du sol par les “mulchs” ;

– un pH le plus proche de la neutralité grâce aux apports d’intrants – chaux, soufre… -, et d’humus, ainsi que par une régulation par les lombrics.

Poids des microorganismes à l’are

Sol équilibré

Sol dégradé

bactéries

20 kg

200 g

champignons

15 kg

500 g

algues

2 kg

50 g

nématodes

100 kg

10 g

 L’origine des symbioses entre plantes, champignons et bactéries est très ancienne. Au Dévonien, il y a quatre cents millions d’années, les premières plantes pionnières, des algues vertes, quittèrent l’océan pour conquérir les continents. Dépourvues de racines pour se nourrir, elles s’associèrent avec des bactéries et des champignons, mieux armés pour minéraliser les éléments nutritifs.

Un monde de communications et d’équilibres

Le sol, appareil digestif des plantes

Les scientifiques remarquent combien les approches respectives de la racine et de l’intestin possèdent des points communs, du point de vue du microbiote. Dans l’intestin d’un animal, les bactéries, indispensables à l’assimilation des nutriments, avant leur passage dans le sang, se situent contre les parois intestinales. Elles sont “coincées” entre les villosités. Pour la racine, c’est à l’extérieur, entre les poils absorbants de la zone apicale que la masse microbienne est localisée et forme un “manchon” autour de la racine. Le principe de fonctionnement est cependant identique : racine et intestin fournissent les ressources énergétiques produites par l’hôte et nécessaires aux microorganismes, principalement bactéries et cryptogames, qui se chargent en retour d’aider l’hôte à se nourrir – minéralisation -, à croître – hormones de croissance – et à se défendre des bioagresseurs – antibiotiques. Les plantes veulent profiter pleinement de ces bienfaits et ont développé un mécanisme qui, pour un esprit cartésien, pourrait sembler peu profitable. Elles participent, en effet, activement à la chaîne trophique en nourrissant les mycorhizes et les bactéries. Pour cela, les racines exsudent du carbone : jusqu’à 40 % des sucres présents dans la sève élaborée sont diffusés dans la rhizosphère afin d’attirer et de nourrir le microbiote racinaire avide de carbone. En fonction de la demande en éléments nutritifs, hormones ou antibiotiques, les exsudats émis par les plantes sont modifiés afin de favoriser la vie bactérienne nécessaire à leurs besoins.

La vie bactérienne

Une cuillère à café de sol contient cinq milliards de bactéries qui sont à l’origine de nombreux processus :

– transformation et solubilisation des éléments utiles à la plante à partir de la matière organique et des minéraux du sol : carbone, azote, soufre et phosphore mais aussi oligo-éléments sont étroitement liées à l’activité bactérienne, Bacillus mucilaginosus, B. megaterium, B. amyloliquefaciens ;

– fixation de l’azote atmosphérique et du sol et échange avec la plante contre du sucre (symbiose), Rhizobium sp (Fabacées), Azospirulum (Graminées), Nitrobacter ; dans un bon sol ces bactéries peuvent produire jusqu’à deux kilos et demi d’azote à l’are ; l’azote atmosphérique peut également être fixé dans le sol par des bactéries aérobies non symbiotiques, comme Azotobacter chroococcum, cyanobactérie Nostoc ;

– minéralisation de l’azote, avec conversion de l’ammonium en nitrites – Nitrosomonas, Nitrosospira, Nirosococcus, Nitrosolobus… – et conversion des nitrites en nitrates – Nitrobacter, Nitrospina, Nitrococcus ;

– production d’hormones de croissance, de type auxine, qui favorisent le développement des racines – B. subtilis ;

– compétition pour les nutriments, avec les micro-organismes pathogènes et limitation des risques de maladie – B. mucilaginosus, B. megaterium, B. amyloliquefaciens, B. subtilis, Pseudomonas chlororaphis, Pseudomonas fluorescens ; cette lutte s’effectue de plusieurs manières : compétition pour les nutriments et pour la colonisation des zones racinaires, compétition par le nombre, compétition par action enzymatique…

– rôle protecteur contre les attaques de ravageurs – Bacillus thuringiensis ;

– formation d’agrégats améliorants pour la structure du sol et maintien des éléments fertilisants près des racines ; elles fabriquent une gomme destinée à les maintenir contre les racines ;

– effet protecteur contre la sécheresse et les stress hydriques ;

– détoxification du sol – Pseudomonas sp (fioul, pétrole brut), Micrococcus sp (pyridines, herbicides, biphényles chlorés, pétrole).

Echanges complémentaires avec les symbioses mycorhiziennes

A l’instar du lichen résultant d’une symbiose d’un champignon avec une algue, il existe des collaborations entre les champignons et les racines des plantes, d’où leur nom, qui s’inspire du grecs, mykes pour champignon et rhiza pour racine. Le terme mycorhize définit ainsi les différentes formes d’associations symbiotiques entre les plantes et certains champignons du sol, qui colonisent les tissus racinaires des plantes pendant la période végétative. Lors de ce “partenariat”, les champignons mycorhiziens jouent un rôle important pour la nutrition minérale des plantes et bénéficient, en retour, de l’apport de sucres dérivés de la photosynthèse des plantes colonisées. Au moins 80% des plantes peuvent s’associer à des champignons et bénéficier de cette symbiose. On connaît aujourd’hui au moins sept types d’associations mycorhiziennes et l’une des deux principales, dite à arbuscule, est formée par des champignons primitifs et concerne plus de 90 % des végétaux, avec quelques exceptions comme les Brassicacées (choux, moutardes…).

Les bénéfices biologiques rendus par les symbioses mycorhiziennes présentent un réel intérêt en production biologique, à faibles quantités d’intrants :

– le mycélium des champignons mycorhiziens constitue, pour les plantes, une extension de leurs systèmes racinaires et permet un accroissement significatif du volume de terre exploré :

– une solubilisation des formes organiques du phosphore se produit par le biais des acides organiques sécrétés par les champignons, or la carence en phosphore (P) constitue un des facteurs limitants dans les sols uniquement fertilisés de compost et d’engrais verts ;

– une mobilisation, par les champignons mycorhiziens à arbuscules qui colonisent les racines de la plupart des plantes, de potassium (K), calcium (Ca), magnésium (Mg), cuivre (Cu), zinc (Zn), fer (Fe), soufre (S) et même d’azote (N) : ces champignons sont parmi les plus efficaces pour le prélèvement des macronutriments et tout particulièrement en ce qui concerne le phosphore (P) ;

– une hydrolyse de l’azote organique ;

– un rôle protecteur contre les attaques d’agents phytopathogènes – Trichoderma harzianum contre certains Fusarium, Sclerotinia

– le renforcement de la résistance des plantes aux stress thermique, hydrique et salin ;

– l’amélioration de la qualité des terres, en renforçant la diversité de la microflore ;

– la réduction de l’érosion hydrique, grâce à la production d’une substance collante qui cimente les particules du sol en petits agrégats stables ;

– la détoxification du sol – Coniochaeta ligniaria.

D’autres champignons contribuent à la lutte biologique contre des maladies et des ravageurs ; ils jouent un rôle protecteur contre les attaques d’insectes ravageurs – Beauvaria bassiana, Arthrobotrys anchonia – et les nématodes – Arthrobotrys anchonia.

Différents facteurs les favorisent :

– les sols riches en humus ;

– la réduction du travail mécanique ;

– les associations et les rotations de cultures ;

– la plupart des adventices qui favorisent la croissance des mycorhizes et servent de plantes relais entre deux cultures de légumes ;

– les cultures intermédiaires d’engrais verts mycorhigènes : les légumineuses et les graminées (photo) sont particulièrement enclines aux associations mycorhiziennes, la phacélie est très mycorhigène, avec vingt-six spores par décigramme de sol.

D’autres facteurs nuisent à leur présence :

– les labours et les monocultures ;

– la richesse d’un sol en phosphore est un facteur limitant (engrais chimique) ;

– les légumes et les engrais verts des familles des alliacées, des brassicacées et des chénopodiacées (épinard, bette, betterave) ne sont pas mycorhigènes et ne doivent pas se succéder.

Après la mort des racines, la rhizosphère se différencie toujours du sol environnant, d’abord par une transformation en matière organique et, suite à leur dégradation, par la formation de macropores qui, comme les galeries de lombrics, possèdent un fort impact sur les propriétés de transport du sol. La rhizodéposition et le turnover racinaire peuvent représenter jusqu’à 40% de l’apport total de carbone dans le sol.

A l’heure actuelle, les chercheurs estiment qu’environ 80% des plantes et cent septante espèces de champignons peuvent être impliqués dans des associations mycorhiziennes.

