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Le droit à l’habitat léger progresse…

Alors que la Région Wallonne a modifié son arsenal législatif afin de reconnaître l’habitat léger (1), nous vous invitons, pour en savoir plus, à rencontrer Vincent Wattiez, animateur au CCBW (Centre Culturel du Brabant Wallon) – www.ccbw.be -, du RBDL (Réseau Brabançon pour le Droit au Logement) – www.rbdl.be -, du membre du collectif HaLé ! et simple habitant du désormais légendaire quartier auto-construit de la Baraque, à Louvain-la Neuve…

Par Dominique Parizel, Hamadou Kandé et Elise Jacobs

Introduction

Le Code wallon du logement et de l’habitat durable – dont l’article 1er définissait le logement – devient le Code wallon de l’habitation durable – dans lequel l’article 1er définit l’habitation : d’un côté, on y considère le logement, de l’autre, l’habitation légère. Cette définition est le fruit d’une étude juridique sur l’habitat léger, financée par la ministre du logement et celui de l’aménagement du territoire. Le RBDL, Habitat & Participation, le Rassemblement Wallon pour le Droit à l’Habitat, le Centre de Médiation des Gens du Voyage et des Roms, le collectif HaLé ! et de simples habitants, tous ont piloté cette étude et une partie du groupe continue le travail, notamment en ce qui concerne la définition des critères minimaux de salubrité. L’habitat léger est une question de plus en plus discutée, chez Nature & Progrès également ; elle connaîtra un nouveau temps fort avec la conférence que donnera Vincent Wattiez sur l’histoire de ce nouveau décret, ainsi qu’avec l’atelier du collectif HaLé !, lors du prochain salon Valériane.

Un contexte de violence sociale

“La nouvelle législation wallonne s’est enfin risquée à définir l’habitat léger, explique Vincent Wattiez. Cette définition ne vient pas de nulle part. Un point de départ pourrait être celle élaborée par le RBDL, en 2014, en collaboration avec Education permanente en Brabant Wallon, le MOC, Habitat & Participation et l’association Crabe, à Jodoigne. Elle fut ensuite retravaillée, en 2015, par la Commune d’Ottignies – Louvain-la-Neuve, qui l’intégra dans son Règlement communal d’urbanisme (2) et son schéma de structure (3), dans le but de régulariser le quartier de la Baraque. Ce travail de définition fut ensuite poursuivi par l’étude juridique portée par Nicolas Bernard et Isabelle Verhaegen pour l’Université Saint-Louis, ainsi que Caroline Delforge et Charles-Hubert Born pour l’UCL, sur les questions d’aménagement du territoire et de droit administratif. Ce chantier a été systématiquement réalisé dans un cadre collectif, aussi ouvert que possible, avec le maintien perpétuel d’un “cadre de confiance” pour que toutes les parties s’y retrouvent. Réfléchir à deux, c’est une chose, le faire à trente, c’en est une autre…

Au RBDL, nous tenons à travailler sous un angle participatif, tout en étant bien conscients des limites de cette notion quelque peu galvaudée. Nous travaillons aussi de manière unitaire, en rassemblant les personnes qui habitent dans des zones de loisirs et les nouveaux “alternatifs”. Les gens du voyage – ceux qui ont réellement cet habitat dans leurs gènes – se sont joints par la suite… Disons-le clairement : il existe au cœur de la problématique de l’habitat léger une violence sociale et cultuelle parfois difficile à affronter. On aime imaginer un couple, hétéro, blanc, avec deux enfants, dans une jolie yourte en laine bio, mais il est plus compliqué pour les autorités et leurs kyrielles d’agents de reconnaître que toutes ces personnes aussi ont créé une solution viable et valable. Les anciens de la Baraque rappellent que nos premières roulottes foraines, nous sommes allés les chercher, en périphérie bruxelloise, chez des gens du voyage qui les délaissaient au profit de caravanes plus légères… Ceci dessine déjà une vraie cartographie sociale : gens du voyage et gens des zones de loisirs sont souvent exclus de la notion d’habitat léger, à l’heure où un intense mouvement s’oriente pourtant dans ce sens, pour des raisons écologiques, sociales et culturelles, mais aussi économiques. Eux n’avaient attendu personne : les gens du voyage ont toujours vécu comme cela et d’autres avaient fait un choix semblable dès les années septante, ayant migré vers les zones de loisirs, un peu pour les mêmes raisons d’ailleurs : retour à la nature, habitat beaucoup moins cher, autonomie à tout prix… Tout cela est parfois difficile à faire tenir ensemble, même si tous sont en butte aux mêmes problèmes, administratifs notamment. Cette base unitaire peut donc sembler artificielle mais tous ont objectivement des intérêts communs.”

Habitat léger : la définition

“Qu’est-ce qu’une habitation légère, s’interroge Vincent Wattiez ? La Wallonie dispose désormais d’une définition. Il s’agit d’une « habitation qui ne répond pas à la définition du logement visée au 3e alinéa de l’article 1 – l’habitation légère ne serait donc pas un bâtiment, un immeuble bâti, une petite maison en brique, par exemple. Quoi qu’il en soit cela peut être un bien meuble ou immeuble qui satisfait au moins à trois des caractéristiques suivantes :

– démontable,

– déplaçable,

– d’un volume réduit,

– d’un faible poids,

– ayant une emprise au sol limitée,

– auto-construite,

– sans étage et sans fondations,

– qui n’est pas raccordée aux impétrants. »

Toute la question sera de savoir si une Ker Terre, par exemple, est un habitat léger. A mes yeux, c’est évident. Une habitation légère est donc bien aussi “immeuble”, comme précisé dans le décret. Une zone de flou apparaît donc lorsqu’il faut déterminer ce qu’est juridiquement un immeuble bâti. Cette frontière mal dessinée créera certainement des conflits d’interprétation administratifs qui devront sans doute être tranchés au Conseil d’état. La Ker Terre, en effet, est en même temps “immeuble” et “construite” sur place à base de tresses de chanvre et de chaux hydraulique qu’on pose en cercle sur un soubassement, et non des fondations… Plus simplement, une cabane dans un arbre est “immeuble” et aussi “bâtie”. Il faudra, à terme, éclaircir cette dernière notion.

Mais il y a plus épineux encore : on stipule, en effet, clairement que l’habitation est un bien destiné à la résidence en disant, d’entrée de jeu, que c’est à l’exclusion des hébergements touristiques, au sens du Code wallon du tourisme. Les gens qui vivent dans les zones de loisirs seraient donc automatiquement des touristes (4) parce qu’ils vivent dans un hébergement touristique ? Que nenni ! La volonté était sans doute d’exclure certains hébergements qui sont loués aux touristes, le temps des vacances, et régis par le code du tourisme, sans que cela n’évacue les habitations légères situées dans les zones de loisirs et qui sont à usage permanent… Si on tient compte, en effet, de la définition de celui qui utilise ordinairement l’hébergement touristique – c’est-à-dire le touriste -, elle ne correspond absolument pas à la définition de celui qui y vit toute l’année. D‘autant plus que ces personnes y sont domiciliées, la plupart du temps, ce que ne sont évidemment jamais les touristes… C’est donc l’usage qui déterminera si c’est hébergement touristique ou une habitation légère. Mais où sera tranchée cette question ?

Un nouveau défi pour l’aménagement du territoire

“La volonté de prendre un coin vert pour y poser son habitat léger pose évidemment d’importantes questions en termes d’aménagement du territoire, poursuit Vincent Wattiez, vu notamment le saupoudrage urbanistique dont la Belgique est victime. Hormis les villes-nations, la Belgique est le sixième pays le plus densément peuplé ! Pourquoi certaines catégories de personnes auraient-elles le droit de s’installer à la campagne et d’autres pas ? L’aménagement du territoire, on le voit, est le terrain d’importants enjeux sociaux… Le plan HP (Habitat Permanent en zone de loisirs) a évacué, en priorité, les habitats légers des zones de loisirs inondables mais on sent – mises à part certaines communes bienveillantes – beaucoup de résistances des pouvoirs publics pour les zones restantes. Au niveau du plan de secteur, les zones d’habitat vert (ZHV) semblent techniquement le plus aptes à accueillir l’habitat léger, ou à reconvertir les zones de loisirs – sa destination première, à vrai dire. Elles viennent à peine d’être créées et paraissent déjà bien trop compliquées et onéreuses à mettre en œuvre pour les communes qui ont eu le courage de s’impliquer dans leur élaboration. Au final, seuls dix-huit sites – sur près de dix fois plus dans le plan HP – sont recevables pour être transformés en ZHV et être ainsi pérennes. Mais est-ce que ces communes auront les moyens d’aboutir ? Ne faut-il pas plus de moyens de la Wallonie ?

Sur la question de la ville ou de la campagne comme localisation du léger, l’exemple du quartier de la Baraque, à Louvain-la-Neuve, me paraît évidemment excellent. Historiquement, il s’agissait d’une friche située juste à côté des quelques maisons du hameau de la Baraque. La ville nouvelle ne cessait alors de s’accroître de toutes parts, urbanisant la plaine et artificialisant les sols, avec la perspective de dépasser le nœud autoroutier qui l’enserrait… Le parking dit “RER” est maintenant voisin, avec sa dalle destinée à construire six cents logements… Je peux donc prétendre aujourd’hui habiter en ville parce que le quartier est complètement englobé par elle, démontrant que l’habitat léger y est possible également. Il n’en a évidemment pas la densité : entre trente et trente-cinq logements à l’hectare, ce qui n’est pas énorme mais n’est pas rien non plus… S’il faut réinjecter de la nature en ville, avec des biotopes élargis à l’humain, pareille question doit être abordée en évitant de chercher d’abord à empiler le plus possible de gens les uns sur les autres qui finalement feront tout, dès que possible, pour prendre une voiture ou un avion et s’enfuir loin de tout… Un quartier comme celui de la Baraque est un authentique poumon vert dans l’espace urbain – il suffit de voir le documentaire Quartier Libre pour bien le comprendre -, un espace naturel au cœur de la ville produit par une forme d’auto-urbanisme. Qu’on nous ait tolérés offre aujourd’hui un exemple d’habitat unique en son genre qui a expérimenté toutes les alternatives sociales et écologiques dont la ville a, depuis, découvert les bienfaits. C’est un système totalement adapté qui répond globalement aux problèmes que les urbains n’arrivent plus à résoudre. Il est un peu à l’image des lieux autonomes souvent proches des villes – et parfois même en pleine ville – qu’on trouve en Allemagne : des Wagenplätz ou des Wagenburg où des gens habitent en caravanes, en camions ou en roulottes, en recréant des espaces de liberté, des bulles d’air… La nature y reprend rapidement le dessus car la notion même de petit habitat sans fondation fait que ceux qui vivent là laissent pousser la végétation autour d’eux. Tout cela suppose évidemment une certaine perte de maîtrise des pouvoirs publics et, généralement, ils n’ont pas facile avec cela… Mais ne plus faire confiance aux projets et au gens, c’est bien cela le problème…”

Le léger fait partie de la solution, pas du problème !

“Est-ce que les zones de loisirs font de l’auto-construction ? Oui, répond Vincent sans hésiter. Le récent mémoire de Tracy Krist, une étudiante liégeoise en architecture, le montre bien, examinant l’évolutivité des habitats permanents des zones de loisirs, très comparable à ce qui s’est passé au quartier de la Baraque : on commence par une caravane qui s’agrandit quand un enfant arrive, etc. C’est typiquement de l’auto-construction. Il existe aussi une forme d’auto-urbanisme, au quartier de la Baraque, car toute nouvelle construction résulte du fait qu’on en a d’abord parlé collectivement en réunion de quartier et qu’un accord est ainsi intervenu. Et cela a pu prendre du temps… C’est peut-être différent en zones de loisirs, dans la mesure où les parcelles sont clairement individualisées et que les habitants les gèrent eux-mêmes séparément. Georges, un habitant d’une zone de loisirs membre du collectif HaLé !, a commencé par une caravane résidentielle autour de laquelle il a érigé une structure en bois. D’incontestables similarités existent avec la Baraque ; il faut se défaire de l’idée qu’il y aurait d’un côté les bonnes pratiques et de l’autre les mauvaises… Les pouvoirs publics doivent aujourd’hui prendre en considération le fait que des personnes ont trouvé, par elles-mêmes, de vraies solutions à la crise du logement ; cela doit être reconnu plutôt qu’être considéré comme un problème.

Mais il ne faudrait pas non plus limiter l’habitat léger à de l’auto-construction car cela reviendrait à en faire uniquement l’affaire de gens capables de travailler de leurs mains. La question est beaucoup plus large : il est possible d’opter pour cette forme d’habitat en ayant deux mains gauches, l’auto-construction n’étant qu’un des neufs critères possibles de l’habitat léger. Par exemple, il n’y a pas que des auto-constructeurs au quartier de la Baraque ; le quartier n’est pas composé exclusivement de corps de métiers – même si, de fait, ils sont très présents – mais avant tout de gens qui ont posé ensemble certains choix de vie.

Il est donc sans doute plus important d’aborder la question sous l’angle de l’autoproduction de “logement”, c’est-à-dire cette capacité à produire des solutions, par soi-même, sans spécialement auto-construire. C’est pareil pour nos autres besoins vitaux, comme l’alimentation, etc. Le cadre et les normes actuelles ne permettent plus aux personnes de s’organiser pour trouver comment s’en sortir par elles-mêmes. Pire : si vous êtes au chômage et que vous tentez de recréer des solidarités, on vous fera vite passer pour un fraudeur social, ce qui est assez insidieux. Or l’autoproduction et l’évolutivité du léger permettent cela : on commence par une cabane puis, suivant les besoins, vient une annexe ou autre chose… Une roulotte, par ailleurs, est souvent considérée comme un habitat précaire, alors qu’à y regarder de plus près – et quand vous comprenez que la brique crée trop souvent des vies insalubres de par ses multiples coûts -, c’est une solution symboliquement très forte qui permet de surmonter de nombreux écueils – échecs familiaux, échecs financiers, transformations de vie, mouvements… – et de libérer un temps précieux, alors que le logement traditionnel en engouffre énormément de par le mode de vie qu’il impose. L’habitat léger est un symbole majeur du droit de choisir son habitation.”

