Comment apprendre à bien habiter léger ?

Un crowdfunding très encourageant vient de donner à l’asbl B.A. Bois les moyens de pouvoir enfin fonctionner dans le cadre qui lui convient. C’est une belle réussite pour cette association qui offre aujourd’hui des garanties techniques sérieuses à tous ceux qui veulent tenter l’aventure de l’habitat léger.

Par Dominique Parizel et Hamadou Kandé

Introduction

La tiny house s’avance comme un des plus fiers symboles de l’habitat léger mais le risque est, aujourd’hui, de trouver sur le marché des réalisations d’origine incertaine, faites avec des matériaux pas du tout écologiques, des produits finis écoulés tels quels sans la moindre information prodiguée au futur habitant. Imposer un minimum de critères éthiques et de transparence au business en développement de l’habitat léger ne sera donc pas superflu et la tiny house, pour ne parler que d’elle, sera immanquablement appelée à faire un jour toute la clarté sur les matériaux qui la composent…

Fidèle à ses principes généraux d’autoproduction – son propre jardin, son propre habitat… -, Nature & Progrès a donc tout naturellement cherché à savoir quels acteurs voyaient dans le léger un facteur d’émancipation sociale de l’habitant plutôt qu’un ordinaire marché de “clé sur porte”. Nous nous sommes donc tournés vers l’asbl B.A. Bois, déjà très active lors du dernier salon Valériane. A ses yeux, point de qualité possible de l’habitat sans une formation adéquate de l’habitant par le biais de l’auto-construction.

“Les heures passées par l’auto-constructeur sur son propre projet n’entrent évidemment jamais dans un budget, explique d’emblée Nicolas Van Moer, mais si ces heures sont budgétairement neutres, c’est aussi parce que, dans notre esprit, nous les comptons comme du temps passé à se former. Or, en général, les gens acceptent toujours de payer pour apprendre. Nous, nous leur proposons d’être formés en travaillant à leur propre habitation…”

Genèse et fonctionnement de l’atelier B.A. Bois

B.A. Bois est une association, en phase de construction depuis un an et demi environ, qui souhaite mutualiser compétences, énergies et moyens, en matière d’habitat léger, notamment en ce qui concerne le matériel… Ils sont principalement deux à l’animer au quotidien : Renaud Geeraerts, un assistant social qui a rencontré ce type d’habitat en voyageant, et Nicolas Van Moer, un menuisier-charpentier très intéressé par toutes les solutions d’habitats itinérants utilisées notamment dans le monde du cirque…

“Je voulais absolument aider Renaud à construire sa propre tiny house, dit Nicolas. Ensuite, nous avons vite conclu qu’il serait intéressant de mettre cette expérience à profit pour réaliser des fascicules explicatifs ou des capsules vidéo, ou même carrément un manuel destiné aux auto-constructeurs. L’idée d’un atelier a très vite suivi – car c’est beaucoup plus confortable de travailler en atelier – afin d’accueillir les candidats constructeurs de tiny houses car, même quand on veut bien faire en vidéo, il est carrément impossible de montrer toutes les difficultés qui peuvent surgir sur ce genre de chantier…”

La création de l’asbl B.A. Bois n’a donc pas traîné ; elle développe ses activités sur trois axes différents :

– un axe de formation permettant de s’initier l’espace d’une journée, par exemple : découverte de la théorie de base, le matin, et travaux pratiques sur maquette, l’après-midi… La maquette peut même, le cas échéant, être un chantier en cours et tout le monde y trouve ainsi son compte : le constructeur gagne une aide providentielle et le coût de la formation peut ainsi être réduit puisque l’association épargne les matériaux d’une maquette qui ne servira de toute façon à rien par la suite… Ceux qui viennent se former bénéficient des conditions réelles et des vraies difficultés de vrais projets : une formation n’est donc jamais exactement l’autre et n’en est donc que d’autant plus intéressante…

“Notre vraie spécialité est d’être facilitateurs pour l’habitat auto-construit, léger et nomade, précise Nicolas Van Moer. Nous ne nous lançons donc pas dans les “kerterres” ni dans les yourtes, par exemple. Etant menuisier-charpentier, les structures en bois et l’isolation qui les accompagnent sont clairement ce que je maîtrise le mieux. Nous nous orientons parfois vers du métal pour certaines parties, à condition que cela soit cohérent. Un conteneur, par exemple, ne nous semble pas très cohérent dans la mesure où l’isolation notamment y est très compliquée à réaliser…”

– l’atelier, en lui-même, est un autre axe de travail important de B.A. Bois. En cours de déménagement depuis la réussite du crowdfunding, il comprend tout ce qui est nécessaire pour travailler confortablement – “il y a toujours toutes les vis qu’il faut, même le dimanche, s’amuse Nicolas !” – et à l’abri : équipement et outillage nécessaires, échafaudages compris, sont donc mis à disposition des porteurs de projets pendant toute la durée de leur chantier…

“Nous leur louons l’espace et le matériel nécessaires le temps que dure leur construction, explique Nicolas, pour qu’il ne pèse aucune contrainte extérieure sur leur travail. Néanmoins, si l’atelier tourne sept jours sur sept et vingt-quatre heures sur vingt-quatre, cette location sera d’autant moins chère, raison pour laquelle nous conseillons quand même aux porteurs de projets de grouper autant que possible leurs périodes de travail… C’est aussi quand ils sont bien concentrés sur leur projet que les gens sont le plus efficaces. Notre association pourra donner toute son ampleur à cet encadrement lorsqu’il répondra enfin au rendez-vous que lui donne la demande…”

– le troisième axe de B.A. Bois est celui de l’accompagnement des projets. Trois étapes sont prévues. Les candidats constructeurs arrêtent quand ils veulent mais une nouvelle étape ne peut être abordée que si la précédente est terminée. Ces étapes sont :

  1. l’étude du projet où l’idée est de discuter et d’analyser le projet, en deux demi-journées.

“La première est consacrée au débroussaillage et au conseil, précise Nicolas Van Moer. Nous abordons, par exemple, la question de la mobilité : un châssis de quatre mille euros n’est pas utile si le projet est de ne jamais bouger ? Nous laissons ensuite une période de réflexion aux gens, puis la deuxième demi-journée est consacrée à la mise sur papier du projet : taille, matériaux, budget, emplacement des fenêtres, type de remorque, etc. Si le temps le permet, nous commençons même à le dessiner en trois dimensions…”

  1. la première étape une fois terminée, la conception technique du projet peut être abordée.

“Un programme de dessins spécialisé en charpentes et structures propose toutes les listes de commandes et tous les plans, explique Nicolas, ainsi qu’un dessin précis de toutes les pièces qui seront nécessaires. Le dossier technique permet aussi de fournir un calcul exact de la masse de la tiny house et de son centre de gravité, ce qui sera indispensable si elle doit prendre la route. Un devis peut enfin être établi pour tous les matériaux qui interviennent dans le projet. B.A. Bois a des accords avec certains fournisseurs de confiance dont peuvent profiter les porteurs de projets ; passer par notre intermédiaire fonctionne donc un peu comme un groupe d’achats communs. Ce n’est évidemment en rien une obligation mais s’ils souhaitent que B.A. Bois gère les commandes qui les concernent, c’est évidemment avec ces fournisseurs-là uniquement que nous travaillons…”

  1. un accompagnement journalier de la construction proprement dite peut enfin être proposé mais seulement dans l’atelier de B.A. Bois où toute l’infrastructure et l’outillage nécessaires sont présents en permanence.

“Il s’avère plus rentable pour tout le monde de déplacer les gens plutôt que les outils et les matériaux, constate Nicolas Van Moer… Un planning de construction cohérent est donc proposé, poste par poste, sur base du dossier technique qui a permis une visualisation préalable des principales difficultés. Nous y intégrons l’accompagnement, en essayant d’intervenir le moins possible mais à des étapes-clés de chaque poste, afin de montrer aux gens comment faire, puis de vérifier si tout est correctement réalisé et de garantir évidemment un résultat final satisfaisant. Le temps nécessaire au travail dépend bien sûr de la façon de faire et de la disponibilité des uns et des autres, nous nous efforçons toutefois de beaucoup discuter avant de commencer afin de donner une estimation. Mais cela reste une estimation… Nous nous efforçons aussi de penser les différentes étapes de la construction pour rendre le travail aussi systématique que possible : une journée sera, par exemple, consacrée à découper tous les bois, plutôt que de découper chaque fois que c’est nécessaire… C’est aussi la solution la plus efficace pour apprendre à utiliser une machine : mieux vaut s’en imprégner intensivement une journée entière qu’occasionnellement, par-ci par-là, sans trop se souvenir de ce qu’on a fait la fois précédente… Et, comme nous ne sommes pas non plus experts en tout, s’il faut de la plomberie, nous prévoyons un plombier, et s’il faut de l’électricité, nous prévoyons un électricien…”

Premiers retours d’expérience

“Bien sûr, les gens viennent chez nous pour construire et apprendre des choses en construisant, constate Nicolas Van Moer. Ils ne sortent pas de chez nous menuisiers spécialisés. Donc, s’il faut, par exemple, faire une entaille dans un bois, nous nous bornons à proposer une façon de faire, même si d’autres solutions sont envisageables… En termes de conception, certaines propositions reviennent régulièrement mais c’est aussi ce qui nous permet d’être de bon conseil : nous proposons, par exemple, trois types de bardages en bois qui nous permettent de moduler le poids ou le prix. La pose, quant à elle, se fera toujours de la même manière, ou presque… Le bois, et l’isolation qui l’accompagne, nous paraît une solution intéressante car il n’offre que des avantages, hormis le fait qu’il est un peu plus lourd que d’autres matériaux. Son déphasage thermique est très intéressant, sachant qu’on s’isole beaucoup plus souvent du chaud, en été, que du froid, en hiver, dans ces petits volumes où le défi est plutôt de trouver le moyen de chauffage adapté. Dans l’idée de l’auto-construction, le bois est aussi le matériau, par excellence, qui est facile à découper et qui offre donc les meilleures garanties d’une isolation bien faite par celui qui n’est pas professionnel. De plus, la réglementation, par exemple, qui permet de rouler sur une route est la même pour toutes les tiny houses. La gamme des compromis n’est donc pas infinie et impose ipso facto une certaine forme de standardisation…

Nous privilégions bien sûr des matériaux locaux qui offrent vraiment très peu de désavantages et si nous sommes amenés à faire d’autres choix – utiliser, pour une question de poids, du cèdre pour le bardage plutôt qu’un mélèze belge de Rochefort -, nous prenons d’office un bois labellisé FSC – un cèdre du Canada, en l’occurrence. Pour les châssis, on optera pour un chêne, wallon ou français, mais le mieux c’est évidemment d’en récupérer qui soient encore en bon état… La récupe, au niveau écologique, c’est du zéro déchet ! De plus, nous profitons ainsi du fait qu’ils soient démontés pour les poncer entièrement, refaire les joints et remettre une peinture en atelier. C’est donc une vraie deuxième vie qui commence sans débourser un sou, moyennant seulement un tout petit peu d’huile de coude… La paille, malheureusement, est un matériau assez lourd car il faut la condenser très fort mais elle est très intéressante en termes de déphasage thermique…”

A la portée de tous, l’habitat léger ?

“Si on veut bien faire les choses, conclut Nicolas Van Moer, l’auto-construction peut être rendue plus accessible mais certainement jamais gratuite car elle doit aussi reposer sur une garantie de qualité. Et cette garantie est précisément notre métier, reposant en ce qui nous concerne sur la bonne conception et sur le travail en atelier. La tiny house, quant à elle, pose en modèle réduit tous les problèmes du bâtiment classique dont elle n’est, au fond, qu’une grosse maquette ; on y trouve presqu’autant de châssis que sur une petite maison, les finitions et les coins sont les mêmes, et c’est toujours là que les problèmes se posent… Ce qu’il y a en moins, c’est le remplissage, c’est-à-dire ce qui va le plus vite et est le moins compliqué. On n’y trouve évidemment pas de fondations mais, pour partir en vacances, on préférera quand même la bonne vieille caravane. Et, pour voyager longtemps, on conseillera plutôt d’aménager un vrai camion… La tiny house est pensée pour bouger une fois ou deux par an, ce que ne font même pas la plupart des gens qui en habitent parce qu’ils n’ont jamais la puissante bagnole capable de la tirer…

Bien sûr, il y a une philosophie là-derrière : la possibilité de travailler moins parce qu’on ne s’est pas mis un emprunt à vie sur le dos. Et si on travaille moins, on dégage aussi du temps pour faire, par exemple, un potager ou mieux élever ses enfants… Toutes choses qu’on doit, de toute façon, payer avec le salaire qu’on perçoit quand on travaille à temps plein. Il y a donc une recherche générale de sens, en plus du bâtiment lui-même. C’est une volonté générale de réduire et de maîtriser ses besoins dans laquelle s’intègre la démarche de l’habitat léger. L’habitat léger, avec tout ce qu’il rend possible, peut donc être envisagé dans le long terme, en le réfléchissant en fonction de la personne, de ses besoins et de ses envies…”

Atelier B.A. Bois asbl
Nicolas Van Moer
0472/30.50.29

“OK boomer” : deux mots valent mieux qu’un long discours

Il aura fallu quelques semaines à l’expression “Ok boomer” pour passer du monde anglo-saxon au monde francophone. Ces deux mots, lancés à un interlocuteur né au moment du baby-boom (1945-1965), signifient en quelque sorte “cause toujours”. On peut trouver cette expression géniale, ironique, bien envoyée ou, au contraire, offensante, inappropriée, injuste. Je pense qu’elle est la condensation parfaite d’une fracture générationnelle plus lourde qu’on veut bien le croire. Analysé ici depuis l’angle des enjeux écologiques et de façon provocatrice, ce “ok boomer” sonne le glas d’une vision du monde illusoire et aussi d’une certaine écologie “à la papa”.

