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Comment apprendre à bien habiter léger ?

Un crowdfunding très encourageant vient de donner à l’asbl B.A. Bois les moyens de pouvoir enfin fonctionner dans le cadre qui lui convient. C’est une belle réussite pour cette association qui offre aujourd’hui des garanties techniques sérieuses à tous ceux qui veulent tenter l’aventure de l’habitat léger.

Par Dominique Parizel et Hamadou Kandé

Introduction

La tiny house s’avance comme un des plus fiers symboles de l’habitat léger mais le risque est, aujourd’hui, de trouver sur le marché des réalisations d’origine incertaine, faites avec des matériaux pas du tout écologiques, des produits finis écoulés tels quels sans la moindre information prodiguée au futur habitant. Imposer un minimum de critères éthiques et de transparence au business en développement de l’habitat léger ne sera donc pas superflu et la tiny house, pour ne parler que d’elle, sera immanquablement appelée à faire un jour toute la clarté sur les matériaux qui la composent…

Fidèle à ses principes généraux d’autoproduction – son propre jardin, son propre habitat… -, Nature & Progrès a donc tout naturellement cherché à savoir quels acteurs voyaient dans le léger un facteur d’émancipation sociale de l’habitant plutôt qu’un ordinaire marché de “clé sur porte”. Nous nous sommes donc tournés vers l’asbl B.A. Bois, déjà très active lors du dernier salon Valériane. A ses yeux, point de qualité possible de l’habitat sans une formation adéquate de l’habitant par le biais de l’auto-construction.

“Les heures passées par l’auto-constructeur sur son propre projet n’entrent évidemment jamais dans un budget, explique d’emblée Nicolas Van Moer, mais si ces heures sont budgétairement neutres, c’est aussi parce que, dans notre esprit, nous les comptons comme du temps passé à se former. Or, en général, les gens acceptent toujours de payer pour apprendre. Nous, nous leur proposons d’être formés en travaillant à leur propre habitation…”

Genèse et fonctionnement de l’atelier B.A. Bois

B.A. Bois est une association, en phase de construction depuis un an et demi environ, qui souhaite mutualiser compétences, énergies et moyens, en matière d’habitat léger, notamment en ce qui concerne le matériel… Ils sont principalement deux à l’animer au quotidien : Renaud Geeraerts, un assistant social qui a rencontré ce type d’habitat en voyageant, et Nicolas Van Moer, un menuisier-charpentier très intéressé par toutes les solutions d’habitats itinérants utilisées notamment dans le monde du cirque…

“Je voulais absolument aider Renaud à construire sa propre tiny house, dit Nicolas. Ensuite, nous avons vite conclu qu’il serait intéressant de mettre cette expérience à profit pour réaliser des fascicules explicatifs ou des capsules vidéo, ou même carrément un manuel destiné aux auto-constructeurs. L’idée d’un atelier a très vite suivi – car c’est beaucoup plus confortable de travailler en atelier – afin d’accueillir les candidats constructeurs de tiny houses car, même quand on veut bien faire en vidéo, il est carrément impossible de montrer toutes les difficultés qui peuvent surgir sur ce genre de chantier…”

La création de l’asbl B.A. Bois n’a donc pas traîné ; elle développe ses activités sur trois axes différents :

– un axe de formation permettant de s’initier l’espace d’une journée, par exemple : découverte de la théorie de base, le matin, et travaux pratiques sur maquette, l’après-midi… La maquette peut même, le cas échéant, être un chantier en cours et tout le monde y trouve ainsi son compte : le constructeur gagne une aide providentielle et le coût de la formation peut ainsi être réduit puisque l’association épargne les matériaux d’une maquette qui ne servira de toute façon à rien par la suite… Ceux qui viennent se former bénéficient des conditions réelles et des vraies difficultés de vrais projets : une formation n’est donc jamais exactement l’autre et n’en est donc que d’autant plus intéressante…

“Notre vraie spécialité est d’être facilitateurs pour l’habitat auto-construit, léger et nomade, précise Nicolas Van Moer. Nous ne nous lançons donc pas dans les “kerterres” ni dans les yourtes, par exemple. Etant menuisier-charpentier, les structures en bois et l’isolation qui les accompagnent sont clairement ce que je maîtrise le mieux. Nous nous orientons parfois vers du métal pour certaines parties, à condition que cela soit cohérent. Un conteneur, par exemple, ne nous semble pas très cohérent dans la mesure où l’isolation notamment y est très compliquée à réaliser…”

– l’atelier, en lui-même, est un autre axe de travail important de B.A. Bois. En cours de déménagement depuis la réussite du crowdfunding, il comprend tout ce qui est nécessaire pour travailler confortablement – “il y a toujours toutes les vis qu’il faut, même le dimanche, s’amuse Nicolas !” – et à l’abri : équipement et outillage nécessaires, échafaudages compris, sont donc mis à disposition des porteurs de projets pendant toute la durée de leur chantier…

“Nous leur louons l’espace et le matériel nécessaires le temps que dure leur construction, explique Nicolas, pour qu’il ne pèse aucune contrainte extérieure sur leur travail. Néanmoins, si l’atelier tourne sept jours sur sept et vingt-quatre heures sur vingt-quatre, cette location sera d’autant moins chère, raison pour laquelle nous conseillons quand même aux porteurs de projets de grouper autant que possible leurs périodes de travail… C’est aussi quand ils sont bien concentrés sur leur projet que les gens sont le plus efficaces. Notre association pourra donner toute son ampleur à cet encadrement lorsqu’il répondra enfin au rendez-vous que lui donne la demande…”

– le troisième axe de B.A. Bois est celui de l’accompagnement des projets. Trois étapes sont prévues. Les candidats constructeurs arrêtent quand ils veulent mais une nouvelle étape ne peut être abordée que si la précédente est terminée. Ces étapes sont :

  1. l’étude du projet où l’idée est de discuter et d’analyser le projet, en deux demi-journées.

“La première est consacrée au débroussaillage et au conseil, précise Nicolas Van Moer. Nous abordons, par exemple, la question de la mobilité : un châssis de quatre mille euros n’est pas utile si le projet est de ne jamais bouger ? Nous laissons ensuite une période de réflexion aux gens, puis la deuxième demi-journée est consacrée à la mise sur papier du projet : taille, matériaux, budget, emplacement des fenêtres, type de remorque, etc. Si le temps le permet, nous commençons même à le dessiner en trois dimensions…”

  1. la première étape une fois terminée, la conception technique du projet peut être abordée.

“Un programme de dessins spécialisé en charpentes et structures propose toutes les listes de commandes et tous les plans, explique Nicolas, ainsi qu’un dessin précis de toutes les pièces qui seront nécessaires. Le dossier technique permet aussi de fournir un calcul exact de la masse de la tiny house et de son centre de gravité, ce qui sera indispensable si elle doit prendre la route. Un devis peut enfin être établi pour tous les matériaux qui interviennent dans le projet. B.A. Bois a des accords avec certains fournisseurs de confiance dont peuvent profiter les porteurs de projets ; passer par notre intermédiaire fonctionne donc un peu comme un groupe d’achats communs. Ce n’est évidemment en rien une obligation mais s’ils souhaitent que B.A. Bois gère les commandes qui les concernent, c’est évidemment avec ces fournisseurs-là uniquement que nous travaillons…”

  1. un accompagnement journalier de la construction proprement dite peut enfin être proposé mais seulement dans l’atelier de B.A. Bois où toute l’infrastructure et l’outillage nécessaires sont présents en permanence.

“Il s’avère plus rentable pour tout le monde de déplacer les gens plutôt que les outils et les matériaux, constate Nicolas Van Moer… Un planning de construction cohérent est donc proposé, poste par poste, sur base du dossier technique qui a permis une visualisation préalable des principales difficultés. Nous y intégrons l’accompagnement, en essayant d’intervenir le moins possible mais à des étapes-clés de chaque poste, afin de montrer aux gens comment faire, puis de vérifier si tout est correctement réalisé et de garantir évidemment un résultat final satisfaisant. Le temps nécessaire au travail dépend bien sûr de la façon de faire et de la disponibilité des uns et des autres, nous nous efforçons toutefois de beaucoup discuter avant de commencer afin de donner une estimation. Mais cela reste une estimation… Nous nous efforçons aussi de penser les différentes étapes de la construction pour rendre le travail aussi systématique que possible : une journée sera, par exemple, consacrée à découper tous les bois, plutôt que de découper chaque fois que c’est nécessaire… C’est aussi la solution la plus efficace pour apprendre à utiliser une machine : mieux vaut s’en imprégner intensivement une journée entière qu’occasionnellement, par-ci par-là, sans trop se souvenir de ce qu’on a fait la fois précédente… Et, comme nous ne sommes pas non plus experts en tout, s’il faut de la plomberie, nous prévoyons un plombier, et s’il faut de l’électricité, nous prévoyons un électricien…”

Premiers retours d’expérience

“Bien sûr, les gens viennent chez nous pour construire et apprendre des choses en construisant, constate Nicolas Van Moer. Ils ne sortent pas de chez nous menuisiers spécialisés. Donc, s’il faut, par exemple, faire une entaille dans un bois, nous nous bornons à proposer une façon de faire, même si d’autres solutions sont envisageables… En termes de conception, certaines propositions reviennent régulièrement mais c’est aussi ce qui nous permet d’être de bon conseil : nous proposons, par exemple, trois types de bardages en bois qui nous permettent de moduler le poids ou le prix. La pose, quant à elle, se fera toujours de la même manière, ou presque… Le bois, et l’isolation qui l’accompagne, nous paraît une solution intéressante car il n’offre que des avantages, hormis le fait qu’il est un peu plus lourd que d’autres matériaux. Son déphasage thermique est très intéressant, sachant qu’on s’isole beaucoup plus souvent du chaud, en été, que du froid, en hiver, dans ces petits volumes où le défi est plutôt de trouver le moyen de chauffage adapté. Dans l’idée de l’auto-construction, le bois est aussi le matériau, par excellence, qui est facile à découper et qui offre donc les meilleures garanties d’une isolation bien faite par celui qui n’est pas professionnel. De plus, la réglementation, par exemple, qui permet de rouler sur une route est la même pour toutes les tiny houses. La gamme des compromis n’est donc pas infinie et impose ipso facto une certaine forme de standardisation…

Nous privilégions bien sûr des matériaux locaux qui offrent vraiment très peu de désavantages et si nous sommes amenés à faire d’autres choix – utiliser, pour une question de poids, du cèdre pour le bardage plutôt qu’un mélèze belge de Rochefort -, nous prenons d’office un bois labellisé FSC – un cèdre du Canada, en l’occurrence. Pour les châssis, on optera pour un chêne, wallon ou français, mais le mieux c’est évidemment d’en récupérer qui soient encore en bon état… La récupe, au niveau écologique, c’est du zéro déchet ! De plus, nous profitons ainsi du fait qu’ils soient démontés pour les poncer entièrement, refaire les joints et remettre une peinture en atelier. C’est donc une vraie deuxième vie qui commence sans débourser un sou, moyennant seulement un tout petit peu d’huile de coude… La paille, malheureusement, est un matériau assez lourd car il faut la condenser très fort mais elle est très intéressante en termes de déphasage thermique…”

A la portée de tous, l’habitat léger ?

“Si on veut bien faire les choses, conclut Nicolas Van Moer, l’auto-construction peut être rendue plus accessible mais certainement jamais gratuite car elle doit aussi reposer sur une garantie de qualité. Et cette garantie est précisément notre métier, reposant en ce qui nous concerne sur la bonne conception et sur le travail en atelier. La tiny house, quant à elle, pose en modèle réduit tous les problèmes du bâtiment classique dont elle n’est, au fond, qu’une grosse maquette ; on y trouve presqu’autant de châssis que sur une petite maison, les finitions et les coins sont les mêmes, et c’est toujours là que les problèmes se posent… Ce qu’il y a en moins, c’est le remplissage, c’est-à-dire ce qui va le plus vite et est le moins compliqué. On n’y trouve évidemment pas de fondations mais, pour partir en vacances, on préférera quand même la bonne vieille caravane. Et, pour voyager longtemps, on conseillera plutôt d’aménager un vrai camion… La tiny house est pensée pour bouger une fois ou deux par an, ce que ne font même pas la plupart des gens qui en habitent parce qu’ils n’ont jamais la puissante bagnole capable de la tirer…

Bien sûr, il y a une philosophie là-derrière : la possibilité de travailler moins parce qu’on ne s’est pas mis un emprunt à vie sur le dos. Et si on travaille moins, on dégage aussi du temps pour faire, par exemple, un potager ou mieux élever ses enfants… Toutes choses qu’on doit, de toute façon, payer avec le salaire qu’on perçoit quand on travaille à temps plein. Il y a donc une recherche générale de sens, en plus du bâtiment lui-même. C’est une volonté générale de réduire et de maîtriser ses besoins dans laquelle s’intègre la démarche de l’habitat léger. L’habitat léger, avec tout ce qu’il rend possible, peut donc être envisagé dans le long terme, en le réfléchissant en fonction de la personne, de ses besoins et de ses envies…”

Atelier B.A. Bois asbl
Nicolas Van Moer
0472/30.50.29

“OK boomer” : deux mots valent mieux qu’un long discours

Il aura fallu quelques semaines à l’expression “Ok boomer” pour passer du monde anglo-saxon au monde francophone. Ces deux mots, lancés à un interlocuteur né au moment du baby-boom (1945-1965), signifient en quelque sorte “cause toujours”. On peut trouver cette expression géniale, ironique, bien envoyée ou, au contraire, offensante, inappropriée, injuste. Je pense qu’elle est la condensation parfaite d’une fracture générationnelle plus lourde qu’on veut bien le croire. Analysé ici depuis l’angle des enjeux écologiques et de façon provocatrice, ce “ok boomer” sonne le glas d’une vision du monde illusoire et aussi d’une certaine écologie “à la papa”.

Par Guillaume Lohest

Introduction

Début novembre 2019, lors d’une session parlementaire en Nouvelle-Zélande, Chloe Swarbrick, une jeune députée de vingt-cinq ans, est interrompue dans son intervention par un homme plus âgé. Elle est en train d’interpeller l’assemblée sur le changement climatique. “Nous sommes responsables et nous devons nous montrer responsables. Monsieur le Président, combien de dirigeants mondiaux étaient au courant de ce qui se passait et de ce qui allait se passer mais ont décidé qu’il était politiquement plus opportun de glisser cela sous le tapis ? Ma génération et les générations futures n’ont pas ce luxe. En 2050, j’aurai 56 ans. Aujourd’hui, la moyenne d’âge de ce parlement est de 49 ans.” À ce moment, des récriminations s’élèvent. Un homme d’un certain âge tente de l’interrompre. La députée lance alors un bref “OK boomer”. Puis elle poursuit. “Les institutions politiques actuelles ont prouvé qu’elles étaient incompétentes à penser autrement qu’à court terme. Le changement est si régulièrement sacrifié au bénéfice du pouvoir. Les slogans sont faciles mais il est difficile d’agir. Le changement climatique ne peut plus être sacrifié pour des commodités politiques. Le changement climatique est une vérité profondément dérangeante.

OK boomer” signifie simplement : “Ok, baby-boomer”. Il s’agit d’un mème, c’est-à-dire une petite phrase virale sur Internet, qui s’est popularisé dès 2018 et dont la diffusion a explosé en novembre 2019, suite à son utilisation en live par Chloe Swarbrick. L’expression renvoie celui qui parle à son appartenance à la génération née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, entre 1945 et 1965. Elle veut dire, en quelque sorte : “cause toujours, c’est facile de penser ce que tu penses quand on appartient à cette génération”. Mais, et c’est là l’essentiel, elle ne le dit pas vraiment, elle ne prend pas la peine de l’expliciter. Par ces deux mots, les jeunes générations refusent de perdre davantage de temps à expliquer pourquoi les leçons de morale ou les conseils – par exemple, les récriminations face à l’urgence climatique – sont illégitimes et ridicules quand elles sortent de la bouche d’un baby-boomer. Ce faisant, elles mettent cette génération en situation de faire son propre examen de conscience.

Vie d'une génération, mort d’un monde

Chère lectrice, cher lecteur, si tu es un baby-boomer, ne prends pas ce qui va suivre personnellement. D’autant moins, sans doute, qu’en étant membre d’une association pionnière en agriculture et en jardinage biologiques, tu fais partie d’une minorité agissante à qui on peut difficilement reprocher d’être restée les bras ballants. Toutefois, si ce n’est pas personnel, c’est donc générationnel. Il te faudra au moins accepter cela : ton appartenance à la génération de la croissance, de l’explosion de la production et de la consommation. Pour prendre une image : les boomers ont généralisé le frigo, l’ont rempli au maximum, et ont presque tout mangé à eux seuls, le temps d’une vie.

Rappelons-nous ces célèbres courbes qui décrivent la “grande accélération”, autrement dit cette période qui débute vers 1945 et s’achève de nos jours, période au cours de laquelle tous les indicateurs s’envolent à l’exponentielle : la production, la consommation, la construction d’infrastructures, les investissements, et aussi les pollutions, les émissions de CO2, le déclin de la biodiversité et la ponction sur les ressources. Cette tranche temporelle correspond exactement à la vie de la génération des baby-boomers. Et, à en croire les projections du Club de Rome dans son rapport de 1972 mais surtout vu la réalité de l’épuisement des ressources et du ralentissement de l’économie mondiale, ainsi que l’inéluctable réchauffement climatique catastrophique qui se profile, tout porte à croire que cette période de croissance stable sur une terre encore globalement habitable sera définitivement terminée endéans les dix ans. La formule est choc mais assumons-la : la durée de vie d’une seule génération aura détruit les écosystèmes et les ressources communes nécessaires aux générations à venir.

Rien à voir avec l’âge !

Certaines personnes visées par ce “Ok boomer” considèrent qu’il s’agit d’un argument insupportable car il renverrait la personne à son âge. C’est le cas du philosophe Raphaël Enthoven, qui s’insurge sur Twitter : “Comment brandir comme une vertu en soi le fait (hautement provisoire) d’être jeune ? Contrairement à l’assignation religieuse, aux pratiques sexuelles ou à la couleur de la peau, la jeunesse n’a aucune chance de dure. (1)” Ce à quoi de nombreux internautes lui répondent qu’il n’a absolument rien compris. “Boomer ne vise pas «les vieux» en général mais la génération née après la guerre et qui a connu la croissance, le plein emploi, la libération sexuelle avant le sida et les dernières heures de gloire de la retraite, tout en participant à la destruction de la planète. En un mot : la génération épargnée, entre les générations sacrifiées des guerres mondiales, et celles qui vont devoir payer l’effondrement du système économique et de l’écosystème. Le boomer, donc, pourrait parfois faire preuve de plus de bienveillance lorsque la génération suivante s’exprime (2).

Alors, est-ce de l’âgisme, c’est-à-dire une discrimination du propos reposant sur une critique de l’âge de la personne – comme on parle de racisme ? Bien sûr que non. “Ok boomer” n’a rien à voir avec le fait que les personnes aient cinquante, soixante ou septante ans en soi. L’expression renvoie à une cohorte démographique. Ce qui est en cause n’est pas l’âge, répétons-le, mais le modèle de société et le type de discours portés par une génération. Le fait qu’elle ait aujourd’hui entre cinquante et septante ans n’est que la conséquence du temps qui passe. Il eut d’ailleurs été heureux que, dès les années septante, les premières alertes écologiques fussent mieux entendues par cette même génération, alors dans la fleur de l’âge.

Un antagonisme générationnel

Lisant ceci, chère boomeuse, cher boomer, tu continues sans doute à te demander si tu es visé.e ? Comment démêler l’appartenance à une génération d’une identité personnelle ? Comment comprendre cette réplique expéditive, ce “cause toujours”, si on ne sait pas exactement ce qu’il reproche et à qui précisément ? Justement : il ne s’agit pas d’un reproche ou d’un jugement sur des personnes mais du refus, de l’invalidation, de la mise sous silence d’un certain type de discours et d’attitudes très profondément installées. En particulier, la posture condescendante du donneur de leçons. Quand un torrent de critiques s’abat sur Greta Thunberg et sur les jeunes qui marchent pour le climat, sous prétexte qu’ils sont dans une écologie de l’urgence, de la peur, de la naïveté, dans du catastrophisme, etc., “Ok boomer” ne veut pas dire “ce que vous dites n’est pas vrai”. C’est plus profond que cela. “Ok boomer” signifie plutôt : “toutes les raisons, toute la vision du monde, toute l’expérience qui sous-tendent plus ou moins consciemment votre critique – ou vos conseils, ou vos nuances – reposent sur une pure illusion. Pourquoi ? Parce que tout ce que vous considérez comme normal et raisonnable est en fait anormal et insensé ; votre vie est inscrite dans une exceptionnelle parenthèse historique qui est en train de se refermer.

Pour mieux comprendre ce qui est en jeu, le rapport entre ce qui est en cause et qui est en cause, établissons une analogie avec ce qu’on appelle la lutte des classes. Ce concept n’a jamais signifié que tous les ouvriers étaient des anges et tous les bourgeois des salauds. Certains bourgeois peuvent prendre la défense des intérêts des ouvriers, et certains ouvriers accepter sans broncher la domination bourgeoise. Il n’en demeure pas moins qu’il y a une pertinence du concept de lutte des classes. Eh bien, on peut dire la même chose de la “lutte des générations” que suggère l’expression “Ok boomer”. Elle instaure un antagonisme entre des visions du monde liées aux caractéristiques du moment durant lequel elles émergent.

Boomer : un idéal-type

Je détaille. De quoi est faite cette posture, cette vision du monde propre au boomer ? En schématisant – à peine -, on pourrait dire qu’elle repose sur l’idée que demain sera meilleur qu’aujourd’hui si l’on agit en “bon père de famille”. Et c’est sur ce point que porte le cœur de la critique : le rapport au temps du boomer est complètement détraqué, complètement noyé dans une illusion. C’est parce qu’il a baigné dans l’idéologie des trente glorieuses, dans cette idée que l’histoire avançait vers un progrès, que les démocraties atteignaient un point d’équilibre, que la vie était une accumulation d’expériences et d’argent, que l’on pouvait toujours trouver des solutions et corriger nos erreurs, ou les erreurs du marché, en inventant par exemple la sécurité sociale pour plus d’égalité, ou en obtenant des avancées législatives pour plus d’écologie, ou encore en mettant au point des technologies plus “vertes”, en adoptant des gestes “écoresponsables”…

Bref, c’est parce qu’il est teinté plus ou moins consciemment de cet imaginaire-là que son regard sur les grands enjeux écologiques est complètement inadapté. Car ces grands enjeux – climat, biodiversité, épuisement des ressources – sont marqués du sceau de la rupture, du point de bascule vers des catastrophes irréversibles. Les grands enjeux écologiques brisent la ligne de l’histoire, quand le boomer continue de voir l’histoire comme une continuation de son monde illusoire. Pour être un peu plus concret, disons enfin que les conditions matérielles d’existence du boomer – sa maison remboursée depuis longtemps, son livret d’épargne, sa pension assurée, son éventuel petit appartement de rapport – l’aident à poser sur les rapports du GIEC un regard plus serein – ou plus distrait. Les millenials et la génération Z ne se font, quant à eux, aucune illusion sur le fait qu’ils ne pourront plus bénéficier de cette situation exceptionnelle.

Il s’agit là d’un schéma, ce qu’on appelle en sociologie un idéal-type. Cela signifie qu’au fond, cette attitude n’est pas strictement réservée aux baby-boomers. Des personnes nées avant 1945 ou après 1965 peuvent être également imprégnées de cette vision du monde, avoir hérité d’un confort matériel conséquent et prodiguer des conseils insupportables à tous ceux qu’ils estiment trop idéalistes, trop naïfs, trop radicaux, trop ceci, pas assez cela. Il n’empêche que cette vision du monde et la condescendance qu’elle entraîne sont concomitantes avec la génération des boomers.

Trois nuances de boomer

Jusqu’où porte cette critique ? Concerne-t-elle uniquement les vieux messieurs climatosceptiques et anti-Greta Thunberg – et par extension, les petites résonances inavouables en chacun de nous de cette attitude extrême ? Je ne le pense pas. Car ce n’est pas seulement le contenu des idées qui est visé mais plus largement la manière d’être : le rapport au temps, aux autres, au monde. Aussi, à gros traits, je propose ici trois profils de boomers opposés dans leurs visions politiques mais qui ont en commun cette condescendance générationnelle de ceux qui ont une situation, un point de vue sûr de lui, qui refuse d’être mis en cause :

– le climatosceptique caricatural, disons Donald Trump ou n’importe quel autre homme plutôt riche qui considère que le réchauffement climatique est une préoccupation non pertinente. Le slogan de ce boomer de type 1, marqué par le déni et la mégalomanie, pourrait être “laissez-moi continuer à vivre sans me soucier de l’avenir des enfants des autres.

– le libéral responsable, comme les philosophes Pascal Bruckner et Raphaël Enthoven : celui-là ne nie pas les problèmes écologiques mais il ne les regarde que comme des données périphériques qui n’entament pas son logiciel de pensée. Il a lu des articles et des rapports, mais il ne les digère pas. Ce boomer de type 2 est, de loin, le plus répandu et le plus agaçant car il est bavard et très sûr de son fait. Pensant avoir compris les enjeux de l’époque, il se donne un droit permanent à parler de la bonne façon d’envisager l’avenir car il a tiré les leçons de mai 68. Il sermonne les jeunes catastrophistes. Il pense que c’est le propre de la jeunesse d’être agitée, intransigeante et idéaliste. Il peut être virulent car il est intelligent : il perçoit et il devine – sans l’accepter – qu’il est à côté de la plaque. Et cela l’enrage.

– le parfait consommateur durable, que certains n’hésiteront pas à appeler le “bobo”, constitue le boomer de type 3 : celui qui s’ignore ! Fraîchement pensionné, sa maison entièrement rénovée avec des matériaux écologiques, recouverte de panneaux photovoltaïques et achalandée de légumes biologiques, il prend le train et participe aux marches pour le climat avec un sourire jusqu’aux oreilles. Il trouve les jeunes formidables et il se dit qu’enfin, ça y est, ils vont changer le monde. Il ne se rend pas compte que sa perfection écologique est cosmétique, que son empreinte sur la planète reste supérieure à celle d’un travailleur pauvre pas du tout écolo, et que sa panoplie d’actes et de matériel “verts” est totalement hors d’atteinte – et hors de prix – pour les générations qui le suivent. Il sert d’exemple, il se veut bienveillant, il fait parfois du yoga et se réjouit de la reconnexion à la nature. La nuit, il dort bien, sur son matelas naturel à trois mille euros. En l’observant, les jeunes qui sont dans le même GAC que lui bavent d’envie, et de jalousie, face à cette vie saine et harmonieuse qu’ils n’auront jamais. Sa joie tranquille est littéralement insoutenable.

Se défendant, il s’enfonce

Chère boomeuse, cher boomer, je provoque et vous bouillonnez peut-être. Vous n’êtes pas les seuls. En me promenant sur la twittosphère, j’ai relevé l’arsenal argumentatif développé par les boomers. Ils avancent ceci, en vrac, pour leur défense : que leur enfance fut plus dure que la nôtre, que les progrès de la médecine rendent nos générations encore plus chanceuses, que les statistiques montrent que les jeunes consomment davantage et encore moins durable qu’eux, qu’il est incohérent de vouloir sauver la planète et garder son smartphone, qu’il y a toujours eu des prophètes de malheur et qu’on s’en est toujours sortis, qu’ils ont construit une société prospère et pacifiée quand les jeunes générations, elles, n’ont eu qu’à la recevoir toute faite, etc. Bref : ils ne sont pas parfaits mais leurs descendants sont encore bien pires, ces éternels adolescents collés à leurs écrans du matin au soir !

Le propre de cet argumentaire est de s’autodétruire tout seul. Chaque récrimination sonne comme une preuve supplémentaire que cette génération refuse de se remettre en question, refuse de comprendre qu’il ne s’agit pas de traquer les vertus individuelles des uns et des autres mais de mettre à nu la péremption d’un modèle de société péremptoire. Au fond, on attendrait du boomer qu’il cesse de se justifier individuellement pour observer collectivement, avec nous, que la ligne du temps s’est brisée et qu’il n’y aura pas de continuation de son monde. On attendrait du boomer qu’il se laisse sidérer par l’impasse collective de sa société. Toute parole qu’il profère pour tenter de se rassurer, pour comparer notre jeunesse à la sienne, pour nous conseiller, tant qu’elle nie cette sidération face à un horizon bouché de toutes parts, ne mérite pas d’autre réponse que : ok boomer.

Aussi un déchirement

Dernière précision, si tout ceci vous rend amer et semble faire de nous des mauvais fils et des mauvaises filles. Dans “ok boomer”, il y a aussi de la douceur, la familiarité de l’enfant qui parle à ses parents. C’est la reconnaissance, en un seul mouvement expéditif, de tout ce qui nous a été donné. Il y a donc bien sûr de la gratitude. Notre aveu est complet : mis à part cette conscience déchirante, nous sommes faits du même monde puisque vous nous y avez élevés. Notre révolte est donc aussi une blessure : ce monde que vous nous avez transmis, cela crève les yeux qu’il est définitivement non renouvelable, mais cela nous crève aussi le cœur car c’est le nôtre, notre berceau, nous en profitons sans cesse et, quoi qu’on dise, nous en aimons, comme vous, bien des aspects. Bien davantage même que ce que nous nous avouons à nous-mêmes…

Ainsi, cette expression n’est pas seulement un “mème” subtil et drôle, un buzz, un bon mot, un trait d’esprit habile et léger. Elle dit, en creux, une fracture générationnelle douloureuse et polémique, chargée d’émotions contradictoires, qui mérite d’être décrite si l’on souhaite cesser de s’illusionner sur l’avenir et sur les changements à opérer. Quant à cet article, il n’est pas certain qu’il puisse atteindre son objectif. Peut-être est-il vraiment impossible pour un boomer de se désaxer de son point de vue pour tenter d’adopter, un instant, le nôtre. Dans ce cas, l’expression est d’autant plus nécessaire, inexplicable et donc irremplaçable. Avec leurs nuances de cynisme, d’humour, de lassitude et de tendresse, ces deux petits mots seront toujours plus puissants qu’un long discours. En outre, je suis sûr que vous allez me dire qu’il ne faut pas opposer les générations, qu’il faut rester unis et affronter ensemble les défis de demain. Ok, boomer.

(1) Tweet de Raphaël Enthoven, le 28 novembre 2019.

(2) Double tweet de Pierre Monégier, le 28 novembre 2019.

Bio et santé : à défaut de preuves, des signes probants

Manger bio est-il un atout décisif pour la santé ? Chez Nature & Progrès, le simple bon sens nous pousse très souvent à répondre par un “oui” franc et résolu. Il suffit de penser à la quasi-absence de résidus de pesticides dans les aliments labellisés bio. La réponse mérite toutefois quelques nuances qu’il est bon de connaître pour éviter de sombrer dans la naïveté ou dans le dogme.

Par Philippe Lamotte

Introduction

Manger bio, c’est prendre soin de sa santé. En Belgique comme ailleurs, pas un seul tenancier d’enseigne bio – sans parler du consommateur – ne serait prêt à remettre en question une telle affirmation. Ne parlons même pas des militants associatifs… Le problème est que, face aux sceptiques – il y en a dans tous les domaines… -, il faut parfois se barder de preuves ou, à tout le moins, d’indications scientifiques suffisamment probantes pour appuyer le propos. Et là, ça coince…

Modèle de société, aliment de qualité ?

Pourquoi cela coince ? On peut relever plusieurs raisons, sans qu’elles soient nécessairement exhaustives. D’abord, le secteur bio n’a vraiment décollé qu’assez récemment. Dans ce sens, peut-être n’a-t-il longtemps suscité de l’intérêt – en tout cas sur sa facette “santé” pour l’homme, au-delà de la “santé” de l’environnement – que dans des cénacles assez restreints et déjà convaincus. Deuxième raison possible : le débat sur bio et santé est parfois obscurci par des positionnements politiques ou idéologiques un peu rigides. Avouons-le : lorsqu’on défend la bio comme un modèle de société pertinent pour les relations producteurs/consommateurs, on est plutôt enclin, dans le foisonnement d’informations qui circulent, à accorder davantage d’attention à celles qui confortent ses convictions et, inversement, à minimiser la portée ou l’intérêt de celles qui les contredisent. C’est de bonne guerre, et c’est loin d’être propre au secteur bio. Tout ce qui fait eau à notre moulin est digne d’intérêt, tout ce qui heurte nos sensibilités est… d’une importance toute relative.

Voilà pourquoi, sans doute, certaines informations reçoivent souvent un large écho dans les milieux bio. Par exemple, le fait que les aliments bio contiennent en général plus d’acides gras polyinsaturés – oméga 3/oméga 6 -, de métabolites dotés de propriétés antioxydantes, de vitamines intéressantes – C, E -, de fibres, de minéraux tels que le fer, le magnésium, le zinc, etc. Voilà pourquoi, en revanche, on accorde souvent moins d’importance au fait que, selon les mêmes sources nutritionnistes, il n’est pas scientifiquement prouvé que tous ces éléments sont présents en quantité suffisamment importante pour avoir un effet positif sur la santé du consommateur. De même, s’il est souvent souligné que les contrôles officiels révèlent la quasi-absence de résidus de pesticides de synthèse dans les aliments bio, il est moins souvent fait état de certaines vérités dérangeantes que des organisations de défense des consommateurs peu complaisantes avec le bio, soulignent à intervalles plus ou moins réguliers.

Les banderilles de Test-Achats

Récemment encore, après avoir cherché les résidus de pesticides dans vingt-huit produits bio transformés vendus en grande surface, Test-Achats a mentionné la présence de fosetyl-Al, interdit dans le bio depuis 2013, et de metalaxyl dans des confitures… Que faisaient là ces produits suspects ? Mystère, sauf à admettre que la parcelle à l’origine du produit concerné ait été soumise aux pesticides répandus sur la parcelle voisine, exploitée d’une façon conventionnelle, ou bien qu’elle ait subi l’influence de résidus chimiques particulièrement résistants à la dégradation naturelle, datant d’avant la certification ? Chaque fois, reconnaissait toutefois Test-achats, les concentrations de ces produits étaient nettement inférieures aux limites admises en agriculture conventionnelle. L’association soulignait aussi le fait qu’il n’y a pas que les pesticides de synthèse qui s’avèrent néfastes pour l’homme ; c’est le cas aussi pour certains pesticides dits “naturels”. Exemple soulevé par l’association de défenses des consommateurs : le Spinosad, un produit mis au point à partir de bactéries insecticides et utilisé dans la protection biologique des fruits et légumes. De même que la roténone, une molécule organique produite naturellement à partir de plantes tropicales, mais interdite depuis 2011 en raison de ses liens avec la maladie de Parkinson.

Enfin, troisième explication à évoquer quant à la difficulté de saisir la question “bio et santé” : l’ampleur de la question. La santé est une matière éminemment complexe à étudier qui, en plus des moyens considérables à mobiliser, doit faire l’objet de nombreuses précautions méthodologiques. Ainsi, l’association statistique entre deux phénomènes ne signifie pas nécessairement qu’ils soient liés par une relation de cause à effet. Exemple : si, en tant que scientifique, j’observe qu’une cohorte de personnes s’alimentant régulièrement en bio souffre moins d’obésité ou d’accidents cardio-vasculaires, je ne peux pas en déduire que c’est nécessairement lié à leur alimentation bio. En effet, ces personnes peuvent très bien avoir développé une hygiène de vie générale qui passe notamment par la pratique régulière d’un sport, l’absence de consommation de tabac, une vie physique et mentale très équilibrée… Bref, une série de comportements dans lesquels la consommation d’aliments bio ne joue qu’un rôle mineur, voire négligeable. Allez donc prouver, parmi ces nombreux facteurs de santé, la part respective jouée par chacun – dont celle des aliments ! En voici une illustration : en 2017, en France, l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) a démontré que le risque d’obésité était inférieur de 62 % chez les hommes grands consommateurs de bio – par rapport aux hommes non-consommateurs de bio – et de 48 % chez les femmes grandes consommatrices d’aliments bio. Mais sans pouvoir affirmer que cette différence, assez impressionnante, était vraiment due aux éléments nutritifs présents, en plus grandes quantités, dans le bio que dans le conventionnel…

Une étude scientifique inhabituelle

L’année suivante, l’Inserm a contourné cet obstacle méthodologique dans une étude sur le lien entre la consommation bio et le développement du cancer. Pour la première fois, une de ses équipes s’est intéressée à une “cohorte” très large de consommateurs – soit soixante-neuf mille personnes s’alimentant en bio !- qu’elle a suivie sur une période assez longue – de 2009 à 2016 ! -, avec la particularité notoire d’avoir neutralisé les biais méthodologiques, liés à la “multi-factorialité” de la santé, évoqués ci-dessus. Les conclusions se sont révélées à l’avantage du bio : entre les consommateurs qui s’alimentaient le plus en produits bio et ceux qui en consommaient le moins, le risque de contracter un cancer différait en moyenne de 25 %. Pour le cancer du sein chez la femme – ménopausée -, la différence était même de 34 % et, pour le lymphome, de 76 %. L’autre résultat de cette étude est d’avoir démontré que les types de cancer observés parmi la population générale concordent avec ceux qui sont observés chez les utilisateurs professionnels de pesticides – agriculteurs, viticulteurs, etc. -, ce qui n’a fait que conforter les chercheurs quant à la validité de leurs résultats.

Ce type de conclusions conforte un constat de bon sens : consommer une alimentation sans pesticides de synthèse revient à réduire le risque de contracter des maladies graves, parmi lesquelles les cancers. Du côté des agences officielles, cette relation n’est pourtant pas aussi claire qu’il y paraît à première vue. Leur position officielle consiste, en effet, à préciser que les résidus de pesticides présents dans l’alimentation conventionnelle sont largement inférieurs aux normes – les LMR, limites maximales de résidus – et, de là, que le risque pour la santé du consommateur avec les aliments non bio est proche de zéro. Sauf que voilà : même divisées par un facteur dix ou cent par rapport aux seuils connus de toxicité – afin d’élargir la protection aux enfants en bas âge et aux adultes en mauvaise santé -, les normes officielles sont parfois davantage le résultat de négociations politiques centrées sur la viabilité économique d’un secteur que le fruit de connaissances scientifiques parfaitement étayées, tournées exclusivement vers la protection du consommateur.

