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20-01-21, Eurovia

L’interdiction de la culture des OGM doit être considérée comme étendue aux produits obtenus par l’utilisation de nouvelles techniques de sélection, compte tenu des risques élevés pour la santé et l’environnement.

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06-02-21, RTBF

” Stoppons la libéralisation masquée des OGM ! “, voilà ce qu’écrivent quatre professeurs de la VUB et de l’ULB. Il est temps de poser des questions gênantes sur la recherche, l’innovation et le développement.

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04-03-21, Friends of the Earth

Voilà le rapport d’une enquête de FoE qui prouve à quel point l’industrie des biotechnologies et ses alliés ont aidé la DG santé à réécrire les règles en matière d’OGM dans le cadre de l’étude à publier le 30-04-2021.

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29-03-21, La Libre Belgique

Nouveaux OGM : nous réclamons un débat citoyen. Car si le bénéfice des OGM revient aux firmes semencières et de pesticides, le coût est pour l’environnement (danger de pollution) et le consommateur (risque pour la santé).

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29-03-21, La Libre Belgique

Le VIB étend ses tentacules dans tous les organes de lobby à vocation de dérégulation des nouveaux OGM et dans les organes de concertation. Il conseille les administrations fédérales au nom de la Science.

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PV du CA du 26 novembre 2020

 

 

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“Débocagisation”

Comment tirer toutes les leçons d’une erreur historique ?

La “débocagisation”, ou arrachage systématique des haies de nos campagnes, marqua la disparition soudaine de la plupart des éléments structurants de l’agriculture à taille humaine que le monde paysan avaient mis des siècles à développer. Elle fut le résultat d’un totalitarisme agraire brutal et insupportable, d’une idéologie toujours profondément ancrée dans le monde agricole qui veut que, si cultiver c’est produire, la production doit forcément être spectaculaire et triomphante, le productivisme étant le stade ultime de la domination de l’homme sur la nature. Mais celle-ci ne l’entend évidemment de cette oreille…

Contributions de Dominique Parizel, Benjamin Stassen et Sylvie La Spina

Introduction

Devons-nous encore revenir sur le dogme technologique du progrès souverain qui empêcha la science d’alors d’imaginer – et plus encore d’admettre – que ce qui s’opposait à sa marche irrésistible pouvait être une sorte d’avertissement sans frais que prodiguait généreusement mère-nature ? Autant la justice est aveugle, autant le “progrès” est-il souvent sourd à tout ce qui le questionne. Ses zélateurs trouvèrent, en l’occurrence, dans le “feu bactérien”, le bouc émissaire parfait. Ils surent l’instrumentaliser pour faire place nette à une nouvelle frénésie agricole : la terre ne serait ensuite qu’une surface de substrat vulgaire et sale que quadrilleraient sans fin les machines… De paysages, on ne parlerait plus. D’écosystèmes, encore moins. Seul compterait finalement le chiffre au bas du registre… C’est bien la même obstination morbide et désespérée qui amène, aujourd’hui encore, certains cultivateurs à dénoncer la méchanceté du puceron qui cause la jaunisse de la betterave, dans le seul but de justifier – jusqu’à la fin des temps, sans doute ? – l’usage des dangereux “néonicotinoïdes” ! Toujours la même vision fallacieuse, la même malhonnêteté intellectuelle, qui fait de la nature l’ennemi, et du dessein grandiose créé par quelques savants de plus en plus fous le seul destin possible pour l’humanité. Mais parlons-nous là encore de science ? Parlons-nous là encore de démocratie ? N’a-t-on pas enfin compris que l’affaiblissement, généré dans nos écosystèmes, par la technocratie agroindustrielle nous rapproche chaque jour un peu plus du précipice ? Feu bactérien et puceron à jaunisse n’étant que des étapes d’une dégradation irrémédiable née du refus d’écouter la nature… Y a-t-il même encore, dans ce productivisme maintenant à l’agonie, quelque espoir pour les puissances d’argent ? Ou n’y a-t-il plus aujourd’hui que de vieilles névroses agricoles qui bredouillent mais que soutiendront jusqu’au trépas des pouvoirs publics voués aux soins palliatifs ?

Donc, le “feu bactérien” (Erwinia amylovora) sévit en Belgique à partir de 1972 ; la décoloration noire des fleurs, des fruits, des feuilles et des brindilles suggéra l’effet du “feu”, ainsi que la vitesse extrême avec laquelle l’infection pouvait se développer… D’importants dommages furent également causés aux poiriers et à certaines variétés de pommes sensibles. Comme d’habitude, plutôt que de chercher les causes du problème – plus que probablement, un affaiblissement des écosystèmes lié aux pratiques chimiques et intensives – et puisqu’au feu, on ne pouvait opposer que des pompiers, force fut de s’orienter vers une absurde démonstration de puissance, avec à la clé un remembrement rural qui permettrait, prétendit-on alors, d’accroître la rentabilité des cultures. Ben tiens ! Qui furent ceux qui menèrent ces politiques apocalyptiques ? Les gouvernements Leburton et Tindemans, poussés dans le dos par la puissance économique du Boerenbond… Nous ne leur dirons pas merci.

Ajoutons que, de manière plus générale, la disparition du bocage est également due au peu de cas qu’en firent alors les agriculteurs eux-mêmes : tout faire disparaître leur parut souvent plus simple que de s’échiner à entretenir. Les vergers hautes tiges (1) et les mares, désormais réputées insalubres suivirent le même chemin… Ils n’eurent plus ensuite que leurs yeux pour pleurer…

Mais on pouvait s’y attendre : cette fausse modernité agricole, cette imposture industrielle est aujourd’hui en faillite ! Les terres saccagées et surexploitées se vident dramatiquement de leur matière organique, qui en est aussi l’élément structurant de base. Ces terres sont incapables de retenir quelque temps l’eau qui tombe, la laissant ruisseler beaucoup trop vite et inonder sans crier gare bourgs et vallons. L’eau ne pénètre plus dans le sol, appauvrissant aussi la nappe phréatique et aggravant, à n’en pas douter, la sécheresse de nos étés… De réelles inquiétudes, surtout, se font jour quant à leur fertilité. Ne pleurons même plus les paysages perdus… Aujourd’hui, toutes les formes d’agriculture environnementaliste s’accordent à plébisciter l’importance du bocage. Le “feu bactérien”, s’il n’a pas complètement disparu, n’inquiète plus grand-monde, la recherche agronomique s’étant orientée vers l’obtention de variétés résistantes (2). Mieux encore : les pouvoirs publics s’efforcent de réparer le mal incommensurable qui a été fait. On souhaite, par exemple, planter quatre mille kilomètres de haies, d’ici cinq ans, en Wallonie. L’objectif inscrit dans la Déclaration de politique régionale wallonne est extrêmement ambitieux ! Nombreux sont pourtant ceux qui ont moqué un “gadget écologique” imaginé pour complaire le partenaire vert. Mais l’intérêt de réintroduire les arbres et les haies dans les pâturages est évidemment d’un ordre tout différent, et c’est ce que nous allons nous efforcer de comprendre et de montrer à travers la présente étude… Qu’il s’agisse tout simplement du légitime embellissement d’espaces de vie particuliers, ou qu’il s’agisse d’apporter la solution aux grands défis qui se posent aujourd’hui à l’élevage, en Wallonie…

(1) http://www.diversifruits.be/

(2) https://www6.inrae.fr/cahier_des_techniques/content/download/3161/31388/version/1/file/chapitre4.pdf

Partie 1 - Nos haies vives indigènes

En 1911, Henri Carton de Wiart déclarait : “L’heure viendra, si elle n’est venue, d’appliquer aux sites qui sont des monuments naturels les règles protectrices qui ont été instituées pour mettre les monuments à l’abri des attentats de l’ignorance ou d’un utilitarisme outré.

La loi sur la protection des sites ne sera votée qu’une vingtaine d’années plus tard. La protection de la nature attendra jusqu’en 1973. Et durant de nombreuses années encore, c’est par centaines que vont disparaître les haies, patrimoine végétal traditionnel en péril, aujourd’hui apprécié à sa juste valeur. Certes, les espaces naturels se sont réduits comme peau de chagrin autour de nous. Si la situation paraît affligeante, si le modèle de prédation ultra-libéral compromet tout espoir de renversement rapide, chaque individu demeure libre de penser et de changer le monde, à son échelle, dans le quotidien. En sus des réserves, parcs naturels et zones protégées, la conservation de la nature commence dans nos jardins : leurs surfaces cumulées représentent une superficie bien plus importante encore !

Le jardin, espace d’une citoyenneté discrète mais responsable

“Les liens étroits qui relient les plantes entre elles, les plantes et les animaux, forment les mailles d’un filet que nul n’a le droit de déchirer ou d’endommager. Les fils en sont invisibles, mais essentiels pour la bonne ou la mauvaise santé de ce coin de nature”, écrivait Gertrude Stein, pionnière du “jardin sauvage”.

Et, de fait, chaque propriétaire ou locataire d’un jardin ou d’une parcelle peut participer activement à la restauration de la biodiversité : en privilégiant une gestion “nature amie”, terme préféré à celui de “jardin sauvage”, un peu inquiétant et par ailleurs contradictoire car tout jardin implique un mode de gestion, aussi léger soit-il. À nous, dès lors, d’accueillir, selon l’espace disponible, massifs de fleurs riches en pollen et nectar, petites friches d’herbes folles, mares et murets, tas de bois et petits pierriers, fruits et légumes oubliés, le tout enclos par les grands bras de la haie indigène, enceinte vivante et féconde ! Cette mosaïque de petits habitats, insérée dans chacun de nos jardins, formera autant d’oasis de vie. En ville ou à la campagne, les échanges noués de proche en proche entre jardins forment réseaux et traits d’union verdoyants, pied de nez des humbles jardiniers au désert biocidaire promu par les multinationales de la chimie productiviste.

Pour un nombre sans cesse croissant de citoyens – et de jardiniers ! -, le vieux modèle soumettant la nature à la seule volonté humaine appartient à la constellation des vieilles lunes… La nature n’est pas une ressource exploitable à merci mais une alliée, mieux une amie complice, qu’il importe d’observer et de comprendre pour apprendre à la respecter, à l’aimer de plus en plus, sans perdre le bénéfice de toute sa générosité. Cette connivence étroite qui nous unit s’appuie sur une conviction : celle que l’humanité fait partie de la nature et que nos rapports avec la nature font partie de la culture, dans tous les sens du terme. Notre sort est commun, nous sommes liés par des relations de réciprocité où chaque don de l’un à l’autre devient source d’enrichissement mutuel.

Il ne s’agit donc pas de vivre ni contre ni en marge de la nature, mais comme l’écrivit R. Dubos, “avec la vie qu’elle abrite et dans l’environnement que crée la vie“. Reconnaissons dès lors à toute espèce vivante, non seulement le droit de (sur)vivre mais d’accomplir librement sa destinée aussi modeste soit-elle dans l’immense mosaïque du vivant. Cette pratique du jardin n’a rien d’un passéisme romantique ; elle se nourrit du désir de participer pleinement à l’efflorescence de la vie sous toutes ses formes, source d’émerveillement et d’humilité qui restitue l’homme à sa juste dimension, dans le cycle des saisons et des métamorphoses, en quête d’un équilibre intérieur, gage de santé et d’harmonie sociale. À ce titre, aussi humble soit-il, le geste de planter une haie et d’en savourer les plaisirs, tangibles ou immatériels, participe d’une citoyenneté discrète mais responsable. Le bonheur n’est peut-être pas que dans le jardin mais il peut y être, assurément !

Au bonheur des hommes…

Le saccage du modèle bocager est d’autant plus dommageable qu’il offense non seulement la nature mais l’humanité elle-même : supprimer une haie, c’est se léser soi-même. La haie est en effet l’une de nos plus fidèles alliées… Outre la réponse qu’elle apporte à la monotonie des espaces uniformes et déprimants, elle persiste et signe dans nos espaces bâtis de plus en plus denses, où elle cumule les rôles :

– sanitaire : écran contre le bruit, les poussières et gaz d’échappement,

– sécuritaire : les haies d’épineux sont impénétrables au regard mais aussi à l’intrusion physique.

Sans parler de l’intérêt :

– esthétique : diversité des formes et des coloris des feuilles, des fleurs et des fruits,

– olfactif : ah, le parfum du chèvrefeuille ou du troène par une belle nuit d’été…,

– gustatif ou médicinal : des fleurs en abondance, propices aux tisanes et décoctions, et des petits fruits sauvages à profusion, sorbes et baies, cornouilles, drupes et cynorrhodons, nèfles et noisettes…

Et qui chiffrera la valeur de cette délicieuse sensation d’intimité qui émane de la jouissance d’un cadre de vie abrité contre les aléas du climat et les trépidations de la vie publique ? Confitures, liqueurs et marmelades, sirops, gelées et ratafias : à vos fourneaux ! Mais ne perdez jamais de vue que s’ils régalent la faune, bon nombre de petits fruits sauvages sont toxiques pour l’homme : c’est le cas, à des degrés variables, pour ceux de la bryone sauvage, de l’if, du fusain d’Europe, du genêt à balai, du houx, du lierre, du troène commun et de la viorne obier…

… et du jardinier !