Par Guillaume Lohest

Introduction

Début novembre 2019, lors d’une session parlementaire en Nouvelle-Zélande, Chloe Swarbrick, une jeune députée de vingt-cinq ans, est interrompue dans son intervention par un homme plus âgé. Elle est en train d’interpeller l’assemblée sur le changement climatique. “Nous sommes responsables et nous devons nous montrer responsables. Monsieur le Président, combien de dirigeants mondiaux étaient au courant de ce qui se passait et de ce qui allait se passer mais ont décidé qu’il était politiquement plus opportun de glisser cela sous le tapis ? Ma génération et les générations futures n’ont pas ce luxe. En 2050, j’aurai 56 ans. Aujourd’hui, la moyenne d’âge de ce parlement est de 49 ans.” À ce moment, des récriminations s’élèvent. Un homme d’un certain âge tente de l’interrompre. La députée lance alors un bref “OK boomer”. Puis elle poursuit. “Les institutions politiques actuelles ont prouvé qu’elles étaient incompétentes à penser autrement qu’à court terme. Le changement est si régulièrement sacrifié au bénéfice du pouvoir. Les slogans sont faciles mais il est difficile d’agir. Le changement climatique ne peut plus être sacrifié pour des commodités politiques. Le changement climatique est une vérité profondément dérangeante.

OK boomer” signifie simplement : “Ok, baby-boomer”. Il s’agit d’un mème, c’est-à-dire une petite phrase virale sur Internet, qui s’est popularisé dès 2018 et dont la diffusion a explosé en novembre 2019, suite à son utilisation en live par Chloe Swarbrick. L’expression renvoie celui qui parle à son appartenance à la génération née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, entre 1945 et 1965. Elle veut dire, en quelque sorte : “cause toujours, c’est facile de penser ce que tu penses quand on appartient à cette génération”. Mais, et c’est là l’essentiel, elle ne le dit pas vraiment, elle ne prend pas la peine de l’expliciter. Par ces deux mots, les jeunes générations refusent de perdre davantage de temps à expliquer pourquoi les leçons de morale ou les conseils – par exemple, les récriminations face à l’urgence climatique – sont illégitimes et ridicules quand elles sortent de la bouche d’un baby-boomer. Ce faisant, elles mettent cette génération en situation de faire son propre examen de conscience.

Vie d'une génération, mort d’un monde

Chère lectrice, cher lecteur, si tu es un baby-boomer, ne prends pas ce qui va suivre personnellement. D’autant moins, sans doute, qu’en étant membre d’une association pionnière en agriculture et en jardinage biologiques, tu fais partie d’une minorité agissante à qui on peut difficilement reprocher d’être restée les bras ballants. Toutefois, si ce n’est pas personnel, c’est donc générationnel. Il te faudra au moins accepter cela : ton appartenance à la génération de la croissance, de l’explosion de la production et de la consommation. Pour prendre une image : les boomers ont généralisé le frigo, l’ont rempli au maximum, et ont presque tout mangé à eux seuls, le temps d’une vie.

Rappelons-nous ces célèbres courbes qui décrivent la “grande accélération”, autrement dit cette période qui débute vers 1945 et s’achève de nos jours, période au cours de laquelle tous les indicateurs s’envolent à l’exponentielle : la production, la consommation, la construction d’infrastructures, les investissements, et aussi les pollutions, les émissions de CO2, le déclin de la biodiversité et la ponction sur les ressources. Cette tranche temporelle correspond exactement à la vie de la génération des baby-boomers. Et, à en croire les projections du Club de Rome dans son rapport de 1972 mais surtout vu la réalité de l’épuisement des ressources et du ralentissement de l’économie mondiale, ainsi que l’inéluctable réchauffement climatique catastrophique qui se profile, tout porte à croire que cette période de croissance stable sur une terre encore globalement habitable sera définitivement terminée endéans les dix ans. La formule est choc mais assumons-la : la durée de vie d’une seule génération aura détruit les écosystèmes et les ressources communes nécessaires aux générations à venir.

Rien à voir avec l’âge !

Certaines personnes visées par ce “Ok boomer” considèrent qu’il s’agit d’un argument insupportable car il renverrait la personne à son âge. C’est le cas du philosophe Raphaël Enthoven, qui s’insurge sur Twitter : “Comment brandir comme une vertu en soi le fait (hautement provisoire) d’être jeune ? Contrairement à l’assignation religieuse, aux pratiques sexuelles ou à la couleur de la peau, la jeunesse n’a aucune chance de dure. (1)” Ce à quoi de nombreux internautes lui répondent qu’il n’a absolument rien compris. “Boomer ne vise pas «les vieux» en général mais la génération née après la guerre et qui a connu la croissance, le plein emploi, la libération sexuelle avant le sida et les dernières heures de gloire de la retraite, tout en participant à la destruction de la planète. En un mot : la génération épargnée, entre les générations sacrifiées des guerres mondiales, et celles qui vont devoir payer l’effondrement du système économique et de l’écosystème. Le boomer, donc, pourrait parfois faire preuve de plus de bienveillance lorsque la génération suivante s’exprime (2).

Alors, est-ce de l’âgisme, c’est-à-dire une discrimination du propos reposant sur une critique de l’âge de la personne – comme on parle de racisme ? Bien sûr que non. “Ok boomer” n’a rien à voir avec le fait que les personnes aient cinquante, soixante ou septante ans en soi. L’expression renvoie à une cohorte démographique. Ce qui est en cause n’est pas l’âge, répétons-le, mais le modèle de société et le type de discours portés par une génération. Le fait qu’elle ait aujourd’hui entre cinquante et septante ans n’est que la conséquence du temps qui passe. Il eut d’ailleurs été heureux que, dès les années septante, les premières alertes écologiques fussent mieux entendues par cette même génération, alors dans la fleur de l’âge.

Un antagonisme générationnel

Lisant ceci, chère boomeuse, cher boomer, tu continues sans doute à te demander si tu es visé.e ? Comment démêler l’appartenance à une génération d’une identité personnelle ? Comment comprendre cette réplique expéditive, ce “cause toujours”, si on ne sait pas exactement ce qu’il reproche et à qui précisément ? Justement : il ne s’agit pas d’un reproche ou d’un jugement sur des personnes mais du refus, de l’invalidation, de la mise sous silence d’un certain type de discours et d’attitudes très profondément installées. En particulier, la posture condescendante du donneur de leçons. Quand un torrent de critiques s’abat sur Greta Thunberg et sur les jeunes qui marchent pour le climat, sous prétexte qu’ils sont dans une écologie de l’urgence, de la peur, de la naïveté, dans du catastrophisme, etc., “Ok boomer” ne veut pas dire “ce que vous dites n’est pas vrai”. C’est plus profond que cela. “Ok boomer” signifie plutôt : “toutes les raisons, toute la vision du monde, toute l’expérience qui sous-tendent plus ou moins consciemment votre critique – ou vos conseils, ou vos nuances – reposent sur une pure illusion. Pourquoi ? Parce que tout ce que vous considérez comme normal et raisonnable est en fait anormal et insensé ; votre vie est inscrite dans une exceptionnelle parenthèse historique qui est en train de se refermer.

Pour mieux comprendre ce qui est en jeu, le rapport entre ce qui est en cause et qui est en cause, établissons une analogie avec ce qu’on appelle la lutte des classes. Ce concept n’a jamais signifié que tous les ouvriers étaient des anges et tous les bourgeois des salauds. Certains bourgeois peuvent prendre la défense des intérêts des ouvriers, et certains ouvriers accepter sans broncher la domination bourgeoise. Il n’en demeure pas moins qu’il y a une pertinence du concept de lutte des classes. Eh bien, on peut dire la même chose de la “lutte des générations” que suggère l’expression “Ok boomer”. Elle instaure un antagonisme entre des visions du monde liées aux caractéristiques du moment durant lequel elles émergent.

Boomer : un idéal-type

Je détaille. De quoi est faite cette posture, cette vision du monde propre au boomer ? En schématisant – à peine -, on pourrait dire qu’elle repose sur l’idée que demain sera meilleur qu’aujourd’hui si l’on agit en “bon père de famille”. Et c’est sur ce point que porte le cœur de la critique : le rapport au temps du boomer est complètement détraqué, complètement noyé dans une illusion. C’est parce qu’il a baigné dans l’idéologie des trente glorieuses, dans cette idée que l’histoire avançait vers un progrès, que les démocraties atteignaient un point d’équilibre, que la vie était une accumulation d’expériences et d’argent, que l’on pouvait toujours trouver des solutions et corriger nos erreurs, ou les erreurs du marché, en inventant par exemple la sécurité sociale pour plus d’égalité, ou en obtenant des avancées législatives pour plus d’écologie, ou encore en mettant au point des technologies plus “vertes”, en adoptant des gestes “écoresponsables”…

Bref, c’est parce qu’il est teinté plus ou moins consciemment de cet imaginaire-là que son regard sur les grands enjeux écologiques est complètement inadapté. Car ces grands enjeux – climat, biodiversité, épuisement des ressources – sont marqués du sceau de la rupture, du point de bascule vers des catastrophes irréversibles. Les grands enjeux écologiques brisent la ligne de l’histoire, quand le boomer continue de voir l’histoire comme une continuation de son monde illusoire. Pour être un peu plus concret, disons enfin que les conditions matérielles d’existence du boomer – sa maison remboursée depuis longtemps, son livret d’épargne, sa pension assurée, son éventuel petit appartement de rapport – l’aident à poser sur les rapports du GIEC un regard plus serein – ou plus distrait. Les millenials et la génération Z ne se font, quant à eux, aucune illusion sur le fait qu’ils ne pourront plus bénéficier de cette situation exceptionnelle.

Il s’agit là d’un schéma, ce qu’on appelle en sociologie un idéal-type. Cela signifie qu’au fond, cette attitude n’est pas strictement réservée aux baby-boomers. Des personnes nées avant 1945 ou après 1965 peuvent être également imprégnées de cette vision du monde, avoir hérité d’un confort matériel conséquent et prodiguer des conseils insupportables à tous ceux qu’ils estiment trop idéalistes, trop naïfs, trop radicaux, trop ceci, pas assez cela. Il n’empêche que cette vision du monde et la condescendance qu’elle entraîne sont concomitantes avec la génération des boomers.

Trois nuances de boomer

Jusqu’où porte cette critique ? Concerne-t-elle uniquement les vieux messieurs climatosceptiques et anti-Greta Thunberg – et par extension, les petites résonances inavouables en chacun de nous de cette attitude extrême ? Je ne le pense pas. Car ce n’est pas seulement le contenu des idées qui est visé mais plus largement la manière d’être : le rapport au temps, aux autres, au monde. Aussi, à gros traits, je propose ici trois profils de boomers opposés dans leurs visions politiques mais qui ont en commun cette condescendance générationnelle de ceux qui ont une situation, un point de vue sûr de lui, qui refuse d’être mis en cause :

– le climatosceptique caricatural, disons Donald Trump ou n’importe quel autre homme plutôt riche qui considère que le réchauffement climatique est une préoccupation non pertinente. Le slogan de ce boomer de type 1, marqué par le déni et la mégalomanie, pourrait être “laissez-moi continuer à vivre sans me soucier de l’avenir des enfants des autres.

– le libéral responsable, comme les philosophes Pascal Bruckner et Raphaël Enthoven : celui-là ne nie pas les problèmes écologiques mais il ne les regarde que comme des données périphériques qui n’entament pas son logiciel de pensée. Il a lu des articles et des rapports, mais il ne les digère pas. Ce boomer de type 2 est, de loin, le plus répandu et le plus agaçant car il est bavard et très sûr de son fait. Pensant avoir compris les enjeux de l’époque, il se donne un droit permanent à parler de la bonne façon d’envisager l’avenir car il a tiré les leçons de mai 68. Il sermonne les jeunes catastrophistes. Il pense que c’est le propre de la jeunesse d’être agitée, intransigeante et idéaliste. Il peut être virulent car il est intelligent : il perçoit et il devine – sans l’accepter – qu’il est à côté de la plaque. Et cela l’enrage.