Les nouveaux regards scientifiques

On peut difficilement ignorer, aujourd’hui, que certaines combinaisons de polluants – les “cocktails” – sont suspectées d’être toxiques même si chacun de ces polluants pris isolément s’avère éventuellement inoffensif en très petites quantités. Des toxicologues de plus en plus nombreux estiment carrément que la toxicologie classique n’est plus à même d’évaluer correctement les risques présentés par certains produits, notamment les perturbateurs endocriniens – dont certains pesticides font partie. Rejoints par des acteurs d’autres disciplines de santé – lire l’interview du pédiatre et endocrinologue Pr Jean-Pierre Bourguignon dans Valériane n°126 -, ces toxicologues ont mis en évidence de nouveaux modes de transmission d’effets délétères sur la santé. Pour faire simple : ils ont observé chez la souris de laboratoire que certaines modifications génétiques étaient capables de passer de la grand-mère à ses petites-filles en “sautant” le stade de la mère sous l’action de polluants comme les perturbateurs endocriniens. La suspicion existe qu’il en soit de même chez l’homme. Bref, une voie nouvelle s’est récemment ouverte à la recherche, bousculant l’idée – déjà fragile – de norme telle qu’on l’entendait jusque récemment ou du vieux principe selon lequel “c’est la dose qui fait le poison”.

Voilà qui explique, peut-être, pourquoi tout qui voudrait se faire une opinion sur la relation entre bio et santé, en consultant les sources dites “autorisées” – entendez : officielles – pourrait rester bien sur sa faim. A ce sujet, le contraste qui suit est autant amusant qu’interpellant. Alors qu’en France, en février 2017, le Haut Conseil de la Santé publique déclarait qu’il fallait “privilégier des fruits et légumes cultivés selon des modes de production diminuant l’exposition aux pesticides” – précisant plus loin que “le bio est un mode de production limitant les intrants et constitue à ce titre un moyen de limiter l’exposition aux pesticides” -, en Belgique, le Conseil supérieur de la santé ne faisait, lui, pas la moindre référence explicite, dans ses cinq recommandations alimentaires de base pour la population adulte de juin 2019, aux avantages du bio, se contentant d’un conseil aussi général que “laver toujours et peler si nécessaire les fruits de saison”. Très loin, donc, d’une incitation franche et massive au bio.

Trois questions fréquemment posées

– Y a-t-il beaucoup de pesticides dans les fruits et légumes conventionnels ?

En juin 2019, l’ONG française Générations futures a publié un rapport basé sur six années de données issues de l’administration française chargée de la consommation et de la répression des fraudes quant aux résidus de pesticides retrouvés sur les fruits et légumes consommés dans l’Hexagone. Outre quelques considérations générales, on y trouve une fiche synthétique par fruit ou par légume, remarquablement claire, reprenant à la fois le nombre de cas où des résidus ont été trouvés dans les produits analysés mais aussi le pourcentage de cas où les normes ont été dépassées. A défaut de pouvoir trouver en Belgique une source aussi didactique et disponible pour le grand public, on peut au moins se référer à ces informations françaises pour avoir une idée des végétaux posant le plus de problèmes sur ce plan strictement quantitatif. Ainsi, parmi les fruits les plus contaminés, on trouve les cerises, les ananas, les clémentines, les pamplemousses – à l’inverse des bananes, avocats, prunes, poires…, tous beaucoup moins riches en résidus. Pour les légumes, le signal d’alarme est surtout à tirer à propos des céleris et des haricots, non-écossés, le meilleur bulletin étant accordé aux asperges, brocolis, betteraves, oignons, ail, etc. Avec, bien sûr, toute une série de produits classés entre ces deux extrêmes…

– Les œufs bio sont-ils sûrs ?

En 2008, diverses universités belges jettent un pavé dans la mare. Les œufs bio issus de poules élevées au domicile de particuliers contiennent davantage de dioxines et de PCB – des substances chimiques cancérigènes – que les œufs conventionnels pondus en batterie. Improbable ? Impossible ? L’explication est pourtant simple. Se déplaçant à l’air libre et sur terre battue à l’inverse des poules de batterie, les gallinacés des particuliers courent le risque de consommer divers polluants particulièrement persistants dans certains sols, où ils peuvent être présents de longue date. On sait en effet que, même si la situation générale tend à s’améliorer dans nos régions, la plupart des sols belges contiennent des dioxines issues de l’ensemble des activités de combustion, qu’il s’agisse de simples feux de bois, d’incinérations de déchets ménagers ou de process industriels à vaste échelle. C’est précisément la raison pour laquelle il est recommandé, encore aujourd’hui et particulièrement dans les régions à longue tradition industrielle, de ne pas laisser les poules de jardin manger directement au sol mais bien dans un contenant stable et solide, débarrassé de toute terre. Et, évidemment, de ne pas les laisser s’ébattre sur une parcelle ayant abrité autrefois des remblais d’origine et de qualité douteuses. En 2008, ce genre de cri d’alarme a pu inquiéter un bref moment. Il est vrai que la crise de la dioxine qui, neuf ans plus tôt, avait abouti au massacre de centaines de porcs et de poulets, à la suite d’une contamination massive survenue dans les élevages industriels, s’était déjà un peu effacée des esprits…

Et les mycotoxines ?

Le cas des mycotoxines, notamment des aflatoxines, se situe un peu à part. Il s’agit de métabolites secondaires secrétés par des moisissures qui, pour certaines – il en existe des milliers ! -, peuvent présenter un gros danger pour la santé du consommateur. Certaines sont cancérogènes et mutagènes, d’autres sont dommageables pour le foie, les reins et le système nerveux. On les trouve dans certains fruits mais surtout dans les fruits secs et les céréales. Leur développement est le plus souvent combattu avec des produits fongicides, interdits en agriculture biologique. Certaines études ont suggéré que les mycotoxines étaient plus présentes dans les céréales bio que dans les produits conventionnels en raison de méthodes ou de procédés de récolte et de conservation différents. Toutefois, la rotation des cultures pratiquée dans le bio pourrait réduire ce risque mais cette question reste à trancher. En tout cas, en 2003, l’AFSSA, en France, avait mis en évidence des niveaux de contamination assez variables de produits bio avec les mycotoxines, avec quelques cas de fortes contaminations sans que l’on puisse toutefois dégager de grandes différences avec les produits conventionnels. Selon Denis Lairon, directeur de recherches émérite à l’Inserm, on trouve dorénavant moins de mycotoxines dans les produits bio que dans les produits conventionnels. En France, en tout cas.

Bon sens, prudence et pondération

Que retenir de tout cela ? D’abord un constat général. Même si l’ingestion d’aliments n’est qu’une voie parmi d’autres d’absorption des substances toxiques – pensons à l’inhalation et au contact par la peau, souvent sous-estimés -, le fait que les aliments bio contiennent nettement moins de pesticides que les aliments conventionnels est un élément positif et rassurant. La richesse en éléments nutritifs positifs est un autre atout du bio mais ne constitue pas, à ce stade, une preuve absolue de bienfaits pour la santé. Il faut toutefois éviter de gâcher de tels atouts par d’autres comportements liés à une mauvaise hygiène de vie : manger trop gras ou trop salé, négliger l’exercice physique, voire manger des produits trop transformés – même bio ! Même dans les supérettes bio, on peut trouver des produits très éloignés de l’idée habituelle de produits “naturels”, à tel point que leur aspect bio s’en trouve gommé par des désavantages nutritionnels évidents. La diététique est donc une affaire complexe, même débarrassée de toute notion éthique, sociale ou environnementale : pensons à l’huile de palme ou de coco bio…

Quant au caractère prétendument inoffensif de certains traitements bio, il est bon de rappeler que tout est affaire de mesure. Même si le sulfate de cuivre et la bouillie bordelaise sont admis dans l’agriculture biologique, certains maraîchers refusent de les utiliser depuis longtemps ou, alors, en appellent à la prudence et, en tout cas, à des critères très stricts d’arrosage ou de pulvérisation : rythme, époque, dosage… Sous peine d’adopter une posture purement dogmatique, mieux vaut garder un œil vigilant sur tout ce qui pourrait, demain ou après-demain, remettre tous ces éléments en question dans un sens ou dans un autre. Ainsi que le résumait un des auteurs de l’étude sur l’obésité de l’Inserm évoquée plus haut, “la science demande du temps et de la patience. Les objections des sceptiques ne peuvent justifier l’attentisme. Dans un climat morose, prouver que changer son alimentation peut positiver sa santé, c’est intéressant”…

Nous rappellerons aussi que Nature & Progrès met en place différents outils qualitatifs qui permettent aux agriculteurs signataires de sa charte éthique d’aller très au-delà de la bio strictement réglementaire. Le consommateur, quant à lui, doit savoir que la bio n’a jamais eu le projet de satisfaire son ego dans le cadre d’une action qui se limiterait à un simple marketing. L’agriculture biologique a vu le jour pour sauvegarder l’environnement et pour permettre à l’agriculteur de prendre soin du sol qui nous nourrit.

Sources

Qualités et consommation des aliments bio : un grand pas vers l’alimentation durable ? – Denis Lairon, Directeur de recherche émérite Inserm

– Etude NutriNet-Santé (volet Bionutrinet), Inserm 2018

– Jama International Medicine, octobre 2018

– Biowallonie n°21, État de lieux des résidus de pesticides dans les fruits et légumes, Générations futures

Brève histoire de la domestication des céréales

Bon. Quelle est la question ? Toujours globalement la même, sans doute : celle de l’adéquation des denrées que nous mangeons avec les êtres que nous sommes. Et s’il est sans doute possible de disserter longuement sur la seconde partie de la proposition, c’est cependant la première que notre expérience nous rend plus aptes à évoquer. Et si nous sommes souvent bien conscients d’une coévolution entre l’homme et l’animal, notre imaginaire ne nous pousse guère à penser qu’elle fut semblable entre l’homme et les plantes. Et pourtant…

Par Jürg Schuppisser

Introduction

L’industrie agroalimentaire, pour n’évoquer que ses obsessions, rêve aujourd’hui d’une céréale immuable et standardisée dont seraient faits – à l’identique ou presque – tous les pains du monde. Elle aimerait nous faire croire, par conséquent, que la même demi-douzaine de plantes qu’elle cultive intensivement ont existé de toute éternité. Rien n’est évidemment plus faux car la nature, dans sa logique de diversité et de résilience, a prévu tout autre chose…

A l’heure où, par exemple, la culture du grand-épeautre – la céréale historique de Wallonie ! – semble retrouver quelques couleurs, nous devons mieux comprendre qui est vraiment cette plante et en quoi consiste vraiment son caractère local. Bref, qui sont plus généralement ces plantes que les premiers agriculteurs européens emportèrent dans leurs bagages, que leur est-il arrivé et en quoi sont-elles susceptibles d’aider, aujourd’hui encore, une agriculture locale ? Quelle est leur histoire et, surtout, quelle est notre histoire commune ?

Une très, très vieille galette

Dans le contexte du réchauffement post-glaciaire – il y a plus de dix mille ans -, une gigantesque bande limoneuse, nommée “loess“, est déposée par les vents sur notre continent, de la Bretagne à la Pologne et jusqu’en Ukraine, voire au-delà. Sa progressive décalcification par l’infiltration des eaux pluviales réduit petit à petit son acidité. Après plusieurs milliers d’années, la végétation retrouve une nouvelle biodiversité naturelle. En dix mille ans, les sols passent de l’ocre argilo-limoneux aux terres brunes noirâtres (1).

Cinq mille ans plus tard – vers 5.300 avant JC -, les conditions sont réunies pour que des agriculteurs – les populations néolithiques – viennent progressivement s’établir “chez nous”. Sédentaires, ces premières populations pastorales européennes parcourent, étape par étape, environ trois mille kilomètres en trois mille ans – sans Ryanair ! -, riches de l’expérience de plusieurs millénaires de domestication d’animaux d’abord, de plantes sauvages ensuite. Ces pasteurs arrivent principalement de ce qu’on appelait autrefois le Croissant fertile (2). Sur le site de Shubayqa, dans le nord-ouest de la Jordanie actuelle, des archéologues ont retrouvé les traces d’une galette de céréales sauvages confectionnée par des chasseurs-cueilleurs, il y a… 14.400  ans ! Cette découverte est de taille pour comprendre l’évolution des relations entre l’homme et les plantes, et singulièrement les céréales.

Une équipe internationale de l’université de Copenhague y mit au jour un site composé d’une structure ovale avec un trou au milieu ; elle est entourée de pierres soigneusement disposées. L’équipe ne sait pas encore si cette construction était habitée ou si elle servait à autre chose, notamment à des rituels. Mais, en fouillant dans les sédiments elle découvrit des échantillons qui ne correspondent ni à des graines ni à des morceaux de bois carbonisés mais ressemblent plutôt à des miettes… de pain grillé ! Les travaux de datation et les microscopes ultra-modernes montrent que la galette ne provient pas d’une société sédentaire mais de chasseurs-cueilleurs qu’on nomme les Natoufiens, un peuple qui vécut sans doute la transition avec la condition d’agriculteur (3). Confectionnée avant même l’apparition de l’agriculture et des pratiques agricoles, la galette était-elle spéciale et occasionnelle ? A-t-elle déclenché l’envie d’en produire progressivement plus ? A-t-elle contribué à la décision de ces populations de commencer à cultiver des céréales ?

Bernard Ronot, fondateur de Graines de Noéwww.graines-de-noe.org – qui fait partie du Réseau des Semences Paysannes en France, nous apporte des éléments de compréhension. Debout au milieu d’un conservatoire de sélection de céréales, il explique (4) : “Voyez ici c’est le premier blé, un blé sauvage découvert dans le Croissant Fertile et qui donnait quatre ou cinq grains seulement. A maturité, ce grain tombait tout seul pour se ressemer naturellement.” Mais fallait-il le ramasser ou le cueillir juste avant la maturité ? Bernard Ronot continue : “Il était très très nutritif et nourrissant, sans commune mesure avec les blés modernes d’aujourd’hui. Il portait des organes mâles et femelles ; il se multipliait par lui-même et peut donc être qualifié d’autogame. Malgré cela, il y a eu des croisements entre des épis vivant côte à côte…

Une coévolution des plantes et des humains

Isabelle Goldringer, chercheuse à l’INRA – Le Moulon (5), explique qu’il faut remonter jusqu’à la domestication pour vraiment comprendre le rôle des premiers paysans sélectionneurs. Les archéo-botanistes font, en effet, remonter les preuves archéologiques de la domestication à 8.500 ans avant JC – ou 10.500 ans BP, pour Before Present.

Disons-le d’emblée, résume Isabelle Goldringer, il s’agit d’une coévolution commune entre les plantes et les humains ! Les humains ont, petit à petit, transformé les plantes pour les rendre aptes à leur utilisation. Mais les plantes, en se laissant domestiquer, ont aussi conduit à la sédentarisation des hommes, à la production de nourriture en quantité plus importante, et donc au développement des outils, des pratiques agricoles et des populations. Il faut absolument voir les choses de cette manière interdépendante, à l’échelle de milliers d’années, pour comprendre les choix, à faire au quotidien, des agriculteurs. Si vous récupérez une semence de variété intéressante sur le plan gustatif, esthétique, productif, il faut aussi que vous vous adaptiez à cette variété et pas uniquement que vous l’adaptiez à vos pratiques ! Par exemple : fait-il un semis de printemps ou un semis d’automne ? Vous faut-il cinquante ou deux cents kilos à l’hectare ? Vous faut-il un semis mixte avec des légumineuses afin de fixer l’azote, comme de l’avoine et des lentilles ensemble ?

Ce que nous nommons domestication est donc un ensemble de changements qui vont faciliter la récolte et la transformation ultérieure des plantes. Parmi les objectifs de sélection recherchés figurent la fructification synchronisée des épis et la fixation stable des grains au rachis à maturité. Dans le cas de la première céréale domestiquée, par exemple, l’engrain sauvage et son cousin domestiqué – aussi appelé “petit épeautre” – sont morphologiquement identiques, avec une différence essentielle toutefois : à maturité, les grains de la céréale sauvage tombent spontanément.

L’origine et la diffusion des plantes cultivées

Les datations “carbone” des restes de plantes retrouvés dans les fouilles archéologiques et les examens génétiques des plantes domestiquées cultivées permettent non seulement d’identifier les parents sauvages respectifs de chacune mais aussi de déterminer les lieux, les modifications morphologiques de la domestication, les conditions de vie d’origine et leur diffusion au cours de l’histoire… Voici quelques éléments de l’état des connaissances, sous forme d’une hyper-synthèse de la traduction, par Michel Chauvet, d’un des livres majeurs de référence en la matière : La domestication des plantes, de Daniel Zohary, Maria Hopf et Ehud Weiss, paru chez Actes Sud (6). Cet essai d’écologie historique comporte d’importants chapitres sur les céréales, base majeure de notre alimentation à l’échelle mondiale, mais aussi sur tous les types de légumes et de fruits. Il est donc à lire absolument.

Un peu de géographie tout d’abord : les premières plantes domestiquées, il y a plus de dix mille ans, en Asie du Sud-Ouest, sont l’engrain et l’amidonnier – les deux blés de l’époque -, ainsi que l’orge. Le pois chiche, le lin, la lentille, le pois et l’ers accompagnent les céréales, à la même période et surtout dans les mêmes lieux. Cette “combinaison céréale/légumineuse” – le dream team néolithique – a été semée et récoltée dans tout le Croissant fertile. A la même époque, le mouton et la chèvre sont également “maîtrisés” par l’Homme, le bœuf et le porc suivent de près. L’amidonnier domestiqué, à l’origine de nos céréales est donc présent partout dans le Croissant fertile depuis dix mille ans, comme son ancêtre. Il ne peut pas y avoir d’autre lieu d’origine. Comme l’Homme et les plantes domestiquées forment une coévolution, l’agriculture néolithique, telle qu’elle a ensuite gagné l’Europe, a donc la même origine géographique. Les résultats des fouilles archéologiques des différentes régions d’Europe attestent la présence de cette même combinaison de plantes, à l’exception du pois chiche et de l’ers, durant les millénaires qui ont suivi la domestication…

Un peu de biologie maintenant

La majorité des espèces de plantes dans le monde sont fécondées par le pollen d’une autre plante de la même variété, avec des variantes “techniques” : elles sont allogames ! Mais l’engrain et l’amidonnier, l’orge et les légumineuses qui forment la combinaison néolithique dont nous venons de parler ne sont pas allogames. De manière prédominante, le pollen mâle féconde la fleur femelle sur la même plante. Notre “dream team” est autogame. Est-ce un hasard ? Les plantes autofécondées domestiquées croissent nécessairement séparément l’une de l’autre, et surtout de leurs ancêtres sauvages. Cela permet à l’agriculteur de semer les cultivars sélectionnés dans une zone géographique proche de ses ancêtres sans trop compromettre une reproduction à l’identique, donc en lignée relativement pure. Cela permet aussi de conserver une certaine identité variétale et de la “fixer” relativement vite, d’autant plus que nous parlons de plantes annuelles. Ce sont sans doute les conditions de base de la réussite d’une domestication…

Toutefois, notre “dream-team” n’est pas strictement autogame ! Elle est occasionnellement allogame avec un voisin de la même espèce mais aussi avec une espèce différente, domestiquée ou non, ce qui conduit à une flexibilité génétique servant à combiner et à remanier les gènes provenant de différentes sources. Un épisode allogame occasionnel peut donc servir à l’introduction d’un gène protecteur d’une maladie, à une adaptation à la géologie du terroir ou aux conditions climatiques, aux adventices voisins, ou surtout… aux objectifs nouveaux et aux changements de pratique de l’agriculteur ! Un épisode allogame occasionnel sera nécessairement suivi d’épisodes autogames qui refixeront rapidement la nouvelle sélection. L’agriculteur attentif observera et sélectionnera, année après année, les grains qui resteront le plus longtemps sur l’épi, s’éloignant ainsi des ancêtres sauvages dont les grains tombent automatiquement à maturité et rendent la récolte très aléatoire, ainsi que nous l’a indiqué Bernard Ronot.

Cet épisode entraîne donc des transformations morphologiques majeures de la céréale ! Les attaches faibles de l’épillet sauvage conditionnent une dispersion naturelle maximale des graines. Pour faciliter la moisson, les graines seront donc invitées à attendre un peu et les attaches deviendront donc plus solides. C’est le moment clé de la domestication : les plantes deviennent dépendantes des hommes !

Rien dans la nature ne fonctionne de manière simpliste : les exceptions à une règle de base permettent de ne pas figer les processus évolutifs. Ceux-ci sont peut-être les garants du maintien de la biodiversité des plantes domestiquées à côté de celle des plantes sauvages. Mais comment ne pas entrevoir, dès à présent, que le conservatoire génétique naturel et vivant in situ des ancêtres sauvages et des nombreuses variétés domestiquées dans les nombreux terroirs du monde sont et restent utiles et indispensables ?

Reprenons notre récit, beaucoup plus en amont encore, il y a cinq cent mille ans environ. Les acteurs en sont alors de simples herbes, des graminées sauvages, en très grand nombre. Différentes variétés prospèrent, depuis les terres situées en bordure du Jourdain – la limite actuelle entre Israël, la Jordanie et la Cisjordanie – dont le climat est méditerranéen, jusqu’à l’ouest de l’Iran, en passant, plus au nord, par le sud de la Turquie actuelle, la Syrie et l’Irak traversés par le Tigre et l’Euphrate, le tout formant ce qu’il fut convenu d’appeler le Croissant fertile. Ces terres nourrissaient l’humanité depuis des temps immémoriaux. Parmi toutes ces herbes dont nous parlons, deux blés seront domestiqués : l’engrain et l’amidonnier.

L'engrain, la petite perle, et l'amidonnier, l’ancêtre commun des autres blés ?

L’engrain sauvage (Triticum subsp. aegilopoïdes) se différencie peu de l’engrain domestiqué, (Triticum subsp. monococcum) aujourd’hui également appelé “petit épeautre”. Tous deux sont diploïdes, possédant le même génome AA, de sept paires de chromosomes, soit quatorze chromosomes en tout. C’est l’espèce de blé la plus “simple”, venue en lignée directe du sauvage au cultivé. Sa domestication fut le résultat de sélections paysannes successives qui aboutirent à des modifications morphologiques des épis, mettant ainsi fin à la dispersion spontanée des grains à maturité. Il en existe, depuis lors, une multitude de variétés locales ou régionales, simples ou doubles. Ce petit épeautre a nourri les humains pendant de nombreux millénaires, même en Europe : il fit partie, avec l’amidonnier, l’orge, le lin, les pois et les lentilles, de la dream team néolithique, trouvée dans les besaces des premiers agriculteurs du rubané qui sont finalement arrivés jusqu’en Hesbaye. Il contiendrait très peu de gluten indigeste. De nos jours, sa culture est toutefois devenue marginale parce que totalement inadaptée aux procédés industriels de la boulangerie mécanisée. Vous le trouverez encore dans le commerce comme céréale à cuisiner et, rarement, sous forme de pain légèrement orangé grâce au carotène qui lui confère sa douceur naturelle. En cherchant bien, on peut en trouver dans les très bonnes boulangeries artisanales, bio si possible. De petite taille, sa finesse lui donne un aspect fragile ; sa paille très fine est idéale en vannerie et sa couleur vert tendre émerveille. Il est au blé, ce qu’est la soie aux fibres textiles naturelles…

Dans les mêmes régions d’origine que l’engrain sauvage, vivait également il y a quelques centaines de milliers d’années, l’amidonnier sauvage (Triticum turgidum subsp. dicoccoïde). Cet amidonnier est, quant à lui, une hybridation exceptionnelle, une polyploïdisation qui n’a rien d’un croisement naturel de type allogamique entre deux cultivars, en principe autogames – c’est-à-dire qui s’autofécondent – à plus de 95%. Triticum urartu (AA) et Aegilops speltoïdes (BB) étaient deux diploïdes différents, possédant deux génomes de sept paires de chromosomes. Ils se juxtaposèrent dans l’amidonnier, un tetraploïde de vingt-huit chromosomes, devenu Triticum turgidum subsp. Dicoccum après sa domestication suite aux sélections et à la culture par les Hommes, il y a dix mille ans environ. A ce stade, la lignée reste vêtue – speltoïde – : à maturité, le grain reste habillé de ses glumes. Au début de l’agriculture, cet amidonnier est le principal blé cultivé ; c’est l’acteur vedette de la dream team du Néolithique, mangé en grains décortiqués et en pains non levés. Les blés amidonniers qui suivront généalogiquement seront nus. Ils resteront tétraploïdes et prendront les noms de Triticum turgidum subsp. durum – dur -, subsp. turgidum – poulard – subsp. polonicum – hispanique et pas polonais -, subsp. carthlicum – de Perse – et d’autres variétés régionales. Les deux premiers, les blés durs et les poulards, seront principalement cultivés dans le bassin méditerranéen. Ils permettent aujourd’hui de fabriquer semoules et pâtes alimentaires. Nul besoin d’expliquer leur importance économique.

Le rôle central d'Aegilops squarrosa-triticum tauschii

L’Homme, en progressant lentement vers des zones climatiques plus continentales, fait pousser ses semences autogames. Mais les autres graminées ne sont jamais loin : en bordure de champ ou même, en adventices, carrément dans les champs… Une nouvelle hybridation, totalement cruciale et centrale pour le développement des blés panifiables, aurait donc ensuite eu lieu. Le théâtre de ce deuxième drame ? La zone de vie des égilopes (Aegilops squarrosa-Triticum tauschii), soit une zone très étendue qui va du sud à l’est de la Mer Caspienne. Soit l’Iran, l’Afghanistan, l’Azerbaïdjan et même le Pakistan…

Deux blés tendres différents seraient nés de cette nouvelle juxtaposition de génomes. Les deux sont hexaploïdes – trois fois deux paires de sept chromosomes : AABB+DD -, c’est-à-dire l’assemblage d’un amidonnier tétraploïde (AABB) et d’une égilope diploïde, l’Aegilops squarrosa ou Triticum tauschii (DD). Ils sont nommés Triticum aestivum, un blé panifiable et un épeautre asiatique qui vit en Iran, en Afghanistan, en Azerbaïdjan et au Pakistan. Etant donné leur ressemblance moléculaire, il semble impossible d’en déterminer la chronologie mais est-il vraiment si important de savoir lequel est apparu le premier ? L’important pour nous, en réalité, c’est de savoir que l’épeautre vêtu, né dans le grand pourtour de la mer Caspienne, est un épeautre différent de celui qui vit en Europe continentale. C’est ce que publient, en novembre 2018, des chercheurs de Zurich et d’Arabie Saoudite (8) qui confirment ainsi les recherches publiées, depuis de très nombreuses années, par l’archéobotaniste suisse Stéphanie Jacomet, de l’université de Bâle.

Mais alors ? Où sont nés nos grands-épeautres d'Europe ?

Pour retrouver nos grands épeautres, il faut retracer les routes de diffusion de la dream team néolithique et, en particulier, celle des amidonniers. La connaissance des conditions écologiques qui ont prévalu sur ces différentes routes donnera les premiers éléments de réponses à nos recherches sur les lieux de vie des grands-épeautres. Une étude dirigée par Ekaterina Badaeva, de l’Institut Vavilov de génétique de l’Académie des sciences de Russie, a porté sur le déplacement et la recombinaison génétique au moment de la rencontre des gamètes sexuées. La diversité dans les chromosomes de l’amidonnier permet de déterminer avec précision leurs localisations géographiques et de redessiner les possibles routes néolithiques des céréales (9).

La méthodologie très poussée – qui regroupe les différences génétiques de telle manière à traiter des arbres généalogiques étendus par probabilités jusqu’à la plausible séparation des génomes régionaux – permet de mettre clairement en lumière une similarité génétique plus forte entre la souche dite ibérique et les souches asiatiques. Cette souche ibérique a donc migré à un autre moment que la souche centre-européenne et est dérivée d’une autre variété. Ce constat permet de construire l’hypothèse d’une troisième route de migration des épeautres asiatiques vers la péninsule ibérique, soit par route terrestre au sud des Alpes, soit par une route de commerce via la Méditerranée, voire même une route tardive, mais moins probable, via le Maghreb, lors de la conquête du VIIIe siècle.

Les classifications permettent aussi de considérer que les trois grandes familles ont un ancêtre commun disparu, ou pas encore retrouvé, présentant des caractéristiques communes avec le blé panifiable asiatique. D’ailleurs, la souche asiatique ne diffère du blé panifiable, d’après les résultats, que par un gène surnommé “facteur Q”, lequel régule la longueur et la présence des barbes sur le grain.

Au risque de pécher par "introgression"…

Revenons à nos deux frères asiatiques qui ne sont pas jumeaux mais dont il est scientifiquement impossible de dire, à ce jour, lequel des deux est l’aîné. Leurs molécules ne sont pas différentiables, les grains sont identiques et la seule chose qui les rend différents, c’est leur morphologie extérieure. Autrement dit, le décorticage est nécessaire dans le cas de l’épeautre ! L’épeautre asiatique (Triticum aestivum ssp. spelta) est le plus ancien des épeautres. Très casanier, il est toujours resté autour de la maison. Aussi les archéo-botanistes ne le découvrent-ils que vers 1957, en Iran. Et il demeurera confiné en Iran, en Afghanistan, en Azerbaïdjan ou encore au Pakistan (10). Par contre, le froment (Triticum aestivum ssp. aestivum), qui de fait est également d’origine asiatique, suit quant à lui des agriculteurs dans leur marche vers l’ouest. Cet hexaploïde nu se retrouva ainsi dans des champs d’amidonniers tétraploïdes vêtus, quelque part en Turquie centrale, sur l’axe reliant le Croissant fertile et l’Europe centrale. De nombreuses recherches suggèrent d’ailleurs que les épeautres d’Europe centrale sont le fruit d’une hybridation entre un hexaploïde nu et un tétraploïde vêtu (11). Un grain de céréale carbonisé dont la séquence d’ADN est datée de 6.200 av. J.-C. a été retrouvé dans une fouille à Catalhöyük, dans le centre de la Turquie actuelle. Son ADN comparé à celui des épeautres modernes d’Europe centrale, ils sont considérés… comme similaires, la reconstitution artificielle de cette hybridation ayant même été effectuée en 1966 !

Nous voilà donc en présence d’une véritable “introgression” puisqu’elle “réunit” un froment hexaploïde et l’amidonnier tétraploïde… qui fut son propre géniteur ! Cette “rétro-hybridation” du froment engendra donc un épeautre comparable à celui d’Europe continentale. Et sa présence en Turquie, aux alentours de l’an 6.200 av JC., indiquerait que cette hybridation a eu lieu quelque part entre le Croissant fertile et la Turquie centrale… Mais alors pourquoi n’est-il présent, en Europe centrale et dans le nord de l’Espagne que depuis l’âge du bronze, alors qu’au nord des Alpes, en Allemagne et en Suisse, l’épeautre a carrément remplacé l’amidonnier depuis la même époque ? A l’époque romaine, dans les régions frontalières du Rhin, l’usage du vallus en témoigne, l’arrière-pays répondait à l’importante demande en épeautre des villes et des troupes de garnison. Vers 1930 encore, l’épeautre donnait 40% de la production céréalière de toute l’Europe Centrale. C’est toujours aujourd’hui un produit de niche de haute qualité.

Grandeur et misère d’une céréale vêtue

C’est que l’épeautre n’est pas une céréale facile… Outre qu’il faut le décortiquer, sa balle représente près de 30% de son poids et nécessite, pour obtenir une même quantité de farine, le transport d’un volume beaucoup plus important de grain, ce qui a évidemment un coût. L’épeautre, croisé avec du froment, a été beaucoup utilisé dans le Condroz et dans les Ardennes comme aliment pour le bétail. Et cette facilité de croisement a été fréquemment employée à d’autres fins. Aujourd’hui, les obtenteurs – ceux qui veulent détenir les droits intellectuels sur la semence – cherchent à introduire, dans les froments modernes, les gènes intéressants de l’épeautre afin de les rendre résistants aux maladies et mieux adaptés aux effets des changements climatiques. Soit ! De nos jours, plus que jamais, le temps c’est de l’argent…

Un mythe est toutefois levé par l’étude phylogénétique dont nous avons parlé : aucun des trois grands épeautres – asiatique, ibérique ou continental européen – n’a muté en blé ! Les épeautres, plus rustiques, ne sont donc pas les géniteurs des froments “modernes”. Sont-ce alors les blés, les premiers froments, qui auraient engendré l’épeautre en se croisant avec des amidonniers domestiqués, eux-mêmes migrateurs ? C’est certainement le cas de l’épeautre continental européen. Mais où et quand exactement ? Sur les routes de migration de l’amidonnier, certainement, qui sont progressivement devenues celles des premiers froments, au fond des besaces des agriculteurs sédentarisés du Néolithique mais qui, avec le temps, progressaient toutefois le long des plaines et des vallées… Ou peut-être même plus tard qu’on ne le pense généralement, si l’on en juge par le succès de l’épeautre, au nord du massif alpin, dès l’âge du bronze et le début de l’âge du fer ?

En guise de conclusion

Soyons honnêtes. Suivre les travaux des archéo-botanistes et des généticiens est extrêmement difficile pour les simples citoyens que nous sommes mais permet au moins de mesurer et de comprendre le caractère de mutant perpétuel de nos plantes cultivées. On ne peut, en effet, plus étudier une espèce, une variété hors de son contexte écologique global, et pas seulement le sol et le climat mais aussi les ressources génétiques présentes dans les innombrables plantes avoisinantes. Au-delà des paradigmes enseignés dans le passé, l’évolution de l’environnement, avant et après la domestication, retient enfin l’attention. Transformant radicalement notre regard sur la biodiversité cultivée…

Sans doute, notre idée même de domestication accorde-t-elle encore une place trop importante à l’homme dans de longs et complexes processus qui n’ont sans doute existé que parce que chaque partie y trouvait un avantage. On n’en considérera qu’avec plus de circonspection les innombrables triturages que l’agro-industrie fait aujourd’hui subir aux plantes qu’elle met dans nos assiettes…

Notes

(1) Stéphanie Jacomet et Angela Kreuz, Archäobotanik, éditions Ulmer

(2) Nikolai Vavilov, La théorie des centres d’origine des plantes cultivées, traduction de Michel Chauvet, édition Petit Génie

(3) PNAS – National Academy of Sciences of the United States of America – https://www.pnas.org/content/115/31/7925

(4) Bernard Ronot – https://www.youtube.com/watch?v=nraWisVFbcc

(5) Isabelle Goldringer – https://www.youtube.com/watch?v=Ag7qhmj6Okc

(6) Daniel Zohary, Maria Hopf et Ehud Weiss, La domestication des plantes, Actes Sud/Errance

(8) Voir : www.biorxiv.org/content/biorxiv/early/2018/11/29/481424.full.pdf

(9) Voir : www.researchgate.net/publication/318380581_Karyotype_diversity_of_emmer_wheat_helps_reconstructing_possible_migration_routes_of_the_crop

(10) H. Kuckuck & E. Schiemann, Uber das Vorkommen von Speltz und Emmer im Iran, Pflanzenzuchtung, 1957, 38, 383-396.

Habiter léger, oui ! Mais où s’installer ?

La démocratisation de l’accès à un habitat sain et économe est une des thématiques centrales développées par Nature & Progrès qui soutient, dans ce cadre, toute initiative citoyenne visant à résoudre les problèmes d’accès au logement. Aujourd’hui, l’habitat léger est une solution choisie par de plus en plus de personnes, soit par nécessité, soit par conviction personnelle. La Région Wallonne a adapté son Code de l’Habitation Durable, ainsi que nous l’expliquions dans une précédente analyse. Cela favorise-t-il, pour autant, l’installation en habitations légères sur le territoire wallon ?

Par Elise Jacobs

Introduction

Depuis 2016, le soutien de cette démarche citoyenne de la part de Nature & Progrès vise à trouver les voies et moyens de normaliser ce type de construction dans le respect des intérêts des “habitants légers” et des règlements. Au vu de l’intérêt croissant de ses membres pour cette thématique, Nature & Progrès continue sa réflexion et propose, cette année, le projet “En marche vers la reconnaissance de l’habitat alternatif et léger” : des activités sont menées dans différentes communes, en Régions Wallonne et Bruxelloise, avec l’objectif de créer un espace de rencontres et de partages d’expériences permettant de soulever les revendications citoyennes au sujet de l’habitat léger. Une vingtaine de ces rencontres ont déjà eu lieu, mobilisant environ deux cents personnes ; elles confirment la vague d’intérêt pour ce mode de vie. De nombreux débats ont été menés et ont mis en exergue la question fondamentale subjacente à la reconnaissance officielle de l’habitat léger dans le Code de l’Habitation Durable. Celle d’une adaptation du Code du Développement du Territoire (CoDT) pour légitimer l’installation de l’habitat léger.

Le cri du cœur de citoyens toujours plus nombreux

A l’occasion du dernier salon Valériane, un évènement fédérateur convia, à cet effet, cinq intervenants et un large public à une table ronde intitulée “Habiter léger, où s’installer ?“, dans le but d’interpeller le ministre de l’Aménagement du Territoire et le niveau régional afin qu’ils prennent conscience de la nécessité d’adapter les plans de secteurs et les schémas de développement territoriaux, à la suite des modifications apportées au Code de l’Habitation Durable. Au niveau communal, nous encourageons les bourgmestres et les échevins de l’urbanisme à trouver une position homogène face aux droits civils et aux cadres juridiques qui favoriseraient l’installation des citoyens en habitation légère sur l’ensemble du territoire wallon.

Frédéric, habitant léger en province de Namur : “L’habitat léger est une solution pour gagner en liberté !

Plusieurs constats posés dans l’étude juridique – portée par Nicolas Bernard et Isabelle Verhaegen pour l’Université Saint-Louis, ainsi que Caroline Delforge et Charles-Hubert Born pour l’UCL – sont partagés par l’expertise des intervenants à la table ronde ainsi que par des “habitants légers” et des citoyens désireux de le devenir… Stéphane Klimowsky, membre du Collectif HaLé! et constructeur de yourtes explique : “L’habitat léger est une notion qui est apparue récemment, au niveau législatif, mais il existe encore une déconnexion entre la réalité des habitants légers et les mesures appliquées en termes d’urbanisme et d’aménagement du territoire. C’est la crise du logement, la crise financière, la crise écologique… De mon point de vue, il y a aussi une crise politique et une crise de l’aménagement du territoire. Pourquoi les porteurs de projets d’habitat léger, préfèrent-ils vivre cachés pour vivre léger ? Si l’on prend par exemple les Plans de Secteur qui ont été élaborés dans les années septante et quatre-vingt – le document législatif qui détermine ce que l’on peut faire, où et comment sur un territoire -, on constate qu’ils n’ont guère évolué. La zone agricole, par exemple, a pour vocation principale, la production de végétaux, l’élevage ou l’horticulture. Cette zone privilégie également la préservation de l’environnement et de la biodiversité. C’est pour cela que cette zone, largement la plus représentée en Wallonie, est cadenassée. Mais est-ce que l’agriculture conventionnelle d’aujourd’hui préserve réellement la biodiversité et l’environnement ? A mon sens, non ! Or un porteur de projet d’habitat léger met, au centre de son mode de vie, le lien avec la nature, l’autonomie et la recherche de simplicité. Ces valeurs respectent fondamentalement l’environnement et la biodiversité. Il est donc nécessaire de faire évoluer les codes législatifs et les affectations territoriales, en s’adaptant à l’évolution des mentalités et aux besoins des citoyens.”