La haie présente bien d’autres avantages encore auxquels seront sensibles les jardiniers ! Brise-vent, la haie réduit l’érosion des terres et des talus, mais aussi la verse et l’évapotranspiration des plantes. La haie fournit bois de chute et de taille de manière continue. Frênes et noisetiers livrent, chaque année, gaules et perches fourchues adaptées à toutes sortes d’usages : piquets, soutiens, enclos… On peut ainsi confectionner une meule permanente de compostage, contenue par un ensemble de tiges de frêne et de noisetier, parfaitement intégrée dans la friche, zone nature amie par excellence.

Par ailleurs, les haies sont de formidables banques à biomasse dont les tailles régulières fournissent une réserve appréciable de matière ligneuse : broyée, elle procure une grande quantité de bois raméal fragmenté (BRF). Étendue à la surface du sol ou mélangée à la couche superficielle au potager, autour des fruitiers, rosiers ou autres vivaces, cette petite litière “forestière” de bois frais déchiqueté augmente la fertilité du sol, à long terme, grâce à l’activité, non pas des bactéries du compostage classique, mais des champignons décomposeurs du bois, en particulier celui des feuillus. Par ailleurs, la haie libre est un maillon essentiel dans le grand cycle de la chaîne alimentaire. Les nombreux insectes pollinisateurs attirés par les floraisons se font un plaisir de contribuer à la fertilité du jardin en jouant les auxiliaires bénévoles.

Tout jardinier sensible à l’équilibre écologique de son petit coin de paradis tirera, de surcroît, le plus grand avantage de la présence d’une haie car les nombreux passereaux, arachnides et insectes auxiliaires qu’elle abrite régulent la prolifération des pucerons, chenilles et acariens et rendent, dans bien des cas, superflu le recours à toute autre intervention.

La haie composite, alternative à la lutte chimique

La science le confirme : les haies composites, autour des vergers, contribuent à la régulation précoce des ravageurs de fruits. Les haies mélangées entrent dans une stratégie rationnelle de protection intégrée des cultures, alternative à la lutte chimique. Le choix des essences privilégie notamment les espèces susceptibles d’héberger et/ou de nourrir une faune auxiliaire. Le noisetier ou le sureau nourrissent, par exemple, une population diversifiée d’auxiliaires potentiellement actifs dans les vergers. On favorisera aussi des essences à fleurs nectarifères et des espèces à feuilles persistantes, à tiges creuses ou entrelacées, qui procurent à la faune un abri pour l’hiver, le but étant d’assurer tout au long de l’année une succession ininterrompue d’espèces “habitat” ou “garde-manger”, en associant des espèces qui fleurissent très tôt ou très tard…

Plaisir des yeux…

Les essences indigènes sont peu coûteuses à l’achat, en regard de variétés horticoles souvent moins intéressantes pour la biodiversité. Rustiques à souhait, elles sont idéales pour la création ou l’enrichissement d’une haie vive champêtre. Elles comprennent de nombreuses espèces à fruits colorés, véritables bijoux dispersés dans les feuillages :

– rose délicat du fusain d’Europe,

– vert tendre du groseillier à maquereaux,

– multiples nuances de rouge des aubépines, du cornouiller mâle, de l’églantier, du framboisier, du groseillier rouge, du houx, du merisier, du sorbier des oiseleurs, du sureau à grappes ou de la viorne obier,

– rouge virant au noir de la viorne lantane,

– bleu nuit ou noir de l’amélanchier et du prunellier, de la bourdaine, du cerisier à grappes, du cornouiller sanguin, du groseillier noir, du nerprun, du prunier sauvage, de la ronce bleue, du sureau noir, du troène…

Et, précieux viatique pour les oiseaux sitôt l’hiver venu, les baies du lierre…

Le jardinier le plus délicat sera invité à jouer avec toute la palette automnale des feuillages : alouchiers et aubépines, bouleaux, cerisiers à grappes et charmes, chênes et châtaigniers, érables champêtre et plane, hêtres, merisiers et néfliers, pommiers, saules pourpres, tilleuls et viornes obier vous en feront voir de toutes les couleurs ! Et parfois durablement car le feuillage du chêne, du hêtre et du charme est marcescent : il se maintient longtemps sur les rameaux, souvent jusqu’à la poussée du nouveau feuillage printanier, procurant un écran durable contre le vent et les regards indiscrets.

… et de la vie sauvage

Si la haie témoigne de l’emprise des hommes sur le sol, elle s’intègre à merveille dans le manteau d’arlequin de la nature dont elle assure vaille que vaille les coutures. Elle constitue l’ultime refuge pour nombre d’espèces évincées par l’urbanisation et les cultures intensives. Devenues rares, les haies anciennes forment de véritables oasis entre le couvert forestier et les milieux ouverts. Leur permanence et leur diversité témoignent d’une parfaite adaptation aux conditions locales. Étagées sur plusieurs plans, elles offrent le gîte et le couvert à une foule d’espèces sauvages de la flore et de la faune des champs, des lisières, sinon des bois. À l’agrément des yeux se superpose le plaisir de régaler une petite Arche de Noé, exclue des grands espaces voués à la production.

– la haie et les oiseaux

Une haie brise-vent comportant des arbres de haut-jet accueillera près de vingt-cinq espèces d’oiseaux, contre sept ou huit pour un simple alignement d’arbres. Sur les quatre cent vingt espèces d’oiseaux familiers en Europe, près de la moitié se nourrissent, peu ou prou, de baies ou de petits fruits sauvages. En Wallonie, plus de septante espèces ont été observées dans les haies, dont quinze leur sont étroitement associées. Bon nombre de frugivores consomment chaque jour jusqu’à leur propre poids en fruits charnus !

Ces commensaux de la haie repasseront d’ailleurs les plats, en assurant à leur tour la dissémination des graines dans les parages. Consommateurs et consommés sont donc unis par d’étroites relations de mutualisme dont nous ne sommes pas non plus exclus : par la vue et le palais, par l’intimité que procure l’abri des feuillages, par les bénéfices engrangés grâce à la protection de la vie dans toute sa multiplicité, nous tirons tous le plus grand parti de ces échanges.

Les données chiffrées figurant ci-après n’ont de valeur qu’indicative. Partielles et tributaires de l’aire et de la fréquence de dispersion des plantes soumises à l’observation, elles n’ont d’autre rôle que de suggérer l’intérêt, déjà démontré, de certaines espèces d’arbres et d’arbustes. Sous bénéfice d’inventaire continué…

Les espèces à fruits favorites des oiseaux

D’après Cl. Hock, Les oiseaux et les baies sauvages

  • Sureau noir     80
  • Sorbier des oiseleurs  76 H
  • Merisier          69
  • Sureau à grappes        54
  • Framboisier    50
  • Prunier myrobolan     ± 50
  • Églantier         47 H
  • Aubépine à 1 style     43 H
  • Aubépine à 2 styles    43 H
  • Bourdaine       43
  • Ronce bleue    43
  • Cornouiller sanguin   42 H
  • Groseillier rouge        42
  • Pommier sauvage       41
  • Cerisier à grappes      35
  • Prunellier       35 H
  • Troène commun         35
  • Griottier         36
  • Fusain d’Europe         30
  • Lierre commun          30
  • Viorne obier   30
  • Amélanchier   28
  • Nerprun purgatif        28
  • Poirier commun         25-30
  • Cornouiller mâle        20
  • Groseillier épineux    20
  • Houx   20 H
  • Viorne lantane           20
  • Groseillier noir (cassis)         5
  • Néflier 3 (H)

En grasses : espèces mellifères

H = fruits persistant durant tout ou partie de l’hiver

– la haie et les papillons

Le petit peuple des papillons a, lui aussi, payé un lourd tribut à la disparition du bocage. Bon nombre de nos lépidoptères sont considérés comme vulnérables. Ainsi en va-t-il du magnifique gazé, dont le nom latin traduit bien l’inféodation aux aubépines : Aporia crataegi

Les haies vives sont toujours de véritables dortoirs à lépidoptères, car les fleurs de nombreux arbustes sont visitées par quantité de papillons et leurs feuilles consommées par leurs chenilles. Ainsi des Prunus (en particulier le prunellier) et Malus, assaillis par les flambés, les thèclas, les étoilés, les grands paons de nuit. La chenille de ce dernier se régalera aussi en août du jus sucré exsudé des fruits tombés au sol, à l’instar des chenilles du petit mars changeant et du vulcain. Les chenilles de celui-ci, ainsi que celles du paon de jour et du robert-le-diable, affectionnent les feuilles du houblon tandis que celles du grand sylvain, papillon forestier parfois rencontré en lisière, broutent les feuilles du tremble.

Au printemps, plusieurs papillons dégustent à qui mieux-mieux les fleurs hautement nectarifères des saules, notamment le morio, aussi attiré par les bouleaux ; déjà le citron a élu le nerprun ou la bourdaine ; en été, le moro-sphinx sera le seul à disposer d’une trompe assez longue pour aspirer le nectar des fleurs du chèvrefeuille, liane dont les feuilles serviront d’abri aux chenilles du sylvain azuré. Pour leur part, les amaryllis et les tabacs d’Espagne auront butiné les fleurs de la ronce en août-septembre, plante dont fait grand cas l’argus vert, aussi appelé thècla de la ronce. À partir d’octobre, le lierre est la principale plante nectarifère à être en fleurs, pour le bonheur des petites tortues, des vulcains et des citrons…

Et c’est par centaines que se dénombrent les espèces de papillons nocturnes, de micro-lépidoptères mais aussi d’abeilles sauvages et de bourdons fréquentant arbres et arbustes des haies vives… Pour tous ses hôtes, elle est donc un véritable havre, et d’autant plus si croissent à proximité des îlots d’ortie, dont tant de chenilles dépendent : la nocturne pyrale de l’ortie, mais aussi la carte géographique, le paon de jour, la petite Tortue, le vulcain, le robert-le-diable et la belle-dame…

Arbres et arbustes favoris des papillons

D’après Coll., À la rencontre des papillons, p. 43.

Arbustes et grimpants

  • Aubépines
  • Bourdaine
  • Chèvrefeuille
  • Églantier
  • Genêt à balais
  • Lierre
  • Nerprun
  • Prunellier
  • Ronces
  • Sureau noir
  • Troène
  • Viorne obier
  • Arbres
  • Bouleaux
  • Chênes
  • Charme
  • Érables
  • Hêtre
  • Noisetier
  • Peupliers
  • Pommiers
  • Saules
  • Sorbiers
  • Tremble

– la haie et les abeilles

Faut-il encore évoquer le calvaire des abeilles, décimées entre autres par la raréfaction de plantes pollinifères et /ou nectarifères et la prolifération de substances biocides dans les parcelles cultivées ? L’enjeu est crucial car, outre la cire, le pollen, le miel et la propolis offerts par la ruche, le rôle pollinisateur des insectes est considérable (chiffré à 4,7 Mds €/an), dont 90 % sont attribués à l’abeille. Dans un verger de pommiers, cinq cents à mille abeilles peuvent “fournir” de quarante à quatre-vingts tonnes de fruits en un ou deux jours de beau temps. Quelque vingt mille espèces de plantes dépendent des abeilles pour leur pollinisation…

Réciproquement, les abeilles dépendent des plantes pour assurer leur survie. Les premiers pollens – noisetier, cornouiller mâle, saules, aulne – permettent la reprise de la ponte de la reine dès février jusqu’aux floraisons printanières. En mai-juin, la colonie compte plus de cinquante mille individus. Si le besoin en pollen et en nectar est comblé, débute la miellée de printemps (avril-juin). Survient alors un « trou » dans les floraisons, heureusement comblé en juin et juillet par le châtaignier, le sureau noir, les tilleuls et le troène (ainsi que trèfles et plantes de prairie), favorables à la miellée d’été.

Grâce soit enfin rendue aux apports de pollen encore assurés en août par le chèvrefeuille et la ronce, plus tard par le lierre, car ils nourriront les abeilles nées entre août et octobre, sujets d’hiver destinés à élever la génération du printemps suivant.

 

Date de floraison

Pollen

Nectar

Noisetier

02-03

4

0

Cornouiller mâle

03-04

5

0

[Buis]

03-04

/

4

Prunier myrobolan

03-04

4

2

Saule cendré

03-04

3

4

Saule marsault

03-04

4

4

Aulne glutineux

03-04

3

2

Saule blanc

03-04

2

3

Peuplier grisard

03-04

3

0

Groseillier épineux

04-05

3

4

Groseillier noir (cassis)

04-05

3

4

Groseillier rouge

04-05

3

4

Merisier

04-05

4

2

Érable plane

04-05

3

4

Érable sycomore

04-06

3

3

Prunier crèque

 

04-05

4

Griottier

04-05

4

2

Framboisier

05-07

3

5

Érable champêtre

05-06

1

6

Bourdaine

05-09

3

3

Châtaignier

06

3

2

Troène commun

06-07

3

4

Tilleul à grandes ff.

06-07

3

5

Chèvrefeuille des bois

06-09

(3)

(3)

Tilleul à petites ff.