– le parfait consommateur durable, que certains n’hésiteront pas à appeler le “bobo”, constitue le boomer de type 3 : celui qui s’ignore ! Fraîchement pensionné, sa maison entièrement rénovée avec des matériaux écologiques, recouverte de panneaux photovoltaïques et achalandée de légumes biologiques, il prend le train et participe aux marches pour le climat avec un sourire jusqu’aux oreilles. Il trouve les jeunes formidables et il se dit qu’enfin, ça y est, ils vont changer le monde. Il ne se rend pas compte que sa perfection écologique est cosmétique, que son empreinte sur la planète reste supérieure à celle d’un travailleur pauvre pas du tout écolo, et que sa panoplie d’actes et de matériel “verts” est totalement hors d’atteinte – et hors de prix – pour les générations qui le suivent. Il sert d’exemple, il se veut bienveillant, il fait parfois du yoga et se réjouit de la reconnexion à la nature. La nuit, il dort bien, sur son matelas naturel à trois mille euros. En l’observant, les jeunes qui sont dans le même GAC que lui bavent d’envie, et de jalousie, face à cette vie saine et harmonieuse qu’ils n’auront jamais. Sa joie tranquille est littéralement insoutenable.

Se défendant, il s’enfonce

Chère boomeuse, cher boomer, je provoque et vous bouillonnez peut-être. Vous n’êtes pas les seuls. En me promenant sur la twittosphère, j’ai relevé l’arsenal argumentatif développé par les boomers. Ils avancent ceci, en vrac, pour leur défense : que leur enfance fut plus dure que la nôtre, que les progrès de la médecine rendent nos générations encore plus chanceuses, que les statistiques montrent que les jeunes consomment davantage et encore moins durable qu’eux, qu’il est incohérent de vouloir sauver la planète et garder son smartphone, qu’il y a toujours eu des prophètes de malheur et qu’on s’en est toujours sortis, qu’ils ont construit une société prospère et pacifiée quand les jeunes générations, elles, n’ont eu qu’à la recevoir toute faite, etc. Bref : ils ne sont pas parfaits mais leurs descendants sont encore bien pires, ces éternels adolescents collés à leurs écrans du matin au soir !

Le propre de cet argumentaire est de s’autodétruire tout seul. Chaque récrimination sonne comme une preuve supplémentaire que cette génération refuse de se remettre en question, refuse de comprendre qu’il ne s’agit pas de traquer les vertus individuelles des uns et des autres mais de mettre à nu la péremption d’un modèle de société péremptoire. Au fond, on attendrait du boomer qu’il cesse de se justifier individuellement pour observer collectivement, avec nous, que la ligne du temps s’est brisée et qu’il n’y aura pas de continuation de son monde. On attendrait du boomer qu’il se laisse sidérer par l’impasse collective de sa société. Toute parole qu’il profère pour tenter de se rassurer, pour comparer notre jeunesse à la sienne, pour nous conseiller, tant qu’elle nie cette sidération face à un horizon bouché de toutes parts, ne mérite pas d’autre réponse que : ok boomer.

Aussi un déchirement

Dernière précision, si tout ceci vous rend amer et semble faire de nous des mauvais fils et des mauvaises filles. Dans “ok boomer”, il y a aussi de la douceur, la familiarité de l’enfant qui parle à ses parents. C’est la reconnaissance, en un seul mouvement expéditif, de tout ce qui nous a été donné. Il y a donc bien sûr de la gratitude. Notre aveu est complet : mis à part cette conscience déchirante, nous sommes faits du même monde puisque vous nous y avez élevés. Notre révolte est donc aussi une blessure : ce monde que vous nous avez transmis, cela crève les yeux qu’il est définitivement non renouvelable, mais cela nous crève aussi le cœur car c’est le nôtre, notre berceau, nous en profitons sans cesse et, quoi qu’on dise, nous en aimons, comme vous, bien des aspects. Bien davantage même que ce que nous nous avouons à nous-mêmes…

Ainsi, cette expression n’est pas seulement un “mème” subtil et drôle, un buzz, un bon mot, un trait d’esprit habile et léger. Elle dit, en creux, une fracture générationnelle douloureuse et polémique, chargée d’émotions contradictoires, qui mérite d’être décrite si l’on souhaite cesser de s’illusionner sur l’avenir et sur les changements à opérer. Quant à cet article, il n’est pas certain qu’il puisse atteindre son objectif. Peut-être est-il vraiment impossible pour un boomer de se désaxer de son point de vue pour tenter d’adopter, un instant, le nôtre. Dans ce cas, l’expression est d’autant plus nécessaire, inexplicable et donc irremplaçable. Avec leurs nuances de cynisme, d’humour, de lassitude et de tendresse, ces deux petits mots seront toujours plus puissants qu’un long discours. En outre, je suis sûr que vous allez me dire qu’il ne faut pas opposer les générations, qu’il faut rester unis et affronter ensemble les défis de demain. Ok, boomer.

(1) Tweet de Raphaël Enthoven, le 28 novembre 2019.

(2) Double tweet de Pierre Monégier, le 28 novembre 2019.

Bio et santé : à défaut de preuves, des signes probants

Manger bio est-il un atout décisif pour la santé ? Chez Nature & Progrès, le simple bon sens nous pousse très souvent à répondre par un “oui” franc et résolu. Il suffit de penser à la quasi-absence de résidus de pesticides dans les aliments labellisés bio. La réponse mérite toutefois quelques nuances qu’il est bon de connaître pour éviter de sombrer dans la naïveté ou dans le dogme.

Par Philippe Lamotte

Introduction

Manger bio, c’est prendre soin de sa santé. En Belgique comme ailleurs, pas un seul tenancier d’enseigne bio – sans parler du consommateur – ne serait prêt à remettre en question une telle affirmation. Ne parlons même pas des militants associatifs… Le problème est que, face aux sceptiques – il y en a dans tous les domaines… -, il faut parfois se barder de preuves ou, à tout le moins, d’indications scientifiques suffisamment probantes pour appuyer le propos. Et là, ça coince…

Modèle de société, aliment de qualité ?

Pourquoi cela coince ? On peut relever plusieurs raisons, sans qu’elles soient nécessairement exhaustives. D’abord, le secteur bio n’a vraiment décollé qu’assez récemment. Dans ce sens, peut-être n’a-t-il longtemps suscité de l’intérêt – en tout cas sur sa facette “santé” pour l’homme, au-delà de la “santé” de l’environnement – que dans des cénacles assez restreints et déjà convaincus. Deuxième raison possible : le débat sur bio et santé est parfois obscurci par des positionnements politiques ou idéologiques un peu rigides. Avouons-le : lorsqu’on défend la bio comme un modèle de société pertinent pour les relations producteurs/consommateurs, on est plutôt enclin, dans le foisonnement d’informations qui circulent, à accorder davantage d’attention à celles qui confortent ses convictions et, inversement, à minimiser la portée ou l’intérêt de celles qui les contredisent. C’est de bonne guerre, et c’est loin d’être propre au secteur bio. Tout ce qui fait eau à notre moulin est digne d’intérêt, tout ce qui heurte nos sensibilités est… d’une importance toute relative.

Voilà pourquoi, sans doute, certaines informations reçoivent souvent un large écho dans les milieux bio. Par exemple, le fait que les aliments bio contiennent en général plus d’acides gras polyinsaturés – oméga 3/oméga 6 -, de métabolites dotés de propriétés antioxydantes, de vitamines intéressantes – C, E -, de fibres, de minéraux tels que le fer, le magnésium, le zinc, etc. Voilà pourquoi, en revanche, on accorde souvent moins d’importance au fait que, selon les mêmes sources nutritionnistes, il n’est pas scientifiquement prouvé que tous ces éléments sont présents en quantité suffisamment importante pour avoir un effet positif sur la santé du consommateur. De même, s’il est souvent souligné que les contrôles officiels révèlent la quasi-absence de résidus de pesticides de synthèse dans les aliments bio, il est moins souvent fait état de certaines vérités dérangeantes que des organisations de défense des consommateurs peu complaisantes avec le bio, soulignent à intervalles plus ou moins réguliers.

Les banderilles de Test-Achats

Récemment encore, après avoir cherché les résidus de pesticides dans vingt-huit produits bio transformés vendus en grande surface, Test-Achats a mentionné la présence de fosetyl-Al, interdit dans le bio depuis 2013, et de metalaxyl dans des confitures… Que faisaient là ces produits suspects ? Mystère, sauf à admettre que la parcelle à l’origine du produit concerné ait été soumise aux pesticides répandus sur la parcelle voisine, exploitée d’une façon conventionnelle, ou bien qu’elle ait subi l’influence de résidus chimiques particulièrement résistants à la dégradation naturelle, datant d’avant la certification ? Chaque fois, reconnaissait toutefois Test-achats, les concentrations de ces produits étaient nettement inférieures aux limites admises en agriculture conventionnelle. L’association soulignait aussi le fait qu’il n’y a pas que les pesticides de synthèse qui s’avèrent néfastes pour l’homme ; c’est le cas aussi pour certains pesticides dits “naturels”. Exemple soulevé par l’association de défenses des consommateurs : le Spinosad, un produit mis au point à partir de bactéries insecticides et utilisé dans la protection biologique des fruits et légumes. De même que la roténone, une molécule organique produite naturellement à partir de plantes tropicales, mais interdite depuis 2011 en raison de ses liens avec la maladie de Parkinson.

Enfin, troisième explication à évoquer quant à la difficulté de saisir la question “bio et santé” : l’ampleur de la question. La santé est une matière éminemment complexe à étudier qui, en plus des moyens considérables à mobiliser, doit faire l’objet de nombreuses précautions méthodologiques. Ainsi, l’association statistique entre deux phénomènes ne signifie pas nécessairement qu’ils soient liés par une relation de cause à effet. Exemple : si, en tant que scientifique, j’observe qu’une cohorte de personnes s’alimentant régulièrement en bio souffre moins d’obésité ou d’accidents cardio-vasculaires, je ne peux pas en déduire que c’est nécessairement lié à leur alimentation bio. En effet, ces personnes peuvent très bien avoir développé une hygiène de vie générale qui passe notamment par la pratique régulière d’un sport, l’absence de consommation de tabac, une vie physique et mentale très équilibrée… Bref, une série de comportements dans lesquels la consommation d’aliments bio ne joue qu’un rôle mineur, voire négligeable. Allez donc prouver, parmi ces nombreux facteurs de santé, la part respective jouée par chacun – dont celle des aliments ! En voici une illustration : en 2017, en France, l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) a démontré que le risque d’obésité était inférieur de 62 % chez les hommes grands consommateurs de bio – par rapport aux hommes non-consommateurs de bio – et de 48 % chez les femmes grandes consommatrices d’aliments bio. Mais sans pouvoir affirmer que cette différence, assez impressionnante, était vraiment due aux éléments nutritifs présents, en plus grandes quantités, dans le bio que dans le conventionnel…

Une étude scientifique inhabituelle

L’année suivante, l’Inserm a contourné cet obstacle méthodologique dans une étude sur le lien entre la consommation bio et le développement du cancer. Pour la première fois, une de ses équipes s’est intéressée à une “cohorte” très large de consommateurs – soit soixante-neuf mille personnes s’alimentant en bio !- qu’elle a suivie sur une période assez longue – de 2009 à 2016 ! -, avec la particularité notoire d’avoir neutralisé les biais méthodologiques, liés à la “multi-factorialité” de la santé, évoqués ci-dessus. Les conclusions se sont révélées à l’avantage du bio : entre les consommateurs qui s’alimentaient le plus en produits bio et ceux qui en consommaient le moins, le risque de contracter un cancer différait en moyenne de 25 %. Pour le cancer du sein chez la femme – ménopausée -, la différence était même de 34 % et, pour le lymphome, de 76 %. L’autre résultat de cette étude est d’avoir démontré que les types de cancer observés parmi la population générale concordent avec ceux qui sont observés chez les utilisateurs professionnels de pesticides – agriculteurs, viticulteurs, etc. -, ce qui n’a fait que conforter les chercheurs quant à la validité de leurs résultats.

Ce type de conclusions conforte un constat de bon sens : consommer une alimentation sans pesticides de synthèse revient à réduire le risque de contracter des maladies graves, parmi lesquelles les cancers. Du côté des agences officielles, cette relation n’est pourtant pas aussi claire qu’il y paraît à première vue. Leur position officielle consiste, en effet, à préciser que les résidus de pesticides présents dans l’alimentation conventionnelle sont largement inférieurs aux normes – les LMR, limites maximales de résidus – et, de là, que le risque pour la santé du consommateur avec les aliments non bio est proche de zéro. Sauf que voilà : même divisées par un facteur dix ou cent par rapport aux seuils connus de toxicité – afin d’élargir la protection aux enfants en bas âge et aux adultes en mauvaise santé -, les normes officielles sont parfois davantage le résultat de négociations politiques centrées sur la viabilité économique d’un secteur que le fruit de connaissances scientifiques parfaitement étayées, tournées exclusivement vers la protection du consommateur.