Pour tous ceux qui fuient la brique…

“Personnellement, les néo-fermettes quatre façades en briques rouges qui s’étalent sur les campagnes ne me procurent aucun sentiment de sécurité ; elles me font plutôt redouter un peu plus l’avenir, avoue Vincent Wattiez… Nous savons, statistiques à l’appui, que la plupart des couples qui les bâtissent n’y passent pas leur vie ensemble. Ce mode de vie et d’habitat classiques est une source d’angoisses pour beaucoup trop de gens. Et sans doute notre modèle alternatif connaît-il un certain succès car il leur offre une belle bouffée d’air… Pour l’heure, nul ne s’endette pour la vie en mettant une yourte dans le coin d’un pré. A la Baraque, nous avons même mis en place un groupe d’”habitations gratuites”, avec l’idée qu’elles ne seront plus jamais vendues mais bien transmises. Revendre ces habitations, amorties depuis des lustres, nous paraîtrait anormal. De plus en plus de gens fuient la brique parce qu’elle est le bras de levier et l’élément constitutif de la financiarisation du logement ; ils sont de plus en plus nombreux à ne plus pouvoir payer pour cela et surtout à ne plus vouloir subir la vie que cela inflige. Les prix de l’immobilier flambent dans les grandes villes, promettant des quartiers entiers à la gentryfication. Essayons donc autre chose pendant dix ou quinze ans, testons quelques zones dédiées à l’habitat léger, expérimentons une forme d’habitat léger solidaire. Nous verrons bien ce que cela produira de laisser de l’autonomie aux habitants ! La notion d’habitat léger solidaire doit permettre d’éviter absolument tout risque de marchandisation, c’est-à-dire qu’on retrouve finalement une yourte ou une tiny house dans chaque jardin urbain pour qu’elles soient louées bien cher aux gens de passage… Chaque fois que la circulation de produits de première nécessité – comme la nourriture et le logement – est détournée vers la production de fric, cela a produit de la misère et de la pauvreté.

Notre étude juridique montre que la grande majorité des habitants en léger sont propriétaires de leur bien. Mais rien n’exclut que cela puisse changer… Il semble donc important de bien encadrer les personnes qui désirent faire de la “promotion” immobilière par le biais de l’habitation légère. Je ne parle pas ici des chouettes entreprises qui créent des habitations légères dans un respect éthique de l’autonomie des futurs habitants mais bien des professionnels de la plus-value qui sont toujours capables de revendre ou de louer n’importe quoi tant que cela produit un certains rendement. Autant savoir…”

Tous ensemble : "allez, HaLé !"

“Comment travailler maintenant à lever tous les blocages, demande Vincent Wattiez ? En partant d’une rencontre qui eut lieu, à Yvoir, pendant l’été 2015, répond-il, une poignée de personnes a créé le collectif HaLé !, pour Habiter léger !www.habiterleger.be -, qui est le proche cousin du collectif français Halemwww.halemfrance.org -, pour Habitants de logements éphémères ou mobiles. Nous y incluons évidemment les habitants des zones de loisirs, qui revendiquent le droit à un habitat sans être obligatoirement éphémère ni mobile, et nous aimerions que s’organisent des cafés HaLé !, de manière à booster de petits groupes locaux, vecteurs d’autonomie en matière d’habitat léger. Ces groupes doivent pouvoir s’emparer de cette thématique dans une forme d’autonomie et de liberté tout en étant un minimum en accord avec le fait de défendre tous les habitants et tous les habitats légers.

C’est bien un collectif – et pas une association – car ce qui est sauvage doit, me semble-t-il, toujours le rester. Il ne faut sans doute pas institutionnaliser ce collectif pour qu’il garde sa souplesse et soit toujours capable de se régénérer. Les associations ont tendance à se scléroser, soit parce que les employés y glissent doucement dans une routine complaisante, soit parce que les pouvoirs politiques les instrumentalisent en diminuant leurs moyens financiers ou les modalités de les distribuer. L’autonomie et la liberté sont, à mes yeux, consubstantielles du léger et c’est cela, je crois, qu’il nous faut absolument préserver… Le RBDL a mis au point d’autres types de stratégies, dont des outils d’auto-formation soutenus par le Centre Culturel du Brabant Wallon, comme le Mode d’emploi de l’étude juridique ou le Mémorandum de l’habitat léger, une expo photo, un documentaire. Tout cela est mis à la disposition de tous et il fallait les moyens de le faire… Avec ces outils, nous demandons une série de choses claires et concrètes : la reconnaissance culturelle et réglementaire de l’habitat léger, la prise en considération de toutes les familles – les gens du voyage, les habitants des zones de loisirs, les alternatifs, et pourquoi pas les habitants des camions, vans et autres, qui ne sont pas en collectifs ou en plateforme -, un permis allégé et adapté à ces habitations, la création de la notion d’habitat léger solidaire et non commercial, etc.

Nous nous efforçons de mettre en lien les habitants, les associations, les collectifs, des juristes et les pouvoirs publics, en proposant un cadre de confiance pour que toutes les parties se sentent à l’aise et continuent à être présentes. Bien sûr, cela fait parfois de nous d’authentiques contorsionnistes mais, au final, notre méthode permet le maintien autour de la table d’intérêts extrêmement hétérogènes. Nous avons réalisé le même type de travail avec le RWDH concernant le la loi anti-squat’ qui s’est soldée par un recours à la cours constitutionnelle…”

Non marchand et autonomie

Le Belge a sa célèbre “brique dans le ventre” mais il est surtout de plus en plus menotté par son prêt hypothécaire. Pour vivre heureux, nous dit-on, il nous faut absolument logis, voitures, vacances… Et puis, en plus, manger bio !

“Moi, dit Vincent, je ressens souvent une double contrainte insupportable à être exhorté, d’une part, à refuser la malbouffe et à croire, d’autre part, qu’on pose un acte militant en faisant ses courses dans une grande surface bio. Il faut se mettre à la place des personnes qui sont fauchées et qui arrivent à peine à payer un loyer… Sans sa dimension humaine, la bio perd tout son sens ! Et c’est précisément, me semble-t-il, ce que doit éviter l’habitat léger qui me paraît déjà parfaitement mûr pour être absorbé et transformé par le marché. Rappelez-vous, il n’a pas fallu longtemps au bio pour se faire récupérer. Ne parlons pas du mouvement de la transition, il est d’une certaine manière un produit du capitalisme pour renverser la vapeur. On l’aura bien compris en regardant le film « Demain »…”

Une chose est essentielle aux yeux de Vincent Wattiez comme à ceux de Nature & Progrès : la réalisation de leurs besoins de base par les gens eux-mêmes ! L’autonomie est un sentiment gratifiant, avant même d’être une réalité du porte-monnaie. Se sentir autonome rend heureux mais la vie actuelle n’en laisse tout simplement ni le temps ni la place…

“En termes d’habitat, conclut Vincent, une telle prise de conscience peut passer beaucoup mieux par le léger, car le dur suppose une ingénierie trop lourde et une forme d’esclavagisme pour rembourser un prêt à une banque. La crise des “gilets jaunes” le montre bien : il faut toujours plus d’argent pour survivre et beaucoup d’entre nous n’en ont vraiment plus assez. La clé est donc d’avoir le temps de mener une vie plus riche sans être pour autant obligé de mener une vie de riche…”

Notes

(1) Voté en séance plénière le 30 avril 2019, le nouveau Décret wallon entrera en application début septembre

(2) Nouvellement, le Guide Communal d’Urbanisme dans le CoDT

(3) Nouvellement, le Schéma d’Orientation Local dans le CoDT

(4) Touriste : personne qui, pour les loisirs, la détente ou les affaires, se rend dans un lieu de destination situé au-delà de la commune où elle réside habituellement, ou des communes limitrophes à celle-ci, et qui séjourne hors de sa résidence habituelle (Art 1er 49° du Code du tourisme)

Zéro-déchet : réagir à une folie ingérable

Il y a quelques années, un ami m’a fait découvrir un petit film amateur tourné, en 2004, à Buis-les-Baronnies dans la Drôme provençale. La caméra suit un homme exceptionnel, espiègle, rieur et simple. Un improbable héros obsédé par les objets jetés. Incapable d’accepter le sort qui leur est réservé, il les sauve et les collectionne. Tout : des vieux journaux, des livres, des hamburgers pourris, des roues de vélo, des téléviseurs, des frigos, des chaussures, par centaines, par milliers…

Par Guillaume Lohest

Introduction

Partout dans sa maison, à l’extérieur et même sur des terrains publics. Cette accumulation compulsive, aussi appelée syllogomanie, est considérée par les psychologues comme un trouble du comportement, parfois associé à une maladie plus large appelée “syndrome de Diogène”.

Folie ? Peut-être. Mais comme le préconisent certains anthropologues : pour comprendre une société, il faut s’intéresser à ce qu’elle rejette dans ses marges, à ce qu’elle laisse derrière elle, à ce qu’elle ne veut pas voir. Et si les “syllogomanes”, ces rassembleurs de “déchets”, nous parlaient de notre folie collective ?

Une croissance exponentielle

Déchet ? Attendez. De quoi parle-t-on ? Selon une approche juridique, un déchet est “toute matière ou tout objet dont le détenteur se défait ou dont il a l’intention ou l’obligation de se défaire” (1). C’est donc ce qu’on abandonne, ce qui est considéré comme inutilisable. Le geste de sortir les poubelles – qui nous est devenu familier – n’a cependant pas toujours existé. Selon le sociologue Baptiste Monsaingeon, “on peut parler d’une invention du déchet au tournant du XIXe / XXe siècle. Jusqu’à cette période-là, en tout cas dans les villes, on ne peut pas à proprement parler de déchets, c’est-à-dire de choses abandonnées si l’on s’en réfère à la définition juridique du déchet aujourd’hui. Les matériaux étaient alors en perpétuelle circulation”. C’est avec l’industrialisation de la production que naît le déchet, c’est-à-dire “ce qui reste” et qu’il faut cacher, enfouir, entasser dans une décharge, selon les pratiques alors en vigueur. On entre dans une nouvelle phase vers les années septante et quatre-vingt. C’est l’apparition du recyclage et du tri sélectif. “À cette époque, poursuit le sociologue, on se rend bien compte qu’on ne peut plus remplir les trous jusqu’à saturation, que, notamment, les polymères de synthèse restent visibles malgré les tentatives de contrôle de ces décharges et qu’il est donc urgent de maîtriser la situation.” Mais rien n’y fait. Au contraire même. “Les statistiques le démontrent : à partir du moment où l’on commence à penser la gestion des déchets en termes de rationalisation, c’est-à-dire le tri sélectif et l’incinération dans le meilleur des cas, les volumes enregistrés de déchets n’ont fait qu’augmenter et en particulier les quantités de matériaux destinés aux filières de recyclage. C’est particulièrement évident dans la production des plastiques. À partir du moment où l’on met en place des filières consacrées aux polymères de synthèse, aux plastiques d’emballage notamment, on se rend compte que le flux de production ne fait qu’augmenter de façon assez exponentielle.” Plus on veut le gérer, plus le déchet est considéré comme objet à traiter, à recycler, à trier… Plus il y en a !

Les chiffres actuels sont vertigineux. Ils donnent la nausée. Dans l’Union européenne, deux milliards et demi de tonnes de déchets sont produits chaque année. La part la plus importante revient au secteur de la construction (35%) et aux industries extractives (28%). Les déchets des ménages représentent 8% de cette production (2). Le plastique, symbole de modernité durant des décennies, a envahi notre environnement au point de devenir le marqueur physique d’une nouvelle époque géologique, l’anthropocène. Le recyclage, longtemps perçu comme une solution-miracle, se révèle aujourd’hui totalement inefficace. Seuls 14% des plastiques sont intégrés à un cycle de recyclage et, dans ce chiffre, 4% sont perdus dans le processus, tandis que 8% sont destinés à ce qu’on appelle un circuit ouvert, c’est-à-dire une réutilisation pour un autre produit qui, lui, sera jeté. “Bilan des courses : seuls les plastiques de type bouteilles en PET (polyéthylène téréphtalate) – qui ne représentent qu’un pourcentage très faible des plastiques consommés – peuvent se plier aux contraintes du recyclage en boucle fermée et être régénérés pour une utilisation identique. (3)” Une étude publiée par la revue Nature, en 2013, prévoit, par ailleurs, selon le scénario dit du Business as usual, si les tendances actuelles se poursuivent, un triplement de la production de déchets d’ici la fin du siècle : de quatre millions de tonnes par jour à douze millions de tonnes par jour.

L’individu face au Poubellocène

On parle d’Anthropocène, mais peut-être faudrait-il utiliser un terme plus direct. Le sociologue Baptiste Monsaingeon, dans son ouvrage Homo Detritus (4), raconte comment “dans les années 1970, des géologues français avaient proposé, sur le mode de l’humour, une classification des couches stratigraphiques les plus récentes distinguant un Poubellien supérieur (avec des plastiques) d’un Poubellien inférieur (avant les plastiques). Si ce sont bien nos déchets qui fondent la preuve indubitable de l’entrée dans cette nouvelle époque, ne faudrait-il pas plus simplement parler de Poubellocène ?

Face à un tel désastre écologique, on comprend mieux le succès du mouvement “zéro-déchet” qui a pris de l’ampleur, ces deux dernières années, supplantant dans l’espace médiatique les célèbres Colibris de Pierre Rabhi. Le zéro-déchet est-il un nouvel avatar de cette culture des “petits gestes”, d’une écologie cantonnée à la sphère privée ? Sans doute en partie. Bea Johnson, l’autrice d’un best-seller sur le sujet, ne nie pas les difficultés et les impacts sur la vie d’un foyer : « Au fur et à mesure de ces années, on a pu s’apercevoir des avantages du mode de vie « zéro déchet ». Au départ, vous n’allez pas remarquer les économies de temps parce qu’au début, se désencombrer prend du temps… même savoir dire non prend du temps. On a l’habitude de toujours dire oui à ce qui nous est tendu. Passer chaque tiroir en revue, chaque pièce, pour mettre en place des produits réutilisables, mettre en place des alternatives… Ce n’est qu’une fois que tout cela devient automatique que l’on peut gagner du temps. (5) » L’obstacle est plus lourd qu’il n’y paraît. Une évidente charge mentale accompagne l’engagement dans une démarche zéro-déchet. Ce n’est qu’après quelques années, dit Bea Johnson entre les lignes, que cette charge mentale peut disparaître.