07

3

6

[Symphorine]

07-09

1

5

Lierre commun

09-10

4

5

Espèces non reprises dans la liste Mrw (voir ci-après)

1 = 1 > 25 kg/ha (pollen et nectar)

2 = 26 > 50 kg/ha

3 = 51 > 100 kg/ha

4 = 101-150 kg/ha (pollen) et 101> 200 kg/ha (nectar)

5 = + de 150 kg/ha (pollen) et 201-500 kg/ha (nectar)

6 = + 500 kg/ha (nectar)

– la haie et les insectes auxiliaires

Au couvert, la haie ajoute volontiers le gîte pour plusieurs petits mammifères – hérisson et musaraigne, grands consommateurs de limaces et d’escargots, écureuil et petits rongeurs tels le muscardin – ainsi qu’à une microfaune bariolée – insectes et coléoptères prédateurs des pucerons. Ce sont bien souvent les larves qui dévorent les pucerons, mais les sujets adultes, ceux des syrphes parmi d’autres, ont besoin d’une abondante nourriture – pollen et nectar – dès la fin de l’hiver. D’où l’intérêt de privilégier les espèces fleurissant jusqu’à cette époque – le lierre – ou très précoces.

Parmi les arbres et arbustes offrant un abri à une grande quantité d’insectes auxiliaires figurent aussi l’érable champêtre, le charme, le fusain d’Europe, le buis, le cornouiller sanguin, les viornes et le prunellier. Quant au sureau, à l’instar de l’ortie, il attire un puceron qui lui est inféodé… et donc ses prédateurs – coccinelles, syrphes et chrysopes – qui dévoreront les autres espèces de pucerons pullulant tout autour ! Ainsi, tout fait provende pour nos compagnons à plumes, à poils ou à écailles, en particulier si la haie comprend des essences supportant l’ombre et le recépage ainsi qu’une strate arbustive bien dense pour assurer un bon bourrage du pied de la haie, ourlée d’un cordon herbacé et fleuri non fauché.

Pourquoi donc se priver du plaisir presque divin de métamorphoser son jardin en éden pour une foule bigarrée de petites créatures sauvages multicolores. Leur passage ou leur résidence feront de notre cadre de vie intime un jardin en bonne santé et fécond, tout frémissant de vie, source d’observations infinies, stimulant émerveillement, humilité et sérénité…

Dès lors, passons à l’acte en privilégiant les arbres et arbustes apicoles, véritables fontaines de pollen et de nectar, et/ou féconds en petits fruits, tables d’hôtes.

 

Arbres et arbustes favoris des insectes auxiliaires
Nombre d’espèces observées par essence
D’après Inra, cité par V. Albouy, Jardinez avec la nature, 138-139
données extraites de M. Chinery, Le naturaliste en son jardin, p. 72 et 85.

Arbustes et grimpants

 

Chêne pédonculé

300

Saule

260

(Bouleau)

230

(Aubépine)

150

Peuplier

100

Aulne

90

(Pommier sauvage)

90

Noisetier

70

(Hêtre)

60

Frêne

40

Charme

30

(Sorbier des oiseleurs)

30

Tilleul

30

Buis

 

Cornouiller mâle

 

Cornouiller sanguin

 

Fusain d’Europe

 

Lierre

 

Ronce

 

Érable champêtre

 

Merisier

 

Orme

 

Sureau noir

 

Passons à l’acte !

C’est décidé : vous êtes résolu(e) à rompre l’affligeant monopole détenu par les haies de conifères – thuyas, cyprès, épicéas – peu propices à l’accueil du Vivant et dont l’uniformité chagrine le regard. Mais comment choisir à bon escient des arbres et arbustes indigènes adaptés à la création de haies paysagères en limite de jardins ou de bâtiments ? Une vaste liste établie par la Région wallonne, dans le cadre des subsides octroyés en faveur de la plantation et/ou de l’entretien de haies vives en milieu rural, pourra orienter votre choix.

– Planter indigène : une préférence, pas un dogme !

Privilégier les essences indigènes est un choix raisonnable, fondé sur des critères économiques – les sujets rustiques sont bon marché et résistants -, écologiques… et sentimentaux. Ceci dit, qui vous empêchera de planter des sujets exotiques ? Du reste, certains ne sont pas dénués de vertus bénéfiques à l’égard de notre faune indigène. En témoignent les nombreux exemples décrits par cette Grande Dame des Jardins en Belgique, Jelena de Belder, créatrice de l’arboretum de Kalmthout : Jelena de Belder et Xavier Misonne, Le Livre des Baies, Racine, 1997.

Leurs exigences en matière d’humidité du sol, qu’ils contribuent à réguler, réservent les saules à des utilisations assez spécifiques, bien qu’ils soient quasiment tous adaptés à nos régions (hormis le saule des vanniers, inadapté à l’Ardenne, mais dont la floraison en chatons blond tilleul et délicieusement parfumée est un bonheur pour les pollinisateurs ).

D’innombrables espèces d’insectes colonisent les saules (pollen, nectar, sève, bois tendre). Souvent absents des haies, sinon sur sol humide, les saules peuvent former des alignements de têtards (tout comme le frêne, le charme et parfois le chêne). Taillés régulièrement, ils acquièrent une « tête » énorme, formée de nombreuses cavités favorables aux espèces cavernicoles. En intercalant des arbustes bas entre chacun de ces têtards, on obtient… une haie libre ! Salix alba est, bien sûr, ravissant avec son feuillage argenté, mais ne convient que pour les grands terrains : il est très gourmand en eau et peut atteindre vingt-cinq mètres de haut…

– La haie stricte

Dirigée par un entretien rigoureux et régulier, et partant contraignant, la haie stricte s’impose souvent pour des raisons

– esthétiques et pratiques (haies de dimensions variables pour délimiter propriétés et parterres, structurer ou compartimenter un jardin, accompagner les cheminements, constituer un fond de verdure pour appuyer des massifs de vivaces),

– sanitaires et sécuritaires (écran visuel, acoustique, physique),

– ou à proximité immédiate de la maison (ou d’un carrefour pour ne pas entraver la visibilité).

Aux haies taillées constituées de conifères exotiques, murailles uniformes quasi désertiques pour la faune indigène, préférons des haies mélangées.

Isolés ou en mélange, le charme, le hêtre et le houx conviennent à merveille – ainsi que l’if et le buis, non repris dans la liste de la Région Wallonne, en raison de leur toxicité – : ils sont d’une plasticité à toute épreuve et leur feuillage persistant – le buis, l’if et le houx – ou marcescent – le charme et le hêtre – protégeront les petits passereaux des vents froids et de la neige.

Mais d’autres espèces se soumettent de bonne grâce à des coupes répétées pour former des haies mélangées et taillées. On évitera le sureau, trop dynamique, ainsi que le prunellier, ardent colonisateur, qui rejette du pied à tout va. Toutes ces essences supportent bien le rajeunissement par recépage – rabattage sévère – qui s’imposera périodiquement. Pour les haies hautes taillées, toutes les espèces de la liste de la Région wallonne conviennent, hormis les bouleaux, le châtaignier, le noyer et les saules, sauf le marsault, vraiment tout terrain.

Outre la diversité des coloris, le mélange des espèces favorise aussi… la survie de la haie : que survienne une attaque parasitaire ou bactérienne, un coup de gel ou de chaleur intense, et pour peu qu’elle y soit sensible, la haie monospécifique serait anéantie… Ceci dit, les arbustes champêtres sont rustiques à souhait et abritent en général autant de parasites que de prédateurs de ceux-ci : vive l’équilibre naturel !

À l’échelle d’un tout petit jardin, même urbain, la haie stricte permet donc au citadin d’apporter son écot à la biodiversité, qu’il pourra enrichir encore par la plantation de certaines plantes grimpantes florifères. De plus, elles sont aptes à couvrir murs ou treillis pour former des haies “verticales” ou de faible largeur : bryone – sauf en Moyenne et Haute Ardenne -, chèvrefeuille des bois, houblon, lierre et morelle douce-amère sont tout indiquées mais les clématites des haies s’avèrent souvent envahissantes…

– Les haies libres

Grave inconvénient, la taille stricte entrave, et bien souvent, compromet la floraison, et partant, la fructification. De surcroît, la rigueur et la régularité de leur entretien contrarie la spontanéité du port naturel des essences indigènes – érigé, arrondi, variations de hauteur -, et partant, l’attrait des combinaisons de ces paramètres, dont le jeu fait tout le plaisir de la création et… de la contemplation !

Tout jardin ou coin de parc propice accueillera de préférence une ou plusieurs haies libres, dont la croissance n’est limitée que par une taille occasionnelle. Presque toutes les essences reprises dans la liste de la Région Wallonne, hormis le noyer, les ormes et les peupliers sont aptes à former ces beaux écrans champêtres au port libre, couverts de fleurs au printemps. L’été venu, et subsistant parfois une bonne partie de l’hiver, d’innombrables petits fruits aux couleurs vives viendront les égayer. Une véritable auberge pour d’innombrables espèces de la faune sauvage, auxiliaires bénévoles assurant la pollinisation des plantes sauvages et cultivées et régulant la prolifération des « ravageurs » capables de compromettre les récoltes de fruits et légumes du jardin !

L’alternance des hauteurs et ports permet la création de haies à plusieurs étages : à l’image d’un immeuble en pleine crise de logement, chaque palier de la haie abrite et nourrit des familles différentes, cohabitants naturels se partageant l’espace et la provende à portée de pattes ou d’ailes. Ainsi le rougegorge nidifie-t-il au sol ou près du sol dans un joyeux petit fouillis végétal, merles et grives apprécient les buissons bas mais épais, en particulier épineux, tandis que les mésanges préfèrent les arbres assez âgés aux cavités nombreuses, que domineront encore les nids des geais… Quant à l’effet brise-vent, il requiert non seulement l’étage arbustif mais aussi, si l’espace le permet, des arbres à hautes tiges à espacements plus ou moins réguliers : bouleaux, charme, chênes, érables, frêne et hêtre, griottier et merisier, prunier myrobolan, peupliers, pommier et poirier sauvages, tilleuls à grandes ou à petites feuilles.

L’efficacité de l’effet brise-vent dépend de plusieurs facteurs :

– une hauteur adéquate : la profondeur de terrain protégée est égale à 10 x la hauteur de la haie ;

– l’homogénéité : le garnissage régulier du feuillage de la base au sommet, favorisée par l’association d’arbustes de ports et de hauteurs complémentaires. Ainsi, pour une haie de hauteur moyenne : associer en cépées (sujets en touffes à tiges multiples) de grands arbustes (charme, érable champêtre, noisetier, hêtre, prunier myrobolan ou cerisier à grappes) et de petits ou moyens sujets au port tantôt rond, tantôt érigé (tels que cornouiller sanguin, viornes, sureau, fusain ou troène) ; l’association avec des sujets à feuillage persistant (houx, if) ou marcescent (charme, hêtre) garantira un écran durable au fil des saisons ;

– la continuité : toute ouverture crée un appel d’air néfaste ; dans le cas d’une trouvée volontaire dans la haie, prévoir une petite haie faisant office de chicane ou d’écran séparé.

Enfin, si vous possédez ou gérez un vrai petit domaine, ces haies hautes plantées en rangs multiples peuvent même engendrer des bandes boisées, dont la hauteur à maturité oscille entre dix et trente mètres, pour lesquelles toutes les essences de la liste du Mrw conviennent.

Ne perdez jamais de vue la diversité ! Basse ou haute, taillée ou libre, à un ou plusieurs rangs, la haie sera d’autant plus bruissante de vie qu’elle compte un grand nombre d’espèces et d’étages.

Les pieds sur terre

L’idéal consiste :

– à disposer des haies de compositions et étages variés,

– associant des essences dont les floraisons s’étalent de février à septembre,

– et à en décaler dans le temps l’entretien par zones.

À l’axe du temps ajoutons celui de la verticalité pour assurer la diversité des essences et des étages.

– Avant de commencer, s’assurer de l’accord d’un voisinage : mieux vaut convaincre le voisin d’accueillir une haie mitoyenne, source de bénéfices mutuels ; sinon, toute haie dont la hauteur n’excède pas deux mètres sera plantée à cinquante centimètres de la limite de propriété, sinon à deux mètres de recul. Se conformer aux éventuels usages locaux.

– Planter non seulement indigène, mais jeune ! Scions et boutures de deux ans et pas plus gros qu’un doigt pour la meilleure reprise…

– Chez le pépiniériste, préciser le nom latin afin d’éviter toute confusion avec des variétés horticoles.

– Favoriser la plantation groupée de plusieurs sujets d’une même espèce au sein d’une haie diversifiée pour favoriser l’effet bouquet et limiter la compétition entre espèces.

– Dans la mesure du possible, orienter la haie nord-sud pour un ensoleillement équitable.

– Effectuer la plantation entre mi-novembre et février.

– Bien ameublir le sol à double profondeur de bêche, sans mêler terre de surface et couche de sous-sol ; décompacter le fond en incorporant compost ou engrais organique à décomposition lente.

La fosse de plantation doit être assez vaste pour éviter toute compression des racines, pralinées.

– Dès la plantation, et durant les deux premières années, protéger les plants de la concurrence herbacée : désherbage et paillage. Et arrosage hebdomadaire en été très recommandé !

– Passé ce délai, la flore herbacée peut retrouver tous ses droits, l’idéal étant une lisière herbacée de plantes sauvages : carottes sauvages et autres ombellifères ou orties, propices aux butineurs et pollinisateurs.

– Compter septante centimètres d’écart entre les arbustes dont la taille n’excède pas un mètres, sinon un mètre d’écart ; le cas échéant, doubler par une seconde rangée en quinconce et mêler caducs et persistants.