Réflexion de participants aux rencontres de Marchin : “Il est fatiguant de vouloir, à tout prix, nous faire rentrer dans des cases. Nous souhaitons que le cadre légal soit au service des projets citoyens, et pas l’inverse…

Caroline Delforge, avocate et assistante de recherche à l’Université Catholique de Louvain, intervient pour préciser : “Notre étude juridique a posé deux grands constats en ce qui concerne la législation appliquée à l’aménagement du territoire et à l’urbanisme. Le premier est encourageant, dans la mesure où des dispositions prennent en considération l’habitat léger : le Schéma du Développement du Territoire – un document régional qui édite les grandes stratégies du développement du territoire – reconnaît qu’il faut encourager les nouvelles formes d’habitats, le Code du Développement Territorial – le CoDT qui édite les règles applicables pour les permis d’urbanisme, notifie où peuvent s’implanter les nouvelles constructions, etc. – contient certaines dispositions qui parlent expressément des yourtes, des tentes ou des tipis. Des dispositions spécifiques existent pour les terrains d’accueil des gens du voyage et pour l’habitat permanent. Et puis il y a aussi la fameuse Zone d’Habitat Vert qui occasionne encore des débats dans sa mise en application… Toutefois, le deuxième constat est décourageant car il n’existe malheureusement, dans la législation actuelle en matière d’aménagement du territoire, de régime juridique global propre aux habitats légers ! On applique encore, par conséquent, à l’habitat léger les mêmes dispositions qu’à l’habitat classique : les autorités qui octroient les permis vont donc appliquer les mêmes règles que pour l’habitat conventionnel, en ce qui concerne les permis d’urbanisme, les lieux d’implantations, l’appréciation des projets, etc. Ces règles sont inadaptées à l’habitat léger qui est une forme d’habitat qui doit être pris en compte dans sa différence par le CoDT. Il y a donc une ouverture dans les législations mais pas encore de case pour l’habitat léger. Il est donc indispensable de la créer !”

Réflexion de participants aux rencontres d’Angleur : “L’habitat léger est une solution car il est moins polluant grâce aux matériaux utilisés, aux énergies renouvelables installées et à la gestion écologique des déchets.

Thibault Ceder, expert en aménagement du territoire de l’Union des Villes et des Communes de Wallonie, déclare : “S’il y a des choses à changer pour permettre l’habitat léger, cela doit se faire au niveau régional ; la commune, à son niveau, a très peu de possibilités. Une fois passées les contraintes juridiques, il faut passer les contraintes politiques. Certains schémas et orientations politiques définis au niveau régional et communal vont guider les appréciations des communes et de la région. Un schéma régional veut promouvoir l’habitat léger mais ce même schéma prévoit aussi la centralisation des constructions et des installations, c’est-à-dire que d’ici 2030, et définitivement en 2050 dans un objectif de développement durable, on ne pourra plus construire là où ce n’est pas déjà construit actuellement. Ce sont des obligations que l’on incombe aux communes, qui doivent tenter de les poursuivre. Ces objectifs sont politiques et il y a donc une marge de négociation possible quant à l’installation d’un projet sur un territoire donné. La dernière marge d’appréciation du projet, au niveau communal, se jouera sur l’intégration du projet d’habitat léger au paysage : est-ce que ce projet, à cet endroit-là, sera pertinent au niveau urbanistique, au niveau de l’aménagement du territoire, au niveau architectural ? On ne parle vraiment beaucoup de l’habitat léger que depuis quelques mois seulement, même s’il existe depuis un certain nombre d’années déjà. Un grand travail de changement de mentalité doit donc encore être réalisé, tant au niveau des citoyens que de celui des élus. Les dirigeants politiques doivent mieux se former afin d’avoir une vision objective des choses et de prendre un peu de hauteur face aux demandes des citoyens car l’habitat léger continue, encore à ce jour, de véhiculer un certain nombre de stéréotypes négatifs ou problématiques. Il va donc falloir informer l’ensemble des élus et leur dire qu’il est possible de trouver des solutions pour intégrer l’habitat léger dans les communes wallonnes, notamment par le biais de la diffusion des bonnes pratiques, comme cela a déjà été réalisé à Tintigny.”

Catherine, participante à la visite d’Hévillers : “Existe-t-il des terrains, appartenant à la commune, susceptibles d’être mis en location pour des habitats légers ?

Benoit Piedboeuf, bourgmestre de Tintigny, répond : “Tout est possible à partir du moment où on le veut vraiment. Dans ma commune, je travaille, depuis 2016, à un nouveau plan d’aménagement qui est sur le point d’être finalisé afin d’accueillir l’habitat léger sur un terrain communal, en zone d’habitat, dans le but de donner un logement à des gens qui n’en n’ont pas les moyens, tout en favorisant la mixité sociale. Juste à côté de cet espace, il y a plusieurs entreprises d’économie sociale, un marché fermier hebdomadaire, etc. Le projet s’intègre donc parfaitement à la zone en question. J’ai eu la chance d’être soutenu par le conseiller délégué d’Arlon ; de plus, l’intercommunale de développement économique a trouvé la chose intéressante dans la mesure où elle pouvait être reproductible ailleurs. Une étude fut donc réalisée sur l’implantation des habitations et sur le modèle de gestion de la zone, des contacts furent pris avec des fabricants d’habitats légers et des consultations eurent lieu avec les futurs utilisateurs pour que cette zone d’accueil de l’habitat léger soit créée et gérée dans le respect de certaines valeurs…”

Raphaël, présent à la visite à Manhay : “Ne pensez-vous pas que, dans ces temps de changements, il est plus qu’urgent de revenir aux sources et à la simplicité ? Pourquoi vivre dans un château lorsqu’une habitation légère est suffisante ? Réveillez-vous ! Les ressources ne sont pas inépuisables.

Vincent Wattiez, du Rassemblement Wallon pour le Droit à l’Habitat et militant pour le droit à l’habitat, poursuit : “Nous sommes nombreux à avoir fait parler de l’habitat alternatif et donc forcément, si on en parle partout, si ça fait du bruit, les politiciens s’emparent de la question. On sent que ça bouge au niveau régional et au niveau communal. En 2017, la ministre du Logement et le ministre de l’Aménagement du Territoire ont accepté de financer une étude sur l’habitat léger qui regrouperait tous les acteurs concernés : gens du voyages, habitants permanents, alternatif et associations. Evitons maintenant la stigmatisation des caravanes face à l’intérêt naissant pour les Tiny Houses, facilitons l’accès au logement pour tous et pas seulement pour ceux qui mangent bio, qui ont un bon salaire et qui ont fait quelques études… La réglementation doit changer pour qu’un cadre commun favorise l’accès de chacun au logement de son choix, quelle que soit son origine sociale ou l’architecture particulière de l’habitat léger qu’il aime. Ces changements auront un impact environnemental, social et économique car les candidats à l’habitat léger sont de plus en plus nombreux. Les hommes et les femmes politiques sont à l’écoute et nous espérons donc qu’ils adapteront rapidement le CoDT en vue de rencontrer les volontés et les nécessités de chacun.”

Nathalie, participante aux rencontres de Jodoigne : “Habiter léger, c’est le cri du cœur de plus en plus de citoyens. Mais comment les aider à réaliser leur rêve ?

Des propositions en pagaille…

Les interpellations des nombreux citoyens qui participèrent à la table ronde de Valériane confirment la grande diversité des constructions possibles et la diversité des lieux susceptibles de les accueillir, ainsi que la large gamme de réalités sociales de leurs habitants. Une analyse, au cas par cas, doit être menée pour comprendre et faire valoir chaque projet léger. Des pistes de solutions furent donc proposées en ce sens : en affirmant la volonté de créer du lien, on proposa par exemple de favoriser l’habitat léger dans les habitats groupés. Dans les communes où existent des zones d’aménagements concertés, pourquoi ne pas y implanter une zone pilote d’accueil de l’habitat léger, en lien avec la vie des quartiers ? De plus, l’habitat léger encourage certainement le développement économique local puisqu’il faut faire appel à des artisans locaux pour le construire. L’habitat léger est donc certainement l’occasion de revaloriser les études professionnelles en lien avec les métiers de la construction…

De plus, pourquoi ne pas permettre, dans les plans de secteur, l’installation d’habitat léger dans un jardin familial dans le cas d’un regroupement familial, comme c’est déjà autorisé en Flandre ? En France, la loi ALUR permet l’installation d’habitations légères sur des zones agricoles ou non équipées d’infrastructures publiques, à condition d’en installer soi-même. Pourquoi ne pas aller également dans ce sens en Wallonie ?

L’habitat léger est accessible à moindre coût et permet à ceux qui l’habitent de vivre à la campagne, en créant du lien avec le voisinage, plutôt que de rester cloisonnés, en pleine ville, dans des immeubles en béton… Pourquoi ne pas proposer ce type de logements comme logement sociaux ? Faciliter les démarches administratives pour l’implantation de l’habitat léger permettrait aux jeunes, aux petits budgets et aux personnes âgées, notamment, d’exercer leur droit fondamental d’accès au logement de leur choix…

Une conclusion en forme de souhait

Le logement est un besoin de base pour vivre. Or habiter léger est une réelle alternative face à la crise du logement, face aux enjeux climatiques et vis-à-vis d’un système qui montre actuellement ses limites. N’est-il pas grand temps d’écouter les innovations que les citoyens eux-mêmes proposent ? Souhaitons donc que le ministre wallon de l’Aménagement du Territoire poursuive les démarches entamées par son collègue en charge du Logement afin d’encourager l’installation légale des “habitants légers” sur le territoire Wallon…

Avons-nous besoin des compteurs “intelligents”

Pour réaliser une transition énergétique efficace ?

Imaginez. Vous souscrivez, auprès de votre fournisseur d’électricité, à un pack écoflex qui vous permet de bénéficier d’un tarif bas. Mais, en contrepartie, vous acceptez que ce soit votre fournisseur qui décide quand vous consommez de l’électricité. Concrètement, lorsque vous partez le matin au travail, vous enclenchez votre lave-vaisselle, votre lessiveuse et votre aspirateur-robot et, grâce à un système de communication de données, c’est lui qui choisit d’allumer vos appareils électriques… au moment où ça l’arrange le mieux ! Voici, à terme, ce que permettraient de faire les compteurs dits “intelligents” qui ne sont, en réalité, rien d’autre que des compteurs communicants…

Par Eric Defourny

Introduction

Dans l’immédiat, les compteurs de ce type vont surtout permettre aux fournisseurs d’électricité de se passer du relevé manuel de la consommation et de simplifier ainsi la facturation. Le compteur lui transmettra en temps réel la consommation électrique de chaque ménage, permettant également de diminuer la puissance livrée chez les personnes en retard de payement, ou de couper carrément le courant sans devoir intervenir sur place.

Mais de gros problèmes se posent !

Ces nouveaux compteurs – qu’ils soient appelés compteurs communicants, smart meters, compteurs connectés ou même compteurs “intelligents” – soulèvent beaucoup de questions d’ordres très variés. Et ce certainement depuis qu’un Décret wallon et une Ordonnance bruxelloise ont été votés, en juillet 2018 – et publiés au Moniteur en septembre 2018 -, afin d’obliger chaque ménage à se doter d’un tel compteur. Quels sont les problèmes qu’ils soulèvent ?

- Problèmes de protection des données de la vie privée

Avec ces compteurs connectés le gestionnaire de réseau saura à quel moment de la journée vous consommez du courant. Dans le futur, grâce à l’”intelligence” des objets qui n’est autre que l’interconnexion des objets, il pourrait même savoir quels appareils vous utilisez. Toutes les données recueillies par ces compteurs seront transmises au gestionnaire via les réseaux GSM et par Internet. Le réseau électrique va donc être couplé au réseau Internet et, de ce fait, toute la vulnérabilité d’Internet va être étendue au réseau électrique, ce qui comporte beaucoup de risques : risques de piratage, d’espionnage, de vente de données, etc. De plus, la cyber-sécurité des compteurs communicants n’a pas été convenablement pensée car ils ne sont protégés que par des codes assez rudimentaires qu’il est facile de casser pour en prendre le contrôle. Le réseau de transport d’électricité – qui est déjà muni d’électronique mais bien moins que si les compteurs communicants étaient généralisés – fait déjà régulièrement l’objet de cyber-attaques. L’Allemagne a d’ailleurs exigé que les transferts de données des compteurs connectés se fassent au niveau de sécurité des télécommunications bancaires. Mais cette exigence augmente considérablement la consommation électrique et le coût des compteurs communicants, ce qui a amené le gouvernement allemand à faire le choix d’un déploiement sélectif.

- Problèmes de facturation

Dans tous les pays où les compteurs communicants ont déjà été installés, la facture d’électricité des consommateurs a augmenté ! Pourquoi ?

  1. La fabrication et le placement de ces nouveaux compteurs, leur consommation d’électricité pour fonctionner et pour transmettre les données qu’ils recueillent, tout cela a un coût qui est inclus dans le montant de la facture d’électricité.
  2. En France, l’installation des compteurs communicants nous apprends qu’avec eux, la consommation électrique n’est plus indiquée en kilowatt/heure (Kwh = consommation active d’énergie) mais en kiloVolt/Ampère (KVA = puissance électrique apparente) (1). Cette dernière unité engendre une augmentation théorique de la consommation d’électricité mais aussi une augmentation de la facturation qui, elle, n’a rien de théorique…
  3. De plus, une étude hollandaise a montré que sur neuf compteurs communicants testés durant une période de six mois, sept n’étaient pas fiables. Cinq d’entre eux étaient responsables d’une surfacturation, allant dans certains cas, jusqu’à 582 % et deux étaient responsables d’une sous-facturation atteignant au maximum 30 % (2).

Avec ces compteurs, impossible pour le client de contester une facture ! Et s’il refuse de payer, le fournisseur peut diminuer la puissance livrée ou couper le courant, sans même se déplacer…

- Problèmes de santé publique

En Wallonie et à Bruxelles, la technologie qui sera utilisée pour le transfert des données n’est pas encore connue mais ce sera probablement le système GPRS, c’est à dire que les données seront transmises via le réseau GSM. Chaque compteur communicant serait ainsi un émetteur d’ondes électromagnétiques pulsées et leur déploiement massif – étant donné que de grandes quantités de données devraient transiter via le réseau d’antennes GSM – engendrerait une augmentation généralisée de l’exposition de la population à ce type d’ondes.

De très nombreuses études scientifiques ont pourtant montré leur impact négatif sur l’organisme humain, les animaux et les végétaux, affaiblissant notamment le système immunitaire. Les personnes les plus vulnérables sont, bien sûr, les personnes malades, les femmes enceintes et leurs fœtus, les enfants et les personnes électro-hypersensibles. Étrangement, ces dernières ont reçu une attention particulière dans le Décret wallon qui indique que le gouvernement va déterminer les mesures que devra prendre le gestionnaire de réseau pour les utilisateurs se déclarant souffrir d’un problème d’intolérance, dûment objectivé, lié au compteur intelligent. Ce passage a de quoi laisser perplexe car comment fait-on pour objectiver un syndrome qui n’est pas reconnu officiellement ? Un passage similaire, quoique différent, se trouve aussi dans l’Ordonnance bruxelloise.

Certes, ces intentions sont positives mais démontrent surtout la méconnaissance du législateur en matière d’impact de la pollution électromagnétique sur la santé car tout être vivant est électro-sensible et doit avoir le  droit de vivre dans un environnement électromagnétique sain. Rappelons que de nombreuses études scientifiques ont déjà montré que les ondes GSM peuvent (3) :

  • – avoir des effets génotoxiques,
  • – avoir des effets sur les protéines de stress,
  • – avoir des effets sur le système immunitaire,
  • – avoir des effets neurologiques et comportementaux,
  • – avoir des effets sur la barrière hémato-encéphalique,
  • – provoquer des tumeurs du cerveau et neurinomes de l’acoustique,
  • – provoquer des leucémies infantiles,
  • – avoir des effets sur la sécrétion de mélatonine,
  • – avoir des effets promoteur sur la genèse du cancer du sein,
  • – avoir des effets sur la fertilité et la reproduction,
  • – avoir des effets sur le fœtus et sur le nouveau-né,
  • – etc.
- Problèmes de fiabilité

Les compteurs communicants sont des appareils électroniques sophistiqués et complexes. Dans tous les pays où ils sont installés, ils se révèlent peu fiables et parfois même dangereux. Les problèmes rencontrés proviennent de pannes et de défauts électriques, électroniques et logiciels, qui provoquent notamment des erreurs de mesures et de facturation, des courts circuits, des échauffements anormaux du compteur… et parfois même des incendies !

- Problèmes écologiques

Remplacer des millions de compteurs électromécaniques simples, robustes et fiables – qui ont une durée de vie de quarante et même parfois de septante ans – par des compteurs électroniques sensibles, fragiles et vulnérables et dont la durée de vie est estimée à quinze ans, est-ce vraiment agir en faveur d’une transition énergétique efficace ? Si l’on tient compte du bilan énergétique des compteurs communicants à partir de leur fabrication, leur généralisation est encore moins justifiée. La fabrication des composants électroniques des nouveaux compteurs nécessite, en effet, l’usage de terres rares dont l’extraction et le raffinage nécessitent énormément d’énergie et engendrent une très importante pollution de l’air, du sol et de l’eau. Les standards écologiques de nos pays ne permettent plus ce genre d’activités minières, ce qui a engendré une délocalisation de ces activités dans des pays lointains bien moins regardants sur la préservation de l’environnement… Le recyclage des composants électroniques des smart meters est extrêmement coûteux car les performances de ces composants reposent sur des combinaisons très fines de nombreux éléments qu’il est très coûteux et techniquement très compliqué de séparer.

Quant aux supposées économies d’énergie que les compteurs communicants permettraient à chaque foyer de réaliser, les analyses permettent d’en douter grandement. La plupart des personnes sélectionnées – jusqu’à 95 % – ont refusé de participer aux “programmes énergétiques intelligents”, note Grégoire Wallenborn, docteur en sciences de l’environnement et enseignant à l’ULB et à Paris VΙΙ, dans son “Avis sur les compteurs communicants”, adressé aux membres du Parlement Wallon. Les tests visant à montrer l’efficacité des compteurs se sont donc déroulés sur base volontaire et ont, dès lors, impliqué des usagers déjà intéressés par leur consommation d’énergie. Grâce à un instrument informant de la consommation instantanée ou historique, du prix, des émissions de CO₂, etc. installé avec le compteur communicant, les ménages-témoins ont réduit leur consommation électrique de 2 à 4 % la première année, l’effet s’atténuant avec les années. De simples campagnes de sensibilisation sont beaucoup plus efficaces pour aider les ménages à réaliser des économies d’énergie.

Une obligation européenne ?

Le déploiement des compteurs communicants est présenté comme une obligation pour se conformer aux Directives européennes mais ces Directives laissent le soin aux états membres de déterminer si la généralisation des compteurs communicants sur leur territoire est intéressante et nécessaire. Et, en 2012 déjà, les trois régions de notre pays ont fait savoir que leur évaluation n’était pas favorable à l’installation des compteurs communicants !

Vis à vis de l’Europe la Belgique n’a donc aucune obligation d’installer ces compteurs. Preuve supplémentaire que l'”obligation européenne” n’en est pas une :

– l’Allemagne a décidé de renoncer à la généralisation du recours aux compteurs communicants, seuls les gros consommateurs et les prosumers – les clients producteurs et consommateurs d’électricité – y seront équipés de compteurs communicants,

– les Pays-Bas ont décidé de fournir à chaque ménage un compteur communicant mais laissent le choix au consommateur de s’en servir ou non. Résultat : seulement 25% des ménages l’utilisent.

Un marché juteux !

Quoiqu’en dise le lobby industriel des compteurs communicants – European Smart Energy Solution Providers -, le déploiement des smart meters n’est pas nécessaire à la transition énergétique. Par contre, pour ces industriels, leur déploiement représente, au niveau de l’Union Européenne, un budget potentiel de plus de cinquante milliards d’euros, dont plus de deux milliards d’euros pour la seule Wallonie. En plus de la maintenance du système, une autre source de profits explique l’engouement des gestionnaires de réseau de distribution pour les compteurs communicants : le big data, c’est à dire l’ensemble des données que ces compteurs vont recueillir sur les utilisateurs. Ces données font l’objet de beaucoup d’énormes convoitises car elles peuvent être utilisées à des fins commerciales.

Vers la sobriété numérique

Les enjeux écologiques et sanitaires ne nous permettent plus de perdre du temps avec de fausses bonnes solutions comme les compteurs connectés. Une vraie politique d’économie d’énergie, réellement efficace, doit être mise en place… et rapidement ! Les ampoules, les frigos et les lave-vaisselles ont une consommation électrique de moins en moins importante, ce qui est réjouissant. Mais peu de citoyens admettent encore qu’envoyer un e-mail avec une pièce jointe un peu trop “lourde” équivaut à la consommation d’une ampoule économique pendant une heure ? Et qui sait que regarder un film en streaming engendre une consommation d’électricité, par les serveurs du réseau Internet, largement plus élevée que celle d’une télévision ordinaire pendant la même durée ? Cette consommation électrique ne se trouve pourtant pas sur nos factures d’électricité car c’est le réseau Internet qui consomme le courant. Or la sobriété a aussi toute sa place dans le domaine numérique ! Il peut donc être intéressant de se demander, sans culpabiliser inutilement, s’il est vraiment nécessaire de télécharger tel ou tel document, d’envoyer par e-mail telle ou telle pièce “lourde” – photo, vidéo – ou de laisser son smartphone ou sa tablette allumés ? Ces appareils, même en veille, communiquent en permanence avec l’antenne la plus proche, ce qui engendre une consommation électrique “cachée”. Les budgets prévus pour le déploiement des nouveaux compteurs ne pourraient-ils donc pas être beaucoup plus utilement utilisés dans le cadre d’une campagne de sensibilisation au gaspillage permanent d’électricité ? Les compagnies d’électricité semblent vouloir nous aider à faire un maximum d’économies d’énergie. Mais n’est-il pas illusoire de croire qu’une industrie va nous donner des conseils qui vont engendrer une réelle diminution de ses profits ? Un changement de système sera plus que probablement nécessaire afin de pouvoir amorcer une transition énergétique véritablement efficace.

Des alternatives sont possibles !

La décentralisation de la production d’électricité et la multiplication des producteurs amènent des changements dans la gestion de l’offre et de la demande. Mais, selon certains spécialistes, la gestion du réseau électrique n’est pas fondamentalement transformée par cette nouvelle situation et des modifications assez simples pourraient améliorer ses performances. Le système actuel de compteurs bi-horaires pourrait, par exemple, être très facilement amélioré afin d’amener plus de flexibilité sur le réseau. Différents niveaux de tarification de l’électricité permettraient d’écouler plus de courant en cas de surproduction – par exemple, quand il y a beaucoup de vent ou de soleil – et de réduire la consommation lorsqu’il y a peu de courant disponible. Des relais électriques ordinaires permettraient d’enclencher ou d’éteindre les appareils consommateurs en fonction du niveau de tarification choisi. Ce système de compteur “multi-horaires” – ou plutôt “multi-tarifs” – serait bien plus simple et efficace que les compteurs communicants, et aurait un coût économique et écologique bien moindre. De plus, il pourrait être facilement mis en œuvre à l’aide d’une technologie électromécanique simple, existante et bon marché, aisée à maîtriser et qui – contrairement aux compteurs communicants – ne consomme pas, par elle-même, d’énergie électrique.

Un collectif d’associations dénommé Stop compteurs communicants a donc été créé pour que de meilleures solutions émergent. Ce collectif, dont fait partie Nature & Progrès, fut initié par le Grappe – Groupe de Réflexion et d’Action Pour une Politique Écologique – et par Fin du Nucléaire. En mars dernier, il a introduit, devant la Cour constitutionnelle, une demande en annulation des législations sur le déploiement des compteurs communicants en Wallonie et à Bruxelles.

Aux yeux de Nature & Progrès, les compteurs communicants ne seront pas à même d’apporter des solutions efficaces aux défis énergétiques auxquels nous sommes confrontés. Notre souhait est donc que ce recours amène le législateur à mettre en place une politique d’économie d’énergie véritablement efficace, respectueuse de la vie privée, de la santé et de l’environnement.

Notes

(1) Clotilde Duroux, La vérité sur les compteurs communicants, éditions Chariot d’Or

(2) Paul Lannoye, Le déploiement des compteurs dits “intelligents” est une fausse bonne idée, www.grappe.be, 9 février 2018

(3) Analyse citoyenne des rapports 2016 et 2018 du comité d’experts sur les radiations non ionisantes. https://www.ondes.brussels/

L’anticapitalisme, impossible slogan, impérieuse nécessité

On l’entend depuis toujours dans les milieux militants mais c’est assez récent dans le grand public et dans les médias : sortir du capitalisme semble revenu à l’ordre du jour. Récemment, Félicien Boogaerts, créateur de la chaîne Youtube Le Biais Vert, interrogeait la figure de Greta Thunberg dans son court-métrage Anita, y insinuant, avec subtilité mais ambiguïté, la suspicion sur la récupération par le “système” du personnage d’Anita. Et même Nicolas Hulot, loin d’être marxiste, l’affirmait lors de sa démission surprise : “On entretient un modèle économique responsable de tous ces désordres climatiques”…

 

Par Guillaume Lohest

Introduction

Au printemps dernier, la blogueuse Emma, qu’on avait découverte grâce à sa mise en BD du concept de charge mentale, a publié un petit livre stimulant, intitulé Un autre regard sur le climat. Elle y défend l’idée, avec pédagogie et humour, qu’on ne peut rien attendre des capitalistes et des États à leur solde, qu’il faut donc uniquement compter sur l’intelligence et les luttes collectives…

Réponse : oui !

La question, légitime, reprend donc place dans les grands médias : “Faut-il sortir du système capitaliste pour lutter contre le réchauffement climatique ?” Réponse : oui ! C’est étrange, au fond, quand y pense, qu’on reprenne le problème par cette question-là. Car cela fait des années que le capitalisme vert, la croissance verte, le développement durable, non seulement ont été démontés dans leurs fondements théoriques, mais donnent le spectacle permanent de leur totale inefficacité en la matière.

D’un point de vue théorique, Daniel Tanuro – L’impossible capitalisme vert, 2010 – est l’un des auteurs qui explique le plus clairement pourquoi il est impossible de lutter contre le réchauffement climatique en restant dans le cadre d’une société capitaliste. “Il y a évidemment des capitaux « verts », puisqu’il y a des marchés « verts » et des possibilités de valoriser du capital. Mais la question n’est pas là. Si l’expression « capitalisme vert » a un sens, c’est en effet de supposer possible que le système rompe avec la croissance pour auto-limiter son développement et utiliser les ressources naturelles avec prudence. Cela ne se produira pas, car le capitalisme fonctionne sur la seule base de la course au profit, ce qui s’exprime dans le choix du PIB comme indicateur. Or cet indicateur est totalement inapte à anticiper les limites quantitatives du développement, et encore plus inapte à percevoir les perturbations qualitatives induites dans le fonctionnement des écosystèmes.

Par ailleurs, en-dehors même de toute démonstration théorique, le capitalisme vert est empiriquement en échec, dans les faits. Le développement durable était peut-être, sur papier, une belle idée mais il s’est avéré qu’en pratique, il a seulement pris la forme d’un capitalisme vert totalement inefficace. Les émissions mondiales de CO2 n’ont jamais diminué, pas une seule année depuis trente ans. Certains petits malins diront probablement que c’est parce qu’on n’a jamais essayé vraiment le capitalisme vert. On leur répondra que nous n’avons vraiment pas envie de passer les trente prochaines années à réessayer la pire des réponses possibles à laquelle d’ailleurs personne n’a vraisemblablement jamais vraiment cru.

L'anticapitalisme vert...

Le capitalisme vert est une impasse totale, considérons cela pour acquis. Comment expliquer, alors, qu’un vaste mouvement anticapitaliste n’ait pas déjà émergé ? C’est ici que cet article entre en zone de turbulences parce qu’il va prendre à rebours le bon sens militant le plus élémentaire, voire le bon sens tout court. Il faudra certainement mettre ces réflexions à l’épreuve dans les mois à venir mais c’est néanmoins ainsi qu’elles apparaissent, dans le tempo très rapide des mobilisations pour le climat qui se réfléchissent et se critiquent presque plus rapidement qu’elles ne s’organisent. Cette provocation n’est pas gratuite : elle a pour but d’interroger un regain de discours anticapitalistes et antisystème dans l’espace des mobilisations actuelles, discours qui me semblent, en l’état, dépolitisants. Soyons clairs : ce n’est pas l’anticapitalisme comme analyse critique qui est en cause ici mais son déploiement comme étendard, comme une sorte de fétiche qui pourrait soudain nous exonérer de penser le caractère inextricable de notre situation. Mais allons-y, mettons l’hypothèse en pâture.

J’avance donc l’idée que l’anticapitalisme, en tant que discours prosélyte de mobilisation, est une réponse en miroir aussi creuse, aussi rhétorique que la question posée par les médias. “Faut-il sortir du capitalisme pour lutter contre le réchauffement climatique ?“, font mine de s’interroger les uns en connaissant parfaitement l’évidence de la réponse. “À bas le capitalisme“, clament les militants. Le chien aboie, la caravane (du capitalisme) passe.

… mais l’impossible posture révolutionnaire

Alors oui, le capitalisme est une impasse. Mais faire de ce constat de base une bannière de ralliement l’est tout autant. Pourquoi ? Parce que l’enjeu n’est pas de faire comprendre théoriquement à nos contemporains que Marx avait raison mais de se défaire collectivement des rapports sociaux et de l’imaginaire qui caractérisent le système capitaliste. Or, à brandir des slogans qui laissent penser qu’il existe une chose, le capitalisme, qui nous serait extérieure et qu’il suffirait d’abolir, on se ment collectivement sur l’ampleur du problème. Plus précisément, on cherche à attirer l’attention de tous sur un méga-objet théorique, totalisant, comme s’il s’agissait d’un bloc solide à dynamiter, alors qu’on est plutôt en présence d’un liquide visqueux qui nous colle à la peau, y compris à celle de la plupart des militants anticapitalistes.

L’image vaut ce qu’elle vaut ; je pense que les gens ne s’y trompent pas. Ils savent que la ligne de partage entre exploitants et exploités n’est plus aussi limpide qu’en 1917, qu’elle s’est démultipliée et a colonisé, jusqu’à l’intime, les rapports sociaux. Les classes moyennes et populaires occidentales – tant que l’on peut encore se permettre cette expression – ont comme intériorisé le pacte social passé avec le système capitaliste : elles savent qu’elles lui doivent une bonne partie de ce qu’elles ont encore, de ce qu’elles n’ont pas encore perdu. Elles ont conscience, au fond, que la question n’est pas d’abattre le capitalisme par une démonstration ou une révolution, mais de s’en défaire.

Il reste, bien sûr, des milliards de personnes, dans ce monde, qui peuvent légitimement se définir comme totalement perdantes de l’histoire capitaliste, sous tous les rapports d’exploitation, et donc légitimement entrer en révolution contre des adversaires totalement distincts d’eux-mêmes. Ce n’est pas le cas des classes moyennes occidentales. Et elles le savent, confusément peut-être, mais assez clairement pour rendre le kit de la révolution anticapitaliste à la grand-papa peu praticable à leurs yeux.

Et pourtant, ce kit revient en force, sous la forme d’un expédient rhétorique qu’il suffirait de nommer pour solutionner toutes les difficultés d’un seul coup : non seulement celles, gigantesques, de l’intrication des crises – climat, dette, biodiversité, épuisement des ressources, pollutions, inégalités, etc. – mais aussi celles de toute mobilisation de masse, de toute lutte collective : la pluralité des approches, des leaderships, des visions et des stratégies, la superposition des dominations, les dynamiques provisoires et instables, la frustration du manque de résultat, les querelles d’ego.

Militer pour une abstraction

Revenons au climat. Depuis plusieurs mois déjà, des voix s’élèvent pour dire qu’avec les marches climat, on fait fausse route. Que c’est trop gentil. Qu’on n’obtiendra rien de cette manière. Que ce sont des mobilisations de bobos. La frustration et l’impatience montent. On appelle à davantage de radicalité, ce qui, vu la situation, est indispensable !

Le problème ne se situe pas dans cette saine et logique frustration, en soi, mais dans le fait qu’elle amène de nombreux militants à réhabiliter une conception de la militance et de l’engagement que j’estime problématique, voire infantile. Il s’agit de ce que le philosophe Miguel Benasayag appelle “l’engagement-transcendance”. “Dans les dispositifs transcendants, écrit-il, le moteur de l’agir se trouve ailleurs que dans les situations concrètes : dans une promesse.” Appliquée aux mobilisations pour le climat, cette analyse pointe le risque d’une fuite en avant dans un discours anticapitaliste ou, plus sommairement encore, antisystème, qui résonnerait comme la promesse d’un monde non capitaliste, avec un réchauffement climatique qu’il serait encore possible de maintenir sous les 2°C. Cela signifie que l’action militante devient subordonnée à ce rêve, à cette illusion, à ce que Nietzsche appelait un “arrière-monde”, poursuit Benasayag, “un monde derrière celui-ci, paradis sur terre rêvé, société de fin de l’histoire au nom de laquelle on se bat, qui justifie la lutte, le sacrifice de cette vie et que l’engagement a pour but de faire advenir.

L’idéal de “stabilisation” du climat réactive un rêve de stabilisation plus globale : un monde sans capitalisme, sans conflits, sans pollution, sans compétition, sans injustices. Or ce monde est une pure abstraction, il n’existe pas : croire en lui et militer pour le faire advenir condamne ceux qui se livrent à cette chimère à devenir des “militants tristes”, dit Benasayag, car sans cesse déçus par un réel toujours en deçà de leurs attentes. “La “tristesse” du militant renvoie à l’affect propre à l’interprétation du monde qui est la sienne. Pour lui, le monde est une erreur : il n’est pas tel qu’il doit être. Le vrai monde est autre, ailleurs, et militer, c’est sacrifier le présent à l’avenir, ce monde-ci à l’autre, le vrai, le parfait : le seul qui vaille la peine d’être vécu.

Contre un anticapitalisme de posture

Ainsi déçu, aigri, le militant se met à chercher sans fin les causes de l’échec dans des erreurs théoriques et stratégiques. Il accuse les autres militants d’être trop ceci, pas assez cela, endormis, instrumentalisés ou manipulés, jamais assez “purs” en somme. Le bla-bla prolifère, semant la division. C’est la course à qui sera le plus radical, le plus intransigeant. Le moindre lien avec ce qui est assimilé au capitalisme – qui est partout – est signe de compromission. N’y a-t-il pas quelque chose de cet ordre dans les débats sans fin au sujet de la bonne stratégie à adopter au sein des luttes climatiques, dans la suspicion à l’égard de Greta Thunberg, dans les critiques de plus en plus dogmatiques entre différentes chapelles stratégiques, ceux qui organisent les marches, ceux qui ne croient qu’en l’action directe, ceux qui ne croient qu’en la révolution ?

Une analyse anticapitaliste du monde est indispensable mais ne nous dispense pas d’affronter le réel. Elle est à distinguer d’un anticapitalisme de posture qui ne sert, lui, qu’à cela : se masquer à soi-même l’extrême complexité de la situation de lutte. C’est, en quelque sorte, la soupape de sécurité du désespoir militant. Ou, pour le dire positivement, la soupape de sécurité du désarroi vis-à-vis d’un agir complexe, que Benasayag appelle un agir “situationnel”, un engagement-recherche ou un engagement immanent. Ce type d’engagement, au contraire de l’engagement-transcendance, qui “est le fruit d’une raison consciente d’agir”, est “l’expression d’un désir vital. Et c’est ce désir qui fait sa force, celle de répondre au défi de cette époque.

Inlassablement et minutieusement

J’ai conscience qu’il est très compliqué d’accepter ce que disent ces lignes car cela rompt avec la vision classique, tellement répandue, de l’utopie nécessaire pour “changer le monde”. Mais je pense que cela vaut la peine d’essayer de sortir de ce schéma. Sinon, on reste dans une mentalité à la fois religieuse – dans la lutte – et binaire – dans l’analyse. “Puisque les politiques ne réagissent pas, puisqu’il est de toute façon certain qu’on ne pourra contenir le réchauffement climatique sous la barre des 2°C, alors les marches climat sont inutiles”, pense le militant religieux binaire.

Je pense, pour ma part, que les marches pour le climat sont à la fois totalement inutiles ET absolument indispensables. Vivre et militer au cœur de ce paradoxe implique de sortir d’une vision idéaliste, celle d’un changement qui serait “causé par la volonté et l’action d’une conscience éclairée”, pour lui opposer une “vision plus réaliste du changement comme émergence liée à une série de processus tout à fait décentralisés et aveugles, non voulus et non concertés, donc.

Les marches pour le climat sont totalement inutiles en regard de l’objectif concerté – et un peu abstrait – de maintenir le réchauffement sous la barre des 2°C. Elles sont par contre totalement indispensables car elles sont une matrice dans laquelle se déploie une pluralité de situations réelles : situations de lutte, de vie, d’analyse, de cheminements, d’alliances, etc. Et toutes ces situations, liées selon les mots de Benasayag à un “désir vital”, et non à un objectif programmatique, peuvent déboucher sur des transformations, peut-être insoupçonnées, peut-être même souvent insoupçonnables. Par ailleurs, dans cet engagement “en situations”, les “groupes, classes, genres, secteurs sociaux, ne sont pas d’emblée et pour toujours dans un rôle invariant : un même groupe profondément réactionnaire dans une situation peut, par exemple, participer dans un autre à l’émancipation, et inversement.

Jusqu’à ce qu’on constate qu’il n’est plus là !

Enfin, contenir au maximum le réchauffement garde du sens, même en-dehors de la fixation d’un seuil réaliste ou souhaitable. On peut lutter en-dehors de la vision “solutionniste” d’un objectif programmatique préétabli. Obtenir des changements radicaux dans les politiques fiscales, agricoles, énergétiques, dans les domaines de la consommation, du logement, etc., tout cela demeure absolument indispensable et urgent, quel que soit le degré de réchauffement. Comme le dit l’écrivain américain Jonathan Franzen dans une tribune extraordinaire, même si on accepte que la bataille du réchauffement climatique est perdue dans sa globalité, “tout mouvement vers une société plus juste et plus civile peut désormais être considéré comme une action significative en faveur du climat. Assurer des élections équitables est une action climatique. La lutte contre l’inégalité extrême des richesses est une action climatique. Fermer les machines de la haine sur les médias sociaux est une action pour le climat. Instaurer une politique d’immigration humaine, défendre l’égalité raciale et l’égalité des sexes, promouvoir le respect des lois et leur application, soutenir une presse libre et indépendante, débarrasser le pays des armes d’assaut, voilà autant de mesures climatiques significatives. Pour survivre à la hausse des températures, chaque système, qu’il soit naturel ou humain, devra être aussi solide et sain que possible.