Le changement est social

Si l’on s’engage dans cette démarche en imaginant qu’elle va changer le monde, le risque est grand de se heurter à la désillusion face à l’inertie collective. On diminue, peut-être significativement, sa production domestique de déchets, tout en sachant qu’on ne représente qu’une proportion infime de l’ensemble des consommateurs qui, eux-mêmes, ne participent qu’à hauteur de 8% à la grande poubelle du monde. Le burn-out militant n’est pas loin. “J’ai beau regarder autour de moi, raconte une militante, depuis quatre ans d’engagement pour la transition et le zéro-déchet : un iceberg de dix milliards de tonnes s’est détaché de la banquise au Groenland, le glyphosate en a repris pour encore cinq ans, les animaux marins étouffent sous le plastique, les gens utilisent encore des poches plastiques à usage unique alors qu’elles sont censées être “interdites”, la boulangerie proche de chez moi jette cent kilos de pain invendu par semaine, les pauvres oiseaux se font flinguer par les lobbys de la chasse… Alors quoi, il ne faut juste pas regarder le reste du monde ? Ouah, mais quelles sont belles ces autruches ! (6)”

Charge mentale, sentiment d’impuissance… La démarche zéro-déchet est-elle une illusion en matière de changement social ? Si on la considère uniquement comme une démarche écocitoyenne reposant sur la volonté et la conscientisation des individus, certainement. Le sociologue Jean-Baptiste Comby rappelle que ce n’est pas par l’exhortation morale ou rationnelle qu’on se met à changer de pratiques mais quand les conditions concrètes, matérielles de notre vie sont bousculées. “Par exemple, on observe que ce sont des changements biographiques d’ordre structurel qui entraînent une modification durable des modes de vie : déménagement, séparation ou mise en couple, arrivée ou départ d’un enfant, obtention ou perte d’un emploi, etc. Il s’ensuit que seule une profonde transformation de l’organisation sociale et de ses règles de fonctionnement semble à même d’engendrer des révisions massives de comportements individuels. Il paraît donc urgent de politiser le changement en cherchant à modifier prioritairement non pas les comportements individuels mais les institutions sociales à travers lesquelles les individus intériorisent des principes de classement de ce qui compte, des critères d’évaluation de ce qui est légitime, principes et critères qui gouvernent le goût pour certaines pratiques et l’aversion pour d’autres. (7)”

À l’écoute des déchets

Pour autant, ne comptez pas sur moi pour jeter la pierre aux personnes qui prennent le taureau, ou plutôt la poubelle, par les cornes. Le zéro-déchet ne sauvera pas le monde en tant que morale écocitoyenne, non. Mais la critique facile du zéro-déchet, encore moins. Il y a une nuance de taille entre le colibri invité à “faire sa part” – qui ressemble à un repli résigné sur des petits mondes isolés de l’intérêt général – et la radicalité de la formule zéro-déchet qui n’est pas destinée à s’arrêter à l’échelle domestique. Au contraire même : avant ce récent engouement citoyen, l’expression s’appliquait surtout à des programmes collectifs coordonnés sur des territoires. Le réseau Zero Waste Europe compte quatre cents villes et municipalités, essentiellement implantées en Italie et dans le nord de l’Espagne. L’une des expressions-phares de ce réseau affirme que “le zéro déchet, c’est un voyage plus qu’une destination“.

Aussi Baptiste Monsaingeon, pourtant critique face à l’obsession hygiéniste de nos sociétés occidentales, note-t-il les potentialités et la nouveauté de ce mouvement. “Je suis à la fois stupéfait et stimulé par ce mouvement du zéro-déchet. C’est surprenant de voir comment en quelques années le déchet est devenu un truc sexy, une affaire susceptible d’intéresser tout le monde y compris celui qui n’est pas forcément intéressé par les questions environnementales ou politiques. Il y a donc une sorte de mode du zéro-déchet qu’il est intéressant d’étudier. (8)”

Il y a une différence de taille, remarque-t-il, avec les petits gestes de tri et de consommation responsable car “le zéro-déchet, compris en fait comme une « réduction du recyclage » vise aussi à réduire au maximum la mise en décharge et en incinération. Se lancer dans le zéro déchet implique de se mettre à l’écoute des déchets, d’en prendre soin. Si l’on regarde de près les praticiens et les associations locales du zéro déchet, on constate que, loin d’être des individus aveuglés ou à distance des déchets, ce sont des gens qui passent les mains dedans, notamment dans la pratique du compostage. Cette attention à quelque chose qui était jusqu’à présent jeté à la poubelle m’intéresse.” Mais il rejoint tous ceux qui, aujourd’hui, insistent sur l’indispensable passage à l’échelle politique. “Si le zéro-déchet s’arrête à l’échelle domestique et du foyer, c’est vain. L’enjeu est clairement politique, technique et économique. C’est uniquement à travers la mise en place de collectifs, de mouvements élargis politiques et critiques que des mouvements sont possibles.

De la honte à la norme

Alors, le zéro-déchet, c’est bien ou c’est pas bien ?”, demandera le citoyen en attente d’un avis binaire bien tranché. Mauvaise question, répondrait le sage. Ne vaut-il pas mieux s’interroger sur la meilleure façon de passer de l’individuel au collectif et inversement ? Quelles sont les passerelles possibles ? Quoi qu’on en pense, et même si la tendance récente est plutôt d’attribuer l’entière responsabilité du désastre écologique aux seules grosses entreprises capitalistes, on ne peut s’exonérer tout à fait de notre rôle de consommateur. “J’estime qu’acheter, c’est voter. Si l’on achète sa nourriture en emballage, c’est une façon de voter pour l’emballage. Tout un tas de gens se disent : « Ce n’est pas à moi de changer les choses, c’est aux politiques ou aux fabricants. » Sauf que le fabricant ne fabrique que ce que le consommateur achète. Et justement, plus on achète en vrac, plus il se développera (9).” Première passerelle.

Par ailleurs, moi qui suis bien loin du zéro-déchet, je ressens de plus en plus de honte à ouvrir un emballage plastique, à m’en débarrasser dans une poubelle publique comme si j’avais bien fait mon devoir. Et cela, à cause des ami.e.s autour de moi, grâce à eux plutôt, qui manifestent au quotidien que d’autre solutions existent, qui ne coûtent pas plus cher. De la honte, et je dirais même : de la culpabilité. Aucun mot n’a plus mauvaise presse que celui-là aujourd’hui. On se sent coupable de trouver un avantage au sentiment de culpabilité. Mais réfléchissons-y une seconde. Leonard Cohen, sur un plateau de télévision, en 1992, affirmait déjà à contre-courant : “la culpabilité, c’est un très bon moyen pour savoir quand quelque chose n’est pas bon !

Ramenée à la question des déchets, et même si évidemment la cause première de l’existence d’emballages se situe du côté des entreprises qui les produisent, il me semble souhaitable qu’une nouvelle norme sociale puisse s’installer, qui rende honteux celui qui jette énormément. Dire cela n’a rien de sexy, et c’est peut-être presque scandaleux dans une société d’individus qui n’en finissent plus de chercher à s’exonérer de toute responsabilité. Pourtant, si tout le monde aujourd’hui a intériorisé l’interdit de jeter ses déchets par terre, c’est bien parce qu’une nouvelle norme sociale a vaincu l’ancienne. Or la destinée des déchets sur cette planète nous apprend que jeter un emballage dans une poubelle, au fond, c’est le jeter par terre, mais ailleurs. “Cachez ce déchet que je ne saurais voir.

Le zéro-déchet peut donc aussi avoir cette fonction d’instauration d’une norme sociale, qui ne tombe pas du ciel ni du bon plaisir du quidam, même si cela choque les hédonistes que nous sommes ou ceux qui aimeraient pouvoir concentrer toute la culpabilité sociétale uniquement chez les plus riches qu’eux. Deuxième passerelle : merci mes ami.e.s zéro-déchet, de donner l’exemple et de me faire honte, gentiment et indirectement. Cette honte ne me tue pas, elle nous rend plus forts collectivement.

Épilogue : “c’est pas trop joli”

A Buis-les-Baronnies, le sympathique syllogomane Christian Guienne n’est plus. Le “Diogène des Baronnies” (10) est décédé, en décembre 2009, après avoir été placé d’office, par sa tutelle et la municipalité, à l’hôpital psychiatrique de Montélimar. J’ai regardé trois fois le petit film (11) qui le suit à la trace, lui et ses montagnes de déchets. Devant ce qu’il appelle son “dépôt de frigos”, parmi les oliviers et la broussaille, il rit et réfléchit tout haut, de son accent chantant : “C’est pas trop joli, mais c’est curieux quand même… C’est unique en son genre. Personne ne le fait. Y a que moi qui ai eu l’idée de mettre les souliers là.

Deux frigos (jetés) sont remplis de chaussures (jetées). C’est curieux, oui. Les Diogène et les “syllogomanes”, en quelque sorte, sont aussi dans une logique zéro-déchet. Leurs folles collections, crasseuses et ingérables, mettent sous nos yeux ce que nous croyons disparu alors que ce n’est que jeté, caché, éloigné. En un mot : ingérable.

Notes

(1) Article 2, 1° du décret wallon du 27 juin 1996 relatif aux déchets.

(2) Source : Eurostat.

(3) Nathalie Gontard, “Déchets plastiques : la dangereuse illusion du tout-recyclage”, L’Obs, 4 février 2018.

(4) Baptiste Monsaingeon, Homo detritus. Critique de la société du déchet, Seuil, mai 2017.

(5) Béa Johnson : « On a adopté le Zéro déchet et la vie est meilleure », propos recueillis par Martin Cadoret, Reporterre, 20 novembre 2017.

(6) “Burn-out du Colibri”, 4 février 2019 : https://lesmouvementszero.com/2019/02/04/burn-out-du-colibri/

(7) Jean-Baptiste Comby, “Les limites de la morale éco-citoyenne”, Lava, 1er octobre 2018. https://lavamedia.be/fr

(8) « Appréhender les déchets comme un symptôme, et non comme une maladie », interview de Baptiste Monsaingeon, Alter Échos n° 453, 24 octobre 2017, propos recueillis par Manon Legrand.

(9) Béa Johnson : « On a adopté le Zéro déchet et la vie est meilleure », propos recueillis par Martin Cadoret, Reporterre, 20 novembre 2017.

(10) France Culture, émission Sur les docks par Irène Omélianenko, Portraits (2/4), le « Diogène des Baronnies », 26 avril 2011.

(11) https://vimeo.com/666346 : The Collector, par Martin Hampton.

Pas de grosses bêtes sans les petites…

Les moustiques nous exaspèrent, les mouches nous agacent et leurs mal-aimés rejetons nous répugnent plus encore. Pucerons, chenilles et chrysomèles sont les pestes de nos cultures, etc. Mais passées ces petites détestations, nous n’oserions même pas imaginer à quoi ressemblerait notre monde sans les insectes !

Par Morgane Peyrot

Introduction

C’est pourtant une triste nouvelle qu’a révélée le journal Le Monde, du 11 février dernier. D’après une étude tirée de la revue scientifique Biological conservation, les chercheurs sont unanimes : la quasi-totalité des insectes pourrait avoir disparue de la surface du globe en cent ans ! Plus de 40% des espèces seraient aujourd’hui menacées d’extinction, avec une hausse d’environ 1% chaque année. Ce chiffre, évoluant à une vitesse fulgurante, dénote un déclin colossal et exponentiel que les spécialistes n’hésitent pas à qualifier du “plus massif épisode d’extinction depuis la disparition des dinosaures”. Voilà qui a de quoi faire frémir, d’autant plus qu’il ne s’agit pas de la première sonnette d’alarme. Malgré les cris d’alerte lancés par les entomologistes depuis des dizaines d’années et les pamphlets qui se multiplient dans la presse, la situation ne semble guère évoluer, alors que nous devrions tous nous en inquiéter. Car s’il semble plaisant de ne plus avoir à nettoyer son pare-brise après chaque trajet en voiture, il faut noter que c’est au prix d’une crise écologique mondiale. Certes, ils sont minuscules et paraissent insignifiants, la plupart d’entre eux suscitant même la peur et le rejet. Souvent on ne leur prête guère attention et on ne se demande même pas qui ils sont, ni ce qu’ils font, avant de brandir tapettes à mouches et produits en tous genres pour se débarrasser de ces indésirables. Or, sans ces petits êtres indispensables, tout l’équilibre des écosystèmes planétaires s’effondrerait, et dans sa suite l’humanité tout entière…

Un lien puissant avec les plantes

Plantes et insectes sont l’exemple même de la complémentarité. De leur duo découle l’engrenage du cycle de la vie. Car les végétaux constituent la ressource primaire essentielle à tous les êtres vivants pour se nourrir, se loger ou se soigner. A titre d’exemple, le service de pollinisation offre près de 70% de la diversité de nos ressources alimentaires. Sous nos latitudes, 80% des plantes à fleurs sont “entomogames”, ce qui signifie qu’elles dépendent des insectes pollinisateurs pour se reproduire. Et ils sont nombreux ! Outre l’abeille domestique hyper-médiatisée, il y a près de vingt-cinq mille espèces d’abeilles sauvages dans le monde, dont deux mille en Europe et trois cent cinquante en Wallonie. Sans oublier tout le cortège de papillons, de coléoptères et de syrphes, petites mouches à l’allure de guêpes ou de bourdons que l’on élimine souvent par confusion. Ces pollinisateurs sont bien plus efficaces que les habitantes de nos ruches et sont indispensables à de nombreuses plantes. Mais l’histoire ne s’arrête pas là car les insectes interviennent dans tout le cycle de développement du végétal. Y compris les insupportables phytophages dévoreurs de salades ! Dans la réalité d’un écosystème, ils empêchent la prolifération des espèces à tendance “envahissante”, ils régulent la croissance des végétaux et les rendent plus résistants par la pression de sélection qu’ils exercent. Il y a aussi les décomposeurs, dont de nombreuses larves de coléoptères, ou encore certains asticots. Ces insectes ont une activité cruciale pour l’environnement : sans eux le paysage n’aurait pas fière allure : il serait jonché de détritus, de cadavres et de matière fécale. De plus, ils entretiennent la fertilité du sol en rendant la matière organique bio-disponible – sous forme de minéraux – pour les plantes qui peuvent ainsi les absorber. Les plantes ne sauraient être sans cette multitude de services rendus. Réciproquement, tous ces insectes, qui se nourrissent de pollen, nectar, d’organes végétaux morts ou vivants, et les utilisent pour faire leur nid ou nourrir leur couvain, ne peuvent survivre sans ces dernières…

Pour preuve de l’importance des décomposeurs, voici la drôle d’histoire des plaines de l’Australie qui, après l’introduction de bovins par les colons à la fin du XVIIIe siècle, finirent littéralement noyées sous les excréments. Les bousiers locaux, habitués aux déjections de marsupiaux n’ayant pas trouvé celles des vaches à leur goût, aucun travail de décomposition ne fût entamé. Plus d’un million d’hectares finirent alors ensevelis, avec des conséquences désastreuses pour l’environnement et l’économie. Sous ces montagnes de déchets amoncelés, plus aucune plante ne pouvait pousser, privant ainsi la faune autochtone de ressources et les vaches de leur pâture. Pour remédier au problème, l’importation de bousiers depuis Pretoria et Montpellier a été nécessaire… durant près de quinze ans !

