En finir avec les pesticides dans les prairies !

Les prairies permanentes comptent parmi les milieux les plus riches en biodiversité. Il est donc particulièrement important de ne pas les polluer en les arrosant pesticides. Mais que représentent exactement les prairies à l’échelle de la Wallonie ? Et qu’en est-il de l’utilisation des pesticides sur les prairies wallonnes ? Bref, préserver nos prairies permanentes, le jeu en vaut-il vraiment la chandelle ? Voilà ce que nous nous proposons d’analyser…

Par Catherine Buysens

Introduction

La prairie est un peuplement végétal composé principalement de graminées – Poacées -, de légumineuses – Fabacées – fourragères et d’autres dicotylées. Elle est destinée à l’alimentation du bétail, principalement celle des ruminants. La composition botanique d’une prairie peut être fort différente selon l’âge de la prairie, les techniques d’exploitation – fauche, pâturage -, le sol et le régime hydrique, la localisation – altitude -, etc.

On distingue deux grands types de prairies :

– la prairie permanente qui est une surface enherbée depuis plus de cinq ans et qui n’entre normalement pas dans une rotation ; elle est composée d’espèces pérennes comme le ray-grass anglais – RGA -, la fétuque des prés, la fléole, le dactyle et le trèfle blanc ;

– la prairie temporaire qui entre régulièrement dans la rotation – de un an à quatre ou cinq ans. Les espèces qui la composent sont peu pérennes mais très productives. On retrouve notamment le ray-grass italien, le ray-grass de Westerwold, le ray-grass hybride, le trèfle violet… Une prairie temporaire de longue durée – trois ans et plus – nécessite d’implanter des espèces pérennes moins productives – ray-grass anglais, fléole…

En règle générale, les prairies temporaires sont fauchées alors que les prairies permanentes sont, le plus souvent, pâturées ou exploitées sous régime mixte fauche/pâture. Sous notre climat, nous recherchons à favoriser la famille des graminées qui constitue l’essentiel d’une bonne prairie – 75% – à condition que celles-ci soient classées dans la catégorie des bonnes graminées – ray-grass anglais, fléole, pâturin des prés… La famille des légumineuses sera plus ou moins développée en fonction du mode d’exploitation.

Les autres plantes peuvent représenter un certain pourcentage de la flore – jusqu’à 20% – à condition de tenir compte de la spécificité des adventices. Certaines sont bénéfiques à la qualité du fourrage et donc pour l’animal car elles sont généralement assez riches en minéraux et autres métabolites secondaires. D’autres sont toxiques ou encore totalement inutiles car non appétées, gênantes pour la récolte… Ainsi tolère-t-on la présence de 10% maximum de berces, d’anthrisques, d’achillées millefeuilles mais seulement 5% d’orties, de rumex, de chardons, de renoncules âcres. Le pissenlit, quant à lui, sera toléré jusque 20%.

Les surfaces enherbées représentent 23% de la surface de la Wallonie (figure 1). Les prairies permanentes représentent 304.523 hectares, c’est-à-dire à peu près 42% de la surface agricole utile wallonne (SAU). Les prairies temporaires représentent 35.794 hectares, c’est-à-dire 5% de la SAU. Les autres cultures fourragères représentent 8 % – dont 87% de maïs fourrager -, le reste est occupé par des céréales (25%), des cultures industrielles – 10% dont 60% par des betteraves sucrières -, des pommes de terre (6%) et d’autres cultures (4%) (figure 2).

La répartition des prairies au sein de la Wallonie est très variable en fonction des régions et de leurs spécificités de climat et de sol. Par exemple, en Haute-Ardenne, 95,5 % de la SAU est constituée de prairies. Par contre, dans les zones limoneuses propices aux cultures, seuls 20 % de la SAU sont consacrés aux prairies. Les prairies gérées en respectant le cahier des charges de l’agriculture biologique représentent 15 % de la totalité de la superficie des prairies wallonnes.

Dans les régions où, à cause du climat et du type de sol, les prairies sont les seules « cultures » possibles, les ruminants – bovins, ovins et caprins – sont les seuls capables de transformer l’herbe en lait et en viandes de qualité. On ne peut pas parler de concurrence entre l’alimentation humaine et celles des ruminants puisque, sans eux, ces terres ne pourraient pas être valorisées.

L’utilisation de pesticides dans les prairies wallonnes

Le contrôle des adventices, les plantes indésirables, en prairie est une des préoccupations majeures des éleveurs car leur prolifération peut devenir problématique lorsqu’il s’agit de plantes toxiques ou invasives, qui entraînent une perte au niveau de la productivité du couvert. La gestion des prairies est une affaire d’équilibres délicats – typiquement liés aux conditions de station – qu’il convient de connaître et de préserver. Dans les prairies bio, il n’est bien sûr pas question d’utiliser de pesticides. Dans les prairies conventionnelles, le recours aux pesticides au niveau des prairies permanentes demeure assez occasionnel et correspond généralement à l’emploi d’herbicides contre les rumex, chardons, orties et autres renoncules, notamment présentes en raison d’une gestion du sol non adaptée. Le désherbage chimique est donc une opération de rattrapage d’une situation qui a dégénéré suite à l’apparition trop importante d’une ou plusieurs adventices. Une prairie trop envahie de plantes indésirables sera soit complètement détruite avec un herbicide total pour la rénover complètement, soit uniquement nettoyée en utilisant un herbicide sélectif. Cette pratique est souvent appliquée, étant donné que c’est une solution facile, rapide et peu coûteuse pour se débarrasser momentanément de symptômes d’un mode de gestion inadapté, tels que l’apparition ou prolifération de plantes indésirables mais ne fournit pas de réelle solution et ne fait que masquer les causes. La grande majorité des traitements utilisés concernent la problématique du rumex. Le rumex a une influence négative sur les paramètres alimentaires du fourrage, diminution de la digestibilité, des valeurs énergétiques et protéiques. Cependant, les herbicides sélectifs efficaces contre le rumex impactent également certaines légumineuses. Un traitement herbicide est donc souvent suivi d’un sur-semis de mélange fourrager pour combler les vides.

L’apport de pesticides en prairie conventionnelles est faible par rapports aux autres cultures comme les vergers et la pomme de terre (figure 4). La dose d’application de substances actives représente la quantité moyenne de substances actives appliquées par hectare de culture. Elle est exprimée en kilos par hectare. Cependant, en prairie conventionnelle l’application de pesticides concerne, en général, uniquement les herbicides. La catégorie de produits pour laquelle les quantités vendues ont été les plus élevées en Belgique pour la période comprise entre 1992 et 2010 – à l’exception de l’année 2009 – concerne la catégorie « herbicides » (figure 5). De 2005 à 2010, on assiste à une véritable chute des données de vente nationales des quantités totales d’herbicides (-74,5%) expliquée par le retrait du chlorate de soude sur le marché belge ainsi que par la diminution drastique des ventes de sulfate de fer (-88%) et de glyphosate (-56%).

Actuellement, afin de protéger l’environnement, comme par exemple l’eau, les pesticides ne peuvent pas être utilisés sur certaines zones. Nous pouvons cependant constater que des pulvérisations localisés y sont quand même autorisées. Prenons, par exemple, les zones tampons qui sont des bandes de terrain non traitées, établies entre une surface traitée et les eaux de surface ou entre une surface traitée et les surfaces pour lesquelles le risque de ruissellement vers les eaux de surface est élevé. L’objectif d’une zone tampon est de protéger les organismes aquatiques et, de manière plus générale, les eaux de surface, des pesticides entraînés par les brumes de pulvérisation. Cependant, le traitement localisé – au moyen d’un pulvérisateur à dos ou à lance ou par injection – contre certains chardons – Carduus crispus, Cirsium lanceolatum, Cirsium arvense -, rumex – Rumex crispus, Rumex obtusifolius – et contre les plantes exotiques envahissantes – berce du Caucase, balsamine de l’Himalaya – y est autorisé. Dans les prairies des zones Natura 2000 et dans le cahier de charge des prairies gérée par des méthodes agro-environnementales et climatiques (MAEC), l’utilisation des herbicides n’est également pas autorisée, à l’exception d’un traitement localisé contre les chardons et le rumex avec un herbicide sélectif. Pourquoi ne pas interdire complètement l’utilisation d’herbicides dans ces zones ? Des alternatives efficaces existent pourtant. Le traitement des prairies avec des pesticides est surtout une catastrophe pour l’entofaune par la disparition des plantes fleuries, sources de nourriture pour les insectes.

Importance de préserver nos prairies permanentes wallonnes

En plus de son utilisation pour l’alimentation du bétail, la prairie a aujourd’hui d’autres rôles à jouer sur l’environnement, sur la conservation de la nature et des paysages. Grâce au processus naturel de la photosynthèse, l’herbe des prairies utilise le dioxyde de carbone de l’air – le CO2 -, l’énergie solaire et l’eau pour pousser. Le carbone s’accumule ainsi dans les tissus végétaux, puis dans le sol sous forme de matière organique quand les plantes meurent. C’est pourquoi on dit que le sol des prairies permanentes stocke du carbone : sous nos climats, en moyenne 760 kilos par hectare et par an dans l’état actuel des connaissances. En revanche, si elles sont labourées, le carbone stocké est réémis, sous forme de CO2, lorsque la matière organique du sol entre en contact avec l’oxygène de l’air. Il est donc important de maintenir les surfaces de prairies permanentes et leur stock de carbone.

La prairie a également un rôle important dans le cycle de l’azote car elle permet de limiter le lessivage des nitrates et donc la pollution des eaux. Certaines plantes qui composent la prairie sont capables de pousser à des températures proches de 0 °C, ce qui signifie que la nitrification de fin d’hiver est immédiatement valorisée. De plus, certaines plantes prairiales – des légumineuses telles que les trèfles – sont capables de fixer l’azote atmosphérique.

Une prairie est couverte en permanence, ce qui limite efficacement les phénomènes d’érosion du sol. De plus, certaines prairies renferment une diversité biologique extrêmement importante : il existe peu de prairies mono-spécifiques. Il s’agit principalement d’associations de différentes espèces. Enfin, elles constituent des zones d’habitat pour la faune. Les prairies ont donc un rôle important dans la préservation de la biodiversité de la faune et de la flore.

Même s’il s’agit d’un critère subjectif, la prairie participe aussi à la qualité du paysage. Qui n’a pas en tête les paysages du plateau de Herve ou des prairies ardennaises ? Ce caractère paysager est un atout touristique indéniable. La prairie donne également une image de marque au produit qui s’y rapporte. Certains labels concernant la viande ou les fromages sont liés à l’utilisation importante de l’herbe. La prairie peut également avoir une influence sur les qualités organoleptiques d’un produit.