Phénomènes d’allélopathie et bio-fumigation

En 1833, Maquaire écrit déjà dans son Mémoire pour servir à l’histoire des assolements qu’”on sait que le chardon nuit à l’avoine, l’euphorbe et la scabieuse au lin, l’ivraie au froment ; peut-être les racines de ces plantes suintent-elles des matières nuisibles à la végétation des autres ? […] La plupart des végétaux exsudent par leurs racines des substances impropres à leur végétation ; la nature de ces substances varie selon les familles de végétaux qui les produisent […]

Outre la compétition pour l’eau, les nutriments et la lumière, il est aujourd’hui établi que les plantes interagissent aussi par la production de molécules chimiques capables d’influencer la germination ou la croissance de leurs voisines mais aussi d’agir contre la présence de maladies et de ravageurs. Parmi ces plantes, on trouve des légumes, de nombreux engrais verts mais aussi des espèces aromatiques. Voici quelques exemples :

composés toxiques de l’ail – on découvre ici un phénomène plus complexe de compétition et de coopération ;

– les pailles de l’avoine cultivée, Avena sativa, utilisées en “mulch” jouent un rôle d’herbicide et réduisent considérablement la présence des adventices ;

– toutes les Brassicacées, à des degrés divers, sont riches en glucosinolates toxiques pour de nombreux organismes du sol, comme les champignons Verticillium dahliae, Sclerotinia et Pythium ;

– l’épervière piloselle, Pilosella officinarum, contient les acides phénols caféique et chlorogénique qui possèdent des pouvoirs antibactérien et herbicide ; elle peut contribuer à résoudre le problème des adventices dans les lignes, en arboriculture et en viticulture ; malgré sa petite taille, la piloselle progresse en colonies, en cercles concentriques vers l’extérieur, alors que les cercles intérieurs se dénudent. Elle passe ainsi de la télétoxie à l’autotoxicité : à la suite du lessivage du sol par les fortes pluies, les graines de piloselle y germent, millepertuis et millefeuilles disparaissent mais de rares espèces comme le thym et le serpolet parviennent à lui résister. Le lin et le blé dépérissent également mais le radis résiste ;

– l’oignon secrète, par ses racines, une substance qui gêne la croissance de ses congénères ; il faut donc le semer et le repiquer clair. D’autres espèces possèdent le même comportement : ne dit-on pas que “le pire ennemi du blé est le blé” ;

– des expérimentations, menées à l’université de Lublin en Pologne, ont montré que le poireau et le céleri-rave, cultivés en rangs alternés, réduisent la prolifération des adventices et des insectes ravageurs avec, pour chacun d’eux, des rendements augmentés par rapport à des monocultures ;

– les semences de pois libèrent, dans le sol, des excrétions qui vont réveiller un Fusarium, un de ses ennemis ;

– les grains de seigle, en cours de germination, émettent de la benzolone, une toxine fatale à un petit champignon du genre Fusarium, agent de la “pourriture de neige” ;

– les semences de violette, déposées sur un papier humide en présence de grains de blé, en inhibent totalement la germination…

Interactions entre la flore, la faune et la roche-mère

Les interactions entre les flores, les faunes et les minéraux sont innombrables mais très peu connues. En voici quelques exemples :

– Fabacées et bactéries spécifiques du genre Rhizobia installées sur les racines (nodosités) forment une relation symbiotique permettant de capturer l’azote atmosphérique et de le transformer en substances azotées utilisables par les plantes ;

– les mycorhizes agissent comme pont entre deux plantes et permettent le transfert du phosphore d’une plante “donneuse” à une plante “réceptrice” ; ces champignons permettent également le transfert d’informations : c’est, dit un chercheur, “comme l’Internet de la nature, c’est le plus grand réseau d’échange du monde…” ;

– les plantes défendent leur territoire : les non-mycorhigènes en produisant des substances aux pouvoirs allélopathiques herbicides, les mycorhigènes grâce aux mycorhizes  qui empêchent la prolifération des allélopathiques ;

– les vers inoculent la terre, grâce aux fèces, d’une multitude de microorganismes produits lors du transit intestinal ;

– l’humus est fabriqué, en surface, grâce au travail des champignons et de la faune épigée ; les argiles sont fabriquées, en profondeur, par l’attaque des racines des arbres au contact du monde minéral. Les lombrics assurent un brassage intime des minéraux et de la matière organique…

Des techniques respectueuses de la vie du sol

Faut-il opter pour le jardinage sans labours ? Nous avons vu l’importance de ménager la vie du sol en maintenant sa structure la plus intacte possible. Le passage d’un travail du sol en profondeur – même s’il n’est pas retourné – à un travail superficiel doit s’effectuer en plusieurs étapes et après :

– une amélioration éventuelle de la structure par des apports conséquents, variés et réguliers de matières organiques – plusieurs années peuvent être nécessaires ;

– la vérification d’une activité biologique intense avec la présence des lombrics ;

– des essais de culture sur sol superficiellement travaillé avec des cultures particulièrement volontaires : pommes de terre, choux, haricots…

Et, pour les légumes racines :

– un travail avec la grelinette, le croc, le cultivateur, le râteau des maraîchers ;

– un travail sur buttes, comme le font les agriculteurs pour les carottes, fonctionne particulièrement bien mais correspond assez bien de l’image que nous avons lorsque nous parlons de l’éléphant dans un magasin de porcelaine ;

– une approche intéressante se situe dans le choix de variétés à racine courte comme la carotte ‘Bellot’ très hâtive ; pour la mise en silo, il existe quelques variétés intéressantes : la ‘Guérande’ qui deviendra ‘Oxheart’ aux Etats-Unis, et des sélections récentes de cette dernière, avec l’‘Oxhella’ et l’‘Ochsenherz’ ; la ‘Demi-longue de Chantenay’ est bien adaptée aux sols lourds et peu profonds.

Le rôle capital de l’humus dans la préservation des sols

Sur sol sableux, l’humus augmente sa capacité à retenir l’eau et les éléments fertilisants. Il accroît également leur résistance à l’érosion par les vents et les pluies. Son action est tout aussi améliorante pour les sols lourds et argileux qu’il rend plus souples et plus aptes à la percolation des eaux. Pour une production maximale, la plupart des légumes cultivés ne tolèrent qu’une mince marge, en ce qui concerne le pH du sol : entre 6,5 et 6,9. En tamponnant le pH du sol, les apports d’humus rendent possible la culture d’espèces dans des sols qui, à l’origine, seraient trop acides ou trop alcalins.

Rôles de l’humus dans le sol

 

action

bénéfices

rôle physique

structure et porosité

pénétration de l’air ;

limitation de l’hydromorphie ;

limitation de l’érosion ;

limitation du tassement ;

accélération du réchauffement

rétention en eau

meilleure pénétration et stockage de l’eau et meilleure alimentation hydrique

rôle biologique

stimulation de l’activité biologique : lombrics, biomasse microbienne

dégradation, minéralisation ;

réorganisation, humification ;

aération

rôle chimique

dégradation, minéralisation

fourniture d’éléments minéraux selon les saisons : N, P, K, oligo-éléments

capacité de rétention des éléments minéraux

stockage et mise à disposition des éléments minéraux

éléments traces métalliques

limitation des toxicités dues aux métaux lourds : Cu entre autres

rétention des micropolluants organiques et des pesticides

amélioration de la qualité des eaux

 

Les engrais verts

En optant pour les engrais verts, le jardinier poursuit différents objectifs.

* L’amélioration du sol par :

– la préservation des symbioses mycorhiziennes grâce à une rotation culturale aussi continue que possible : les Fabacées, en général, et la phacélie sont des engrais verts mycorhigènes ; par contre, les brassicacées et les chénopodiacées, comme l’épinard et la betterave, ne bénéficient pas de la mycorhization ;

– la restitution et l’enrichissement en humus : moutarde, phacélie, radis fourrager, seigle, vesce d’hiver ;

– l’enrichissement en azote : Fabacées ;

– le piégeage de l’azote et du phosphore en voie de lessivage, en automne et en hiver : lin, moutarde, phacélie, seigle ;

– la remobilisation des éléments phosphore et potasse ;

– une protection contre les excès de chaleur et de froid qui permet de diminuer les périodes d’inactivité : tous les engrais verts ;

– une action améliorante sur la structure du sol en :

O le drainant : lin, phacélie, radis fourrager ;

O perçant les terres compactes, les semelles de labour : luzerne, radis fourrager ;

O fissurant les terres compactées : phacélie, vesce d’hiver ;

O limitant la battance causée par les pluies, grâce à la protection physique des sols par le feuillage : tous les engrais verts ;

O limitant l’érosion par la présence du couvert végétal qui favorise l’infiltration de l’eau et limite donc le ruissellement qui entraîne les particules de terre : tous les engrais verts ;

* la lutte contre les adventices par :

– leur pouvoir concurrentiel pour la lumière, l’eau et les éléments nutritifs : sarrasin, seigle ;

– l’incorporation de résidus d’engrais verts arrivés à maturité, coupés tardivement et en voie de lignification, avec un rapport carbone – azote élevé qui provoque une immobilisation temporaire de l’azote et limite la croissance des adventices :  lin, phacélie, sarrasin ;

* la lutte contre les maladies, en rompant le cycle de certains pathogènes ; l’aération du sol par les racines de la culture intermédiaire travaille à une décomposition rapide des résidus du précédent cultural et nuit à la prolifération des pathogènes inféodés – tous les engrais verts, sauf si légumes et engrais verts de la même famille se suivent ;

* la lutte contre les ravageurs, en rompant le cycle de reproduction : tous les engrais verts mais on évitera que légumes et engrais verts de la même famille se suivent ;

* une bio fumigation contre :

– les adventices – graines de rumex, de chiendent… – grâce à leurs pouvoirs inhibiteurs sur la germination, avec l’émission de composés chimiques au niveau des racines – la moutarde brune est riche en polyphénols – et des parties aériennes, ou leur libération lors de la décomposition des résidus lors de la mise en “mulch” : moutarde brune, radis fourrager ;

– les œufs d’insectes : hanneton, taupin, tipule… : moutarde brune, radis fourrager ;

– les nématodes : phacélie, moutarde ;

– les spores de champignons pathogènes – sclérotinia, rhizoctone noir, Rhizoctonia solani – grâce aux crucifères riches en glucosinolates : toutes les crucifères à des degrés divers ;

* favoriser, grâce à la ronde des familles, la digestion des putrescines issues des cultures légumières en évitant ainsi aux racines d’une culture de croître dans les “déchets” de son espèces : tous les engrais verts mais on évitera que légumes et engrais verts de la même famille se suivent ;

* augmenter la biodiversité végétale domestique et renforcer l’écosystème du jardin, en fournissant refuge et nourriture par la présence d’un couvert végétal qui favorise certaines espèces, comme les insectes auxiliaires et pollinisateurs, les oiseaux, la macro et microfaune du sol… : lotier corniculé, luzerne, mélilot, phacélie.