Les nouveaux regards scientifiques

On peut difficilement ignorer, aujourd’hui, que certaines combinaisons de polluants – les “cocktails” – sont suspectées d’être toxiques même si chacun de ces polluants pris isolément s’avère éventuellement inoffensif en très petites quantités. Des toxicologues de plus en plus nombreux estiment carrément que la toxicologie classique n’est plus à même d’évaluer correctement les risques présentés par certains produits, notamment les perturbateurs endocriniens – dont certains pesticides font partie. Rejoints par des acteurs d’autres disciplines de santé – lire l’interview du pédiatre et endocrinologue Pr Jean-Pierre Bourguignon dans Valériane n°126 -, ces toxicologues ont mis en évidence de nouveaux modes de transmission d’effets délétères sur la santé. Pour faire simple : ils ont observé chez la souris de laboratoire que certaines modifications génétiques étaient capables de passer de la grand-mère à ses petites-filles en “sautant” le stade de la mère sous l’action de polluants comme les perturbateurs endocriniens. La suspicion existe qu’il en soit de même chez l’homme. Bref, une voie nouvelle s’est récemment ouverte à la recherche, bousculant l’idée – déjà fragile – de norme telle qu’on l’entendait jusque récemment ou du vieux principe selon lequel “c’est la dose qui fait le poison”.

Voilà qui explique, peut-être, pourquoi tout qui voudrait se faire une opinion sur la relation entre bio et santé, en consultant les sources dites “autorisées” – entendez : officielles – pourrait rester bien sur sa faim. A ce sujet, le contraste qui suit est autant amusant qu’interpellant. Alors qu’en France, en février 2017, le Haut Conseil de la Santé publique déclarait qu’il fallait “privilégier des fruits et légumes cultivés selon des modes de production diminuant l’exposition aux pesticides” – précisant plus loin que “le bio est un mode de production limitant les intrants et constitue à ce titre un moyen de limiter l’exposition aux pesticides” -, en Belgique, le Conseil supérieur de la santé ne faisait, lui, pas la moindre référence explicite, dans ses cinq recommandations alimentaires de base pour la population adulte de juin 2019, aux avantages du bio, se contentant d’un conseil aussi général que “laver toujours et peler si nécessaire les fruits de saison”. Très loin, donc, d’une incitation franche et massive au bio.

Trois questions fréquemment posées

– Y a-t-il beaucoup de pesticides dans les fruits et légumes conventionnels ?

En juin 2019, l’ONG française Générations futures a publié un rapport basé sur six années de données issues de l’administration française chargée de la consommation et de la répression des fraudes quant aux résidus de pesticides retrouvés sur les fruits et légumes consommés dans l’Hexagone. Outre quelques considérations générales, on y trouve une fiche synthétique par fruit ou par légume, remarquablement claire, reprenant à la fois le nombre de cas où des résidus ont été trouvés dans les produits analysés mais aussi le pourcentage de cas où les normes ont été dépassées. A défaut de pouvoir trouver en Belgique une source aussi didactique et disponible pour le grand public, on peut au moins se référer à ces informations françaises pour avoir une idée des végétaux posant le plus de problèmes sur ce plan strictement quantitatif. Ainsi, parmi les fruits les plus contaminés, on trouve les cerises, les ananas, les clémentines, les pamplemousses – à l’inverse des bananes, avocats, prunes, poires…, tous beaucoup moins riches en résidus. Pour les légumes, le signal d’alarme est surtout à tirer à propos des céleris et des haricots, non-écossés, le meilleur bulletin étant accordé aux asperges, brocolis, betteraves, oignons, ail, etc. Avec, bien sûr, toute une série de produits classés entre ces deux extrêmes…

– Les œufs bio sont-ils sûrs ?

En 2008, diverses universités belges jettent un pavé dans la mare. Les œufs bio issus de poules élevées au domicile de particuliers contiennent davantage de dioxines et de PCB – des substances chimiques cancérigènes – que les œufs conventionnels pondus en batterie. Improbable ? Impossible ? L’explication est pourtant simple. Se déplaçant à l’air libre et sur terre battue à l’inverse des poules de batterie, les gallinacés des particuliers courent le risque de consommer divers polluants particulièrement persistants dans certains sols, où ils peuvent être présents de longue date. On sait en effet que, même si la situation générale tend à s’améliorer dans nos régions, la plupart des sols belges contiennent des dioxines issues de l’ensemble des activités de combustion, qu’il s’agisse de simples feux de bois, d’incinérations de déchets ménagers ou de process industriels à vaste échelle. C’est précisément la raison pour laquelle il est recommandé, encore aujourd’hui et particulièrement dans les régions à longue tradition industrielle, de ne pas laisser les poules de jardin manger directement au sol mais bien dans un contenant stable et solide, débarrassé de toute terre. Et, évidemment, de ne pas les laisser s’ébattre sur une parcelle ayant abrité autrefois des remblais d’origine et de qualité douteuses. En 2008, ce genre de cri d’alarme a pu inquiéter un bref moment. Il est vrai que la crise de la dioxine qui, neuf ans plus tôt, avait abouti au massacre de centaines de porcs et de poulets, à la suite d’une contamination massive survenue dans les élevages industriels, s’était déjà un peu effacée des esprits…

Et les mycotoxines ?

Le cas des mycotoxines, notamment des aflatoxines, se situe un peu à part. Il s’agit de métabolites secondaires secrétés par des moisissures qui, pour certaines – il en existe des milliers ! -, peuvent présenter un gros danger pour la santé du consommateur. Certaines sont cancérogènes et mutagènes, d’autres sont dommageables pour le foie, les reins et le système nerveux. On les trouve dans certains fruits mais surtout dans les fruits secs et les céréales. Leur développement est le plus souvent combattu avec des produits fongicides, interdits en agriculture biologique. Certaines études ont suggéré que les mycotoxines étaient plus présentes dans les céréales bio que dans les produits conventionnels en raison de méthodes ou de procédés de récolte et de conservation différents. Toutefois, la rotation des cultures pratiquée dans le bio pourrait réduire ce risque mais cette question reste à trancher. En tout cas, en 2003, l’AFSSA, en France, avait mis en évidence des niveaux de contamination assez variables de produits bio avec les mycotoxines, avec quelques cas de fortes contaminations sans que l’on puisse toutefois dégager de grandes différences avec les produits conventionnels. Selon Denis Lairon, directeur de recherches émérite à l’Inserm, on trouve dorénavant moins de mycotoxines dans les produits bio que dans les produits conventionnels. En France, en tout cas.

Bon sens, prudence et pondération

Que retenir de tout cela ? D’abord un constat général. Même si l’ingestion d’aliments n’est qu’une voie parmi d’autres d’absorption des substances toxiques – pensons à l’inhalation et au contact par la peau, souvent sous-estimés -, le fait que les aliments bio contiennent nettement moins de pesticides que les aliments conventionnels est un élément positif et rassurant. La richesse en éléments nutritifs positifs est un autre atout du bio mais ne constitue pas, à ce stade, une preuve absolue de bienfaits pour la santé. Il faut toutefois éviter de gâcher de tels atouts par d’autres comportements liés à une mauvaise hygiène de vie : manger trop gras ou trop salé, négliger l’exercice physique, voire manger des produits trop transformés – même bio ! Même dans les supérettes bio, on peut trouver des produits très éloignés de l’idée habituelle de produits “naturels”, à tel point que leur aspect bio s’en trouve gommé par des désavantages nutritionnels évidents. La diététique est donc une affaire complexe, même débarrassée de toute notion éthique, sociale ou environnementale : pensons à l’huile de palme ou de coco bio…

Quant au caractère prétendument inoffensif de certains traitements bio, il est bon de rappeler que tout est affaire de mesure. Même si le sulfate de cuivre et la bouillie bordelaise sont admis dans l’agriculture biologique, certains maraîchers refusent de les utiliser depuis longtemps ou, alors, en appellent à la prudence et, en tout cas, à des critères très stricts d’arrosage ou de pulvérisation : rythme, époque, dosage… Sous peine d’adopter une posture purement dogmatique, mieux vaut garder un œil vigilant sur tout ce qui pourrait, demain ou après-demain, remettre tous ces éléments en question dans un sens ou dans un autre. Ainsi que le résumait un des auteurs de l’étude sur l’obésité de l’Inserm évoquée plus haut, “la science demande du temps et de la patience. Les objections des sceptiques ne peuvent justifier l’attentisme. Dans un climat morose, prouver que changer son alimentation peut positiver sa santé, c’est intéressant”…

Nous rappellerons aussi que Nature & Progrès met en place différents outils qualitatifs qui permettent aux agriculteurs signataires de sa charte éthique d’aller très au-delà de la bio strictement réglementaire. Le consommateur, quant à lui, doit savoir que la bio n’a jamais eu le projet de satisfaire son ego dans le cadre d’une action qui se limiterait à un simple marketing. L’agriculture biologique a vu le jour pour sauvegarder l’environnement et pour permettre à l’agriculteur de prendre soin du sol qui nous nourrit.

Sources

Qualités et consommation des aliments bio : un grand pas vers l’alimentation durable ? – Denis Lairon, Directeur de recherche émérite Inserm

– Etude NutriNet-Santé (volet Bionutrinet), Inserm 2018

– Jama International Medicine, octobre 2018

– Biowallonie n°21, État de lieux des résidus de pesticides dans les fruits et légumes, Générations futures

Brève histoire de la domestication des céréales

Bon. Quelle est la question ? Toujours globalement la même, sans doute : celle de l’adéquation des denrées que nous mangeons avec les êtres que nous sommes. Et s’il est sans doute possible de disserter longuement sur la seconde partie de la proposition, c’est cependant la première que notre expérience nous rend plus aptes à évoquer. Et si nous sommes souvent bien conscients d’une coévolution entre l’homme et l’animal, notre imaginaire ne nous pousse guère à penser qu’elle fut semblable entre l’homme et les plantes. Et pourtant…

Par Jürg Schuppisser

Introduction

L’industrie agroalimentaire, pour n’évoquer que ses obsessions, rêve aujourd’hui d’une céréale immuable et standardisée dont seraient faits – à l’identique ou presque – tous les pains du monde. Elle aimerait nous faire croire, par conséquent, que la même demi-douzaine de plantes qu’elle cultive intensivement ont existé de toute éternité. Rien n’est évidemment plus faux car la nature, dans sa logique de diversité et de résilience, a prévu tout autre chose…

A l’heure où, par exemple, la culture du grand-épeautre – la céréale historique de Wallonie ! – semble retrouver quelques couleurs, nous devons mieux comprendre qui est vraiment cette plante et en quoi consiste vraiment son caractère local. Bref, qui sont plus généralement ces plantes que les premiers agriculteurs européens emportèrent dans leurs bagages, que leur est-il arrivé et en quoi sont-elles susceptibles d’aider, aujourd’hui encore, une agriculture locale ? Quelle est leur histoire et, surtout, quelle est notre histoire commune ?

Une très, très vieille galette

Dans le contexte du réchauffement post-glaciaire – il y a plus de dix mille ans -, une gigantesque bande limoneuse, nommée “loess“, est déposée par les vents sur notre continent, de la Bretagne à la Pologne et jusqu’en Ukraine, voire au-delà. Sa progressive décalcification par l’infiltration des eaux pluviales réduit petit à petit son acidité. Après plusieurs milliers d’années, la végétation retrouve une nouvelle biodiversité naturelle. En dix mille ans, les sols passent de l’ocre argilo-limoneux aux terres brunes noirâtres (1).

Cinq mille ans plus tard – vers 5.300 avant JC -, les conditions sont réunies pour que des agriculteurs – les populations néolithiques – viennent progressivement s’établir “chez nous”. Sédentaires, ces premières populations pastorales européennes parcourent, étape par étape, environ trois mille kilomètres en trois mille ans – sans Ryanair ! -, riches de l’expérience de plusieurs millénaires de domestication d’animaux d’abord, de plantes sauvages ensuite. Ces pasteurs arrivent principalement de ce qu’on appelait autrefois le Croissant fertile (2). Sur le site de Shubayqa, dans le nord-ouest de la Jordanie actuelle, des archéologues ont retrouvé les traces d’une galette de céréales sauvages confectionnée par des chasseurs-cueilleurs, il y a… 14.400  ans ! Cette découverte est de taille pour comprendre l’évolution des relations entre l’homme et les plantes, et singulièrement les céréales.

Une équipe internationale de l’université de Copenhague y mit au jour un site composé d’une structure ovale avec un trou au milieu ; elle est entourée de pierres soigneusement disposées. L’équipe ne sait pas encore si cette construction était habitée ou si elle servait à autre chose, notamment à des rituels. Mais, en fouillant dans les sédiments elle découvrit des échantillons qui ne correspondent ni à des graines ni à des morceaux de bois carbonisés mais ressemblent plutôt à des miettes… de pain grillé ! Les travaux de datation et les microscopes ultra-modernes montrent que la galette ne provient pas d’une société sédentaire mais de chasseurs-cueilleurs qu’on nomme les Natoufiens, un peuple qui vécut sans doute la transition avec la condition d’agriculteur (3). Confectionnée avant même l’apparition de l’agriculture et des pratiques agricoles, la galette était-elle spéciale et occasionnelle ? A-t-elle déclenché l’envie d’en produire progressivement plus ? A-t-elle contribué à la décision de ces populations de commencer à cultiver des céréales ?