Une conclusion, une évidence…

Que dire de ceux qui scient, non sans une apparente jouissance, la branche sur laquelle ils sont assis ? Comment qualifier le mal qui les afflige ? On peut en discuter longuement… Dans l’intervalle et par mesure de précaution, on interdira complètement et dans l’urgence toute utilisation de pesticides !

Cela, d’autant plus, que nos visites dans les fermes bio montrent que les alternatives aux pesticides existent bel et bien, et sont régulièrement mises en œuvre. Nous espérons qu’elles inspireront les agriculteurs conventionnels et qu’elles leur permettront peut-être de soigner le grave déni dont ils souffrent plus que jamais… Mais c’est sans doute une toute autre histoire, et cette histoire-là ne concerne sans doute pas l’agronome…

Haro sur les sangliers ! – 2018

La surpopulation actuelle des sangliers s’avère catastrophique pour l’agriculture wallonne, mais aussi pour le secteur forestier, dont les pertes économiques sont de plus en plus importantes. Mais là n’est peut-être pas encore le plus grave car c’est bien une dramatique perte de biodiversité, dans nos forêts wallonnes, qu’engendrent les pratiques d’une chasse devenue obsolète…

Par Marc Fasol

Introduction

La plupart du temps, ils restent invisibles. Pourtant, ils sont partout. Ou presque. Et cet automne, plus que jamais, ils ont refait parler d’eux. En Wallonie, comme ailleurs en Europe, les populations de sangliers explosent – vingt-trois mille en Wallonie, avec 5% d’augmentation annuelle depuis 1980. Les conséquences pour l’agriculture sont devenues juste insupportables.

« Chez nous, toutes les régions au-delà du sillon Sambre et Meuse sont touchées, incluant les plaines du Condroz et même la périphérie de Charleroi, qui jusqu’ici ne faisaient pas partie de l’aire de répartition du sanglier, explique Didier Vieuxtemps, conseiller à la Fédération Wallonne de l’Agriculture (FWA), les cultivateurs n’en peuvent plus, ils ont été plus de cent cinquante à répondre à notre enquête de terrain lancée récemment au sein de notre hebdomadaire Plein champ. »

Au début du printemps, à l’heure de lâcher le bétail en pâture, le constat est on ne peut plus amer. Partout, c’est la même désolation : les vermillis – des sillons – et les boutis – des trous – de sangliers s’étendent à perte de vue. Ils ont défoncé et ravagé les pâtures.

Pertes économiques

L’automne 2016, les glandées et les faînées ont été particulièrement bonnes, ajoutons à cela une suite d’hivers particulièrement cléments, ce qui a permis aux laies d’atteindre le poids nécessaire – trente-cinq kilos – à leur reproduction et de mettre bas à quinze mois. Pour compléter leur régime alimentaire en hiver, tous ces sangliers se tournent alors vers d’autres sources de nourriture plus protéinées. Les suidés quittent les massifs forestiers, de nuit, et labourent les pâtures à la recherche de vers de terre. Mais depuis quelques années, ils s’aventurent de plus en plus loin. Outre les cultures, ils saccagent aussi jardins privés, terrains de football, aires de repos et même les bermes routières, avec tous les risques d’accidents graves, en augmentation constante, que cela implique. On les observe aussi, de plus en plus souvent, en plein jour, ce qui était impensable auparavant. D’après un rapport de la DEMNA daté de septembre 2017, le Département d’Etude du Milieu Naturel et Agricole du Service Public de Wallonie, « les taux de reproduction observés sur trois territoires de référence, n’ont jamais été aussi élevés depuis les débuts des relevés ».

Avec des pertes économiques estimées à 538 euros par hectare, les atteintes aux cultures sont vécues, par les fermiers, comme de véritables actes de vandalisme. Yves Bastin, éleveur de Fagne-Famenne, spécialisé dans l’élevage de Blanc Bleu Belge, enrage: « sur mes 45,5 hectares de pâtures, 12 sont détruits, c’est de pire en pire, je n’en vois pas la fin. Et il n’y a pas que des pertes de rendement en fourrage ou en herbage, tout le travail est chaque fois à recommencer : il faut réparer les clôtures, remettre à niveau la terre à l’aide d’une herse rotative suivi d’un passage au rouleau et enfin, réensemencer. Si ce travail n’est pas refait, d’autres plantes comme les orties et les chardons prennent le relais. Mais ce n’est pas tout, comme je ressème en légumineuses (trèfles), mes prairies sont encore particulièrement vulnérables au chevreuil, également en surnombre dans la région ! »

Comme si ce n’était pas suffisant, l’agriculteur doit encore faire face aux frais d’expertise et de justice : un vrai parcours du combattant, s’il veut se faire dédommager par les vrais responsables, c’est-à-dire les sociétés de chasse. Car certains chasseurs ne remettent pas volontiers en question leurs pratiques cynégétiques – la consigne est souvent donnée d’épargner les laies adultes ! – et préfèrent généralement s’en prendre aux victimes, en leur proposant la pose de kilomètres de clôture électrique – totalement ingérables pour un fermier possédant des hectares de prairies ou appliquant la rotation de ses cultures -, plutôt que de remettre en cause l’efficacité du nourrissage dissuasif en forêt – situé dans ce cas précis à moins de cent mètres de la lisière ! -, une mesure remise en selle en septembre 2015 par le ministre René Collin, alors même qu’elle avait été interdite… par son prédécesseur, Carlo Di Antonio ! Quant aux battues de destruction, elles sont à l’opposé des intérêts financiers. Hé oui, le poids des loyers pèse lourd dans le budget des propriétaires tandis que les locataires de chasses, eux, en veulent toujours plus pour leur argent…

Dégâts collatéraux

L’agriculture n’est cependant pas la seule à souffrir de la surabondance des grands ongulés, tels que sangliers, cerfs et chevreuils. Comme l’expliquait récemment Gérard Jadoul, président de l’association Solon, spécialiste de l’écosystème forestier et de la gestion intégrée, lors d’un exposé magistral à Houffalize en présence d’une salle comble, le secteur forestier en souffre énormément aussi : écorcements, abroutissements, banalisation du couvert forestier, difficultés de régénérer naturellement la forêt, choix culturaux impossibles, tout cela engendre également des pertes économiques. Mais l’arbre cachant la forêt, il reste néanmoins un domaine passé systématiquement sous silence, parce que les pertes économiques y sont plus difficilement détectables ou chiffrables : ce sont les dommages causés à la biodiversité en général. Les espèces d’oiseaux nichant au sol en sont les premières victimes – pipits, pouillots, traquets, gallinacés… -, mais aussi les plantes à bulbes – les orchidées… -, les amphibiens, les reptiles et bien d’autres espèces Natura 2000 en général.

« La chasse ne doit pas être condamnée parce qu’elle tue de gentils petits animaux, résume très bien Harry Mardulyn, ex-président de Natagora, mais parce qu’elle engendre des surabondances de grands ongulés – cervidés et sanglier – qui nuisent à la biodiversité des forêts wallonnes et à la conservation de la nature. La dérive actuelle de la chasse contribue à une véritable crise de la biodiversité dans nos forêts. »

En Wallonie, la période d’ouverture de la chasse en battue et au chien pour le sanglier vient d’être allongé aux mois de janvier et février 2018, afin de faire face à une situation jugée « limite ingérable ». Fort bien, mais force est de constater que tout cela arrange surtout les chasseurs qui se font passer une fois de plus pour les régulateurs du gros gibier… alors que le nourrissage en forêt toute saison, lui, n’est toujours pas remis en question ! Hé oui, ce qu’on appelle « lobby » ne se limite pas à l’armée de cols blancs qui sévissent en catimini dans les couloirs feutrés de la Commission européenne. Celui des chasseurs est n’est pas mal non plus. Peut-être est-il temps de remettre certains au pas !

Pourquoi réensemence-t-on les prairies permanentes ?

Les légumineuses comme le trèfle sont de véritables « pièges à azote » : ces plantes fixent l’azote de l’air grâce à l’action symbiotique des bactéries sur leurs racines. Ensemencer des légumineuses représente donc pas mal d’avantages environnementaux. L’herbage beaucoup plus riche en protéines végétales – jusqu’à 149 grammes par kilo de matière sèche – permet notamment d’éviter les compléments alimentaires – comme le soya transgénique américain ! -, de valoriser les circuits courts et de diminuer l’apport d’engrais. Et donc de respecter les nappes phréatiques…

Que revendique la Fédération Wallonne de l’Agriculture ?
  1. Prendre des dispositions prioritaires dans les zones de surabondance – points noirs – des sangliers ;
  2. augmenter les prélèvements de sangliers toute l’année et autoriser les tirs, de jour comme de nuit ;
  3. sanctionner toutes restrictions quant aux tirs de laies – femelles de sangliers – en battue ;
  4. créer un fonds d’indemnisation des dégâts, alimenté par les permis de chasse ;
  5. obliger les chasseurs à protéger les cultures et prairies.

