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« Sensibiliser à des changements de comportement. » Pour enclencher la transition écologique, on continue majoritairement de penser qu’il faut transformer l’économie, consommer autrement, habiter autrement, produire autrement, manger autrement, s’habiller autrement… Bref, remplacer nos pratiques par d’autres pratiques moins émettrices de CO2. Mais la manière de consommer est-elle vraiment la question centrale ? Ne serait-ce pas plutôt le niveau de richesse ? Prenons la question par les deux bouts.

Par Guillaume Lohest

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Introduction

L’an passé, préparant une conférence-spectacle avec un ami, j’ai pris conscience d’une incroyable évidence. Une évidence parce qu’au fond nous l’avions toujours su, comme la plupart des gens sans doute. Mais incroyable tout de même : en observant les implacables graphiques que nous avions sous les yeux, nous avons eu envie de le hurler autour de nous…

Le seul critère déterminant

Hurler quoi ? Qu’être sensibilisé… ne réduit pas notre empreinte carbone. Qu’il n’y a qu’un seul critère vraiment décisif : le niveau de richesse. Plus on est riche, plus on émet. C’est aussi simple que cela. Les tonnes et les tonnes de discours, de réflexions, de prises de conscience, toute cette écologie ostentatoire bute sur une réalité implacable : j’ai beau avoir la conscience aussi verte qu’un feuillage de forêt tropicale, dans le monde tel qu’il fonctionne c’est la contenance de mon portefeuille ou de mon patrimoine qui préserve ou détériore le climat et la biodiversité. Point barre.

C’est ce qu’écrivait déjà Grégoire Wallenborn en 2007 à propos des consommations énergétiques des ménages : « généralement, les ménages les plus riches sont à la fois les plus sensibilisés aux problèmes environnementaux et ceux qui, globalement, entraînent le plus d’impacts négatifs sur l’environnement. Ce constat est cependant nuancé dans le cas où un investissement financier a pour conséquence une diminution des pressions environnementales. Nous pensons qu’une analyse d’autres secteurs de la consommation déboucherait sur des résultats analogues. Songeons au tourisme et aux loisirs, mais aussi à l’alimentation, à l’eau et aux déchets ménagers. (1) »

Même constat implacable chez Paul Ariès, en préambule à un ouvrage sur l’écologie et les milieux populaires : « Les centres de recherche, qu’ils soient publics ou privés, ne donnent pas exactement les mêmes chiffres, mais ils s’accordent tous cependant pour reconnaître que « ceux d’en bas » sont plus écolos que ceux d’en haut. Cette vérité est connue de tous les spécialistes, que ce soit ceux de l’ADEME, du ministère de l’écologie et du Développement durable, des ONG ou même ceux de l’OBCM (Observatoire du Bilan carbone des ménages), tous bien obligés d’admettre que « Les revenus les plus élevés affichent des bilans carbone globalement plus mauvais que la moyenne » et que les milieux populaires font donc mieux. (2) »

Petits gestes mais grands voyages

Jusqu’ici, on suit. La logique semble respectée : plus on a d’argent, plus on le dépense ou plus on l’investit, or rares sont les activités totalement neutres en émissions carbone ou en dégâts environnementaux. Pourtant, on continue d’avoir envie d’y croire. La consommation alternative, locale, de seconde main, tout cela existe, cela permet de réduire l’empreinte carbone, tout de même ! Oui mais, les données sont claires : dans l’extrême majorité des cas, cette consommation alternative, saine en soi, s’accompagne d’autres attitudes de consommation qui en relativisent l’impact, voire la rendent anodine. Une enquête du CREDOC, en 2018, détaille ce phénomène. « Si 88 % de la population estime que les consommateurs doivent prendre en charge les problèmes environnementaux, est-ce que les plus sensibles à l’écologie mettent le plus en pratique des gestes efficaces pour l’avenir de la planète ? Pour répondre à cette question, le CREDOC a confronté les représentations de la consommation durable par le biais d’une question ouverte, « Si je vous dis, consommation durable à quoi pensez-vous ?« , aux pratiques de consommation durable, de l’habitat à l’alimentation en passant par les transports. Les résultats sont sans appel : la richesse conduit les plus sensibles à l’écologie à des pratiques de mobilité qui ne peuvent pas être compensées, en termes d’empreinte écologique, par de « petits gestes » comme la consommation de produits bio, la réduction ou la suppression de la viande et l’achat de produits d’occasion. (3) »