Bernard Ronot, fondateur de Graines de Noéwww.graines-de-noe.org – qui fait partie du Réseau des Semences Paysannes en France, nous apporte des éléments de compréhension. Debout au milieu d’un conservatoire de sélection de céréales, il explique (4) : “Voyez ici c’est le premier blé, un blé sauvage découvert dans le Croissant Fertile et qui donnait quatre ou cinq grains seulement. A maturité, ce grain tombait tout seul pour se ressemer naturellement.” Mais fallait-il le ramasser ou le cueillir juste avant la maturité ? Bernard Ronot continue : “Il était très très nutritif et nourrissant, sans commune mesure avec les blés modernes d’aujourd’hui. Il portait des organes mâles et femelles ; il se multipliait par lui-même et peut donc être qualifié d’autogame. Malgré cela, il y a eu des croisements entre des épis vivant côte à côte…

Une coévolution des plantes et des humains

Isabelle Goldringer, chercheuse à l’INRA – Le Moulon (5), explique qu’il faut remonter jusqu’à la domestication pour vraiment comprendre le rôle des premiers paysans sélectionneurs. Les archéo-botanistes font, en effet, remonter les preuves archéologiques de la domestication à 8.500 ans avant JC – ou 10.500 ans BP, pour Before Present.

Disons-le d’emblée, résume Isabelle Goldringer, il s’agit d’une coévolution commune entre les plantes et les humains ! Les humains ont, petit à petit, transformé les plantes pour les rendre aptes à leur utilisation. Mais les plantes, en se laissant domestiquer, ont aussi conduit à la sédentarisation des hommes, à la production de nourriture en quantité plus importante, et donc au développement des outils, des pratiques agricoles et des populations. Il faut absolument voir les choses de cette manière interdépendante, à l’échelle de milliers d’années, pour comprendre les choix, à faire au quotidien, des agriculteurs. Si vous récupérez une semence de variété intéressante sur le plan gustatif, esthétique, productif, il faut aussi que vous vous adaptiez à cette variété et pas uniquement que vous l’adaptiez à vos pratiques ! Par exemple : fait-il un semis de printemps ou un semis d’automne ? Vous faut-il cinquante ou deux cents kilos à l’hectare ? Vous faut-il un semis mixte avec des légumineuses afin de fixer l’azote, comme de l’avoine et des lentilles ensemble ?

Ce que nous nommons domestication est donc un ensemble de changements qui vont faciliter la récolte et la transformation ultérieure des plantes. Parmi les objectifs de sélection recherchés figurent la fructification synchronisée des épis et la fixation stable des grains au rachis à maturité. Dans le cas de la première céréale domestiquée, par exemple, l’engrain sauvage et son cousin domestiqué – aussi appelé “petit épeautre” – sont morphologiquement identiques, avec une différence essentielle toutefois : à maturité, les grains de la céréale sauvage tombent spontanément.

L’origine et la diffusion des plantes cultivées

Les datations “carbone” des restes de plantes retrouvés dans les fouilles archéologiques et les examens génétiques des plantes domestiquées cultivées permettent non seulement d’identifier les parents sauvages respectifs de chacune mais aussi de déterminer les lieux, les modifications morphologiques de la domestication, les conditions de vie d’origine et leur diffusion au cours de l’histoire… Voici quelques éléments de l’état des connaissances, sous forme d’une hyper-synthèse de la traduction, par Michel Chauvet, d’un des livres majeurs de référence en la matière : La domestication des plantes, de Daniel Zohary, Maria Hopf et Ehud Weiss, paru chez Actes Sud (6). Cet essai d’écologie historique comporte d’importants chapitres sur les céréales, base majeure de notre alimentation à l’échelle mondiale, mais aussi sur tous les types de légumes et de fruits. Il est donc à lire absolument.

Un peu de géographie tout d’abord : les premières plantes domestiquées, il y a plus de dix mille ans, en Asie du Sud-Ouest, sont l’engrain et l’amidonnier – les deux blés de l’époque -, ainsi que l’orge. Le pois chiche, le lin, la lentille, le pois et l’ers accompagnent les céréales, à la même période et surtout dans les mêmes lieux. Cette “combinaison céréale/légumineuse” – le dream team néolithique – a été semée et récoltée dans tout le Croissant fertile. A la même époque, le mouton et la chèvre sont également “maîtrisés” par l’Homme, le bœuf et le porc suivent de près. L’amidonnier domestiqué, à l’origine de nos céréales est donc présent partout dans le Croissant fertile depuis dix mille ans, comme son ancêtre. Il ne peut pas y avoir d’autre lieu d’origine. Comme l’Homme et les plantes domestiquées forment une coévolution, l’agriculture néolithique, telle qu’elle a ensuite gagné l’Europe, a donc la même origine géographique. Les résultats des fouilles archéologiques des différentes régions d’Europe attestent la présence de cette même combinaison de plantes, à l’exception du pois chiche et de l’ers, durant les millénaires qui ont suivi la domestication…

Un peu de biologie maintenant

La majorité des espèces de plantes dans le monde sont fécondées par le pollen d’une autre plante de la même variété, avec des variantes “techniques” : elles sont allogames ! Mais l’engrain et l’amidonnier, l’orge et les légumineuses qui forment la combinaison néolithique dont nous venons de parler ne sont pas allogames. De manière prédominante, le pollen mâle féconde la fleur femelle sur la même plante. Notre “dream team” est autogame. Est-ce un hasard ? Les plantes autofécondées domestiquées croissent nécessairement séparément l’une de l’autre, et surtout de leurs ancêtres sauvages. Cela permet à l’agriculteur de semer les cultivars sélectionnés dans une zone géographique proche de ses ancêtres sans trop compromettre une reproduction à l’identique, donc en lignée relativement pure. Cela permet aussi de conserver une certaine identité variétale et de la “fixer” relativement vite, d’autant plus que nous parlons de plantes annuelles. Ce sont sans doute les conditions de base de la réussite d’une domestication…

Toutefois, notre “dream-team” n’est pas strictement autogame ! Elle est occasionnellement allogame avec un voisin de la même espèce mais aussi avec une espèce différente, domestiquée ou non, ce qui conduit à une flexibilité génétique servant à combiner et à remanier les gènes provenant de différentes sources. Un épisode allogame occasionnel peut donc servir à l’introduction d’un gène protecteur d’une maladie, à une adaptation à la géologie du terroir ou aux conditions climatiques, aux adventices voisins, ou surtout… aux objectifs nouveaux et aux changements de pratique de l’agriculteur ! Un épisode allogame occasionnel sera nécessairement suivi d’épisodes autogames qui refixeront rapidement la nouvelle sélection. L’agriculteur attentif observera et sélectionnera, année après année, les grains qui resteront le plus longtemps sur l’épi, s’éloignant ainsi des ancêtres sauvages dont les grains tombent automatiquement à maturité et rendent la récolte très aléatoire, ainsi que nous l’a indiqué Bernard Ronot.

Cet épisode entraîne donc des transformations morphologiques majeures de la céréale ! Les attaches faibles de l’épillet sauvage conditionnent une dispersion naturelle maximale des graines. Pour faciliter la moisson, les graines seront donc invitées à attendre un peu et les attaches deviendront donc plus solides. C’est le moment clé de la domestication : les plantes deviennent dépendantes des hommes !

Rien dans la nature ne fonctionne de manière simpliste : les exceptions à une règle de base permettent de ne pas figer les processus évolutifs. Ceux-ci sont peut-être les garants du maintien de la biodiversité des plantes domestiquées à côté de celle des plantes sauvages. Mais comment ne pas entrevoir, dès à présent, que le conservatoire génétique naturel et vivant in situ des ancêtres sauvages et des nombreuses variétés domestiquées dans les nombreux terroirs du monde sont et restent utiles et indispensables ?

Reprenons notre récit, beaucoup plus en amont encore, il y a cinq cent mille ans environ. Les acteurs en sont alors de simples herbes, des graminées sauvages, en très grand nombre. Différentes variétés prospèrent, depuis les terres situées en bordure du Jourdain – la limite actuelle entre Israël, la Jordanie et la Cisjordanie – dont le climat est méditerranéen, jusqu’à l’ouest de l’Iran, en passant, plus au nord, par le sud de la Turquie actuelle, la Syrie et l’Irak traversés par le Tigre et l’Euphrate, le tout formant ce qu’il fut convenu d’appeler le Croissant fertile. Ces terres nourrissaient l’humanité depuis des temps immémoriaux. Parmi toutes ces herbes dont nous parlons, deux blés seront domestiqués : l’engrain et l’amidonnier.

L'engrain, la petite perle, et l'amidonnier, l’ancêtre commun des autres blés ?

L’engrain sauvage (Triticum subsp. aegilopoïdes) se différencie peu de l’engrain domestiqué, (Triticum subsp. monococcum) aujourd’hui également appelé “petit épeautre”. Tous deux sont diploïdes, possédant le même génome AA, de sept paires de chromosomes, soit quatorze chromosomes en tout. C’est l’espèce de blé la plus “simple”, venue en lignée directe du sauvage au cultivé. Sa domestication fut le résultat de sélections paysannes successives qui aboutirent à des modifications morphologiques des épis, mettant ainsi fin à la dispersion spontanée des grains à maturité. Il en existe, depuis lors, une multitude de variétés locales ou régionales, simples ou doubles. Ce petit épeautre a nourri les humains pendant de nombreux millénaires, même en Europe : il fit partie, avec l’amidonnier, l’orge, le lin, les pois et les lentilles, de la dream team néolithique, trouvée dans les besaces des premiers agriculteurs du rubané qui sont finalement arrivés jusqu’en Hesbaye. Il contiendrait très peu de gluten indigeste. De nos jours, sa culture est toutefois devenue marginale parce que totalement inadaptée aux procédés industriels de la boulangerie mécanisée. Vous le trouverez encore dans le commerce comme céréale à cuisiner et, rarement, sous forme de pain légèrement orangé grâce au carotène qui lui confère sa douceur naturelle. En cherchant bien, on peut en trouver dans les très bonnes boulangeries artisanales, bio si possible. De petite taille, sa finesse lui donne un aspect fragile ; sa paille très fine est idéale en vannerie et sa couleur vert tendre émerveille. Il est au blé, ce qu’est la soie aux fibres textiles naturelles…

Dans les mêmes régions d’origine que l’engrain sauvage, vivait également il y a quelques centaines de milliers d’années, l’amidonnier sauvage (Triticum turgidum subsp. dicoccoïde). Cet amidonnier est, quant à lui, une hybridation exceptionnelle, une polyploïdisation qui n’a rien d’un croisement naturel de type allogamique entre deux cultivars, en principe autogames – c’est-à-dire qui s’autofécondent – à plus de 95%. Triticum urartu (AA) et Aegilops speltoïdes (BB) étaient deux diploïdes différents, possédant deux génomes de sept paires de chromosomes. Ils se juxtaposèrent dans l’amidonnier, un tetraploïde de vingt-huit chromosomes, devenu Triticum turgidum subsp. Dicoccum après sa domestication suite aux sélections et à la culture par les Hommes, il y a dix mille ans environ. A ce stade, la lignée reste vêtue – speltoïde – : à maturité, le grain reste habillé de ses glumes. Au début de l’agriculture, cet amidonnier est le principal blé cultivé ; c’est l’acteur vedette de la dream team du Néolithique, mangé en grains décortiqués et en pains non levés. Les blés amidonniers qui suivront généalogiquement seront nus. Ils resteront tétraploïdes et prendront les noms de Triticum turgidum subsp. durum – dur -, subsp. turgidum – poulard – subsp. polonicum – hispanique et pas polonais -, subsp. carthlicum – de Perse – et d’autres variétés régionales. Les deux premiers, les blés durs et les poulards, seront principalement cultivés dans le bassin méditerranéen. Ils permettent aujourd’hui de fabriquer semoules et pâtes alimentaires. Nul besoin d’expliquer leur importance économique.