BEES coop … – 2018

Etre l’acteur de sa propre souveraineté alimentaire

Changer d’alimentation, s’engager dans le sens d’une alimentation durable… Tout cela est bien. Mais concrètement, qu’est-ce que cela signifie ? Boycotter résolument la pub et ses mensonges ? Renoncer à la grande surface et au peu de transparence de ses produits ? Comment le citoyen, perdu dans la grande ville, peut-il s’y prendre ? A fortiori, si ses revenus sont plutôt limités ? Aujourd’hui, des coopératives s’organisent. BEES coop, à Schaerbeek, est l’une des d’elles…

Par Dominique Parizel

Introduction

« Nous voulions donner l’accès à une alimentation de qualité à des prix abordables pour tout le monde, explique Quentin Crespel, en offrant également une alternative globale – avec une gamme de produits complète – à la grande distribution classique. Notre première idée fut de créer une épicerie avec des prix différenciés mais trouver des critères objectifs de différenciation afin de dire qui pourrait y avoir accès était un vrai casse-tête. Nous avons alors découvert le modèle de la Park Slope Food Coop, une coopérative de seize mille membres qui fonctionne, depuis 1973, à Brooklyn – voir www.foodcoop.com -, à New York. Son chiffre d’affaire par mètre carré est beaucoup plus important que celui de n’importe quel supermarché de la ville… Un projet parisien, La Louve – voir https://cooplalouve.fr – s’en est inspiré et il existe aujourd’hui une cinquantaine de projets de « supermarchés » participatifs en France ! C’est un véritable changement d’échelle dans les alternatives de consommation. Pourtant, sous la forme d’une coopérative, un tel modèle n’est pas une chose neuve ; il suffisait juste de le remettre de l’ancien au goût du jour. »

L’originalité de BEES coop

« La condition sine qua non pour pouvoir faire ses courses chez BEES coop est d’être coopérateur, poursuit Quentin. La part s’élève à vingt-cinq euros et nous leur demandons d’en prendre, si possible, quatre, même si une seule part donne déjà accès à tout puisque la coopérative fonctionne sur le mode « une personne, une voix ». Nos coopérateurs sont tenus de travailler pendant deux heures quarante-cinq toutes les quatre semaines ; ce système de shifts est une forme de bénévolat qui permet au client d’être réellement partie prenante du magasin où il fait ses courses. Le statut même de la coopérative, qui tombe sous le coup de la loi sur le volontariat, permet de faire cela : les sociétés à finalité sociale sans but lucratif peuvent ainsi être assimilées à des associations sans but lucratif. Il n’y a aucune sortie de capital : les parts sont éventuellement remboursées au prix d’achat, il n’y a ni ristourne, ni dividende… Sur deux millions de chiffre d’affaires annuel envisagés, nous espérons dégager un bonus qui sera une garantie pour la viabilité de la coopérative. Mais si ce bonus est trop élevé, nous pourrions envisager de baisser la marge bénéficiaire sur la vente des produits, pour le plus grand bonheur de nos coopérateurs… Nous sommes donc soumis à l’impôt des personnes morales (IPM) plutôt qu’à celui des sociétés (ISOC). La finalité sociale de notre projet – qui est de rendre l’alimentation saine et durable accessible au plus grand nombre – comprend également une partie éducative et une partie de partage de connaissances. BEES coop est propriétaire de son bâtiment et a contracté pour 850.000 euros d’emprunts, en collaboration avec Triodos mais aussi avec Crédal et Hefboom, deux coopératives qui parient sur nous… Enormément d’activités sont donc organisées dans nos murs : nous voulons questionner l’acte de manger aujourd’hui et l’énorme impact qu’ont les choix individuels sur le système alimentaire global. Nous utilisons le point de vente comme lieu de rencontre afin de créer de la cohésion et de la diversité sociale. La plupart des clients-coopérateurs viennent à pied, à vélo ou en transports en commun ; ils font des achats réguliers plutôt que de « grosses courses », comme c’est souvent le cas en grandes surfaces. En partenariat avec Bruxelles-Mobilité, nous développons donc, par exemple, un projet de mise à disposition de vélos-cargos à assistance électrique, permettant au coopérateur d’être raccompagné chez lui avec ses achats, ce qui permet d’éviter complètement le recours à la voiture. Nous cherchons donc à innover dans tous les aspects liés au système alimentaire… »

Producteurs partenaires, distribution intégrée

« Nous sommes très conscients du fait que les producteurs avec qui nous travaillons doivent être intégrés au sein de la coopérative, affirme Quentin Crespel, et qu’il appartient à la coopérative de s’engager vis-à-vis d’eux, tout en les laissant libres de diversifier leurs débouchés car ils ne doivent pas avoir à pâtir d’un problème que vivrait la coopérative. Nous travaillons, par exemple, avec différents maraîchers et nous cherchons aujourd’hui des formules qui permettraient à nos coopérateurs d’aller travailler avec eux. Des shifts de coopérateurs – pour désherber, par exemple – permettraient de faire baisser considérablement le coût de certaines productions… D’une part, tout le monde s’y retrouverait économiquement ; gageons, d’autre part, que l’intégration du consommateur à la réalité d’une production agricole transformerait fondamentalement sa vision des choses, sa compréhension des prix, etc.

Actuellement, BEES coop est engagée avec une grosse coopérative bio de Hesbaye pour les carottes, choux, navets, oignons, pommes de terre, etc. Bref, tout ce qui nécessite de la mécanisation… A côté de cela, nous collaborons avec deux maraîchers : Gaël Loicq – dont je viens de parler – d’Anderlecht, et De Groentelaar de Pepingen. Nous travaillons aussi avec PermaFungi et les Champignons de Bruxelles qui nous livrent des pleurotes et des shiitakebio produits en ville. Un troisième maraîcher, néerlandophone également, devrait bientôt nous rejoindre. Cette production est évidemment toujours complétée par des grossistes qui peuvent juste garantir une origine belge ou hollandaise ; les grossistes sont une solution de facilité mais ils imposent leurs prix. Si nous pouvions mettre en place une plateforme qui faciliterait la collaboration logistique entre acteurs des circuits courts, nous pourrions leur donner une meilleure visibilité des coûts de transport. Cela améliorerait leur rentabilité, libérerait du temps pour produire et pour se focaliser sur l’activité principale. De plus, cela porterait une plus grande efficacité environnementale du point de vue de la distribution. BEES coop participe, à cet effet, au projet de recherche Choud’Bruxelles, en co-création entre le réseau des GASAP et Qalinca, le centre de recherche en logistique de l’ULB. Le but est de mutualiser et de rendre plus efficace une logistique en circuit court, avec le réseau des GASAP et les cantines universitaires de l’ULB. Nous cherchons à réduire l’impact environnemental des livraisons, en développant un système performant de livraisons en circuit court. La proximité producteur-consommateur, c’est bien, mais si chacun prend sa voiture pour visiter ses producteurs, les dégâts environnementaux seront plus importants. Colruyt et ses camions remplis à 99% reste un modèle de logistique efficace… La grande distribution n’a pas que des défauts ; elle a même beaucoup de choses à nous apprendre, à condition de sortir de sa logique du profit à tout prix… »

Des débuts prometteurs, des problèmes à résoudre

« Nous avons mille six cents membres et avançons à grands pas sur notre approvisionnement, se réjouit Quentin. Une grande partie des produits secs et des produits emballés est livrée par différents grossistes. Nous sommes très attentifs à mettre en avant certains produits artisanaux ; certains nous sont proposés par les grossistes eux-mêmes et nous cherchons aussi en direct. Les tout petits ateliers de boulangerie sont souvent trop chers pour nous. Ils ne proposent, en effet, pas de prix distributeurs et appliquent une marge identique pour la vente directe et pour les revendeurs. Nous travaillons donc avec Le bon pain, à Haren, qui est du bio semi-industriel. Nous complétons la gamme avec l’atelier Graine de Vie, à Nethen, qui livre deux fois par semaine la moitié des pains dont nous avons actuellement besoin.

Pour la viande, emballée sous vide, nous travaillons avec la coopérative Fermière de la Gaumequi nous propose malheureusement encore beaucoup de non-bio. Donc, le dilemme est simple : soit nous continuons de soutenir cette coopérative en lui demandant d’évoluer dans le sens qui nous convient, soit nous cherchons ailleurs mais la question des abattoirs complique beaucoup la donne… Nous devons passer par un atelier de découpe et par une chaîne de distribution entièrement certifiés bio et cela engendre beaucoup de surcoûts. Nous faisons donc le choix de travailler sur le développement des filières avec la coopérative Fermière de la Gaume. Les choses avance lentement mais sûrement… De plus, une viande préparée – haché, saucisse, etc. -, même emballée sous vide, doit être consommée dans les trois jours, ce qui est vraiment très court pour des produits qui valent entre dix et vingt-cinq euros le kilo. D’autre part, nous sommes en recherche de producteurs, principalement pour les fruits belges, l’année ayant été mauvaise en production de pommes et de poires. Nous sommes pour l’instant contraints de passer exclusivement par des grossistes…

Nos coopérateurs disposent d’une farde où ils peuvent inscrire les produits qu’ils aimeraient trouve en magasin ; a priori, nous aimerions tout accepter, avec la seule limite que le produit en question se vende, ou pas. BEES coop développe son propre étiquetage, intuitif et évolutif, en fonction de l’origine du produit, du mode de production et des conditions de la distribution :

– absence de cercle = pas bio,

– tiers de cercle = agriculture raisonnée ou producteur de confiance,

– deux tiers de cercle = certifications bio dans le cadre de la réglementation européenne,

– cercle complet = Demeter, Nature & Progrès, ainsi que d’autres labels très exigeants au niveau social…

En parallèle, nous indiquons évidemment l’origine, ainsi que l’éventuelle certification équitable (Fair Trade, etc.). Aujourd’hui, le consommateur ne se satisfait plus de la seule labellisation bio, mais l’ensemble des informations qu’il serait utile de lui fournir est extrêmement complexe. Le marché montre clairement que de plus en plus de gens viennent vers le bio mais que la grande distribution et l’économie classique répondent à cette demande a minima. »

90% bio !

«  BEES coop ne s’est donc pas positionnée comme exclusivement bio même si, dans les faits, 90% de nos produits le sont ! Notre souci premier était, je le répète, de rendre accessible au plus grand nombre l’alimentation saine et durable. La question du prix était donc essentielle ; c’est une tension permanente au sein de notre projet. Nous voulons des produits respectueux de l’homme et de l’environnement mais surtout pas trop chers. Or le prix des grandes surfaces – et plus encore les prix pratiqués dans le hard discount – ne reflètent aucunement la réalité des choses ; ils sont de plus en plus abstraits tout en restant la référence dans la tête de celui qui consomme. Nous devons donc commencer par un travail de déconstruction auprès du mangeur ordinaire. Mais nous ne pouvons pas non plus toucher ce mangeur sans qu’il y trouve d’abord un intérêt financier… La solution imaginée par BEES coop a donc été de faire appel à la force de travail qu’il représente. Un tel système n’est donc pas une fin en soi mais la conséquence du fait que ce qui se passe à côté – dans la grande distribution ! – ne va pas du tout. Toute la question est bien d’attirer à nous un public non-sensibilisé – dont le premier réflexe sera de regarder le prix – en faisant comprendre que ce n’est pas le prix qui est la chose la plus importante.