Dit autrement : les personnes qui se disent sensibilisées à l’écologie sont, en moyenne, plus riches que les autres, prennent davantage l’avion, se déplacent plus loin, ont un style de vie beaucoup plus énergivore que les personnes aux revenus plus modestes, qui n’embrassent pas forcément un discours écolo mais dont l’empreinte carbone est inférieure. Chaque sensibilisé pourra certainement trouver, autour de lui, l’un ou l’autre contre-exemple pour se rassurer, il n’empêche que les constats sont là. La réalité n’a que faire de nos petits contre-exemples ou de notre désir d’être vertueux. Comme le dit, en substance, l’écrivain Jonathan Safran Foer, nos descendants ne se soucieront pas de savoir qui voulait lutter contre le changement climatique ou qui l’écrivait sur son compte Twitter – ou dans Valériane ! – mais qui l’a réellement fait ! L’ostentation écologique n’a donc aucun intérêt, et il est même vraisemblable qu’elle soit contre-productive quand elle s’érige, inconsciemment, en signe de distinction sociale. La seule chose qui compte, c’est si ça change quelque chose, ou pas. Et Foer met le doigt pile où ça peut nous faire très mal, nous les amateurs de seconde main et de cultures du monde : « le problème principal, c’est que ce qui serait bon pour le climat correspond souvent à ce qu’on aime faire. Ce n’est pas comme si on devait mettre moins de t-shirts rayés ou manger moins de brocolis. Si c’était tout ce qu’on avait à faire (il rit), le problème serait résolu depuis longtemps ! On doit manger moins de la nourriture qu’on aime. On doit voyager moins, ce qui pour les gens qui ont la chance de pouvoir voyager est vraiment une activité qui a de la valeur. Et à raison car voyager, ce n’est pas un plaisir vide et égoïste. C’est précieux d’avoir la possibilité de voir le monde et d’enrichir sa vision du monde. (4) »

Si nous étions des autruches, nous oserions affirmer qu’il est possible de voyager en bateau ! Qu’un autre tourisme est possible ! Soyons de bon compte : ils existent mais ils sont rares, ceux qui rejoignent Buenos Aires en bateau-stop ou Jérusalem à pied. La plupart de ceux qui y ont mis les pieds, écolos consciencieux compris, ont cherché le vol le moins cher possible. Le CREDOC est donc crédible quand il enfonce le clou : « Le cas du recours à l’avion est parlant. Si environ un tiers des Français a pris l’avion en 2018, ce sont ceux qui ont fait au moins un trajet en avion qui ont le plus déclaré limiter leur consommation de viande – 48% contre 41% – et qui ont le plus acheté de produits issus de l’agriculture biologique – 78% contre 67%. Même une action demandant plus d’investissement, comme la production d’électricité verte ou la souscription à un contrat d’électricité garantissant une part d’électricité verte, ne va pas de pair avec une réduction de l’impact de la mobilité. Ces contradictions peuvent en partie s’expliquer par un plus grand recours des plus diplômés à la voiture et à l’avion pour les loisirs, ce qui montre les limites de la conscience et de l’action individuelles. (5) »

Vers un seuil de richesse à ne pas dépasser ?

Avançons. Comment expliquer, si cela fait quinze ans au moins qu’on sait que ce qui pollue, c’est la richesse, qu’on continue à faire de la « sensibilisation » aux « changements de comportements » la pierre angulaire de la transition sociétale ? Nul complot là-dedans ! Cette écologie basée sur la substitution – le remplacement de consommations par des consommations similaires mais plus propres – est simplement celle dont s’accommodent le mieux toutes les structures et représentations qui tiennent notre société en place : non seulement l’économie capitaliste avec ses impératifs de croissance, bien sûr, mais aussi plus foncièrement notre attachement à la propriété privée, notre conception des libertés individuelles, nos habitudes, etc.