– Sitôt la plantation effectuée, taille radicale : de trois-quarts l’année de plantation, d’un tiers les deux années suivantes.

– Pour les sujets à tige unique, la taille de recépage les contraindra à se ramifier près du sol pour étoffer la haie, qui atteindra un mètre cinquante la troisième année.

– Garder une strate arbustive bien dense au pied et novembre venu, ne pas tailler toute la haie d’un seul coup, mais par tronçons (dans le cas d’une haie à maturité, rabattre au sol, tous les cinq ans, 20 % de la longueur de la haie; l’idéal : travaux avant la mi-novembre (repos hivernal de la faune), et en tous cas avant février (construction des premiers nids) ; épargner le sous-étage broussailleux (ronces, menus bois morts, feuilles mortes) utiles à la confection des abris et nids.

Partie 2 - Haies et arbres fourragers
  1. Intérêts en élevage

L’objectif ambitieux de la Déclaration de politique régionale wallonne vient après quelques décennies de destruction des haies au profit du remembrement et de la mécanisation agricole, notamment dans les années septante… Les efforts entrepris aujourd’hui pour réparer les orientations passées sont à leur sommet et les objectifs énoncés sont de consolider un réseau écologique favorable à la biodiversité, de répondre aux enjeux climatiques, en fixant le carbone dans le sol et la végétation. Un incitant financier à la plantation de haies, arbres et vergers, mis en place en 1995, a été revalorisé à plusieurs reprises. Pourtant, les plantations stagnent à une dizaine de kilomètres de haies par an…

Afin de gagner en efficacité, ces mesures doivent toucher les particuliers mais aussi, et surtout, les agriculteurs qui gèrent 45% du territoire wallon. D’après les statistiques wallonnes, on comptait, en 2012, à peine seize mètres de haies par hectare agricole ! Pourtant, nous allons le voir, le rôle de l’arbre et des haies dépasse de très loin le simple intérêt naturaliste, tant ils apportent de multiples avantages, notamment dans les élevages de ruminants, que j’aborderai ici. J’oserais même dire qu’ils sont une simplissime solution, la solution cardinale aux nombreux défis qui se posent aujourd’hui aux éleveurs…

Un appoint alimentaire, notamment en situation de sécheresse

Commençons par un problème d’actualité : une quatrième année de sécheresse consécutive touche, de plein fouet, notre agriculture. Le vent asséchant d’est et du nord, combiné à la quasi-absence de précipitations ces derniers mois, ralentit fortement la pousse d’herbe. Cette année encore, la récolte de foin s’annonce pauvre, tant en quantité qu’en qualité, et le pâturage, compliqué. Un surpâturage des parcelles réduit encore les possibilités de reprise de la croissance de l’herbe à court terme.

Le feuillage des haies constitue un apport alimentaire intéressant pour les ruminants. Une étude a montré qu’un troupeau de génisses laitières passe 30 % de son temps à brouter les haies, au printemps, contre 5 % plus tard dans la saison. Au printemps notamment, le feuillage des arbres et des arbustes est plus digeste que l’herbe de la prairie, ce qui attire les bovins. En conditions de sécheresse, cet apport alimentaire peut devenir beaucoup plus important et aider les producteurs à passer le cap.

Plus de haies, moins de soja

Les protéines contenues dans l’herbe sont souvent mal digérées par les ruminants : elles se dégradent dans le rumen en formant de l’ammoniaque et, finalement, on estime que 60 à 90% de l’azote des protéines se retrouve dans les lisiers… Ce qui contribue largement à l’odeur désagréable des déjections animales. Les arbres possèdent un feuillage riche en tannins condensés. Ces molécules ont la propriété de s’allier durablement aux protéines lors de la mastication, en formant des complexes insolubles dans le rumen – pH de 5,5 à 7 – mais solubles en milieu plus acide, dans la caillette – pH de 2 à 3 -, ce qui rend les protéines accessibles pour la digestion et l’absorption intestinale. Une alimentation riche en tannins permet donc une meilleure absorption des protéines. Encore un outil permettant de se passer du soja !

Plus d’arbres, moins de vétérinaires

Ces fameux tannins sont des substances aux propriétés antibiotiques et antiseptiques. Ils servent à la conservation des boissons – vins, bières – et des aliments – épices, fumaisons – mais aussi à la défense des plantes contre les herbivores. C’est la dose qui fait le poison : pris en quantités raisonnables, ils sont bénéfiques pour la santé car ils contribuent à réguler des organismes plus sensibles – microbes, champignons… Chez les ruminants, il a été démontré que les tannins, issus du feuillage des arbres et de certaines plantes herbacées – lotier, sainfoin… – contribuent à réguler les infections parasitaires.

Aujourd’hui, les éleveurs manquent de solutions pour protéger leurs troupeaux des parasites, et les substances antiparasitaires sont malheureusement utilisées en routine. Elles ont des impacts forts sur la biodiversité – notamment sur la faune du sol – et les résistances des parasites se développent, si bien que les molécules rencontrent finalement leurs limites. Une alimentation enrichie en feuillages de haies permet une régulation de fond intéressante, tant pour les bovins que pour les ovins et les caprins.

Ajoutons qu’en contribuant à un meilleur fonctionnement digestif, les tannins permettent également de réduire les risques de météorisation et de dysfonctionnements liés à une alimentation trop riche, notamment lors de la mise à l’herbe au printemps. Les haies contribuent aussi fortement à l’automédication des animaux, grâce aux diverses vertus médicinales des plantes. Rien de pire donc qu’une prairie semée de ray-grass pur et sans haies, ne fournissant aucune plante sauvage aux animaux !

Des haies pour réduire la production de gaz à effets de serre

Bien entendu, les arbres et les haies stockent du carbone dans leurs organes aériens et souterrains, et contribuent de ce fait à tamponner les émissions de carbone. Mais leur rôle ne s’arrête pas là. En améliorant la digestion des ruminants, les tannins permettent une réduction de l’émission de méthane et de protoxyde d’azote, deux gaz à effet de serre souvent pointés du doigt dans les discussions sur l’impact de l’élevage sur les changements climatiques.

Améliorer le bien-être animal, la santé et la productivité

Les haies et les arbres fournissent des abris indispensables au bien-être des animaux en pâture. Rappelons que le tout récent Code wallon du bien-être animal précise, dans son article D.10, que “tout animal détenu en extérieur dispose d’un abri naturel ou artificiel pouvant le préserver des effets néfastes du vent, du soleil et de la pluie“. Plusieurs études ont démontré que le bien-être des animaux influe directement sur leur santé et sur leur productivité – lait, viande… Par ailleurs, le bien-être animal fait l’objet de préoccupations croissantes de la part des citoyens.

Augmenter la fertilité des sols

Qui ne s’est pas déjà émerveillé devant les couleurs d’automne, lorsque les feuilles des arbres jaunissent et rougissent pour finalement tomber au sol avant l’hiver ? Ce spectacle traduit en réalité une stratégie des ligneux pour conserver la fertilité des sols. Les feuilles s’enrichissent en tannins – encore eux ! – avant leur chute. Initialement stockés dans les vacuoles, les tannins sont libérés et se fixent aux protéines et minéraux constituant la feuille, empêchant leur lessivage pendant les mois d’hiver. Au printemps, l’activité microbienne du sol va finalement libérer les éléments au moment où les plantes sont capables de les prélever, souvent en symbiose avec des mycorhizes… Le cycle est bouclé !

Mais encore…

Tentons d’achever ce tour – décidément interminable ! – des bienfaits des arbres et des haies dans le système agricole. En Nouvelle-Zélande, des plantations de saules et de peupliers ont été réalisées afin de lutter contre l’érosion. Et, en plus de leur rôle de protection du sol, les arbres fournissent du bois-énergie et sont pâturés par des ruminants.

Outre le bois, les arbres et les haies peuvent encore apporter un revenu complémentaire, via leurs fruits – frais, jus, cidres, compotes… -, apportant ainsi une diversification intéressante aux activités de la ferme. Ils contribuent enfin à la beauté des paysages et à leur attrait touristique, fournissent un microclimat favorable aux cultures – brise-vent, ombrage -, etc.

Tous ces avantages des haies et arbres pour les activités agricoles, et notamment d’élevage, devraient donc inciter les producteurs à en installer dans et en bordure de leurs parcelles…

  1. Eléments pour une mise en pratique

L’on s’arrête souvent à l’intérêt écologique des arbres et des haies pour motiver les campagnes de replantation. Mais si leur intérêt pour la biodiversité est évident et important, il convient de rappeler et de souligner leur rôle-clé dans l’activité agricole et leur incontestable plus-value économique. Je viens d’énumérer les nombreux avantages des arbres et des haies en système d’élevage : appoint alimentaire notamment en période de sécheresse, meilleure assimilation de l’azote, moindres risques de météorisation, diminution de l’émission de gaz à effets de serre liés à la rumination, réduction des interventions vétérinaires, augmentation du bien-être animal et de la productivité en lait et en viande…

Devant ces nombreux atouts, les éleveurs devraient être tentés de favoriser arbres et haies dans et autour de leurs pâtures. Voici à présent quelques éléments pratiques en vue d’optimiser leur rôle dans l’alimentation animale.

Penser l’implantation des haies pour maximiser leurs bienfaits

Les haies jouent un rôle important dans la protection des sols contre l’érosion et dans l’optimisation hydrique des parcelles. Etant donné la fréquence accrue des sécheresses, il est intéressant de profiter de cette caractéristique en favorisant l’infiltration des eaux en vue de la recharge du sol et de la nappe phréatique, plutôt que le ruissèlement exportant par ailleurs des éléments nutritifs. Pour remplir ce pleinement rôle, la meilleure implantation des haies est parallèle aux courbes de niveau.

Les haies jouent également le rôle de brise-vent, qui, à nouveau, est favorable aux cultures et aux pâtures par le microclimat ainsi créé. Les vents du nord et nord-Est, fréquents ces dernières années en sortie d’hiver, sont asséchants et accentuent donc les effets de la sécheresse. La disposition des haies peut optimiser cette protection. Le meilleur brise-vent est constitué d’une haie de feuillus composée de différentes strates : arbres de hauts-jets, arbres de taille moyenne en cépée et arbustes de “bourrage”, c’est-à-dire remplissant les trous à la base. L’effet brise-vent se manifeste sur une largeur équivalant à une quinzaine de fois la hauteur de la haie.

L’implantation de la haie va définir des microclimats au sein du parcellaire. Pour une implantation ouest-est, la différence d’ensoleillement va engendrer une hausse de productivité au sud de la haie – ensoleillement direct, réflexion des rayons de la haie vers la culture -, sur une distance allant jusque quatre fois la hauteur de la haie, et une baisse de productivité, au nord de la haie. En général, on observe une précocité d’une à deux semaines et une période de végétation plus longue dans des parcelles protégées par des haies. La concurrence racinaire pour l’eau et les éléments nutritifs de surface se joue sur une bande de largeur équivalente à la hauteur de la haie.

Arbres et haies fourragers : méthodes et périodes de récolte

Il existe différentes méthodes permettant d’utiliser le feuillage des arbres et haies pour l’alimentation animale.

La première, la récolte manuelle, consiste à récolter, sur les arbres et les haies, des branches feuillées qui sont distribuées aux animaux, soit directement en champs selon le principe de la “rame au sol”, soit séchés pour constituer un fourrage hivernal. La seconde option était courante antan, et le feuillage sec présente d’excellentes valeurs alimentaires, mais la technique demandait beaucoup de travail pour tailler, fagoter et ramener les branches, et de la place pour le stockage des fagots en grange.

La seconde technique – les arbres et les haies pâturés – consiste à y faire directement pâturer les animaux… Il est alors nécessaire de trouver un juste équilibre pour assurer le pâturage sans porter atteinte à la vigueur des arbres, et en assurant la durabilité du système grâce à une repousse d’année en année.

Quelle sera la période de récolte ?

La valeur nutritive des feuillages varie selon de nombreux paramètres – essence, station, stress divers… -, dont la période de l’année. En particulier, la teneur en tannins a tendance à croître en cours de saison. Un excès de tannins rend le feuillage moins appétent, mais ils peuvent aussi être recherchés par les animaux pour améliorer leur digestion ou pour lutter contre les parasites gastro-intestinaux. En cas de sécheresse, les apports de feuillage peuvent être intéressants pour combler la pénurie d’herbe, ce qui se produit généralement en été mais aussi parfois au printemps, comme l’a montré la sécheresse printanière de 2020.

La gestion du pâturage prévoira un accès aux arbres et haies fourragers en fonction de ces besoins. En ce qui concerne la taille cependant, la législation actuelle interdit les interventions entre le 1er avril et le 31 juillet. Il faudra donc compter sur le mois d’août et le début du mois de septembre. Dans tous les cas, la récolte à usage fourrager sera réalisée avant le jaunissement des feuilles car, à ce moment-là, les réserves nutritives des feuilles sont réallouées vers le tronc et la très haute concentration de tannins rapatriés dans le feuillage le rend peu appétissant. Cette période de taille est aussi moins préjudiciable à la vigueur des arbres.