Mais notre projet est jeune, trois ans seulement. Nous avons d’abord été rejoints par des militants qui ont constitué la base de notre clientèle qui s’élargit, à présent, avec une grande variété de citoyens et beaucoup de familles. Nous sommes loin, dans nos ventes, des habituels clichés du magasin bio : peu de produits macrobiotiques, de lait de brebis, etc. Nous ciblons principalement les gens du quartier et participons d’ailleurs à un projet de recherche visant à faciliter l’accès à l’alimentation durable pour les publics issus de la diversité sociale et culturelle, un projet de recherche de trois ans mené conjointement avec l’ULB… »

Absolument rien d’utopique

« Nous faisons de l’éducation à l’environnement, de l’éducation à l’alimentation ; de nombreuses écoles viennent à nous, dit Quentin Crespel… Cela contribue à notre ancrage local sur Schaerbeek, Saint-Josse et Evere essentiellement. Notre but n’est pas d’ouvrir des magasins partout dans Bruxelles car nous voulons garder une structure à taille humaine. BEES coop évolue donc tranquillement au rythme d’une centaine de nouveaux coopérateurs par mois et cela diminuera sans doute un peu en hiver. Il y aura vraisemblablement une taille critique – peut-être autour des trois mille membres – à partir de laquelle il faudra que d’autres structures identiques se créent dans d’autres communes. Notre modèle est open source et si d’autres sont tentés par l’aventure, ailleurs, notre projet et l’ensemble des documents et logiciels que nous utilisons sont disponibles. Nous ne prétendons pas non plus détenir une recette universelle et idéale ; elle doit être adaptée localement et on peut toujours l’améliorer… Mutualiser l’approvisionnement et optimaliser la logistique entre toutes ces structures sera sans doute le défi suivant. Notre développement est conforme à ce que prévoit le plan financier. Les salariés ont encore trop de travail parce qu’ils n’ont pas encore suffisamment pu déléguer aux coopérateurs ; nous sommes donc en recherche de quelques super-coopérateurs, c’est-à-dire de personnes qui accepteraient de prendre un peu plus de responsabilités dans la structure, qui seraient par exemple à même de réceptionner une livraison…

Pour l’instant, notre plus grande réussite, c’est de faire de l’endroit anonyme où l’on fait ses courses un lieu de rencontres porteur de vraies valeurs. Il existe finalement peu d’endroits, dans une grande ville comme Bruxelles, où les gens peuvent vraiment se parler, partager un projet commun, une expérience réelle qui n’a absolument rien d’utopique… »Nature & Progrèsne peut évidemment qu’applaudir à pareille initiative, même si nous plaiderons toujours pour que la gamme des produits proposés soit intégralement bio. Nous pensons, comme BEES coop, que plus sera forte l’implication du citoyen dans le système qui lui fournit son alimentation, plus il sera à même d’ »informer » et de contrôler la pertinence et la qualité de ses propres choix. La possibilité de démarches collectives de consommation offre également de meilleures opportunités d’ouverture – d’autres choix, d’autres pratiques, d’autre goûts, d’autres cultures … – et de régulation – l’addiction à la malbouffe n’est pas une fatalité… Autant de fonctions sociales que les grandes surfaces ont aujourd’hui totalement délaissées au nom du marketing, du mensonge publicitaire et de la rentabilité à court terme.

BEES coop
19, rue Van Hove à 1030 Schaerbeek
www.bees-coop.be  contact@bees-coop.be

Bienvenue aux Moulins de Ertvelde – 2018

A l’occasion du Oost-Vlaamse Molendag, activité provinciale annuelle (1), nous avons visité deux moulins des Ardennes Flamandes, situés dans le triangle Alost – Gand – Audenaerde. Le « MoulinTer Rijst », un moulin tour – un des quatre moulins de la Commune de Herzele -, et le Zwalmmolen, moulin à eau de Munkzwalm. Nous nous sommes fermement promis d’y retourner car on y trouve des moulins de différents types et des meuniers accueillants et bien sympa… Jeter un coup d’œil sur ce que nos compatriotes du nord font de leurs vieux moulins a sans doute de quoi nous inspirer. Mais est-il prudent, en matière agricole plus spécifiquement, de séparer aussi radicalement patrimoine et production ? Et si la maîtrise du vent, comme celle de l’eau au fond de nos vallons wallons, avait une place centrale à retrouver dans notre société afin de nous convaincre de la qualité de ce que mangeons ?

Par Christine Piron et Jürg Schuppisser

Le retour des moulins à meule de pierre

Déjà le temps nous presse de rejoindre le Meetjesland, dans le triangle Gand – Terneuzen – Maldegem, pratiquement le long du canal de mer, vers l’embouchure de l’Escaut, là où circulent des navires de haute-mer important notamment les minerais de fer, à raison de septante mille tonnes par bateau. Destination : Sidmar, l’aciérie maritime de Zelzate. Nous y rejoignons en plein Ertvelde, un couple de bijoux, un autre « moulin tour » – een Bovenkruier – le Stenen molen et son moulin-manège !

Quand tournent les ailes des moulins de Flandres, poussez la porte et soyez les bienvenus !

A Munkzwalm, imaginez, au détour d’un méandre de la verdoyante vallée du Zwalm, un petit bijou technique du patrimoine, avec un puits à rouages de transmission éclairé, de toute beauté, comparable à celui du moulin de Spontin (2), duquel jaillit toute la force du mouvement de la roue extérieure – deux mètres de large et trois mètres de diamètre -, alimentée par en-haut. L’existence du moulin est attestée dès 1040. C’est un moulin modèle, parfaitement restauré par la Province, capable de faire tourner les meules de pierre et une petite centrale électrique. Paul Verschelden, le maître-meunier du Schelderomolen – voir Valeriane n°124 – nous guide et nous montre même, dans une annexe, un moulin à cylindres, un Midget Maxima Roller Mill 184, Morristown, USA, en fonction durant l’entre-deux-guerres, alimenté par la force d’un moteur diesel. La différence de mouture entre ces types de moulin fera l’objet de notre attention dès que possible.

Johan Van Holle, propriétaire depuis 1980, nous accueille, fils de fermier, devenu laborantin chez Sidmar, aujourd’hui Arcelor-Mittal. Depuis sa pension, il est maître-meunier, vendeur de farines moulues sur pierre ; avec Sandra Blom, sa compagne, ce sont aussi des meuniers-guides passionnés, éleveurs de chevaux, aubergistes et amateurs de bière à l’épeautre, parfois collectionneurs de tracteurs ancêtres et cochers aux heures libres !

Acheter un moulin, une idée soudaine - een toeval ?

Johan raconte : « Du côté de ma famille maternelle, on était meunier à Assenede, au moulin Sint Hubertus. En 1944, en toute fin de guerre, les moulins servant de poste d’observation, Sint Hubertus fut d’abord âprement défendu par les occupants allemands contre les armées canadiennes et polonaises qui en furent délogés à leur tour. Il se retrouva troué de toutes parts. Le meunier, mon grand-oncle, pensait pouvoir le sauver en le proposant en donation à la commune qui refusa. Il dut lui scier les pieds, et le moulin est tombé en 1953. J’avais quatre ans. Heureusement mon grand-oncle avait déjà une meunerie à meule de pierre actionnée par un moteur diesel, à côté du moulin à vent. »

Il poursuit : « Mon père a regretté cet ancien moulin à pivot et il entreprit, en 1973, de le reproduire, chez nous, à la ferme, à l’échelle 50% avec des ailes de douze mètres. J’avais vingt-quatre ans. A la ferme familiale, mon frère cultive toujours mais ce nouveau moulin attend, pour le moment démonté, d’être reconstruit, en 2018si tout va bien, dans le domaine du Mola– le centre provincial de molinologie (3) – au Kasteel Puyenbrug, à Wachtebeke. Ce fut pour nous un bel écolage, à l’aide de matériaux de récupération et avec de nombreux amis… L’idée a germé petit à petit d’acquérir, moi aussi, un moulin ! »

L’achat et la rénovation des moulins

« En 1980, alors que personne ne s’intéresse plus à une quasi-ruine, j’acquiers les moulins de Ertvelde, se souvient Johan. Avec des amis, nous avons d’abord remis en état provisoirement le moulin à vent et introduit une demande d’aide à la restauration. De 1982 à 1985, nous avons réellement restauré le moulin avec l’aide de Walter Mariman de Zele, un rénovateur/constructeur de moulin bien connu et expérimenté. Nous avons enlevé les ailes, tout démonté, restauré la maçonnerie, replacé et remplacé des poutres, au sommet le « paternoster » : les poutres circulaires cerclées de l’extérieur sur lequel tournent des rouleaux de bois qui soutiennent et centrent toute la tête tournante du moulin. Cette « calotte tournante » sera placée in fine ; Elle comporte l’axe moteur, les rouets de transmission et de frein, et la tête de fonte à laquelle seront fixées, plus tard, les ailes ici élargies. Il s’agit d’un aileron type Fauël, du nom d’un ingénieur hollandais, un vrai foc copié sur un voilier. Il permet notamment de mieux profiter des vents, surtout dans les quartiers résidentiels où arbres et maisons se sont multipliés. Avant cela, nous avons rentré, par le toit ouvert, les lourdes meules, les rouages, etc. La restauration a été subsidiée à 80% par les autorités publiques, ce qui implique l’interdiction de revente avant cinq ans, l’acceptation de la qualification de « monument sans utilité économique » et l’obligation de le maintenir accessible au public. Les rentrées d’argent doivent donc servir exclusivement aux frais d’entretien du moulin et pas à entretenir le meunier ! »

L’aide de la Fondation Roi Baudouin permit, quant à elle, la reconstruction du moulin-manège qui sert de remplacement lorsque le vent vient à manquer. Abandonné depuis 1871, il était totalement en ruine : la majorité des moulins à vent de la région étaient, en effet, accompagnés d’un moulin-manège de réserve. Depuis l’introduction de la machine à vapeur, vers 1830, ils sont devenus totalement obsolètes. D’abord, il fallait élever des chevaux ; ensuite, ils tournent nettement moins vite. Un tour de cheval équivaut à vingt-et-un tours de meule.

« Après sa restauration, précise Johan, nous avons entrepris d’élever des chevaux norvégiens Fjord, très aptes et très volontaires au travail… »

Le retour des meules de pierre…

« Dès 1985, nous avons moulu du froment avec le moulin à vent ; il n’y avait encore aucun intérêt pour l’épeautre, se souvient Johan. Nous faisions une farine à grains, dont de l’épeautre en provenance des Ardennes… En 2009, le Plattelandscentrum Sint Laureins se proposa de lancer, au départ du moulin, un projet régional concernant l’épeautre, s’inscrivant dans un vaste plan de promotion des producteurs locaux et leurs nombreux produits régionaux, baptisé Meetjesland = Eetjesland.