Deux périodes de semis possibles des engrais vert seront valorisées : à la fin de l’hiver et en fin d’été début d’automne. En automne, toutes les parcelles qui ne sont plus utilisées pour la culture de légumes seront idéalement ensemencées d’engrais vert. En fin d’hiver et au printemps, il faudra être vigilant quant à la période de destruction de l’engrais vert afin de ne pas nuire à la culture suivante en ce qui concerne :

– l’eau et les éléments nutritifs : en fin d’hiver, l’engrais vert repart en végétation, consomme de l’eau et désengorge la terre qui sera plus rapidement “amoureuse” et facile à travailler. Une destruction trop tardive peut provoquer, par un manque de disponibilité en eau et en éléments nutritifs, des effets dépressifs sur la culture suivante ; il faut donc être particulièrement attentif à cette compétition pour l’eau lors des hivers secs ;

– l’effet allélopathique qui peut nuire à la culture suivante ; il est nécessaire de prévoir huit à dix jours d’intervalle entre l’enfouissement et les semis.

Il faut également éviter de favoriser les bio-agresseurs. Les engrais verts mal choisis encouragent leur présence lorsqu’ils participent à leur cycle plutôt que de le rompre. Il faut donc organiser la “ronde des familles”, avec la succession d’engrais verts et de légumes de familles différentes. Il est également nécessaire d’organiser une tournante des engrais verts sur les parcelles. Si des problèmes de bio-agresseurs récurrents se présentent dans le jardin, il faut opter pour les engrais verts qui ne font partie d’aucune famille de légumes : lin, phacélie, sarrasin et seigle.

On évitera un précédent de Fabacées pour les légumes qui n’apprécient pas l’azote, comme les Liliacées : oignon, ail, échalote ou chou de Bruxelles. On sèmera aussi les engrais verts en mélanges car les vers de terre et les mycorhizes apprécient peu les monocultures et peuvent y dépérir avec certaines espèces.

Concernant la destruction et la valorisation de l’engrais vert, il est préférable de le faucher alors qu’il est en pleine floraison et le plus riche en éléments fertiles et en fibres. Toutefois, la réussite de la culture suivante oblige souvent le jardinier à plus de souplesse. L’étape suivante est souvent associée à l’incorporation immédiate de la masse végétale en pleine sève dans les premiers centimètres du sol. Or cela amène souvent des soucis de parasitisme avec la réapparition du champignon Sclerotinia, du ver taupin ou d’adventices vivaces.

Après fauchage, l’engrais vert doit sécher entre huit et dix jours en surface, avant d’être incorporé dans les premiers centimètres du sol. Ce délai permet la transformation de la chlorophylle et de la sève en aliments pour des organismes du sol : enzymes, bactéries, cryptogames non pathogènes. Le fauchage est préférable au broyage qui laisse une bouillie favorable à l’activité des limaces, alors que le fauchage laisse des pailles et des tiges que les vers de terre anéciques préfèrent car ils sont plus faciles pour eux à incorporer au sol.

Cependant, pour une bio-fumigation efficace des sols, la pratique est différente. Il faut :

– broyer ou écraser le plus finement possible l’engrais vert avant de l’incorporer – passage d’une tondeuse ;

– incorporer les plantes broyées sur toute la profondeur du sol, immédiatement après le broyage ;

– prévoir la bio-fumigation juste avant des précipitations car le sol doit être humide afin de permettre une action rapide des principes actifs ;

– effectuer la bio-fumigation pendant la période chaude de l’année d’avril à septembre ;

– attendre une semaine avant une remise en culture afin d’être assuré que les principes actifs sont épuisés.

L’apport de matières organiques

Quelles sont les techniques adéquates d’apport des matières organiques pour obtenir une terre potagère vivante et fertile ?

– “Mulchs” et composts

Nous venons de voir l’importance de maintenir au mieux toute la chaîne trophique des organismes vivants dans, mais aussi hors, du sol de nos potagers. Avec les cultures intercalaires d’engrais vert, les “mulchs” sont les plus aptes à répondre à cet objectif, en offrant des déchets organiques frais qui nécessiteront l’intervention de tous les êtres vivants de cette chaîne pour, in fine, apporter les éléments nutritifs aux plantes. Ces “mulchs” pourront être composés d’adventices, de tontes de pelouse, de déchets de légumes, mais il sera aussi important de ne pas oublier des tontes de haie plus riches en lignine nécessaire à la présence des champignons basidiomycètes.

Les techniques du “mulch” – BRF inclus – et des cultures intercalaires – engrais verts – sont-elles préférables, pour la vie du sol, à des apports de compost ?

Il est erroné de comparer les résultats obtenus par le travail de la faune et de la flore d’un sol à une variante des mécanismes de compostage. Le compostage accélère la libération d’éléments minéraux mais n’initie pas une chaîne trophique complexe, capable de s’autoréguler et de se régénérer, comme cela s’observe en forêt. Le seul réflexe d’apport de matière organique via le compostage interdit aux terres cultivées la survie de la chaîne trophique complète qui régénère les sols et maintien leur fertilité alors que les successions de cultures les épuise. Par conséquent, s’il veut maintenir vivants tous les maillons de la chaîne trophique, le jardinier doit offrir, à chacun d’eux, de bonnes conditions d’existence et, en ce qui concerne la matière organique brute, faire :

– des apports en surface de matériaux diversifiés, non compostés, pour la faune et la flore épigées ainsi que pour les anéciques ;

– des apports dans le sol, avec les cultures intercalaires d’engrais verts et la mise à disposition de racines vivantes – mycorhizes – et mortes pour les faune et flore endogées.

Ces apports doivent être renouvelés en continu et, idéalement, couvrir le sol tout au long de l’année, dès que les cultures le permettent.

– Un compost jeune amende le sol alors qu’un compost mûr le fertilise

On parlera d’amendement lorsque le but premier est l’amélioration biologique et physique du sol, et de fertilisation lorsque l’apport est destiné à une assimilation plus rapide par les plantes. Le compost jeune – de trois à six mois maximum – est épandu en paillage au pied des arbres, en “mulch” entre les lignes de légumes à grand développement – pommes de terre, tomates, choux… – et en couverture des sols, à l’automne. Les déchets ligneux non décomposés qu’il contient encore permettent le maintien d’une activité biologique complète du sol. La distribution de compost jeune constitue une fertilisation à long terme plus spécifiquement destinée à la culture suivante.

Le compost mûr incorporé dans les premiers centimètres de la terre permet une minéralisation très rapide. Distribué en fin de saison, il joue un rôle d’éponge et améliore significativement les terres arides.

– Les limites du BRF

Le BRF doit être utilisé comme un restaurateur de l’activité biologique et de la flore mycologique des sols abîmés avec un maximum de deux apports importants sur deux ans. Il doit être apporté sur un sol dont le jardinier est certain qu’il ne sera pas travaillé pendant un à trois ans, selon l’épaisseur apportée, car le BRF ne peut être enterré à plus de quatre à cinq centimètres.

Il faut être conscient de la “faim d’azote” que le BRF va provoquer pour les légumes. Des apports azotés doivent être prévus sous forme de légumineuses – engrais verts ou légumes -, de purins d’orties ou de fumier. Pour une terre très abîmée, il est possible d’étaler une couche de sept centimètres de BRF que l’on associe à un semis de luzerne : la luzerne est vivace et produit énormément d’azote au point de polluer les nappes phréatiques dès la troisième année si elle est cultivée en monoculture… On n’oubliera pas d’ensemencer la parcelle avec les champignons basidiomycètes, en parsemant sur le BRF un peu de litière forestière. Le maintien des champignons basidiomycètes sur le sol peut s’effectuer avec des “saupoudrages” de BRF, apportés tous les quatre ou cinq ans. Si ces règles de base ne sont pas respectées, il y a un risque réel de créer plus de problèmes que de bénéfices…

Le BRF ne peut pas être apporté comme paillage. Utilisé régulièrement, il intoxique les sols car plusieurs années sont nécessaires pour qu’il soit digéré. Les champignons basidiomycètes sont les seuls à pouvoir digérer la lignine des BRF et ont impérativement besoin d’un milieu aérobie pour se développer. Si le BRF est enterré, ils ne peuvent plus assurer la décomposition de la lignine, faute d’une teneur en oxygène suffisante. Le BRF va alors intoxiquer le sol et épuiser rapidement les réserves d’azote et d’eau.

Conclusion : santé des plantes, santé des hommes…

Le sol constitue une ressource vitale, non renouvelable, qu’il est absolument vital de préserver. La gestion de sa fertilité doit être au centre des préoccupations du jardinier mais aussi de tous ceux qui profitent de son travail… L’humus y joue un rôle prépondérant et il faut donc le renouveler ou, beaucoup mieux, en augmenter le taux. Dans les année quatre-vingt, lorsque je m’initiais au jardinage biologique, j’ai toujours été frappé par l’acharnement des “précurseurs” à apporter de l’humus à leur terre.

Chez le regretté Luigi Pelucchi, à Seraing, on marchait sur du terreau à certains endroits ; chez Gilbert Cardon, à Mouscron : 12 % d’humus à l’analyse ! M. Delwiche, à Saint-Marc, compostait des tas de plusieurs dizaines de mètres de feuilles mortes. Il en recevait, à cet effet, des camions entiers de la Ville de Namur… Pour trente tonnes de terre à l’are – sur trente centimètres d’épaisseur -, un taux d’humus de 4% représente 1,2 tonnes par are, ou douze kilos d’humus pour trois cents kilos de terre au mètre carré.

En jardinage biologique, les organismes vivants du sol et la chaîne trophique qu’ils forment sont indissociables d’une nutrition équilibrée des plantes. Ils permettent une diminution notable – totale ? – des intrants. Par exemple, la solubilisation des formes organiques du phosphore par le biais des acides organiques sécrétés par les champignons mycorhiziens, alors que l’épuisement total des réserves mondiales de phosphate est annoncé pour les prochaines décades. Ils assurent également un rôle de protection sanitaire et renforcent l’immunité des plantes cultivées.

Par des techniques appropriées, le jardinier doit leur permettre de participer à la croissance et à la santé des plantes.  Changer son approche du jardinage peut être difficile : renoncer à un jardin “propre”, au travail de la terre en profondeur, au binage… Admettre volontairement des adventices dans les parcelles… Mais santé du sol, santé des plantes et santé de l’homme ne sont-elles pas liées ?