Comment faire autrement ? Quelle conclusion tirer de cette vérité implacable : la richesse pollue ? Cela tombe sous le sens, il faut lutter contre la richesse. C’est évident mais c’est dur à écrire et dur à penser car on craint alors de sembler prôner la pauvreté. Or ce n’est ni envisageable ni souhaitable. L’hypothèse simple qu’il nous faut plutôt faire, c’est que richesse et pauvreté, dans un monde fini, dans une société capitaliste, vont de pair. La lutte contre la pauvreté ne devrait-elle pas se doubler d’une lutte contre la richesse ? Qui osera proposer de fixer un seuil de richesse inacceptable ? Plusieurs politiciens s’y sont déjà cassé les dents car notre imaginaire culturel, depuis des siècles, reste ancré dans cette étrange idée que seule la perspective d’être plus riche fait progresser le monde et les gens. C’est ce fameux argument du « PDG » ou du chirurgien : pour attirer les meilleurs, il faudrait pouvoir offrir des salaires astronomiques. Et si on ne le fait pas, alors voici qu’on agite le spectre de la fuite des cerveaux. Peu importe au fond que cette croyance soit vraie ou fausse : on n’a pas le choix ! Si l’on veut être efficace en matière de lutte contre le changement climatique, il faut lutter contre la richesse. Fixer des limites, au-delà de la satisfaction des besoins essentiels évidemment, mais des limites tout de même. Un immense STOP qui aiderait la société à déployer des possibles en-dehors de ce corridor monétaire qui relie l’extrême pauvreté à l’extrême richesse.

Comment ? Les deux leviers collectifs classiques à notre disposition sont la fiscalité et la loi. Pour les actionner, pour en déterminer les modalités, il n’y a pas d’autre chemin que celui de la discussion et de la délibération démocratique.

Une écologie des milieux populaires ?

À côté de ce débat essentiel sur les limites à la richesse, on peut aussi se demander si les personnes en situation de pauvreté n’ont pas, de leur côté, des savoirs à diffuser, une culture à partager. Car si les milieux aisés « sensibilisés » n’enclenchent aucune transition de société, une autre mobilisation est peut-être possible. Non pas descendante, à partir du degré de sensibilisation, mais ascendante, à partir des pratiques culturelles des milieux populaires. Paul Ariès, par exemple, reste ainsi « convaincu que seule la mise en branle de toute la société peut éviter une catastrophe planétaire majeure, mais aucun bouleversement de cette ampleur n’est jamais possible sans faire du neuf avec du vieux, c’est-à-dire sans prendre appui sur un « déjà-là » que l’on ne perçoit même plus. Ce « déjà-là » à même de sauver la planète de la catastrophe, c’est la façon dont les milieux populaires ont appris à vivre avec peu ; et ceci, non pas depuis les politiques d’austérité qui frappent aujourd’hui l’Europe du Sud après avoir anéanti les pays du Sud, mais depuis des siècles et des siècles. (6) »

Le regard de Paul Ariès est enthousiasmant : il consiste à faire remarquer, comme il le dit d’une formule-choc, que « les pauvres ne sont pas des riches à qui il manque de l’argent« . Cela revient à dire qu’il y a de l’intelligence collective, des savoirs sociaux, des exemples à suivre dans la manière dont les populations les plus pauvres, dans le monde entier, s’adaptent, survivent et vivent avec une empreinte environnementale bien plus soutenable que celle de populations plus favorisées. Qu’il s’agit donc, plutôt que de prescrire des bons comportements à adopter, de se mettre à l’écoute de cette expertise des milieux précaires et populaires. Pour Paul Ariès, il y a une part de provocation dans cette invitation à changer de regard, mais une « provocation à penser dans la direction de ce qu’on nomme aujourd’hui l’écologisme des pauvres, laquelle soutient que les milieux populaires (principalement du Sud) n’ont même pas besoin du mot « écologie » pour être beaucoup plus écolos que les riches, mais aussi que beaucoup d’écolos des pays opulents. (7) » Il existerait donc, selon les mots entendus dans la bouche d’un animateur d’ATD Quart-Monde, une « écologie invisible » qui peut être une source d’inspiration.