Se défaire du capitalisme est indispensable, redisons-le. Pour lutter contre le réchauffement climatique entre autres. Mais c’est un point de départ, un moteur, une nécessité au sens philosophique du terme : cela “ne peut pas ne pas être”. Faire de l’anticapitalisme un slogan ou une posture de ralliement reviendrait à transformer cette puissance d’agir en folder marketing – pour les autres -, voire en exutoire – pour soi. Passer de la nécessité au processus de transformation, commencer à se défaire du capitalisme, en un mot, c’est le prendre par tous les bouts de réel où il revêt l’habit d’une injustice précise, d’une insoutenabilité, d’un dégât, d’une exploitation, d’une violence… Pas en mode cosmétique, bien sûr. Il ne s’agit pas de le peindre en vert mais de le prendre et de ne pas le lâcher. De s’en défaire inlassablement et minutieusement… Jusqu’à ce qu’on constate qu’il n’est plus là !

Le rôle de la sélection variétale dans la qualité des céréales panifiables wallonnes

Est-il nécessaire d’insister encore sur l’importance de la qualité du pain que nous mettons sur notre table ? Nature & Progrès a maintes fois vanté les mérites d’un pain fabriqué artisanalement. Mais de quels blés parlons-nous ? Aux yeux du consommateur, la sélection variétale joue-t-elle vraiment un rôle important dans la qualité du pain qu’il mange ? Qu’est-ce, à ses yeux, qu’un pain local, qu’un blé local ?

Par Mathilde Roda

Introduction

Il est permis de se demander, quand on connaît la place qu’occupe le pain dans notre alimentation, comment nos céréales wallonnes peuvent être si peu destinées à fabriquer nos propres farines ? Nature & Progrès, pourtant, a développé plusieurs pistes de redynamisation de la filière céréalière wallonne. Nous creusons donc encore cette question en compagnie de Georges Sinnaeve, chercheur au Centre de Recherche Agronomique (CRA) de Gembloux, spécialisé en technologie céréalière.

Du bon pain…

Quand on parle de ce qui influence la qualité nutritive du pain, on en revient souvent à considérer la qualité de la mouture ou de la panification. Parfois certains osent le dire : un bon pain dépend aussi d’un bon grain ! Georges Sinnaeve est de ceux-là.

Qui décide qu’une céréale est "panifiable", c’est-à-dire qu’on peut l’utiliser pour fabriquer du pain ?

“Un tableau est publié par Synagra – l’association professionnelle de négociants en céréales et autres produits agricoles – qui régit les normes en fonction des cultures. En 2014, ils spécifiaient encore des critères pour le blé meunier tandis que maintenant ils n’en spécifient plus. En fait le blé meunier est devenu tellement anecdotique dans nos champs qu’ils n’ont plus voulu mettre de critères. Mais c’est envoyer un assez mauvais signal, ce n’est pas un encouragement à produire du blé meunier.”

Comment fait-on alors maintenant pour définir qu’une céréale peut être panifiée ?

“Cela résulte d’accords bilatéraux entre fournisseurs et utilisateurs et chacun détermine ses propres critères. Personnellement, j’utilise encore le référentiel de 2014 à des fins de comparaison, même si Synagra l’a supprimé. Mais les choses peuvent changer : on observe que les filières courtes redémarrent, avec des acteurs, des agriculteurs qui transforment eux-mêmes, qui valorisent eux-mêmes leurs céréales en direct avec un boulanger. Quelque chose est donc entrain de se mettre en place, en dehors de la filière classique.”

…au bon grain

Quels sont, dès lors, les critères importants à considérer pour obtenir du blé meunier ?

“L’humidité est le critère le plus important et le plus compliqué à gérer avec le climat belge mais c’est ce qui va être le garant de la qualité initiale. Une poche d’humidité dans un silo peut être le point de départ du développement de microorganismes qui vont produire des mycotoxines. En lien avec cela, il faut être attentif à la maturité du grain à la récolte. En Belgique, avec les incertitudes climatiques, il existe une tendance à précipiter les récoltes et cela peut engendrer des difficultés dans le cadre du négoce. On rentre ensuite dans des critères plus techniques, comme la teneur en protéines qui est mesurée à l’entrée des silos. Pour autant qu’on connaisse la variété, c’est considéré comme un indicateur de la qualité panifiable car cette teneur donne un indice quant aux autres critères technologiques qui ne sont mesurables qu’en laboratoire et qui vont indiquer le rendement meunier, l’aptitude des protéines à gonfler au moment de la panification ou encore la résistance au travail mécanique.”

L’humidité et la maturité sont donc les deux principaux facteurs limitants en Belgique ?

“Un dernier élément est très important pour la Belgique, c’est ce qu’on appelle le “nombre de chute de Hagberg” qui permet de détecter une germination précoce. Lorsqu’alternent pluie et soleil au moment de la maturation du grain, ce facteur peut déclencher la germination et provoquer la fermentation. Le climat est vraiment l’aspect qu’on ne maîtrise pas du tout et, en Belgique, c’est l’aspect qui peut être le plus déterminant.”

Quelle place pour la sélection variétale ?

L’adaptation au climat est donc essentielle en Belgique ?

“Ce n’est pas le tout d’avoir un niveau de qualité, il faut aussi une variété qui, quel que soit le lieu de culture et quelles que soient les années, ait une certaine stabilité. Il est donc compliqué d’ajuster le process de transformation : certaines variétés sont parfois un cran en-dessous du niveau de qualité souhaité mais sont beaucoup plus régulières, donc plus intéressantes d’un point de vue industriel.”

Concrètement, comment se fait la sélection des variétés ?

“Le CRA intervient dans ce qu’on appelle les “essais catalogue”. Quand une société développe une nouvelle variété, elle doit la faire inscrire. Il existe une dizaine de zones de culture sur la Belgique où sont implantées des variétés témoins et des variétés en demande d’inscription. Pour être inscrites, les variétés subissent des essais pendant deux ans et doivent apporter un plus par rapport à ce qui existe déjà. Le principal problème réside dans le fait que, jusqu’à présent, ce plus s’est davantage orienté vers le rendement, l’aspect nutritionnel étant peu souvent pris en compte. On peut le regretter mais c’est comme ça. Des variétés résistantes à la verse ou à la fusariose sont donc privilégiées, tout en réduisant l’utilisation de produits phytosanitaires, un aspect des choses qui est intégré depuis très longtemps dans la sélection variétale. La valorisation, par contre, l’est beaucoup moins. C’est un critère qui ne pèse pas lourd dans l’inscription des variétés…”

Certaines variétés se prêtent-elles mieux à certaines transformations alimentaires ?

“Ce devrait être le cas mais, malheureusement, on n’applique pas aux céréales les mêmes principes qu’aux pommes de terre, à savoir recommander des variétés en fonction de l’utilisation très précise qu’on veut en faire. Certains détails peuvent pourtant avoir leur importance : c’est autant le produit que la technologie, les additifs ou les auxiliaires technologiques utilisés qui influencent la recherche de nouvelles variétés. Parce qu’il y a des variétés qui se corrigent facilement avec des auxiliaires technologiques mais qui, sans eux, ne conviennent plus.”

La sélection pour l’agriculture biologique est-elle spécifique ?

“Nous ne faisons pas de différence, dans nos analyses, en fonction du mode de production. Mais, même si nous utilisons les mêmes critères et les mêmes outils, nous devons adapter nos curseurs. Il paraît évident que rien ne sera accepté, en filière bio, si la teneur en protéines est placée à 12,5 comme en conventionnel. Nous ajustons donc les curseurs, avec les acteurs bio, en fonction des utilisations. De plus, dans les filières classiques, l’opérateur ne va pas s’adapter à ce qu’il reçoit ; il exige simplement que les céréales entrent dans son process. Un producteur bio plus artisanal, à l’inverse, va sentir beaucoup plus le produit. Et quand je dis sentir, c’est même jusqu’au niveau tactile : s’il faut pétrir ou laisser reposer plus longtemps la pâte, il le fera. Je dirais même que, maintenant, que ce soit au niveau de l’agriculture, de la meunerie, de la boulangerie, on est en train de retrouver un certain savoir-faire…”

Le consommateur : un acteur essentiel du changement !

“Nous sortons, en matière de panification, d’une époque qui commence à être révolue, où l’on pouvait faire du pain avec presque n’importe quel froment. On ajoutait trente-six trucs et on parvenait toujours bien à rectifier une qualité un peu pauvre. Maintenant, comme le consommateur est plus attentif à réduire les additifs, l’accent est remis sur la variété, sur la recherche de variétés adaptées à des modes de panification plus doux, exempts d’additifs. C’est donc une nouvelle donne pour examiner les critères autrement. Si les utilisations à des fins d’alimentation humaine continuent de se développer, il est probable que ces critères liés à l’aptitude à la transformation seront à nouveau amplifiés. L’évolution des mentalités ne se fait toutefois qu’à l’échelle de quelques années et, avec la sélection variétale, on travaille plutôt sur dix ans. Un petit coup de barre est donné quand on veut changer de cap mais il faut des années avant qu’on le ressente. On conserve donc beaucoup de diversité variétale, au CRA, parce qu’il faut pouvoir rebondir sur des variétés existantes lorsque les enjeux changent et orienter, à ce moment-là, différemment leur sélection. La vraie difficulté, c’est que ça met du temps à se traduire dans les faits !”

Donc, même au niveau de la recherche, vous sentez un changement ?

“En ce qui nous concerne, nous travaillons à ces problématiques depuis des années. Mais il faut que le consommateur, aussi bien que les transformateurs et les agriculteurs, soient prêts pour cela. Il faut que tous les facteurs s’alignent pour que les choses bougent vraiment. J’ai cependant l’impression qu’il est maintenant admis que les curseurs avaient peut-être été poussés un peu loin, que chacun est en train de refaire un pas vers plus de savoir-faire, pour se passer de fongicides et d’auxiliaires technologiques. Tout ça, tout au bout de la ligne, fait qu’on retrouve des produits plus sains. On en revient donc vers des filières plus courtes, où les différents interlocuteurs se parlent, alors que les filières avaient tendance à n’être qu’une succession d’opérations sans aucun dialogue entre les opérateurs. Réinstaurer tout cela, c’est réinstaurer une autre façon de faire. L’avenir nous dira ce qu’il en sera.”

Faillite sanitaire du système agricole intensif

Le système agricole intensif nous empoisonne ! De plus, le processus européen d’autorisation des pesticides est totalement défaillant car il est intégralement sous la coupe de l’industrie qui les fabrique, ainsi que le montre un récent rapport du Pesticides Action Network Europe. Alors où Nature & Progrès demande à l’Europe l’abolition pure et simple des pesticides, comment faire pour assurer au simple citoyen des garanties minimales de santé publique ?

Par Catherine Wattiez

Introduction

Les pesticides contaminent, à des degrés divers, toutes les couches de la population : les utilisateurs professionnels, les riverains de zones agricoles et la population générale, dont les groupes les plus vulnérables sont les individus en développement et les personnes âgées.

Un grave problème de santé publique

De nombreuses études épidémiologiques impliquent des pesticides dans plusieurs pathologies chez des personnes exposées professionnellement. Chez les professionnels, ce sont le plus souvent des pathologies cancéreuses, des maladies neurologiques et des altérations du système reproducteur.

L’intérêt de l’exposition des riverains, pour la question des conséquences, est relativement récent. Un nombre croissant de données scientifiques abondent dans le sens d’un excès de troubles divers décris en ce qui les concerne. L’association française Générations Futures suit ce sujet de près et je vous invite à consulter leur site (1). En ce qui concerne la population générale, de nombreuses études indépendantes ont également attiré l’attention sur les effets notamment hormonaux, nerveux et immunitaires d’une exposition à certains pesticides, même à faible dose, lors de périodes clé du développement de certains organes. Cette exposition peut avoir lieu dans l’utérus au niveau du fœtus, et/ou pendant l’enfance et/ou lors de la puberté.

Les pesticides perturbateurs hormonaux, par exemple, peuvent être à l’origine de cancers hormono-dépendants – tels le cancer de la prostate, des testicules et des seins -, d’altérations du métabolisme – menant, par exemple, à l’obésité et au diabète -, de disfonctionnements de l’appareil reproducteur – entraînant une diminution de la fertilité, une puberté précoce chez les filles. Les perturbateurs hormonaux peuvent aussi occasionner des problèmes cardio-vasculaires et provoquer des désordres mentaux et comportementaux – tels l’altération de la mémoire et de l’attention. Ils peuvent agir pas des mécanismes dits épigénétiques, c’est-à-dire qui impliquent l’activation ou la désactivation de l’expression de certains gènes. Certains de ces effets sont héritables et peuvent être transmis jusqu’à la quatrième génération, même si ces individus de quatrième génération n’ont jamais été exposés directement à ces perturbateurs hormonaux. Ceci a été mis en évidence chez le rat.

L’industrie écrit ses propres règles !

Le Règlement européen 1107/2009, concernant la mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques, est tel qu’il ne peut assurer le niveau élevé de protection de la santé et de l’environnement annoncé. Il est complété, de façon également critiquable, par le Règlement 283/2013, établissant les exigences en matière de données applicables aux substances actives.

Disons-le d’emblée : l’industrie des pesticides exerce une grande influence sur tout le processus d’autorisation des pesticides ! Un rapport de février 2018 du Pesticides Action Network Europe, intitulé “Homologation des pesticides – L’industrie écrit ses propres règles” (2), décrit de façon précise cette mainmise de l’industrie qui contribue à déterminer le type de tests requis par la législation et les méthodologies d’évaluation des risques. L’industrie réalise des études sans en publier ses résultats car ces études sont sous le couvert du secret industriel ! Elles ne peuvent donc pas être communiquées et ne peuvent donc pas être évaluées par des experts indépendants. A l’inverse, des études publiées par des experts indépendants – et donc examinées par des pairs – sont rarement prises en considération. Parmi les personnes chargées d’évaluer les tests à l’EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments) ou au niveau des Etats Membres, nombre d’entre elles ont des conflits d’intérêt. La navrante saga de la ré-autorisation du glyphosate illustre bien le problème pour ceux qui ont quelque peu suivi cette question.

L’autorisation d’un produit pesticide, d’autre part, est basée sur la seule toxicité de la substance active. Rappelons qu’un produit pesticide, tel qu’il est utilisé par l’agriculteur ou le simple consommateur, est dénommé “produit formulé”. Il est composé d’une substance active et d’autres substances appelées “co-formulants”, destinés à faciliter l’utilisation du produit ou à améliorer son efficacité. La nature de ces “co-formulants” est, le plus souvent, considérée comme un secret industriel. Tous sont considérés, à tort, comme des substances sans effet biologique. Or de plus en plus d’études montrent que le produit formulé peut être beaucoup plus toxique que la substance active ! Citons comme exemple une étude de 2007, réalisée par le professeur Gilles-Eric Séralini de l’université de Caen et son équipe (3), qui a montré que le Roundup de Monsanto était, selon le temps d’exposition, jusqu’à mille à cent mille fois plus toxique sur des cellules embryonnaires humaines en culture que sa substance active, le glyphosate seul. Gilles-Eric Séralini et son équipe (4) ont également testé, sur divers types de cellules humaines en culture, la toxicité de neuf produits pesticides – insecticides, fongicides, herbicides -, en comparaison avec celle de leur substance active déclarée. Ces auteurs, qui ont publié en février 2014, ont montré que huit formulations sur neuf sont, en vingt-quatre heures, jusqu’à mille fois plus toxiques que leur prétendu principe actif !

Les effets d’une exposition à des produits formulés ne sont pas investigués sur le long terme. Ce sont les Etats membres de l’Union européenne qui sont, seuls, chargés de l’autorisation des produits formulés. Pourtant, le Professeur Séralini et son équipe (5) ont testé – sur deux ans, ce qui est la durée totale de vie d’un rat de laboratoire – des rats alimentés avec du maïs OGM tolérant le Roundup : du maïs OGM alimentaire non traité fut donné à un groupe de rats contrôle et du maïs OGM alimentaire traité au Roundup fut donné à un autre groupe de rats. Un troisième groupe était alimenté avec du maïs OGM non traité mais abreuvé avec de l’eau contenant 0,1 µg/l de Roundup, cette concentration étant la limite en glyphosate permise dans l’eau potable en Europe. Ils ont ainsi montré, dans une publication de juin 2014, la survenue chez les rats de grosses tumeurs mammaires et de déficiences des reins et du foie. Ces résultats remettent en question l’innocuité des herbicides formulés à base de glyphosate, sur le long terme, à des concentrations auxquelles ils contaminent la nourriture – le maïs OGM tolérant le Roundup et traité au Roundup – et l’environnement – l’eau.

Quant aux effets cocktails…

La population générale est exposée principalement via l’alimentation, à des cocktails de pesticides, présents à faible dose. Ces cocktails de pesticides peuvent avoir des effets toxiques additifs, antagonistes ou synergiques, par exemple lorsqu’ils sont présents simultanément dans l’organisme à la suite de l’ingestion des aliments. La synergie renforce les effets nocifs de chacune des substances du mélange. Or il n’existe, jusqu’à présent, aucune prise en compte des effets cocktails des pesticides !

Ces effets cocktails sont documentés par un nombre croissant d’études récentes. Nous citerons celle de 2019 du projet européen EDC-MixRix (6) qui a mis en évidence les effets sur la santé de l’exposition combinée à un mélange de substances perturbatrices du fonctionnement hormonal. Des analyses de sang et d’urine chez des femmes enceintes ont permis d’identifier les mélanges de perturbateurs hormonaux présents, ayant des effets délétères sur la croissance et le métabolisme, le développement neurologique et sexuel.

Des effets sur le comportement, le métabolisme et le développement ont été observés chez des animaux exposés au même mélange que celui retrouvé chez les femmes enceintes et ont mis en évidence l’action spécifique de ce cocktail sur l’hormone thyroïdienne responsable, chez l’homme aussi, d’un bon développement du fœtus, du nouveau-né et du jeune enfant. Dans la majorité des cas, les substances évaluées isolément à des doses de concentration similaires à celles retrouvées dans le mélange de perturbateurs hormonaux n’avaient pas d’effets néfastes. De plus, des effets cocktails sont susceptibles de se produire fréquemment dès lors qu’un nombre croissant – environ 27% – de fruits et légumes contiennent de multiples résidus allant de deux à plus de dix résidus différents par échantillon. Ceci selon l’EFSA elle-même (7) qui publie, chaque année, les données relatives aux résidus de pesticides dans l’alimentation des européens. Je rappelle qu’il est conseillé de manger plusieurs fruits et légumes par jour…

Et aux perturbateurs hormonaux…

L’association française Générations Futures a publié, en septembre 2018, un rapport dénommé EXPPERT10 (8), concernant les cocktails de perturbateurs hormonaux dans nos assiettes. Ce rapport se base sur les données officielles relatives aux résidus de pesticides, publiées par l’EFSA. Il montre que, sur environ cent dix mille résidus de pesticides quantifiés au total par l’EFSA, 63 % sont suspectés d’être des perturbateurs hormonaux ! Ceci est évidemment très inquiétant, eu égard aux effets cocktails potentiels engendrés pour des substances – les perturbateurs endocriniens – dont on ne peut prétendre qu’une dose sûre, sans effet, existe.

On constate ici combien les critères d’exclusion des substances actives sur base de leur extrême dangerosité sont insuffisants ! Certaines substances actives sont, en effet, écartées sur base de leur seule dangerosité, sans que l’on ne tienne compte du degré d’exposition de l’homme. Il s’agit des substances classifiées cancérogènes, mutagènes et toxiques pour la reproduction (CMR) “avérées” et “présumées”. Les substances seulement “suspectées” d’avoir ces propriétés pourront toutefois être autorisées. Ces critères d’exclusion concernent aussi les substances peu biodégradables et fortement bioaccumulables et ayant un potentiel de propagation à longue distance dans l’environnement.

Les perturbateurs hormonaux sont, eux aussi, exclus de mise sur le marché mais le niveau de preuve demandé pour être qualifié comme tel est extrêmement élevé ! Les critères scientifiques, adoptés par les Etats membres en décembre 2017 (9), pour qualifier les pesticides de perturbateurs hormonaux exigent la caractérisation précise du mécanisme de perturbation hormonale : il faudra, non seulement, démontrer que la substance active est un perturbateur hormonal et qu’elle a des effets négatifs mais également démontrer le mode d’action par lequel ce perturbateur hormonal crée des effets négatifs. L’industrie pourra donc bien souvent arguer que ces modes d’action ne sont pas connus pour ne pas voir la substance interdite ! Seront alors laissés sur le marché la plupart des pesticides qui sont des perturbateurs hormonaux dangereux. En outre, ces critères scientifiques se limitent aux pesticides qui interagissent avec des hormones spécifiques, telles les oestrogènes, les androgènes, les thyroïdiennes et les stéroïdogéniques.

On peut enfin pointer du doigt, l’insuffisance de certains tests : les méthodologies sont dépassées et les tests incomplets. En outre, on emploie actuellement rarement les tests disponibles évaluant le potentiel de perturbation hormonale, d’immunotoxicité et de neurotoxicité du développement.

Nos chances de rester en bonne santé…

Il existe, fort heureusement, des études épidémiologiques récentes nous montrant les avantages pour la santé d’une alimentation biologique. Nous citerons ici l’étude épidémiologique publiée, en octobre 2018, menée par une équipe de l’INRA, de l’INSERM, de l’université de Paris 13 et du CNAM (10), portant sur 68.946 participants. Une diminution de 25% du risque de cancers, tous types confondus, a été observée chez les consommateurs réguliers d’aliments biologiques, par rapport aux personnes n’en consommant pas ou seulement occasionnellement. Le risque de cancer du sein, chez les femmes ménopausées, a diminuée de 34% et le risque de lymphomes de 76%. Manger bio pourrait aussi être associé à la préservation d’une bonne santé cardio-métabolique, en diminuant les facteurs de risque connus du diabète et de maladies cardio-vasculaires.

Ces quelques considérations montrent, d’une part, l’insuffisance patente de protection de la santé du Règlement européen 1107/2009 qui régit le système agricole intensif conventionnel et, d’autre part, les effets favorables au maintien d’une bonne santé d’une alimentation issue de l’agriculture biologique. Nous avons donc ici suffisamment d’excellentes raisons de prôner un arrêt total de l’utilisation des pesticides de synthèse par un changement des pratiques agricoles !

Notes

(1) Voir : www.generations-futures.fr

(2) Voir : www.generations-futures.fr/wp-content/uploads/2018/02/homologation_industrie_ecrit_ses_regles_050218_finale.pdf

(3) Voir : Benachour N, Sipahutar H, Moslemi S, Gasnier S, Travert C, Séralini GE, Time-and dose- dependent effects of roundup on embryonic cells and placental cells, Arch. Environ. Contam. Toxicol., 2007 July, 53 (1), 126-133.

(4) Mesnage R, Bernay B, Seralini GE, Ethoxylated adjuvants of Glyphosate based herbicides are active principle of human cell toxicity, Elsevier Toxicology, 10 Sept 2012.

(5) Séralini et al, Etude republiée : toxicité chronique de l’herbicide Roundup et d’un maïs génétiquement modifié tolérant le Roundup, Open Access Springer, Environmental Sciences Europe, 2014, 26 :14

(6) Ake Bergman et al, Integrating epidemiology and experimental biology to improve risk assessment of exposure to mixtures of Endocrine Disruptive Compounds, final technical report, 29 June 2019  https://edcmixrisk.se

(7) Voir : https://www.efsa.europa.eu/en/efsajournal/pub/5348

(8) Voir : https://www.generations-futures.fr/publications/exppert-10-pesticides-alimentation-perturbateurs-endocriniens

(9) Voir : http://lynxee.consulting/europe-publication-criteres-perturbateurs-endocriniens/

(10) Voir : Inra, Inserm, Université de Paris 13, CNAM, Moins de cancers chez les consommateurs d’aliments bio, Jama Internal Medecine, 22 octobre 2018 https://presse.inserm.fr/moins-de-cancers-chez-les-consommateurs-d’aliments-bio/32820

Climatologues et citoyens : la déprime de l’apocalypse ?

Les climatologues sont déprimés et le disent. “Parfois, je me suis sentie seule, comme abandonnée de tous. Ça m’est arrivé d’en pleurer : après une mission de plusieurs mois en Antarctique – où les conditions sont très dures, où on a cumulé les problèmes techniques, où on est loin de ses proches -, je suis rentrée et j’ai croisé quelqu’un qui m’a dit ‘Ah ces histoires de changements climatiques, ça me fatigue’. Ça nous blesse, personnellement. C’est comme si tout notre investissement ne servait à rien. (1)”

Par Guillaume Lohest

Introduction

Célia Sapart, chercheuse au FNRS, n’est pas la seule climatologue à être émotionnellement touchée. Dans une vidéo de France Info, plusieurs chercheurs confessent un même ressenti de découragement et d’impuissance. C’est le cas par exemple de Benjamin Sultan, qui reconnaît presque qu’il est trop tard : “Là je parle en tant que citoyen. J’y crois plus trop en fait. Je ne crois plus au fait qu’on va réussir à lutter contre le changement climatique et à éviter ce qu’on prédit. (2)” Et même Jean-Pascal Van Ypersele, qui nous avait habitués à la modération et au sang-froid, montre des signes d’inquiétude : “Ce n’est pas facile, mais on n’a pas le choix. On est sur une barque qui est en train de couler et j’ai l’impression d’être là avec ma petite cuiller pour écoper l’eau, alors qu’il faudrait une pompe rapide…

Nous espérons nous tromper

Nous sommes vraiment une drôle de troupe, nous, les spécialistes du changement climatique. Comme les autres scientifiques, nous nous levons tous les matins pour nous diriger vers nos bureaux, nos laboratoires et nos terrains. Nous collectons et analysons nos données, puis nous écrivons des articles dans des revues savantes. Mais c’est là que nous déraillons : nous sommes les seuls membres de la communauté scientifique à espérer chaque jour nous tromper. (3)” La santé émotionnelle des chercheurs travaillant sur le climat a elle-même fait l’objet d’études scientifiques, qui décrivent notamment les mécanismes de protection mis en place. La chercheuse australienne Lesley Hughes est sans doute celle qui a le plus précisément décrit la situation schizophrénique dans laquelle vivent et travaillent les spécialistes du climat. “Nous espérons nous tromper sur le rythme de la montée du niveau des océans, et sur le fait qu’une accélération aussi rapide risque d’inonder les foyers d’un milliard de personnes d’ici la fin du siècle. Nous espérons nous tromper sur la disparition de notre emblème naturel le plus précieux, la Grande Barrière de Corail, autrefois si magnifique. Nous espérons nous tromper sur la vitesse à laquelle fondent les glaciers des Andes et du Tibet, mettant en péril l’approvisionnement en eau douce de plus d’un sixième de la population mondiale. Nous espérons nous tromper sur le fait que les déplacements de populations dues à l’augmentation des désastres climatiques feront probablement passer l’actuelle crise des réfugiés pour un événement dérisoire. Nous espérons, nous espérons, nous espérons. (4)”

L’éco-anxiété ou solastalgie

Les climatologues ne sont pas les seuls à connaître ces profondes inquiétudes existentielles. Parmi les citoyens conscients de l’ampleur des bouleversements annoncés, des manifestations d’angoisse apparaissent aussi, de plus en plus répandues. Certains psychologues évoquent même un nouveau syndrome, appelé l’éco-anxiété ou solastalgie. Ce terme a été proposé, en 2007, par Glenn Albrecht, un philosophe australien. “La solastalgie fait référence à la souffrance psychique qu’un individu peut ressentir face à la destruction lente mais chronique des éléments familiers de son environnement.” Plus généralement, explique Alice Desbiolles, médecin en santé publique, “nous pourrions étendre ce concept de solastalgie à toutes les personnes pour lesquelles la prise de conscience que l’humanité est en train de détruire son unique habitat – la planète – s’accompagne d’une souffrance morale, quelle que soit sa forme, de l’insomnie à l’angoisse, voire à la dépression. (5)”

L’inaction totale des gouvernements, l’apathie collective des sociétés face à l’effondrement de la biodiversité et au réchauffement climatique provoque un désarroi de plus en plus grand chez les individus prenant au sérieux le consensus scientifique. De plus en plus de gens comprennent que les petites formules insistant sur le fait qu’il est encore temps d’agir, que des solutions existent, sonnent faux dès qu’on pose un œil sur les courbes. En effet, depuis que ces petites formules incantatoires existent, malgré l’accumulation des discours et des gestes éco-citoyens, on émet chaque année davantage de gaz à effet de serre. La réalité de 2019 est particulièrement dure à affronter. On a connu des mobilisations citoyennes sans précédent, des jeunes sont sortis dans la rue par dizaines de milliers, et pourtant aucune réaction politique d’envergure n’est au rendez-vous. En parallèle, l’évidence d’un réchauffement climatique catastrophique suivant le scénario le plus noir prévu par le GIEC saute aux yeux : le permafrost sibérien a commencé son dégel septante ans plus tôt que prévu, le Groenland fond de façon inquiétante, la France et l’Arctique ont enregistré cet été des températures record à peine croyables, l’Inde a connu une sécheresse sans précédent. Mais rien, désespérément rien. À peine un petit sursaut des partis écologistes aux élections européennes, immédiatement accusés par tous les autres de vouloir instaurer un totalitarisme vert alors même que leurs propositions politiques sont mesurées et pas réellement révolutionnaires.

Entre le déni, sidération et dépression

Et ce sombre tableau ne concerne encore que le seul réchauffement climatique. Comme le rappelle souvent l’astrophysicien Aurélien Barrau, l’effondrement des populations animales et de la biodiversité est une catastrophe au moins aussi alarmante et dramatique. Le premier rapport de synthèse de l’IPBES – une sorte de GIEC de la biodiversité – publié début mai, prévient : “La nature décline globalement à un rythme sans précédent dans l’histoire humaine – et le taux d’extinction des espèces s’accélère, provoquant dès à présent des effets graves sur les populations humaines du monde entier (6).” Pour la première fois depuis sa création en 2012, les médias ont plutôt bien relayé les alertes de l’IPBES. Durant quelques jours, en tout cas… Or l’ampleur du désastre mériterait une couverture médiatique aussi soutenue que le réchauffement climatique. “La santé des écosystèmes dont nous dépendons, ainsi que toutes les autres espèces, se dégrade plus vite que jamais. Nous sommes en train d’éroder les fondements mêmes de nos économies, nos moyens de subsistance, la sécurité alimentaire, la santé et la qualité de vie dans le monde entier.” Mais on peut comprendre les rédactions : les nouvelles sont si mauvaises, si massives, si inéluctables… Elles semblent incapables de provoquer des électrochocs collectifs. Faut-il continuer de mitrailler d’’informations scientifiques – alarmantes parce que scientifiques, justement – une population qui balance entre le déni, la sidération et la dépression ?

Le philosophe australien Clive Hamilton résume bien la situation dans laquelle nous nous trouvons. “Une majorité de citoyens ont recours à des stratégies d’évitement psychologique pour dénier les faits scientifiques. Et même la minorité qui accepte cette vérité du changement climatique a des difficultés pour vivre avec chaque jour. C’est tellement difficile à accepter que nous préférons la mettre de côté et détourner notre attention. Ce sont des mécanismes de protection inconscients. Nous sommes tous humains… Quand on regarde l’avenir auquel nous et nous enfants ainsi que les animaux seront confrontés, y penser chaque jour devient insupportable. C’est pourquoi nous sommes, chacun à notre façon, climato-sceptiques. (7)”

Une incroyable inversion de la menace

Du coup, dans cet espace de sidération, s’engouffrent des ingénieurs du déni, renversant la logique des choses. Profitant de la prolifération de l’inquiétude climatique dans l’espace public, ils font comme si cette préoccupation était l’idéologie dominante alors qu’elle n’est qu’un cri qui résonne, avec fracas certes mais dans le désert de l’inaction politique. L’implacable constat scientifique est à leurs yeux un soi-disant dogmatisme religieux. Les écologistes sont qualifiés de “khmers verts“, alors même qu’ils ne sont pas au pouvoir… Galvanisés par l’image minoritaire et insolente qu’ils ont d’eux-mêmes, ils font feu de tout bois, faisant mine de ne pas voir qu’ils allument une réalité déjà en flammes, un incendie qui est hégémonique. Le champion toutes catégories de ces pompiers-pyromanes – dont on se demande s’ils ont déjà sincèrement réfléchi quelques secondes après la lecture d’un rapport du GIEC, si tant est qu’ils ont lu ces rapports – est le docteur Laurent Alexandre. Cet urologue médiatique, par ailleurs entrepreneur, semble en croisade contre les collapsologues et les écologistes. Voici ce qu’il écrivait dans une tribune adressée à L’Express, le 12 mars : “La jeune et très irritante Greta Thunberg organise une grève de l’école pour exiger que nous divisions au minimum par quatre notre consommation énergétique, ce qui ramènerait la consommation des Français entre celle du Nigeria et celle de l’Égypte. Imposer un tel retour en arrière ne peut passer que par la dictature. Les jeunes qui font la grève de l’école sont manipulés par des officines cherchant à faire avancer leur agenda révolutionnaire ou à servir les intérêts des industriels des énergies prétendument renouvelables. On persuade la jeunesse que la seule solution est d’accepter la dictature et de revenir au moyen âge. (8)”

Les Verts vont mettre nos enfants sous Prozac”, s’inquiète Laurent Alexandre. Quel renversement de la réalité ! Le danger n’est plus le réchauffement climatique mais ceux qui veulent sérieusement lutter contre celui-ci. La menace n’est plus le désert, mais le cri. L’appel à l’aide est présenté comme un ordre autoritaire. Ainsi Laurent Alexandre – mais aussi Pascal Bruckner, Elisabeth Levy et quelques autres – inverse tous les rapports de force réels : Greta Thunberg est au pouvoir à la place de Donald Trump, les éco-anxieux sont à l’Élysée, le lobby du renouvelable domine celui du pétrole… L’urgence écologique est à leurs yeux une agression, l’inquiétude des scientifiques une anomalie. En se fermant de facto à l’expertise des spécialistes – climatologues et biologistes surtout – considérés comme dépressifs, les anti-écolos médiatiques opèrent un transfert de légitimité : ils confient la science aux seuls ingénieurs. Si elle n’était délirante, cette imposture fallacieuse mériterait le Prix Nobel de prestidigitation. “N’écoutez pas les marchands de peur, les intellectuels apocalyptiques, les ayatollahs verts : la vie n’a jamais été aussi magnifique”, conclut l’urologue médiatique, sans doute sincèrement persuadé qu’une formidable invention technologique pourra reconstituer les glaciers himalayens, faire pousser des hôtels aux normes passives dans les déserts et, au passage, ressusciter les quelques soixante mille Indiens dont le suicide est lié aux conséquences du réchauffement climatique (9).

Arrêter le train !

Le parti pris de cet article est à l’opposé de cette psychologisation aberrante du souci pour la préservation de la biodiversité et de la lutte contre le réchauffement climatique. Pour le dire d’une formule rapide, je pense qu’il est sain d’être profondément affecté par ces questions en tant qu’individu rationnel et doué de sensibilité. Comme le détaille avec brio Harald Welzer, c’est au contraire la stratégie collective actuelle qui relève de la pathologie. “Si l’on décline cette stratégie en descendant au niveau de l’individu, on a affaire à une personnalité pathologique qui ne voit pas le moindre problème à gagner septante fois plus que tous les autres, tout en consommant massivement leurs matières premières, qui consomme pour cela quinze fois plus d’énergie, d’eau et de denrées alimentaires et qui rejette dans son environnement neuf fois plus de substances nocives que des personnes moins favorisées. Cette personnalité socio-pathologique, de surcroît, se désintéresse catégoriquement des conditions de vie de ses enfants et petits-enfants. Avec tout cela, il admet parfaitement que, par sa faute et celle de ses semblables, huit cent cinquante-deux millions de personnes souffrent de la faim dans le monde et que vingt millions soient en fuite. (10)”

Dans Les guerres du climat, qui date de 2008, ce sociologue allemand proposait déjà un regard lucide, informé des leçons de l’Histoire, sur la façon dont les sociétés et les individus peuvent réagir à des bouleversements de l’ordre du réchauffement climatique. Conflits violents pour les ressources, migrations massives, changements des cadres de référence entraînant des sociétés entières dans la barbarie. Il faut, selon lui, apporter des réponses non pas d’abord techniques mais culturelles, en se forçant à penser à long terme, politiquement.

Il ne suffit pas, écrivait-il alors, de se complaire indéfiniment dans l’univers dénué de sens et de transcendance d’un capitalisme mondialisé. Il s’agit, justement, parce que nous sommes dans une situation de crise, d’exiger de nous-mêmes des visions, des conceptions d’ensemble ou ne seraient-ce que des idées qui n’ont pas encore été pensées. Une telle solution peut paraître naïve, elle ne l’est pas. Ce qui serait naïf, c’est de croire que le train lancé vers la destruction progressive des conditions de survie de très nombreux êtres humains changerait de vitesse et de direction si, à l’intérieur du convoi, l’on courait en sens inverse. Les problèmes, disait Albert Einstein, ne peuvent être résolus avec les modèles de pensée qui ont conduit à eux. Il faut changer complètement de direction, et pour cela commencer par arrêter le train. (11)”

Le sens de l’apocalypse

On reproche souvent aux défenseurs de la nature de paralyser la population en dressant des constats trop pessimistes. Apocalyptiques, disent certains. Nous serions bien inspirés de les prendre au mot, mais pour les contredire. Car, en réalité, la signification des apocalypses est bien différente de l’acception courante qui en fait un synonyme de grande catastrophe ou de fin du monde. Il s’agit, dans les sources religieuses, d’un dévoilement, souvent mêlé de terribles événements, mais dont la fonction est justement une sorte de mobilisation générale – et non une paralysie. Comme l’explique Bruno Latour, l’apocalypse, “cela ne veut pas dire catastrophe. L’apocalypse signifie la certitude que le futur a changé de forme, et qu’on peut faire quelque chose. C’est comme si la forme du temps avait changé et que l’on pouvait donc maintenant enfin faire quelque chose. C’est une pensée pour l’action contre la sidération et la panique. Tant que l’on croit qu’on va bien s’en sortir, que l’on va essayer de retrouver un degré de croissance à 1%, nulle action n’est envisageable. (12)”

Sauf à s’installer dans la sidération, les climatologues déprimés et les éco-anxieux ne vivent donc rien d’anormal. Leur inquiétude peut devenir apocalyptique, au sens plein et positif du terme, c’est-à-dire générer la vision d’un avenir qui change radicalement de forme, et entraîner une puissante mobilisation. Les pseudo-optimistes, en face, ricaneurs ou adeptes de la positive attitude, se trompent sur toute la ligne quand ils rappellent qu’il y a eu des prophètes de malheur à toutes les époques. Car les sombres prédictions passées étaient basées sur des croyances religieuses ou sectaires, et souvent millénaristes, de fin des temps, en tout cas jamais sur des communautés scientifiques de spécialistes décrivant des phénomènes naturels sur des échelles de probabilité, à partir du peer-review et de la rationalité la plus stricte qui soit.