Les différents types d’arbres fourragers

– Arbres têtards : étêtés afin de permettre le développement d’une trogne d’où rejettent, à chaque taille tous les trois à six ans, de nouvelles branches. Elles sont distribuées en rame au sol aux animaux. Si la trogne est basse – environ un mètre -, elle peut être pâturée par les bovins, en veillant à ne pas épuiser l’arbre par un surpâturage.

– Arbres émondés : arbres taillés au niveau des branches latérales en gardant la “tête”. Ils ont une forme longue et mince. Les branches sont distribuées, en rames au sol, aux animaux. Il est possible de faire pâturer les bovins sur les rejets bas mais un surpâturage aura pour conséquence la réduction progressive des rejets à cette hauteur.

– Cépées et taillis : arbres maintenus bas et denses par des tailles répétées. Le produit des tailles peut être distribué aux animaux. On les prélèvera alors en fin d’été pour laisser préalablement le temps à la souche de reconstituer ses réserves. Si les arbustes sont bien denses et touffus, un pâturage direct raisonné est possible.

Préserver la vitalité des arbres et des arbustes

– Tailles

La taille, si elle est bien pratiquée, permet de préserver la vitalité des arbres, voire même d’augmenter leur longévité, comme en témoigne l’existence d’arbres têtards multi-séculaires. Si elle est trop fréquente, effectuée sur de trop jeunes arbres ou dans de mauvaises conditions, la taille peut au contraire compromettre la vitalité de l’arbre. Le pâturage direct peut être vu comme un type de taille agressif, en raison de la tendance des animaux à blesser et à arracher les rameaux.

– Ecorçages

Par ailleurs, la dent des animaux peut également causer des dégâts sur l’écorce. Une attention particulière doit ainsi être portée aux caprins et aux ovins. Les bovins ont, quant à eux, tendance à se frotter aux troncs, ce qui peut être préjudiciable pour certains jeunes arbres. Les porcs, en plus de se frotter aux écorces, peuvent endommager les racines par leur activité de fouissage.

– Protections

La plupart des jeunes plants doivent être isolés des animaux pendant les premières années afin de permettre leur implantation et leur développement, tant au niveau de leur système racinaire que de leur houppier. Le tronc des arbres d’avenir – de hauts jets ou têtards – sera également protégé. Dans certains types d’élevages, notamment en caprins, les haies seront installées à l’abri d’une clôture, et seules les branches latérales – allant vers ou traversant la clôture – seront pâturées en direct. Le reste pourra être taillé et distribué sur place.

Quelles essences choisir ?

La plupart des arbres et arbustes sont intéressants en tant que fourrages. Il faut cependant éviter les ifs, noyers, buis et laurier-rose qui sont toxiques pour les bêtes. Les essences seront choisies en fonction des paramètres pédoclimatiques de la parcelle. Un bon indicateur est de noter la présence des essences avoisinantes, dans le milieu naturel, qui sont souvent les mieux adaptées au terroir. Il est préférable de compter sur plusieurs espèces afin de donner du choix aux animaux et de multiplier les chances de réussite de la plantation. Les arbres qui n’auront pas bien pris seront remplacés au cas par cas.

Parmi les espèces à mener en têtards, les saules sont les plus connus. Il faut cependant être attentif à leurs besoins en eau et les éviter dans les parcelles sensibles à la sécheresse. Les frênes sont les “rois” des arbres fourragers, réputés pour leurs qualités nutritives et pour l’appétence qu’ils suscitent. Le chêne, l’orme, l’aulne et le tilleul sont également adaptés au têtard.

Parmi les espèces à mener en cépée, les noisetiers représentent un premier choix, par la qualité de leur feuillage et notamment leur haute teneur en tannins dès le printemps, qui peut répondre à un besoin naturel des animaux – antiparasitaire, troubles digestifs… Le charme est également adapté à ce mode de conduite et très apprécié du bétail. Citons encore l’orme, le sorbier et l’aulne.

Les arbustes de “bourrage” peuvent être choisis parmi les épineux. L’aubépine semble très appréciée des ruminants, tout comme le prunellier et l’églantier. On pourra aussi opter pour des cornouillers et des sureaux.

Structure de la haie-type

Au sein de la haie, on alternera les arbres de hauts-jets ou têtards – distants entre eux de cinq à dix mètres – avec les arbres de cépées – distants entre eux de deux à cinq mètres – et les arbustes de bourrage – distants entre eux de cinquante centimètres à un mètre cinquante. Tous les plants seront distants d’un demi-mètre à un mètre. On veille généralement à diversifier les essences et à regrouper, au sein de la haie et par type d’arbre, les essences au minimum par trois.

Ces quelques éléments pour la mise en pratique de l’utilisation des arbres et haies en élevage nécessitent bien sûr des approfondissements afin d’optimiser les techniques et assurer leur cohérence avec les élevages du XXIe siècle. Des expertises devront donc être recherchées auprès de personnes-ressources – pour le développement du sujet, en France, voir notamment l’INRA de Lusignan – et d’éleveurs qui ont accumulé de l’expérience avec les arbres et haies fourragères : observations, expérimentations à l’échelle de la ferme, etc.

  1. Des pistes pour les privilégier dans nos campagnes

Les anciens connaissaient et exploitaient les innombrables vertus des arbres et haies fourragers. Il y a encore quelques décennies encore, des fermiers entretenaient les arbres têtards et les haies, et en utilisaient le feuillage pour compléter l’alimentation de leur bétail. Pourquoi ces pratiques se sont-elles arrêtées et quels sont les leviers susceptibles de les réintroduire dans nos campagnes, en harmonie avec les systèmes d’élevage d’aujourd’hui ? Voici quelques pistes…

Dix mille ans d’arbres fourragers

Au commencement était la forêt. Les premiers éleveurs pâturaient les sous-bois et pratiquaient la feuillée, c’est-à-dire la récolte de branches pour la distribution hivernale. Une première révolution a été l’invention de la faux à deux mains qui, en facilitant la récolte d’herbe, en a fait le principal fourrage. Prés, prairies, pâtures et pâturages sont apparus au XIIe siècle dans le vocabulaire français, ce qui atteste du développement de ces surfaces enherbées participant dorénavant plus largement à l’alimentation du bétail.

Arbres et haies sont cependant restés d’importantes ressources nourricières pour les troupeaux, jusqu’il y a peu. Ils sont conseillés dans le premier traité d’agronomie écrit par Olivier de Serres – “Théâtre d’agriculture et mesnage des champs“, 1600. Dans les deux siècles qui suivirent, les critiques de ces pratiques se multiplièrent, étant donné l’importance croissante de la production de bois d’œuvre : participant à la construction des bateaux, les arbres permettaient d’affirmer la puissance des nations, via leur flotte navale. Au XIXe siècle, le développement des charbonnages réduisit les besoins en bois issus de l’émondage.

La place des arbres dans le monde paysan

A cette époque, les arbres gardent tout leur importance dans l’économie de la ferme. Ils sont soit pâturés directement par les animaux, soit taillés pour une distribution sur place – “rames au sol”. La réalisation de fagots, séchés, permet aussi la conservation en grange pour les rations hivernales. La ramure est valorisée pour le chauffage – branches – ou d’autres utilisations, selon les essences : sabots, manches d’outils et de balais, etc. Tandis que le fermier a usage du houppier, le fût revient au propriétaire, dans le cas des terres sous fermage, et sont valorisés en bois d’œuvre. Rien n’est gaspillé dans cette économie de subsistance ; les arbres ornementaux “inutiles”, comme le marronnier d’Inde, ne sont apparus que plus tard dans les cours de fermes pour symboliser un certain niveau social.

Au-delà de leur utilité, les arbres et les haies étaient le symbole d’une ferme bien conduite, une question d’honneur ! “Arbres, bois et sous-bois, talus, haies, fossés, murets, alignements, qu’ils relèvent de chaque paysan individuellement ou du groupe dans les parties communes, c’était la fierté de tous et de chacun qu’ils soient bien menés, qu’ils offrent au regard des autres la vue d’un espace bien entretenu et valorisé” (extrait de Goust, 2017). Voici qui garantissait leur bon entretien…

Les causes du déclin

La mécanisation de la récolte de fourrages herbacés – faux à deux mains, faucheuse tractée par les bovins ou les chevaux, puis par le tracteur – a laissé les arbres fourragers de côté, en permettant une réduction de travail accompagnant l’agrandissement progressif des élevages. L’utilisation des feuillages pour l’alimentation hivernale demanda beaucoup de travail pour la taille, le fagotage, le séchage et le stockage en grange.

Aujourd’hui, les éleveurs ont même oublié les vertus des arbres et des haies pour les bêtes, notamment en ce qui concerne la valeur alimentaire et médicinale de ce type de fourrage. Le passage à d’autres sources d’énergie a réduit les besoins en bois d’émonde. Par ailleurs, les disciplines agricoles et forestières ont été séparées à tous les niveaux, y compris dans les cartographies d’utilisation du sol – zone agricole vs. zone forestière…

Des leviers pour le retour de l’arbre paysan

L’utilisation des arbres dans le dispositif d’alimentation du bétail est une solution d’avenir pour les élevages confrontés à l’évolution climatique et aux problèmes environnementaux“, en offrant une meilleure résilience face aux aléas du climat. “Augmenter les ressources fourragères, limiter les traitements, maintenir une agriculture dans les zones défavorisées, améliorer les conditions de pâture et le bien-être animal sont autant d’atouts des arbres fourragers, au bénéfice de l’élevage paysan” (extraits de Goust, 2017).

Le renouveau des arbres fourragers passera obligatoirement par des pratiques compatibles avec les exigences d’une agriculture du XXIe siècle. En particulier, des recherches sont nécessaires pour optimiser les systèmes de récolte directe – pâturage raisonné des haies et d’arbres – ou indirecte – mécanisation de la taille et de la gestion des émondes, valorisation optimale des sous-produits des arbres en bois-énergie et autres… Une expertise existe dans d’autres pays – voir notamment les recherches lancées par l’INRA de Lusignan : https://abiodoc.docressources.fr/doc_num.php?explnum_id=2984 – et des éleveurs ont accumulé une certaine expérience qui pourrait être partagée.

Par ailleurs, la mise en place de projets pilotes, “vitrines” inspirantes pour les autres éleveurs, est toute indiquée. Ce pourrait être le lieu d’expérimentations permettant d’affiner encore les techniques. En résumé, il est nécessaire de mettre en place des programmes de recherche multi-acteurs allant dans ce sens.

La sensibilisation et l’accompagnement des producteurs

Les intérêts des arbres fourragers pour les systèmes d’élevages sont trop peu connus par les éleveurs et mériteraient d’être mis en avant, via des articles de sensibilisation et un accompagnement technique. Les conseillers agricoles devraient être mieux formés à leur rôle – alimentaire, médicinal, de productivité végétale ou animale – et à la meilleure manière de les implanter, dans les parcelles, en fonction du contexte pédoclimatique et des utilisations présagées.

Des aides au débouché plutôt qu’à la plantation

Un programme d’aide à la plantation des arbres et des haies, destiné aux particuliers et aux agriculteurs, existe, en Wallonie, depuis 1995, traduisant une volonté de réinstaller un bocage sur le territoire wallon. Si elle peut stimuler des initiatives, une trop forte subsidiation entraine également une déresponsabilisation des acteurs et n’aide pas à assurer la bonne gestion des arbres et des haies plantés. Il pourrait donc être intéressant de réallouer une partie de ces subsides vers la valorisation des sous-produits des haies et des arbres. En effet, une aide sur le débouché encouragera les efforts de gestion des arbres, permettant de meilleurs taux de réussite des plantations. Les débouchés peuvent être liés à la récolte – outils adéquats, respectueux des arbres et efficaces -, à la filière énergie – aides notamment à la récolte et à la transformation -, alimentaire – pressoirs et autres outils de valorisation des fruits – ou fourragère.

Ces différents leviers pourraient favoriser un retour progressif des arbres et des haies dans nos campagnes et, surtout, la valorisation de leurs rôles multiples pour les activités d’élevage.

Bibliographie :

– Sophie Vandermeulen. 2016. Trees ans shrubs influence the behaviour of grazing cattle and rumen fermentation. Thèse de doctorat. 165 pp.

– Marc-André Selosse. 2019. Les goûts et les couleurs du monde. Une histoire naturelle des tannins, de l’écologie à la santé. Editions Actes sud.

– Jérôme Goust. 2017. Arbres fourragers. De l’élevage paysan au respect de l’environnement. Editions de Terran.

– Fabien Liagre. 2018. Les haies rurales (seconde édition). Rôles, création, entretien, bois-énergie. Editions France Agricole.

– Dominique Mansion. 2010. Les trognes. L’arbre paysan aux milles usages. Editions Ouest-France.

– Jacques Baudry et Agnès Jouin. 2003. De la haie au bocage. Organisation, dynamique et gestion. INRA éditions, collection Espaces ruraux.

Conclusion

Nous venons d’évoquer l’incroyable complexité de l’écosystème bocager. Nous venons d’expliquer en quoi ce système bocager est un corollaire indispensable à la modernité agricole telle que nous l’envisageons. Or l’objectif inscrit dans la Déclaration de politique régionale wallonne, nous l’avons dit, est ambitieux ! Mais les différentes forces politiques qui ont souscrit à pareille déclaration sont-elles vraiment en mesure d’admettre toute l’ampleur de l’erreur historique commise il y a un demi-siècle et de comprendre à quel point l’indispensable “retour de la haie” est appelé à transformer, à améliorer l’environnement agricole wallon, en en excluant le mirage productiviste persistant ? Il a montré ses limites et n’en finit plus de multiplier les dégâts. Mais nombreux, semble-t-il, sont ceux qui le vénèrent toujours comme une idole païenne et qui croient n’avoir concédé qu’un “gadget” décoratif pour complaire les environnementalistes. Ils font une grave erreur.