Une ressource alimentaire privilégiée

Les insectes sont aussi une source de nourriture nécessaire à de nombreuses communautés animales. Notamment les oiseaux, dont la plupart des spécimens, même granivores à l’âge adulte, utilisent les insectes pour fournir à leurs petits un apport de protéines. Privés drastiquement de ces denrées, leur population commence à en pâtir – en plus d’être affectés par l’usage des pesticides, et la destruction de leurs habitats. En témoignent nos campagnes silencieuses… D’après des études du CNRS et du Muséum National d’Histoire Naturelle, rapportées en 2018, plus d’un tiers de l’avifaune a disparu du paysage agricole, ces vingt dernières années, dont certains représentants de façon drastique telle la perdrix grise dont les effectifs ont chuté de 80 à 90% depuis les années 1990 ! Avec eux les crapauds, les chauves-souris et même d’autres insectes carnivores commencent à subir le même sort… Ce cercle vicieux est un véritable calvaire pour la faune sauvage, et il pourrait l’être également pour certains peuples entomophages qui consomment traditionnellement les insectes depuis des générations. C’est le cas dans de nombreux pays d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine et chez les Aborigènes d’Australie. Loin d’être un cliché, les fameux “criquets grillés” sont toujours monnaie courante sur les étals des marchés, en Thaïlande, au Nigéria, au Guatemala, etc. A ceux-ci se mêlent de nombreux autres insectes, en particulier les coléoptères, les chenilles, et beaucoup d’autres larves. Selon les estimations de la FAO, les insectes seraient le pain quotidien d’environ deux milliards d’individus dans le monde, ce qui n’est pas rien ! Ils représentent un réel moyen de survie dans les régions où les conditions climatiques sont rudes comme le désert du Sahara. Si tous viennent à disparaître, comment les populations autochtones remplaceront-elles ces précieux apports de protéine et de nutriments dans leur alimentation ?

Aider les insectes ?

Cela n’était qu’un petit tour d’horizon des services rendus à l’environnement et à l’humanité par les insectes, sans évoquer leur utilisation dans la médecine, l’industrie textile, etc. Il est probant qu’ils sont partie intégrante de notre quotidien et que la situation actuelle nous prépare à un avenir catastrophique si nous ne changeons pas notre regard et nos habitudes à leur égard. S’il est clair que de réelles mesures doivent être appliquées à l’échelle gouvernementale, nous pouvons tous agir en leur faveur, chacun à notre échelle, pour les soutenir, notamment au jardin ! Vous pouvez commencer par aménager un espace accueillant pour tous ces insectes, à condition bien sûr de respecter le principe de la réduction des interventions, ce dont nous n’avons pas l’habitude, toujours occupés que nous sommes à “entretenir” et à “gérer” notre environnement. Ne cherchez pas à obtenir un endroit trop propre car feuilles mortes et brindilles abriteront coccinelles et chrysopes, friandes de pucerons. Préservez des zones de friche, laissez pousser l’herbe et les fleurs autochtones, cela favorisera les pollinisateurs et les prédateurs comme les guêpes parasites, dévoreuses de chenilles. Enfin, variez les essences et les offres d’habitats. Si vous leur proposez nourriture et logis, les “auxiliaires” trouveront leur place et se chargeront naturellement des “nuisibles” et même des champignons, telle la coccinelle à vingt-deux points (Psyllobora vigintiduopunctata) qui se nourrit d’oïdium ! Cela vous donnera également le plaisir de faire la rencontre de nouveaux amis qui ne manqueront pas de vous étonner et de vous émerveiller : vous pourrez observer autour de vous la minutie des abeilles sauvages, l’agilité des syrphes, ou encore la grâce des chrysopes. Vous pourriez bien finir par les trouver beaux, les accepter, et pourquoi pas, les aimer ?

Les bénéfices du "jardin sauvage"

Le manque d’insectes prédateurs et pollinisateurs dans les cultures rend le monde agricole dépendant de l’agrochimie, avec les graves conséquences que nous connaissons… Aujourd’hui, les bienfaits d’une agriculture plus “naturelle” ou plus “sauvage” ne sont plus à démontrer. Dans la revue Science, du 22 janvier 2016, une étude d’ampleur internationale menée par l’INRA, prouvait que l’abondance des pollinisateurs sauvages expliquait, à elle seule, une différence de rendement de l’ordre de 20 à 31% pour les petites parcelles ! D’autres études ont montré une corrélation entre la présence de carabes et la réduction du nombre d’adventices, etc. La proximité des haies, des massifs fleuris mais également des friches se révélait favorable tant à la biodiversité qu’à la productivité. Alors, n’ayez plus peur du “désordre”, faites confiance à la nature en osant la spontanéité ! Vous ne le regretterez pas en récoltant les fruits de votre petit havre d’abondance et d’équilibre.

Repenser notre rapport au vivant !

Plus que jamais d’une brûlante actualité, la question des semences vient de faire l’objet d’une thèse de doctorat auprès du Département des Sciences et Gestion de l’Environnement de l’Université de Liège. Cette thèse s’intitule “Construction d’une demande de justice écologique. Le cas des semences non-industrielles.” Nous avons eu l’occasion de nous entretenir avec son auteur, Corentin Hecquet, qui évoque les effets du verrouillage du système semencier, sur l’agriculture biologique notamment…

Propos recueillis par Dominique Parizel

Introduction

Que nous dit-il ? Qu’en matière de semences végétales, le cadre réglementaire européen impose une norme de standardisation dite DHS, pour distinction – homogénéité – stabilité, indispensable pour inscrire la semence concernée au catalogue qui autorise sa mise sur le marché. Ceci concerne essentiellement l’industrie semencière car, malgré l’instauration d’un régime dérogatoire, peu de praticiens de la “biodiversité cultivée” enregistrent aujourd’hui leurs variétés. La thèse envisage donc quatre cas d’étude – BioNatur (Brésil), Semailles (Belgique), Kokopelli (France), et Kaol Kozh (Bretagne – France) – montrant les stratégies variées et parfois même opposées que développent ces praticiens – ambiguïté, essaimage, désobéissance, contournement… – afin de mettre en circulation leurs semences et de rendre visibles leurs revendications face à l’injustice générée par la DHS. Par manque de reconnaissance et d’ouverture à la participation, tout leur travail formule une véritable demande de justice écologique. Leurs stratégies ne déverrouillent pas le système semencier conventionnel mais, conclut Corentin Hecquet, l’effritent tout de même considérablement…

Le verrouillage du système semencier

“Les arbres fruitiers n’ont pas connu le même verrouillage législatif que les potagères et les céréales, explique Corentin ; les questions que j’aborde concernent donc exclusivement les potagères. J’ai toujours eu l’intuition que ce verrouillage parlait de notre société, des parallèles très simples pouvant être tentés avec la question de la diversité sociale, de la diversité humaine, toutes les questions de cadrages et de standards… Il est possible de risquer de nombreuses comparaisons, depuis le système éducatif jusqu’au standards d’ameublement, etc. Quelle place laisse-t-on encore au droit à être différent ? Je ne crois pas le moins du monde, concernant les potagères, à quelque grand complot ourdi par le système semencier mais plutôt à l’accumulation, à la sédimentation d’un ensemble d’éléments socio-historiques. Les sédiments, au fil du temps, créent un certain type de sol ; dans le cadre de la semence potagère, nous aboutissons, métaphoriquement parlant, à un sol extrêmement asséché.

Après la Deuxième Guerre mondiale, la modernisation de l’agriculture et de l’ensemble du système agricole fut financée, entre autre, par les Etats ; en France, l’INRA poursuivit la question de l’amélioration variétale en se référant à la définition de la “bonne semence” qui dut se conformer à la fameuse norme DHS. Si l’on se réfère à la valeur taxonomique la plus basse qui est la variété – par exemple, une pomme de terre ‘Belle de Fontenay’ ou une pomme de terre ‘Cwène di gâte’, une tomate ‘Cœur de bœuf’ ou une tomate ‘Green Zebra’ -, une variété doit toujours être clairement distincte d’une autre variété. La grande majorité des maraîchers et des jardiniers ne verront aucun problème à cela : s’il est marqué ‘Green Zebra’ sur le paquet de semences qu’ils ont acheté, c’est qu’ils ont envie d’obtenir une ‘Green Zebra’ et pas une ‘Cœur de bœuf’… La question de l’homogénéité, par contre, crée évidemment un problème aussitôt qu’on parle de biodiversité : il s’agit du fait qu’au sein de la variété, tous les individus doivent être identiques, aussi bien sur la plante que sur le fruit. Il s’agit d’une description poussée du phénotype – on regarde l’écart entre les feuilles, leur couleur, le type de tige, etc. -, d’un véritable formatage, d’une standardisation. La stabilité enfin – et c’est un autre point de tension – est le rêve d’Hibernatus : on vous congèle pendant cent ans, vous réapparaissez et tout va bien… On s’obstine ainsi à ignorer, ou à nier, que vous n’êtes plus adapté à votre nouveau milieu. La stabilité est donc l’idée que la variété sera absolument identique, dans cinq, dix, vingt ou cinquante ans…”

La possibilité de critères différents

“Pour pouvoir circuler entre deux professionnels, poursuit Corentin Hecquet, toute semence doit être inscrite au Catalogue officiel. Ce registre des “bonnes semences” est donc le premier outil du verrouillage, et la conséquence de cela est la création d’un marché qui pose la question de la rémunération. Apparaît donc le deuxième outil du verrouillage, le certificat d’obtention végétale (COV), stabilisé depuis les années soixante, qui permet à celui qui a développé une variété – l’obtenteur – d’obtenir des royalties chaque fois que sa semence est vendue. Basés sur la DHS, le catalogue, qui verrouille l’accès, et le COV, qui verrouille la rémunération, créent un marché captif rémunérateur. Pour les céréales, s’ajoute la VATE – valeur agronomique, technique et environnementale – qui doit démontrer que la variété proposée est plus intéressante que ses prédécesseurs.

Le verrouillage du système crée donc de l’exclusion car les semences qui ne sont pas DHS sont ipso facto bannies, comme celles qui sont issues de sélections in situ, année après année au niveau du champ. Nous parlons ici de sélection massale, de la création de populations au sein desquelles sont prélevés des individus pour les ressemer. Ce type de sélection, effectuée par des praticiens – des paysans, des agriculteurs, des jardiniers… -, travaille sur base de critères de sélection différents. Si on veut, par exemple, prolonger la saison, on recherchera des plantes précoces ou tardives… En réalité, ces praticiens conservent un potentiel d’adaptabilité. L’observation nous apprend que les formes organiques sont plus en rondeur mais la pensée rationnelle nous impose des formes ayant des angles droits : c’est l’histoire de l’œuf cubique qui serait tellement plus aisé à commercialiser ! On n’imagine pas le “manque à gagner” qu’il y a à manipuler les œufs tels qu’ils sont… Mais ce qui fait exister un œuf, c’est précisément cette forme incroyable qui n’est pas un paramètre du marketing, lequel ne pense qu’à la gestion de l’espace. Il ne s’agit donc pas d’opposer deux types de réalités mais simplement d’admettre leurs existences conjointes et de comprendre comment l’une et l’autre fonctionnent. Or le verrouillage du système semencier exclut arbitrairement un type de semences, un type de pratiques – la sélection en champs, année après année, et l’échange entre praticiens des variétés – et surtout un type de personnes avec leur identité… Ce verrouillage est donc ressenti comme une grave injustice car ce qu’ils font est utile et légitime mais n’est pourtant pas pris en compte.

Aujourd’hui, plus de 90% des produits bio concernés par les potagères sont issus de semences hybrides. Un hybride est le croisement de la sélection de deux lignées pures. L’effet hétérosis fait que ce croisement accroît la productivité mais, quand on recroise deux hybrides ensemble – c’est le principe de Mendel -, on retrouve des caractères des parents, des grands-parents et des lignées supérieures. Le problème n’est donc pas qu’on ne puisse pas reproduire des hybrides mais plutôt que le résultat obtenu ne correspond pas à la variété hybride de départ. Les hybrides sont donc un complément du verrouillage qui fait qu’un producteur doit racheter, chaque année, la semence à son fournisseur…”

Critique du verrouillage

“Deux critiques apparaissent par rapport au verrouillage, explique Corentin Hecquet, elles sont elles-mêmes en tension. Il y a, d’une part, une critique venue des biotechnologies qui engendrent notamment le développement des OGM ; elle est orientée vers le brevet qui restreint encore les droits. La législation européenne stipule, en effet, qu’on ne peut pas attribuer de brevets sur le vivant mais précise, à l’alinéa juste en-dessous, qu’il peut y en avoir sur la manière de montrer la présence de certaines caractéristiques, sur des valeurs taxonomiques toutefois supérieures à celle de la variété. Du coup, on octroie aujourd’hui des brevets sur le vivant ! Le site https://www.no-patents-on-seeds.org/ est très actif à ce sujet. Le brevet est très restrictif car, avec le COV, un obtenteur pouvait utiliser gratuitement une autre variété d’un de ses collègues, tandis que le brevet est un droit intellectuel qui menace énormément de choses…

D’autre part, on trouve, depuis les années 2000, une critique émanant des semences non-industrielles, la crise des OGM ayant constitué un événement très fédérateur d’où émergea la proposition nouvelle de défendre des semences hétérogènes, même si leurs populations présentent une certaine forme d’homogénéité. Ces variétés s’adaptent aux conditions qu’elles rencontrent et il est donc possible de travailler comme on le faisait du temps de nos grands-parents. En agriculture, une génération a sauté qui a cru à la modernité et a laissé se perdre un certain nombre de pratiques. La critique relative aux OGM, a donc contribué à forger, à renforcer une nouvelle identité paysanne. Ces questions sont récentes et les rares acteurs belges concernés étaient affiliés au réseau français, le Réseau Semences Paysanneswww.semencespaysannes.org. L’idée d’une structuration locale n’a donc, chez nous, pas plus de cinq ans ; c’est comme cela qu’est né le Réseau Meuse-Rhin-Moselle auquel participe Nature & Progrès

Justice écologique

“En tant que sociologue, poursuit Corentin Hecquet, j’ai donc observé comment, vivant une injustice, ces nouveaux praticiens organisent malgré tout la distribution de leurs semences, comment ils réclament surtout justice par le biais même de leurs pratiques. S’ils ne le disent jamais explicitement, j’ai vu combien cette demande de justice écologique les rassemble. Il ne s’agit pas de justice environnementale qui consiste à adopter des mesures et des normes favorables à l’environnement mais bien de justice écologique qui rajoute des droits aux droits, posant même la question de l’inclusion des non-humains dans les questions de droit. Elle a quatre dimensions : celle de la distribution des biens et des maux environnementaux, celle de la reconnaissance, celle de la participation et celle de l’expérimentation. Me paraît essentielle, s’agissant de semences, l’articulation entre la reconnaissance – tant l’identité même des nouveaux acteurs de la semence n’est pas reconnue – et la participation – car il n’y a actuellement aucune ouverture pour la définition de ce qu’est une “bonne semence”. Ou, plus encore, de ce que sont des bonnes semences, le pluriel représentant mieux encore l’indispensable diversité… Par leurs pratiques, ces nouveaux acteurs de la semence montrent qu’il y a d’autres manières de la produire que l’industrie et d’autres réseaux pour la mettre en circulation que l’économie de marché. Une telle approche crée de la complexité mais, de nos jours, il ne faut surtout pas faire l’autruche face à la complexité qui est une chose difficile mais passionnante.