Les accusations de religiosité, la pathologisation de la radicalité est l’ultime mécanisme de défense de ceux qui refusent de lire ou de comprendre les rapports scientifiques qui font consensus. Cette attitude, étrangement et paradoxalement antiscientifique, cette mentalité d’ingénieur prométhéen, “solutionniste”, optimiste, technophile, est un refus de voir que la ligne du progrès peut être brisée, peut atteindre un point de basculement. “À l’inverse, pour Bruno Latour, l’apocalypse c’est la compréhension que quelque chose est en train d’arriver et qu’il faut se rendre digne de ce qui vient vers nous. C’est une situation révolutionnaire, en fait. Donc c’est assez normal qu’il y ait des sceptiques qui nient ou qui dénient le caractère apocalyptique de la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. (13)”

 

Oserions-nous conclure que de telles angoisses, nous aussi, nous guettent. Après avoir été taxés naguère d’”antisciences” alors que nous osions à peine nous opposer aux OGM, voici donc Nature & Progrès pris en flagrant délit de jouer les Cassandre à force d’annoncer les crises : climatique, écologique, alimentaire, etc. ? Là où les autres ont beau jeu de feindre l’effarement et l’indignation, de clamer leur volonté d’action tout en faisant l’”oreille de veau”… Mais quel est dans tout cela le bénéfice personnel pour le militant écologiste qui n’a que sa bonne foi à faire valoir ? Les bien-nantis vilipendent sa vision de malheur et, en plus de cela, le voilà qui déprime, alors que gonflent encore les rangs de ceux qu’il convainc et qui le suivent… Mais pour aller où ? Pleurer à l’unisson le délitement du monde ?

Notes

(1) Cécile Bertheaud, “Les climatologues, en pleine étuve émotionnelle” dans L’Écho, 3 décembre 2018.

(2) https://www.francetvinfo.fr/meteo/climat/video-on-a-l-impression-d-etre-annonciateur-de-mauvaises-nouvelles-des-climatologues-racontent-leur-quotidien_2956509.html#xtor=EPR-2-[newsletterquotidienne]-20180927-[lesimages/image0]

(3) Lesley Hughes, “Quand la catastrophe planétaire est notre boulot quotidien”, traduction d’Aurélien Gabriel Cohen, Revue Terrestres, 14 octobre 2018.

(4) Idem.

(5) Dr Alice Desbiolles, “La solastalgie, ou le nouveau mal du siècle ?”, tribune dans La Croix, 30 janvier 2019.

(6) Communiqué de presse de l’IPBES (Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services) : “Le dangereux déclin de la nature : Un taux d’extinction des espèces « sans précédent » et qui s’accélère”, mai 2019, https://www.ipbes.net/news/Media-Release-Global-Assessment-Fr

(7) Clive Hamilton, “Nous sommes, chacun à notre façon, climato-sceptiques“, propos recueillis par Johann Harscoët dans L’Écho, 23 février 2019.

(8) Laurent Alexandre, “Les Verts vont mettre nos enfants sous Prozac”, L’Express, 12 mars 2019.

(9) Tamma A. Carleton, “Crop-damaging temperatures increase suicide rates in India” in PNAS (Proceedings of the National Academy of Sciences), 15 août 2017, 114 (33) 8746-8751.

(10) Harald Welzer, Les guerres du climat, Gallimard, 2009 (2008 pour l’édition originale allemande), pp. 321-322.

(11) Idem, p. 340.

(12) Bruno Latour, “L’apocalypse est notre chance“, propos recueillis par Nicolas Weill dans Le Monde, 22-23 septembre 2013.

(13) Idem.

Pesticides et zones de sécurité

Nature & Progrès, chacun le sait, milite depuis de longues années pour la généralisation de l’agriculture biologique. Dans l’intervalle, nous devons cependant continuer la lutte contre les pesticides qui n’ont de cesse d’empoisonner nos campagnes. Mais, en attendant leur bannissement total, des mesures d’urgence doivent être prises pour protéger les pauvres gens qui habitent dans des zones très exposées. A ce troisième niveau de combat, la France envisage aujourd’hui une initiative intéressante : l’établissement de zones non traitées dans les zones d’habitat. De quoi s’agit-il ?

Par Marc Fichers

Introduction

En France, comme en Wallonie, les pesticides sont agréés avec une attention renforcée pour la santé et pour l’environnement, et les agriculteurs qui utilisent ces produits sont tenus de respecter une règlementation très stricte. Les pesticides, pourtant, se retrouvent massivement dans l’environnement, ainsi que l’a montré l’étude Propulpp (1), coordonnée par l’Institut scientifique de service public (ISSEP). Cette étude a mesuré l’exposition des populations rurales aux pesticides dans les heures et les jours consécutifs aux traitements et, si l’essentiel de la pollution se produit pendant les deux heures qui suivent la pulvérisation, certains produits continuent à se déposer douze heures ou même vingt-quatre heures plus tard. D’autre part, si la pollution diminue au fur et à mesure qu’on s’éloigne du champ, elle est toujours bien présente jusqu’à cinquante mètres de distance. Il n’y a donc plus de doutes que ces produits se retrouvent en bord de champs, dans les jardins des particuliers… Dans des quantités certes minimes, jugent leurs défenseurs qui affichent cependant un refus malsain d’analyser toute forme d’”effet cocktail” occasionnée par les différentes molécules disséminées et leurs métabolites.

Des riverains légitimement inquiets

Comme dans des cas d’épidémies, inciter les riverains à se protéger est la première mesure sanitaire qu’il faut prendre. Voir là une volonté délibérée d’attiser leurs peurs est une attitude de très mauvaise foi qui n’est plus supportable. Des mesures furent donc prises, au niveau wallon, par le Ministre de l’Environnement (2) mais elles ne pourront rien changer puisqu’elles n’apportent, au fond, rien de plus que les bonnes pratiques déjà en vigueur. Elles ont toutefois le mérite de mettre en avant la prise de conscience que les pesticides épandus sur un champ dérivent. Ce fait ne sera donc plus contesté : les pesticides agricoles mettent en danger la santé des riverains qui sont en droit d’exiger un environnement sain. Les riverains sont donc légitimes à demander aux pouvoirs publics qu’ils les protègent.

Soulignons ici que ces pesticides, dans leur grande majorité, sont utilisés sur des cultures qui ne servent pas à nourrir la population : trente-huit mille hectares de pommes de terre – alors que quatre mille sont suffisants pour la consommation des Wallons et des Bruxellois -, des céréales qui servent majoritairement à nourrir le bétail – et pour un quart d’entre elles à fabriquer… des biocarburants ! La population doit donc subir les effets néfastes de productions qui ne servent pas l’intérêt général et qui n’ont aucun caractère d’urgence. Est-ce vraiment tolérable ? N’est-ce pas à l’utilisateur – et donc à l’agriculteur- qu’il incombe de tout mettre en œuvre pour que les produits qu’il choisit d’utiliser, dans son seul intérêt, restent sur le champ et ne s’échappent pas polluer la vie d’autrui.

Protéger la population en réorientant l’agriculture

Aux yeux de Nature & Progrès, la seule façon de sortir de cette crise “par le haut”, dans l’intérêt de tous, est d’opter résolument pour une Wallonie sans pesticides. C’est le conseil que nous donnerons au prochain gouvernement wallon, aussitôt qu’il sera en place. Ceci suppose de soutenir plus encore le développement de l’agriculture biologique B – mais n’est-ce pas ce que demandent explicitement les consommateurs ? – et de transférer l’ensemble des moyens humains et financiers actuellement dévolus à la recherche et à l’encadrement des pesticides vers la recherche et l’encadrement des alternatives aux pesticides. C’est de pure logique, non ! Soulignons ici que la recherche et l’encadrement des pesticides actuellement mis en œuvre visent à optimaliser l’utilisation de ces produits, alors que leur usage est bien connu des agriculteurs et qu’ils n’ont plus grand-chose à apprendre dans ce domaine. Pour ce qui est des alternatives utilisées en bio, par contre, les agricultures ont aujourd’hui grand besoin d’être encadrés ! Ces alternatives existent, comme le montre notre action, et leur généralisation placerait notre région dans une position d’excellence. Qu’est-ce qu’on attend ?

Dans l’attente d’un territoire débarrassé – aussi rapidement que possible ! – des pesticides, il demeure urgent de protéger les populations de première ligne. Mais comment faire ? Tout mettre en œuvre, bien sûr, pour que les pesticides soient uniquement appliqués sur les cultures. Pourrons-nous encore admettre longtemps d’un agriculteur ne se sente en rien responsable du fait qu’on retrouve – dans l’eau, dans l’air et dans les cours d’écoles – les pesticides qu’il épand ? Interdire les pesticides les plus dangereux – et les plus polluants – serait donc un minimum, dans l’intérêt des riverains, protéger les zones d’habitations en interdisant l’application de pesticides dans les zones d’habitat constituerait un pas supplémentaire. Les aides de la PAC (Politique Agricole Commune) pourraient être orientées dans ce sens ; c’était le cas jadis quand les villages étaient encore entourés de prairies…

Les politiques ne peuvent rester sourds plus longtemps à la demande des consommateurs qui réclament avec force un environnement sain, acceptant pour ce faire d’acheter plus chers des produits biologiques… Les agriculteurs, quant à eux, doivent saisir l’opportunité de produire de quoi nourrir la population locale sans polluer son environnement. Tournons, pour cela, résolument le dos à une production destinée au marché mondial. Nous n’avons vraiment plus rien à y gagner !

Une initiative venue de France : des "zones non traitées"

Eviter que des riverains de parcelles agricoles ne soient exposés, bien malgré eux, à des traitements phytosanitaires est un sujet qui fâche, en France également, depuis de très longues années, tant du côté des agriculteurs que de celui des associations de protection de l’environnement et des citoyens.

Lors des débats sur la loi EGALIM – loi pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable et accessible à tous -, le gouvernement français a refusé de mettre en place des mesures trop restrictives concernant l’encadrement des pratiques phytosanitaires, préférant se fier – nous en avons parlé – aux “bonnes pratiques” des agriculteurs. Celles-ci devraient être formalisées, à partir du début de l’année prochaine, dans des chartes d’engagements rédigées à l’échelle départementale, en concertation avec les citoyens ou leurs représentants. Un groupe de travail a été mis en place pour définir les modalités de mise en œuvre de ces chartes. Lors d’une réunion de ce groupe de travail, le 27 juin dernier, le gouvernement a toutefois présenté des projets de décret et d’arrêté bien plus ambitieux, envisageant la mise en place des “zones non traitées” (ZNT), de cinq à dix mètres de large, et leur combinaison avec d’autres mesures de réduction des dérives. Cette mesure avait déjà été envisagée en 2016 mais avait été enterrée devant la levée de bouclier d’une partie du monde agricole… Ceci fait partie d’un ensemble de mesures réglementaires comprenant notamment la meilleure information des riverains : les utilisateurs de produits phytosanitaires devront les avertir, au plus tard douze heures avant, de l’application d’un traitement phytosanitaire. Les ZNT seront de cinq mètres pour les cultures basses et de dix mètres pour les cultures hautes, comme la vigne… En cas d’utilisation de dispositifs anti-dérives, les ZNT pourront être réduites respectivement à trois et cinq mètres….

La position du gouvernement français a significativement évolué car deux rapports d’expertise commandés à l’Agence de sécurité sanitaire (Anses) et aux inspections des Ministères de l’Agriculture, de l’Ecologie et de la Santé ont préconisé la mise en place de telles distances minimales pour protéger les populations à proximité des zones de traitement. De plus, le Conseil d’Etat a partiellement annulé l’arrêté du 4 mai 2017 réglementant l’utilisation des pesticides “au motif que ces dispositions ne protégeaient pas suffisamment la santé publique et l’environnement” ; la haute juridiction enjoint le gouvernement à prendre les mesures réglementaires nécessaires dans un délai de six mois.

Que dit exactement l’Anses ?

L’Agence fait tout d’abord le constat que les expositions aux produits phytopharmaceutiques, lors des applications et a posteriori, sont de deux ordres : par voie cutanée et par inhalation. De nombreuses études sont en cours pour évaluer ces expositions mais l’Anses recommande néanmoins la mise en place de mesures de précaution combinées : distances d’éloignement minimales entre la zone traitée et les zones à protéger, réduction de la dérive avec le recours à des buses antidérive et à des matériels ou techniques d’application appropriés…

L’Anses constate que les mesures mises en place n’ont pas permis d’assurer une protection suffisante. Depuis 2016 et la publication d’une instruction de la direction générale de l’alimentation (DGAL), des mesures de protection doivent, en effet, être mises en place à proximité d’établissements accueillant des personnes vulnérables : écoles, établissements de santé… L’Agence recommande cependant d’aller plus loin en intégrant des distances minimales de non traitement, “dont une ZNT systématique d’au moins cinq mètres sans dérogation, la combinaison des mesures de protection, un élargissement de la liste des établissements sensibles et des obligations d’information du public“. Elle préconise également un délai minimal de six heures entre la fin du traitement et la présence éventuelle des personnes vulnérables. Elle recommande, par ailleurs, la mise en place de critères de validation des chartes départementales de protection des riverains : mesures allant au-delà de la réglementation, présence de dispositifs de pilotage et de suivi, d’information et de règlement des différends… Le contrôle et les sanctions devraient par ailleurs être renforcés : utilisation obligatoire du GPS lors des traitements jouxtant les zones sensibles pour permettre un contrôle a posteriori, suspension des Certiphyto “pour une durée significative“, renforcement des inspections… Un dispositif de signalement devrait également être mis en place.

Des recommandations particulièrement drastiques, on le voit, qui pourraient bien inspirer les autorités sanitaires en Belgique…

Réagissons à l’accord Mercosur : mettons un visage sur notre viande !

L’Union européenne a donc conclu un nouvel accord de libre-échange avec l’espace économique formé par le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay… Le président d’extrême-droite brésilien, Jair Bolsonaro – grand dévastateur de l’Amazonie -, se serait même engagé, en échange, à respecter l’Accord de Paris sur le climat ! Les agriculteurs européens sont aux abois, redoutant les exportations massives de produits d’éleveurs et de cultivateurs qui ne sont pas soumis – loin s’en faut – aux mêmes règles qu’eux…

Par Sylvie La Spina

Introduction

Mercosur est le diminutif de “Mercado Común del Sur“, soit le “Marché commun du Sud“, communauté économique regroupant quatre pays d’Amérique du Sud. Créé en 1991, le groupement est en négociation avec l’Union européenne depuis 2000, en vue d’établir de nouvelles règles encadrant les échanges commerciaux entre les deux puissances économiques. L’enjeu est de réduire les droits de douanes et d’établir des quotas sur certaines marchandises pour favoriser les exportations. On met ainsi en balance différents secteurs tels que l’agriculture, l’automobile ou l’industrie chimique…

Après une vingtaine d’années de négociations, un accord est arrivé sur la table en juin 2019. Le traité doit encore être voté à l’unanimité par les Etats-membres, dans le cadre du Conseil de l’Union Européenne. Il sera ensuite soumis au Parlement européen et aux Parlements nationaux des différents Etats-membres. Les quatre pays du Mercosur doivent le valider également. Il est donc temps pour les opposants de se manifester, ce que fait actuellement le secteur agricole européen étant donné les menaces que représente l’accord UE-Mercosur pour les producteurs.

La légitimation d’un système antisocial et antiécologique

Le secteur automobile européen était très intéressé par l’accord avec le Mercosur, étant donné les droits de douane de 35 % sur les exportations vers l’Amérique du Sud. L’accord prévoit, en effet, une diminution progressive sur quinze ans – de 35% à 0% – des droits de douane sur un quota de cinquante mille véhicules. La même réduction des droits de douane s’appliquera aux industries chimique, textile, cosmétique et pharmaceutique. En échange, les pays du Mercosur pourront exporter leurs produits agro-alimentaires vers l’Europe, sans frais de douane pour certains quotas : viande de bœuf – 99.000 tonnes -, viande de volaille – 180.000 tonnes -, viande de porc – 25.000 tonnes -, éthanol – 650.000 tonnes -, riz – 60.000 tonnes -, sucre – 180.000 tonnes -, miel – 45.000 tonnes -, fromage – 30.000 tonnes -, lait en poudre – 10.000 tonnes – et lait pour bébé – 5.000 tonnes.

Quelle logique y a-t-il aujourd’hui à importer, à bas prix en Europe, des denrées alimentaires que nous produisons déjà en quantités suffisantes ? Aucune ! Mais c’était sans doute le prix à payer pour développer, encore, l’industrie automobile et l’industrie chimique de l’Union européenne. Dans notre société capitaliste, on veut de la croissance, encore et toujours ! Comme pour d’autres accords de libre-échange – CETA, TTIP… -, le secteur primaire retient moins l’attention que les secteurs secondaires ou tertiaires. C’est une très mauvaise habitude européenne qui met gravement en péril notre sécurité alimentaire.

La viande produite en Europe l’est dans des conditions écologiques et sociales que nous connaissons, que nous avons obtenues pour le bien des personnes et de l’environnement, et pour lesquelles nous nous battons encore quotidiennement. Qu’en est-il de celle qui est produite dans les pays du Mercosur ? Force est de constater que les règles sont fort différentes. Au Brésil et en Argentine, l’élevage bovin s’est surtout développé de manière extensive grâce à l’agrandissement des surfaces agricoles aux dépens de la forêt amazonienne. Pour mieux préserver l’environnement, une exploitation intensive des pâturages est encouragée mais le développement de l’élevage bovin – notamment pour la viande destinée à l’exportation – se fait, de plus en plus, en suivant le modèle des feed lots américains.

Les feed lots sont des parcs d’engraissement regroupant des milliers de têtes de bétail. Ce mode d’élevage suscite des préoccupations d’éthique animale, de santé publique et environnementales : utilisation massive d’antibiotiques et d’hormones, développement de l’antibiorésistance, pollutions issues des fumiers, association de ces élevages avec des cultures industrielles – le plus souvent OGM – et consommatrices en pesticides…  La signature du traité entre le Mercosur et l’Union européenne est donc la légitimation d’un mode de production que nous avons refusé d’appliquer en Europe !

Encore une bonne raison de mieux choisir sa viande !

Cet accord entre le Mercosur et l’Union européenne est donc considéré comme une menace par la plupart des organisations agricoles européennes. Toute cette viande importée dans un marché déjà saturé risque, en effet, de faire baisser les prix en Europe, à des seuils que les éleveurs européens ne pourront concurrencer en raison de normes qu’ils ont voulues plus exigeantes. Malheureusement, pour notre santé et pour notre planète !

De plus, on se demande de quel droit les négociateurs de tels traités économiques ne prennent pas du tout en compte l’avis des consommateurs ? Depuis plusieurs années, on le voit, le citoyen européen est toujours plus exigeant par rapport à la viande dont il se nourrit ; il questionne toujours plus les conditions d’élevage, le bien-être animal, l’impact de la production sur l’environnement et le climat. Encourageons donc, quant à nous, le “consomm’acteur” à se diriger, davantage encore maintenant, vers de la viande biologique issue des élevages de producteurs locaux ! Nous ne le ferons pas, toutefois, sans nous être d’abord inquiétés du sort des consommateurs défavorisés ou désinformés qui n’auront d’autre choix qu’une viande à vil prix produite dans des conditions indignes mais dont le coût écologique, pour la planète, risque d’être rapidement insupportable.

Dépassons la peur que nous inspire ce traité

Oui. Dépassons notre peur de ce traité en agissant ! Renforçons le lien entre production locale et consommation locale. Mettons un visage sur nos aliments ! Aux yeux de Nature & Progrès, l’accord avec le Mercosur est une raison supplémentaire, pour les consommateurs européens, de délaisser les produits anonymes, et notamment les plats préparés industriels – rappelons-nous l’épisode des lasagnes à viande de cheval ! – pour se rapprocher, toujours plus, des producteurs locaux. La Wallonie, par ses herbages, est une terre propice à un élevage de qualité et elle accueille un savoir-faire artisanal reconnu, tant chez les éleveurs que chez les bouchers. De plus en plus d’éleveurs se dirigent vers le bio et font le choix de proposer aux consommateurs locaux leur viande en direct. A ce jour, selon les statistiques de l’AFSCA, la Wallonie compte nonante-trois boucheries à la ferme, un chiffre en nette progression ces dernières années. De nombreux éleveurs passent également par des bouchers pour la réalisation de colis de viande vendus à la ferme.

Bouchers et éleveurs en circuit court ne doivent pas trop s’inquiéter de l’arrivée de la viande à bas prix issue du Mercosur car la clientèle sensible à la qualité bouchère, environnementale et sociale de la viande ne les délaissera pas au profit de produits anonymes à bas prix, venus de l’autre bout du monde. Gageons, au contraire, que ce traité, s’il devait passer, raffermira les convictions et poussera de nombreux consommateurs à revenir vers une viande bio et locale offrant des garanties et du lien !

Les artisans de la viande bio Nature & Progrès

Le label Nature & Progrès Belgique regroupe une septantaine de producteurs et transformateurs biologiques wallons. Tous adhèrent à une charte et respectent un cahier des charges co-construit avec les consommateurs. Nature & Progrès rend donc toute sa place au “mangeur” ! Une vingtaine de producteurs labellisés Nature & Progrès élèvent des bovins et proposent donc de la viande, en direct, au consommateur.

Chez les producteurs bio de Nature & Progrès, les animaux pâturent les prairies à la belle saison, tandis que le foin et quelques céréales cultivées à la ferme subviennent à leurs besoins en hiver. Les éleveurs de Nature & Progrès ont développé une maîtrise de leur filière, notamment au niveau de la transformation – boucheries à la ferme, colis de viande – et de la vente. Le dernier maillon sur lequel ils travaillent est celui de l’abattage : Nature & Progrès mène, depuis cinq ans, des travaux sur l’abattage à la ferme pour optimiser le bien-être animal – même et avant tout au moment de la mort de l’animal – et la qualité de la viande. Le label compte également un boucher artisanal travaillant “à l’ancienne” : depuis le choix de l’animal chez l’éleveur bio, et les conseils d’alimentation, jusqu’à la transformation de la viande selon des méthodes privilégiant les qualités nutritionnelles et gustatives.

Avec Nature & Progrès, ma viande a un visage ! Grâce à ce label qui implique aussi des consommateurs, nous disposons de la garantie que notre viande est produite dans le respect du bien-être animal et de l’environnement ! Le plus sûr moyen de se garantir des effets néfastes du Mercosur est donc de s’investir aux côtés de Nature & Progrès. Quitte même à consommer moins pour consommer mieux !

“Abeille”, vous avez dit “abeille” ?

Les abeilles disparaissent, c’est une catastrophe !“, entendons-nous à longueur de temps dans les médias, le mot “abeilles” désignant en fait constamment l’espèce mellifère domestique. Ainsi passent tristement aux oubliettes… quelques dizaines de milliers d’abeilles sauvages ! Bénigne omission ou erreur fatale ?

Par Morgane Peyrot

Introduction

Depuis plus de vingt ans, s’étalent dans la presse les billets faisant l’historique de la dramatique extinction de l’abeille domestique (Apis mellifera). Certainement pas à tort puisque l’usage des pesticides qui répondent au doux nom de néonicotinoïdes, affaiblissant la flore intestinale de ces dernières, est responsable d’un saut de 4 à 30% de mortalité hivernale, globalement observée par les spécialistes dans les ruchers.

 

 

Une renommée injustifiée

 

C’est un véritable génocide qu’il ne faut certes pas passer sous silence mais qui, d’une part, doit plutôt son succès médiatique à la perte économique générée pour le commerce des produits de la ruche et au lien émotionnel que l’homme entretient avec l’abeille domestique. Et qui, d’autre part, a contribué à donner le monopole du “super pollinisateur” à cette dernière, de manière injustifiée !

L’abeille mellifère, en effet, n’est pas l’assistant le plus efficace à la reproduction des plantes à fleurs. De plus, elle a évincé tout un pan de la riche biodiversité des pollinisateurs, les abeilles sauvages, en particulier, qui constituent pourtant un vaste groupe chez les insectes, avec près de vingt-cinq mille espèces connues à travers le monde. On en dénombre trois cent septante, rien qu’en Wallonie, sans compter les innombrables syrphes, papillons, coléoptères, etc. dont la somme des services écologiques rendus à l’homme et aux écosystèmes est considérable. Les habitantes de nos ruches n’ont donc pas l’apanage du nombre et il semble inconsidéré de continuer à se focaliser uniquement sur leur sort, en négligeant celui de leurs cousines sauvages qui fait trop peu d’échos. Non seulement en vertu des récents apports scientifiques, révélateurs de l’importance du rôle de ces abeilles sauvages en tant que pollinisateurs, mais tout simplement parce qu’elles représentent un élément majeur de notre merveilleux et fragile patrimoine naturel.

A la rencontre des abeilles sauvages

Un étonnant spécimen ressemble fortement à nos ouvrières domestiques mais, en l’observant de plus près, on s’aperçoit qu’il n’en est rien. Comme il ne s’agit pas non plus d’un syrphe – une mouche farceuse aux couleurs mimétiques -, cette belle inconnue est donc une abeille sauvage. Oui, mais laquelle ? Il est bien difficile de s’y retrouver dans ce dédale de couleurs et de formes variées : elles sont de taille imposante, comme les bourdons, ou au contraire minuscules, telles la plupart des Halictes. Elles sont entièrement noires ou bariolées de rouge orangé, de blanc, de points rouges, arborent des reflets métalliques, etc. Les élégantes Eucères portent de très longues antennes, et les Antophores, de spectaculaires yeux colorés. Celles-ci ont des morphologies, mais aussi des modes de vie très divers, souvent bien différents de l’état organisé propre aux abeilles domestiques. Hormis le groupe des bourdons qui érigent également des colonies – bien que d’ampleur modeste -, la plupart d’entre elles sont solitaires. Beaucoup nidifient à même le sol, en creusant la terre meuble des talus, comme la famille des Andrènes. D’autres utilisent le bois mort, telle l’abeille charpentière – autrement nommée Xylocope – au patronyme bien choisi puisqu’elle adore se loger dans les vieilles charpentes. Enfin certaines, dont le groupe des Osmies, utilisent les tiges creuses des Ombellifères ou d’autres végétaux, les galeries vides délaissées des petits rongeurs. Plus surprenant encore, les espèces dîtes “hélicicoles” préfèrent les coquilles vides d’escargot ! Enfin, elles ne font pas de miel. Pollen et nectar sont avant tout rapportés au nid par les femelles pour nourrir le couvain. Les abeilles sauvages travaillent donc pour leur propre intérêt. Une motivation qui, entre autres facteurs, explique leur importante activité de pollinisateur – et malheureusement le peu de considération qu’on leur accorde…

Quelques espèces en Wallonie

L’andrène fauve (Andrena fulva) : commune en Belgique et dans la plupart des pays d’Europe, cette abeille velue au dos roux et au ventre noir se plaît dans les jardins et, en particulier, dans les vergers. Peu exigeante, elle est capable de nidifier dans une simple pelouse, mais elle apprécie les sablières où elle niche en bourgades rassemblant jusqu’à des centaines de nids ! On l’observe de mars à mai.

L’abeille à culotte (Dysapoda hirtipes) : en observant madame on comprend aisément le choix de ce nom car la femelle porte, en effet, d’imposantes soies sur les pattes postérieures qui lui permettent d’amasser de grandes quantités de pollen, essentiellement sur les Astéracées. Elle creuse de profondes galeries – jusqu’à soixante centimètres – dans les zones sableuses et se rencontre de juillet à septembre. Se faisant rare, l’espèce est protégée en Belgique.

La collète du lierre (Colletes hederae) : en fin de saison, d’août à octobre, s’éveille la belle avec la floraison de sa plante favorite. Pour nourrir le couvain, la femelle ne récolte que le pollen du lierre, tandis que le mâle visite de nombreuses espèces. Les nids sont érigés, souvent en bourgades dans les talus argileux ou sableux. Elle est commune, et serait même en expansion en Europe de l’Ouest.

Les véritables "super pollinisateurs"…

Leur diversité n’a d’égale que leur efficacité ! Et pour cause, toutes les différences morphologiques observées résultent d’une adaptation au type de fleurs butinées. En outre, on peut distinguer ces abeilles selon la forme de leur langue. Les abeilles à langue longue sont capables de butiner les fleurs à la corolle profonde – ainsi, le bourdon terrestre (Bombus terrestris) est-il un “généraliste” visitant un panel de plus de trois cents espèces différentes -, tandis que les abeilles à langue courte évoluent sur des fleurs plus planes, telles les Ombellifères ou les Astéracées. La plupart d’entre elles sont des “spécialistes” qui s’approvisionnent sur une famille, voire une unique espèce de plante à fleur, ce qui en fait leur pollinisateur par excellence. La forme du corps des abeilles a également une influence : chez certaines plantes, les grains de pollen sont fortement accrochés aux étamines. Seules les abeilles les plus trapues ont la force nécessaire pour remédier à ce problème : en pénétrant la fleur, elles provoquent des vibrations qui détachent le pollen. C’est la raison pour laquelle il n’y a pas de tomates sans bourdons ! La forme et l’implantation de la scopa – l’organe de récolte du pollen – est un facteur important. Les mégachiles, par exemple, récupèrent, avec leur brosse ventrale, d’importants amas de pollen sans avoir à fournir de gros efforts. Un avantage, indispensable, sachant que le cycle de vie des abeilles sauvages est généralement plus long que celui de l’abeille domestique. Ceci suppose de fournir à la larve de grandes quantités de pollen sur une plus longue période jusqu’à son émergence. Ainsi une osmie peut-elle polliniser jusqu’à quatre-vingt fois plus qu’une ouvrière classique ! L’osmiculture, une pratique développée aux Etats-Unis, consiste à favoriser les espèces indigènes de cette famille et connaît, à ce titre, un essor important en Europe. Par ailleurs, une étude internationale menée en 2016 par trente-cinq chercheurs, prouve que la seule diversité des pollinisateurs sauvages en culture explique une différence de 20 à 30% du rendement dans les petites exploitations. D’après Bernard Vaissières, spécialiste de l’INRA, cela s’expliquerait notamment par le fait que la viabilité du pollen est supérieure lorsque ce sont les abeilles sauvages qui le transportent : celles-ci ne le mélangent pas à d’autres produits de la ruche. Les fleurs sont ainsi mieux fécondées, ce qui augmente la productivité. Enfin, beaucoup de spécimens sont moins frileux que l’abeille domestique et sont donc plus souvent actifs. Pour toutes ces raisons, et bien d’autres encore, c’est à n’en plus douter que la palme du “super pollinisateur” revient sans conteste à nos petites sauvages !

Elles aussi sont en grave déclin !

Les études menées en série, après 2010, ont enfin rétabli la vérité et rendu à nos abeilles sauvages la légitimité qu’elles méritent. Le monde agricole et la sécurité alimentaire seraient-ils donc sauvés ? Pas vraiment car les observations des scientifiques s’accompagnent d’un constat alarmant : toutes ces pauvresses sont en train de disparaître ! En 2013, Laura Burkle, de l’Université Washington, dans le Missouri, compara ses observations à des relevés antérieurs effectués, depuis la fin du XIXe siècle, aux mêmes endroits, dans les forêts de l’Illinois. Conclusion : les interactions entre plantes et insectes pollinisateurs ont chuté de moitié. Au mois d’août dernier, Axel Decourtye, directeur scientifique de l’Institut de l’abeille, en France, annonce que 40% des abeilles sauvages seraient gravement menacées d’extinction. Or, fin 2017, un communiqué de presse de l’association Noé, partenaire des actions du Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris, indiquait que le statut de conservation de ces dernières n’était connu que pour 40% d’entre elles et qu’en Europe, leur population avait chutée de 37%… Voilà qui en dit long sur leur sort, mais aussi sur celui de l’entièreté du monde vivant si nous nous entêtons à ne pas en faire prestement le centre de nos préoccupations.

Malgré cette triste réalité, peu de disposition sont actuellement mise en place à leur égard. Bien au contraire : l’émotion suscitée, ces dernières années, par le trépas de leurs homologues domestiques a conduit plus d’une collectivité ou association à réagir en implantant des ruches, des ruches, et encore des ruches… Un geste fait avec la meilleure des intentions qui pourrait malheureusement avoir des effets délétères pour les populations d’abeilles sauvages, compte tenu de la concurrence exercée par les abeilles mellifères. Si ces individus peuvent être complémentaires, ce n’est pas le cas lorsque des ruches sont installées trop près de l’unique source de nourriture des abeilles sauvages. Les petites solitaires ne font alors pas le poids face à une colonie constituée de dizaines de milliers d’individus. D’autant plus que les ouvrières domestiques parcourent jusqu’à cinq kilomètres à la ronde pour trouver leurs ressources, contre trois cents à mille mètres seulement pour les abeilles sauvages…

Leur offrir le gîte et le couvert…

De manière localisée cette compétition peut donc être un facteur de leur raréfaction, ce qui nous mène à deviner la première cause de leur déclin après l’utilisation des pesticides : la disparition de leur habitat. Les abeilles sauvages doivent disposer de tout le nécessaire pour constituer leur logis et leur garde-manger, et ce dans un périmètre restreint. Si voulez donc les aider en les accueillant dans votre jardin, il vous faudra respecter ces principes clés. Vous pouvez leur aménager une butte sableuse pour qu’elles y fassent leur nid, en prenant soin de laisser se développer, à proximité, les fleurs autochtones – car ces spécialistes ne sauront se satisfaire de mélanges fleuris vendus en grande surface – ou de leur laisser un coin de friche… Et surtout, ne vous acharnez pas à “nettoyer” sans cesse votre jardin en le débarrassant des “débris” en tous genres et des “mauvaises herbes” ! Beaucoup d’entre elles tapissent leur nid de diverses matières organiques. Les mégachiles utilisent des morceaux de feuilles découpées, les abeilles maçonnes de la boue, et les anthidies cotonnières les “poils” des végétaux. D’autres logent dans le bois mort ou dans des tiges creuses. Cela prendra sans doute un peu de temps mais vous ne manquerez pas de voir apparaître, dans votre quotidien, certaines de ces incroyables abeilles et bien d’autres pollinisateurs sauvages. Une aubaine pour eux et aussi pour votre récolte. Un jardin est, avant tout, un écosystème en continuité des espaces de nature alentour. Pour être en parfait équilibre, il se doit d’abriter la vie.

Aider les abeilles autrement

Et si vous n’avez pas de jardin ? Qu’à cela ne tienne : vous pouvez tout de même agir en faveur des pollinisateurs sauvages, où que vous soyez, simplement en les observant !

Dans le cadre du dispositif Interreg France-Wallonie-Vlaanderen, un projet de large envergure a été créé pour la sauvegarde de ces précieux insectes : le programme SAPOLL. Celui-ci a pour but de combler le manque de données les concernant afin de mettre en place un plan d’action cohérent à l’échelle transfrontalière. Chacun peut y contribuer grâce aux sciences participatives. Le principe en est simple : transmettre les relevés de vos observations sur les plateformes dédiées. Il s’agit d’un acte relativement simple mais de grande importance pour aider les chercheurs à protéger les abeilles sauvages : en témoigne la liste rouge UICN des abeilles d’Europe dans laquelle plus de 50% des espèces ne sont pas classées faute de connaissances approfondies… N’ayez aucune crainte si vous n’êtes pas naturaliste ! De nombreux outils pratiques et simples d’accès sont fournis pour vous permettre d’identifier les spécimens rencontrés. Aucun matériel particulier ne vous sera nécessaire, juste un appareil photo – ou même votre portable, on ne cherche pas la photo artistique – et une bonne paire de bottes ! Pour vous lancer, rendez-vous sur http://sapoll.eu/

 

Une petite cause peut avoir de grands effets et Nature & Progrès endosse sa part de responsabilité en ce concerne la méconnaissance dans laquelle ont longtemps été tenues les malheureuses abeilles solitaires. L’écologie ne nous apprend-elle pas à toujours considérer les choses dans leur globalité ? Nous veillons donc désormais à défendre leurs intérêts aussi, et une action comme le Plan Bee leur réserve, par exemple, une attention toute particulière…

Notre histoire avec les néonicotinoïdes

La grande histoire de l’agriculture biologique n’est plus à écrire. Chacun sait aujourd’hui dans quelles circonstances quelques poignées d’agriculteurs et de consommateurs se regroupèrent spontanément pour dire non à des techniques admises par tous comme novatrices mais qui n’en détraquaient pas moins l’environnement, compromettant ainsi une production alimentaire de qualité. Ces quelques groupes d’irréductibles expérimentèrent, pas à pas, des méthodes originales qui ne seraient ni un retour à quelque pastoralisme primitif ni une autre fuite éperdue dans une croisade idéologique. Faut-il encore énumérer ici les terribles impasses du modernisme agricole soumis à la chimie, à la mécanisation et à la destruction de la nature ? Nous l’avons fait maintes fois… Aujourd’hui, ce sont les solutions biologiques et les fondements mêmes de la bio (1) que plébiscitent, par leurs choix alimentaires, les citoyens-consommateurs. L’illusion de la maîtrise totale, industrielle, la foi aveugle dans un progrès, une téléologie (2) qui semble s’imposer comme une évidence, n’a pourtant pas disparu. Les technocrates sont toujours parmi nous et ne paraissent décidément pas prêts à lâcher le morceau. Pour quelles raisons exactes, nous nous efforcerons de l’analyser…

Par Dominique Parizel

 

Introduction

Mais à quoi peut bien tenir une telle option manifeste (3) prise sur le futur ? Pourquoi Elon Musk (4) nous vend-il aujourd’hui du voyage dans l’espace, avec quasi autant d’assurance que de lourdes berlines électriques capables de sillonner sans s’arrêter la côte ouest de l’Amérique, de Los Angeles à Vancouver, quand la Californie évidemment n’est pas complètement ravagée par les flammes ? Et pourquoi d’innombrables médias, marchands d’audience et de papier, sont-ils, comme un seul homme, si prompts à lui emboîter le pas et à chroniquer le moindre de ses “coups de génie” ? Parce qu’il aurait enrôlé madame Irma et sa magnifique boule de cristal et qu’elle lui aurait confié toutes ces choses sur l’avenir dont nous ne saurions rien ? Ou parce qu’il n’ignore pas justement, en richissime spécialiste du marketing, que l’espace intersidéral – Star Wars oblige ! – est encore le mythe de développement dans lequel croient sans réfléchir une large majorité d’Américains – et, avec eux, la masse de ceux qui ont encore les Etats-Unis pour seul et unique point de mire – et dans lequel il semble par conséquent toujours plus opportun d’investir quelques dollars ? Et parce que la pensée dominante – au moment précis où j’écris ces lignes – nous assure toujours que la grosse berline au moteur électrique succédera tout naturellement à la grosse berline au moteur thermique ? Si l’on évacue ici, sans doute un peu rapidement, quelques questions tenaces sur l’origine de l’électricité et sur la capacité réelle des batteries – mais nous en sommes toujours à penser, n’est-ce pas, tout au fond de nous, que la technologie peut tout ? -, gageons cependant que, dans l’état actuel de la physique et tant que nos connaissances ne nous permettront pas de voyager à la vitesse de la lumière, nous demeurerons stupidement coincés au fin fond du système solaire avec nos gentilles petites fusées pour tintinophiles si gourmandes en carburant, que nous ne serons par conséquent pas très avancés mais d’autant plus pressés, sans doute, de regagner la jolie petite planète bleue – ou ce qu’il en reste ! -, M. Musk nous vendant alors probablement un nouveau retour à la Terre. Home sweet home, les gars ! Dans le même ordre d’idées, une large majorité de Belges refuse de croire qu’on se passera des voitures à motorisations essence et diesel, en 2035, à Bruxelles. Ce qui tient pourtant, à nos yeux, de l’évidence. Alors, dites-moi, à quoi rêvons-nous encore, nous qui sommes de toute façon trop pauvres – comprenez : nous qui manquons à ce point de dollars – pour espérer poser un jour le pied dans une rutilante fusée SpaceX ?