Ce n’est pas une initiative isolée au sujet de l’épeautre. Au départ, il y eut les conceptions de la bénédictine Hildegard von Bingen (1098-1179) qui fit l’éloge des qualités nutritionnelles et médicinales de l’épeautre, dès le XIIe siècle. Des centres d’intérêt, de productions et de vente de semences de différentes variétés d’épeautre existent aujourd’hui, notamment dans le Limbourg néerlandais, avec le Kollenbergerspelt. Mais on en trouve aussi dans toutes les régions traditionnelles de l’épeautre, dans l’axe qui va de Munich au Palatinat rhénan, du pourtour du Lac de Constance, prolongé en Suisse, vers Schaffhouse, Zürich et Berne, jusque dans nos Ardennes…et d’autres régions du pays.

« Nous vivons ici dans la toute proximité des polders, des sols lourds voir humides certes, mais des zones pour lesquelles les autorités flamandes ont par ailleurs mis en œuvre des programmes de protection de la nature très variés pour la faune, la flore, la qualité des eaux, etc., en liaison avec des programmes européens de soutien aux agriculteurs qui acceptent, dès lors, de travailler sans produits chimiques, de désherber manuellement et de ne pas disperser l’azote de fumier… Et cela tombe bien car l’épeautre se plaît quand même dans ces conditions de culture. »

…et celui des variétés de céréales de nos aïeux !

« Dans les fermes, une des raisons de l’intérêt nouveau pour l’épeautre est la plainte des agriculteurs confrontés à la diarrhée des veaux qui consomment du froment. Le rendement actuel du froment – donc son prix plus modéré – a, en effet, progressivement détrôné le triticale qui s’était largement implanté après la Deuxième Guerre mondiale. Il s’agit d’un croisement de froment et de seigle, produisant beaucoup de kilos et de protéines. Le triticale n’est pas panifiable pour des raisons de goût ; je l’ai essayé. Il n’est donc pas comparable avec un mélange de farine de froment et de farine de seigle réalisé couramment en boulangerie. L’épeautre (Triticum spelta), parfois appelé « blé des Gaulois », est une des céréales protégées naturellement car vêtues : le grain reste couvert de sa balle de paille, même après la récolte, et serait digeste et nourrissant, moulu en l’état, pour de nombreuses espèces animales : volailles-cochons… Aplati, il serait stimulant pour le rumen des bovidés. »

Mais contrairement au froment, l’épeautre doit être décortiqué avant la mouture du grain pour la panification. C’est une opération qui a un coût, en temps et en travail. Le Meetjesland eut une grande expérience de culture de l’épeautre jusqu’en 1914, même si le froment cultivé, depuis les XVIIe et XVIIIe siècles, a été « amélioré » et manipulé par la sélection afin d’augmenter progressivement sa rentabilité jusqu’ à treize tonnes à l’hectare, les bonnes années ; il a, en même temps, été affaibli et rendu sensible aux maladies, ce qui nécessite, en conséquence, l’utilisation fréquente de produits phytosanitaires.

« Mon frère a donc pris connaissance des projets au sujet de l’épeautre, des nouvelles techniques de travail… Nous avons donc commencé à le semer, à le décortiquer, et avons opté pour des semences du grand épeautre ‘Zollernspelz’ (4), non hybridé avec du froment ! Les boulangers avisés souhaitent disposer de farines pures et la clientèle commence à comprendre pourquoi. Je recommande toujours aux boulangers d’être modérés avec la matière grasse mais surtout de ne pas rajouter du froment, ceci pour protéger les personnes sensibles au gluten de froment, car les structures des glutens de l’épeautre sont différentes de celles du froment… Certes, la farine d’épeautre que nous produisons est un produit de niche, commercialement parlant, mais c’est aussi surtout un produit artisanal, variant logiquement un peu de goût, de récolte en récolte. Mais le résultat de la mouture au moulin dépend aussi des variations de la vitesse du vent, du degré d’humidité, de l’écartement des meules… Malheureusement, tous les boulangers ne font pas, ou ne font plus de pain à base d’épeautre ; ils n’ont pas tous appris à travailler au levain… Et les consommateurs n’en sont pas tous friands, habitués aux farines standardisées par les additifs. Heureusement, la tendance s’inverse et les circuits-courts collaboratifs se développent. »

Co-pain et Den Tseut…

Johan Van Holle et le moulin de Ertvelde collaborent aujourd’hui avec la nouvelle boulangerie coopérative Co-pain, de Gand. « Toon, le boulanger – l’ancien fromager de la fromagerie coopérative Het Hinkel Spel -, et le boulanger Adriaan – un professeur de boulangerie à Gand – ont lancé une boulangerie bien transparente pour les clients. Dans le fond de la Halle du marché bio du Lousbergskaai (5), derrière de grandes baies vitrées, les pains lèvent bien à la vue de tous avant de rejoindre les paniers des clients de ce magnifique marché couvert. Nous avons rendu visite à Adriaan et lui avons demandé ce qu’il pensait de l’utilisation quotidienne des farines d’épeautre et de seigle de Johan.

« Comme le bon vin, ce sont des cuvées uniques, dit-il. Nous travaillons lentement, très lentement, notre boulange dure quinze heures. Ses farines sont particulièrement bien appropriées, car moins protéinées. C’est l’essentiel ! »

Johan travaille également avec la brasserie domestique Den Tseut, de Oost-Eeklo. « Nous avions eu l’idée d’une bière à l’épeautre, précise Johan, et je l’avais proposée à la grande brasserie de Ertvelde, mais c’est finalement la brasserie Den Tseut, récemment fondée à la demande des habitants au moment des kermesses locales, qui lança les brassins. » Johan fournit l’épeautre – 35% -, l’orge, le seigle et l’avoine qui sont pour moitié aplatis et en partie livrés à la malterie pour fabriquer une belle palette de près dix bières (6). Caractéristique locale : le houblon qui donnera l’amertume se dresse dans les potagers environnants. »

Merci à toi, Johan, et bon vent à tous !

Molens van Ertvelde
visites, farine, chambres d’hôte
Stenenmolenstraat, 21 – 9940 Ertvelde
0497/73.32.70 – http://www.molen-ertvelde.be/fr

Notes

(1) http://www.vlaamsemolens.com/

(2) https://www.facebook.com/Les-amis-du-moulin-de-Spontin – 1603890943164428/

(3) Voir : www.oost-vlaanderen.be/mola

(4) Hybridé ou non-hybridé, petit ou grand épeautre : voici des notions à éclaircir lors de nos prochaines rencontres avec des agriculteurs céréaliers, meuniers, boulangers. Affaire à suivre donc…

(5) http://www.lousbergmarkt.be/

(6) http://www.huisbrouwerijdentseut.be/onze-bieren.html

Ferme Champignol – 2018

L’agriculture peut être aussi une source d’énergie

Visiter des fermes est, plus que jamais, une nécessité essentielle afin de comprendre toujours plus finement le fonctionnement de notre agriculture. Ainsi, si l’on ne tarira pas d’éloges au sujet du lait et du beurre de la ferme Champignol, si l’on se réjouira de la magnifique diversité de son maraîchage, la plus grande surprise qu’elle réserve reste, sans nul doute, son étonnant équipement de biométhanisation ! Une vraie découverte…

Par Francis Giot

La ferme Champignol, située à Surice près de Philippeville

Elle est occupée par la famille Burniaux depuis huit générations, chacune d’elle l’ayant à tour de rôle améliorée et agrandie. Nous nous trouvons aujourd’hui face à une ferme biologique d’importance et surtout tournée vers l’avenir. Dimitri et Marie ont repris la ferme des parents de Dimitri en 1996 ; ils passèrent en reconversion bio en 2011 et reçurent le label en 2013. La ferme est depuis toujours en polyculture – élevage et principalement orientée vers la production laitière, et plus particulièrement le beurre et la boulette traditionnelle vendus en vente directe. Sans renier le passé, nous verrons que nos amis ne comptent pas en rester là…

Le beurre le moins cher de la région

La production laitière est assurée par des vaches de race Holstein, ce qui ne manque pas d’étonner en bio mais, comme l’explique Dimitri, cette race fait partie de la tradition familiale et changer tout un troupeau n’est ni simple, ni actuellement une priorité… Mais, s’ils devaient en changer, ils s’orienteraient probablement vers la Montbéliarde ou vers la Jersiaise, originaire de l’île anglo-normande de Jersey. Ils ont d’ailleurs introduit quatre de ces petites vaches au sein de leur troupeau. Le lait est écrémé et la matière grasse est transformée en beurre tandis qu’une partie du lait écrémé l’est en boulette traditionnelle ; une autre est vendue à laiterie, mais pas dans la filière bio, et le reste sert à l’alimentation des veaux.

La crise du beurre, on ne connaît pas à la ferme Champignol et, sans l’appel d’une journaliste, il est possible que Dimitri et Marie ne seraient même pas au courant que la France voisine manque de cette précieuse matière. Si quelques Français sont bien venu en acheter au magasin de la ferme, il n’est pas question pour autant d’augmenter le prix, ce qui fait maintenant du beurre de Champignol le moins cher de tous les magasins du coin.

La ferme est constituée de trente hectares de prairies permanentes, vingt hectares de prairies temporaires et trente hectares de céréales – triticale, avoine, pois en mélange et épeautre – ; deux tiers de la production de céréales alimentent la filière bio, tandis que le dernier tiers est destiné à l’alimentation des vaches de la ferme. 90 à 95 % de la ration est constituée d’herbe produite à la ferme, elle est complétée par les céréales aussi produites à la ferme et par l’achat d’un peu de maïs et de pois.