L’idée, en potagères, ne serait évidemment pas que tout le monde fasse les semences de tout. Et c’est bien ce qui impose l’idée de réseau, assorti d’un système de répartition de la production entre semenciers et maraîchers. Il y a beaucoup trop de risques à vouloir tout faire : s’épuiser soi-même, faire de mauvais croisements qui ne permettent pas de conserver les variétés, oublier d’une répartition en différents points d’ancrage est la meilleure garantie qu’une perte éventuelle puisse toujours être compensée par ce qui est conservé ailleurs… Il peut y avoir une source, ou une multi-source, mais jamais de centre dans un réseau. La présence de coordinations est, par contre, très importante mais hélas, ces structures sont difficiles à financer car il n’y a ni véritable projet ni objectif économique. Or ce qui est structurel est de moins en moins soutenu, c’est la dure réalité d’un nombre croissant d’associations.”

Interroger davantage notre rapport au vivant

“La justice écologique montre combien notre rapport au vivant doit changer, souligne Corentin Hecquet, en permettant de sortir des oppositions entre nature et société. L’être humain est toujours partie prenante du tout ; tous, nous avons donc intérêt à chercher des collaborations même si nos “lignes politiques” semblent diverger. Un de mes cas d’étude montre des maraîchers collaborant sur base de principes communs – des semences appartenant au collectif avec une gestion par les usagers – mais qui ne s’empêchent d’avoir des réalités et des contraintes différentes en termes de commercialisation : circuit court, circuit long ou vers des restaurateurs… Ces contraintes les amènent éventuellement à sélectionner sur base de critères différents. Tous partent de la même souche mais la valorisent, le cas échéant, d’une autre manière en fonction de la demande qui leur est formulée. Trop souvent, ces réalités opposées sont sources de conflits alors que ce qui les rassemble est le refus des hybrides, la réappropriation de pratiques et surtout la volonté de favoriser la biodiversité cultivée. Il faut pouvoir identifier l’enjeu qui est le plus important et définir les stratégies qui vont de pair, même s’il y a toujours des limites à ne pas franchir et des débats à nourrir. L’articulation entre reconnaissance et participation a permis l’émergence d’un public qui est devenu acteur de la situation. Grâce à lui et à la publicisation qu’il donne à la question, celle-ci peut monter à l’agenda politique. Il y a aujourd’hui un véritable enjeu sur la biodiversité cultivée mais elle n’est pas à l’agenda politique alors qu’elle constitue pourtant une réponse potentielle à d’autres questions qui le sont, comme le changement climatique.

Quant au consommateur membre de Nature & Progrès – souvent quelqu’un qui a une pratique de culture bio dans son propre jardin -, il devrait questionner davantage ceux qui lui fournissent son alimentation, sur la question des hybrides, par exemple, sur celle de l’origine des semences des légumes qu’on lui vend… S’agissant du vin qu’ils boivent, les consommateurs veulent souvent connaître le cépage mais, concernant les légumes, beaucoup ignorent qu’il existe, par exemple, des variétés de courgettes… Moi-même, je ne soupçonnais pas, avant de commencer ma thèse, que la proportion de semences hybrides était si importante en bio. Il y a donc un débat essentiel à avoir sur la provenance de la vie, et donc de la semence, sur notre rapport au vivant. Alimenter le déverrouillage, c’est d’abord créer du débat, en relation avec les pratiques nouvelles… Car la pratique est essentielle !”

Climat : l’heure est – plus que jamais – à l’action !

Ils manquèrent lourdement de courage, nos politiques ; nos jeunes foulèrent maintes fois le pavé pour leur exprimer qu’ils ne voulaient pas vivre dans un monde au climat pourri. On les comprend même si leurs revendications – nombreux furent les pisse-froid qui leur adressèrent un gros doigt ! – manquaient souvent de netteté. Maintenant que les élections ont rendu leurs verdicts, il faut agir. Mais pour faire quoi ? Eh oui, nous sommes en crises : crise climatique, environnementale, écologique, énergétique… Et toutes ces crises sont globales, interconnectées. Impossible d’en attaquer une sans tenir compte de toutes les autres. Nature & Progrès vous invite donc à chercher un peu de lumière dans cet épais brouillard…

Par Fabrice de Bellefroid

Introduction

L’augmentation de la concentration des gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère et le réchauffement climatique que cela entraîne – ce qu’on appelle la crise climatique – est, au sens où il concerne le globe terrestre dans son ensemble, un phénomène global, mondial, transnational. Il dépasse de très loin nos replis nationalistes ou régionalistes et doit donc être abordé dans des réunions mondiales, comme les COP. Il nous oblige à revoir, tous ensemble, la plupart de nos petites habitudes, ce qui exige sans doute de revoir entièrement notre système démocratique et de représentation. Une démocratie mondiale semble une chose très compliquée à mettre sur pied mais ce seront bien nos représentants, porteurs de mandats clairs, qui se réuniront pour discuter du climat en notre nom… Même à des niveaux plus locaux, la démocratie restera sans doute, pour une bonne part, représentative vu que beaucoup de personnes ne trouvent pas, en elles-mêmes, les ressources suffisantes pour participer à la “chose publique”, principalement à cause de leurs problèmes personnels : santé, argent, famille…

L’effet de serre, comment ça marche ?

L’effet de serre, qui menace aujourd’hui l’humanité par le réchauffement climatique, est un processus précis, appelé ainsi par analogie avec ce qui se passe dans une serre, où la température monte dès que le soleil donne. Les principes physiques ne sont toutefois pas identiques car, dans la serre, l’air se réchauffe sous le rayonnement du soleil mais pas plus qu’en dehors ; l’air y étant isolé de la masse de l’atmosphère, il ne peut se mélanger et donc se refroidir. Même en absence de vent, c’est la convection – “l’air chaud monte” – qui brasse l’air et force mélange et refroidissement. L’effet de serre climatique, quant à lui, est dû à l’absorption physique de rayonnement par des molécules. Le rayonnement solaire est composé, au niveau du sol, de la gamme complète des longueurs d’ondes, du lointain infrarouge au proche ultraviolet – les longueurs d’ondes de plus basses et plus hautes fréquences sont absorbées ou arrêtées par l’atmosphère. Le rayonnement du soleil est très majoritairement réémis par la terre dans la gamme de longueurs d’ondes infrarouges, particulièrement favorables pour un certain nombre de gaz présents dans l’atmosphère qui absorbent ce rayonnement. Quand une molécule absorbe le rayonnement de la longueur d’onde qui lui correspond – on parle de “résonance” -, elle monte son énergie vibratoire – atteint un état “excité” – qu’elle garde un certain temps. D’autres longueurs d’onde augmentent simplement l’énergie de translation des molécules, donc la température. Le rayonnement est donc piégé et la température augmente. Quand une molécule à l’état excité reçoit encore du rayonnement, rien ne se passe ; elle ne l’absorbe pas et il continue donc son chemin. A l’échelle de l’atmosphère s’ajoute une accumulation : dans la très haute atmosphère, très froide, le rayonnement réémis par une molécule qui redescend de son état excité à son état stable rencontrera très probablement une molécule non encore à l’état excité qui l’absorbera. Dans la basse atmosphère, déjà chaude avec beaucoup de molécules à l’état excité, le rayonnement réémis va retourner vers la terre et atteindre sa surface, la réchauffant à nouveau. Au final, du rayonnement infrarouge sera donc piégé dans l’atmosphère, en quantité d’autant plus grande qu’il y avait de gaz à effet de serre présents. Notons que l’effet de serre est ce qui permet de rendre la planète terre habitable, la température moyenne de sa surface étant de +15°C, au lieu des -18°C, donc glacée, qu’elle connaîtrait sans effet de serre. Les GES sont principalement la vapeur d’eau, le gaz carbonique (CO2), le méthane, et le protoxyde d’azote. L’eau dans l’atmosphère est un important facteur d’effet de serre, aussi bien en tant que molécule de vapeur d’eau qui intercepte le rayonnement infrarouge que sous forme de gouttelettes d’eau – les nuages – qui jouent alors le rôle de miroir, renvoyant directement le rayonnement de la terre vers le sol. C’est ce qui explique qu’il gèle beaucoup moins, au sol, par temps couvert que par une nuit de pleine lune. L’augmentation de la température à la surface de la terre augmentant l’évaporation de l’eau, une plus grand quantité de vapeur d’eau se trouve dans l’atmosphère et augmente aussi bien l’importance des nuages qui renvoient le rayonnement vers le sol que la quantité de molécules capables de piéger le rayonnement infrarouge. Vu la très courte durée de séjour d’une molécule d’eau dans l’atmosphère – de l’ordre de la semaine – et la très grande variabilité de sa teneur en fonction de multiples paramètres, la vapeur d’eau n’a pas de valeur comparative en tant que GES mais est bien, en la matière, la première substance en importance : 70 à 80 % de l’effet de serre est dû à l’eau. L’augmentation de la teneur en vapeur d’eau et les plus grands écarts de températures en fonction des couvertures nuageuses expliquent des pluies de plus en plus torrentielles et l’augmentation de la puissance des cyclones.

Des évolutions très difficiles à prévoir

Les autres GES, quant à eux, sont simplement des pièges à rayonnement mais, en fonction de leur constitution – atomes et liaisons entre eux au sein des molécules -, ils n’ont pas la même capacité de piégeage du rayonnement infrarouge. Le CO2 est donc pris comme référence afin de pouvoir comparer leurs différentes capacités. Vu que leur durée de vie dans l’atmosphère varie d’un constituant à l’autre et que cela a une influence importante, il faut aussi donner une durée de référence. Les chiffres sont donc donnés ici en équivalent CO2 sur cent ans. Ainsi pourra-t-on constater que le méthane est vingt-cinq fois plus puissant que le CO2, le protoxyde d’azote… deux cent nonante-huit fois !

L’atmosphère est un milieu complexe qui régule énormément de choses. L’ozone est aussi un GES et on voit encore là la subtilité du milieu atmosphérique : la couche d’ozone est utile quand elle est bien située et pas trop importante. Sa couche naturelle est stratosphérique – en haute atmosphère – et intercepte le rayonnement de très haute énergie qui peut dégrader l’ADN. C’est pour la protéger que les gaz organo-fluoro-chlorés ont été réglementés car ils la détruisent et provoquent ainsi les “trous dans la couche d’ozone”. Quand elle est d’origine humaine, la couche d’ozone basse – troposphérique – participe fortement à l’effet de serre et est même irritante pour les voies respiratoires.

Les évolutions du climat sont très difficiles à prévoir vu la complexité de l’atmosphère et des différents facteurs qui l’aggravent ou la minimisent. L’augmentation de la vapeur d’eau augmente, par exemple, l’importance des nuages qui sont aussi des miroirs par le haut, donc qui renvoient du rayonnement solaire directement dans l’espace, avant qu’il ne pénètre dans l’atmosphère. Les calottes polaires font la même chose sauf qu’elles, elles diminuent, mais à des latitudes différentes et donc avec des incidences de rayonnement solaire différentes. L’augmentation de la température de l’atmosphère fait remonter la ceinture de pluies, et les nuages qui y sont liées, de l’équateur vers les pôles. Ceci modifie les rayonnements qui pénètrent l’atmosphère. Les nuages s’élèvent et arrêtent donc le rayonnement à des altitudes différentes mais cette élévation de l’altitude augmente aussi le volume où est piégée la chaleur…

Les trois principaux GES – le gaz carbonique, le méthane et le protoxyde d’azote – sont des composants normaux de l’atmosphère, en quantité infimes, mais ils augmentent avec les activités humaines. L’augmentation du premier est principalement due à la combustion des énergies fossiles, les deux autres à l’intensification de l’agriculture. En admettant que des mesures soient prises pour arrêter ces augmentations, que pouvons-nous imaginer afin de faire redescendre les teneurs atmosphériques de ces GES. C’est une chose dont il est nécessaire de parler car personne n’est en mesure de prévoir l’”effet retard” de ces augmentations, c’est-à-dire comment évoluera sur du long terme – quand la terre aura épuisé toutes ses capacités d’absorption – la température de l’atmosphère avec les teneurs actuelles. Jusqu’à présent, c’est principalement l’augmentation de la température des océans qui modère l’augmentation de température, ce qui occasionne d’autres problèmes, soit dit en passant…

Le mirage technologique

Les énergies fossiles que nous avons utilisées – et utilisons toujours – ont été accumulées pendant cinq cent millions d’années ! Le monde occidental en a brûlé une certaine fraction – qui reste difficile à estimer – en cent cinquante ans. Cette accumulation avait été réalisée par la vie sur terre grâce au processus de photosynthèse, puis enfouie dans le sol par des processus géologiques et compressée, ce qui explique la densité énergétique du pétrole. Seule la photosynthèse, par la captation du carbone, peut nous aider à lutter contre le changement climatique ! Il est donc crucial d’arrêter de relâcher du carbone piégé, c’est-à-dire des énergies fossiles ; il est peut-être encore temps de limiter le réchauffement à 1,5 ou 2°C – nous augmentons de 0,2°C par décennie ! – mais il sera très difficile de faire redescendre fortement les teneurs en GES acquises. Notre monde matérialiste et technologique nous promet, bien sûr, toujours que la science inventera la solution providentielle mais on ne sait que trop bien ce qu’il en est des promesses technologiques censées “sauver” l’humanité : pesticides de la “Révolution Verte” et OGM qui allaient faire disparaître la faim dans le monde – le lecteur de Valériane sait ce qui arrive aux paysans et à l’environnement dans les pays qui ont pris le risque des cultures OGM -, ou idéologie nucléaire pour qui la fission est une solution théoriquement tentante mais sans doute impossible à réaliser techniquement – le porte-parole du programme ITER vient, une fois de plus, de promettre des tests à l’échelle 1 après soixante ans de recherche intensive. Pour le moment, tout ce qu’on arrive à faire ressemble à de vagues prémices dans des microbulles confinées magnétiquement… Nous n’avons donc pas cent ans de recherche devant nous en ce qui concerne le stockage du carbone !