A quoi nous fait encore rêver l’agro-technocratie qui s’obstine à nous promettre des rendements pharamineux à l’aide de méthodes si absurdement opacifiées par le secret industriel que plus personne ne sait exactement de quoi on parle ? Tout cela continue pourtant à mettre à mal nos écosystèmes, néonicotinoïdes en tête, et à empoisonner humains et animaux sans que les hautes sphères de la politique paraissent disposées à se pencher, ne serait-ce qu’un instant, sur la question. Aujourd’hui, le simple citoyen – celui qui, plein d’angoisse, s’interroge chaque jour qui passe sur la nature exacte de ce qu’il mange – ignore sans doute pourquoi et comment on lui ment, et cela sciemment. Il sait pourtant de plus en plus sûrement qu’on lui ment ! Et ce sentiment de mensonge – médiatique, publicitaire et politique – croît sans doute aussi vite que les différentes crises – économique, écologique, énergétique et climatique -, c’est-à-dire que la menaçante réalité que ce même citoyen – à moins qu’il ne soit encore le prisonnier consentant de sa bulle auto-boulot-réseaux sociaux – reçoit un jour ou l’autre en pleine face. Et nul ne mesure encore les conséquences possibles, dans nos pays, de ce désillusionnement qui habite de plus en plus l’inconscient collectif…

Nous ne nous bornerons donc pas seulement à faire ici le récit de la confrontation entre une minuscule association comme la nôtre avec un monstre technologique, inutile et dangereux, nommé néonicotinoïdes mais nous chercherons surtout à apercevoir le sens, la grave interrogation démocratique qui se dégage de la permanence incompréhensible de leur usage, en dépit de protestations toujours plus vives et plus pertinentes qui émanent de citoyens confrontés au réel, et non au récit prêt à copier/coller pour médias complices et plus trop enclins à prendre la peine d’investiguer par eux-mêmes, ou seulement à descendre prendre un peu l’air sur le terrain… Cette persistance irrationnelle dans une croyance qui paraît coulée dans le bronze – celle d’un ministre qui se prétend pourtant réformateur – conduit aujourd’hui notre association, à son corps défendant, devant un tribunal. Nous y demandons l’annulation d’une dérogation accordée à trois néonicotinoïdes pourtant bel et bien interdits ! Mesure-t-on suffisamment – que cette cour nous donne tort ou raison – l’incongruité d’un tel parcours décisionnel ? Après plus de vingt-cinq ans d’un combat opiniâtre, des citoyens européens de tous horizons obtiennent enfin la prohibition de produits notoirement tueurs d’abeilles et qui n’auraient tout simplement jamais dû être autorisés, nous montrerons pourquoi. Mais il demeure pourtant, dans la petite Belgique pourtant pas si éloignée de la “citadelle bruxelloise” – c’est-à-dire de l’Europe et de ses Institutions -, un lobby betteravier tout aussi insignifiant que notre minuscule association mais suffisamment introduit pour que prévale, sans le moindre débat, son intérêt économique particulier. De quelle démocratie parle-t-on là ? De celle où des lanceurs d’alerte doivent risquer de lourdes condamnations pour “trahison” – ou carrément leurs vies ! – pour défendre ce qu’ils estiment être l’intérêt bien compris du simple citoyen ? De celle où de simples et minuscules associations, dont la seule ambition est l’éveil des gens à une vie meilleure, se voient obligées – parce que personne d’autre ne ferait cela à leur place – de soulever glaive et bouclier pour mettre en lumière les accointances particulières d’un grand commis de l’Etat ? Etat qui pleurnichera sans doute alors sur sa faiblesse si expertement consentie face aux multinationales et à leurs lobbies ? Si une grande ombre plane aujourd’hui sur nos démocraties, elle émane peut-être moins de nos extrémismes que d’une mollesse coupable face à la tentation technocratique. Périodiquement resurgit, en effet, une des nombreuses têtes de l’hydre qui, tirant argument de marchés devant lesquels il faut nécessairement plier le genou, s’en vient réclamer un gouvernement de technocrates (5), c’est-à-dire un conclave d’experts non élus qui mèneraient des réformes “impopulaires mais nécessaires”. Comme s’il existait un point oméga, brillant au firmament, et que nous vénérerions à l’unisson, comme si l’unique obstacle pour tendre vers lui et l’étreindre de tout notre être était l’irrésolution d’un petit peuple ignare et versatile, rétif au néolibéralisme économique dont ils ignoreraient encore les bienfaits. Bref, comme si cet unique obstacle était l’exercice de la démocratie lui-même ! 55% des Français, paraît-il, envisageraient sérieusement pareille option (6). Incompétences et absences de courage justifiant, pour ainsi dire, le coup d’état des experts ! Comprenons-nous bien : il ne s’agit pas de blâmer ici, une fois encore, le politique. Bien au contraire, la politique, la vraie – celle qui entend et défend ceux d’en bas, dont elle comprend l’existence et traduit en actes les aspirations – est plus que jamais une impérieuse nécessité. Celle qui rend finalement aux citoyens le pouvoir qui est le leur afin de construire l’avenir qui leur convient…

(1) Avant d’aller plus loin, nous prions le lecteur de relire avec attention notre étude présentée en 2018 et intitulée : Le sol vivant n’est pas une option, par Fabrice de Bellefroid

(2) N’ayons pas peur des mots : la téléologie est une façon de penser qui ne considère que les fins à atteindre, peu importe les voies à parcourir et les moyens à mettre en œuvre

(3) Entendons ce mot avec l’écho de la doctrine de la “destinée manifeste” (Manifest Destiny), utilisée pour justifier la “Conquête de l’Ouest” par les Etats-Unis d’Amérique, puis un interventionnisme constant en Amérique latine…

(4) Milliardaire américain d’origine sud-africaine, Elon Musk entend combattre le réchauffement climatique et implanter des colonies humaines sur Mars. Il est notamment fondateur du constructeur automobile Tesla et de la firme astronautique SpaceX.

(5) Perdant patience devant la difficulté de constituer un nouveau gouvernement fédéral belge, M. Joachim Coens, candidat à la présidence du CD&V et patron du port de Zeebruges, plaida, début novembre, pour la constitution d’un “gouvernement d’experts”.

(6) https://www.atlantico.fr/decryptage/3194287/comme-une-ombre-sur-la-democratie—38-des-francais-se-disent-en-faveur-d-un-regime-autoritaire-pour-reformer-la-france-et-eviter-le-declin

Chapitre 1 - 2006 : le "multifactoriel", ce tueur d’abeilles

L’histoire reste donc, tout entière, à écrire ! Et celle de l’agriculture du XXIe siècle dépendra de ce que les mangeurs accepteront de manger… Au tournant du nouveau siècle cependant, politiques et industriels semblent converger, comme un seul homme, vers un agro-business dont le potentiel économique s’annonce florissant. Tous rêvent de hautes technologies, de blouses blanches et d’organismes génétiquement modifiés (OGM). Pas d’agriculteurs les pieds dans la glèbe… Qu’on en juge : visitant les States, début mai 2001, Jaak Gabriëls, le ministre fédéral belge de l’agriculture d’alors, revient émerveillé par les innombrables bienfaits vantés par le très pro-OGM International Food Policy Institute. Il déclare donc les OGM très utiles pour la sécurité alimentaire et pour aider les pays en voie de développement à combattre la famine endémique, une contrevérité particulièrement répandue à l’époque. La Belgique présidant l’Union Européenne pendant le second semestre de l’année, il lui revient de conduire, en septembre, une réunion des ministres de l’agriculture des quinze, à l’occasion de laquelle il dit vouloir « relancer le débat sur les OGM ». Le mois qui suit, inaugurant en compagnie d’Hendrik Verfaillie alors PDG de Monsanto, CropLife International, une nouvelle vitrine des multinationales de l’agrochimique localisée à Bruxelles, monsieur le ministre affirme même que cette réunion de septembre serait « un premier pas pour débloquer le moratoire européen sur les OGM, prononcé en juin 1999, et pour donner à ces technologies l’opportunité d’être développées en Europe également » et se risque même à ajouter que « pour rester économiquement durable, le secteur devait impérativement intégrer les OGM) ! » (1).

Une quinzaine d’associations dont, bien sûr, Nature & Progrès, protestèrent aussitôt, demandant au monde politique de se prononcer clairement : oui ou non envisageait-on alors de mettre en péril la santé du consommateur et de l’environnement afin de complaire quelques grandes multinationales ? Le début des années 2000 fut alors marqué par une véritable révolution dans l’attitude des consommateurs belges. Suite à une action de mobilisation de Greenpeace, ils passèrent à l’action avec, pour effet le plus significatif, l’abandon presque unanime des ingrédients à base d’OGM par les principaux fabricants et chaînes de supermarchés en Belgique. Souvent contraints et forcés, Danone, Kraft Jacobs Suchard, Master Foods, Nestlé et Unilever renoncèrent aux OGM, tout comme les supermarchés Carrefour, Delhaize, Colruyt et Aldi, en ce qui concerne leurs marques propres. Ce mouvement, d’abord essentiellement perceptible en Europe, s’étendit ensuite à travers le monde, de la Corée du Sud au Brésil, de la Nouvelle-Zélande au Canada… Et même aux Etats-Unis où une chaîne de supermarché de premier plan – Trader Joe’s – décida d’abandonner les ingrédients transgéniques pour les produits de ses marques propres.

Un coup d’avance

L’industrie ne s’affola pas. Elle avait déjà un coup d’avance, confirmant par là-même que les OGM n’étaient, au fond, rien d’autre qu’une sordide affaire de pesticides (2). Depuis son déploiement, dans les années nonante, une nouvelle génération de produits suscitait déjà une intense controverse. En France, dès 1994, des apiculteurs firent état de troubles graves au sein de leurs colonies d’abeilles, survenant principalement au début de la floraison des tournesols qui fournissent beaucoup de nectar et de pollen aux insectes. Ces troubles pouvaient conduire à la mortalité plus ou moins rapide des butineuses. Un nouvel insecticide, utilisé pour le traitement préventif du tournesol, fut alors incriminé : l’imidaclopride. On évoquait alors peu la famille d’insecticides dont il faisait partie – les néonicotinoïdes (3) – mais davantage le nom de sa formulation commerciale, produite par Bayer, vendue en France – le Gaucho ! L’imidaclopride est alors souvent montrée du doigt au même titre qu’une autre molécule phytosanitaire nommée fipronil, alors commercialisée en France sous le nom de Régent. Mais, au fil du temps, ce sont bien les néonicotinoïdes qui démontreront des effets particulièrement aigus, ces nouveaux insecticides ayant ceci de nouveau d’être neurotoxiques, c’est-à-dire d’agir sur le système nerveux central de l’insecte. De plus, le produit n’est plus pulvérisé sur les plantes comme la plupart des produits “classiques” mais il enrobe les graines, ce qui a pour effet d’accroître nettement son efficacité. Seuls trois chercheurs français s’associèrent à l’inquiétude des apiculteurs quant aux effets de ces nouveaux produits : le chimiste Jean‑Marc Bonmatin, le toxicologue Luc Belzunces et le pathologiste Marc Colin. Leurs premières recherches sont publiées au début des années 2000 ; elles montrent que les abeilles sont exposées à l’imidaclopride par le nectar et le pollen. Cette molécule leur est très toxique, même lorsque les concentrations sont faibles, provoquant des perturbations du comportement susceptibles d’expliquer les mortalités constatées par les apiculteurs.

Dès 2001 – sept ans tout de même après les premiers signalements d’apiculteurs ! -, le ministre de l’Agriculture français, Jean Glavany, convoque un groupe d’experts, le Comité scientifique et technique de l’étude multifactorielle des troubles des abeilles (CST), dont fait alors partie l’apidologue Gérard Arnold. Son rapport final est publié en 2003 et sa conclusion est claire :

« Dans l’état actuel de nos connaissances, selon les scénarios développés pour évaluer l’exposition et selon les facteurs d’incertitude choisis pour évaluer les dangers, les rapports PEC/PNEC (“predictive environmental concentration”/“predictive no effect concentration”) obtenus sont préoccupants. Ils sont en accord avec les observations de terrain rapportées par de nombreux apiculteurs en zones de grande culture (maïs, tournesol), concernant la mortalité des butineuses, leur disparition, leurs troubles comportementaux et certaines mortalités d’hiver. En conséquence, l’enrobage de semences de tournesol et de maïs par le Gaucho conduit à un risque significatif pour les abeilles. »

La toxicité de l’imidaclopride pour les abeilles est reconnue pour la première fois, ce qui amène le ministre à suspendre l’utilisation du Gaucho sur le tournesol et le maïs, deux cultures très visitées par les abeilles. L’originalité du travail du CST fut d’introduire de qualité sur chacune des études analysées – trois cent quarante ! -, ce qui n’avait été fait jusqu’alors ni en France, ni en Europe. Ces critères visaient, par exemple, à s’assurer que les échantillons étaient en nombre suffisant et représentatif des conditions naturelles, que des lots contrôles (non traités) étaient bien présents, etc. Un grand nombre d’études furent ainsi rejetées en raison de leur qualité scientifique insuffisante ; elles avaient pourtant été prises en compte pour l’homologation du Gaucho ! Pareil constat aurait déjà dû nous inquiéter, nous y reviendrons…

Sauver les abeilles ?

Pour l’heure, nous ne quittons pas notre rôle d’association de terrain dont beaucoup de membres sont des jardiniers et, le cas échéant, des passionnés d’apiculture. Particulièrement sensibles à l’un des symptômes les plus graves de la dégradation de notre environnement, nous nous investissons corps at âmes dans la cause de la défense des abeilles. Notre revue accueille régulièrement des articles rédigés par le CARI (4) notamment. Un dossier complet est consacré aux abeilles et au miel, à l’été 2003… Ayant finalement compris que les études indépendantes françaises n’auraient aucun effet sur les décideurs belges, nous trempons notre plus belle plume dans l’encre de Chine, en date du 26 février 2004. La lettre est adressée à Rudy Demotte, ministre fédéral de la Santé Publique.

Outre notre grande inquiétude, nous lui disons combien “les effets du fipronil (Régent) et de l’imidaclopride (Gaucho) sur les abeilles sont particulièrement préoccupants. Les premiers dépérissements de colonies sont apparus, en 1995 en France, sur du tournesol traité avec du Gaucho ; ils se sont généralisés depuis dans d’autres pays européens : en Allemagne – perte de 30 % des colonies lors de l’automne 2002, principalement en zone de grandes cultures et plus particulièrement sur du colza traité avec du Gaucho -, en Italie – 30 % de perte de cheptel et de 70 % de perte de production liés en partie aux traitements des cultures de maïs, de tournesol et de céréales avec du Gaucho -, en Belgique – perte de 30% de colonies, au printemps 2003, dans les zones de grandes culture et de maïs -, en Espagne – premières pertes inexpliquées des colonies signalées, entre autres, en Andalousie, en zones de culture. Plusieurs problèmes ont également été signalés en République tchèque – tests sur du colza traité au Gaucho – et au Canada – sur des trèfles cultivés derrière des pommes de terre traitées à l’imidaclopride… Des causes similaires sont immanquablement à l’origine de ce qui se passe dans ces différents pays.

Les nouveaux neurotoxiques susnommés présentent des caractéristiques fort différentes des produits des anciennes générations. Ils s’avèrent extrêmement toxiques, en particulier pour les abeilles, à des doses infimes : douze pico-grammes en douze jours suffisent à produire un effet ! De plus, cette toxicité est cent fois plus importante que pour les produits classiques. Certains produits de dégradation de ces molécules présentent également une toxicité chronique plus élevée que la molécule mère. Enfin, la toxicité chronique est plus importante que la toxicité aiguë : jusqu’à cent mille fois plus pour certains produits dérivés. Les effets peuvent se faire sentir à des doses très faibles, cent fois inférieures à la limite de détection habituelle.

(…)

Dans un souci de santé publique, il nous paraît primordial de prendre à présent les mesures de précaution qui s’imposent. Nos voisins Français viennent de prendre des mesures en ce sens en suspendant la vente du Régent et en surveillant étroitement le Gaucho.

(…)

Nature & Progrès a donc l’honneur de vous demander :

– de retirer l’agréation de ces produits pour les usages agricoles et non agricoles,

– d’informer d’urgence les particuliers et les agriculteurs sur les risques liés à l’utilisation de ces produits,

– d’organiser la récolte des stocks encore disponibles chez les agriculteurs, les horticulteurs et les particuliers,

– de procéder à une étude d’impact sur la santé humaine de cette nouvelle génération de produit,

– de prier votre administration de publier, de façon précise, les statistiques d’utilisation de ces pesticides en Belgique, pour les secteurs agricoles et non agricoles, ainsi que pour les particuliers.”

A notre grand regret, ce courrier est demeuré sans réponse. Trace précieuse de l’état d’esprit qui prévalait alors, en date du 5 mars 2004, l’UIPP – Union des Industries de Protection des Plantes – publie dans le quotidien Le Monde, une page entière où elle dit vouloir “mieux expliquer son métier” aux consommateurs et aux citoyens. On peut notamment lire, sur cette page, qu’avant “de donner une Autorisation de Mise sur le Marché, les autorités compétentes doivent avoir acquis la certitude que les produits soumis à leur contrôle, utilisés dans le cadre des bonnes pratiques, n’ont pas d’effet sur la santé humaine et préservent l’environnement.” Nous verrons plus loin sur quoi reposait alors cette affirmation pour le moins téméraire s’apparentant, avec ce que nous savons aujourd’hui, à un mensonge caractérisé.

Secouer l’opinion en mettant les preuves sur la table

La terrible indifférence des pouvoirs publics belges et le mépris glacial des industriels de la “protection des plantes” nous obligent alors à changer notre fusil d’épaule. C’est à l’opinion que nous voulons nous adresser, arguments scientifiques à l’appui. Nature & Progrès investit donc une énergie considérable dans l’organisation d’une grande journée d’étude qui eut lieu le 15 juin 2006, à la Citadelle de Namur, afin que personne, selon la formule consacrée, ne puisse plus jamais dire : “je ne savais pas !“. Cette une journée intitulée “Dépérissement des ruchers et pesticides : France et Belgique, un même problème, deux approches différentes” visait à mieux comprendre pourquoi la réponse des politiques à un problème identique était diamétralement opposée dès qu’on enjambait le Quiévrain. “Face aux évidences venues de France, demandions-nous alors, l’attitude belge sera-t-elle encore tenable longtemps ?” Etaient présents, lors de cette mémorable journée, les scientifiques français susnommés – Jean‑Marc Bonmatin, chimiste, Luc Belzunces, toxicoloque, et Gérard Arnold, apidologue – mais également le président de l’UNAF (Union Nationale de l’Apiculture Française), Henri Clément, qui suggérait déjà de passer au combat juridique pour être enfin pris au sérieux ! Autrement dit : n’attendez pas de ceux qui vous représentent qu’ils défendent la cause des abeilles mais, pour faire valoir la cause environnementale, pour faire contrepoids aux puissants lobbies de la chimie, passez dès aujourd’hui à d’autres modes d’action. Le message était déjà extrêmement clair. Peut-être eussions-nous dû l’entendre dès cette époque ? Car le message des trois scientifiques n’était pas moins limpide : la contamination des pollens par l’imidaclopride, à des doses sublétales pour l’abeille et infinitésimales dans le cas de ces produits, n’est même plus une hypothèse, nous dirent-ils en substance ! Nous étions alors en 2006 et toutes les preuves nécessaires étaient déjà réunies ! Luc Belzunces, toxicologue à l’INRA d’Avignon, nous décrivit alors, dans le détail combien la dégradation de l’imidaclopride et de ses métabolites était susceptible d’induire des effets potentiellement dangereux pour l’abeille, Jean-Marc Bonmatin, chimiste au CNRS d’Orléans, questionna même des quantités utilisées susceptibles d’être dangereuses… pour l’homme ! Gérard Arnold enfin, chercheur en apidologie au CNRS de Gif-sur-Yvette exposa très longuement l’organisation complexe des colonies d’abeilles et les systèmes sophistiqués de communication qu’elles mettent en œuvre au sein de ruche, concluant que l’influence d’un neurotoxique tel que l’imidaclopride était manifestement de nature à perturber grandement son fonctionnement. Gérard Arnold fut aussi un des premiers à critiquer vertement celui des comités d’experts qui n’ont souvent, avait-il alors conclu, d’experts que le nom…

Que des informations d’une importance aussi capitale soient totalement ignorées par les pouvoirs publics belges nous sembla un fait particulièrement inquiétant et interpellant.

Nous avons donc renouvelé notre demande d’application urgente du principe de précaution et de suspension immédiate de l’imidaclopride sur tout le territoire de la Belgique. Et, vu les doses extrêmement faibles auxquelles ces nouveaux pesticides s’avéraient toxiques, nous avons souligné l’urgence de revoir de fond en comble les normes d’agréation de tous les produits phytosanitaires…

“Face à la redoutable incompétence des pouvoirs publics belges, écrivions-nous à cette époque, incapables de relayer et de prendre en compte ces nouvelles données scientifiques, faudra-t-il un jour en arriver à l’extrémité que nous suggère le patron de l’apiculture française ? Faudra-t-il porter l’affaire devant les tribunaux ? L’avenir nous le dira !”

Sus donc à Varroa Destructor !

Est-il intéressant de faire l’autruche et d’enfouir sa tête dans le sable ? On peut en douter mais c’est pourtant ce que choisirent alors de faire les autorités publiques belges. On peut certes préférer le terme officiel de “surmortalité des abeilles” à celui de “dépérissement des ruchers”, les faits sont là – en toutes matières écologiques, les faits sont souvent bêtement et particulièrement têtus ! -, elles meurent ! Et elles meurent – les sales bêtes ! – d’une manière tout à fait anormale. Le pouvoir politique peut-il continuer à tourner en rond et à demeurer longtemps insensible à la question ? Certes non. Chez nous pourtant, les néonicotinoïdes sont toujours perçus comme une avancée majeure permettant d’apporter une solution aux problèmes des insectes ravageurs dans les cultures tout en réduisant, grâce à l’effet microdose, la pollution liée à l’épandage des pesticides “classiques”. Notre action est donc essentiellement perçue, par les pouvoirs politiques en place, comme une critique de la science et de la liberté de chercher, ce que notre opposition persistante aux OGM n’a fait que confirmer à leurs yeux. Il est donc tout-à-fait normal, dans cet esprit, que les ministres, fédéral de la Santé Publique, Rudy Demotte, et wallon de l’Agriculture, Joé Happart, réagissent en confiant aux monde scientifique le soin de résoudre le problème. La Région Wallonne charge ainsi le professeur Eric Haubruge de la réalisation d’une vaste étude multifactorielle sur le problème. Ses premières conclusions soulignèrent – ô divine surprise ! – l’effet néfaste de la varroase (5), un mal connu des apiculteurs depuis belle lurette et dû à un méchant parasite au nom charmant de Varroa Destructor ! Où l’on nous apprend qu’un individu fatigué et affaibli a plus de chance, s’il passe sous la pluie et dans un courant d’air, de rentrer chez lui grippé… “Et sans doute, ironisions-nous à l’époque, tombant de Charybde en Scylla, recommandera-t-on, pour éradiquer le fléau, l’application de nouveaux insecticides encore interdits chez nous ? Quoi qu’il en soit, c’est au pied du mur qu’on reconnaîtra le maçon. Car l’homme de la rue, lui, n’attend qu’une seule chose : que le sort des abeilles s’améliore et qu’elles retrouvent une vie normale.”

Or, de vie normale, elles ne retrouvèrent pas. Et, en attendant, de très nombreux petits apiculteurs wallons continuèrent, les uns après les autres, à jeter l’éponge, dégoûtés par l’immense inertie qui leur était opposée. Le paysage de l’apiculture en Wallonie – surtout composé de passionnés qui entretiennent un véritable patrimoine culturel en même temps qu’une production de grande qualité – continua à se désertifier inexorablement et leur disparition annoncée fit place à une production de plus en plus industrielle. La triste histoire est, hélas, bien connue… Nature & Progrès rumina, des années durant, sa déception qu’aucune étude spécifique ne fut réalisée sur l’effet précis des molécules incriminées par les apiculteurs en matière de destruction de ruchers. Certes, un groupe de travail fut bien constitué au ministère fédéral mais se contenta, semble-t-il, de faire le relevé de toutes les études déjà réalisées et de toutes les mesures déjà en vigueur… Nul n’envisagea la moindre remise en question, la moindre réévaluation de ce qui se faisait habituellement en matière de pesticides et qui, semblait-il alors, ne produisait pas d’effets en termes de santé publique. Cette lourde inertie doit aujourd’hui nous interroger. Quant à la “grande étude multifactorielle”, nous avions compris depuis bien longtemps que la montagne accoucherait d’une souris. Et la montagne, comme prévu, accoucha bien d’une souris…

Une question toutefois restait posée – en plus des nombreuses autres auxquelles on refusait obstinément de répondre -, elle était d’ordre politique : pourquoi des produits pouvaient-ils être interdits d’usage d’un côté de la frontière alors que leur emploi semblait parfaitement justifié de l’autre ? Une frontière mise en place par l’histoire des hommes aurait-elle le pouvoir magique de rendre l’arsenic moins toxique, comme celle qui arrêta naguère le nuage de Tchernobyl ? Ou allait-on carrément jusqu’à sous-entendre que les autorités françaises étaient incompétentes ? L’agressivité des lobbies pro-chimiques semblait pourtant partout la même et il fallut donc que la décision française d’interdire l’imidaclopride fut amplement justifiée pour qu’un ministre eut un jour le courage politique de la prendre… Ou peut-être avions-nous le seul tort de ne pas disposer, en Belgique, d’un puissant syndicat apicole capable d’intenter de retentissantes actions en justice ? Ou, peut-être, nos législations et nos réglementations étaient-elles diamétralement opposées ? Mais alors quelle était la bonne et quelle était la mauvaise ? On nous expliquait pourtant, en cette période bénie où quelques malheureux référendums nationaux l’avaient déjà considérablement affaiblie, que l’Europe était plus que jamais en marche… Mais peut-être fut-elle alors plus efficace pour vendre les produits de Bayer & consorts que pour sauver d’une mort certaine la petite abeille désorientée ? Dans nos esprits, en tout cas, le soupçon avait grandi et, en conclusion de la grande journée d’étude du 15 juin 2006, le public se demanda pour quelle raison ont cherchait à prendre Varroa Destructor pour seul bouc émissaire du dépérissement des abeilles alors que les preuves de la présence, à des doses sublétales, d’imidaclopride dans les pollens des fleurs butinées par elles étaient disponibles en France… De longs et fructueux échanges témoignèrent du peu de crédit accordé aux résultats de l’étude multifactorielle révélés juste avant notre journée d’étude – ô miraculeux hasards du calendrier ! – et qui désignait la varroase comme source unique de tous les maux du rucher. Certains intervenants osèrent même s’interroger sur l’indépendance réelle qui était encore celle de notre recherche publique en la matière, constatant qu’elle était alors largement financée… par des firmes de produits phytosanitaires !

(1) Voir Le Soir, du 8 juin 2001

(2) Promue comme une réponse à l’agriculture chimique, en promettant de diminuer l’usage des pesticides, l’agriculture transgénique n’en fut que le prolongement, en ne trouvant qu’une seule et même application quasi-générale : faire place nette autour une plante rendue résistante à un pesticide donné, souvent le Roundup, qu’on pouvait ainsi répandre à souhait

(3) Dans l’entre-deux-guerres, l’industrie chimique développa des insecticides à base de nicotine ou du sulfate de nicotine à partir de déchets en poudres provenant de déchets de l’industrie cigarettière. Une nouvelle génération d’insecticides neurotoxiques leur succéda, dès lors dénommés “néonicotinoïdes” car leur structure chimique demeure apparentée à celle de la nicotine… Ces nouveaux insecticides neurotoxiques furent dits “systémiques” car le toxique circule dans tout le système vasculaire de la plante : feuilles, pollen ou nectar – dans le cas des plantes mellifères – contiennent l’insecticide. Les néonicotinoïdes, à la différence des autres générations d’insecticides, agissent à doses extrêmement faibles sur le système nerveux central des insectes en général et des abeilles en particulier…

(4) l’asbl CARI – www.cari.be -, anciennement Centre apicole de recherche et d’informations, fait la jonction entre la recherche scientifique en matière d’apiculture et les besoins du secteur. Un important laboratoire y occupe près de la moitié du personnel, travaillant sur les produits de la ruche et principalement le miel, quant à sa caractérisation et à l’analyse de sa qualité. Le CARI travaillé également dans le cadre du dépérissement des abeilles, sur la question de l’impact des pesticides, et fait partie de BeeLifewww.bee-life.eu – afin de contribuer aux dossiers montés sur les néonicotinoïdes, le glyphosate, etc.

(5) Varroa destructor, nous apprend aimablement Wikipédia, est une espèce d’acariens parasites de l’abeille adulte, ainsi que des larves et des nymphes. Il est originaire de l’Asie de du Sud-Est, où il vit aux dépens de l’abeille asiatique, Apis cerana, qui résiste à ses attaques, contrairement à l’abeille domestique européenne, Apis mellifera.

Chapitre 2 - 2009 : Où l’expert s’autorise à autoriser ce qu’il ne saurait en aucun cas refuser…

En 2001, avec les OGM, on nous avait dit : “laissez faire les scientifiques, ils savent ce qu’ils font. Ils travaillent pour le plus grand bien de l’humanité et n’ont de comptes à rendre qu’à leurs pairs…” En 2006, face à l’évidence scientifique que l’imidaclopride tue les abeilles, les mêmes nous ont prétendu : “non, non, c’est un esprit malin nommé varroa…” Certes, notre candeur, à cette époque, n’a encore d’égale que notre foi inébranlable en l’impartialité de l’Etat. La preuve étant pourtant faite, tant sur le terrain que dans le laboratoire, de la nocivité de produits tels que l’imidaclopride, nous cherchons naturellement à savoir comment on a pu se fourvoyer à les autoriser, et dans quelles circonstances. Pareille interrogation, pour légitime qu’elle nous paraisse alors, se heurte pourtant rapidement à d’importants écueils… Notre croyance dans le grand mythe d’une expertise scientifique européenne et notre certitude de son indépendance commencent, lentement mais sûrement, à se fissurer. Car notre longue quête de l’expert européen indépendant, et des études scientifiques qui servent de base aux autorisations en matière de pesticides, nous apprend au moins une chose : tout deux sont vraiment bien cachés !

Toxicité aiguë et toxicité chronique

Reprenons donc le scénario farfelu, hautement improbable et scientifiquement ridicule, qui est celui des apiculteurs français et de leurs quelques amis qui se prétendent chercheurs : les premières surmortalités d’abeilles sont apparues dans le Sud-Ouest de la France, au début des années nonante, en même temps que l’arrivée sur le marché des insecticides – persistants, neurotoxiques et systémiques – qui imprègnent toute la plante à partir d’un enrobage de la graine. Ceux que nous appellerons finalement néonicotinoïdes… Or les abeilles, qui consomment quotidiennement le nectar et le pollen qu’ils empoisonnent, perdraient ainsi le sens de l’orientation et disparaîtraient, ce qui entraînerait le vidage complet des ruches, de nouvelles abeilles devenant butineuses au fur et à mesure que disparaissent les anciennes, pour disparaître ensuite à leur tour… Vous dites ? Une hypothèse crédible sur le plan scientifique ? Ah bon… Mais alors comment un tel scénario peut-il être possible, sachant qu’un pesticide ne peut être mis sur le marché qu’au terme d’une évaluation complète de ses effets toxiques sur l’Homme et sur l’environnement, et notamment sur les “espèces non visées” dont fait partie l’abeille, ainsi que l’indique clairement la Directive européenne 91/414. Toute substance insecticide fait ainsi l’objet d’une série d’études permettant de cerner le risque que son emploi fait courir aux ruchers. Ces études, collationnées dans un gros dossier, sont ensuite soumises à une procédure complexe où interviennent non seulement l’EFSA – l’Autorité Européenne de Sécurité Alimentaire – mais aussi les experts de tous les Etats membres…

Quelques apiculteurs amateurs mais aussi quelques fous “encartés” chez Nature & Progrès décidèrent, un beau jour, d’aller jeter un coup d’œil à ces dossiers, censés disculper les pesticides commercialisés en Europe des mortalités catastrophiques enregistrées dans les ruchers. Grosse surprise : seule la toxicité aiguë est mesurée or, si l’abeille consomme journellement du nectar contaminé, c’est bien de toxicité chronique – à doses répétées ! – qu’il faudrait parler. Les effets dits sublétaux – c’est-à-dire non mortels, comme la désorientation, par exemple – ne sont investigués qu’indirectement par des essais en tunnel et en champ, trop peu rigoureux pour les dévoiler. Et ces essais sont bien trop courts pour prendre en compte les effets différés – ceux qui seraient induits par la consommation, en sortie d’hiver, par exemple, d’un pollen stocké l’été précédent. Tant d’insuffisances nous poussent à solliciter, avec la grande politesse qui sied aux gens bien élevés, la Commission européenne afin qu’elle revoie ses méthodes d’évaluation du “risque abeilles” des pesticides. Et afin qu’en attendant elle retire les autorisations des substances concernées…

L’expert : où t’es, papa où t’es ?

Vers 2007, Direction Générale de la Santé des Consommateurs – dites DG SanCo, c’est plus branché -, une chef d’unité se dit prête à revoir les méthodes d’évaluation en question, pour autant qu’un avis d’expert vienne confirmer les doléances exprimées ! L’expert, voyons, l’expert… Celui qui est cité dans la partie “abeilles” des guidelines de la Directive est l’EPPO – l’Organisation Européenne de Protection des Plantes -, basée à Paris. Un rapide coup de fil met en évidence la fait qu’il existe bien un problème d’évaluation, l’expert – quoiqu’expert lui-même – avouant même être contraint de déléguer l’expertise. Il n’a plus d’expert “abeilles” en interne. La mission de proposer de nouvelles guidelines d’évaluation à la Commission européenne est donc sous-traitée à une coupole scientifique internationale, l’ICPBR, la Commission Internationale pour l’Etude des Relations entre Plantes et Abeilles. Cette structure, plutôt informelle, comporte un groupe de travail “Risques des pesticides pour les abeilles” qui sera chargé de faire le travail en trois phases – un schéma général d’évaluation, des tests sur le couvain d’abeilles, des tests en tunnels et en champ – qui seront présentées lors de sa prochaine réunion, à Bucarest, en octobre 2008… Devinez quoi : trois malheureux citoyens apiculteurs font le voyage afin de présenter leurs demandes en matière d’évaluation du risque et d’entendre les propositions des trois sous-groupes de travail chargés de l’élaboration des nouvelles guidelines… Le président y accueille chaleureusement tout un chacun et commence par remercier… les généreux sponsors qui ont permis l’organisation matérielle de la réunion : BASF-Agro, Syngenta, BayerCropscience, du Pont de Nemours… Deux des trois présidents de sous-groupes sont issus de compagnies phytopharmaceutiques ; les sous-groupes, qui comptent entre quatre et sept membres, en comptent tous au moins deux qui sont issus desdites compagnies…

Leurs propositions sont salées : en matière de tests larvaires, par exemple, il est proposé de considérer comme “à risque faible” – c’est-à-dire : ne nécessitant plus d’étude ultérieure – tout produit lorsque la contamination n’a pas fait périr plus de 30% du couvain total, et cette proportion peut aller jusqu’à 50% pour l’un ou l’autre des stades : œufs, larves ou nymphes ! En matière de schéma global d’évaluation, c’est encore pire : la proposition est de considérer comme “à risque faible” – ne faisant pas l’objet d’étude ultérieure, donc -, toute substance dès lors que l’abeille n’est pas exposée (1) à plus du dixième de la “dose létale 50”, soit la dose référence qui, statistiquement, tue par intoxication aiguë la moitié des abeilles d’un échantillon. D’étude de toxicité chronique, il n’est jamais question… Nos trois candides intrépides refusant évidemment d’entériner les résultats des sous-groupes de travail – une première sans doute dans les annales de cette belle institution -, une note contradictoire fut ensuite envoyée mais ne modifia en rien les conclusions transmises à l’EPPO. Une nouvelle note fut donc adressée à cette dernière institution, en avril 2010, mais de nouvelles guidelines furent cependant publiées, entièrement conformes aux conclusions de l’ICPBR…

Tout cela fut donc relaté à l’EFSA, en lui demandant de déclarer ces guidelines inacceptables puisqu’elle aussi est chargée d’élaborer des règles en matière d’évaluation et qu’elle aussi est confrontée, par le biais d’une de ses unités qui les examine pour avis, à tous les dossiers soumis par les compagnies désireuses de faire autoriser une substance. Toutefois, apprenons-nous alors, l’EFSA ne peut se saisir d’un dossier – les guidelines ou le dossier d’une molécule… – que sur demande expresse de la Commission ! La boucle est ainsi bouclée : la Commission ne bouge que si nous lui amenons un expert, et l’expert lui ne bouge que si la Commission le lui demande. Les instances européennes inventent le mouvement perpétuel et les citoyens apiculteurs ne sont pas près de descendre du manège !

Des moyens pour une expertise indépendante ?