Habitats Sur Pattes (HSP) : Bien habiter la yourte…

L’habitat léger apporte de nombreuses solutions originales, à condition bien sûr de bénéficier des précieux conseils qui permettent d’en éviter les pièges. N’importe quelle yourte, par exemple, ne peut pas devenir un habitat permanent sous le climat belge… Rencontre avec Damien Craps, Guillaume Coupé et Dorian Fastré, chez Habitats Sur Pattes (HSP), afin de mieux comprendre à quelles conditions bien habiter une yourte 

Par Dominique Parizel et Hamadou Kandé

Introduction

Une précision s’impose : le boum actuel de l’habitat léger fait que des pionniers de la yourte, comme HSP, sont aujourd’hui incapables de suivre la demande. Leur agenda est donc rempli pour un an au moins ! N’y aurait-il pas là un criant besoin de former des artisans ?

“Nous sommes trois indépendants, dit Damien Craps, qui avons appris la technique de la yourte sur le tas. Je suis agronome forestier de formation, Dorian menuisier, et Guillaume jardinier et élagueur… Guillaume et moi sommes là depuis le début, Dorian nous a rejoints, il y a deux ans. Nous sommes passés du léger en général – incluant une approche artistique et philosophique – à la yourte spécifiquement car il est vraiment difficile de toucher à tout…”

Un encadrement pour auto-constructeurs

“Au départ, poursuit Damien, nous tenions à ce que nos clients viennent construire leur yourte dans notre atelier afin de nous assurer qu’ils recourraient aux bonnes techniques et utilisaient les matériaux adéquats avec les bons outils. C’était très difficile à gérer parce qu’une yourte prend beaucoup de place et que nous ne pouvions quasiment plus travailler dans notre atelier qui était toujours occupé. Nous pourrons sans doute recommencer à le faire si nous parvenons à développer notre pôle de formation, en acceptant, par exemple, deux projets à la fois et en les accompagnant, chez nous, de A jusque Z… Pour l’instant, nous suivons parfois jusqu’à cinq projets à la fois, en proposant à nos clients de réaliser eux-mêmes pratiquement tous les éléments de leur yourte, hormis la toile extérieure, les encadrements et la couronne qui demandent trop de compétences techniques. Certaines choses nécessitent, bien sûr, une mise en route dans cette formule d’auto-construction. Nous nous rendons, par conséquent, chez le client pendant une journée pour lui montrer comment réaliser, par exemple, un quartier de plancher. Des plans et des modes opératoires sont également disponibles mais la suite des opérations dépend des compétences de chacun – certains sont déjà chevronnés et d’autres moins. Nous restons, bien entendu, disponibles par téléphone, et il arrive aussi que nous devions intervenir, en cours de route, pour modifier certaines erreurs… Nous nous retrouvons enfin, le jour du montage, pour tout assembler ensemble, chacun arrivant avec ses éléments… Nous fournissons tous les matériaux – bois, toiles, isolants, quincaillerie… – et il est possible de faire de grosses économies en faisant appel à des revendeurs de châssis d’occasion. Nous allons cependant proposer nos propres châssis standard car il y a aussi des délais raisonnables à respecter pour élaborer les plans, car il faut être parfaitement sûr qu’ils ne prennent pas l’eau, etc. Pour l’heure, nous travaillons toujours chaque projet individuellement. Rien n’est encore vraiment systématisé mais nous nous rendons bien compte qu’il serait beaucoup plus simple de proposer des yourtes-types, notamment pour être en mesure de baisser nos prix et de rendre ce type d’habitat beaucoup plus accessible. Il est vraiment inutile de refaire, à chaque fois, toute une série de travaux… Nos amis de BeYourte ont déjà adopté cette optique, depuis quelques années, et je pense qu’ils en sont assez satisfaits. Nous ne voulons pas nous éloigner de l’idée d’un accompagnement individualisé mais nous ressentons aussi le besoin d’optimiser certains aspects du travail…”

Des "yourtes à la Belge"…

“En Belgique, précise Damien, une première vague nous a amené les petites yourtes mongoles – cinq ou six mètres de diamètre – qui se sont dégradées au bout de deux ou trois ans… Elles posaient aussi un gros problème de luminosité, n’ayant qu’une seule porte avec un volet qui venait encore l’obstruer et, une fois ce volet fermé, il y faisait noir comme dans un four. Je n’apprendrai à personne, qu’en Belgique, il est souvent indispensable de préserver le peu de lumière qui est présente. Notre moral en dépend… Les Mongols, qui vivent dans la plaine, ouvrent tout le toit, dès le matin, ce qui ne serait que rarement envisageable, ni même utile, chez nous… Nous avons donc opté pour un modèle de yourte comprenant un minimum de trois ouvertures, pour des raisons de lumière mais aussi de circulation d’air car le principal problème d’une yourte est la surchauffe, en été, quand il n’y a pas de vent. Une yourte n’a aucune inertie et se remet, dès que la source de chaleur s’arrête, rapidement à la température et au taux d’humidité de l’air extérieur. La yourte traditionnelle mongole à une seule ouverture pose donc également un problème de circulation d’air… Nous proposons exclusivement des yourtes d’habitat et, pour y vivre confortablement, il ne faut tergiverser ni sur l’isolant ni sur la couverture extérieure. Nos yourtes sont donc de véritables “yourtes à la Belge” et ceux qui achètent, par exemple, la leur dans le sud de la France – même si elles y sont quelques milliers d’euros moins chères – pour la remonter ensuite en Belgique, ne sont pas à l’abri de surprises désagréables. Autant savoir…”

“Dans nos yourtes, poursuit Dorian, pas de peaux bien sûr mais des toiles acryliques pour ce qui est des couches extérieures – murs et toit – et un coton esthétique pour l’intérieur, ainsi qu’un freine-vapeur du même type que celui qu’on place dans n’importe quelle maison ordinaire. Entre les deux, une belle épaisseur d’isolation en laine de chanvre : dix centimètres pour les murs et le double pour le toit.”

“La structure bois, enchaîne Guillaume, peut être réalisée relativement facilement en auto-construction ; elle représente environ un tiers du budget. Mais le poste le plus important, c’est la couverture et le plancher, lequel demande également une importante isolation. Il s’agit de caissons, d(une structure en bois prise en sandwich entre un OSB, qui vient par en-dessous, et un plancher ordinaire. Ces caissons sont remplis avec un isolant en vrac – typiquement, de la ouate de cellulose – mais beaucoup d’autres solutions sont possibles…”

Matériaux locaux pour savoir-faire local

“L’échec de la filière chanvre wallonne est évidemment très regrettable pour nous, dit Damien. Nous travaillons donc avec un fournisseur français qui est quasiment en situation de monopole… Pareil pour les toiles acryliques, des toiles nautiques traitées pour les mousses et résistantes à la salinité et aux UV, pour lesquelles il n’y a guère que deux fabricants. Un tel choix est toutefois stratégique, de notre part, car ces toiles tiennent une dizaine d’années sous le climat particulièrement humide de la Belgique, alors que les autres toiles fréquemment utilisées – cotons, poly-cotons, voire même nubuck – n’y résistent que deux ou trois ans… Nous optons donc volontairement pour un matériau cher mais qui peut éviter bien des déboires : si le confort de vie dans la yourte n’est pas optimal, répétons-le, ses occupants, c’est compréhensible, l’abandonneront assez vite… Réaliser la couverture est un véritable travail de couture qui demande un réel savoir-faire afin que d’aussi grandes surfaces soient étanches et résistantes. Nous travaillons avec une machine des années trente qui était utilisée dans une sellerie, en Autriche ! Elle marche très bien mais ne pardonne rien et nous allons, sans doute, devoir passer bientôt à quelque chose de plus automatique… Nos bois, enfin, nous sont fournis par un scieur qui n’utilise que du bois local, en fonctionnant surtout avec de petites parcelles privées qui ne sont pas certifiées. Pour un circuit aussi court, se faire certifier n’aurait aucun sens…”

“La demande étant croissante, il va y avoir du travail pour des menuisiers, se réjouit Dorian, même si la spécificité de la yourte pourrait être mieux abordée dans les écoles techniques. Nous sommes les seuls à faire du rond, là où tout le monde ne pense qu’à angle droit. Mais, ceci étant dit, une yourte se fabrique à l’aide d’outils de menuiserie classiques, même s’il faut sans doute adapter les gabarits pour faire des formes rondes… C’est d’ailleurs comme cela que je suis arrivé chez HSP : je suis un ancien client qui a réalisé sa propre yourte en utilisant ses compétences de menuisier. J’ai tout fait moi-même, sauf la toile extérieure qui a été réalisée par Guillaume…”

Habitat léger, habitat mobile ?