D’autres graves problèmes se posent déjà : on cite, pour stocker le CO2, dans le sol, le chiffre trois à cinq cents Watts par tonne. Il serait évidemment absurde de consommer des énergies fossiles pour capter du CO2 et ce seraient donc forcément des énergies propres qui seraient utilisées. Mais en utiliser pour séquestrer du CO2 signifierait surtout que tous les autres besoins sont tous couverts par de l’énergie propre. Est-ce le cas ? Si la réponse est négative, il vaut mieux arrêter toute production d’énergie polluante avant d’utiliser de l’énergie pour capter du CO2. Cette énergie propre – solaire et biomasse – exige de la place – des champs de panneaux solaires et des surfaces de culture de la biomasse – et des recherches doivent être menées pour en améliorer les performances et les processus de fabrication, et surtout pour penser dès la conception le recyclage de ces moyens de production. Sera-ce compatible avec nos besoins en alimentation ? Et le plus grand danger n’est-il pas de laisser croire que nous pouvons continuer sans rien changer puisqu’une solution technique va, de toute façon, venir régler le problème. Comme par magie…

Qu’est-ce qui nous empêche, avant tout, de nous passer de l’inutile ?

La première manière de ne pas augmenter les émissions de GES est d’arrêter toutes les émissions non indispensables. Et Dieu sait s’il y en a ! Notre société de consommation fabrique énormément de choses peu utiles, voire même carrément inutiles, qui entraînent toutes sortes d’autres consommations, d’énergie notamment. D’énormes gaspillages sont monnaie courante, un peu partout. Même s’il y a eu parfois des adaptations, ces derniers temps, la plupart des choix techniques et industriels sont avant tout des choix économiques : c’est leur rentabilité qui prime, pas leur impact environnemental !

Certes, quand il existe un moyen d’un peu concilier les deux, des avancées ont été possibles, mais beaucoup trop faibles… Un procédé industriel doit d’abord être durable – dans le sens du développement durable, pas dans celui de sa seule durée – avant d’être rentable pour l’industriel qui le met en œuvre. S’il n’est pas rentable économiquement et que le produit fabriqué est pourtant nécessaire, c’est à la société qu’il appartiendra de se positionner – le produit est-il vraiment indispensable ? – et de prendre en charge le surcoût éventuel, dans le cadre du développement d’une économie collective, associative. Le réseau électrique est un bon exemple : pour tout kWh consommé dans une maison, il faut en produire quatre à la centrale. La différence est perdue, dans le transport essentiellement. Or le fait que le consommateur soit, à tout instant, en mesure d’exiger tout le courant qu’il désire – on lui a fait croire qu’il pouvait tout exiger, que le client était roi ! – impose la mise en place d’un réseau stabilisé à grande échelle, donc avec des grosses unités de production réparties sur l’ensemble du territoire, et d’importants moyens de transport, aménagés sur de longues distances, qui amènent un rendement final de 25%.

Rappelons que cette analyse s’intéresse aux changements climatiques et dénonce le problème de la combustion des énergies fossiles, le moyen le plus direct d’envoyer du CO2 dans l’atmosphère. Comment ne pas déplorer qu’à peu près toutes nos productions utilisent toujours une énergie qui est, le plus souvent, d’origine fossile ? De plus, nous utilisons énormément d’autres ressources fossiles : tous les minerais – pour les métaux, entre autres – qui sont extraits du sol à grand renfort d’énergie. Les engrais minéraux, les isolants qu’utilise le bâtiment, nos propres déplacements, tout cela utilise d’énormes quantités d’énergies fossiles. Extraire le pétrole lui-même exige aussi de plus en plus d’énergie… Tout cela plaide en faveur de l’arrêt de l’extraction d’énergies fossiles. Nous ne parlons même pas ici de raisons environnementales, les mines et le traitement des minerais étant le fait d’industries qui ont un impact majeur sur l’environnement ! Tout doit donc être mis en œuvre pour économiser ces extractions ; tout processus de fabrication d’un produit fini doit prendre en compte le recyclage efficace de ses constituants, avec le moins d’étapes possibles. Ce qui est fait par une marque de photocopieurs semble aller dans le bon sens : vu les avancées technologiques permanentes, il lui parut illusoire, voire même dommageable, de chercher à concevoir une photocopieuse à durée de vie très longue. Elle deviendrait, en effet, rapidement un problème, devenant peu performante par rapport à ce que le progrès technique propose. Certains composants majeurs – moteurs électriques, ossature métallique – sont donc conçus, dès le départ, pour être réutilisés. Dans la même logique – même s’il faut plutôt bannir la voiture individuelle et que ceci n’est donc rien d’autre qu’un exemple qui se veut parlant -, il faudrait pouvoir remplacer un moteur ancien par un moteur moderne, plus économe et moins polluant, sans changer l’intégralité du véhicule et de ses nombreux gadgets, par ailleurs inutiles…

Seule, la photosynthèse…

Partons donc du principe que nous ne ferons plus augmenter les teneurs en GES de l’atmosphère – que s’il y a quand même émission, il y a automatiquement captation – et que nous limiterons le plus possible nos émissions – car, même quand il y a captation, il y a toujours un délai plus ou moins long entre les deux, en raison de la photosynthèse.

Tablons ensuite sur le fait que seule la photosynthèse sera à même de nous aider à faire un peu diminuer les teneurs en GES de l’atmosphère… Gardons-en cependant une partie pour produire notre alimentation car elle en a toujours été la base, directement ou indirectement, puisque tout ce que nous mangeons, hormis le sel, est vivant et en est donc issu, de près ou de loin. Une partie devra également être dévolue à la biomasse énergie, pour la cuisson des aliments mais peut-être aussi pour le chauffage, dans les pays à hiver long et à temps couvert. Comme chez nous… Gardons-en peut-être également un peu pour le refroidissement, au moins pour la conservation de nos aliments…

La biomasse est considérée comme ayant un bilan neutre si la part utilisée est toujours remplacée par de la biomasse en croissance. Le reste de celle qui est produite par la photosynthèse devra donc être optimisée pour stocker du carbone. Pour piéger du carbone, un système à une dynamique positive est nécessaire, c’est à dire un système qui ne soit pas en équilibre. Une forêt primaire ou une prairie permanente le sont et ne stockent donc plus ! Par contre, il y a un potentiel de stockage, en agriculture, dans les sols cultivés. Nos sols malmenés, dans leurs teneurs en humus, peuvent nous aider en remontant leurs taux ! L’autre opportunité consiste à piéger le carbone dans un matériau, issu de la biomasse, qui ne soit ni brûlé, ni composté. C’est le cas du bois dans la construction !

Et ensuite ? Eh bien, croyez-le ou non, c’est rigoureusement tout ! On peut, bien sûr, s’habiller avec des fibres végétales ou animales plutôt qu’avec des fibres synthétiques issues de la pétrochimie, on peut remplacer ses couverts en inox ou sa manne à linge en plastique par du bois ou par des objets en vannerie… Cela a le même impact mais avec une durée de vie trop limitée, malheureusement, pour qu’on puisse vraiment parler de stockage ; cela fait donc plutôt partie des mesures à prendre pour limiter les émissions. Comment estimer qu’une durée de stockage soit pertinente ? C’est assez simple : une poutre en bois ou un mur en paille, c’est du carbone stocké au moins durant toute la vie de la maison. Le stockage sera prolongé si la poutre est réutilisée ; il s’arrêtera si la poutre est brûlée ou compostée.

Deux thèmes qui nous sont chers : construction et agriculture…

Construire en écobioconstruction, à l’aide de matériaux locaux, doit être une priorité absolue. Les sympathisants de Nature & Progrès savent pourquoi nous privilégions l’habitat bois-terre-paille : son impact sur le changement climatique s’ajoute à l’absence d’émissions toxiques à l’intérieur de la maison et lors de la construction. De plus, ce système est très accessible économiquement, pour autant qu’on construise soi-même.

Un mètre cube de bois brut stocke une tonne d’équivalent CO2. Un mètre cube de paille mise en œuvre – soit une masse d’environ cent kilos dans un mur réalisé en ballots, comprenant récolte, pressage, transport, etc. – stocke vingt-six kilos équivalent CO2. Un mètre cube de laine de chanvre – soit une masse d’environ vingt kilos – stocke neuf kilos équivalent CO2. Une maison à ossature bois de deux cents mètres carrés, avec murs en paille et enduits de terre, va ainsi stocker des dizaines de tonnes équivalent CO2… A cela s’ajoute bien sûr le gain de substitution, c’est-à-dire le remplacement par le bois et la paille de matériaux exigeant beaucoup d’énergie grise pour leur élaboration – béton, acier, aluminium, isolants issus de la pétrochimie – et qui sont donc émetteurs de CO2.

L’habitat doit être densifié. Les lotissements à la campagne avec leurs villas quatre façades – en plus souvent mal isolées – seront impossibles à maintenir, aussi bien pour leur impact en chauffage et pollution qu’en tenant simplement compte de la mobilité de leurs habitants. Or, dans la perspective d’un habitat bien isolé, en ce compris tout le bâti existant, pas besoin de penser chauffage ! Une belle épine hors du pied, tant le chauffage qui recourt à la biomasse est polluant, la combustion du bois émettant des composés organiques volatiles et des microparticules… Si cependant du chauffage est nécessaire, notamment en attendant que tout soit correctement isolé, seules les grosses unités ont un bon rendement. Elles pourraient être équipées de filtres pour capter leurs émissions de suie. Des habitats regroupés, serrés, avec des volumes rationnels pour avoir un rapport surface extérieure – volume intérieur qui soit le meilleur possible, seront chauffés par des réseaux de chaleur. Le standard “zéro émission” est quasiment déjà d’application, en construction neuve, mais vu l’énergie grise nécessaire à la construction et étant donné l’état du bâti wallon et bruxellois, la priorité doit évidemment être mise sur l’isolation des habitats existants, en visant les mêmes règles de densification de l’habitat. La densification de l’habitat est évidemment une thématique en soi ; elle doit se comprendre à plusieurs niveaux qui vont de la conception de l’habitat en lui-même – seules les pièces de vie sont isolées, la rationalité est très aboutie… – jusqu’à son implantation dans le paysage – abstenons-nous désormais de bétonner d’immenses surfaces agricoles…

Les isolants, bien sûr, seront “bio-sourcés”. Même si la paille est importante pour la fertilité du sol, la moitié de la quantité produite peut être soustraite, aux processus habituels, pour des fins d’isolation, à condition qu’on développe les engrais verts. Le chanvre cultivé sera systématiquement une variété qui produit des graines, afin que la surface participe quand même à l’alimentation. La concurrence entre production d’alimentation et production de biomasse risque de rester longtemps une question épineuse.

La charte de l’écobioconstruction de Nature & Progrès attire aussi l’attention sur la prise en compte de la mobilité dans l’implantation de l’habitat, sur l’intérêt du chauffage par rayonnement par rapport aux autres modes de chauffage – pour autant que du chauffage soit nécessaire -, sur l’importance d’une conception bioclimatique et de l’utilisation de la lumière naturelle, sur l’épuration des eaux usées, etc. Les projets de construction manquent souvent de cohérence et de globalité. Par exemple, pourquoi les ventilations mécaniques contrôlées – difficiles à éviter en habitat “zéro émission” même si elles consomment de l’électricité – ne sont-elles pas systématiquement reliées à un “puits canadien”, ce qui permettrait d’éviter bon nombre de conditionnements d’air ? Les décisions doivent désormais être prises en mettant la priorité sur l’impact climatique environnemental, dans la cadre global d’une réflexion sur une tout autre manière de vivre…

La construction sera, principalement, l’action humaine appelée à piéger du carbone. Approfondissons, dès lors, la question de la biomasse forestière. Les forêts en sylviculture dynamique sont celles qui stockent le plus de CO2. Plus ça pousse vite, plus ça stocke ! Pareille sylviculture doit toutefois demeurer respectueuse de l’environnement. Restons également attentifs au simple fait qu’un bois qui a poussé trop vite présente des performances technologiques amoindries. La sylviculture va devoir s’adapter au changement climatique ; des défis colossaux se présentent à elle : des événements climatiques extrêmes – sécheresses et tempêtes – plus nombreux la mettent à mal, maladies et ravageurs indiquent que certaines essences ne sont plus “en station”, c’est à dire que les conditions topo-pédoclimatiques et le régime hydrographique ne correspondent plus aux standards de l’espèce. Tout simplement parce que le climat a changé ! Des boucles de rétroactions existent aussi : la chaleur et l’augmentation de la teneur en CO2 de l’air sont a priori favorables à la photosynthèse et donc à la croissance de la forêt. Cependant, quand il fait trop chaud, nos espèces forestières arrêtent leur respiration, en fermant leurs stomates, donc leur photosynthèse. Et une trop forte augmentation du CO2 s’avère toxique.

Mais attention ! Ce qui vaut chez nous ne vaudra pas partout ! Dans les régions où le bois est rare, voire inexistant, étant donné que le transport de marchandises – sans pétrole et sur de longues distances – sera une gageure, ce ne sera pas le piégeage du carbone qui sera privilégié mais l’ingéniosité d’une ossature ou d’une charpente la plus économe possible en ce précieux matériau. Ce ne seront donc que les pièces de bois prêtes à assembler qui seront déplacées. L’observation de l’habitat traditionnel de telles régions montre, le plus souvent, le chemin le plus juste à emprunter.