L’apport de la dernière génération

Dimitri et Marie Burniaux ont des idées plein la tête et ils n’hésitent pas à les concrétiser. Si la vente directe les intéresse très fortement, Marie a vite remarqué que son étal de beurre et de boulette manquait de diversité, et que la présence de légumes serait un plus… C’est ainsi que le maraîchage est arrivé à Champignol. Quarante ares lui sont consacrés et trois serres jouxtent maintenant les installations de la ferme. La biodiversité y est de mise : les potagers sont entourés de haies de plantes indigènes et des petits parterres de fleurs et d’aromatiques – origan, fenouil, agastache, thym… – séparent les parcelles, tandis que la culture des légumes sur buttes est aussi agrémentée de fleurs. La diversité des légumes est remarquable et la présence d’hybride anecdotique. Marie avoue qu’il est plus difficile de convaincre le consommateur de redécouvrir les légumes oubliés que de les cultiver. Elle ne compte cependant pas baisser les bras mais a, tout au contraire, des projets plein la tête pour en faciliter la découverte et l’utilisation. A Champignol, les jardiniers ne sont pas oubliés et la production de plans à repiquer devient, peu à peu, une spécialité de la ferme. Deux serres chauffées, dont une avec des tables de semis également chauffées, facilitent la production de plans et permettent un allongement de la saison de culture. Pourtant, pas de dépenses d’énergie fossiles supplémentaires à la ferme Champignol. Nous verrons pourquoi. En attendant, les légumes produits à la ferme ne suffisent pas à fournir l’étal et le magasin, comme le rêve Marie ; la revente de fromages produits par des confrères, alors que sa propre ferme produit beaucoup de lait, contribue aussi à exacerber sa frustration…

Marie ne peut pourtant pas tout faire : la vente à la ferme, les marchés, les livraisons aux magasins et aux groupements d’achats, le ménage et les six garçons à élever, tout cela suffit amplement à occuper son temps. Déjà, la ferme fonctionne avec quatre temps plein : Dimitri et Marie, bien sûr, les parents de Dimitri pour un troisième temps plein, et un maraîcher pour le dernier… Aussi Dimitri et Marie ont-ils trouvé un nouveau partenaire : Tristan transforme maintenant le lait de la ferme sous le nom Champignol. Ainsi le Louché de Champignol – un fromage frais -, le Petit Fleuri – un fromage type crottin affiné quelques jours -, le Guiottin – une pâte pressée – et l’Ami des salades – de type fêta – sont-ils venus enrichir une gamme qui n’a pas fini de grandir…

En plus de la ferme, le souci majeur de l’énergie

L’énergie est une préoccupation essentielle pour nos producteurs et jamais il ne leur serait venu à l’idée d’acquérir deux serres et une grande table de semis chauffante s’ils n’avaient eux-mêmes produit… de l’électricité et de la chaleur, sous forme d’eau chaude ! Deux imposants dômes, que l’on aperçoit à l’arrière des bâtiments de la ferme, servent en effet à la bio-méthanisation, et le gaz produit fait tourner un moteur qui chauffe l’eau… Pour une petite part, ce gaz est produit par les déchets de la ferme, mais surtout par des déchets de céréales, des sous-produits de la betterave et de pommes de terre et par des tontes de pelouses. Ces produits sont apportés par les professionnels des céréales, par les sucreries, par les agriculteurs qui produisent des pommes de terre, par les professionnels des parcs et jardins et par la commune. L’eau chaude produite sert, bien sûr, à alimenter les deux serres et la table de semis ; mais aussi seize logements – sept maisons et neuf appartements – aux alentours de la ferme. Si on ajoute que le logement de nos amis a été rénové en écobioconstruction, on peut conclure que la boucle est bouclée et qu’ils possèdent une ferme qui correspond bien à l’esprit de Nature & Progrès

D’ailleurs, Marie et Dimitri considèrent que faire partie de notre grande famille coule de source et, s’ils ne peuvent pas s’investir plus au sein de l’association, ils jugent indispensable d’être représentés et entendus au sein des instances qui décident. Ainsi, si l’accès à la terre ne les concerne plus directement puisqu’ils possèdent les trois quarts des terres qu’ils cultivent et l’entièreté des bâtiments, ils sont bien conscients d’être sans doute la dernière génération qui a pu tout acheter. La révision du bail à ferme est donc d’une grande importance à leurs yeux, au cas où un ou plusieurs de leurs garçons envisageraient d’offrir une neuvième génération de Burniaux à cette ferme si bien cultivée… Puis il y a, bien sûr, la réforme du cahier des charges bio européen qui ne laisse pas d’inquiéter : on n’aime pas ici l’idée qu’il soit toujours plus laxiste même si, à Champignol, fort d’une clientèle fidèle en vente directe, on pourrait quasiment aller jusqu’à se passer de toute certification.

Des projets en grand nombre

Déjà plus qu’un projet – même s’il n’y a pas encore vraiment de production -, la fruiticulture fera bientôt partie des productions de la ferme Champignol. Septante arbres fruitiers à hautes tiges d’anciennes variétés de prunes, de pommes, de poires et de noix ont été plantés le long des clôtures… en un début prometteur d’agroforesterie ! Bientôt donc, les beaux fruits de Champignol orneront l’étal et le magasin de Marie… De plus, une nouvelle coopérative est en train de naître, regroupant une quinzaine de producteurs – dont, bien sûr, Dimitri et Marie -, ainsi qu’une quinzaine de consommateurs. Elle fonctionne sur le mode de Paysan/artisan, avec commandes en ligne. Pour le printemps prochain, Dimitri et Marie transformeront et équiperont une ancienne étable afin de pouvoir y organiser des cours de cuisine, de faire découvrir – entres-autres – les légumes oubliés, d’y organiser des rencontres et des débats… Au vu de ce que nous connaissons maintenant de la ferme et de son fonctionnement, nous pouvons déjà rêver à la richesse des thèmes qui seront abordés…

Marie et Dimitri seront présents au prochain salon Valériane, en septembre 2018. Ne manquez pas de leur rendre visite, de les interroger sur leurs activités et de découvrir leurs spécialités. Nous leur souhaitons, plus que jamais, plein succès dans toutes leurs entreprises…

Ferme Champignol
Dimitri et Marie Burniaux – 20, rue de la brasserie à 5600 Surice (Philippeville)
082/67.77.05 – www.champignol.be  champignol@outlook.be

Quelle alimentation voulons-nous ? – 2018

Stratégies alimentaires et durabilité

Nos pratiques alimentaires modifient le monde dans lequel nous vivons. Il est grand temps d’enfin nous en rendre compte et de changer notre façon de faire les courses. Mais nous, qui avons conscience des enjeux qui se jouent aujourd’hui, avons-nous réellement la volonté de modifier vraiment nos habitudes ? Pour mieux le savoir, Nature & Progrès vous a invités autour de la table, en juin et en juillet dernier, et vous a posés cette question : quelle alimentation voulez-vous, aujourd’hui, pour demain ? Retour sur cette grande tournée régionale…

Par Delphine Franckson

Changements climatiques, contaminations aux pesticides, déclin de la paysannerie, chute de la biodiversité, gestion approximative des déchets et diverses autres sources de pollutions…

Nous le savons, les modes de production industriels et énergivores ont des répercussions dramatiques sur le monde qui nous entoure. L’idée n’est pas ici de refaire une énième et triste liste de liens de causalité ou d’attirer, une nouvelle fois, l’attention du grand public sur la nécessité de changer « avant qu’il ne soit trop tard ». Il semblerait, de toute façon, que nous n’aurons bientôt plus le choix…

Dans sa brillante analyse au sujet de l’immobilisme collectif – six articles publiés dans Valériane tout au long de l’année 2016 -, Guillaume Lohest évoquait la difficulté de convaincre par un discours ex cathedra et global, et la nécessité de recourir à des modèles de réflexion plus participatifs et mieux adaptés à une échelle d’action locale. Nous nous sommes donc donnés pour mission de rencontrer le citoyen sur son propre terrain, afin de mener avec lui une discussion de fond sur l’alimentation. Sur son alimentation.

Dans un premier temps, le cheminement s’est voulu individuel : « Décrivez-nous votre alimentation idéale et les aspects qui guident vos choix en la matière… A quoi faites-vous attention quand vous faites vos courses ou quand vous jardinez ? » L’objectif de la démarche était de définir le modèle alimentaire souhaité pour dresser ensuite la liste des freins qui empêchent d’y accéder. Nous nous sommes ensuite attachés à « détricoter » ces obstacles – des préjugés, pour la plupart – pour en dégager des pistes de réflexions et des leviers de solution.

A quoi faisons-nous attention en matière d’alimentation ?

Tels les numéros d’un tiercé, les facteurs qui influencent nos choix sont annoncés dans le désordre… Certains critères le sont du bout des dents, comme s’il s’agissait de tabous. Le sentiment de culpabilité – ou d’impuissance – que chacun tente d’assumer devant le drame qui est en train de se jouer, au niveau planétaire, semble presque palpable. Aujourd’hui, beaucoup ne savent plus comment gérer leur situation schizophrénique de citoyen-consommateur. Finalement, les langues se délient et le discours a même tendance à dévier : ne serait-il pas plus aisé de parler à la troisième personne, de critiquer les actions – ou l’inaction – de son voisin, de proposer des remèdes miracles mais réducteurs à grands coups de « il faut que » ou de « les gens doivent » ? Mais nous ne sommes pas là pour parler des autres ; reprenons donc le fil de notre auto-évaluation.

La plupart des critères évoqués, qui orientent nos choix, sont de nature subjective. Nous voulons tous une alimentation de qualité. Nous avons coutume d’évaluer ce facteur, en termes de valeur nutritionnelle et de saveur. Plus largement, l’importance de l’aspect santé est systématiquement soulevé : sucre, sel, acides gras, vitamines et autres nutriments, etc. Ce dernier point suscite d’autant plus d’intérêt qu’on peut le relier à l’impact environnemental de l’aliment : résidus de pesticides, autres pollutions chimiques, etc.

Toujours dans cette logique environnementale, l’empreinte carbone – soit une mesure de l’énergie nécessaire, en terme de consommation de ressources fossiles lors de la production des aliments (traitement des semences, carburant consommé par le tracteur, récolte, processus techniques de conditionnement, etc.) ou de leur transport (route, avion, bateau) – est un facteur qui prête également à réflexion. L’impact sur la biodiversité de certains types de cultures est aussi mentionné, de même que l’appauvrissement des sols et l’érosion.

L’impact social d’un aliment est un paramètre qui peut aussi être analysé avant l’achat. Qu’il s’agisse d’un bien produit au Nord ou au Sud, la condition de la paysannerie mondiale est directement un effet de nos choix. La notion de prix juste est généralement soulevée, tout comme celle de l’accès à la terre. L’aspect rémunérateur des cultures vivrières – destinées à une consommation locale – est mis en balance avec la production de matières premières industrielles – plutôt destinés à l’export.

Au vu de ces dernières exigences, beaucoup d’entre nous préfèrent donc de se tourner vers une alimentation biologique. D’autres, au contraire, choisissent de fuir ce label parce qu’ils l’estiment aujourd’hui galvaudé : entre le bio étranger acheminé par avion, les chasseurs de primes agricoles et le surcoût des contrôles, rares sont ceux qui peuvent encore se vanter de connaître le cahier des charges et toutes les conditions qui se cachent derrière un produit estampillé. Nous nous dirigeons naturellement vers les produits frais et de saison, distribués par des voies courtes de commercialisation. Pourtant ces systèmes sont loin d’être dominants et le consommateur fait régulièrement l’amalgame entre « local » et « biologique ». Pour la plupart, nous fréquentons encore les grandes surfaces et consommons régulièrement plats-préparés et aliments industriels.