“Une échelle de mobilité semble croiser une échelle de prix dans l’habitat léger, constate Damien : moins on est mobile, plus le prix au mètre carré est modique, avec des techniques intéressantes, comme le terre-paille, par exemple, qui est impossible à déplacer. A l’opposé, la roulotte est très mobile mais son prix au mètre carré est énorme. Des roulottes équipées et autonomes peuvent monter jusque quatre-vingt mille euros ! La yourte est un entre-deux : ni complètement mobile, ni complètement chère… Entre cinq et sept cents euros du mètre carré, en fonction des matériaux choisis. Une grosse yourte de soixante-trois mètres carrés tournera donc aux alentours de quarante mille euros… Complètement démontable ! Même si se transporter est une chose fatigante ; quelqu’un m’a dit, un jour, qu’il fallait pouvoir se poser pendant un an et demi, au minimum… Le client doit donc interroger prioritairement ce désir de mobilité. Installer une yourte le temps de la rénovation d’une maison peut, par exemple, être un choix intéressant, si on envisage de la revendre ensuite, ce qui est un de ses gros avantages. Une yourte, cela se revend très bien… D’autres misent plutôt sur la yourte comme choix de vie à long terme, la plupart des gens confessant qu’ils n’ont aucune envie de la déplacer. Malgré cela, plupart des habitants de yourtes conservent encore et toujours l’idée qu’on les forcera un jour à se partir, que leur situation est donc forcément temporaire…”

“Pouvoir démonter et remonter reste une demande importante de notre clientèle, rétorque Guillaume, mais si nous devons aider au remontage d’une yourte, nous voulons aussi la démonter car les gens vont souvent trop vite en besogne, exactement comme un enfant qui mélange les pièces de son lego… Comptez cinq heures pour un démontage, deux jours pour le premier montage d’une grosse yourte – huit ou neuf mètres de diamètre -, les suivants pouvant aller plus vite. Nous privilégions les formules participatives et nous ne savons donc jamais exactement comme cela va se passer : on peut tomber sur quelques vrais pros aussi bien que sur une joyeuse bande de filles et de garçons qui n’ont jamais vu un tournevis de leur vie…”

“Cette dimension participative fait partie intégrante de l’idée de yourte, dit Damien. Faire une yourte tout seul, sans famille et sans amis, est un projet voué à l’échec. On ne peut ni la monter, ni la déplacer tout seul. Cela n’a pas de sens, a fortiori, s’il n’y a que de l’argent à défaut de bras… Une attention particulière doit aussi être développée à son égard : il faut pouvoir retendre une corde, de temps en temps, ou refaire un joint de silicone, il faut être un minimum acteur, être capable de l’écouter et de la comprendre… Faire soi-même, même peu, transforme radicalement le regard de l’habitant sur son habitat, lui amenant une sorte de fierté qui fait souvent plaisir à voir, une forme d’appropriation qui peut aller jusqu’au viscéral… C’est pourquoi nos clients, jusqu’ici, sont aussi notre meilleure publicité ! Nous ne voulons donc pas, quant à nous, faire de la maintenance à la place de ceux qui habitent… Nous ne travaillons pas non plus pour les “marchands de sommeil” qui ne pensent qu’à louer bien cher un gîte pas cher. C’est notre hantise et nous avons appris à les repérer de loin. La vague de l’habitat léger ne doit pas conduire à une implantation, voire une importation massive et à bas prix de logements de basse qualité pour pallier la crise du logement. Nous, nous faisons des yourtes pour des gens qui deviennent des amis. Pas pour le nouveau business du léger…”

Des yourtes bien conçues pour limiter les risques…

“Des assureurs assurent nos clients, affirme Damien, même si on ne sait pas encore exactement comment ils les indemniseront s’ils sont, un jour, appelés le faire. Mais quels sont les risques ? Disons, d’abord, qu’il est très facile d’entrer par effraction dans une yourte ; il faut donc bien choisir le lieu où on l’implante. Autre problème trop souvent négligé : le poids de la neige sur la structure. Certaines d’entre elles, trop légères, peuvent littéralement imploser et s’écraser. Il faut également éviter de s’installer trop près des arbres car un arbre ou une grosse branche qui tombent peuvent faire de gros dégâts…””Le risque d’incendie, enfin, est réel, poursuit Dorian. Mais si les choses sont bien faites, le risque sera limité. Seul celui qui connaît bien son poêle doit aussi faire le feu dans sa yourte, car le risque est moins lié à la yourte elle-même qu’à l’utilisation qui est faite du poêle…”

“A l’image de la yourte, le système de chauffage doit également être facile à déplacer, poursuit Damien. Si on choisit de s’installer à demeure, les possibilités de chauffage seront évidemment beaucoup plus nombreuses. Pour l’environnement, l’idéal est d’opter pour un poêle de masse – genre poêlito ou rocket stove – car un simple poêle, de manière générale, doit tourner avec tout l’oxygène possible. Or si on le laisse ouvert, il fera vite trop chaud dans une yourte bien isolée. Mais, à l’inverse, limiter l’apport en oxygène créée des combustions incomplètes, génère des particules lourdes… et pollue énormément ! Nous préconisons aussi une sortie centrale car placer le foyer au centre de la yourte augmente le confort – avec une température plus homogène – et le rendement – en récupérant une bonne partie de la chaleur dans la longueur de la buse. A l’inverse d’une sortie latérale, la sortie centrale – à plus forte raison si elle monte à un mètre cinquante au-dessus de la faitière, comme c’est la norme dans la construction – permet aussi de limiter les dégâts à la toile si de petites particules incandescentes viennent à être rabattues par le vent. Une sortie latérale requiert, quant à elle, un système d’ancrage compliqué et inesthétique qui est ainsi évité…

Nous sommes souvent sollicités pour placer des yourtes dans des écoles et dans des lieux publics mais, la législation étant inexistante dans ce cas, les responsables se rassurent en nous imposant de la laine de roche, par exemple, qui est un matériau particulièrement désagréable à mettre en œuvre et dont les particules peuvent polluer l’air. La yourte est une structure organique, dynamique. Or les normes anti-feu ne sont pensées aujourd’hui qu’avec des matières minérales. Quelles sont donc les évolutions possibles ? Des yourtes complètement “minérales”, avec des armatures métalliques, qui rassureront ceux qui accueillent du public. Ou, au contraire, l’acceptation de leur nature organique qui devra induire un changement de comportement de la part de ses utilisateurs ? L’avenir nous l’apprendra…”

Infos : habitatsurpattes@gmail.comwww.habitatsurpattes.be

Feux d’enfer sur l’Australie

N’ajoutons évidemment pas l’effroi à l’effroi, ni la sidération à la sidération, mais sachons plutôt regarder en face – aujourd’hui que le grand incendie s’est enfin calmé – ce qui sera peut-être l’effet le plus grave du réchauffement climatique sur une planète tout doucement en voie d’asphyxie. Posons-nous prudemment cette question : de tels méga-feux pourraient-ils, un jour, atteindre nos contrées ?

Par Dominique Parizel

Introduction

Températures et sécheresse extrêmes dans l’hémisphère sud… Les médias, à l’unisson, jettent leurs cris d’orfraies à la mi-décembre ! Mais c’est bien depuis septembre que les forêts australiennes partent en fumée. Sydney est plongée, depuis des semaines, dans une étrange brume orangée. Y habiter revient à fumer trente ou quarante cigarettes par jour. Même pour les nourrissons… Fin décembre, les pompiers australiens font face à deux cents feux, au moins, dans cinq provinces. Les températures atteignent les 47°C et le vent change constamment de direction (1). Les images des satellites montrent la côte sud-est disparaître sous une épaisse fumée et la carte de la NASA qui répertorie les incendies en temps réel n’est déjà plus qu’un amas indistinct de minuscules points rouges, comme autant de piqûres d’un moustique enragé…

"Les Australiens ont l’habitude des feux…"

Le bush, une notion typiquement australienne, désigne toutes les zones peu habitées de l’immense pays-continent. L’incendie du bush peut donc recouvrir des réalités extrêmement différentes : du simple feu de broussailles en zone désertique aux véritables feux de forêts menaçant l’habitat urbain. Une simple superposition de la carte des feux à celle des climats australiens montre que ce sont bien les forêts tempérées de Nouvelle-Galles du Sud – province grande comme vingt-six fois la Belgique – et de l’état de Victoria – grand comme sept fois et demie la Belgique -, au sud-ouest, qui sont les plus durement touchées, de même que quelques zones tropicales du nord du Queensland. Pas grand-chose à brûler, par contre, dans le gigantesque “outback” désertique qui occupe tout le centre du continent… Voilà une première façon de comprendre la gravité de la catastrophe : plus des trois quarts des feux de cette année concernent la Nouvelle-Galles du Sud…

Mais les Australiens sont coutumiers des feux qui, lorsqu’ils sont bien maîtrisés, contribuent même à l’entretien du patrimoine forestier. Cette année, hélas, plus personne ne maîtrise quoi que ce soit. Une première polémique naît donc au sujet des “feux de contrôles” qui auraient été insuffisants ou, au contraire, directement à l’origine d’incendies plus graves (2). Il s’agit, tout simplement, de “petits feux”, provoqués localement lorsque le risque est bas, afin de réduire le combustible forestier – feuilles, branches mortes -, ou de créer des zones coupe-feu empêchant un incendie plus grave de se propager… Certains polémistes décrètent donc qu’il y avait trop de combustible au sol et que l’état des chemins forestiers a même empêché les pompiers de passer, que la bureaucratie administrative a omis d’agir pour nettoyer les forêts, ce qui s’avéra faux par la suite… D’autres, au contraire, incriminèrent les aborigènes australiens qui ont, depuis la nuit des temps, développé la culture des “petits feux” afin de protéger leur milieu de vie. En tout état de cause, il semble aujourd’hui que ces efforts de prévention ne suffisent plus, une étude concluant même que les efforts de “gestion du risque”, consentis durant les cinq années qui précédèrent les incendies de 2009 dans l’Etat de Victoria, n’eurent aucun effet mesurable sur leur intensité… D’effet mesurable, les polémiques malintentionnées n’en eurent donc qu’un seul : enfumer un peu plus le débat sur le réchauffement climatique !

Alors, liés au réchauffement climatique, les feux ?

Les feux se déclarèrent particulièrement tôt, en 2019 : dès le mois d’août, avec cent trente foyers déjà actifs début septembre. Ils prirent ensuite une ampleur inédite, alimentés par des vents puissants et changeants, une sécheresse et des températures très inhabituels. Dès novembre, la situation était incontrôlable, bien que le service d’incendie de Nouvelle-Galles du Sud soit un des plus importants au monde, avec six mille huit cents pompiers… totalement impuissants ! Le Bureau australien de météorologie pointa rapidement l’influence du changement climatique dans la fréquence et la sévérité des feux. Les trois mois du printemps austral – comprenez septembre, octobre et novembre – avaient bel et bien été les plus chauds et les plus secs jamais enregistrés ! Des records de températures furent encore battus par deux fois, en décembre, avec une moyenne de 41,9°C, le 18. Que s’est-il passé ?