En agriculture, il existe bien sûr un important potentiel de stockage de carbone dans les sols. Il s’agit d’augmenter la quantité de carbone qui y est fixée par la vie du sol, sous la forme de complexe organo-minéral. Le potentiel est énorme mais nous sommes évidemment très loin du compte : nos sols n’arrêtent pas de voir diminuer leurs teneurs moyennes en carbone ! D’abord parce que les surfaces de sol vivant diminuent gravement, ensuite par manque pur et simple de discernement de la part de ceux qui les exploitent. Une prairie, par exemple, fixe plus de carbone qu’une forêt ; il n’est donc pas toujours opportun de vouloir reboiser une prairie… Beaucoup de pratiques agricoles détruisent la matière organique du sol sans la remplacer, la plupart des pesticides affaiblissent dramatiquement la vie du sol, les engrais minéraux la sur-activent au détriment de ses réserves par les déséquilibres qu’ils provoquent, les plantes dopées aux engrais font moins de racines qui sont pourtant les parties qui restent et qui se décomposent dans le sol même quand la récolte est exportée… Pour rester vivant et en bonne santé, la vie du sol a besoin d’apports réguliers de matière organique fraîche d’origine aussi bien végétale qu’animale. Augmenter la teneur en carbone des sols n’a pourtant que des avantages, que ce soit pour la fertilité, la rétention d’eau et de nutriments, la facilité qu’il offre pour le travailler et qui permet l’économie de mécanisation et, partant, d’énergie…

Le carbone aussi peut être augmenté, en agriculture, en ramenant l’arbre dans le milieu agricole. Reconnaissons que c’est uniquement pour rationaliser le travail mécanique – et ne pas griffer la carrosserie du beau tracteur pour lequel on s’est endetté – que les arbres et les haies sont encore et toujours arrachés sans honte ni scrupule. Cela n’a strictement aucune base agronomique, bien au contraire. Le microclimat, induit par des haies judicieusement espacées, augmente les rendements et limite le lessivage des nutriments des cultures ainsi que le ruissellement de l’eau… Des épisodes climatiques de plus en plus violents vont rendre leur présence vitale pour forcer l’eau à pénétrer dans le sol plutôt que s’écouler, en torrents, vers les rivières et les fleuves. Ou la grand-rue du village… De plus, les arbres et les haies piègent durablement le carbone, rappelons-le, c’est plus qu’un détail. Ces haies seront avantageusement plantées d’arbres de grande taille afin de faire du bois d’œuvre. Enfin, l’entretien des haies produit une abondante biomasse qui pourra être valorisée.

D’autres aspects de l’agriculture sont étroitement en lien avec le réchauffement climatique. Ne traverse-t-elle pas une époque où elle est, en même temps, un nœud de problèmes et autant de promesses de solutions ? Les engrais minéraux – de très gros consommateurs d’énergie fossile – doivent être abandonnés. La solution est de planter des légumineuses qui ont non seulement un enracinement profond, permettant de piéger beaucoup de carbone, mais fixent aussi l’azote de l’air, permettant le remplacement des engrais solubles. Un autre enjeu crucial sera de rendre l’agriculture réellement productrice d’énergie et non consommatrice. Chaque calorie produite a exigé plusieurs calories pétrole. On est actuellement autour de huit ! Pour qu’elle devienne productrice d’énergie, il faut qu’une calorie consommée produise plus d’une calorie. Il ne s’agit donc pas de diviser un impact mais de l’inverser ! La traction animale y aidera sans doute mais sans oublier qu’il faut un hectare de terre pour nourrir un cheval et que la concurrence avec l’alimentation humaine est bien là… Si, de nos jours, on préfère utiliser le kW, pourquoi mesura-t-on longtemps la puissance d’un moteur avec des ch – des “chevaux” – ou des CV – des “chevaux vapeurs” ? Tout simplement parce que l’énergie connue fut d’abord celle de la traction animale. Un “cheval”, c’est 735,5 W, ce qui correspond à la force de traction qu’un bon cheval peut tenir dans la durée, une sorte de moyenne donc. Mais, bien sûr, il est capable de produire un bref effort beaucoup plus puissant. Aujourd’hui, le standard de puissance d’un tracteur dépasse vite les 100 CV mais la notion qu’il faut détailler pour comprendre et comparer n’est pas la puissance mais l’énergie, en ajoutant la notion de temps pendant lequel la puissance est développée. Un cheval qui développe sa puissance de 735,5 W pendant une heure aura produit une énergie de 0,735 kWh. Si nous ramenons cela à l’énergie humaine, un sportif de bon niveau en endurance – un coureur cycliste à 30 km/h – va produire 0,200 kWh. Rien du tout en regard d’un seul litre de pétrole qui produit 10 kWh…

Pour continuer sur le bilan énergétique de l’agriculture, d’autres unités d’énergie doivent être utilisées, comme le mégajoule (MJ) ou la kilocalorie (kcal) : 1kcal = 0,005 MJ = 0,0012 kWh – puisque 1 kWh = 3,6 MJ – car c’est ainsi qu’on comptabilise l’énergie alimentaire. Le froment grain représente 14 MJ/kg, la pomme de terre 2,9, des œufs 6. Le bilan est négatif chaque fois qu’on consomme plus d’énergie que ce qui est contenu dans l’aliment. Il faut en consommer moins pour que le bilan soit positif.

Nous avons vu que les deux gaz à effet de serre important à côté du CO2, le méthane et le protoxyde d’azote, sont liés à l’agriculture. Le méthane a deux sources : les ruminants, dont les éructations entériques sont composées de méthane, et toute décomposition anaérobie de matière organique. Diminuer la consommation de viande – c’est dans l’air du temps ! – est donc une évidence en ce qui concerne les élevages concentrationnaires. Toutefois, la place du ruminant – le seul capable de retirer directement de l’énergie de l’herbe – est très importante et le restera, notamment pour la fertilité des sols. Une alimentation stable, équilibrée et à base d’herbe, est importante pour limiter la production de méthane. Une importante marge de progression apparaît donc si on limite le nombre de bêtes nécessaires et leur alimentation, si on sait éviter les décompositions anaérobies dont on laisse s’échapper le méthane… Ce n’est pas le cas chez nous mais une rizière inondée, par exemple, est une grosse source de méthane. La biométhanisation produit du méthane qui est alors utilisé en cogénération : le gaz produit est brûlé dans un moteur adapté qui fait tourner un alternateur lequel produit de l’électricité. La chaleur produite pour le refroidissement du moteur à combustion est utilisée par ailleurs. Une telle solution ne peut toutefois être utilisée qu’à proximité d’un gros besoin en chaleur et en sachant bien que le résidu de la biométhanisation peut être épandu sur les sols mais qu’il ne participe pas à la vie du sol – la matière carbonée ayant déjà été digérée et ne pouvant plus servir pour les micro-organismes. Ce résidu est plus proche d’un engrais minéral et doit donc être utilisé avec modération car les pesticides, on ne le sait que trop bien, sont l’indispensable béquille des engrais solubles…

Le protoxyde d’azote, enfin, vient du cycle de l’azote dans les sols et intervient dans certains cycles de nitrification – dénitrification. Il est fortement influencé par la teneur en azote – la fertilisation azotée – et le type de substance azotée. Sa longue durée de vie dans l’atmosphère et sa puissance en tant que GES en font un acteur important. L’agriculture bio extensive, avec du bétail à l’herbe, a un bilan intéressant en la matière. Les minéralisations rapides par un travail du sol intensif seront évitées ; il faut aussi raisonner la course à la protéine et les excès d’azote que cela suppose…

Concluons, si nous le pouvons…

Délais de publication obligent, ce dossier fut réalisé avant les élections du 26 mai. Cela n’a d’ailleurs pas beaucoup d’importance car des décisions drastiques et urgentes sont, de tout façon, à prendre sans tarder et ce seront des élus tout neufs, ceux que le scrutin aura désignés, qui seront appelés à le faire, quelles que soit leur panachage idéologique et la vigueur de leurs colorations politiques. Nous leur détaillerons ce texte, qui qu’ils – ou elles – soient. Auront-ils – ou elles – plus de courage que leurs prédécesseurs ? Prendront-ils de vraies mesures, c’est-à-dire pas ces petites adaptations qui compensent les excès, sans vraiment remédier au problème de fond, ou faudra-t-il rapidement retourner dans la rue ? Car c’est bien le fonctionnement de la société dans son ensemble qu’il nous faut à présent revoir, vu les relations étroites qui existent entre toutes les composantes d’un monde extrêmement complexifié…

Depuis 2017, Nature & Progrès approfondit les raisons pour lesquelles, malgré les constats inquiétants, nous refusons le changement. Ces raisons sont liées à nos fonctionnements humains, pas très rationnels, comme des peurs, de la paresse, du déni. N’est-il pas dès lors absurde – et dangereux – d’attendre que ce soit l’État qui nous impose ses règles ? Le vrai problème n’est-il pas avant tout individuel ? Nous aurions pu commencer notre raisonnement en posant que “les gens heureux ne consomment pas” car énormément de dérives viennent de la société de consommation. La mettre à mal parce que de plus en plus de gens ne l’aiment plus est peut-être une piste intéressante ? Qu’est ce qui coupe les gens de leur bonheur, sinon l’évidence que nous vivons dans un monde frustrant ? Tout nous incite à consommer mais, bizarrement, nous n’en tirons plus aucune joie…

Le monde d’aujourd’hui nie l’individu, le réduit à un numéro, à une gueule pour caméra à reconnaissance faciale. Le beau progrès sécuritaire ! Mais le nouveau citoyen de 2019 n’a de cesse de revendiquer sa différence, de hurler qu’il existe avec sa créativité entropique. Car c’est forcément entropique et exponentiel : chaque fois qu’une initiative ‘déplaît’ à la majorité, une règle surgit pour la cadrer, exigeant une nouvelle créativité pour continuer à rencontrer la légitime aspiration à faire reconnaître l’unicité de son âme d’humain. C’est donc d’un vivre ensemble XXL dont nous avons besoin, d’une intelligence collective qui reconnaisse à chacun sa personnalité irréductible tout en permettant, évidemment, la vie en société…

La maxime “ma liberté s’arrête là où commence celle de l’autre” peut sans doute nous aider à avancer. Personnellement, je reprendrais plutôt celle de Gandhi “sois le changement que tu souhaites pour le monde“. Car moi qui vous parle, l’auteur de ces lignes, qui revendique des mesures drastiques de réduction des GES, je n’ai même pas prévu d’arrêter d’utiliser ma propre voiture, dès demain matin. Je réfléchis pourtant sérieusement mais seulement à le faire… après-demain ! Tout cela demande donc à chacun un intense travail sur soi-même ! Fini de rechercher son identité à l’extérieur en présentant une belle façade – de sa maison ? -, une jolie voiture hybride ou même électrique, une race de chien qui sort de l’ordinaire… Ce travail sur soi seul-e face au climat permettra vraiment de passer du plaisir – la dopamine, oui, oui, toujours plus – au bonheur – l’ocytocine, ne pas abuser non plus. L’intérêt de l’ocytocine, c’est que c’est aussi l’hormone d’attachement, celle qui renforce le sentiment d’appartenance, celui de faire partie d’un tout – l’humanité mais aussi le tout plus grand qui nous dépasse -, et qui tombe donc à point nommé pour nous aider à contrer l’individualisme à tout crin. Si nous sommes tous ensemble montés dans une bien mauvaise galère, nous pouvons encore tous ensemble faire pression sur le gouvernail afin de changer de cap…

Paroles d’écoféministes

« Il existe une manière aimante, sensée et saine de vivre »

Ceux qui partagent, avec nous, l’évidence qu’aujourd’hui le monde bascule doivent échanger des vécus, des horizons, des pratiques, des idées, des récits et même des émotions… Leurs regards pourront être variés, voire contradictoires, car l’avenir est plus que jamais incertain. L’écoféminisme est un mouvement pluriel, mondial et multiforme, inscrit très profondément au cœur des évolutions en cours. En voici une brève évocation sur base d’entretiens avec Sophie Hustinx et Anaïs Trigalet.

Par Guillaume Lohest

Introduction

Greta Thunberg, Anuna De Wever, Adélaïde Charlier… Cela n’aura échappé à personne : en première ligne des mobilisations pour le climat, on voit énormément de jeunes femmes. Autre combat : le 8 mars, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, des manifestations et des grèves ont eu lieu dans le monde entier, particulièrement impressionnantes en Espagne et en Amérique du Sud.

Autre combat, vraiment ? De plus en plus de voix mettent en évidence les liens historiques et philosophiques existant entre les oppressions subies par les femmes et les détériorations infligées à la planète, à l’environnement. À la racine de tout cela, le patriarcat et le capitalisme, qui imprègnent notre culture occidentale et provoquent des ravages conjoints. L’écoféminisme, dont on parle de plus en plus ces dernières années, est un mouvement pluriel et mondial, multiforme, à la fois militant et spirituel, qui met en mots et en récits cette articulation pour y réagir en retissant des liens détruits.

Mais puis-je en parler, moi qui suis un homme ? Sans doute. N’étant toutefois pas impliqué dans des collectifs écoféministes ou militants, j’ai préféré donner la parole à des femmes qui se reconnaissent dans ce mouvement ou s’y intéressent de près. J’ai donc interviewé Sophie, écoféministe active notamment au sein du groupe « Les so.u.rcières pour le climat », et Anaïs, chargée d’études dans le domaine de l’éducation permanente, qui est touchée et interpellée par de nombreuses écoféministes, sans pour autant se revendiquer comme telle. Entre leurs témoignages, je glisserai des extraits glanés au fil des lectures qu’elles m’ont conseillées.