Mange d’abord, tu feras de l’écologie plus tard

À ce stade, j’ai un aveu à vous faire. Je ne sais comment conclure ces réflexions. Je regarde en face et je vous livre, sans paraphraser, les deux propositions relayées dans cet article : lutter contre la richesse et s’inspirer de l’ »écologie invisible » des populations pauvres. J’ai bien conscience de leur énormité, de leur manque de sérieux aux yeux des standards du débat public actuel sur l’écologie, et des sujets brûlants et délicats qu’ils traînent aux entournures. Par ailleurs, j’ai lu des critiques appuyées de l’ouvrage de Paul Ariès, lui reprochant une idéalisation, une essentialisation des milieux populaires. Du coup, après avoir fait résonner ces deux idées puissantes mais incertaines, je m’en vais clôturer ces paragraphes par un retour à la parole brute, avec des propos tenus lors d’un atelier « Pauvreté et écologie » à Rimouski, au Québec, animé par Bruno Tardieu (ATD-Quart Monde), en juillet 2018. Dans le fil des échanges, après des mots assez directs décrivant le fait que « les pauvres ne polluent pas » mais que « l’écologie, ce n’est pas leur sujet », une sorte de synthèse est proposée aux participants, sous la forme d’une question : « les pauvres n’ont-ils pas d’autres préoccupations, leur souffrance n’est-elle pas trop grande pour que l’écologie soit, pour eux, une priorité ? » Des participants, universitaires, évoquent alors la pyramide de Maslow. La réaction ne se fait pas attendre. « Les gens en situation de pauvreté ont osé dire qu’ils ne savaient pas ce que c’était que cette pyramide dont ils n’avaient jamais entendu parler dans leurs études. Les universitaires ont alors expliqué la hiérarchie des besoins. Les personnes en situation de pauvreté ont été très choquées, et ont réagi vivement : c’est comme si on nous disait, il faut d’abord manger avant de s’intéresser à la culture. Mange d’abord, tu feras de la politique plus tard. C’est complètement faux ! Les humains ont besoin de tout. C’est nous réduire. Parfois c’est la culture qui va te réveiller, parfois la spiritualité, parfois c’est une relation, parfois c’est un repas. Ce n’est pas une mécanique.« 

Finalement, conclut Bruno Tardieu, la hiérarchie des besoins qui justifierait l’hypothèse que les plus pauvres ne s’intéressent pas à l’écologie ne tient pas. (8)

Notes

(1) Joël Dozzi et Grégoire Wallenborn, « Du point de vue environnemental, ne vaut-il pas mieux être pauvre et mal informé que riche et conscientisé ? » dans Environnement et inégalités sociales, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2007, pp. 47-59.

(2) – (6) Paul Ariès, Écologie et milieux populaires, Utopia, 2015.

(3) – (5) Victoire Sessego et Pascale Hébel, « Consommation durable : l’engagement de façade des classes supérieures » dans Consommation et modes de vie, enquête du CREDOC, mars 2019.

(4) Jonathan Safran Foer, « On n’a pas besoin que tout le monde soit vegan, mais que les gens mangent beaucoup moins de viande », propos recueillis par Lila Meghraoua dans Usbek & Rica, 27 octobre 2019.

(7) Paul Ariès, « L’écologie des milieux populaires », Agir par la culture, Hiver 2018.

(8) Bruno Tardieu, « Pauvreté et écologie », Extrait du compte-rendu de l’atelier « Pauvreté et écologie », animé par l’auteur et Isabelle Fortier pendant le Séminaire annuel de philosophie à l’initiative de Jean Bédard, paysan-philosophe, à Rimouski (Québec, Canada), en juillet 2018, sur le thème Lutter contre la pauvreté, la misogynie, la destruction de la planète, même combat ?