Les météorologistes accusent le “dipôle de l’Océan Indien” (3) – IOD pour Ocean Indian Dipole. La température de ses eaux est rarement homogène à une même latitude et les différences entre sa partie occidentale – les côtes africaines – et sa partie orientale – les côtes indonésiennes – sont même de plus en plus importantes. Ce phénomène, baptisé dipôle, connaît trois phases : neutre quand les températures sont similaires, négative quand la température est plus élevée côté indonésien, positive quand la température est plus élevée côté africain. En phase négative, les vents soufflent ordinairement d’ouest en est. Puis, durant l’été austral, avec les vents de mousson, une remontée d’eau froide survient, en surface, côté est : c’est la phase neutre du dipôle. La phase positive, elle, est exceptionnelle mais son pic – la valeur la plus élevée observée depuis 1997 – fut atteint en octobre 2019, dû à une remontée plus importante d’eau froide de surface vers l’Indonésie et engendrant une baisse des précipitations. On observa ainsi, inversement, une hausse soudaine des températures de l’océan le long des côtes africaines. La Corne de l’Afrique fut touchée par des précipitations supérieures de plus de 200% à la normale saisonnière. Cette phase positive du dipôle se marqua aussi par une hausse des températures plus à l’ouest, notamment sur l’Australie… De plus, plus une eau est chaude, plus elle humidifie l’atmosphère en augmentant son instabilité. C’est l’inverse qui se produisit, cet été, sur l’Australie : les eaux furent plus fraîches que d’habitude, l’humidité limitée et les chances de précipitations plus faibles… Chaleur et sécheresse, nous y voilà…

Un monstre nommé "pyrocumulonimbus"

Chaleur et sécheresse ! Les records succèdent aux records : 48,9°C, le 4 janvier, à Penrith, une valeur jamais relevée du côté de Sydney… Des vents secs et virulents convergent à l’avant d’un front froid et intensifient les incendies. Depuis plusieurs semaines, la chaleur des feux contribue à former de pyrocumulus – d’immenses nuages de fumée -, évoluant fréquemment en “pyrocumulonimbus”. Kekséksa ?

Ce 4 janvier, les satellites montrent l’énorme panache né des incendies qui ravagent la Nouvelle-Galles du Sud : le sommet de nuages gigantesques (4) atteint même la stratosphère en raison de l’extrême convection qui les génère. Ces nuages, dont la couleur ocre laisse penser qu’ils sont composés de produits de combustion issus des incendies, évoluent fréquemment jusqu’à l’orage. Il s’agit donc d’orages déclenchés par la source de chaleur, elle-même, issue des incendies, et la foudre produite par ces orages contribue à rallumer de nouveaux foyers, entretenant ainsi un cercle vicieux particulièrement désastreux. Par ailleurs, ces “pyrocumulonimbus” sont responsables de très violentes rafales, extrêmement dangereuses sur le terrain pour tous ceux qui combattent le feu ; certains de ces monstres atmosphériques évoluent même en supercellules orageuses contenant de puissants courants ascendants et descendants, des mésocyclones profonds et durables particulièrement effrayants, évidemment, dans le contexte particulier d’un feu intense. De tels “pyrocumulonimbus” a même pu suggérer à certains observateurs la comparaison avec… une bombe atomique !

On l’a compris : sécheresse intense et chaleur élevée, conjuguées à des vents tourbillonnants, produisent des flammes qui embrasent les forêts bien au-delà de la cime des arbres. Rien de vraiment connu chez nous, rien que nous soyons même, un tant soit peu, en mesure d’imaginer… Début janvier, à la manière de celui d’un volcan en éruption, l’immense panache généré par les méga-feux australiens s’étendait déjà sur plus de vingt millions de kilomètres carrés, atteignant l’Amérique du Sud, de l’autre côté du Pacifique. Il a ensuite largement fait le tour du globe… Nous ne mégotterons donc pas ici sur la masse de carbone dégagée dans l’atmosphère : selon la NASA, entre août et début décembre, les feux australiens avaient déjà relâché l’équivalent de la moitié des émissions du pays entier, pour l’année précédente…

Conséquences incommensurables sur la biodiversité

Surgissent alors les chiffres les plus effarants… Une étude du WWF et d’un chercheur de l’Université de Sydney, Chris Dickman (5), évalue à plus d’un milliard d’individus le nombre de mammifères, d’oiseaux, de reptiles, de batraciens et de chauve-souris ayant péri, à travers tout le pays… Là non plus : guère de place pour la polémique. L’ordre de grandeur est à la fois plausible et vertigineux. « Beaucoup d’animaux ont été tués directement par les feux, put ainsi expliquer Rebecca Keeble, directrice régionale du Fonds international pour la protection des animaux, au quotidien français Libération (6), et d’autres succombèrent en raison du manque de nourriture, de refuges et de la prédation d’autres espèces. » Le continent austral recèle une flore et une faune comptant des espèces uniques au monde, nous le savons… Hélas, David Phalen, professeur du département vétérinaire de l’université de Sydney et spécialiste de la biodiversité australienne, put alors révéler que “l’Australie a de très mauvaises statistiques en matière de préservation de la biodiversité… (7)” Il rappela ainsi combien “les espèces nuisibles introduites par l’homme, comme les renards, les souris, les rats et surtout les chats sauvages, ont déjà causé l’extinction de nombreux oiseaux, reptiles et mammifères. En outre, l’homme a fait beaucoup de mal à son environnement pour adapter les terrains à l’agriculture, l’industrie et l’implantation résidentielle. Cela a déjà conduit à une fragmentation de l’espace naturel. Ces incendies ajoutent une nouvelle pression sur des espèces animales qui luttaient déjà pour leur survie. Aujourd’hui, il est tout à fait possible que certaines espèces soient perdues à jamais.” Et de citer le cas du cacatoès de Latham, de la grenouille Pseudophryne corroboree ou encore de l’opossum nain des montagnes… Et de tellement d’autres… Les fans des koalas déploreront, quant à eux, la disparition de 30% de la population de la bande côtière, située entre Sydney et Brisbane, plus au nord. Des pertes importantes, dans la mesure où les groupes vivant plus au sud – sud de la Nouvelle-Galles du Sud et Etat de Victoria – sont plutôt considérés comme excédentaires et disposent d’une moins grande diversité génétique…

Concernant la flore, enfin, citons juste la forêt subtropicale humide du Gondwana, à la limite du Queensland, qui n’avait jamais été atteinte par des incendies, et qui a brûlé pour la première fois. Car les régions en proie aux flammes ne furent pas celles, nous l’avons dit, qui brûlent habituellement. Or, dans ces régions de savane plus fréquemment brûlées, la végétation, plus basse, repousse aussi plus vite. La situation est différente pour les forêts de la côte est, où il faudra des décennies avant que les arbres ne repoussent, s’ils en sont capables tant sera grand le stress hydrique lié au climat qui change, tant s’accroîtra demain le risque de nouveaux feux. Avec, pour résultat, une perte de couverture forestière dramatique pour la faune et la flore. Et pour la vie, d’une manière générale…

Sommes-nous concernés ?

Une étude réalisée par des scientifiques anglais et australien (8), montre que le dérèglement climatique augmente les risques d’incendies, presque partout dans le monde. “Les feux en Australie sont un signe de ce que pourraient être les conditions normales dans un monde futur qui se réchaufferait de 3 C”, commenta le météorologue britannique Richard Betts, un des scientifiques qui examinèrent les cinquante-sept études concernant l’impact du changement climatique sur les incendies, publiées depuis le dernier rapport du GIEC en 2013. Toutes montrent une hausse de la fréquence et de la sévérité des périodes où les conditions météorologiques seront favorables à leur propagation, avec une combinaison de hautes températures, de faibles précipitations et de vents souvent forts…

Une telle conjonction d’éléments paraît, pour l’heure, peu probable en Wallonie. Quoi que nos canicules estivales, de plus en plus fréquentes, se combinent, de plus en plus souvent, à une sécheresse très inhabituelle. Des vents intenses viendront-ils, un jour, compléter un scénario cauchemardesque ? La seconde moitié du XXIe siècle verra-t-elle notre forêt, déjà bien mal en point, partir en fumée de Marche à Saint-Hubert et d’Arlon à Bastogne ? La fatalité n’est assurément pas seule en cause…

Notes :

(1) Lire le récit de Nelly Didelot, Australie : les nouvelles flammes du Sud, dans Libération, 22 décembre 2019

(2) Gary Dagorn, Les incendies en Australie sont-ils dus à un défaut d’entretien des forêts ?, dans Le Monde, 9 janvier 2020

(3) Voir : www.meteo-paris.com/actualites/incendies-devastateurs-en-australie-la-responsabilite-de-l-ocean-indien-11-janvier-2020.html

(4) Voir : www.keraunos.org/actualites/fil-infos/2020/janvier/australie-incendies-fumees-pyrocumulonimbus-orages

(5) Voir : https://sydney.edu.au/news-opinion/news/2020/01/08/australian-bushfires-more-than-one-billion-animals-impacted.html

(6) Aude Massiot, Australie : plus d’un milliard d’animaux morts dans les feux, dans Libération, 7 janvier 2020

(7) Incendies en Australie :Il est tout à fait possible que certaines espèces soient perdues à jamais“, propos recueillis par Charlotte Chabas, dans Le Monde, du 14 janvier 2020

(8) Voir : https://sciencebrief.org/briefs/wildfires

Quel avenir pour la forêt wallonne ?

Alors qu’une vague sans précédent de scolytes ravage les plantations d’épicéas, rançon d’une gestion forestière risquée et réalisée en dépit du bon sens, des défenseurs de la forêt naturelle proposent de profiter de cette crise pour remodeler fondamentalement le paysage forestier…

Par Marc Fasol

Introduction

Quel spectacle affligeant ! Il n’aura échappé à personne, les épicéas de Moyenne-Belgique sont quasiment tous morts. Ailleurs le constat n’est guère plus rassurant : la forêt wallonne se porte mal, et même de plus en plus mal. En raison de la longueur du cycle forestier, l’impact des changements climatiques sur nos forêts ainsi que sur tous les secteurs d’activités qui en dépendent sera, dans un futur proche, considérable. Un impact d’autant plus difficile à gérer que l’évolution de ces changements, très difficilement prévisible, dépend aussi des nombreux scénarios socio-économiques possibles, préconisés ou non. Selon les différents modèles de projection relatifs aux émissions de gaz à effet de serre (GES), l’augmentation de température moyenne dans le monde devrait théoriquement osciller au cours de ce siècle entre 0,3° et 4,8°C par rapport à la période 1986-2005. Or sous nos latitudes, l’augmentation de température sera probablement bien plus élevée (1) encore. La fourchette des prévisions s’avère donc aussi énorme que déroutante.