Comme une révélation

Ma première question concerne leur rencontre personnelle avec ce mouvement. Comment en sont-elles venues à s’intéresser à cet angle d’approche ? « Tout a commencé dans une librairie qui était sur le point de fermer, raconte Sophie. Je suis tombée nez à nez avec le livre de Starhawk, Rêver l’obscur : femmes, magie et politique. Je me suis demandée : c’est quoi ce machin, ce mélange bizarre ? Je me suis débrouillée pour acquérir le dernier exemplaire qu’ils avaient et quand je l’ai commencé, ça a été une révélation. Pour la première fois, j’avais l’impression que quelqu’un mettait des mots sur quelque chose d’essentiel que je ressentais. Starhawk met le doigt sur le fait qu’on vit dans un monde de dominations. Ces dominations, il faut pouvoir les identifier, les nommer, en observer les impacts sur nous, et dans un second temps en ressortir, imaginer autre chose, rêver un autre système. C’est la base de son discours : la magie, l’alchimie consiste à transformer, à se projeter dans quelque chose d’autre par l’action politique. » Sophie n’en reste pas là. Dans la foulée, apprenant via une amie que Starhawk est justement de passage en Belgique pour deux journées, elle s’investit comme bénévole dans la préparation et l’organisation de cette rencontre. « Je me souviens qu’elle a commencé par parler du traumatisme des sorcières dans l’imaginaire occidental. Cela a libéré des émotions très fortes, chez moi et autour de moi. Nous prenions conscience que ce traumatisme n’a pas été traité dans notre histoire, que nous étions encore habitées par cette peur d’être détruites, de subir de la violence si on sort du rôle qu’on nous demande de jouer. »

Quant à Anaïs, elle a commencé à s’intéresser à l’écoféminisme en participant à un séminaire organisé à l’ULB avec la philosophe française Émilie Hache. « Ça m’a questionné et enthousiasmé ! J’y ai découvert que les femmes avaient souvent été en première ligne des mobilisations environnementales. Il y a cet exemple fameux de manifestation au Pentagone en 1980, face à la menace de guerre nucléaire en pleine guerre froide. En raison de la place particulière auxquelles les femmes ont été assignées dans le patriarcat, dans ce qu’on appelle le ‘care’, le soin aux autres, les femmes ont été historiquement plus sensibles aux problèmes de pollution qui pouvaient entraîner des maladies, ou aux difficultés d’accès aux ressources… Ce sont donc elles qui se sont le plus souvent mobilisées. Cela a été une découverte pour moi de comprendre que les femmes avaient été en première ligne, porteuses de ces luttes. »

La “Déclaration d’unité” (1), proclamée lors de la Women’s Pentagon Action en 1980, affirmait déjà clairement : “Nous savons qu’il existe une manière aimante, sensée et saine de vivre et nous avons l’intention de vivre de cette manière dans nos quartiers et dans nos exploitations agricoles de ces États-Unis, et parmi nos sœurs et frères de tous les pays du monde !

Une même logique d’oppression

« Un autre élément qui me parle, enchaîne Anaïs, c’est la prise de conscience que la domination de la nature et l’oppression des femmes ont été menées conjointement, au sein du modèle capitaliste. C’est aussi lié à la révolution scientifique qui a eu lieu à partir des XVIe et XVIIe siècles. On a développé une vision mécaniste de la nature, ce qui a permis qu’on puisse l’exploiter davantage dans un cadre capitaliste. » Cette vision a remplacé progressivement une autre manière de considérer la terre, plus organique, qu’on peut schématiser par la métaphore de la terre nourricière, de la terre-mère qui prévaut dans de très nombreuses cultures. Anaïs me renvoie à un article de Carolyn Merchant qui détaille ce changement de représentation : « La conception organique qui a prévalu depuis les temps anciens jusqu’à la Renaissance, dans laquelle le principe féminin jouait un rôle positif significatif, fut graduellement sapée et remplacée par un état d’esprit technologique qui se servait des différents principes féminins en les exploitant. Parallèlement à la mécanisation croissance de la culture occidentale au XVIIe siècle, la terre nourricière et cosmique a été remplacée par la machine (2). » En résumé, comme l’écrit Émilie Hache, « c’est la même culture qui entretient un rapport de destruction à l’égard de la nature et de haine envers les femmes, c’est donc cette culture dans son ensemble qu’il s’agit de changer (3). »

Mais par quelle voie entamer ce changement ? Plusieurs écoféministes reprennent à leur compte le terme d’empowerment, ce mot impossible à traduire qui signifie à la fois autonomisation, récupération d’un pouvoir d’agir individuel et collectif. « Il s’agit de réagir à ce que Starhawk nomme la mise-à-distance, m’explique Sophie. Le constat de base de l’écoféminisme, c’est qu’on vit dans un système de destruction qui a été alimenté par la coupure des liens : les liens à nous-mêmes, à notre corps, à la nature, aux saisons, aux rythmes. Et c’est cette coupure, cette mise à distance qui permet la domination, le pouvoir sur ce quelque chose qu’on a séparé de nous. Cela, il faut l’identifier, le nommer, accepter que cela fait partie de nous. Il s’agit donc de le sortir de nous et d’apprendre autre chose, que Starhawk appelle le pouvoir du dedans. » Cela se traduit par une autre façon d’être en relation et d’être au monde. La philosophe Catherine Larrère le résume ainsi : « Dans leur combat contre une logique de domination qui s’applique aussi bien aux femmes qu’à la nature, les écoféministes en appellent à l’adoption de nouveaux rapports, non hiérarchiques, non dominateurs. C’est là qu’elles se réfèrent aux éthiques du care. Il s’agit, explique Karen Warren, de passer à une éthique qui fasse une place centrale à des valeurs de soin [care], d’amour, d’amitié et de réciprocité appropriée – des valeurs qui présupposent que nos relations aux autres ont un rôle central dans la compréhension de qui nous sommes“(4). »

Naturaliser les femmes ?

Quand on parle d’écoféminisme, une ombre plane. C’est celle, déjà ancienne, de l’accusation d’essentialisme qui est faite à cette approche. Autrement dit, les écoféministes induiraient l’idée que les femmes et la nature vont de pair, que les femmes sont plus proches de la nature par nature, justement. Ce qui reviendrait, en quelque sorte, à renforcer la vision patriarcale plutôt qu’à la combattre. Anaïs n’est pas d’accord avec cette accusation, mais elle a conscience de la difficulté à faire percevoir la nuance. « Je crois que c’est essentiel que des femmes puissent se revendiquer de la nature sans être immédiatement soupçonnées d’essentialisme. En tant que femme, je veux pouvoir me revendiquer de la nature. Mais c’est un lien à construire, pas une essence prédéterminée. Je ne suis pas plus proche de la nature parce que je suis une femme, je le suis d’une manière dont femmes et hommes devraient l’être. Ça reste une question difficile pour moi aujourd’hui. C’est délicat à exprimer, mais mon intuition, c’est que le fait que les femmes se revendiquent de la nature n’est pas révoltant, n’est pas soupçonnable. » Sophie est plus catégorique : « Je trouve que la critique de l’essentialisme n’est pas du tout valable. Car ce qui a fait que les femmes se sont davantage préoccupées de la nature, ce n’est pas une ‘essence’ mais le fait de subir en parallèle des mécanismes de domination et de contrôle. On retrouve ces logiques d’oppression à d’autres niveaux dans le racisme ou dans les problématiques sociales. » Le véritable souci avec cette accusation, c’est qu’on reste dans un dualisme, dans une séparation entre la nature et la culture qui n’est plus pertinente, me fait remarquer Anaïs. « Ce n’est pas parce que les femmes ont été assignées à une place de soin, sur le versant soi-disant “inférieur” du dualisme nature/culture, que nous devons nous revendiquer de la culture et nous mettre à rejeter la nature. Ce qui est problématique, c’est cette dualité, et le fait de considérer un pôle comme supérieur à l’autre. » Le féminisme classique a conçu l’émancipation des femmes comme un arrachement à cette assignation à la nature. L’écoféminisme, sans renier cette possibilité, tente de l’inclure dans une vision plus large qui ne conditionne pas cette émancipation au maintien du schéma dualiste qui déprécie la nature et légitime son exploitation. Pour les écoféministes, « Il ne s’agit de revenir ni à une nature originelle ni à une féminité éternelle, écrit Émilie Hache – ni d’aucun retour à ce mouvement étant par définition impossible -, mais de se réapproprier (reclaim) le concept de nature comme nos liens avec la réalité qu’il désigne (5). »

À ce stade de notre conversation, je glisse à Sophie que je suis mal à l’aise vis-à-vis de ces pratiques qui fleurissent dans les mouvances de l’écoféminisme et de l’écopsychologie, et qui consistent à se regrouper uniquement entre femmes, ou uniquement entre hommes. N’est-ce pas, tout de même, favoriser une forme de naturalisation, une forme de démarcation assez archaïque, pour ne pas dire réactionnaire, entre hommes et femmes ? « Ce n’est pas du tout l’idée, me répond-elle. La base d’un cercle de femmes ou d’hommes, c’est simplement de se rassembler à partir de là où on en est. On a, par exemple, des cercles de femmes blanches et des cercles de femmes noires. Simplement parce qu’on n’est pas au même niveau de domination. On a plus ou moins de privilèges. L’idée c’est de déconstruire ces (non-) privilèges entre soi, pour pouvoir après rencontrer les autres, dans un nouveau type de relation de coexistence et de respect. »

De la place pour tout

Mais si on tourne le dos à la modernité, à la raison, peut-être même à la science, sur quoi se base-t-on pour cette libération ? Quand je pose cette question à Sophie, sa réponse me désarçonne un peu. « C’est comme s’il y avait quelque chose de beaucoup plus grand qui était emprisonné dans une sorte de toile, qu’il s’agit de desserrer, pour libérer l’ensemble. Cela peut faire peur parce que beaucoup d’écoféministes proposent de se plonger en soi, de libérer des émotions plutôt que de les “gérer”. C’est un processus qui doit se faire dans un cadre de bienveillance sécurisant, qui permette de retisser des liens avec soi, avec les autres, etc. C’est pour ça qu’on voit aujourd’hui des cercles de femmes ou des cercles d’hommes. C’est une très grande remise en question, ça peut être hyper-angoissant, ça peut remettre en question son rôle, son couple, sa façon de travailler, sa façon d’être. Rêver l’obscur, c’est aussi accepter de traverser cette phase de peur. » Comment faire le tri, alors, entre le spirituel, le psychologique, le scientifique, le politique ? J’entends la réponse intérieurement : il n’y a pas de tri à faire ! OK, mais comment s’assurer, en tout cas, qu’on ne mélange pas tout, qu’on ne s’illusionne pas, qu’on ne suit pas une sorte de gourou ? « Parce qu’à tout moment, ce qui fait sens, c’est de tisser du lien », me répond Sophie. Je sens qu’il demeure en moi une réserve, qui n’a cependant pas de prise sur le caractère multiforme et inclusif de l’écoféminisme. Anaïs fait écho à cela : « Je discutais récemment avec une amie qui me faisait un très beau retour. Ce qu’elle apprécie dans cette approche, c’est le pragmatisme des femmes, qui ne s’enferment pas dans la théorie. Cela leur permet d’être très libres dans leur pensée, dans leur mode d’action. Il y a donc de la place pour tout. Le mouvement n’est pas divisé, grâce à cette approche pragmatique. » Sophie confirme : « L’écoféminisme utilise tous types de savoirs et réhabilite en particulier la dimension symbolique. On vit dans une société où les visions académiques dominent les autres types de discours. Quand on parle de magie, quand on passe par des rituels, ce sont des symboles. Ainsi en va-t-il de la figure de la sorcière. D’où vient le fait qu’on la représente avec une cape et un chapeau ? C’est parce que des femmes cherchaient à résister à l’appropriation des terres. Elles étaient donc pourchassées et pour ne pas être vues, elles se déguisaient. » Un livre récent de la journaliste Mona Chollet (6) réhabilite cette figure de la sorcière auprès d’un large public. Signe sans doute que les représentations sont en train de se modifier.

Convergence des luttes ?

Comment expliquer cet heureux retour en force des luttes féministes ? « Les femmes ont trouvé des façons décisives de se relier, suggère Sophie. Avec le boom des nouveaux moyens de communication, de nombreuses personnes qui n’étaient pas visibles le deviennent. La vague MeToo a quand même libéré beaucoup de paroles. Partout dans le monde, il y a un éveil des femmes. Je le vois en Inde ou en Turquie, par exemple. De plus en plus de femmes, par rapport aux violences qui leur sont faites, disent : maintenant, ça suffit. Internet, les réseaux sociaux, les podcasts disponibles sont autant de moyens par lesquels les femmes sortent du contrôle exercé sur eux et acquièrent une conscience collective globale. Par exemple, la femme qui a fait la bande dessinée sur la charge mentale (7), cela a reçu un immense écho. Plein de femmes se sont dites : mais en fait je vis cela moi aussi. Le fait que quelqu’un ait trouvé des mots pour nommer un vécu, ça relie. »

Assiste-t-on à une sorte de révolution écoféministe, au sens d’un mouvement inclusif qui se manifeste dans le monde entier, par des luttes politiques, par des pratiques collectives, par la naissance de nouveaux rapports au monde, la réaffirmation d’une sensibilité voire d’une spiritualité ? Est-ce un tournant décisif pour les enjeux écologiques ?

« L’écologie monte, conclut Anaïs, et le féminisme monte aussi, en termes de mobilisations. Mais l’articulation entre les deux ne va sans doute pas encore de soi. Mon sentiment est qu’il y a encore énormément de chemin à faire, pour que le mouvement féministe s’approprie les enjeux écologiques et inversement. Il y a des signes de convergence mais ce n’est pas encore évident. En moi-même, à mon niveau personnel, je sens que c’est encore en construction. »

Aller plus loin…

Nul besoin d’être femme, ni écologiste, ni même membre actif-ve d’une vieille association telle que Nature & Progrès pour partager l’urgence et la force de la démarche. Et désirer l’approfondir. Reclaim est une anthologie proposée par la philosophe Émilie Hache (8). Elle permet de découvrir les textes des principales figures du mouvement, parmi lesquelles Susan Griffin, Starhawk, Joanna Macy, Carolyn Merchant, certains textes donnant l’impression qu’ils ont été écrits hier, aujourd’hui même, en réaction à la situation qui est la nôtre…

Notes

(1) Voir : www.wloe.org/unity-statement-1980.78.0.html

(2) Carolyn Merchant, « Exploiter le ventre de la terre » dans Reclaim, recueil de textes écoféministes, choisis et présentés par Émilie Hache, Cambourakis, 2016.

(3) Reclaim, recueil de textes écoféministes, choisis et présentés par Émilie Hache, Cambourakis, 2016, introduction, p. 20.

(4) Catherine Larrère, « La nature a-t-elle un genre ? Variétés d’écoféminisme », Cahiers du Genre, vol. 59, n°2, 2015, pp. 103-125

(5) Reclaim, idem., p. 22.

(6) Mona Chollet, Sorcières, la puissance invaincue des femmes, La Découverte : Zones, 2018.

(7) Cf. blog d’Emma Clit : https://emmaclit.com

(8) Reclaim, recueil de textes écoféministes, Éditions Cambourakis, 2016, 412 p.

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