Donc, s’agissant de pesticides ou d’OGM, l’Europe manifestement a dérapé. Certes, la mise en place d’une réelle expertise – compétente et indépendante – exige-t-elle d’importants moyens : laboratoires et centres d’essais publics pour recouper les études fournies par l’industrie, fonctionnaires en nombre suffisant pour contrôler des dossiers. Or, en cette année 2010, une seule unité de l’EFSA – le PRAPeR (Pesticides Risk Assessment and Peer Review Unit) – voit passer tous les dossiers d’évaluation des pesticides : en tout, plus de deux cents dossiers depuis 2002. Chaque dossier comporte des milliers, parfois même des dizaines de milliers de pages à analyser. Et pour faire le boulot l’unité compte… vingt-huit fonctionnaires ! Comment garantir au citoyen européen la véracité des affirmations données par l’industrie en gage d’innocuité de ses substances ? La Commission européenne ne s’est même pas dotée, elle-même, de l’expertise interne capable d’évaluer la pertinence des propositions qui lui sont faites en matière de guidelines

La fameuse étude de Gilles-Eric Séralini, professeur à l’université de Caen, jeta ensuite un immense pavé dans la mare. Mais là où le ban et l’arrière-ban du monde scientifique crut qu’il s’en prenait, une fois encore, aux OGM – des rats nourris au maïs OGM NK603 développaient d’énormes tumeurs -, Séralini dénonçait au fond les conditions d’autorisation dudit maïs OGM et partant l’intégralité du fonctionnement des institutions européenne en la matière. NK603 était une très vieille histoire, une vieille machine autorisée dans le cadre d’une ancienne réglementation dont on considéra, semble-t-il, qu’elle avait déjà été suffisamment testée et qu’il était inutile, par conséquent, de perdre son temps à le refaire… Ceci démontrait par l’absurde ce que nous savions déjà : l’ensemble des protocoles utilisés par l’EFSA devaient être revus et il eut, entre-temps, été judicieux d’appliquer le principe de précaution en suspendant toutes les autorisations nouvelles et en rouvrant l’ensemble des anciens dossiers. Séralini démontrait, par son audacieuse expérience, que les pesticides, au même titre que les OGM, cessaient d’être un strict objet scientifique mais étaient avant tout un objet politique. Mais dont le monde politique était toutefois incapable d’appréhender la spécificité car quels étaient, au fond, les moyens mis à sa disposition pour le faire ? D’un point de vue institutionnel, il doit s’appuyer sur les travaux de l’EFSA, une agence créée pour restaurer la confiance du consommateur qui, par définition, ne passe pas son temps à traquer et à dévoiler les problèmes structurels du système agricole dont elle défend les produits. Autrement dit : une agence spécialement créée pour dire oui à l’industrie ne pouvait pas tout-à-coup se mettre à dire non (2)…

De plus, confondre systématiquement science et expertise est une véritable maladie de notre temps. La science, par définition, c’est chercher ce qu’on ne connaît pas ! L’expertise, au contraire, concerne un objet technologique brusquement lâché dans la sphère sociale. Aucun scientifique n’est formé aux pratiques d’expertise, c’est-à-dire à répondre dans un délai très court à une question extrêmement précise sur base de données qu’il ne peut pas générer lui-même. Ceux qui engagent ces scientifiques exigent que leur réponse soit “science based“, ce qui est rigoureusement impossible. De plus, l’expertise étant un travail rémunéré, tous sont sommés de répondre par oui ou par non aux questions qu’on leur pose, et personne n’aime payer bien cher un expert pour qu’il réponde… qu’il ne sait pas (3) ! En attendant, si on nous promet évidemment une réforme de l’EFSA, pesticides et autres molécules magiques poursuivent leur route enchantée dans notre environnement et dans nos champs. Quant aux abeilles, elles crèvent et tout le monde s’en fout.

(1) L’exposition est estimée sur base du fait que la culture est, ou non, attractive pour l’abeille, et si oui, sur base de la quantité de pollen et/ou de nectar ingérée par l’abeille

(2) Le 11 octobre 2012, un rapport de la Cour des comptes européenne sur la gestion des conflits d’intérêts concernant l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), l’Agence européenne de la sécurité aérienne (EASA), l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) et l’Agence européenne du médicament (EMA) indiquait qu'”aucune de ces agences ne gérait les situations de conflit d’intérêts de manière appropriée”. “Un certain nombre de lacunes, de gravité variable, ont été relevées dans les politiques et les procédures spécifiques des agences, ainsi que dans leur mise en œuvre”. En mai 2012, la présidente de l’EFSA avait déjà été contrainte de démissionner en raison de ses liens trop étroits avec l’ILSI (International Life Sciences Institute), le lobby des géants de l’agroalimentaire…

(3) Lire, à ce sujet, Alexis Roy, Les experts face au risque : le cas des plantes transgéniques, PUF, 2001. Cet ouvrage reconsidère la définition traditionnelle du travail des experts – selon laquelle ils décrivent alors que les décideurs prescrivent – en s’attachant à montrer dans quelle mesure l’expertise – qui se situe à mi-chemin entre la pratique scientifique et la décision politique – joue un rôle beaucoup plus actif puisqu’elle érige des normes, les hiérarchise, et contribue ainsi à énoncer de nouvelles règles de comportement…

Chapitre 3 - 2012 : En Europe, enfin, on s’interroge…

Suite au lamentable quiproquo avec l’ICPBR dont tout le monde a maintenant bien compris qu’il ne défend pas l’intérêt du simple citoyen, un groupe de travail mis en place au sein de l’EFSA rédige, courant 2012, un avis scientifique constatant que la toxicité des pesticides mis sur le marché n’a pas été correctement évaluée. Plusieurs aspects essentiels n’ont, en effet, pas été pris en compte : la toxicité sur les larves, les effets à long terme sur les colonies, la toxicité chronique sur les adultes et la toxicité sublétale, c’est-à-dire le fait que les abeilles soient désorientées après une exposition à un insecticide et, ainsi rendues incapables de retrouver leur ruche, promises à une mort rapide dont l’insecticides n’est cependant pas la cause directe. Ce groupe montre également que les essais conduits sur le terrain suivent une seule ligne directrice, très peu protectrice, établie par l’ICPBR ; les expositions des abeilles aux produits systémiques enrobant les graines – nos fameux néonicotinoides – n’étaient ainsi pas réellement considérées.

En 2013, l’EFSA évalue donc enfin les risques associés à l’utilisation de la clothianidine, de l’imidaclopride et du thiaméthoxame, trois néonicotinoïdes aux noms rebutants, utilisés pour le traitement des semences, et identifie un certain nombre de risques aigus associés à l’utilisation de ces produits, certaines évaluations demeurant toutefois difficiles à achever, en raison du caractère incomplet des données fournies par les firmes. Vingt ans après la mise sur le marché de l’imidaclopride et de composés voisins, une série de données n’ont toujours pas été fournies par les compagnies phytosanitaires en vue de finaliser l’évaluation de leur toxicité. Mais, malgré cette absence, les nombreuses substances ont bel et bien été autorisées, sans que personne, au sein du personnel politique, n’ait été en capacité de s’en offusquer ou ait simplement soupçonné qu’il put éventuellement y avoir un problème !

Cette sentinelle qu’on assassine !

Tel fut le titre d’un dossier rédigé à l’été 2013, suggérant doucement qu’après l’abeille, gardienne de notre environnement naturel, c’est l’homme évidemment qui pâtirait de l’incurie généralisée qui s’était emparée du monde agricole. D’ailleurs, il en souffrait déjà et tout le monde le savait pertinemment. Les pesticides, c’est comme les morts sur la route et les particules fines : le tribut que nous payons en silence à nos nouvelles divinités barbares…

Collaborant désormais avec le PAN-Europe (Pesticide Action Network Europe), nous nous réjouissons du vote européen, intervenu le 29 avril 2013, qui a soutenu la proposition de suspension pour deux ans de trois néonicotinoïdes faite par la Commission (1), en dépit des lourdes pressions exercées par Bayer. Deux textes parus, en 2012, dans la revue Science avaient également mis en évidence le phénomène de désorientation subi par les abeilles, consécutivement à une exposition à de très faibles doses de néonicotinoïdes. Rien de vraiment nouveau pour nous mais l’EFSA nous surprenait alors agréablement, elle qui n’avait eu jusqu’alors à la bouche que les arguments généralement utilisés par l’industrie : “c’est multifactoriel”, “c’est très difficile à dire”… Sans évidemment prétendre qu’ils en étaient la cause, elle constatait à présent un haut niveau de risque pour les abeilles exposées aux néonicotinoïdes (2)…

D’autre part, les procédures d’autorisation de mise sur le marché (AMM) de tous les pesticides ayant été gravement mises en cause, ils étaient susceptibles d’être tous déclarés hors-la-loi puisque, sur base de la législation européenne, un pesticide ne peut être mis sur le marché que s’il est sûr pour les abeilles et l’environnement. Et un rapport de l’EFSA indiquait alors clairement qu’aucun pesticide n’avait été testé pour sa toxicité à long terme concernant ses effets sur les abeilles. La Commission européenne pourtant, fidèle en cela à sa détestable habitude, ne s’était fendue que d’une proposition minimaliste : l’interdiction des trois néonicotinoïdes n’était que partielle car toujours autorisés sur les céréales d’hiver, et comme toujours en enrobage de semences. Jean-Marc Bonmatin ne nous avait-il pas démontré, dès 2006, que la culture d’un maïs aux semences enrobées de néonicotinoïdes – suivi d’un maïs aux semences non enrobées et non traitées, les deux années suivantes – laissait encore dans les fleurs des concentrations toxiques pour les abeilles, la troisième année ! De plus, l’EFSA avait également clairement montré, dans ses rapports, un haut risque pour les bourdons et les abeilles solitaires nichant dans le sol… Car, le temps passant, les connaissances aussi se précisent : on sait à présent que les néonicotinoïdes ont une durée de vie de plusieurs années dans le sol et dans l’eau. Deux années de suspension apparaissaient donc déjà très insuffisantes pour observer si des colonies d’abeilles ont le temps de se repeupler et si, globalement, la nature va mieux. Bayer, de son côté, demandait déjà des homologations pour un nouveau produit dénommé thiaclopride, un autre néonicotinoïde moins toxique pour les abeilles mais utilisé à plus hautes doses et dont la toxicité serait finalement la même, preuve que c’est bien l’ensemble des pesticides systémiques présents dans le nectar et le pollen qui doivent être prohibés.

Appliquer le principe de précaution

A ce moment, nos collègues du PAN sont formels : ils remettront en question, au niveau des tribunaux, le fait que toutes les recommandations de l’EFSA n’aient pas été respectées !

“Nous savons, dit alors Martin Dermine, représentant du PAN-Europe, que l’EFSA est une Institution très écoutée par la Cour européenne de Justice. Nous allons donc pousser dans ce sens pour que les décisions aillent beaucoup plus loin et ne soient pas limitées à deux années. Je constate – et c’est ce qui me convainc le plus de l’utilité de cette démarche – que le principe de précaution est rarement appliqué – tant au niveau européen qu’au niveau national – car la crainte est grande de perdre en justice face aux firmes. Les industries demandent, en effet, des dommages et intérêts exorbitants quand elles gagnent et les Etats, comme la Commission, ne bougent que si on leur apporte des arguments scientifiques en béton. Or la Commission n’a bougé, dans le cas des trois néonicotinoïdes, que suite au rapport de l’EFSA… Elle disposait pourtant déjà de toutes les publications scientifiques utiles, ainsi que des statistiques de mortalité des abeilles. Nous leur avions montré la coïncidence entre ces mortalités et la mise sur le marché des principaux néonicotinoïdes : rien n’y a fait, ils ont complètement fermé les yeux !”

Nous savons, à ce moment, que la décision d’interdiction pour deux ans de trois néonicotinoïdes sera nettement insuffisante pour assurer la sauvegarde des abeilles. Nos amis du PAN-Europe nous convainquent qu’il faut d’abord les interdire globalement, en application du principe de précaution, et cela pour une durée suffisamment longue. Reste à définir exactement ce principe de précaution. Certains parlent erronément de “consensus au sein de la communauté scientifique”, alors qu’au contraire quelques sérieux indices de toxicité doivent suffire pour qu’on ait ensuite le temps d’examiner ce qui se passe vraiment. Nous pensons alors que ce raisonnement sera peut-être enfin pris en compte lorsque prévaudra le préjudice économique d’une disparition totale des pollinisateurs (3). A ce moment, en application de la Convention d’Aarhus (4) qui permet aux ONG d’agir dans les six semaines de la publication officielle d’un nouveau règlement, nous songeons à introduire conjointement une demande de révision de la décision de la Commission sur base d’un moratoire de dix ans pour l’ensemble des néonicotinoïdes. La Commission européenne, qui aurait ainsi trois mois pour nous répondre, nous envoyant plus que certainement promener, nous pourrions ainsi porter l’affaire devant les tribunaux…

Une fin annoncée…

La France prit ensuite les devants : en 2015, la loi sur la biodiversité interdisait les néonicotinoïdes, dès le printemps 2016, car ils présentent une toxicité aigüe, notamment pour les abeilles. L’Allemagne lui emboîta le pas, les trois néonicotinoïdes généralement incriminés étant prohibés au même moment… La Belgique, elle, discutait toujours, forte d’un secteur betteravier qui se désintéresse, semble-t-il, des abeilles comme un poisson d’une pomme…

(1) Règlement publié le 24 mai 2013. Voir : https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:32013R0485&from=EN

(2) Domenica Auteri, qui a présidé les travaux de l’EFSA, expliquait au quotidien Le Monde, du 16 janvier 2013, que les “poussières produites lors des semis (…) peuvent être transportées par le vent et se déposer dans l’environnement. La dose létale de ces produits étant de quelques milliardièmes de gramme par abeille, un simple contact avec ces poussières peut être fatal à l’hyménoptère.” Voir aussi : http://www.efsa.europa.eu/fr/press/news/130116.htm

(3) Des chiffres “magiques” surgissent périodiquement au sujet de l’évaluation économique du coût de la disparition des principaux pollinisateurs ; ainsi cita-t-on à l’époque le montant de 153 milliards d’euros par an pour l’ensemble de l’Union européenne…

(4) La Convention d’Aarhus sur l’accès à l’information, la participation du public au processus décisionnel et l’accès à la justice en matière d’environnement a été signée par trente-neuf états, le 25 juin 1998.

Chapitre 4 - 2018 : Et si malgré tout cela, en fin de compte, nous dérogions ?

Février 2018 : un quart de siècle après les premiers signalements de surmortalité d’abeilles, l’EFSA publie enfin une évaluation montrant que la plupart des utilisations de néonicotinoïdes présentent un risque pour les abeilles sauvages et domestiques. Une situation totalement inepte alors que le simple bon sens voudrait que l’innocuité d’un produit pour la faune et pour la santé humaine soit toujours démontrée avant que soit autorisée sa mise sur le marché et qu’il soit abondamment répandu dans notre environnement ! Personne évidemment ne se risque à reprocher quoi que ce soit aux industriels de la “protection des plantes” qui comptent, cela va de soi, parmi les fers de lance de notre belle économie…

Et, pourtant, ce qui devait arriver arriva : le 27 avril 2018, les États membres de l’Union européenne adoptent finalement la proposition de la Commission interdisant, pour toutes les cultures en plein champ, trois néonicotinoïdes dont nous ne regretterons pas les dénominations dignes d’un jeu vidéo bas de gamme : clothianidine, imidaclopride et thiaméthoxame. L’interdiction ne vaut malheureusement pas pour de nombreux pays africains notamment (1), ce qui démontre, s’il en était encore besoin, l’extrême indécence de l’industrie chimique dans ce dossier. Quelle confiance accorder encore à un protagoniste qui manque à ce point d’éthique ?

Et en Belgique ?

Le 12 mars 2019, une large majorité se dégage en Commission de la Santé Publique de la Chambre pour interdire la vente des néonicotinoïdes en Belgique. Cette majorité se compose d’Ecolo et de Groen, du PS et du SPA, du CDH et de la N-VA. Les autres partis présente en Commission – MR, CD&V et Open-Vld – s’abstiennent.

Bien entendu, une interdiction européenne d’utiliser un pesticide est toujours assortie d’une possibilité de dérogation pour tout état membre. Elle lui permet encore l’emploi des molécules prohibées, dans le cas d’un risque élevé et pour une période limitée de cent vingt jours. La Belgique est une grande habituée du fait, en ayant pris le réflexe, pour ainsi dire sans réfléchir. Et c’est bien ce que fit, une fois encore, le ministre fédéral de l’Agriculture, Denis Ducarme, sans que personne d’ailleurs en paraisse réellement surpris. Il justifia sa décision par l’absence d’alternative à ces produits dans la culture de la betterave et de la chicorée, ces cultures étant gravement touchées, dans nos contrées isolées, par une jaunisse véhiculée par des pucerons. “Ni les Pays-Bas, ni la Rhénanie, ni l’Angleterre, ni la France ne sont atteints dans une telle proportion“, déplora le ministre, sans jamais nous expliquer pourquoi (2)… Nous ne nous étendrons pas sur les mauvais arguments d’une filière aux abois ni sur ceux d’un ministre qui la soutient mordicus (3) et sans autre forme de procès. Le ministre, qui n’a sans doute jamais croisé d’abeille au cours du dernier quart de siècle, prétendit avoir là une position “volontaire mais raisonnable” et autorisa, sur la base de la dérogation de cent vingt jours les trois néonicotinoïdes incriminés en cultures de betteraves et de chicorées mais aussi, tant qu’on y était et pour faire bonne mesure, de carottes et de laitues… Il se garda bien de préciser que le délai de cent vingt jours était amplement suffisant pour traiter les funestes semences et polluer les terres de cultures pour de nombreuses années…

Chez Nature & Progrès, l’incompréhension et la colère sont si grandes que, cette fois, advienne que pourra, c’est bien la justice qui tranchera. Toujours associée au Pesticide Action Network (PAN), Nature & Progrès a déposé une requête en annulation de la dérogation Ducarme et une première phase du procès a déjà eu lieu, début juin, devant le Conseil d’Etat où notre vaillant avocat fit face aux six confrères envoyés par la partie adverse. N’ayant pas été suivis sur la condition de l’urgence, nous plaiderons donc ultérieurement sur le fond du dossier. Faut-il encore expliquer, après tout ce qui vient d’être dit, pour quelles raisons notre patience est à bout ? Le ministre prétend que “les alternatives actuelles aux néonicotinoïdes – des pulvérisations d’insecticides – ne sont pas respectueuses de l’environnement et des insectes. Elles sont même dangereuses pour les utilisateurs.” C’est délirant : les néonicotinoïdes sont bien les pesticides les plus redoutables et les autres, en effet, effrayent même les agriculteurs… Daniel Ducarme, préférant sans doute ignorer qu’en 2019, la Raffinerie tirlemontoise s’est vantée de se lancer dans la culture de betterave en bio, soutient qu’interdire les trois néonicotinoïdes sonnerait la mort à petit feu du secteur betteravier, soit 10% de la surface cultivée belge : “la fin des néonicotinoïdes signifierait une perte de rendement de 40 %, me disent les experts que j’ai consultés et déboucherait probablement sur le démantèlement de la filière.” Cela, par contre, risque bien d’être vrai, quoi qu’il arrive. Ce n’est déjà plus qu’une question de temps ! “La période transitoire sera relativement courte afin de trouver des alternatives respectueuses de l’environnement, conclut le ministre. En tout cas, ce ne sera certainement pas au-delà de cinq ans.” Donc, dans cinq ans, nous sommes d’accord au moins là-dessus, notre secteur betteravier, s’il n’est pas bio, aura bel et bien vécu. Mais qu’en sera-t-il, dans cinq ans, de nos abeilles ?

Comme une marée noire…

Dans un article du journal Le Monde (4), le journaliste Stéphane Foucart explique pourquoi l’interdiction des néonicotinoïdes par la Commission européenne intervient beaucoup trop tard. L’introduction de ces substances en Europe, au début des années 1990, dans des conditions de légalité extrêmement douteuses – et avec une légitimité, en tout cas, très proche du zéro pointé ! – et leur adoption massive par un modèle agricole dominant dont la fuite en avant était déjà patente ont coïncidé avec le déclin des abeilles et surtout – c’est le fait majeur qu’on a trop beau jeu d’oublier – avec un effondrement général de l’ensemble de l’entomofaune. Il aura fallu vingt-cinq ans pour que les autorités compétentes, aveuglées par la fausse promesse des intérêts agroindustriels, acceptent enfin d’en prendre toute la mesure. Une telle catastrophe réglementaire, décisionnelle et évidemment écologique est comme une authentique marée noire dont nous n’avons pas fini de mesurer l’impact sur nos misérables vies ! Et il n’en va pas seulement de nos écosystèmes, aujourd’hui terriblement menacés, il en va s’en doute bien plus encore des grandes institutions européennes et de nos petites baronnies locales d’un autre âge dont l’honnête citoyen n’a pas fini de se lasser. Un grand coup de rein est sans doute aujourd’hui indispensable, tant pour reconstruire nos écosystèmes que pour repenser le fonctionnement de nos démocraties… Mais qui paiera pour les pots dont tout porte aujourd’hui, malheureusement, à croire qu’ils seront bel et bien cassés ?

(1) Lire : https://www.csan-niger.com/les-neonicotinoides-autorises-au-niger-et-dans-les-pays-de-la-zone-cilss.php

(2) Le Soir, du 27 avril 2019

(3) Nous avons choisi de réserver, à cet exercice, une analyse spécifique, présentée en 2019 et intitulée : “Pesticides et agriculture : déroger ne peut jamais devenir l’ordinaire !

(4) Stéphane Foucart, Néonicotinoïdes : l’interdiction intervient alors que les dégâts sont immenses et en partie irréversibles, dans Le Monde du 28 avril 2018

Conclusion

La Divine Providence leur indiquant le sens de leur destinée manifeste, des colons intrépides s’en furent à la découverte du lointain Far-West. Ils ignoraient alors que les bouleversements qu’ils feraient subir à l’écosystème des Grandes Plaines d’Amérique du Nord transformeraient, un demi-siècle plus tard, l’agriculture du monde entier (1). Une telle évolution était-elle vraiment inéluctable ? La pression migratoire venue de la vieille Europe était-elle vraiment trop forte, ou les Etats-Unis naissants s’étaient-ils dotés d’emblée des moyens suffisants pour tout réguler ? La vague irrésistible charrierait quoi qu’il en soit, dans son sillage, l’extermination de millions de bisons (2) et l’anéantissement quasi-total des peuples et des cultures amérindiennes (3). Sans la nécessité de rendre plus fertiles les immensités dévastées des Grandes Plaines, en recourant d’abord massivement au procédé Haber-Bosch pour les inonder d’engrais azotés, les questions d’OGM et de néonicotinoïdes ne pollueraient sans doute pas aujourd’hui l’existence des autres peuples du monde… L’idée même d’une agriculture à taille mondiale est un non-sens absolu qui plonge ses racines dans l’idéologie expansionniste – on eut, en d’autres temps, parlé d’impérialisme – née dans l’esprit torturé des WASP (4) capitalistes américains, ceux-là même qui contrôlèrent aussi d’une main de fer l’industrie pétrolière dès son apparition… Sans céder le moins du monde à la tentation de l’uchronie, nous devons aujourd’hui nous efforcer de penser, au contraire, que notre avenir n’est en rien déterminé par les fièvres ethnocentriques et les travestissements du passé. Ni Buffalo Bill, ni John D. Rockefeller ne peuvent plus être aujourd’hui nos héros ; l’un fut le piètre exécutant d’une puissance exterminatrice mais sut ensuite soigner son image, l’autre fut un impitoyable et insatiable homme de Dieu qui, sous couvert de libéralisme, fit du capitalisme un outil totalitaire (5). Tout deux sont des fantômes d’un autre temps dont l’influence reste malheureusement bien trop prégnante dans celui qui est le nôtre. L’idéologie dont ils demeurent les emblèmes est toujours à ce point nichée au cœur de notre vie communautaire qu’elle nous empêche de discerner correctement où se situent vraiment les intérêts réels des peuples d’Europe en l’année 2019. L’indécision chronique au sujet de poisons nommés néonicotinoïdes, le mirage qu’ils osent encore nous promettre, en sont le symptôme flagrant. Or il faut s’affranchir à présent de ces vieilles choses du passé ! Pensons à qui nous sommes vraiment, collectivement, hic et nunc (6). Nous n’avons plus vingt-cinq ans à perdre, comme ce fut malheureusement le cas avec les poisons tueurs d’abeilles !

Mais comment comprendre, comment admettre que le microcosme qui nous gouverne n’ait pas encore terminé sa mue ? Comment soutenir encore – alors que la bio a derrière elle un demi-siècle d’existence ! – la frange du monde agricole qui s’engage à toute allure dans une impasse ? Le jugement, dès lors, qui sera rendu dans l’affaire des néonicotinoïdes vaudra ce que vaudra l’entendement d’un juge car peut-être lui aussi n’aura-t-il pas encore tout à fait accompli sa mue ? Au fond, peu importe… Ce qui compte, aujourd’hui, c’est de comprendre et d’anticiper le mouvement qui est en marche. En matière de pesticides, nous l’avons montré, ni le monde scientifique ni le monde politique n’ont brillé par d’exceptionnelles facultés d’anticipation, ni par une vision suffisamment instruite du réel et de sa grande intelligence. Bien au contraire : ils nous ont montré leur face la plus opaque et la plus servile. Pas qu’elle cache forcément de la malhonnêteté ou de la corruption d’ailleurs, non, juste une face lisse et craintive témoignant d’un manque d’imagination et de volonté de regarder ailleurs. L’industrie agroalimentaire, quant à elle, se confina dans son immense arrogance, s’avérant totalement incapable de s’associer au destin collectif. Elle se montra égoïste, parfois même retorse, n’ayant pour horizon ni la qualité de la vie ni celle des denrées produites, ce qui est tout de même un comble. Si elle n’affiche pas bien vite d’autres ambitions, la marche de l’histoire risque de lui réserver de bien peu enviables aléas…

Nature & Progrès, enfin, a entrepris cette nouvelle étude afin de mieux laisser entrevoir l’état d’esprit qui est aujourd’hui le sien face à un monde dont de nombreux indices montrent à quel point il est finissant. Qu’une association de “pères tranquilles” telle que la nôtre ne trouve plus d’autre issue que de s’en remettre à un juge témoigne à quel point nous gagnent, nous aussi, de bien lourdes appréhensions… Elles concernent d’abord l’état de nos institutions et de nos démocraties : qu’un ministre se permette de déroger à la loi ne peut être – nous l’avons souvent dit ! – un fait banal, dépourvu de gravité. Il doit s’en expliquer de manière forte et il ne le fait pas car il en est incapable : que valent, en effet, quelques malheureuses betteraves malades face au sort terrible réservé aux abeilles, face au génocide de notre entomofaune ? Comment ignorer qu’il n’y a pas urgence à son sujet ? Plus encore, l’état de nos écosystèmes nous préoccupe comme jamais : qui peut encore aujourd’hui ignorer que le climat se détraque, que nos forêts périclitent, que nos campagnes s’empoisonnent ? Mais surtout nous tracasse le grand désarroi de nos concitoyens car le temps de l’indolence et de la passivité est terminé. Chacun entend agir à présent pour sauvegarder la part de sens qui lui reste. L’action, il faut le craindre, sera souvent confuse, inorganisée, désespérée… Or il appartient à ceux qui nous gouvernent et qui nous jugent de rendre à l’énergie citoyenne un avenir crédible. S’accrocher à un pesticide, en l’occurrence, est certainement l’un des plus mauvais signes qu’on puisse encore donner…

(1) Lire à ce sujet : Dan O’Brien, Bisons des Grandes Plaines, éditions Au diable vauvert, 2019

(2) En lien avec notre autre étude présentée en 2019, intitulée “La juste place de l’animal dans notre monde“, on pourra estimer que, si la pensée spéciste – c’est-à-dire l’évidence de la supériorité d’une espèce sur une autre – reflète bien une réalité, c’est sûrement à cette occasion qu’on en trouvera la preuve la plus éclatante

(3) Si l’on peut qualifier de “génocide”, la “destruction totale ou partielle d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux”, on voit mal aujourd’hui comment le sort réservé aux Nations indiennes d’Amérique dans la seconde moitié du XIXe siècle peut échapper à cette qualification…

(4) WASP pour “White Anglo-Saxon Protestant” : les anglo-saxons protestants blancs qui présidèrent aux destinées des Etats-Unis d’Amérique et à celles, par conséquent, du monde entier depuis le milieu du XIXe siècle…

(5) Lire, à son sujet, les chapitres le concernant de : Matthieu Auzanneau, Or noir, la grande histoire du pétrole, éditions La Découverte, 2016

(6) Ici et maintenant, quoi…

La juste place de l’animal dans notre monde – 2019

Nature & Progrès est, depuis bien longtemps une association qui compte en ses rangs de très nombreux végétariens, et nous nous en félicitons. Nature & Progrès rassemble aussi des inconditionnels de la viande et défend les intérêts de nombreux éleveurs signataires de sa charte éthique. Pareille cohabitation n’a jamais posé le moindre problème. Bien au contraire, la diversité et le respect des choix individuels est certainement la plus indémodable, la mieux enracinée des richesses que nous partageons…

Nature & Progrès a toujours défendu la liberté alimentaire. Nous avons toujours fortement conseillé aux personnes végétariennes d’opter pour une alimentation biologique dans la mesure où une alimentation végétarienne de type conventionnel risquait fort de les exposer dangereusement aux pesticides. Dans le même ordre d’idées, nous sommes convaincus que la viande industrielle porte, en sa substance même, la trace de vies manquées et nous nous sommes donc toujours fermement opposés aux dérives qui imposent de martyriser le vivant : poulets en batteries, élevages concentrationnaires, mises à mort violentes, etc. Nous nous associons aussi à tous les combats qui font un préalable indiscutable du bien-être animal dans les élevages. Nous pensons cependant qu’une bonne vie n’est pas incompatible avec une mort digne, dans le cadre d’une filière alimentaire responsable et respectueuse. Ce respect fondamental de la vie – qu’elle soit animale ou végétale – rassemble et ne clive pas, même si la nécessité de tuer, de sacrifier ce qui vit pour le manger est sans doute un acte considérable dont le consommateur s’affranchit aujourd’hui à trop peu de frais…

Au nom d’une éthique dont ils méconnaissent toutefois très largement les tenants et les aboutissants, certains pans du monde végétarien prennent de nos jours pour cible celui de la viande, dans le cadre de visées qui nous semblent très politisées. Pareil activisme, sans raison nouvelle, met en danger l’équilibre pacifique qui s’était patiemment et prudemment construit dans le cadre de l’émergence de l’agriculture biologique. Cette radicalité pourra sans doute paraître légitime, dans une certaine mesure, si l’on considère qu’il n’y a de viande qu’industrielle et que la consommation croissante de cette viande-là constitue une menace écologique et climatique grave. Mais nous devons évidemment attirer l’attention de tous sur le fait qu’un tel positionnement, pour recourir à une expression populaire bien connue, est littéralement de nature à “jeter le bébé avec l’eau du bain” ! Tant l’agriculture n’est pas née d’hier, tant elle ne peut se résumer à quelques simplismes qui pourraient sembler séduisants, voire mobilisateurs, à ceux qui n’en connaissent ni les nécessités ni les enjeux. Ou qui, tel Don Quichotte enfourchant Rossinante, ourdissent aujourd’hui le noir dessein d’affronter les moulins – non, les abattoirs – du capitalisme agro-industriel ?

L’équilibre agricole que nous défendons ne nous permet pas d’admettre sans réserve pareille posture. Chez Nature & Progrès, les repas organisés par l’association offrent toujours le choix : avec ou sans viande. Cela en toute tranquillité et sans l’ombre d’un jugement de valeur, et sans que cela ne définisse Pierre ou Paul qui sera toujours libre de changer d’avis d’un repas à l’autre… Disons-le, dès lors, sans langue de bois : nous partageons la critique de l’agroalimentaire industriel des végans et des antispécistes mais, pour des raisons qui nous échappent largement, nous ne comprenons pas pourquoi celle-ci tire ensuite des conclusions radicales et simplistes là où s’impose, à nos yeux, une réforme profonde et complexe de nos pratiques agricoles. Ce positionnement extrême, intolérant et d’un pacifisme douteux, procédant largement d’une méconnaissance des rapports réels qui existent entre les humains et les animaux dans les élevages dignes de ce nom, est de nature, nous semble-t-il, à produire des clivages aussi absurdes qu’insolubles. Mais peut-être est-ce là leur but véritable car la question de la viande est sans doute appelée à prendre prochainement de nouvelles tournures avec l’apparition de la viande synthétique – la viande sans l’animal ! – et la concentration des moyens de la recherche sur la viande de volaille qui est industriellement la plus rentable ? Car un sentimentalo-animalisme larmoyant qui a souvent des relents de populisme prend une place sans cesse croissante dans le débat politique de nos pays en quête de sens ?

Donc, de ces clivages, Nature & Progrès n’en veut pas ! Nous poursuivons au contraire un but vraiment essentiel, celui de renouer le dialogue. Gageons qu’il serait vraiment regrettable que nous n’arrivions pas à le faire en notre propre sein. Nous avons pu être témoins, à diverses reprises, de situations tendues entre végans et éleveurs. Elles nous paraissent devoir être absolument évitées dans le cadre de notre engagement pour un monde agricole respectueux du vivant dans son ensemble. Répétons-le donc : en choisissant de disserter autour de la place de l’animal dans notre monde, le seul but de cette étude est de rassembler pour discuter ensemble de notre destin collectif, alimentaire notamment. Pas d’opposer, comme dans Les voyages de Gulliver, celui qui attaque son œuf mollet par le gros bout de celui qui le fait par le petit…

Introduction

Dans le courant de l’année 2018, la France tranquille de la consommation découvre avec stupeur qu’à grands coups de pierres et de peintures des militants d’une cause qui lui est inconnue s’attaquent… à ses boucheries ! En ces temps douloureux de menace terroriste toujours possible et vraisemblable, elle se demande – non sans raisons – en quoi de simples boucheries peuvent bien poser problème ? Viandes, charcuteries, volailles, gibier… De mémoire d’homme, tout cela a toujours abondamment garni les bonnes tables de l’Hexagone… Il y a certes bien longtemps que la patrie de la poule au pot et du bœuf mironton se gausse doucement du végétarien, ce mangeur de laitue au teint cireux toujours à deux doigts, pense-t-elle, de s’évanouir par manque de sang. Ainsi était-elle, dans sa candeur un peu naïve, bien loin d’imaginer que la consommation d’aliments carnés pourrait un jour prendre un tour politique, que des activistes d’un genre nouveau en viendraient, les insensés, à salir et à jeter au caniveau un des plus beaux fleurons – que dis-je ? la substance même – de son patrimoine gastronomique.

Et pourtant ! En avril, dans les Hauts-de-France, sept boucheries sont aspergées de faux sang, une autre boucherie et une poissonnerie sont vandalisées, leurs vitrines brisées et les façades taguées… “Stop spécisme” est l’inscription en lettres rouges qu’on retrouve aussi sur la devanture de plusieurs commerces d’Occitanie, courant juin, puis en juillet à Jouy-en-Josas, dans les Yvelines, à la fin du mois d’août à Fontenay-sous-Bois, dans le Val-de-Marne, et encore début septembre à Epinay-sur-Orge, dans l’Essonne… Aux abois, la Confédération française de la boucherie-charcuterie et traiteurs (CFBCT) est reçue au ministère de l’intérieur pour évoquer ces attaques subies de la part de groupuscules végans et demander “la fin de l’impunité”. Mais, après quelques mois d’accalmie, le combat reprend : dans la métropole lilloise, dans la nuit du 27 au 28 décembre, une boucherie de La Madeleine est vandalisée et la vitrine d’un traiteur dégradée. Cinq activistes seront interpellés début février… Début avril, toujours à Lille, deux militants antispécistes sont condamnés à dix et six mois de prison ferme par le tribunal correctionnel, reconnus coupables d’avoir dégradé ou incendié une quinzaine de commerces, boucheries ou restaurants… Deux autres personnes écopent de six mois de prison avec sursis… Mais le mouvement gagne Paris, en mai, au marché de Saint-Quentin dans le 10e arrondissement : “Installé sur ce marché couvert, proche de la gare de l’Est, depuis le mois d’août dernier, rapporte Le Point (1), le commerçant ne s’attendait pas à un tel déchaînement de violence. Le boucher qui ne propose que des viandes « bio » a vu converger vers son étal une vingtaine de manifestants. « Tout est allé très vite, témoigne-t-il. Je préparais une commande pour un client et j’avais la tête baissée quand ils sont arrivés. J’ai d’abord senti comme un liquide couler sur ma tête (on venait de lui jeter du faux sang au visage, NDLR). Face à mon étal, entre quinze et vingt personnes criaient », a-t-il déclaré au commissariat du 2e arrondissement, en charge de l’enquête.”

Deux personnes sont alors placées en garde à vue et, à peine deux mois plus tard à la barre de la 23e chambre du tribunal correctionnel de Paris, le ministère public requiert une peine d’avertissement contre un étudiant en mathématiques âgé de vingt-et-un an et son amie, âgée de trente ans : “on peut exprimer ses convictions, considérer que les conditions d’abattage sont révoltantes, on peut lutter contre la souffrance animale mais on ne peut pas basculer dans l’infraction pénale et la violence“, estime la magistrate. Lui sera finalement condamné à six mois de prison avec sursis pour violences et dégradations en réunion, sa coprévenue à trois mois avec sursis pour les dégradations mais relaxée s’agissant des violences. Ils devront verser solidairement cinq mille euros à l’entreprise du boucher et le jeune homme devra, quant à lui, payer quatre mille cinq cents euros au titre de préjudices corporel et moral. Tous deux ont interdiction de se rendre au marché de Saint-Quentin pendant un an…

La Belgique est-elle pour autant épargnée par ce qui ressemble encore à des revendications franco-françaises ? Pas vraiment… Début septembre, à Grand-Leez, un élevage de poulets bio est visé par un “commando” antispéciste. “Stop spécisme. Ouvrons les cages.” Telle est l’inscription qui barre le bâtiment appelé à héberger, la nuit, quatre mille cinq cents gallinacées biologiques. Ceux-ci gambadent pourtant déjà sur leur parcours herbeux – prévu pour le jour uniquement -, toutes les trappes ayant été ouvertes ! Rien de bien grave, direz-vous ? Des centaines de mètres de clôtures ont tout de même été arrachés, l’électricité coupée et le système de régulation de la température du bâtiment endommagé…

Fin septembre, un grand événement baptisé “Nuit Debout devant les abattoirs” est organisé par 269 Libération Animale, une organisation internationale qui prône l’action directe, devant plusieurs abattoirs en Europe – à Tielt et à Anderlecht pour ce qui concerne la Belgique mais aussi dans différentes villes de France et d’Italie, ainsi qu’aux États-Unis… – dans l’espoir de produire un effet sur l'”économie spéciste” et de fédérer les militants en les faisant participer pour la première fois à une action sur les “lieux d’oppression”. Si l’intention n’est pas directement de s’introduire dans les abattoirs, elle reste toutefois de les bloquer temporairement par un grand événement public… Un représentant des manifestants précisa (2) que “le militantisme traditionnel pratiqué depuis trente ans est un échec ; il faut maintenant aller directement en affrontement avec l’ennemi et résister avec les victimes !” Les victimes, comprenez les animaux, bien sûr…

Pourquoi de telles opérations “coups de poing”, pourquoi de telles méthodes ? L’urgence serait-elle si grande et la parole si vaine ? L’opinion publique serait-elle en train de basculer du côté de la cause animale ? Mais que revendiquent vraiment végans et antispécistes ? Que veulent-ils que les tenants d’une agriculture respectueuse des animaux ne souhaitent pas non plus ? Voilà ce que cette étude va tenter d’élucider, tout en gardant le secret espoir de trouver un terrain d’entente où renouer le dialogue… En France, d’après un récent sondage de l’IFOP (3), 38% des électeurs déclarent aujourd’hui que la défense de la cause animale aurait tendance à les inciter à voter pour un candidat. Ce taux grimperait à 58% pour les sympathisants des écologistes, à 48% pour ceux du Rassemblement national et à 47% pour ceux de la France Insoumise

(1) Attaque « antispéciste » à Paris : une côte fêlée et 7 jours d’ITT pour le boucher, par Baudouin Eschapasse, Le Point, 6 mai 2019 – voir www.lepoint.fr

(2) Voir : www.7sur7.be/home/des-antispecistes-devant-l-abattoir-d-anderlecht-on-ne-va-pas-s-arreter-la~a355d48e/

(3) Voir : www.ifop.com/publication/la-sensibilite-des-francais-a-la-cause-animale-a-la-veille-de-la-sequence-electorale/

Chapitre 1 - Qui sont ces gens, d’où viennent-ils et que veulent-ils ? - Par Dominique Parizel

Ce terrain sera-t-il celui de l’émotion triomphante ou y subsistera-t-il encore une petite place pour la raison ? Le “cœur”, rappelons cela, ne tient aucune place dans la nature, ce type d’émotivité – l’effet Walt Disney : j’ai beaucoup pleuré m’a, un jour, raconté ma maman quand Bambi (1) fut séparé de la sienne ! – semblant proprement humain. Et si cette sensibilité particulière est à la base, notamment, d’un engouement nouveau pour les animaux de compagnie, peut-être est-elle aussi aux fondements – c’est l’effet Brigitte Bardot – de notre volonté inconditionnelle à défendre le pauvre animal malmené, d’être en quelque sorte charitable à son égard, comme nous ne le serons jamais pour notre prochain, puisqu’il sera toujours le maillon faible et que nous serons toujours le maillon fort ? N’aurons-nous vraiment plus que cela pour nous empêcher d’éradiquer totalement, presque par inadvertance, le règne animal ? Mais voyons d’abord ce qu’ils en disent, eux qui s’élèvent pour nous en adresser le reproche… Et commençons par un bref lexique qui s’avérera certainement très utile pour bien comprendre de qui nous parlons exactement.