Le rôle central d'Aegilops squarrosa-triticum tauschii

L’Homme, en progressant lentement vers des zones climatiques plus continentales, fait pousser ses semences autogames. Mais les autres graminées ne sont jamais loin : en bordure de champ ou même, en adventices, carrément dans les champs… Une nouvelle hybridation, totalement cruciale et centrale pour le développement des blés panifiables, aurait donc ensuite eu lieu. Le théâtre de ce deuxième drame ? La zone de vie des égilopes (Aegilops squarrosa-Triticum tauschii), soit une zone très étendue qui va du sud à l’est de la Mer Caspienne. Soit l’Iran, l’Afghanistan, l’Azerbaïdjan et même le Pakistan…

Deux blés tendres différents seraient nés de cette nouvelle juxtaposition de génomes. Les deux sont hexaploïdes – trois fois deux paires de sept chromosomes : AABB+DD -, c’est-à-dire l’assemblage d’un amidonnier tétraploïde (AABB) et d’une égilope diploïde, l’Aegilops squarrosa ou Triticum tauschii (DD). Ils sont nommés Triticum aestivum, un blé panifiable et un épeautre asiatique qui vit en Iran, en Afghanistan, en Azerbaïdjan et au Pakistan. Etant donné leur ressemblance moléculaire, il semble impossible d’en déterminer la chronologie mais est-il vraiment si important de savoir lequel est apparu le premier ? L’important pour nous, en réalité, c’est de savoir que l’épeautre vêtu, né dans le grand pourtour de la mer Caspienne, est un épeautre différent de celui qui vit en Europe continentale. C’est ce que publient, en novembre 2018, des chercheurs de Zurich et d’Arabie Saoudite (8) qui confirment ainsi les recherches publiées, depuis de très nombreuses années, par l’archéobotaniste suisse Stéphanie Jacomet, de l’université de Bâle.

Mais alors ? Où sont nés nos grands-épeautres d'Europe ?

Pour retrouver nos grands épeautres, il faut retracer les routes de diffusion de la dream team néolithique et, en particulier, celle des amidonniers. La connaissance des conditions écologiques qui ont prévalu sur ces différentes routes donnera les premiers éléments de réponses à nos recherches sur les lieux de vie des grands-épeautres. Une étude dirigée par Ekaterina Badaeva, de l’Institut Vavilov de génétique de l’Académie des sciences de Russie, a porté sur le déplacement et la recombinaison génétique au moment de la rencontre des gamètes sexuées. La diversité dans les chromosomes de l’amidonnier permet de déterminer avec précision leurs localisations géographiques et de redessiner les possibles routes néolithiques des céréales (9).

La méthodologie très poussée – qui regroupe les différences génétiques de telle manière à traiter des arbres généalogiques étendus par probabilités jusqu’à la plausible séparation des génomes régionaux – permet de mettre clairement en lumière une similarité génétique plus forte entre la souche dite ibérique et les souches asiatiques. Cette souche ibérique a donc migré à un autre moment que la souche centre-européenne et est dérivée d’une autre variété. Ce constat permet de construire l’hypothèse d’une troisième route de migration des épeautres asiatiques vers la péninsule ibérique, soit par route terrestre au sud des Alpes, soit par une route de commerce via la Méditerranée, voire même une route tardive, mais moins probable, via le Maghreb, lors de la conquête du VIIIe siècle.

Les classifications permettent aussi de considérer que les trois grandes familles ont un ancêtre commun disparu, ou pas encore retrouvé, présentant des caractéristiques communes avec le blé panifiable asiatique. D’ailleurs, la souche asiatique ne diffère du blé panifiable, d’après les résultats, que par un gène surnommé “facteur Q”, lequel régule la longueur et la présence des barbes sur le grain.

Au risque de pécher par "introgression"…

Revenons à nos deux frères asiatiques qui ne sont pas jumeaux mais dont il est scientifiquement impossible de dire, à ce jour, lequel des deux est l’aîné. Leurs molécules ne sont pas différentiables, les grains sont identiques et la seule chose qui les rend différents, c’est leur morphologie extérieure. Autrement dit, le décorticage est nécessaire dans le cas de l’épeautre ! L’épeautre asiatique (Triticum aestivum ssp. spelta) est le plus ancien des épeautres. Très casanier, il est toujours resté autour de la maison. Aussi les archéo-botanistes ne le découvrent-ils que vers 1957, en Iran. Et il demeurera confiné en Iran, en Afghanistan, en Azerbaïdjan ou encore au Pakistan (10). Par contre, le froment (Triticum aestivum ssp. aestivum), qui de fait est également d’origine asiatique, suit quant à lui des agriculteurs dans leur marche vers l’ouest. Cet hexaploïde nu se retrouva ainsi dans des champs d’amidonniers tétraploïdes vêtus, quelque part en Turquie centrale, sur l’axe reliant le Croissant fertile et l’Europe centrale. De nombreuses recherches suggèrent d’ailleurs que les épeautres d’Europe centrale sont le fruit d’une hybridation entre un hexaploïde nu et un tétraploïde vêtu (11). Un grain de céréale carbonisé dont la séquence d’ADN est datée de 6.200 av. J.-C. a été retrouvé dans une fouille à Catalhöyük, dans le centre de la Turquie actuelle. Son ADN comparé à celui des épeautres modernes d’Europe centrale, ils sont considérés… comme similaires, la reconstitution artificielle de cette hybridation ayant même été effectuée en 1966 !

Nous voilà donc en présence d’une véritable “introgression” puisqu’elle “réunit” un froment hexaploïde et l’amidonnier tétraploïde… qui fut son propre géniteur ! Cette “rétro-hybridation” du froment engendra donc un épeautre comparable à celui d’Europe continentale. Et sa présence en Turquie, aux alentours de l’an 6.200 av JC., indiquerait que cette hybridation a eu lieu quelque part entre le Croissant fertile et la Turquie centrale… Mais alors pourquoi n’est-il présent, en Europe centrale et dans le nord de l’Espagne que depuis l’âge du bronze, alors qu’au nord des Alpes, en Allemagne et en Suisse, l’épeautre a carrément remplacé l’amidonnier depuis la même époque ? A l’époque romaine, dans les régions frontalières du Rhin, l’usage du vallus en témoigne, l’arrière-pays répondait à l’importante demande en épeautre des villes et des troupes de garnison. Vers 1930 encore, l’épeautre donnait 40% de la production céréalière de toute l’Europe Centrale. C’est toujours aujourd’hui un produit de niche de haute qualité.

Grandeur et misère d’une céréale vêtue

C’est que l’épeautre n’est pas une céréale facile… Outre qu’il faut le décortiquer, sa balle représente près de 30% de son poids et nécessite, pour obtenir une même quantité de farine, le transport d’un volume beaucoup plus important de grain, ce qui a évidemment un coût. L’épeautre, croisé avec du froment, a été beaucoup utilisé dans le Condroz et dans les Ardennes comme aliment pour le bétail. Et cette facilité de croisement a été fréquemment employée à d’autres fins. Aujourd’hui, les obtenteurs – ceux qui veulent détenir les droits intellectuels sur la semence – cherchent à introduire, dans les froments modernes, les gènes intéressants de l’épeautre afin de les rendre résistants aux maladies et mieux adaptés aux effets des changements climatiques. Soit ! De nos jours, plus que jamais, le temps c’est de l’argent…

Un mythe est toutefois levé par l’étude phylogénétique dont nous avons parlé : aucun des trois grands épeautres – asiatique, ibérique ou continental européen – n’a muté en blé ! Les épeautres, plus rustiques, ne sont donc pas les géniteurs des froments “modernes”. Sont-ce alors les blés, les premiers froments, qui auraient engendré l’épeautre en se croisant avec des amidonniers domestiqués, eux-mêmes migrateurs ? C’est certainement le cas de l’épeautre continental européen. Mais où et quand exactement ? Sur les routes de migration de l’amidonnier, certainement, qui sont progressivement devenues celles des premiers froments, au fond des besaces des agriculteurs sédentarisés du Néolithique mais qui, avec le temps, progressaient toutefois le long des plaines et des vallées… Ou peut-être même plus tard qu’on ne le pense généralement, si l’on en juge par le succès de l’épeautre, au nord du massif alpin, dès l’âge du bronze et le début de l’âge du fer ?

En guise de conclusion

Soyons honnêtes. Suivre les travaux des archéo-botanistes et des généticiens est extrêmement difficile pour les simples citoyens que nous sommes mais permet au moins de mesurer et de comprendre le caractère de mutant perpétuel de nos plantes cultivées. On ne peut, en effet, plus étudier une espèce, une variété hors de son contexte écologique global, et pas seulement le sol et le climat mais aussi les ressources génétiques présentes dans les innombrables plantes avoisinantes. Au-delà des paradigmes enseignés dans le passé, l’évolution de l’environnement, avant et après la domestication, retient enfin l’attention. Transformant radicalement notre regard sur la biodiversité cultivée…

Sans doute, notre idée même de domestication accorde-t-elle encore une place trop importante à l’homme dans de longs et complexes processus qui n’ont sans doute existé que parce que chaque partie y trouvait un avantage. On n’en considérera qu’avec plus de circonspection les innombrables triturages que l’agro-industrie fait aujourd’hui subir aux plantes qu’elle met dans nos assiettes…

Notes

(1) Stéphanie Jacomet et Angela Kreuz, Archäobotanik, éditions Ulmer

(2) Nikolai Vavilov, La théorie des centres d’origine des plantes cultivées, traduction de Michel Chauvet, édition Petit Génie

(3) PNAS – National Academy of Sciences of the United States of America – https://www.pnas.org/content/115/31/7925

(4) Bernard Ronot – https://www.youtube.com/watch?v=nraWisVFbcc

(5) Isabelle Goldringer – https://www.youtube.com/watch?v=Ag7qhmj6Okc

(6) Daniel Zohary, Maria Hopf et Ehud Weiss, La domestication des plantes, Actes Sud/Errance

(8) Voir : www.biorxiv.org/content/biorxiv/early/2018/11/29/481424.full.pdf

(9) Voir : www.researchgate.net/publication/318380581_Karyotype_diversity_of_emmer_wheat_helps_reconstructing_possible_migration_routes_of_the_crop

(10) H. Kuckuck & E. Schiemann, Uber das Vorkommen von Speltz und Emmer im Iran, Pflanzenzuchtung, 1957, 38, 383-396.

Habiter léger, oui ! Mais où s’installer ?

La démocratisation de l’accès à un habitat sain et économe est une des thématiques centrales développées par Nature & Progrès qui soutient, dans ce cadre, toute initiative citoyenne visant à résoudre les problèmes d’accès au logement. Aujourd’hui, l’habitat léger est une solution choisie par de plus en plus de personnes, soit par nécessité, soit par conviction personnelle. La Région Wallonne a adapté son Code de l’Habitation Durable, ainsi que nous l’expliquions dans une précédente analyse. Cela favorise-t-il, pour autant, l’installation en habitations légères sur le territoire wallon ?

Par Elise Jacobs

Introduction

Depuis 2016, le soutien de cette démarche citoyenne de la part de Nature & Progrès vise à trouver les voies et moyens de normaliser ce type de construction dans le respect des intérêts des “habitants légers” et des règlements. Au vu de l’intérêt croissant de ses membres pour cette thématique, Nature & Progrès continue sa réflexion et propose, cette année, le projet “En marche vers la reconnaissance de l’habitat alternatif et léger” : des activités sont menées dans différentes communes, en Régions Wallonne et Bruxelloise, avec l’objectif de créer un espace de rencontres et de partages d’expériences permettant de soulever les revendications citoyennes au sujet de l’habitat léger. Une vingtaine de ces rencontres ont déjà eu lieu, mobilisant environ deux cents personnes ; elles confirment la vague d’intérêt pour ce mode de vie. De nombreux débats ont été menés et ont mis en exergue la question fondamentale subjacente à la reconnaissance officielle de l’habitat léger dans le Code de l’Habitation Durable. Celle d’une adaptation du Code du Développement du Territoire (CoDT) pour légitimer l’installation de l’habitat léger.

Le cri du cœur de citoyens toujours plus nombreux

A l’occasion du dernier salon Valériane, un évènement fédérateur convia, à cet effet, cinq intervenants et un large public à une table ronde intitulée “Habiter léger, où s’installer ?“, dans le but d’interpeller le ministre de l’Aménagement du Territoire et le niveau régional afin qu’ils prennent conscience de la nécessité d’adapter les plans de secteurs et les schémas de développement territoriaux, à la suite des modifications apportées au Code de l’Habitation Durable. Au niveau communal, nous encourageons les bourgmestres et les échevins de l’urbanisme à trouver une position homogène face aux droits civils et aux cadres juridiques qui favoriseraient l’installation des citoyens en habitation légère sur l’ensemble du territoire wallon.

Frédéric, habitant léger en province de Namur : “L’habitat léger est une solution pour gagner en liberté !