Quels sont donc les raisons qui expliquent cette situation paradoxale ? Le facteur temps est systématiquement cité comme l’un des principaux freins qui nous empêchent de quitter le système conventionnel des grandes surfaces. En effet, aller au supermarché est plus simple et plus rapide que de multiplier les trajets pour se rendre d’un petit producteur à l’autre – et c’est parfois même plus écologique, en termes de kilomètres parcourus. De même, devoir aligner son horaire sur la tenue d’un marché local ou sur l’heure de distribution d’un panier n’est pas toujours possible quand on a de longues journées. Le temps nécessaire en cuisine est également un élément qui explique le succès des plats préparés. Finalement, le prix complète la liste des critères déterminants.

Freins ou leviers, forces ou obstacles … A bons prétextes, mauvaises excuses !

Pour beaucoup d’entre nous, une alimentation de qualité coûte cher. Plus cher, en tous cas, que la version bas-de-gamme proposée par les grandes surfaces, à grand renfort de slogans publicitaires, d’huile de palme et d’agents conservateurs. Qui ne veut pas se ruiner doit alors pouvoir faire preuve de débrouillardise et de savoir-faire, en cultivant lui-même ou en achetant directement auprès du petit producteur du coin, les aliments qu’il prendra ensuite soin de cuisiner. Le temps nécessaire à la recherche et à la préparation de ce précieux butin étant considérable, les épicuriens économes que nous sommes doivent sacrifier tous leurs autres hobbies sur l’autel d’une alimentation saine et éthique. Cette caricature simpliste prête à sourire.

Bien qu’intangibles, temps et argent sont pourtant deux paramètres finis. Ne s’agirait-il, ni plus ni moins, que d’une question de choix et de priorités ? Faudrait-il remettre en question les vacances à la mer pour l’achat d’un sac de pommes bio ? D’un côté, on nous dit que manger coûte cher, de l’autre, on constate que la part du budget des ménages allouée à l’alimentation n’a cessé de diminuer, sur les dernières décennies… Bien sûr, il faut prendre en compte la part du logement – qui n’a, elle, fait qu’augmenter – ainsi que l’arrivée des nouvelles technologies. Fondamentalement, cette impression de cherté est véhiculée par l’apparition d’une alimentation low-cost, de piètre qualité, sur les étals des grandes surfaces. Le contraste budgétaire entre le « bon » et le « beurk » n’en est que plus saisissant, et la tentation de succomber aux sirènes d’une alimentation bas-de-gamme grandit en conséquence.

Mais, à côté de ces freins, comme nous l’avons déjà évoqué, existe aussi une série de forces qui nous encouragent dans la quête de l’alimentation idéale. Ces facteurs de motivation sont liés à la possibilité que nous avons d’avoir une influence positive sur notre environnement direct et sur la marche du monde en général. Ceci, en recherchant en alimentation produite localement, selon des modalités de cultures biologiques et dans le respect des saisons. La question du prix et du temps sont liées à des préjugés faciles à balayer : passer par un GAC peut finalement s’avérer plus rapide que de faire ses courses en grandes surface. Par ailleurs, c’est aussi souvent moins cher puisque l’on évite les dépenses inutiles et les coups de têtes. Quant au potager, il ne nécessite pas forcément beaucoup de soins et, avec peu de connaissances, on peut déjà en faire pas mal…

Finalement, avec un regard plus sombre, nous pourrions ajouter qu’adapter nos manières de consommer n’est plus une question de choix. Le changement est inéluctable, quitte à être abrupte et radical. L’alimentation de demain ne sera plus celle d’aujourd’hui.

Des leviers à actionner et la force du collectif

Quelles seraient, dès lors, les incitatifs ou les leviers à actionner afin de rendre accessible à tous cette alimentation idéale – si tant est que cela soit possible – et d’amorcer un changement global dans nos habitudes alimentaires ? Nous devrions, tout d’abord, mieux nous organiser afin de réduire nos déplacements et de faciliter l’accès pour tous à une alimentation saine et locale, avec un minimum d’intermédiaire. En effet, l’allongement des chaînes de distribution entraîne l’augmentation du prix des aliments pour l’acheteur ou la diminution du prix payé au producteur. Regroupons-nous donc entre voisins, entre consommateurs sensibles aux mêmes causes, partageons notre liste de courses ou – pourquoi pas ? – un bout de jardin ! Des tas de possibilités s’offrent à nous ; il suffit souvent d’un peu de volonté et d’un brin de créativité…

Il faut ensuite continuer à « en parler » autour de nous afin de sensibiliser sur ces changements de pratiques qui nous apparaissent comme impératifs. Non sur l’air rébarbatif des habituelles rengaines destinées à culpabiliser l’autre mais en jouant la carte de la convivialité et des échanges. Cette étape de partage est nécessaire car, si la décision qui nous incombe de revoir nos modes de consommation résulte bien d’un cheminement individuel qui procède étape-par-étape, il est absolument impensable de laisser l’autre sur le carreau : question de cohérence par rapport à l’esprit même de l’initiative mais surtout condition essentielle de réussite finale. On ne reste pas cloisonnés entre bobos ; changer le système alimentaire, c’est pour tout le monde, ou c’est pour personne ! L’implication citoyenne et le bénévolat sont donc les clés de voûte de ce nouveau système basé sur les liens humains et sur l’intérêt collectif, plutôt que sur la volonté de profit et des critères individualistes. Le politique a également un rôle important à jouer, en termes de moyens mis dans l’éducation – dont celle des plus jeunes – et dans l’accompagnement de tous – dont les plus démunis d’entre nous. A ce titre, le travail admirable des associations et des acteurs de terrain doit être mis en avant et encouragé.

Une recette miracle à coup de "yak’à" ?

Cette série de rencontres s’achève donc sur une note positive d’espoir, chacun repartant chez lui galvanisé par les propos de l’autre, et un peu surpris d’être finalement sur la même longueur d’onde que lui… Cependant, ne soyons pas naïfs : si la recette était si simple à cuisiner, nous n’aurions plus besoin d’évoquer les dangers qui nous menacent et qui sont liés à nos irresponsables choix en matière d’alimentation. Pourtant, parmi ceux qui nous ont rejoints pour en parler, certains avaient déjà sauté le pas. Ils avaient, par exemple, fondé un potager collectif ou monté un groupement d’achat… De leurs propres aveux, ce qui semble se présenter comme une perpétuelle remise en question de nos envies n’est, en réalité, pas une source de frustrations. La réflexion initiale engendre un effet « boule de neige ». Les mécanismes s’acquièrent et, très vite, sans que l’on ait plus besoin d’y penser, il est possible d’alléger considérablement l’impact de son mode de vie sur le monde alentours…

Bien sûr, il y aura toujours quelque chose à faire, un geste ou une habitude à améliorer. Mais nous y viendrons naturellement, step-by-step

Transition alimentaire, une utopie de plus ?

Sommes-nous suffisamment conscients de l’impact de nos habitudes de consommation sur la planète où nous vivons ? Même si nous nous sentons parfois impuissants, nous savons parfaitement qu’il nous appartient de changer la donne. Un tel changement est-il réellement possible, ou ne serait-ce là que théorisations naïves, nés dans des esprits pourtant bienveillants, au sujet de principes, somme toute, inapplicables ? Voilà ce que nous avons cherché à découvrir à travers une seconde série de rencontres qui se sont tenues aux mois de septembre et d’octobre derniers…

Mais qu’est-ce que la transition ?

La transition – une notion qu’on entend si souvent à présent que nous en aurions bien les oreilles échauffées – définit une situation intermédiaire, de passage d’un état vers un autre. Il s’agit d’un terme utilisé tant dans des domaines aussi variés et divers que les sciences, les mathématiques, l’économie ou l’art. La transition est donc l’état de quelque chose qui, par définition, n’en a pas… puisqu’elle est tout le temps en train d’en changer ! Elle se définit, dès lors, non pas par ce qu’elle est, mais par ce vers quoi elle ambitionne de nous conduire.

Dans le cas qui nous occupe, lorsqu’on pense à un « mode de vie en transition », ou à des « quartiers ou villes en transition », il faut imaginer la série de décisions et d’initiatives, prises individuellement ou collectivement, qui ont comme objectif de conduire le système à un état plus résiliant – c’est-à-dire plus résistant aux futurs chocs civilisationnels, comme la fin du pétrole ou les dérèglements climatiques et leurs nombreuses conséquences – et dont l’impact sur le monde serait le plus modéré possible. Au-delà de la volonté de relativiser l’ampleur des scénarios catastrophiques qui nous menacent, cette Transition représente également la volonté d’opérer un changement en douceur – en nous préparant aux bouleversements tels que nous les imaginons – plutôt que de subir de plein fouet ce qui vient, au moment où cela vient, sans aucun moyen pour l’affronter.

Convaincre par l’exemple, plutôt que par le discours

« Nous pensions être les seuls dans notre quartier à accorder de l’importance à ces choses-là. Nous avions l’impression d’être perçus comme des gens bizarres. Pourtant, ce soir, on se rend compte que vous êtes dans la même situation que nous et que vous faisiez votre route parallèlement à la nôtre, à quelques kilomètres à peine… », dit Sandrine, consommatrice à Philippeville. Lors de nos différentes rencontres, bien que tout le monde soit convaincu par la nécessité de changer de système, certains n’en demeuraient pas moins dubitatifs devant l’impression qu’ils avaient d’être les seuls à faire des efforts. Ils se croyaient en décalage avec le reste d’une société qui ne leur emboîterait probablement jamais le pas, en raison des différents freins que nous avons cités précédemment.

La conviction exprimée par d’autres que des solutions existent déjà nous a ensuite motivés à aller voir cela « sur le terrain ». De nombreux citoyens, des consommateurs, des producteurs et même des acteurs politiques ont ainsi accepté de nous recevoir chez eux, ou de se joindre aux discussions. Suite à un événement déclencheur – l’arrivée d’un enfant, la maladie d’un proche, une prise de conscience devant un énième scandale alimentaire ou devant le sort des animaux dans les élevages industriels -, ils ont fait le choix de se créer un nouveau modèle. Ainsi, tous nous avons été obligés d’admettre que le changement est déjà une réalité.