"Effets papillon" imprévisibles

« A première vue, cette fameuse augmentation de +2°C, voire même de +5°C sans politique climatique mondiale à la hauteur des enjeux, n’apparaît pas vraiment comme une menace aux yeux du grand public, relève Jean-Marc Jancovici, ingénieur consultant en énergie & climat, lors d’une conférence à la Cité des Sciences à Paris, mais quand on compare le type de végétation qui recouvrait le dernier âge glaciaire, une période durant laquelle le niveau des océans était cent vingt mètres plus bas, et la végétation d’aujourd’hui, on prend soudain toute la mesure de ce que pourrait signifier pour l’ensemble des écosystèmes cette hausse subite de température. Avec seulement 5°C d’écart sur cinq mille ans, la végétation est passée d’un stade semblable à celui du nord de la Sibérie actuelle à celui de nos forêts tempérées ». A l’échelle du paysage, on sait que le climat structure les types de forêts, mais quel sera l’instabilité de ces mêmes écosystèmes soumis au même écart de température… sur moins d’un siècle ? Comment anticiper tous les bouleversements possibles, “effets papillon” compris, puisque cette expérience est totalement inédite ?

Des étés plus chauds et plus secs avec des périodes de canicule plus fréquentes, des hivers moins froids et plus pluvieux… Comment vont réagir les essences forestières à un engorgement excessif en hiver suivi d’une dessiccation drastique, et donc à un stress hydrique d’envergure ? Les insectes xylophages, comme Yps typographus – voir Valériane n°135 de janvier – février 2019 – toujours en embuscade et dont le nombre de cycles de reproduction augmente en fonction du réchauffement, peuvent occasionner de sérieux dommages. Par ailleurs, l’arrivée d’espèces adaptées à un climat plus chaud en concurrence avec les espèces locales peut être une autre source de préoccupations. Si certaines essences peuvent manifester une capacité d’adaptation aux nouvelles exigences du milieu, grâce notamment à la diversité génétique intraspécifique de chacune d’elles, on sait que cela prend pas mal de temps. Qui plus est pour les espèces d’arbres dont la période de régénération est particulièrement longue !

Onze espèces d’arbres représentent grosso modo la majorité des essences forestières exploitées en Wallonie. D’après une classification de vulnérabilité face aux changements climatiques, l’essence la plus fragile est, sans grande surprise, l’épicéa. Déjà très sensibles au vent en raison de leur enracinement horizontal, les épicéas – cent vingt-cinq mille hectares en Wallonie – culbutent comme des petits soldats lors de grandes tempêtes ; les chablis suite au passage de Lothar, en 1999, sont encore dans toutes nos mémoires. Ne supportant guère la canicule, ils deviennent de surcroît très vulnérables aux attaques des scolytes et meurent alors en masse.

Réapprendre à obéir à la Nature

« L’épicéa n’est considéré « en station » (2) qu’à partir de cinq cents mètres d’altitude, explique un forestier ardennais, les pieds dans l’eau et la tête dans le brouillard. Hélas, beaucoup de propriétaires ont pris des risques, parfois démesurés, et les ont plantés en dépit du bon sens pour des raisons de rentabilité. Un a priori de moins en moins vérifié car aujourd’hui, la plupart d’entre eux ont tout perdu… Une situation qui n’est hélas pas limitée à la forêt privée ! »

La seconde victime sur la liste est le hêtre. Ce dernier ne supporte ni la canicule, ni l’engorgement du sol. En effet, depuis un demi-siècle, les forestiers wallons constatent une diminution régulière des cernes de croissance, sous l’effet de conditions climatiques de plus en plus tendues. En revanche, parmi les espèces plus résistantes, on trouve des essences souvent délaissées comme le robinier faux acacia et le tilleul à petites feuilles qui mériteraient de revenir au-devant de la scène. Quant au chêne sessile et au charme, par exemple, ils restent pour l’instant assez indifférents à tous ces changements…

Pour s’adapter aux changements climatiques, il n’est pas seulement question de revoir le choix des essences mais aussi le choix des pratiques forestières. « Dans cent ans, nos forêts ne ressembleront plus du tout à ce qu’elles sont aujourd’hui, s’émeut Céline Tellier, la nouvelle ministre wallonne de l’Environnement, de la Nature et de la Forêt, or tout ne passe pas par une intervention dirigiste, la nature aussi peut proposer des solutions ».

C’est bien l’opinion à laquelle sont arrivés les fondateurs de Forêt & Naturalité, une association créée, en 2014, par Sébastien Lazaca-Rojas et Sébastien Carbonnelle. Tout deux sont diplômés en sylviculture. Leur association a pour objet premier de promouvoir le concept de “naturalité” (3) dans la gestion des forêts. Les changements climatiques qui frappent la forêt wallonne avec leur cortège d’incertitudes sont peut-être une opportunité à saisir pour réintroduire “plus de nature en forêt” !

Ces derniers temps, les recommandations faites aux gestionnaires forestiers vont bon train. Garants d’une meilleure adaptabilité des écosystèmes, les mots “biodiversité” et “résilience” y tiennent chaque jour une place plus conséquente. Plus un écosystème est riche en biodiversité, plus il est résilient, mieux il peut encaisser un traumatisme et plus vite il peut s’en remettre. On y arrive notamment en favorisant la régénération naturelle, les structures forestières complexes incluant les stades âgés et sénescents des arbres ainsi que la présence de bois mort au sol, composante fondamentale de l’écosystème forestier…

Rien faire, c’est la conserver !

Or, s’il est aussi beaucoup question aujourd’hui d’implanter en forêt des espèces indigènes dont les génotypes sont plus méridionaux, d’origines plus diversifiées, voire de nouvelles essences exotiques comme des cèdres ou des thuyas, Forêt & Naturalité avance une toute autre alternative sur la table : ne rien faire du tout ! Cela peut sembler saugrenu et va à l’encontre du discours dominant qui martèle depuis toujours que « si la forêt n’est pas gérée, elle ne se porte pas bien ». Mais « laisser faire la nature en forêt est parfois plus efficace et tellement moins coûteux que de tout vouloir contrôler ! », propose Sébastien Carbonnelle.

Il y a enfin une autre idée reçue : pour contrer l’augmentation des GES, on entend souvent qu’il faut replanter des arbres. « En réalité, cela part d’une bonne intention mais, dans bien des cas, il serait bien plus efficace de conserver les forêts naturelles existantes alors qu’elles sont massacrées aux quatre coins du globe. Pourquoi ? Tout simplement parce que le bois mort, le sol forestier et la biocénose qu’ils abritent, stockent énormément de dioxyde de carbone… »

Qu’est-ce qu’une forêt naturelle ?

Il n’existe pas, en langue française, d’appellation différenciée pour distinguer une forêt naturelle d’une simple plantation d’arbres. En Pologne, où se trouve le Bialowieza National Park, l’une des dernières forêts primaires d’Europe, on désigne la forêt sauvage par le mot puszcza et celle qui est gérée artificiellement par les’na. Mais au fait, qu’entend-t-on exactement par forêt naturelle ? Une forêt naturelle se régénère naturellement, ce qui n’est pas le cas d’une simple plantation d’arbres comme une monoculture d’épicéas ou de peupliers ! On y observe des processus et des dynamiques qui ne sont pas entravées ou orientées par l’homme. Les forêts les plus intéressantes sont aussi souvent les forêts anciennes. Pour les repérer chez nous, il faut se pencher sur les anciennes cartes de Ferraris (1775). Ont-elles disparu ? Ont-elles été transformées ? Sont-elles restées feuillues ? Leur dénominateur commun est leur sol. Il n’a jamais été cultivé, il est donc resté tel quel. Si une plantation artificielle est censée rapporter davantage et plus vite, elle est de nos jours de plus en plus risquée. Une forêt naturelle, en revanche, rend de nombreux services écosystémiques supplémentaires et plus efficacement, comme la régulation de l’eau et du climat, la conservation de la biodiversité, l’attrait touristique ou encore… le stockage du carbone !

Revenir en arrière, ou laisser faire la nature ?

Aux yeux de Nature & Progrès, l’idée de laisser agir la nature plaît beaucoup, alors que celle de revenir à une hypothétique pureté originelle suscite quelques inquiétudes, tant nous ne savons pas exactement ce que cela peut être. L’effet produit pourrait cependant bien être le même, dans un cas comme dans l’autre : le retour à une forêt naturelle pourvoyeuse de bienfaits innombrables.

Il faudrait pour cela interroger d’abord une des manies les plus constantes chez l’être humain contemporain : celle de vouloir absolument se mêler de tout ! Nous ne connaissons pas vraiment de théorie à ce sujet. Mais peut-être n’est-ce là qu’un simple aspect de nos rapports globaux avec la nature qui vont devoir évoluer, quant à eux, de toute urgence, à la suite du grand bouquet de crises auquel nous sommes confrontés : économique, sanitaire, écologique, climatique, etc. ?

Le réchauffement climatique a-t-il un effet sur les insectes ?

L’hiver qui s’installe n’est pas si inerte que cela pour les insectes…
Fini, bien sûr, le vol planant des jolis papillons et des abeilles bourdonnant dans les champs. Fini également le vrombissement des mouches et des moustiques qui nous vampirisent. Que cela nous attriste ou nous enchante, nous avons tous remarqué l’absence des insectes en cette rude saison d’hiver. Mais se sont-ils tous endormis ?