Car de deux choses l’une. Soit, une forme de prospérité agricole wallonne fait toujours partie de leurs ambitions et il n’y a alors pas d’alternative à composer avec la nature, à revenir en les actualisant aux méthodes d’avant le grand saccage. Soit, tous campent sur des terres vidées de leur substance, tel un Donald J. Trump au soir de sa défaite du 7 novembre 2020. Et la Wallonie, alors, ne nourrira jamais plus aucun Wallon…

L’humusation, une simple étape du cycle de la vie

Il existe une alternative écologique à la crémation des corps et au pourrissement des cadavres en cimetières. Cette alternative s’appelle “humusation” car elle s’inspire de ce que fait la nature, dans les couches superficielles du sol, où circulent en permanence l’air et l’eau. En fait, c’est ce que nous appelons le compostage qui, en l’occurrence, doit être adapté, normalisé pour convenir à la gravité, à la solennité des funérailles. Ce travail est actuellement réalisé par la Fondation “Métamorphose pour mourir… puis donner la vie !” – www.humusation.org

Par Dominique Parizel

Introduction

En Wallonie, la légalisation de ce nouveau type de rite funéraire traîne, alors qu’à Bruxelles l’humusation figure déjà, dans la législation, depuis deux ans. Mais qui l’humusation peut-elle encore faire effaroucher, dès lors qu’elle s’effectue dans le strict respect des croyances de chacun ? Peut-être aux lobbies qui prospèrent aujourd’hui sur le business de la mort ? Mais ne sommes-nous pas déjà allés beaucoup trop loin, dans ce domaine-là aussi ? Nous faisons le point avec Francis Busigny, président la fondation susnommée.

Vous dites "retour à la terre" ?

Commençons par un bref rappel théorique à l’usage de ceux qui auraient encore des doutes : la matière organique est la matière issue de tout ce qui fut un jour vivant – du végétal et de l’animal – et qui est ensuite reminéralisée dans le sol, c’est-à-dire fragmentée par les différentes strates d’organismes qui y sont présents, jusqu’à une forme inorganique ainsi disponible pour une nouvelle génération de végétaux qui nourriront, à leur tour, les individus du règne animal et, parmi eux, les humains… C’est le cycle de la vie dans sa plus noble expression… La vie et son cycle, c’est comme la planète bleue, nous n’avons pas l’embarras du choix, que nous le voulions ou non ! Nous avons maintes fois décrit ce fonctionnement complexe de la vie du sol et l’importance de recourir à la technique du compostage pour optimaliser ce processus vital qui permet de fertiliser la terre. Il est pourtant un type de matière organique qu’on omet toujours de considérer dans le cadre du cycle de la vie : nos propres corps, nos propres dépouilles mortelles d’êtres humains… Pourtant, contrairement à ce qui est encore généralement admis, nos pseudo-rites funéraires bafouent aujourd’hui ignoblement le corps, une fois mort : l’enfermement dans des gaines – qu’on dit pourtant biodégradables mais qu’il faut bien rouvrir tôt ou tard – fait de nos cimetières des lieux souvent très malsains, et les apparences d’hygiénisme de la crémation volatilisent corps et cercueils dans de grandes débauches énergétiques… Seule l’humusation semble désormais pouvoir garantir un paisible retour à la terre. Et la technique bien maîtrisée de l’art du compostage le permet rapidement : quelques mois suffisent ! Le terreau ainsi obtenu, mélangé à du lignite notamment – un produit intermédiaire entre la tourbe et la houille, abondant et bon marché -, possède un pouvoir fertilisant comparable à celui de la terra preta. Une précieuse source de vie donc, profitable à un bel arbre, par exemple. Nous sont ainsi symboliquement épargnées la cendre et la pourriture. De quoi renouer sans doute avec de bien belles espérances…

Des principes connus des jardiniers et des agriculteurs bio…

“Nous avons mis au point, explique Francis Busigny, un protocole, un ensemble de notions techniques précises, destiné aux futurs “humusateurs” agréés. Il s’agit d’une marche à suivre permettant d’anticiper toutes les difficultés éventuelles et qui concerne aussi bien les dépouilles humaines que celles des animaux de compagnie auxquels beaucoup de gens sont également extrêmement attachés et qui représentent eux aussi une biomasse non négligeable. Nous préconisons l’installation de buttes de broyat de déchets verts – trois mètres cubes environ – provenant notamment des “parcs à conteneurs”. Les pompes funèbres, ou les “humusateurs” agréés, coucheront, sur un lit d’environ vingt centimètres de broyat, les dépouilles uniquement vêtues d’un linceul en papier crépon qui se dégradera rapidement quand l’intérieur de la butte qui les recouvre montera, de manière tout-à-fait naturelle, à 60 ou 70 °C. Il faut alors que le microbiote de la personne – qui ne meurt pas avec elle – conjugue rapidement ses effets avec les micro-organismes qui dégradent déjà le broyat. Notons que la thanatopraxie actuelle, qui a pour but de “stabiliser le corps”, stoppe toute dégradation naturelle, en remplaçant les fluides corporels par des produits “à têtes de mort” qui évitent toute odeur désagréable durant les cérémonies. Ceci est évidemment totalement incompatible avec notre démarche… Nous ajoutons au contraire quelques spécificités par rapport à un compost habituel : notamment, un accélérateur comparable à un “préparat” biodynamique qui permet de ne pas devoir retourner la butte… Après quatre mois environ, la dépouille n’existe plus. Le corps ayant été déposé dans un filet à mailles fines, il est alors aisé de récupérer les éléments qui ne sont pas biodégradables – prothèses en titane, pacemakers, dentiers, amalgames dentaires… – et qui, étant pratiquement intacts, peuvent être facilement recyclés. Le filet permet également d’ôter certains os qui sont émiettés pour être réincorporés à l’humus ainsi créé et qui est épandu sur n’importe quelle surface à fertiliser… Reste à créer maintenant un lieu d’expérimentation – deux cents mètres carrés, par exemple, dans notre centre pilote – qui permettrait la comparaison des différentes pratiques funéraires actuelles. Ce lieu serait clôturé et sécurisé afin d’éloigner les malotrus ; les charognards, eux, ne sont pas attirés puisque, contrairement à de nombreux cimetières, aucune odeur de décomposition n’émanerait de la butte de compost. Il faudrait encore, par la suite, penser à des lieux spécifiques – avec pergolas et coupes-vents, par exemple – où le dernier hommage serait rendu aux défunts. Il n’y aurait, bien sûr, plus de tombes “à demeure” puisque le processus d’humusation, nous l’avons dit, est relativement rapide…”

Les principaux bienfaits de l'humusation

“Une précision importante s’impose, insiste Francis Busigny : enterrer un cercueil à deux mètres de profondeur n’est pas non plus une solution qui permet la dégradation rapide d’un corps. Une telle pratique conduit inéluctablement à de la putréfaction. Il est indispensable, comme dans un compost bien mené, que la circulation de l’air et de l’eau soit toujours optimale à l’intérieur de la butte où la dépouille est en contact direct avec l’humus… Le gros avantage de l’humusation réside dans le fait que la fragmentation des chaînes moléculaires de la matière organique – SARS-CoV-2 y compris ! – jusqu’à leur stade ultime – qui ne coûte pratiquement rien et ne consomme aucune énergie – permet l’élimination des nombreuses molécules qui traînent à l’intérieur des corps. Même les charognards s’empoisonnent, de nos jours, en s’attaquant à nos cadavres, tant nous ingurgitons de médicaments divers ! Ceci explique, au passage, à quel point le processus de compostage est absolument indispensable pour régénérer les sols malmenés par les grandes cultures conventionnelles, tant ils sont gorgés de résidus chimiques divers et tant ils manquent aujourd’hui dramatiquement d’humus…

L’humusation promet également une importante avancée sociale car elle permettra une économie de deux à trois mille euros sur les frais de funérailles : pas de thanatopraxie, pas de cercueil, pas de location de concession, pas de pierre tombale… Au lieu du cercueil, nous préconisons des civières réfrigérantes en inox, munies de couvercles qui ne toucheraient même pas la dépouille, et qui seraient évidemment réutilisables après lavage, comme il en existe déjà dans la plupart des morgues. On se demande d’ailleurs pourquoi ce système n’existe pas déjà en crémation où il n’est guère de bon sens d’incinérer à chaque fois un cercueil ?

Enfin, outre le fait que le terreau obtenu fertilisera la terre et fera pousser des arbres, nous allons également permettre aux gens qui le souhaiteraient d’investir les montants économisés dans une action en faveur du climat. D’après Graine de Viehttps://grainedevie.org/fr/ -, on peut faire pousser quatre arbres avec un seul euro ! Planter dix mille arbres environ permettrait donc de compenser la totalité de l’empreinte écologique du cher disparu / de la chère disparue. Quel plus bel hommage lui rendre aujourd’hui que l’immunité carbone ?”

Comment avancer ?

“Nous attendons toujours l’autorisation de la Région Wallonne, insiste Francis Busigny, de pouvoir mener des expérimentations sur des dépouilles humaines. Des tests, confiés par le ministre Di Antonio à une équipe universitaire, se sont soldés par un lamentable fiasco expérimental, faute d’avoir tenu compte des préconisations qui étaient les nôtres. Nous avons, en effet, été tenus à l’écart du comité de pilotage… La pollution et la pénibilité du travail devaient également être comparée pour les différents types de funérailles. Nous sommes malheureusement sans nouvelles de ces essais… Le compostage est malheureusement une matière trop peu technologique pour intéresser vraiment le monde scientifique. Ses effets sont pourtant bien réels, qu’on le veuille ou non. Nous pensons que l’humusation est une bien meilleure solution que toutes les autres pratiques actuelles, tant d’un point de vue environnemental que social. La situation dans les cimetières n’a jamais été bonne : avant qu’on n’enferme les morts dans des contenants étanches, on se souciait bien peu que les “jus de putréfaction” se soient déjà écoulés dans les nappes phréatiques ; ils n’incommodaient pas non plus les fossoyeurs puisqu’il n’y en avait plus. L’utilisation de gaines étanches n’a fait qu’objectiver la gravité du problème. Pour les pouvoirs publics, l’alternative est donc maintenant de tout brûler car les crématoriums sont là et qu’il faut bien les rentabiliser… Nous ne parlons même pas ici du coût exorbitant que cela représente en énergies fossiles, ni de la pollution, ni même de l’éventualité d’une pénurie ou, tout simplement, de la nécessité de décarboner notre économie ; nous voulons simplement mettre en évidence la perte énorme, pour la biosphère, de la matière organique qui part ainsi en fumée…”

La SCES Humusation permet aujourd’hui de soutenir la difficile avancée de cette pratique nouvelle. Que beaucoup de gens la souhaitent, c’est non seulement soutenir le financement de sa mise en œuvre et faire œuvre de salubrité publique. C’est aussi montrer aux pouvoirs publics hésitants que très nombreux sont aujourd’hui les citoyens qui souhaitent sa légalisation. Il est donc grand temps de mettre en place les infrastructures d’essai nécessaires et de les confier à des acteurs expérimentés et qui souhaitent vraiment aboutir… C’est comme en jardinage et en agriculture : pourquoi s’échiner à faire ce que la nature fait beaucoup mieux que nous ? Et à nettement moindre frais… Au fond, l’humusation, cela va de soi.

C’est beau un arbre dans un cimetière, disait déjà l’humoriste français Pierre Doris. C’est comme un cercueil qui pousse ! Il ne croyait peut-être pas si bien dire…

Vous voulez agir ?

Devenez coopérateurs de la SCES Humusation qui met en place le premier “Centre Pilote pour l’Humusation”. Plus d’infos : www.humusation.org

Dans dix ans, la dictature verte ?

Laissons-nous déranger par un roman qui ne nous projette, non pas dans un univers d’effondrement, mais dans une société qui serait parvenue à maîtriser le réchauffement climatique. À quel prix ? Celui d’une “dictature écolo” ! Alors là, il y a vraiment de quoi polémiquer ! Mais pourquoi s’en priver ?

Par Guillaume Lohest

Introduction

Lors d’un dîner mondain auquel il s’ennuie, Alain Conlang, un chroniqueur télé, tient des propos sexistes : « Je ne supporte pas les bonnes femmes et leur rapport au pouvoir. » Des clichés de ce genre, on en entend tous les jours, en Belgique en 2020. Ce n’est pas le cas dans le monde fictif où évolue ce polémiste, et ces propos lui valent un procès. De fil en aiguille, sa situation sociale se dégrade. Lâché par ses amis qui ont porté plainte contre lui, Alain Conlang glisse dans le dégoût vis-à-vis d’une société devenue radicalement égalitaire et écologique. Tout y est sous contrôle : les rapports sociaux et amoureux, les comportements, les paroles, l’habillement, les déplacements, la moindre tasse de café, tout.