Cette constatation a fait l’effet d’une bouffée d’air frais pour les plus sceptiques d’entre nous. Peut-être suffit-il donc de se réunir autour de cet objectif commun pour se rendre compte que nous sommes, en fait, beaucoup plus nombreux que nous ne le pensions. Et que ce que nous percevions naguère encore comme un frein n’est finalement qu’un obstacle mineur facilement franchissable mais alors tous ensemble…

Jardins partagés sur fond d’Incroyables comestibles…

De l’épanouissement personnel au bonheur d’être ensemble

« J’ai ouvert mon jardin à des personnes dites précarisées ; certaines sont venues par obligation, en lien avec les conditions d’obtention d’allocations, mais elles sont finalement restées pour le plaisir d’être ensemble et de découvrir de nouvelles choses. C’est par la reconstruction des liens humains que nous arriverons à faire changer les choses… Le lien à la terre est également important ; s’il y a tant de dépressions et de burn-out aujourd’hui, c’est parce qu’on nous a coupés nos racines… », dit Jessica, de l’asbl Champ Libre.

Jardiner, par exemple, n’est pas seulement une question d’argent. Certes, ces légumes que l’on fait pousser seront nettement moins chers que ceux qu’on achètera en magasin. Mais cela nous demandera également d’y consacrer une part de notre – précieux ! – temps. Les jardins collectifs sont précisément une manière de nous organiser collectivement et d’alléger le travail nécessaire à la récolte de légumes de qualité.

« Le temps que nous y passons ne nous semble pas être une contrainte car travailler ensemble génère un état de bien-être et de plénitude véritable », explique Jean-Marie des Jardins du Bout du Berquet, à Lessines.

Bien sûr, pour jardiner, il faut du terrain. Cependant, malgré les objections initiales de certains participants, nous avons dû nous rendre à l’évidence : il y a autour de nous un nombre étonnant de terrains qui pourraient être facilement mis à disposition des candidats-jardiniers, de la friche urbaine au terrain communal, en passant par les jardins délaissés par des propriétaires devenus trop âgés… Et pourquoi pas certains ronds-points ou d’autres bacs à fleurs qui agrémentent l’espace public et auxquels les communes consacrent par ailleurs des budgets conséquents ? Demander ne coûte rien et c’est encore la meilleure façon d’être étonné par la réponse reçue. Encore une fois, c’est une question d’oser « sauter le pas ».

« Nous avons trouvé ce terrain parce que le propriétaire n’avait pas le temps de s’en occuper et que notre projet lui plaisait. Nous voulons y lancer une activité de maraîchage en permaculture et il est vraisemblable que nos excédents soient distribués ou échangés. Ce qui compte, pour nous, c’est de rassembler les gens autour d’événements festifs et conviviaux et de créer ensemble un nouveau modèle de société », raconte Martyna, fondatrice d’un projet de maraîchage à Hastière.

Des ceintures alimentaires sous forme de coopératives

S’entraider et se comprendre pour une meilleure souveraineté alimentaire

Agricovert à Gembloux, la Ceinture Aliment-Terre à Liège, Cali-Terre à Ath, Bees Coop à Bruxelles – voir en page 38 -, Coopéco à Charleroi, CoopEsem à Florennes, Now à Waulsort… Les initiatives du genre ne manquent pas ! Mais comment en décrire les points communs ? L’idée est de regrouper des producteurs d’une même région autour d’une charte – dont les critères, à déterminer collectivement, sont notamment en lien avec la durabilité – et d’organiser la production pour satisfaire aux besoins de la ville toute proche et de ses habitants…

Des coopératives de ce type sont en train de fleurir sous l’impulsion mixte de producteurs et de citoyens. Ceux-ci y donnent un coup de main bénévolement et trouvent ainsi accès à une alimentation de qualité, diversifiée et dont le prix reste démocratique en assurant la subsistance de celui qui l’a produite. D’autres actions sont régulièrement mises en place autour de ce service de base : cantines sociales, intégration de personnes fragilisées, bibliothèque thématique, ateliers ou formations diverses… Cependant, le particulier qui choisit d’intégrer ou de monter ce genre de structure doit être attentif à certains aspects : les critères de production, codifiés sous forme charte, touchent à la notion, toujours incertaine, de « production locale », aux modes de production – biologique ou autre -, aux prix – accessibles pour le consommateur mais aussi rémunérateur pour le producteur -, etc. Il est donc facile de retomber dans les travers de la grande distribution en traquant le bon marché à tout prix, ou en n’acceptant que les gros volumes qui permettront un approvisionnement sans faille…

La clef de la réussite de tels projets réside, par conséquent, dans la communication et la compréhension réciproque des différents acteurs. Il faut que l’agriculteur puisse entendre les attentes du consommateur et que ce dernier comprenne les contraintes liées à la production. Il n’est donc guère question ici de négociation ou de compromis, mais plutôt d’entraide et de co-construction.

Groupements d’achats citoyens

S’organiser pour retrouver une alimentation à taille humaine

« Au départ, c’était pour rendre service à ceux qui, comme moi, recherchaient une alimentation saine et locale. J’avais le temps et je pouvais me déplacer pour aller d’un producteur à l’autre. Aujourd’hui, nous sommes une quarantaine de familles impliquées dans la distribution de paniers. Nous organisons également des conférences et des ateliers en lien avec le mouvement Slow-Food… », raconte Agnès de Slowly asbl.

Nombreux sont ceux qui, parmi nous, ont rejoint ou ont monté un groupement d’achat. Le rapprochement entre producteurs et consommateurs, cher à Nature & Progrès, permet de mieux comprendre les modalités d’une production et de ne pas rester avec nos questions à propos de ce qui nous nourrit. Mais, comme dans le cas des coopératives, cette relation doit au préalable s’entendre sur des objectifs communs, qui ne sont d’ailleurs pas forcément statiques et peuvent évoluer suite à des discussions régulières. Mais la prise en compte de la réalité du travail des producteurs est la condition sine qua non de la pérennité et de la pertinence de ce type de circuits d’approvisionnement.

« Les groupements d’achat partent de bonnes intentions mais certains consommateurs oublient l’intérêt du producteur. Exiger des portions calibrées et individualisées représente parfois un travail supplémentaire pour un bénéfice finalement assez maigre… Il faut pouvoir en parler et être à l’écoute des difficultés des uns et des autres », constate Bernard, après sa visite de la Petite Foire, à Semel.

Le collectif peut également devenir une force quand il permet au producteur d’investir et d’améliorer ses techniques ; cela peut se faire quand les consommateurs acceptent de s’impliquer dans une relation de longue durée. Différentes formes de contrats ou des systèmes d’abonnements sécurisent le revenu du producteur et lui permettent de mieux s’organiser par rapport aux volumes à fournir. Dans certains cas, la production est achetée par le groupement avant la récolte et, selon les conditions climatiques de l’année, les risques et les bénéfices sont ainsi partagés. Un autre avantage de cet investissement citoyen est qu’il peut amener l’agriculteur à modifier certains aspects de son itinéraire technique ; encouragé par la certitude qu’il trouvera acquéreur pour sa production, s’il se fait certifier, par exemple, ou s’il modifie, autre exemple, à la demande de sa clientèle le conditionnement de ses yaourts : des petits pots en verre plutôt que du plastique…

Des associations sur le terrain

Manger sain et moins cher, c’est possible !

« Le projet Manger sain et moins cher, cela vous tente ? Il existe déjà depuis deux ans et c’est le regroupement de plusieurs associations de terrain qui l’a rendu possible, chacune étant venue avec son public. Des relations de confiance existaient déjà entre les différents acteurs, ce qui a permis de co-construire ce projet multi-facettes », dit Nathalie, assistante sociale à Philippeville…

« Nous apprenons ensemble à nous réapproprier notre alimentation, à faire la distinction entre les bons et les mauvais aliments, à éviter les pièges… pour l’environnement et pour notre santé », témoigne Johnny, partenaire du projet…

C’est par le renforcement des liens humains et par notre ouverture à l’autre que nous rendons le changement possible ! Les gens viennent participer à des ateliers ou à des rencontres, tissent des relations et ont envie de revenir. Petit à petit, ils découvrent qu’une autre manière de se nourrir existe : que c’est bon, facile et pas cher. Des actions ciblées, mais multiples, font tache d’huile… jusqu’au « point de basculement » du système. C’est la seule manière efficace et durable de fonctionner car le discours trop professoral mène rarement à grand-chose…

Tout consommateur est un acteur du changement qui s’ignore !

Pour conclure sur cette série de rencontres citoyennes – les premières, nous l’espérons, d’une longue série -, nous pouvons dresser un bilan positif des actions menées. Il s’agit, bien entendu, d’initiatives localisées dans l’espace, et même dans le temps, et le chemin sera donc encore long avant d’arriver à un « changement de paradigme »… Mais, après tout, c’est justement ce cheminement qui est la Transition et nous avons tous un rôle à jouer dans ce processus. Plus ou moins impliqués, nous procédons étape par étape, à coup de questionnements individuels et d’expériences collectives…

Les initiatives qui réussiront seront celles qui sauront provoquer l’envie d’apprendre, de s’informer, sur l’impact de nos modes de consommation et sur les autres façons de cultiver, de cuisiner… Ce seront celles qui susciteront la motivation, par le plaisir, par le goût et la convivialité. Réussiront finalement celles qui façonneront de nouveaux modes d’appartenance, non plus basés sur l’image que nous voulons donner de nous-même – par le biais d’une consommation standardisée de grandes marques ou d’aliments vantés par la pub – mais sur la reconstruction des liens humains, avec nos voisins, entre coopérateurs ou au sein d’un groupement d’achat, par exemple… Nous penserons ainsi collectif et nous reverrons la notion d’appartenance sociale à l’aide de modes inclusifs et bienveillants, plutôt qu’exclusifs et basés sur la compétition avec autrui.

Conclusion

Oui, une transition alimentaire est possible !

Bien sûr, ce n’est qu’une ébauche et les solutions possibles sont innombrables. Changer de modèle alimentaire est un possible qui s’ouvre de plus en plus concrètement pour chacun d’entre nous. Sachons saisir cette opportunité, sautons dans ce train qui est déjà en marche. Nous ne savons pas jusqu’où il peut nous conduire !

Comités de quartier, groupements d’achat, coopératives, jardins communautaires, vie associative… C’est bien la réflexion individuelle qui nous motivera à changer nos habitudes mais c’est par les réseaux d’entraide que les difficultés existantes seront levées. L’intelligence collective nous permettra d’élargir le champ individuel des possibles et de revoir nos priorités. Et si changer la nourriture changeait aussi le monde ?

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