Plusieurs constats posés dans l’étude juridique – portée par Nicolas Bernard et Isabelle Verhaegen pour l’Université Saint-Louis, ainsi que Caroline Delforge et Charles-Hubert Born pour l’UCL – sont partagés par l’expertise des intervenants à la table ronde ainsi que par des “habitants légers” et des citoyens désireux de le devenir… Stéphane Klimowsky, membre du Collectif HaLé! et constructeur de yourtes explique : “L’habitat léger est une notion qui est apparue récemment, au niveau législatif, mais il existe encore une déconnexion entre la réalité des habitants légers et les mesures appliquées en termes d’urbanisme et d’aménagement du territoire. C’est la crise du logement, la crise financière, la crise écologique… De mon point de vue, il y a aussi une crise politique et une crise de l’aménagement du territoire. Pourquoi les porteurs de projets d’habitat léger, préfèrent-ils vivre cachés pour vivre léger ? Si l’on prend par exemple les Plans de Secteur qui ont été élaborés dans les années septante et quatre-vingt – le document législatif qui détermine ce que l’on peut faire, où et comment sur un territoire -, on constate qu’ils n’ont guère évolué. La zone agricole, par exemple, a pour vocation principale, la production de végétaux, l’élevage ou l’horticulture. Cette zone privilégie également la préservation de l’environnement et de la biodiversité. C’est pour cela que cette zone, largement la plus représentée en Wallonie, est cadenassée. Mais est-ce que l’agriculture conventionnelle d’aujourd’hui préserve réellement la biodiversité et l’environnement ? A mon sens, non ! Or un porteur de projet d’habitat léger met, au centre de son mode de vie, le lien avec la nature, l’autonomie et la recherche de simplicité. Ces valeurs respectent fondamentalement l’environnement et la biodiversité. Il est donc nécessaire de faire évoluer les codes législatifs et les affectations territoriales, en s’adaptant à l’évolution des mentalités et aux besoins des citoyens.”

Réflexion de participants aux rencontres de Marchin : “Il est fatiguant de vouloir, à tout prix, nous faire rentrer dans des cases. Nous souhaitons que le cadre légal soit au service des projets citoyens, et pas l’inverse…

Caroline Delforge, avocate et assistante de recherche à l’Université Catholique de Louvain, intervient pour préciser : “Notre étude juridique a posé deux grands constats en ce qui concerne la législation appliquée à l’aménagement du territoire et à l’urbanisme. Le premier est encourageant, dans la mesure où des dispositions prennent en considération l’habitat léger : le Schéma du Développement du Territoire – un document régional qui édite les grandes stratégies du développement du territoire – reconnaît qu’il faut encourager les nouvelles formes d’habitats, le Code du Développement Territorial – le CoDT qui édite les règles applicables pour les permis d’urbanisme, notifie où peuvent s’implanter les nouvelles constructions, etc. – contient certaines dispositions qui parlent expressément des yourtes, des tentes ou des tipis. Des dispositions spécifiques existent pour les terrains d’accueil des gens du voyage et pour l’habitat permanent. Et puis il y a aussi la fameuse Zone d’Habitat Vert qui occasionne encore des débats dans sa mise en application… Toutefois, le deuxième constat est décourageant car il n’existe malheureusement, dans la législation actuelle en matière d’aménagement du territoire, de régime juridique global propre aux habitats légers ! On applique encore, par conséquent, à l’habitat léger les mêmes dispositions qu’à l’habitat classique : les autorités qui octroient les permis vont donc appliquer les mêmes règles que pour l’habitat conventionnel, en ce qui concerne les permis d’urbanisme, les lieux d’implantations, l’appréciation des projets, etc. Ces règles sont inadaptées à l’habitat léger qui est une forme d’habitat qui doit être pris en compte dans sa différence par le CoDT. Il y a donc une ouverture dans les législations mais pas encore de case pour l’habitat léger. Il est donc indispensable de la créer !”

Réflexion de participants aux rencontres d’Angleur : “L’habitat léger est une solution car il est moins polluant grâce aux matériaux utilisés, aux énergies renouvelables installées et à la gestion écologique des déchets.

Thibault Ceder, expert en aménagement du territoire de l’Union des Villes et des Communes de Wallonie, déclare : “S’il y a des choses à changer pour permettre l’habitat léger, cela doit se faire au niveau régional ; la commune, à son niveau, a très peu de possibilités. Une fois passées les contraintes juridiques, il faut passer les contraintes politiques. Certains schémas et orientations politiques définis au niveau régional et communal vont guider les appréciations des communes et de la région. Un schéma régional veut promouvoir l’habitat léger mais ce même schéma prévoit aussi la centralisation des constructions et des installations, c’est-à-dire que d’ici 2030, et définitivement en 2050 dans un objectif de développement durable, on ne pourra plus construire là où ce n’est pas déjà construit actuellement. Ce sont des obligations que l’on incombe aux communes, qui doivent tenter de les poursuivre. Ces objectifs sont politiques et il y a donc une marge de négociation possible quant à l’installation d’un projet sur un territoire donné. La dernière marge d’appréciation du projet, au niveau communal, se jouera sur l’intégration du projet d’habitat léger au paysage : est-ce que ce projet, à cet endroit-là, sera pertinent au niveau urbanistique, au niveau de l’aménagement du territoire, au niveau architectural ? On ne parle vraiment beaucoup de l’habitat léger que depuis quelques mois seulement, même s’il existe depuis un certain nombre d’années déjà. Un grand travail de changement de mentalité doit donc encore être réalisé, tant au niveau des citoyens que de celui des élus. Les dirigeants politiques doivent mieux se former afin d’avoir une vision objective des choses et de prendre un peu de hauteur face aux demandes des citoyens car l’habitat léger continue, encore à ce jour, de véhiculer un certain nombre de stéréotypes négatifs ou problématiques. Il va donc falloir informer l’ensemble des élus et leur dire qu’il est possible de trouver des solutions pour intégrer l’habitat léger dans les communes wallonnes, notamment par le biais de la diffusion des bonnes pratiques, comme cela a déjà été réalisé à Tintigny.”

Catherine, participante à la visite d’Hévillers : “Existe-t-il des terrains, appartenant à la commune, susceptibles d’être mis en location pour des habitats légers ?

Benoit Piedboeuf, bourgmestre de Tintigny, répond : “Tout est possible à partir du moment où on le veut vraiment. Dans ma commune, je travaille, depuis 2016, à un nouveau plan d’aménagement qui est sur le point d’être finalisé afin d’accueillir l’habitat léger sur un terrain communal, en zone d’habitat, dans le but de donner un logement à des gens qui n’en n’ont pas les moyens, tout en favorisant la mixité sociale. Juste à côté de cet espace, il y a plusieurs entreprises d’économie sociale, un marché fermier hebdomadaire, etc. Le projet s’intègre donc parfaitement à la zone en question. J’ai eu la chance d’être soutenu par le conseiller délégué d’Arlon ; de plus, l’intercommunale de développement économique a trouvé la chose intéressante dans la mesure où elle pouvait être reproductible ailleurs. Une étude fut donc réalisée sur l’implantation des habitations et sur le modèle de gestion de la zone, des contacts furent pris avec des fabricants d’habitats légers et des consultations eurent lieu avec les futurs utilisateurs pour que cette zone d’accueil de l’habitat léger soit créée et gérée dans le respect de certaines valeurs…”

Raphaël, présent à la visite à Manhay : “Ne pensez-vous pas que, dans ces temps de changements, il est plus qu’urgent de revenir aux sources et à la simplicité ? Pourquoi vivre dans un château lorsqu’une habitation légère est suffisante ? Réveillez-vous ! Les ressources ne sont pas inépuisables.

Vincent Wattiez, du Rassemblement Wallon pour le Droit à l’Habitat et militant pour le droit à l’habitat, poursuit : “Nous sommes nombreux à avoir fait parler de l’habitat alternatif et donc forcément, si on en parle partout, si ça fait du bruit, les politiciens s’emparent de la question. On sent que ça bouge au niveau régional et au niveau communal. En 2017, la ministre du Logement et le ministre de l’Aménagement du Territoire ont accepté de financer une étude sur l’habitat léger qui regrouperait tous les acteurs concernés : gens du voyages, habitants permanents, alternatif et associations. Evitons maintenant la stigmatisation des caravanes face à l’intérêt naissant pour les Tiny Houses, facilitons l’accès au logement pour tous et pas seulement pour ceux qui mangent bio, qui ont un bon salaire et qui ont fait quelques études… La réglementation doit changer pour qu’un cadre commun favorise l’accès de chacun au logement de son choix, quelle que soit son origine sociale ou l’architecture particulière de l’habitat léger qu’il aime. Ces changements auront un impact environnemental, social et économique car les candidats à l’habitat léger sont de plus en plus nombreux. Les hommes et les femmes politiques sont à l’écoute et nous espérons donc qu’ils adapteront rapidement le CoDT en vue de rencontrer les volontés et les nécessités de chacun.”

Nathalie, participante aux rencontres de Jodoigne : “Habiter léger, c’est le cri du cœur de plus en plus de citoyens. Mais comment les aider à réaliser leur rêve ?

Des propositions en pagaille…

Les interpellations des nombreux citoyens qui participèrent à la table ronde de Valériane confirment la grande diversité des constructions possibles et la diversité des lieux susceptibles de les accueillir, ainsi que la large gamme de réalités sociales de leurs habitants. Une analyse, au cas par cas, doit être menée pour comprendre et faire valoir chaque projet léger. Des pistes de solutions furent donc proposées en ce sens : en affirmant la volonté de créer du lien, on proposa par exemple de favoriser l’habitat léger dans les habitats groupés. Dans les communes où existent des zones d’aménagements concertés, pourquoi ne pas y implanter une zone pilote d’accueil de l’habitat léger, en lien avec la vie des quartiers ? De plus, l’habitat léger encourage certainement le développement économique local puisqu’il faut faire appel à des artisans locaux pour le construire. L’habitat léger est donc certainement l’occasion de revaloriser les études professionnelles en lien avec les métiers de la construction…

De plus, pourquoi ne pas permettre, dans les plans de secteur, l’installation d’habitat léger dans un jardin familial dans le cas d’un regroupement familial, comme c’est déjà autorisé en Flandre ? En France, la loi ALUR permet l’installation d’habitations légères sur des zones agricoles ou non équipées d’infrastructures publiques, à condition d’en installer soi-même. Pourquoi ne pas aller également dans ce sens en Wallonie ?

L’habitat léger est accessible à moindre coût et permet à ceux qui l’habitent de vivre à la campagne, en créant du lien avec le voisinage, plutôt que de rester cloisonnés, en pleine ville, dans des immeubles en béton… Pourquoi ne pas proposer ce type de logements comme logement sociaux ? Faciliter les démarches administratives pour l’implantation de l’habitat léger permettrait aux jeunes, aux petits budgets et aux personnes âgées, notamment, d’exercer leur droit fondamental d’accès au logement de leur choix…

Une conclusion en forme de souhait

Le logement est un besoin de base pour vivre. Or habiter léger est une réelle alternative face à la crise du logement, face aux enjeux climatiques et vis-à-vis d’un système qui montre actuellement ses limites. N’est-il pas grand temps d’écouter les innovations que les citoyens eux-mêmes proposent ? Souhaitons donc que le ministre wallon de l’Aménagement du Territoire poursuive les démarches entamées par son collègue en charge du Logement afin d’encourager l’installation légale des “habitants légers” sur le territoire Wallon…

Avons-nous besoin des compteurs “intelligents”

Pour réaliser une transition énergétique efficace ?

Imaginez. Vous souscrivez, auprès de votre fournisseur d’électricité, à un pack écoflex qui vous permet de bénéficier d’un tarif bas. Mais, en contrepartie, vous acceptez que ce soit votre fournisseur qui décide quand vous consommez de l’électricité. Concrètement, lorsque vous partez le matin au travail, vous enclenchez votre lave-vaisselle, votre lessiveuse et votre aspirateur-robot et, grâce à un système de communication de données, c’est lui qui choisit d’allumer vos appareils électriques… au moment où ça l’arrange le mieux ! Voici, à terme, ce que permettraient de faire les compteurs dits “intelligents” qui ne sont, en réalité, rien d’autre que des compteurs communicants…

Par Eric Defourny

Introduction

Dans l’immédiat, les compteurs de ce type vont surtout permettre aux fournisseurs d’électricité de se passer du relevé manuel de la consommation et de simplifier ainsi la facturation. Le compteur lui transmettra en temps réel la consommation électrique de chaque ménage, permettant également de diminuer la puissance livrée chez les personnes en retard de payement, ou de couper carrément le courant sans devoir intervenir sur place.

Mais de gros problèmes se posent !

Ces nouveaux compteurs – qu’ils soient appelés compteurs communicants, smart meters, compteurs connectés ou même compteurs “intelligents” – soulèvent beaucoup de questions d’ordres très variés. Et ce certainement depuis qu’un Décret wallon et une Ordonnance bruxelloise ont été votés, en juillet 2018 – et publiés au Moniteur en septembre 2018 -, afin d’obliger chaque ménage à se doter d’un tel compteur. Quels sont les problèmes qu’ils soulèvent ?