Une farce d’anticipation

Dans une interview vidéo pour son éditeur, Ilan Duran Cohen résume l’esprit dans lequel il a écrit ce roman : « Le petit polémiste est une farce, un roman d’anticipation, qui se déroule dans une dizaine d’années. » L’auteur présente son héros, Alain Conlang, comme un résistant à l’esprit du temps, qui regrette une ancienne liberté évanouie. En effet, la vie semble plutôt morne et inconsistante dans la société que dépeint le roman. Les citoyens doivent se conformer à un ensemble d’interdictions et de taxes de toutes sortes. Plus question d’avoir des cheveux longs par exemple, car c’est mauvais pour la planète. La consommation de viande et d’alcool est soumise à des quotas : chacun se promène avec son « carnet de viande » et son « carnet d’alcool ». Les cuisines et salles de bain privées sont interdites, de même que les voitures individuelles. Les relations amoureuses sont régies par un algorithme, et même lors des élections il est recommandé de laisser l’ordinateur voter à sa place. De toute façon, déplore Alain Conlang, « les candidats sont tous les mêmes, ils n’ont que la planète en tête, et la paix, dans le respect absolu de l’autre, aucun d’eux ne dégage vraiment de spécificité qui pourrait m’attirer, à quoi bon choisir, moi aussi je donne ma procuration (1). » Comble de cette société hyper-contrôlée, chaque citoyen est crédité d’un indice social via un système de mapping : tout comportement déviant dégrade la notation. On comprend, du coup, que le héros soit critique !

Un roman qui dérange

Mais pourquoi, vous demandez-vous, pourquoi diable s’intéresser à un roman qui décrit ce qui a tout l’air d’une sorte de dictature verte ? Eh bien, justement, parce que ce roman me dérange, et par conséquent il me fait réfléchir. Il me dérange parce que depuis quelques temps, constatant les impasses de l’écologie mainstream reposant sur la responsabilisation individuelle et l’idéalisme de la transition heureuse, je fais partie de ceux qui en appellent davantage au politique et à la loi, donc à des contraintes choisies collectivement, pour impulser des transformations de société à la hauteur des enjeux. Or Le petit polémiste est un roman, certes humoristique, mais dont le propos est précisément de moquer cette tendance des militantismes d’aujourd’hui, jugée excessive, pour s’inquiéter de l’avenir qu’ils annoncent – ou qu’ils semblent annoncer aux yeux de l’auteur.

Celui-ci est conscient du terrain miné où il s’aventure. « Est-ce qu’on peut rire du réchauffement climatique ? s’interroge-t-il. Est-ce qu’on peut rire du féminisme, de toutes ces luttes actuelles, évidemment complètement légitimes mais… que donneront ces luttes dans une dizaine d’années ? (2) »

Ilan Duran Cohen se dissimule derrière l’humour et la farce – et il faut reconnaître qu’il y a beaucoup de passages très drôles dans son récit – mais il ne peut se cacher longtemps. Son roman propose une réflexion, une mise en garde sur l’évolution du débat de société. Avec un sujet central qu’on ne peut éviter, et c’est là tout l’intérêt de ce livre : que va devenir notre liberté ?

En choisissant de décrire un monde où les luttes climatiques et féministes auraient gagné, l’auteur adopte un parti pris ambigu. D’une part, il sous-entend que ces luttes sont justifiées : « D’ailleurs, on ne trouve plus d’essence, l’industrie du pétrole est défunte et c’est bien fait pour elle – de l’avis de tous. La température sur Terre a cessé de monter, nous sommes sauvés. » Dans le roman, le changement climatique a été maîtrisé, ce qui est en soi une bonne nouvelle. Mais d’autre part, le romancier dit autre chose : il fait comme si les combats actuels ne pouvaient déboucher que sur une société liberticide et ennuyeuse, où tout le monde pense la même chose et où les rapports sociaux sont tellement contrôlés que la vie n’a plus de goût. Or c’est là que le bât blesse : quelle est donc l’idée qu’Alain Conlang, et Cohen à travers lui, se fait de la liberté ? Et surtout, comment en vient-il à considérer que l’écologie ou le féminisme sont en train de gagner la bataille et d’imposer leurs normes à l’ensemble de la société, quand tout indique le contraire ?

Une si particulière liberté perdue

On l’a dit, la vie n’est pas très joyeuse, en 2030, dans le scénario du Petit polémiste. On ne fait plus ce qu’on veut. Les contraintes légales ont explosé. Les habits neufs ont disparu, la viande est stigmatisée, l’alcool réglementé, les voitures privées interdites, tout comme les piscines, le papier, le plastique, les cigarettes, les blagues sexistes. Mais attendez. Arrêtons-nous un instant. Le romancier aurait pu s’arrêter à ces interdictions. Cela aurait fait un vrai débat : est-ce cela la dictature ? Et, à l’inverse, qu’est-ce que la liberté ? Celle de consommer ce qu’on désire sans entraves ? On peut en discuter sans tabou. Accumuler les interdictions est problématique. Mais les interdictions, en elles-mêmes, sont-elles anti-démocratiques si elles sont décidées collectivement, au nom de l’intérêt commun ? Ne pourraient-elles pas, d’ailleurs, être compensées par toute une série d’autres lois, d’autres services collectifs par exemple, qui ouvriraient d’autres possibles, une autre forme de liberté ? Si les transports en commun, une partie de la consommation d’eau et d’énergie, des événements culturels, devenaient gratuits, ne serait-ce pas une extension de nos libertés ? Si l’on pouvait à nouveau circuler librement dans tous les sentiers forestiers, si l’on pouvait construire des habitats légers ou alternatifs sans être assommés de procédures administratives, etc., tout cela ne serait-il pas de l’ordre d’une extension de la liberté ? Bref, on le voit, la description d’une société d’interdits écologiques est mise au service, inconsciemment sans doute dans le chef de l’auteur, d’une conception très spécifique de la liberté, très dépendante des standards de vie hérités des Trente Glorieuses, ces trois décennies où l’on pensait que la croissance économique pourrait durer et couvrir la terre entière de ses bienfaits. La liberté perdue que regrette Alain Conlang a ainsi tous les attributs d’un conservatisme qui s’ignore, d’un attachement à une forme de liberté particulière, confondue avec des comportements surtout déterminés par le règne éphémère de quelques industries florissantes du XXe siècle : tabac, alcool, voiture, agro-alimentaire.

Est-ce cela, le sens profond de la liberté ? Je ne le pense pas. Faire peser davantage de contraintes sur les comportements excessifs de consommation, afin de garantir que chacun ait accès aux biens essentiels, dans la limite des ressources disponibles, est-ce cela la dictature ? Certainement pas. Et Ilan Duran Cohen, implicitement, en fait la démonstration malgré lui. Car, pour donner un caractère réellement totalitaire à son univers, des lois écologiques ou féministes ultra-caricaturales ne suffisaient pas. Pour rendre sa société fictive invivable et oppressive, l’auteur a dû ajouter la surveillance sociale généralisée, les algorithmes, le mapping. Or cette tendance-là, actuellement à l’œuvre, n’a justement rien à voir avec les luttes militantes écologiques et féministes, qui s’y opposent assez radicalement au contraire ! Elle est plutôt le fait des gouvernements et des multinationales du Big Data telles Google, Facebook, Apple, Amazon, Microsoft. L’amalgame opéré entre ces tendances socialement opposées, qu’on n’ose attribuer à la mauvaise foi, n’est au fond pas problématique dans un roman. Mais il laisse penser que l’auteur a une perception assez confuse des dynamiques profondes de la société.

Contraindre sans fracturer

Nos attachements aux comportements de consommation nés au siècle passé ne doivent pas être confondus avec la liberté, soit. Mais cela ne signifie pas qu’ils ne peuvent pas être interrogés avec bienveillance. On peut comprendre ce sentiment du narrateur : « la vision des voitures me manque vraiment, je n’ose l’avouer mais, comme papa, les carrosseries me font rêver, la musique des moteurs, l’isolement réparateur derrière un volant, seul et sans partage obligatoire. » L’attachement à la voiture, comme au supermarché entre autres, ne peut être balayé d’un revers de la main. Si l’on stigmatise leurs usagers, si on les considère comme des “beaufs”, cela revient à nier le caractère collectif de notre emprisonnement dans un modèle de société, et on retombe dans le piège d’une écologie qui oppose des héros, colibris vertueux, à des losers, pollueurs irresponsables. Or cette fracture entre bobos des villes et Gilets Jaunes des campagnes, à la grosse louche, est une aubaine pour les leaders populistes climatosceptiques. Que faire ? La question des limites à nos consommations est donc à la fois indispensable et périlleuse. Elle est extrêmement impopulaire et doit pourtant devenir la plus populaire possible. La seule façon de mener ce débat sur l’urgence des contraintes est de le faire avec les gens, et non d’en-haut. Et de commencer par contraindre les plus gros consommateurs, même si l’on sait que cela ne suffira pas.

Vers des dictatures pas vraiment vertes

Le petit polémiste se présente, selon son auteur, comme une exagération de la société actuelle. Un grossissement de ses traits les plus saillants. En situant l’intrigue dans un futur très proche – dix ans – qui ressemble suffisamment fort au présent, le roman ne fait pas du tout partie de la littérature “postapocalyptique”. Nul effondrement ici, pas de hordes barbares cherchant à se nourrir dans un monde dévasté et redevenu sauvage, pas de petites communautés résilientes autogérées cultivant joyeusement la patate douce. Ce rapport à un futur proche est très stimulant pour le débat démocratique car il oblige à se concentrer sur les mutations réellement en cours, et non sur des fantasmes de ruptures globales. Cette échelle temporelle de dix années mène d’ailleurs à la date fatidique de 2030, souvent citée comme ultime échéance pour éviter que le monde bascule dans des enchaînements de catastrophes écologiques irréversibles. L’excellente série anglaise Years and years avait pris le même angle de traitement que Le petit polémiste : une société future légèrement distincte de la nôtre.

A cet égard, une question toute simple peut être posée. Au fond, le risque de basculer vers un modèle de totalitarisme écolo est-il bien réel ? Dans une longue interview à Usbek & Rica, le philosophe Pierre Charbonnier est très clair : « La première question à poser est : est-ce que cela existe ? La réponse est non. Si vous regardez aujourd’hui d’où viennent les propositions politiques les plus anti-démocratiques, elles viennent en général des gens qui veulent sauver des formes de croissance issues du passé. C’est le cas de Donald Trump aux États-Unis avec la croissance fossile, par exemple (3)»

On aurait envie de dire à Ilan Duran Cohen qu’il est certainement pertinent de réfléchir aux croisements entre enjeux écologiques et risques totalitaires, mais peut-être en plaçant les menaces dans leur ordre de réalité et non en les présentant cul par-dessus tête.

Petit polémiste… petit boomer ?

Ce roman mérite d’être lu pour sa radicalité et son inventivité mais pas vraiment d’être pris au sérieux pour son contenu d’anticipation. Non, au contraire, il parle plutôt d’aujourd’hui, dans le sens où son personnage principal est une représentation typique de la cohorte de boomers – et assimilés, peu importe l’âge – qui refusent de regarder en face l’impossibilité que leur monde continue. À la place des limites physiques, posées par le consensus scientifique, à la continuation de leurs modes de vie, ils voient une sorte de religiosité écologique excessive et injustifiée. Cette vision est de bonne foi. Ils ne parviennent pas à voir les choses autrement. Ainsi Conlang décrit-il la jeunesse ayant mené au monde dont il subit la contrainte : « Cette jeunesse n’avait que sa morale en tête, l’égalité absolument, et les dérèglements climatiques dont on ne venait pas à bout, la Terre qu’il fallait ressusciter, l’air qu’elle respirait, l’eau qu’elle buvait, ces agriculteurs qu’il fallait punir car ils profitaient de notre bonne terre, ces gamins souhaitaient que leur vie soit juste, comme si c’était possible, c’était facile de les offenser dans la limite du raisonnable. Ils avaient aussi soif de spiritualité, donner un sens à leur quotidien et leur futur, ils cherchaient le divin mais surtout sans Dieu, un concept plus concret, plus cool, moins contraignant. La Planète comme idole suprême convenait à toute cette jeunesse impatiente et implacable. » Ok, boomer. C’est formulé avec style, mais c’est plutôt méprisant pour une génération dont le combat écologiste s’appuie sur un consensus scientifique mondial. On croirait entendre le médecin provocateur Laurent Alexandre quand il titre son dernier livre Jouissez, jeunesse ! C’est un tel déni du caractère catastrophique de la situation qui relève du religieux, et non sa prise en compte par une jeunesse au contraire assez rationnelle pour le coup. La punchline de conclusion du roman, « je préfère être un homme libre dans un monde pollué qu’un esclave respirant de l’air pur » est séduisante mais elle masque mal ce déni d’objectivité, ce point aveugle de toute relativisation des périls écologiques : nous n’allons pas vers un léger souci de pollution de l’air mais vers un monde inhabitable. Se moquer du catastrophisme des plus jeunes, c’est reconnaître à demi-mot qu’on est bien peu familier des rapports du GIEC et de la littérature scientifique contemporaine. Lui trouver un caractère religieux ne signifie qu’une chose : c’est dans les yeux de railleurs, comme ce Conlang, que se trouve l’irrationnel et la dévotion au business-as-usual.