Par Morgane Peyrot

Introduction

L’hiver est arrivé, avec ses soirées brumeuses et ses petit matins gelés. Une sorte de calme plat a envahi les campagnes silencieuses et les forêts. On n’entend guère chanter ni les oiseaux ni les criquets, la faune environnante semble s’être volatilisée, et la vie se fait rare sous la grisaille qui nous atterre. Mais, dans ce paysage aux allures tranquilles, le petit peuple qui nous entoure n’a pas disparu pour autant, et si la plupart d’entre eux restent bien à l’abri dans leur cachette, certains s’aventurent malgré tout de temps à autre à glisser une aile ou une patte au-dehors. Vous avez certainement déjà deviné de qui je parle ? Nos charmants amis les insectes ne sont jamais très loin de nous, et tous ont développé des stratégies aussi efficaces que surprenantes pour résister à ces conditions drastiques. Voici révélés ci-après quelques-uns de leurs étonnants secrets…

Le phénomène de la diapause

Selon les cas, plusieurs options s’offrent aux insectes pour supporter le rafraichissement de l’air ambiant et les intempéries qui vont de pair. Rappelons que ces derniers sont des animaux à sang froid – ectothermes – dont la température interne dépend directement de celle de l’atmosphère. En deçà d’un certain seuil, ils ne peuvent maintenir leurs fonctions biologiques vitales. Il leur faut donc assurément se protéger pour éviter de finir congelés ! L’immense majorité d’entre eux se met alors au ralenti, dans une phase d’hibernation ou de léthargie que l’on nomme la “diapause”. Ce phénomène, consistant en une réduction de l’activité pour limiter les dépenses énergétiques, a lieu dès les débuts de l’hiver : grâce à leur horloge interne, les insectes sont capables de “mesurer” la quantité de froid accumulée, ce qui garantira leur réveil au retour des beaux jours, sans risque d’être surpris en pleine gelée. Cet état de torpeur peut durer allègrement plusieurs années, ce qui permet à certaines espèces d’échelonner l’émergence des individus et d’assurer leur survie en cas d’aléas climatiques ou de maladies. La diapause peut être vécue sous forme adulte – imago – mais c’est biensouvent sous la forme d’œuf ou de larve qu’ils préfèrent se cacher. C’est notamment le cas des coléoptères, dont les grosses larves dodues s’enfoncent à dix centimètres sous la surface du sol afin de profiter de la chaleur de la terre qui leur offre les conditions idéales pour effectuer leur nymphose, c’est-à-dire le dernier stade de développement avant la transformation, comparable à la chrysalide des chenilles. D’autres se logent dans l’écorce des arbres, sous un tas de bois, ou encore dans les interstices des bâtiments. Ainsi donc, la plupart des insectes sont littéralement “endormis” durant tout l’hiver, certains plus que d’autres…

Les aventuriers qui résistent

Il est cependant possible de rencontrer quelques vagabonds virevoltants qui semblent tout à fait insensibles à la rigueur environnante. Plusieurs papillons, par exemple, sont visibles en hiver ; il leur suffit des maigres rayons que prodigue une journée ensoleillée pour qu’ils recommencent à s’agiter. C’est le cas du beau paon de jour (Aglais io), du morio (Nymphalis antiopa) ou encore du citron (Gonepteryx rhamni) qui est, parmi les papillons, notre champion de longévité en Europe. Il est capable de vivre durant plus de douze mois et d’apparaître, même en plein mois de décembre ! Son secret réside dans son hémolymphe – le sang des insectes – où circule une substance comparable à un véritable antigel pour automobile. Elle lui offre une incroyable capacité de résistance au gel : il lui suffit de se blottir sous quelques feuilles mortes et le voilà tranquille…

D’autres encore ont trouvé des astuces intéressantes en se montrant quelque peu “profiteurs”. Ainsi les chenilles des phengaris, un genre de petits papillons bleus, entretiennent-elles une relation particulière avec certaines espèces de fourmis, que l’on qualifie de “myrmécophile”. Lorsque les jours commencent à raccourcir et à se rafraîchir, la chenille se laisse tomber de sa plante et se met à sécréter des phéromones que les ouvrières confondent avec celles d’une jeune reine. La chanceuse se voit ainsi entraînée dans la fourmilière et dorlotée jusqu’au retour du printemps ! Certains autres, comme les insectes du genre Aphidius, des parasites des pucerons, sont capables de manipuler leur hôte pour les forcer à s’installer dans un lieu protégé du froid et propice à leur développement. Enfin, les bourdons et les abeilles domestiques, eux aussi, ne dorment pour ainsi dire que d’un œil. Groupés dans leur abri en un noyau compact, ils s’affairent à maintenir la chaleur de la ruche, tout en guettant l’ombre d’une éclaircie qui leur permet, de temps à autre, une virée à l’extérieur. Il arrive ainsi exceptionnellement de les apercevoir en cette période.

Il existe aussi un mystérieux papillon qui n’apparaît qu’en hiver ! Dans le genre marginal, c’est un effronté qui a choisi de tout faire à l’envers. Il s’agit de l’hibernie défoliante (Erranis defoliaria). Cet étrange papillon de nuit tire son nom de son comportement hivernal, d’une part, et des dégâts que peuvent occasionner les chenilles sur leur hôte, d’autre part. La période de vol s’étend, chez lui, de septembre – octobre à décembre – janvier, un fait assez inhabituel chez les insectes qui lui confère un caractère original. Mais ce n’est pas tout ! Le dimorphisme sexuel – la différence morphologique entre les sexes – est très marqué et impressionnant chez cette espèce. En effet, si le mâle a une apparence de papillon tout à fait ordinaire, la femelle est aptère – sans ailes – et possède un corps jaunâtre trapu, qui lui donne plutôt l’apparence d’une grosse larve ! Elle vit ainsi sur les troncs d’arbres et attire les mâles en émettant une phéromone odorante lors de la période nuptiale.

Les grands migrateurs

Migrer est une autre solution qui s’offre aux insectes pour se prémunir des aléas climatiques hivernaux. Le sujet porte à réflexion pour la communauté scientifique qui manque encore parfois de données attestant la véracité de ces comportements chez certaines espèces, notamment chez les libellules, comme le sympétrum rouge-sang (Sympetrum sanguineum), dont les migrations irrégulières seraient surtout dues aux conditions environnementales. Quelques spécimens, en revanche, sont bien connus pour leur spectaculaire migration rassemblant des insectes par milliers. Le meilleur exemple en la matière est probablement celui des splendides papillons monarque (Danaus plexippus) qui ordonnancent, chaque année, un gigantesque cortège de millions d’individus partant du Canada et du nord des États-Unis vers le Mexique. L’Europe compte également son lot de grands voyageurs, comme la belle dame (Vanessa cardui), qui parcourt près de quatre mille kilomètres par an pour rejoindre l’Afrique du Sud depuis les pays scandinaves, ou encore le sphinx de la vigne, un beau papillon de nuit aux ailes rosées, qui migre jusqu’en Afrique du Nord ou de l’Ouest. Certains de nos syrphes – ces petites mouches pollinisatrices “déguisées” en guêpes ou en abeilles – sont aussi capables d’impressionnantes prouesses migratrices, notamment le syrphe porte-plume (Episyrphus balteatus) qui effectue des allers-retours du nord vers le sud, parfois sur de longues distances, en fonction des saisons.

Alors ? L’influence du changement climatique

Diverses activités humaines sont génératrices de pollution et facteurs de dérèglements climatiques, ce qui a tendance à perturber l’équilibre des insectes, comme des oiseaux, en déréglant leur horloge interne. Cela implique, à l’avenir, de nombreuses conséquences sur leur comportement. En outre, plusieurs d’entre eux commencent à modifier leur stratégie d’hibernation. Différentes études ont prouvé qu’une augmentation de la température entraîne un bouleversement de la période d’activité et influence grandement l’avènement de la diapause, qui peut être retardée, ou dont la durée peut même diminuer. Un exemple probant est celui des moustiques Wyeomyia smithii, d’Amérique du Nord, dont l’entrée en diapause a été retardée de plusieurs semaines en moins de trente ans à peine ! Ces changements risquent, à terme, de déstabiliser les écosystèmes en permettant à des espèces d’être actives sur de plus longues durées et à des moments de l’année où elles ne l’étaient pas auparavant, ce qui pourrait, entre autres, conduire à des phénomènes d’invasions biologiques d’insectes facteurs de maladies. C’est déjà le cas, notamment, de moustiques que l’on observe remonter depuis l’Afrique vers le sud du continent européen. Un autre risque important serait le déclin toujours croissant de nombreuses espèces qui, face à l’augmentation rapide de la température, pourraient ne pas avoir le temps de mettre en œuvre les longs processus biologiques d’adaptation nécessaires pour survivre à ces nouvelles conditions. Voici donc une autre bonne raison d’envisager avec la plus grande prudence les changements qui menacent tout un pan de la biodiversité environnantes et, par effet boomerang, notre propre espèce.

Est-ce grave ?

Nous venons de mettre en évidence certaines perturbations de la diapause des insectes qui sont manifestement liées à l’activité humaine et qui bouleversent leur comportement. Dans quelle mesure le réchauffement climatique est-il vraiment le seul responsable, c’est évidemment assez difficile à dire. Mais est-ce vraiment important ? Quel sera, en retour, l’impact du comportement des insectes sur la vie des humains ? C’est tout aussi difficile à dire car cela dépendra largement du comportement des humains eux-mêmes et de l’évolution de leurs rapports avec le milieu naturel. La seule chose qui semble sûre, à leur qu’il est, c’est qu’il existe suffisamment d’indices susceptibles de nous inciter à la plus grande prudence. Homo sapiens en tiendra-t-il compte ? Ses aventures avec un certain virus l’inciteront-elles à reconsidérer son attitude face à la grande crise écologique ? L’avenir nous le dira…

Invitation Conseil des Locales du 17 octobre

 

 

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CA du 17 juillet

 

 

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