- Problèmes de protection des données de la vie privée

Avec ces compteurs connectés le gestionnaire de réseau saura à quel moment de la journée vous consommez du courant. Dans le futur, grâce à l’”intelligence” des objets qui n’est autre que l’interconnexion des objets, il pourrait même savoir quels appareils vous utilisez. Toutes les données recueillies par ces compteurs seront transmises au gestionnaire via les réseaux GSM et par Internet. Le réseau électrique va donc être couplé au réseau Internet et, de ce fait, toute la vulnérabilité d’Internet va être étendue au réseau électrique, ce qui comporte beaucoup de risques : risques de piratage, d’espionnage, de vente de données, etc. De plus, la cyber-sécurité des compteurs communicants n’a pas été convenablement pensée car ils ne sont protégés que par des codes assez rudimentaires qu’il est facile de casser pour en prendre le contrôle. Le réseau de transport d’électricité – qui est déjà muni d’électronique mais bien moins que si les compteurs communicants étaient généralisés – fait déjà régulièrement l’objet de cyber-attaques. L’Allemagne a d’ailleurs exigé que les transferts de données des compteurs connectés se fassent au niveau de sécurité des télécommunications bancaires. Mais cette exigence augmente considérablement la consommation électrique et le coût des compteurs communicants, ce qui a amené le gouvernement allemand à faire le choix d’un déploiement sélectif.

- Problèmes de facturation

Dans tous les pays où les compteurs communicants ont déjà été installés, la facture d’électricité des consommateurs a augmenté ! Pourquoi ?

  1. La fabrication et le placement de ces nouveaux compteurs, leur consommation d’électricité pour fonctionner et pour transmettre les données qu’ils recueillent, tout cela a un coût qui est inclus dans le montant de la facture d’électricité.
  2. En France, l’installation des compteurs communicants nous apprends qu’avec eux, la consommation électrique n’est plus indiquée en kilowatt/heure (Kwh = consommation active d’énergie) mais en kiloVolt/Ampère (KVA = puissance électrique apparente) (1). Cette dernière unité engendre une augmentation théorique de la consommation d’électricité mais aussi une augmentation de la facturation qui, elle, n’a rien de théorique…
  3. De plus, une étude hollandaise a montré que sur neuf compteurs communicants testés durant une période de six mois, sept n’étaient pas fiables. Cinq d’entre eux étaient responsables d’une surfacturation, allant dans certains cas, jusqu’à 582 % et deux étaient responsables d’une sous-facturation atteignant au maximum 30 % (2).

Avec ces compteurs, impossible pour le client de contester une facture ! Et s’il refuse de payer, le fournisseur peut diminuer la puissance livrée ou couper le courant, sans même se déplacer…

- Problèmes de santé publique

En Wallonie et à Bruxelles, la technologie qui sera utilisée pour le transfert des données n’est pas encore connue mais ce sera probablement le système GPRS, c’est à dire que les données seront transmises via le réseau GSM. Chaque compteur communicant serait ainsi un émetteur d’ondes électromagnétiques pulsées et leur déploiement massif – étant donné que de grandes quantités de données devraient transiter via le réseau d’antennes GSM – engendrerait une augmentation généralisée de l’exposition de la population à ce type d’ondes.

De très nombreuses études scientifiques ont pourtant montré leur impact négatif sur l’organisme humain, les animaux et les végétaux, affaiblissant notamment le système immunitaire. Les personnes les plus vulnérables sont, bien sûr, les personnes malades, les femmes enceintes et leurs fœtus, les enfants et les personnes électro-hypersensibles. Étrangement, ces dernières ont reçu une attention particulière dans le Décret wallon qui indique que le gouvernement va déterminer les mesures que devra prendre le gestionnaire de réseau pour les utilisateurs se déclarant souffrir d’un problème d’intolérance, dûment objectivé, lié au compteur intelligent. Ce passage a de quoi laisser perplexe car comment fait-on pour objectiver un syndrome qui n’est pas reconnu officiellement ? Un passage similaire, quoique différent, se trouve aussi dans l’Ordonnance bruxelloise.

Certes, ces intentions sont positives mais démontrent surtout la méconnaissance du législateur en matière d’impact de la pollution électromagnétique sur la santé car tout être vivant est électro-sensible et doit avoir le  droit de vivre dans un environnement électromagnétique sain. Rappelons que de nombreuses études scientifiques ont déjà montré que les ondes GSM peuvent (3) :

  • – avoir des effets génotoxiques,
  • – avoir des effets sur les protéines de stress,
  • – avoir des effets sur le système immunitaire,
  • – avoir des effets neurologiques et comportementaux,
  • – avoir des effets sur la barrière hémato-encéphalique,
  • – provoquer des tumeurs du cerveau et neurinomes de l’acoustique,
  • – provoquer des leucémies infantiles,
  • – avoir des effets sur la sécrétion de mélatonine,
  • – avoir des effets promoteur sur la genèse du cancer du sein,
  • – avoir des effets sur la fertilité et la reproduction,
  • – avoir des effets sur le fœtus et sur le nouveau-né,
  • – etc.
- Problèmes de fiabilité

Les compteurs communicants sont des appareils électroniques sophistiqués et complexes. Dans tous les pays où ils sont installés, ils se révèlent peu fiables et parfois même dangereux. Les problèmes rencontrés proviennent de pannes et de défauts électriques, électroniques et logiciels, qui provoquent notamment des erreurs de mesures et de facturation, des courts circuits, des échauffements anormaux du compteur… et parfois même des incendies !

- Problèmes écologiques

Remplacer des millions de compteurs électromécaniques simples, robustes et fiables – qui ont une durée de vie de quarante et même parfois de septante ans – par des compteurs électroniques sensibles, fragiles et vulnérables et dont la durée de vie est estimée à quinze ans, est-ce vraiment agir en faveur d’une transition énergétique efficace ? Si l’on tient compte du bilan énergétique des compteurs communicants à partir de leur fabrication, leur généralisation est encore moins justifiée. La fabrication des composants électroniques des nouveaux compteurs nécessite, en effet, l’usage de terres rares dont l’extraction et le raffinage nécessitent énormément d’énergie et engendrent une très importante pollution de l’air, du sol et de l’eau. Les standards écologiques de nos pays ne permettent plus ce genre d’activités minières, ce qui a engendré une délocalisation de ces activités dans des pays lointains bien moins regardants sur la préservation de l’environnement… Le recyclage des composants électroniques des smart meters est extrêmement coûteux car les performances de ces composants reposent sur des combinaisons très fines de nombreux éléments qu’il est très coûteux et techniquement très compliqué de séparer.

Quant aux supposées économies d’énergie que les compteurs communicants permettraient à chaque foyer de réaliser, les analyses permettent d’en douter grandement. La plupart des personnes sélectionnées – jusqu’à 95 % – ont refusé de participer aux “programmes énergétiques intelligents”, note Grégoire Wallenborn, docteur en sciences de l’environnement et enseignant à l’ULB et à Paris VΙΙ, dans son “Avis sur les compteurs communicants”, adressé aux membres du Parlement Wallon. Les tests visant à montrer l’efficacité des compteurs se sont donc déroulés sur base volontaire et ont, dès lors, impliqué des usagers déjà intéressés par leur consommation d’énergie. Grâce à un instrument informant de la consommation instantanée ou historique, du prix, des émissions de CO₂, etc. installé avec le compteur communicant, les ménages-témoins ont réduit leur consommation électrique de 2 à 4 % la première année, l’effet s’atténuant avec les années. De simples campagnes de sensibilisation sont beaucoup plus efficaces pour aider les ménages à réaliser des économies d’énergie.

Une obligation européenne ?

Le déploiement des compteurs communicants est présenté comme une obligation pour se conformer aux Directives européennes mais ces Directives laissent le soin aux états membres de déterminer si la généralisation des compteurs communicants sur leur territoire est intéressante et nécessaire. Et, en 2012 déjà, les trois régions de notre pays ont fait savoir que leur évaluation n’était pas favorable à l’installation des compteurs communicants !

Vis à vis de l’Europe la Belgique n’a donc aucune obligation d’installer ces compteurs. Preuve supplémentaire que l'”obligation européenne” n’en est pas une :

– l’Allemagne a décidé de renoncer à la généralisation du recours aux compteurs communicants, seuls les gros consommateurs et les prosumers – les clients producteurs et consommateurs d’électricité – y seront équipés de compteurs communicants,

– les Pays-Bas ont décidé de fournir à chaque ménage un compteur communicant mais laissent le choix au consommateur de s’en servir ou non. Résultat : seulement 25% des ménages l’utilisent.

Un marché juteux !

Quoiqu’en dise le lobby industriel des compteurs communicants – European Smart Energy Solution Providers -, le déploiement des smart meters n’est pas nécessaire à la transition énergétique. Par contre, pour ces industriels, leur déploiement représente, au niveau de l’Union Européenne, un budget potentiel de plus de cinquante milliards d’euros, dont plus de deux milliards d’euros pour la seule Wallonie. En plus de la maintenance du système, une autre source de profits explique l’engouement des gestionnaires de réseau de distribution pour les compteurs communicants : le big data, c’est à dire l’ensemble des données que ces compteurs vont recueillir sur les utilisateurs. Ces données font l’objet de beaucoup d’énormes convoitises car elles peuvent être utilisées à des fins commerciales.

Vers la sobriété numérique

Les enjeux écologiques et sanitaires ne nous permettent plus de perdre du temps avec de fausses bonnes solutions comme les compteurs connectés. Une vraie politique d’économie d’énergie, réellement efficace, doit être mise en place… et rapidement ! Les ampoules, les frigos et les lave-vaisselles ont une consommation électrique de moins en moins importante, ce qui est réjouissant. Mais peu de citoyens admettent encore qu’envoyer un e-mail avec une pièce jointe un peu trop “lourde” équivaut à la consommation d’une ampoule économique pendant une heure ? Et qui sait que regarder un film en streaming engendre une consommation d’électricité, par les serveurs du réseau Internet, largement plus élevée que celle d’une télévision ordinaire pendant la même durée ? Cette consommation électrique ne se trouve pourtant pas sur nos factures d’électricité car c’est le réseau Internet qui consomme le courant. Or la sobriété a aussi toute sa place dans le domaine numérique ! Il peut donc être intéressant de se demander, sans culpabiliser inutilement, s’il est vraiment nécessaire de télécharger tel ou tel document, d’envoyer par e-mail telle ou telle pièce “lourde” – photo, vidéo – ou de laisser son smartphone ou sa tablette allumés ? Ces appareils, même en veille, communiquent en permanence avec l’antenne la plus proche, ce qui engendre une consommation électrique “cachée”. Les budgets prévus pour le déploiement des nouveaux compteurs ne pourraient-ils donc pas être beaucoup plus utilement utilisés dans le cadre d’une campagne de sensibilisation au gaspillage permanent d’électricité ? Les compagnies d’électricité semblent vouloir nous aider à faire un maximum d’économies d’énergie. Mais n’est-il pas illusoire de croire qu’une industrie va nous donner des conseils qui vont engendrer une réelle diminution de ses profits ? Un changement de système sera plus que probablement nécessaire afin de pouvoir amorcer une transition énergétique véritablement efficace.

Des alternatives sont possibles !

La décentralisation de la production d’électricité et la multiplication des producteurs amènent des changements dans la gestion de l’offre et de la demande. Mais, selon certains spécialistes, la gestion du réseau électrique n’est pas fondamentalement transformée par cette nouvelle situation et des modifications assez simples pourraient améliorer ses performances. Le système actuel de compteurs bi-horaires pourrait, par exemple, être très facilement amélioré afin d’amener plus de flexibilité sur le réseau. Différents niveaux de tarification de l’électricité permettraient d’écouler plus de courant en cas de surproduction – par exemple, quand il y a beaucoup de vent ou de soleil – et de réduire la consommation lorsqu’il y a peu de courant disponible. Des relais électriques ordinaires permettraient d’enclencher ou d’éteindre les appareils consommateurs en fonction du niveau de tarification choisi. Ce système de compteur “multi-horaires” – ou plutôt “multi-tarifs” – serait bien plus simple et efficace que les compteurs communicants, et aurait un coût économique et écologique bien moindre. De plus, il pourrait être facilement mis en œuvre à l’aide d’une technologie électromécanique simple, existante et bon marché, aisée à maîtriser et qui – contrairement aux compteurs communicants – ne consomme pas, par elle-même, d’énergie électrique.

Un collectif d’associations dénommé Stop compteurs communicants a donc été créé pour que de meilleures solutions émergent. Ce collectif, dont fait partie Nature & Progrès, fut initié par le Grappe – Groupe de Réflexion et d’Action Pour une Politique Écologique – et par Fin du Nucléaire. En mars dernier, il a introduit, devant la Cour constitutionnelle, une demande en annulation des législations sur le déploiement des compteurs communicants en Wallonie et à Bruxelles.

Aux yeux de Nature & Progrès, les compteurs communicants ne seront pas à même d’apporter des solutions efficaces aux défis énergétiques auxquels nous sommes confrontés. Notre souhait est donc que ce recours amène le législateur à mettre en place une politique d’économie d’énergie véritablement efficace, respectueuse de la vie privée, de la santé et de l’environnement.

Notes

(1) Clotilde Duroux, La vérité sur les compteurs communicants, éditions Chariot d’Or

(2) Paul Lannoye, Le déploiement des compteurs dits “intelligents” est une fausse bonne idée, www.grappe.be, 9 février 2018

(3) Analyse citoyenne des rapports 2016 et 2018 du comité d’experts sur les radiations non ionisantes. https://www.ondes.brussels/

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