Le petit polémiste donne donc à réfléchir. Non parce qu’on donnerait foi au risque de totalitarisme vert proposé dans le roman mais parce que cette dictature verte, habilement décrite par Ilan Duran Cohen, est un miroir, dans la fiction, d’attachements, de résistances au changement et de discours bien réels aujourd’hui, même s’ils nous semblent en grande partie absurdes et fantasmés. Quoi qu’il en soit, ce roman porte bien son nom : le petit polémiste est à la fois le personnage principal, et le roman lui-même.

Notes

(1) Sauf mention contraire, toutes les citations de cet article sont issues du roman d’Ilan Duran Cohen, Le petit polémiste, Actes Sud, 2020.

(2) Vidéo sur la chaîne Youtube d’Actes Sud : « Rentrée littéraire 2020, Ilan Duran Cohen, Le petit polémiste. »

(3) « L’écologie est par définition antipopuliste », interview de Pierre Charbonnier dans Usbek & Rica, propos recueillis par Pablo Maillé, 7 mars 2020.

Un petit producteur sénégalais face à la crise du lait

Mamadou Baldé, la cinquantaine bien passée, est un des nombreux petits producteurs de lait que l’on rencontre autour de Kolda, une petite ville du sud-est de la Casamance, au Sénégal. Il fait partie de ces éleveurs qui ont fait de la production de lait un métier à part entière. Il y a une vingtaine d’année, les politiques, appuyés par certaines associations et ONG, ont lancé un programme de valorisation de la production laitière afin de réduire les importations tout en créant un revenu monétaire à l’éleveur. Le “miracle” de la téléphonie nous permet de faire le point avec lui…

Par Hamadou Kandé

- Mamadou, voulez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Je suis éleveur et agriculteur car, ici, nous faisons les deux métiers en même temps. Autant je m’occupe de mes vaches, autant je prends soin de mes champs de cultures vivrières et de cultures de rente pour subvenir aux besoins de la famille. J’ai cinquante-six ans, je suis monogame et j’ai huit enfants. Mes garçons adultes – ils sont quatre – vivent en ville où ils poursuivent leurs études. Ils reviennent à la maison pendant les vacances scolaires. Les autres enfants vivent à la maison car ils vont au collège. Ils participent aux activités domestiques : travaux champêtres et entretien des vaches et des petits ruminants…

- Combien de vaches avez-vous ?

J’ai actuellement un cheptel de septante-cinq têtes, et une vingtaine de moutons et de chèvres. Cependant tout ne m’appartient pas, dans ce cheptel : certaines vaches appartiennent à ma femme, d’autres appartiennent à mes enfants car ce sont des dons que nous avons faits, à chacun, à la naissance. Suivant les chances des uns et des autres, ces vaches se sont multipliées. C’est pareil pour les autres petits ruminants : la majorité appartient à ma femme et quelques-uns à mes enfants. Le reste est à moi. Ici, chacun reconnaît ses bêtes.

- Comment organises-tu la gestion de tes vaches ?

Pendant la saison des pluies – de juillet à novembre -, tout le cheptel est regroupé en un seul troupeau. La traite se fait le matin, ensuite nous détachons les vaches et le berger – un employé saisonnier payé à la fin de la campagne – conduit les bêtes au pâturage ; il les ramène en fin d’après-midi et nous les attachons, une par une, durant la nuit. Voilà le rythme habituel et quotidien. Durant cette période d’abondance de fourrage, la production de lait peut doubler, voire tripler, par rapport à la production en saison sèche.

Entre novembre et juin, le troupeau est divisé en deux groupes : la majorité est gérée de façon traditionnelle. Les vaches sont laissées en divagation, elles se débrouillent toutes seules pour trouver leur nourriture. Notre seule obligation est de les abreuver et de les attacher pendant la nuit. Pendant cette période, la production de lait chute drastiquement. Les femelles arrivent à peine à satisfaire les besoins de leurs veaux et la quantité consommée par la famille est réduite, voire pratiquement nulle.

Il y a ensuite un second groupe de vaches laitières – les plus productives : en moyenne, deux litres par jour – qui est parqué dans une étable. Ici, le but est de produire du lait en quantité pour le vendre à la laiterie du village afin d’avoir un peu d’argent pour subvenir aux besoins de la famille.

- Combien de vaches sont ainsi stabulées ?

J’enferme au maximum sept vaches. Le choix de ce nombre réduit est dicté par la rentabilité de l’activité. Vu que nos races locales produisent très peu de lait, il est impossible de s’en sortir financièrement si vous enfermez beaucoup de vaches. Cela augmenterait la quantité d’aliment à acheter alors que la production de lait n’augmenterait pas autant.

- Les producteurs de lait sénégalais bénéficient-ils d’aides publiques ?

Non. Il n’existe aucune aide. Nous achetons les compléments alimentaires au prix fort du marché, alors que notre lait, frais et local, est concurrencé par le lait en poudre importé d’Europe…

- Comment se passent tes journées ?

Je démarre, tous les matins, à six heures. Au réveil, je vais d’abord voir le grand troupeau qui est souvent parqué à trois kilomètres du village. Il arrive que je trouve quelques problèmes à régler d’urgence, quand il faut, par exemple, rattacher certaines bêtes qui ont rompu leur corde. Après la visite du grand troupeau, je reviens à l’étable, installée près de la maison, pour procéder à la traite des sept vaches qui s’y trouvent ; je les conduis ensuite au puits pour qu’elles boivent et, enfin, je leur donne leur ration alimentaire. Je retourne alors auprès du grand troupeau où je suis aidé par les enfants disponibles. S’ils sont tous empêchés, ce qui arrive assez souvent, je fais seul la traite. Ensuite, je libère les vaches et je reviens à la maison pour m’occuper d’autres choses… Les après-midis, entre treize et quinze heures, je vais abreuver le grand troupeau qui revient spontanément au point d’eau, au puits. En fin d’après-midi, vers dix-huit heures, je retourne attacher les vaches, chacune à sa place. Et, le lendemain, c’est reparti pour le même cycle… Ce rythme-là est tenu pendant tout le cycle de stabulation, qui va de novembre à juin. Ensuite, les deux groupes sont réunis en un seul troupeau, pendant la période d’abondance du fourrage, la saison des pluies. La production de lait monte alors en flèche durant car l’ensemble des vaches laitières connaissent une augmentation de leur production.

- Comment arrivez-vous à vous occuper des vaches et des champs, en même temps ?

Le travail que je viens de vous décrire peut-être effectué par toute la famille. Les enfants s’impliquent dès l’âge de six ans. Ils assistent leur père ou leur mère, et c’est ainsi qu’ils apprennent tout ce qu’il faut savoir.

- Quels sont les avantages de la stabulation ?

Ils sont de trois ordres : la stabulation apporte des revenus monétaires mensuels, alors qu’avant nous n’avions de l’argent que lorsque nous vendions notre production d’arachides, ou si nous vendions une bête. Le second avantage, et non le moindre, est la rapidité de multiplication du troupeau. Les vaches, bien nourries dans l’étable, portent un petit tous les années et demie environ, contre une moyenne de trois ans pour celles qui restent à l’état traditionnel. Le fumier de l’étable est également de meilleure qualité et il annule nos besoins en engrais chimique. Du coup, je n’achète pas d’engrais, ce qui se traduit par une économie substantielle.

- Quel est l’avenir de ce nouveau métier de producteur de lait ?

Il est très compliqué de prédire l’avenir ! La race locale est très peu productive et, si vous ne visez que le lait sans les autres avantages, vous aller rapidement abandonner à cause de la concurrence du lait reconstitué, à partir de la poudre de lait importée. Le croisement avec des races importées permet de relever le niveau de production, mais ce croisement n’est pas facile à obtenir car l’insémination obéit à un calendrier officiel des agents de l’état qui n’épouse pas le nôtre. Pour des raisons techniques, le programme d’insémination est regroupé et il n’est pas possible de faire une demande individuelle suivant, la situation particulière d’un troupeau. Si vos vaches ne sont pas prêtes quand le programme est lancé, eh bien, vous passez à la trappe. Ce qui fait que les producteurs locaux n’en bénéficient que très rarement… Dans ma famille, nous sommes éleveurs de père en fils, mais je crains fort d’être le dernier de la lignée à faire ce travail…

- Pourquoi dis-tu cela ?

Mes enfants qui sont tous allés à l’école ; ils ne souhaitent pas vivre les mêmes difficultés que moi. Le métier d’éleveur était prometteur à mes débuts. Je suis de la génération qui est passée de l’élevage traditionnel contemplatif à un élevage, dit moderne, où l’éleveur travaille à générer, via son lait, des revenus monétaires pour faire face à ses besoins. Avant l’éleveur se contentait, en priorité, d’auto-alimenter les siens avec sa production. Quand il avait besoin d’argent, pour une dépense familiale, il vendait une bête… C’est avec ma génération que les choses ont commencé à changer. Maintenant, l’éleveur investit dans l‘achat de compléments alimentaires pour produire du lait qu’il revend sur le marché local. Cette production est devenue une activité économique régulière qui se fait douze mois sur douze, alors que, du temps de mon père, elle était pratiquement inexistante sauf durant les cinq mois de la saison des pluies, où la production était excédentaire par rapport aux besoins de consommation de la famille.

- Pourquoi, alors, les enfants ne sont-ils plus attirés par le métier ?

Depuis les années quatre-vingt, les éleveurs – avec l’appui des OGN et des services de l’élevage – ont entamé la modernisation de leur activité, en investissant dans l’achat de compléments alimentaires, pour faire de la production du lait une activité génératrice de revenus… Ainsi, contrairement à mon père qui vendait une bête pour faire faces à ses besoins, moi je vends du lait pour subvenir à mes différents besoins sociaux : ordonnance, frais scolaires, habillement… Du coup, la production de lait est devenue une activité stratégique, pour nous les éleveurs. Le lait, en plus de permettre une bonne alimentation de nos familles, génère des revenus. C’est devenu un métier à part entière.

Cette nouvelle forme d’exploitation de nos vaches, avec la pratique de la stabulation pendant les mois de la saison sèche, permet une bonne intégration de l’élevage à l’agriculture, grâce au fumier qui aide à enrichir le sol et les restes des récoltes qui fournissent une bonne partie de l’alimentation des vaches laitières. Depuis l’apparition de cette forme d’exploitation de nos élevages, un second métier a fait son apparition dans nos zones agricoles : celui des transformateurs, au sein de petites unités de transformation artisanale du lait local. Ces unités créent de la valeur ajoutée, en transformant le lait local qu’ils nous achètent en divers autres produits. De nouveau emplois sont donc apparus avec cette activité de transformation. Grâce à elles, une certaine constance dans l’offre des différents produits laitiers est apparue, ce qui est une bonne chose pour les consommateurs.

- Mais ce fut une embellie de courte durée ?

La demande en produit laitiers est assez grande dans notre pays. Le développement de la production locale a encore revigoré l’offre et les consommateurs ont pris goût à ces aliments locaux, dérivés du lait, qu’ils trouvent désormais près de chez eux. Ce succès, lié à un travail de terrain mené par les éleveurs et les associations, a toutefois attiré une autre catégorie de transformateurs industriels, uniquement motivés par le gain qu’ils peuvent tirer de l’activité. Très vite, ces nouveaux transformateurs de lait se sont orientés vers le lait en poudre, moins cher et disponible en grandes quantités. Ils ne se soucient aucunement de la qualité nutritionnelle de leurs produits. Seul le profit compte à leurs yeux !

Le calcul est vite fait : un kilo de lait en poudre coûte 2.500 francs CFA, soit 3,80 euros. Avec cette quantité de poudre en lait, on obtient neuf litres de lait reconstitué qui est vendu à 300 francs CFA, soit 0,45 euros, alors que le vrai lait local est revendu entre 350 francs CFA, pendant la saison des pluies, et 400 francs CFA, pendant la saison sèche. Cette différence de plus ou moins 50 francs CFA fait pencher la balance en faveur du faux lait des transformateurs industriel. De plus, ces industriels occupent le terrain publicitaire, avec des slogans mensongers qui font croire au public mal informé que leur lait est local et frais ! Le stratagème consiste à donner, à leurs marques, un nom local auquel ils collent une image locale, souvent celle d’une femme éleveur peulh – une ethnie spécialisée dans l’élevage, dans toute l’Afrique de l’Ouest. Les consommateurs n’ont aucune possibilité de faire la différence entre ce lait issu de la poudre de lait et le vrai lait local, produit par les éleveurs du coin.

- La poudre de lait importée est donc fatale pour le lait local ?

Malgré les prix élevés des compléments alimentaires, la filière locale restait rentable pour l’éleveur local. Malheureusement, l’invasion du lait en poudre vient donner le coup de grâce à cette activité endogène qui impactait positivement le monde rural et l’élevage, au sens large du terme. Comme le serpent qui se meurt la queue, les éleveurs sénégalais ne comprennent pas que ce soient leurs homologues européens qui leur portent ainsi l’estocade fatale ! Cette poudre de lait importée qui a fini d’étouffer le développement de la production locale est à l’origine de tous les problèmes des éleveurs. Et ces problèmes renforcent la détermination des jeunes à tenter l’aventure de l’émigration clandestine ! C’est David contre Goliath. Mais on ne sait que trop bien ce qu’il advint de Goliath…