Le végétarisme, tout d’abord, est un régime alimentaire excluant simplement la chair animale – viande et poisson – mais tolérant les autres produits d’origine animale ; le végétalisme quant à lui est juste un peu plus strict, excluant tout produit d’origine animale – viande, poisson, lait, œufs, miel… Le véganisme est un mode de vie excluant tout produit ou toute activité impliquant l’”exploitation animale” : cuir, laine, cosmétiques, visite au zoo ou au cirque, etc. L’antispécisme est un mouvement de pensée revendiquant que l’espèce à laquelle appartient un animal ne soit jamais un critère pertinent pour décider de la manière dont il doit être traité, ni de la considération morale qu’on doit lui apporter. Il est donc parfaitement injuste, selon eux, de chérir les chats et de manger les cochons… Le terme animalisme, enfin, sera utilisé, dans cette étude, pour englober – certes, de manière assez grossière – le mouvement de défense des animaux en général.

Le végétarisme : une réaction individuelle à la surconsommation

La culture de la viande est tellement ancrée dans nos sociétés que nous avons désormais oublié de nous interroger sur cette mutation historique qu’a connu notre alimentation depuis la dernière guerre. Elle tient à un fait essentiel qui est l’explosion de la consommation de viande dans les pays industrialisés. Ainsi l’Américain moyen consommait-il encore, bon an mal an, une soixantaine de livres de bœuf vers 1950. Vingt-cinq ans plus tard, sa consommation avait carrément doublé ! Explication principale : le développement rapide de l’agriculture industrielle intensive qui découvrait soudain ses énormes excédents de production végétale. Et le moyen le plus simple de l’écouler sans frais fut de les transformer en alimentation pour le bétail – autrement dit, de faire avaler des céréales aux ruminants ! -, puis de convaincre le consommateur moyen que manger de la viande tous les jours et à tous les repas était un facteur indéniable de progrès, un signe indiscutable du bien-être nouveau qui gagnait nos pays développés… Tout cela ne fut évidemment pas sans conséquences sur l’environnement et la santé des gens.

Comment de pas rappeler ici, en effet, l’extrême gravité de la crise de la “vache folle” ? Le chercheur américain Stanley Prusiner dut son Prix Nobel à l’élaboration de la théorie des prions, de minuscules protéines apparaissant à la surface des cellules des mammifères et perturbant la communication entre les neurones. Leur accumulation, sous forme de plaques amyloïdes, serait ainsi responsable d’importantes dégradations de leur système nerveux central, dans les cas d’encéphalopathies spongiformes transmissibles (EST) comme la tremblante du mouton ou l’ESB dans le cas de la “vache folle”. Deux neurologues allemands, Hans Creutzfeldt et Alfons Jakob avaient toutefois déjà décrit, dès les années vingt, des maladies neurodégénératives rares de l’homme, distinctes de la maladie d’Alzheimer notamment par leur évolution particulièrement rapide. Or, en 1996, un “nouveau variant” de la maladie dite de Creutzfeldt-Jakob fut mis au jour en Grande-Bretagne au plus fort de l’épidémie d’encéphalite spongiforme bovine (ESB), autrement appelée “maladie de la vache folle”. Le doute ne sembla alors plus possible : la même souche était bien responsable des deux maladies ! Or l’origine de l’ESB résiderait dans les farines carnées qui avaient pris la succession des excédents céréaliers et que les malheureux bovins devaient ingurgiter, dans le scandaleux et totalement irresponsable “cannibalisme forcé” qui les accablait désormais…

La “réaction végétarienne” puisa donc incontestablement sa vigueur dans ces pratiques d’élevage nouvelles dont elle avait compris les dangers, à une époque où l’agriculture biologique prenait également son essor. Le végétarisme, chez nous en tout cas, s’aventura cependant peu hors des assiettes individuelles, demeurant une pratique alimentaire marginale. Les habitudes nouvelles de consommation, typiques des “trente glorieuses”, montrent toutefois que lorsqu’une société se développe, sa consommation de viande augmente conjointement. C’est ce qu’on constate en Chine, par exemple, alors qu’apparaît maintenant, chez nous, une forte décroissance de la demande de produits carnés. Les rares consommations qui se maintiennent sont les charcuteries – comprenez les préparations industrielles pour fritures essentiellement – et les viandes transformées, alors que les ventes de viandes fraîches sont en forte diminution, le grand perdant étant la viande bovine. Pourtant, quand le prix d’un bien diminue, on peut s’attendre, d’un point de vue économique, à ce que sa consommation augmente mais le prix du bœuf tombe encore, ce qui démontre sans doute que le facteur du prix n’est pas le seul en cause…

Le véganisme : objection de conscience

Elargissant la démarche végétarienne à l’ensemble du mode de vie, le véganisme dépasse le seul effet sur l’être humain de l’alimentation carnée pour se poser la question de l’exploitation animale dans sa globalité. Des associations telles que BE Vegan (2), en Belgique, ou Vegan Impact (3), en France, s’en tiennent toutefois essentiellement à la promotion d’une éthique de la consommation respectueuse de l’animal, sans militer plus avant dans l’amélioration concrète de son sort.

Les Français de L214 sont bien sûr d’une tout autre trempe… “L’association, fondée en 2008, peut-on lire sur son site Internet (4), s’inscrit dans un mouvement qui souhaite une société attentive aux besoins de tous les êtres sensibles à l’opposé des courants prônant discrimination, haine ou xénophobie ; elle souhaite que notre société en arrive à reconnaître que les animaux ne sont pas des biens à notre disposition, et ne permette plus qu’ils soient utilisés comme tels. Ils sont eux aussi des habitants de cette planète et leurs intérêts méritent considération…” Se concentrant sur les cas les plus révoltants, ses militants entendent rendre compte de la réalité des pratiques les plus répandues, les faire évoluer ou disparaître par des campagnes d’information et de sensibilisation, mais également repérer et tenter de faire sanctionner les pratiques illégales par des actions en justice. Leurs actions prennent donc pour cibles prioritaires les dérives les plus flagrantes de l’élevage industriel mais aussi celle d’exploitations où le mépris et la négligence sont la norme : on peut voir, non sans un véritable effroi, sur leur site Internet, d’innombrables images et vidéos de maltraitance animale des plus cauchemardesques. A ce titre, leur travail courageux doit évidemment être salué et soutenu. L’objectif de L214 demeure toutefois de démontrer l’impact négatif de la consommation de produits animaux – terrestres ou aquatiques – et de proposer des alternatives, tout en nourrissant le débat public sur la condition animale. S’il s’agit de proscrire sans condition l’élevage dans son ensemble et d’”abolir la viande“, comme on le fit jadis avec l’esclavage – et en comparant l’”exploitation animale” à une forme d’esclavage -, jusque-là, bien sûr, nous ne saurions les suivre. Nous expliquerons pourquoi…

Mentionnons ici également l’association PETA (People for the Ethical Treatment of Animals) (5), créée en 1980 aux Etats-Unis, qui fut une des premières à s’insurger contre les mauvais traitements réservés aux animaux : animaux de laboratoire, abattages rituels, etc. Présentant ses condoléances à la famille du grand couturier Karl Lagerfeld, récemment disparu, l’association ne manqua pas de rappeler que “son décès marque la fin d’une époque où la fourrure et les peaux exotiques étaient encore convoitées“.

L’antispécisme : une révolution philosophique ?

“Le spécisme peut être défini comme l’idée selon laquelle l’espèce à laquelle appartient un être vivant constitue en soi un critère de considération morale”, peut-on lire, en guise d’introduction à La Révolution antispéciste (6). Le spécisme peut donc se définir comme la croyance en la supériorité ontologique – c’est-à-dire relative à l’être, en soi – de l’homme sur l’animal. Or, aux yeux des antispécistes, cette supposée supériorité de l’homme, fruit d’une tradition ancienne héritière de la pensée aristotélicienne, renvoie à l’idée d’”essence”, un critère invisible et par conséquent injustifiable biologiquement. Ce suprématisme humain doit donc être mis en question, d’où la réaction antispéciste.

Ces conceptions s’appuient largement sur le travail du philosophe australien Peter Singer dont l’ouvrage intitulé Animal Libération (7) inspire, depuis 1975, la plupart des défenseurs des intérêts des animaux. Notons cependant que la démarche de Singer prenait surtout en compte la capacité des animaux à éprouver de la souffrance, chose que personne aujourd’hui ne s’aventurerait plus à nier… C’est également, semble-t-il, ce souci primordial de la douleur et de l’angoisse animale qui mobilise, depuis 1992, l’association Gaia (8), mieux connue du public belge.

Le terme d’antispécisme se cherche évidemment une légitimité par analogie avec les notions de racisme et de sexisme : autant de conceptions inacceptables qui appellent, naturellement, les réactions antiraciste et antisexiste. Mais là où le racisme et le sexisme créent des discriminations insupportables au sein de l’humain, celles que créerait le spécisme au sein du vivant le sont-elles tout autant ? Bref, si l’animal doit évidemment jouir de droits dans nos sociétés, de tels droits doivent-ils être en tous points comparables à ceux des hommes ? Si semblable revendication est, de toute évidence, nettement abusive – octroiera-t-on jamais le droit de vote aux animaux ? -, elle met cependant en question le “grand partage” qui oppose, depuis l’époque moderne, l’être humain à tout ce qui lui est extérieur. Or l’humain ne pourra sans doute se sortir des crises écologique et climatique que nous traversons qu’en renouvelant les liens qui l’unissent aux règnes animal et végétal.

Les antispécistes néanmoins ne s’arrêtent pas en si bon chemin, jugeant notamment leur démarche totalement antagoniste avec l’écologie, tant ils opposent défense des animaux et défense de l’environnement. Jamais ils ne se réjouiront, par exemple, du retour d’un prédateur comme le loup. Réprouvant toute idée de sélection naturelle, ils défendent l’idée que l’humain doit toujours s’impliquer pour que les animaux puissent “vivre en paix”. Les antispécistes prônent donc carrément l’interventionnisme de l’homme ! Et, s’il faut s’attaquer aux abattoirs, il est donc également nécessaire, à leurs yeux, de sauver la gazelle du lion. Et de “désanctuariser” la nature… De telles velléités interventionnistes ne trahissent-elles pas de facto une posture de supériorité de l’homme ? N’est-ce pas adopter un point de vue viscéralement anthropocentriste ? Et, même si un interventionnisme relatif semble possible, où faudra-t-il s’arrêter, entre la souffrance du lapin entre les serres de l’aigle et celles de la mouche prise dans la toile d’araignée ? L’homme est-il responsable de la création ? Doit-il en concevoir quelque culpabilité ? Chacun appréciera : cette pensée antispéciste est aujourd’hui principalement diffusée par le biais des Cahiers antispécistes (9), créés en 1991, à Lyon.

269 Life, enfin, est un collectif mondial de défense des droits des animaux créé, en 2012, en Israël, qui s’inscrit clairement dans la mouvance antispéciste. Il dispose d’une branche française, nommée 269 Life France (10), qui passe aujourd’hui pour regrouper les ultras de la cause animaliste. 269 Libération Animale semble être une dissidence de cette dernière, organisant notamment les rassemblements nommés “Nuits débout devant les abattoirs” dont nous avons déjà touché un mot…

(1) Produit par Walt Disney en 1942, ce dessin animé raconte la naissance et l’apprentissage d’un jeune faon au cœur de la forêt, jusqu’à ce qu’il devienne enfin le magnifique cerf appelé à la gouverner.

(2) Voir : https://bevegan.be/fr/

(3) Voir : http://veganimpact.com

(4) Voir : www.l214.com/

(5) Voir : www.petafrance.com/

(6) La Révolution antispéciste, PUF, 2018, ouvrage collectif dirigé par Yves Bonnardel, Thomas Lepeltier et Pierre Sigler

(7) Dans sa traduction française : Peter Singer, La libération animale, Grasset, 1993

(8) On notera que, dans la mythologie grecque, Gaïa est la personnification de la terre, équivalente de la Terra Mater des Romains, ce qui ne renvoie pas spécifiquement à la cause animale mais à l’ensemble du vivant qui s’abreuve à sa large poitrine…

(9) Voir : www.cahiers-antispecistes.org/

(10) Voir : www.269life-france.com/

Chapitre 2 - Qu’ils soient humains ou animaux… - Par Dominique Parizel

A ceux qui trouveraient excessive la comparaison de l’élevage intensif et de la boucherie industrielle avec l’Holocauste, on recommandera la lecture du livre de l’historien américain Charles Patterson, Un éternel Treblinka (1), où il rappelle que c’est dans les Union Stock Yards, gigantesque réseau de parcs à bestiaux et d’abattoirs installés au sud de Chicago, qu’Henry Ford eut, dès 1922, la révélation du modèle d’organisation du travail auquel il attacha son nom. C’est le même Henry Ford qui fut, à l’époque, l’instigateur de textes antijuifs virulents et le propagateur du pamphlet antisémite Les Protocoles des sages de Sion (2). Patterson dénonce également une rigoureuse similitude entre la rationalisation de la zootechnie et de l’abattoir, d’une part, et la pratique de l’eugénisme et d’une “anthropotechnie” exterminatrice, d’autre part, mises en œuvre par les nazis pour des Hommes préalablement déchus au rang de bêtes. Certes, il n’y eut pas là de fins alimentaires mais des difficultés d’autant plus incommensurables à se débarrasser de la masse inouïe des corps assassinés…

Viande en vrac !

L’industrialisation de la mort animale était déjà là, depuis la grande peur de la bête du Gévaudan qui attisa la haine sans fin du loup jusqu’à l’extermination du bison d’Amérique – visant à précipiter la fin des nations indiennes qui en vivaient – et à son remplacement par des vaches européennes, prélude à la boucherie industrielle… Dans Bidoche (3), Fabrice Nicolino explique comment – alors que les tickets de rationnement restèrent en vigueur en France jusqu’en 1949 – l’abondance de bœuf venu d’Amérique – ces bœufs que de “joyeux cowboys” venaient d’installer juste un demi-siècle plus tôt sur les prairies volées aux bisons ! – symbolisa, après la guerre, la liberté retrouvée… Parallèlement, l’INRA, créé en 1946, travailla à l’industrialisation de l’agriculture en France sur le modèle américain. Sitting Bull et ses intrépides Sioux étaient bien morts et reniés…

Le modèle que découvrent les jeunes agronomes et zootechniciens, écrit Fabrice Nicolino, est impressionnant. L’agriculture américaine représente alors 45% de la production mondiale de blé, dont les deux tiers sont exportés. Dans le domaine de la viande, tout est neuf et rutilant. On pense là-bas, et l’on réalise déjà, le grand rêve des zootechniciens français du XIXe. Machine vivante, l’animal dit de rente crache du profit à mesure qu’on lui distribue des aliments concentrés et industriels.

La réaction végane a donc une légitimité. Elle peut être vue comme une indignation positive face à l’émergence de la viande-objet, ce “bien de consommation” courante apparu dans des temps si pleins d’insouciance qu’elle a totalement estompé la nécessaire mise à mort d’un animal. Mais, à l’heure où L214, par exemple – Nagui en tête ! -, dénonce avec force et raison l’invention de la vache-hublot (4), il faut également reparler d’agriculture – la vraie ! – car il serait vain de faire comme si les éleveurs – les vrais ! – avaient également été exterminés. Nature & Progrès prend leur parti, évidemment, à condition bien sûr que leur attitude vis-à-vis des animaux ressemble au respect dont nous parlerons longuement ci-après…

Une agriculture sans élevage ?

Car déjà surgit, du point de vue de Nature & Progrès du moins, un premier nœud gordien. Un équilibre, une complémentarité entre cultures et élevages sont indispensables dans l’activité agricole telle que nous la prônons. Sans la présence animale, le passage à la fertilisation chimique et aux pesticides – dans de vastes zones de monoculture ! – serait certainement inévitable, avec le cortège de nuisances que ce monde de culture entraînerait en termes d’environnement et de santé publique. Est-ce vraiment là ce que veulent les végétariens ? Ou n’y ont-ils, tout simplement, pas songé ? Cette question de la fumure est fondamentale, en effet, en agriculture et beaucoup trop de gens bien intentionnés pensent encore qu’on n’en a tout simplement plus besoin avec les engrais verts et la permaculture… Mais que serait, sans la présence d’hormones animales dans nos sols, la qualité de nos terres qui est, depuis des siècles, basée sur la pratique de la polyculture – élevage ?

L’action des ruminants, répétons-le sans relâche, permet aussi une valorisation des herbages et des terres peu propices à toute forme de culture. Ils n’entrent donc pas forcément, au terme de savants calculs protéiques (5), en compétition avec l’alimentation humaine. Dans les types élevages prônés par Nature & Progrès, l’alimentation donnée aux ruminants met en avant l’autonomie fourragère et alimentaire, la valorisation de sous-produits de la transformation, etc. Mais, bien sûr, s’agissant d’élevage, la question de l’abattage demeure évidemment la question cardinale et elle doit évidemment le rester. La nécessité d’abattre l’individu qui doit ensuite être mangé ne peut jamais être passée sous silence par un marketing menteur, sous le vain prétexte qu’évoquer la mort dissuade l’acte d’achat. La question du consentement animal et du sacrifice demeurera donc, à n’en pas douter, une autre pierre d’achoppement dans notre tentative de renouer le dialogue avec les végans. Nous pensons pourtant qu’il est possible d’évoquer l’abattage à la ferme dans le cadre de l’ensemble des mesures qui visent à l’amélioration du bien-être animal en élevage… Car bien vivre et puis mourir sont deux choses complètement différentes. Ne compliquons pas ce qu’il est déjà suffisamment difficile d’amener à la conscience.

D’autres relations avec les animaux…

De terribles menaces d’extinction sont, aujourd’hui, la conséquence du mépris dont nous avons gratifié le monde animal, depuis l’époque moderne du moins. L’humain s’est tellement détaché de l’animal, liant à ce point son intérêt à la croissance démographique et économique, qu’il prive à présent, les espèces sauvages de leur habitat… Il s’est vu tellement supérieur, tellement extérieur à toute autre forme de vie, que sa récente impulsion à trouver de nouvelles familiarités avec le monde animal est déjà dévoyée à des fins purement commerciales. Faut-il louer le sort des animaux de compagnies ou voir là une forme nouvelle d’esclavage, voire de prostitution – du latin pro et statuere, c’est-à-dire “placer en avant” mais avec l’effet d’avilir en exposant le corps pour en tirer profit ? Les animaux-bibelots, en effet, ne sont déjà plus que chairs à bâfrer et objets de substitution pour pulsions sans espoir ; ils ne sont plus que le pet-food et les névroses qu’on leur fait avaler sans relâche. Des marchés extrêmement florissants, s’il en est…

D’une manière générale, le sociologue Dominique Guillo (6) nous explique qu’il faut en finir avec le “grand partage” qui oppose l’humain à tout ce qui lui paraît différent dans le vivant et qui a amené l’homme occidental à se penser en possesseur de la nature qu’il put ainsi exploiter à outrance, en toute impunité. La seule façon de progresser, explique-t-il, dans la connaissance animale est de centrer l’investigation sur l’analyse des interactions, c’est-à-dire sur ce que les groupes observés – eux et nous ! – se font faire les uns aux autres, sans préjudice d’une nature intrinsèque ou supposée telle qui n’a plus besoin d’être définie a priori. Nous vient-il parfois à l’esprit que si nos poubelles, par exemple, n’étaient qu’hygiène et propreté, nous ne prêterions pas la moindre attention aux rats, aux goélands, aux cafards… Certes les goélands planent un peu trop à notre goût pour que nous nous y intéressions vraiment, quant aux deux autres, leur style de vie un peu fruste n’a pas encore réussi à nous faire rêver… Pourtant, une forme réelle d’agentivité sociale – comprenez la capacité d’un individu à contrôler et à réguler ses actes, à être acteur de sa propre vie – existe chez bon nombre d’animaux – et pas toujours là où l’on s’efforce généralement de nous montrer qu’elle se trouve – car elle réside moins dans un partage – d’émotions, d’identité, de sens qu’on attribue au monde, etc. – que dans ce qui rend possible l’ajustement mutuel des différences… Guillo disserte ainsi longuement, page 153 et suivantes de Les fondements oubliés de la culture, autour d’une scène très simple – et de la manière de la décrire – qui voit un chien amener son maître à lui ouvrir une baie vitrée. Il y met en évidence un ensemble complexe d’interactions diverses qui sont bien loin de se réduire à un simple apprentissage généreusement prodigué à l’animal par l’homme qui le domine… Ce type d’observation permet ainsi, de manière très générale, d’ouvrir le concept de “culture” – en ce comprises les “cultures animales” – à ce qui émerge des interactions sociales plutôt qu’à ce qui résulterait uniquement de l’hypothétique identité partagée par un groupe quelconque. Ainsi doit se comprendre le titre de son ouvrage : les “fondements oubliés de la culture”, au-delà des spécificités des groupes d’individus, sont aussi les réseaux au cœur desquels se développent les relations, toujours renouvelées, individus. Qu’ils soient humains ou animaux, peu importe.

Reprendre langue

Dans ce contexte totalement repensé de nos relations avec le monde animal, ne pouvons-nous pas envisager nos positions respectives, celle des végans et la nôtre, en termes d’idéal et de pragmatisme vis-à-vis d’une même dérive grave dont est responsable l’humanité tout entière, dans son insupportable volonté de domination, et dont nous dressons ensemble le même et douloureux constat ? Certes, les végans adoptent d’emblée la position idéale – s’épargner la honte insupportable du meurtre – là où nous envisageons simplement une position pragmatique – le pas nécessaire à accomplir pour que la situation reste acceptable. Leur position idéaliste ne va pas non plus  sans poser quelques problèmes – nous les avons évoqués – qu’il serait sans doute vain d’éluder aussi facilement. Et c’est bien pourquoi les véganes, autant que nous, ont sans doute un besoin urgent de reprendre langue. L’abolition de la viande n’en fera pas, pour autant, des immortels…

(1) Charles Patterson, Un éternel Treblinka, éditions Calmann-Lévy, 2008

(2) Les Protocoles des sages de Sion est un pamphlet satirique décrivant les plans d’un conseil de sages juifs en vue d’anéantir la chrétienté et de dominer le monde. Bien que clairement identifié comme un faux, le texte fut maintes fois utilisé pour attiser le sentiment antisémite

(3) Fabrice Nicolino, Bidoche – L’industrie de la viande menace le monde, Les liens qui libèrent, 2009

(4) https://www.l214.com/enquetes/2019/elevage-made-in-france/vaches-hublot#petition

(5) Certes, la protéine animale est un luxe si l’on considère qu’il faut environ dix kilos de protéines végétales pour produire un kilo de protéines de bœuf (source : https://observatoire-des-aliments.fr/qualite/proteines-vegetales-nourrir-planete) mais c’est oublier un peu vite que les quatre estomacs du ruminant lui confèrent la faculté de digérer l’herbe des champs, ce que l’homme et son unique estomac sont évidemment incapables de faire…

(6) Dominique Guillo, Les fondements oubliés de la culture, éditions du Seuil, 2019

Chapitre 3 - L’humain et l’animal - Par Sylvie La Spina

La cause animale nous mobilise ! Que nous soyons membre de Nature & Progrès ou militant radical végan, le sort que réserve l’agro-industrie aux animaux nous révulse. Mais, au bout du compte, là où nous prônons une réforme de l’agriculture, les végans réclament purement et simplement l’”abolition de la viande” ! Mais le fossé qui nous sépare est-il vraiment si grand ? Force est de constater que toutes les espèces animales n’occupent pas, historiquement, la même place auprès de l’homme. Certains animaux, dits “de compagnie”, sont apprivoisés et idolâtrés, d’autres, dits “de rente”, sont élevés pour être consommés, d’autres encore, les “sauvages”, sont admirés dans leur milieu naturel… Enfin, des espèces considérées comme “nuisibles” sont âprement combattues pour les éradiquer.

Entre peurs et opportunités…

Ces différences de considération entre la vache, le sanglier, le rat ou le chat vient de l’histoire de notre lien avec ces différents animaux. Au début, tous les animaux étaient sauvages et certains, qui faisaient partie de notre régime alimentaire, étaient chassés par l’humain pour se nourrir. Il y a quelques milliers d’années, une étape importante de l’évolution de notre humanité fut la domestication animale, l’humain parvenant à maintenir près de lui, dans des enclos, des animaux de certaines espèces et races. Ce fut le début de l’élevage. Il fallut alors nourrir ces animaux et les soigner au quotidien pour pouvoir ensuite en prélever la viande nécessaire pour se nourrir. Le lait, le cuir et la laine de ces animaux furent également utilisés afin de répondre à nos besoins premiers.

D’autres animaux se sont rapprochés de l’humain de manière détournée. Dès le moment où l’humain s’est mis à cultiver et à stocker des graines, les ravageurs se sont développés et ont attiré leurs prédateurs, comme le chat. Celui-ci a longtemps vécu près de l’humain par simple attirance pour les proies qu’il y trouvait ; il a fini par coloniser son habitat. Notre relation avec le chat n’a pourtant pas toujours été tendre : à certaines époques, il était persécuté, accusé d’être lié à la sorcellerie et considéré comme nuisible… Il fut ensuite ré-adopté par les hommes de lettres et par la noblesse pour finir, aujourd’hui, dans nos chaumières, nourri et gâté, même sans jamais plus chasser la moindre souris aux alentours… De nos jours, les animaux de compagnie sont généralement considérés comme des membres à part entière de la famille !

Les animaux sauvages ont longtemps été craints par nos ancêtres car souvent associés à de terribles ravages. Le sanglier présentait, par exemple, un réel danger dans nos contrées car il venait souvent piller les vivres. Il cause encore aujourd’hui quelques dommages dans les cultures et reste une espèce chassée. Concernant les animaux sauvages, l’opinion publique a cependant évolué vers une vision plus romantique de la nature : serait-ce encore l’effet Walt Disney ? Certaines espèces enfin restent considérées comme de purs nuisibles : les mouches, les moustiques, les tiques… Et même les souris, quoi que… La plupart de ces animaux sont encore vus comme de potentiels prédateurs. Oui, je dis bien des prédateurs, surtout à cause de la transmission de maladies – maladie de Lyme, malaria, etc. – qui tuent encore des humains, malgré les progrès de la médecine. Mais au fait, les bactéries sont-elles des animaux ?

L’homme est-il “à part” de la nature ?

Pourquoi l’humain réserve-t-il des traitements si différents aux animaux, selon qu’ils sont domestiques, de rente, sauvages ou nuisibles ? C’est la question posée par de nombreux défenseurs de la cause animale et du véganisme qui qualifient ce comportement de “spécisme”, c’est-à-dire une forme de “racisme” qui serait en vigueur au sein de la classe animale. Ils rejettent donc naturellement ce fait, prônant au contraire l’”antispécisme”, c’est-à-dire une absence de discrimination au sein du monde animal qui nous amènerait à considérer tous les animaux sur un pied d’égalité.

Mais que nous apprend Dame Nature ? Que de nombreux animaux considèrent certains autres animaux comme proies, d’autres comme des animaux sans la moindre importance, avec lesquels ils n’entretiennent d’ailleurs aucun lien. C’est le cas, par exemple, du cerf et du renard… Nous autres, les humains, nous avons notre liste de proies qui varie en fonction des régions du globe – on consomme, dans certaines régions du globe, la viande du chien ou du chat – pour des raisons culturelles et de coévolution entre l’homme et l’animal. Il semble donc logique, selon les lois de la nature, de réserver un sort différent aux animaux d’espèces différentes, comme à n’importe quel animal sauvage. Pour généreuse qu’elle soit, la philosophie antispéciste semble donc une notion très aléatoire à appliquer. De plus, l’homme – qui est aussi un animal – peut-il se permettre de défier les lois de la nature en se considérant comme supérieur, en abdiquant sa place de prédateur d’animaux, mais aussi de plantes et de graines ? Se penser comme à part de la nature, n’est-ce pas justement la forme la plus grave de “spécisme” ? Quant à l’idée même d’”abolir la viande” – abolir signifiant “supprimer”, “faire disparaître”, ce qui paraît donc plus aisé concernant une idée ou une pratique que concernant une substance ou de la matière -, elle reviendrait à nous abstenir de voir ou de sentir le potentiel viandeux d’un bétail que cent siècles d’agriculture ont forgé à cet effet. C’est donc bien plus qu’une simple révolution culturelle, c’est une véritable tentative de refondation de l’humanité… Toutefois, l’objectif d’améliorer la vie animale reste commun tant aux végans et aux antispécistes qu’à Nature & Progrès ! Car l’humain a peut-être ceci de différent par rapport aux autres animaux : il a une morale ! Il ne veut pas faire souffrir les autres, ne pas tuer “inutilement”…

Améliorer la condition animale ?

Cette attention est plutôt rare dans la nature. Dans tout groupe d’animaux – oies, cervidés, chiens… -, on trouve généralement des dominés et des dominants. Les combats et les harcèlements y sont récurrents, souvent expliqués par le besoin de se reproduire et donc d’être le plus privilégié pour cette fonction. La plupart des prédateurs tuent sans attention à réduire la souffrance de leur proie – et parfois même sans la moindre utilité de consommation -, le meilleur exemple étant le chat domestique qui attrape une souris, poussé par son instinct de chasseur…

Certes, depuis Descartes qui considérait les animaux comme des machines, la considération de l’humain pour les animaux n’a fait que progresser. La Déclaration de Cambridge, en 2012, conclut que les animaux ont une sensibilité et une conscience. L’humain doit donc prendre des dispositions pour assurer le bien-être des animaux, que ce soit pendant l’élevage ou pendant l’abattage, s’il n’est pas adepte du véganisme. Seuls quelques “nuisibles” peuvent encore être combattus sans ménagement, la principale difficulté résidant toutefois dans leur définition exacte : moustiques, guêpes, souris, rats ? Ou même renard, loups, corvidés ?

Le choix de consommer ou non de la viande, qui continue cependant de nous opposer, revient à chaque individu. Les partisans du véganisme – qui veulent voir disparaître toute forme d’”exploitation animale” – en font pourtant un combat politique : ils sont pour l’abolition pure et simple de l’élevage. Nature & Progrès, par contre, continue de rechercher un juste équilibre entre cultures et élevage, et un mode d’élevage respectueux du bien-être animal, y compris lors du moment délicat de l’abattage. Car le consommateur ne doit jamais perdre de vue cette évidence : l’animal a donné sa vie pour qu’il puisse le manger !

Nature & Progrès

Sa position et son combat concernant les conditions d’élevage et d’abattage

Selon l’ONG Compassion in World Farming (CIWF) (1), les cinq besoins fondamentaux des animaux seraient :

– l’absence de douleur, de lésion ou de maladie,

– l’absence de stress climatique ou physique,

– l’absence de faim, de soif ou de malnutrition,

– l’absence de peur et de détresse,

– la possibilité d’exprimer des comportements normaux, propres à chaque espèce.

L’Organisation mondiale de la santé animale (OIE) ajoute que le bien-être animal désigne aussi, plus largement, la manière dont un animal évolue dans les conditions qui l’entourent. Parmi les plaintes reçues par l’Unité du Bien-Être Animal de la Région wallonne, nombreuses sont celles qui montrent une déformation de la vision des humains dans les besoins des animaux. Quand les éleveurs laissent leurs bovins à l’extérieur, le voisinage tend à dénoncer de mauvaises conditions de détention alors que ces animaux, encore rustiques, se sentent en général mieux en prairie que dans les étables. A condition toutefois de ne pas patauger dans la boue jusqu’aux genoux, d’avoir à manger et à boire, et de pouvoir profiter d’un abri contre le vent et la pluie qui est généralement prodigué par des arbres ou une cabane de fortune… De même, une chèvre n’est pas mieux sur le canapé de la maison que dans sa chèvrerie, avec une litière propre et sèche. Une poule n’a pas besoin de caresses mais de liberté de mouvement afin d’aller picorer et gratter dans l’herbe verte, sous les haies. Les législations européenne et wallonne définissent donc les normes de respect du bien-être animal mais sont-elles suffisantes et n’est-il pas possible d’améliorer encore les conditions d’élevage et d’abattage ?

L’élevage biologique apporte déjà un “mieux” assez net dans les conditions d’élevage : le cahier des charges européen qui régit l’agriculture biologique (R889/2008) impose des dimensions de bâtiments d’élevage plus importantes pour laisser davantage de place aux animaux, et l’obligation de laisser sortir les animaux quand les conditions de sol et de climat le permettent.

Nature & Progrès s’efforce évidemment d’aller beaucoup plus loin en travaillant sur l’abattage à la ferme, dont l’un des principaux avantages est d’éviter le stress lié au transport et au déchargement de l’animal dans un lieu inconnu. Abattre décemment les animaux “à la maison” – au sein de camions d’abattage se déplaçant de ferme en ferme ou en recourant, selon un protocole bien défini, au tir en prairie – n’a donc rien d’un fantasme d’éleveur mais pourrait bientôt devenir un point essentiel du bien-être – du bien mourir, en l’occurrence – de tous nos animaux d’élevage…

(1) Voir : https://www.ciwf.fr/

Chapitre 4 - Réinventer nos relations avec les animaux d’élevage - Par Dounia Tadli

« À l’opposé des massacres anonymes des animaux d’élevage, il se développe, comme pour nous déculpabiliser ou blanchir notre âme, un excès névrotique de passion pour les animaux domestiques. Plus la nature disparaît, plus les chiens compissent nos trottoirs et les chats empuantissent nos appartements (…). Curieuse civilisation que celle qui brûle ses vaches et ses volailles, qui extermine la faune sauvage et qui cajole à l’excès ses chiens et ses chats. Notre cœur n’est-il donc pas assez vaste pour aimer la nature dans sa plénitude ? Pour nous, habitants des grandes mégalopoles, la nature se résume-t-elle à un chien castré qui vient pisser chaque matin sur le cèdre bleu au milieu du gazon bien tondu ? (…) Il y a quelque chose de cassé dans nos relations avec le monde animal : les animaux ne sont plus porteurs de nos rêves et de nos espoirs ; ils ne sont que le gavage de nos ventres et le refuge de nos frustrations. »

Claude et Lydia Bourguignon (1)

“Il y a quelque chose de cassé dans nos relations avec le monde animal”, nous disent avec justesse Claude et Lydia Bourguignon. En effet, le développement du christianisme, du cartésianisme et du capitalisme industriel a radicalement transformé le rapport des humains à ce que nous appelons la nature. Concernant les animaux d’élevage, l’avènement de la zootechnie marque ce changement dès le XVIIIe siècle. Cette “science de l’exploitation raisonnée des animaux domestiques” transforme une large partie des activités d’élevage en “processus industriels spécialisés et rentables”, et les éleveurs liés à ces industries deviennent des “ouvriers actifs et sans états d’âme d’une production massive de matière animale” (2). Après la Seconde Guerre mondiale, la “modernisation” de l’élevage s’intensifie pour répondre à la pénurie alimentaire : les animaux d’élevage deviennent alors les “machines vivantes à aptitudes multiples” (3).

Cette course au rendement, qui a transformé l’élevage en “production animale” a sans nul doute cassé quelque chose dans notre relation aux animaux d’élevage. Les humains ne se sont pas montrés à la hauteur du “contrat domestique” passé avec les bêtes. C’est là, sans doute, un constat qui peut rassembler à la fois le mouvement paysan, les écologistes, les défenseurs de l’antispécisme et/ou du véganisme, ces catégories n’étant pas exclusives… Les associations de défense des animaux, comme L214, ont d’ailleurs joué un rôle important dans la dénonciation des dérives de l’industrialisation, bien que leurs pratiques puissent être discutables.

L’objectif de cette contribution n’est pas de faire le procès des animalistes mais bien de s’interroger sur les diverses réponses apportées à la suite d’un constat plus ou moins partagé. Quelque chose s’est cassé dans notre relation aux animaux d’élevage ; devons-nous pour autant en déduire que l’élevage serait, par essence, de l’exploitation animale comme le prétendent les antispécistes ? La solution est-elle d’abolir l’élevage, et donc d’adopter un mode de vie végan, censé faire disparaitre toute trace de souffrance de la planète ? Ainsi l’industrialisation de l’élevage et, à travers elle, la mise à distance entre l’animal et la viande sont-elles remises en cause par les mouvements animalistes. Si ce constat est partagé par d’autres mouvements, les réponses apportées – la fin de l’”exploitation animale” et donc notamment de l’élevage – ne font bien sûr pas l’unanimité… Quelles sont les logiques sous-jacentes à ces réponses apportées par certains défenseurs des animaux ?

Un mécanisme de compensation

On peut tout d’abord se questionner sur l’aspect théorique de l’argumentaire animaliste. Dans quelle mesure cette vision est-elle ancrée dans une réalité empirique ou, au contraire, idéalisée ? En effet, selon Anne-Marie Dubreuil (4), qui a réalisé une étude ethnographique sur l’antispécisme, une partie des militants au sein du mouvement ne seraient pas particulièrement familiers des animaux. Ils privilégieraient la perspective théorique et montreraient peu d’intérêt aux animaux réels. L’antispécisme, en partie en tout cas, ne se baserait-il pas sur une exo-définition de l’élevage et des relations aux animaux, au sens où ces militants ne semblent pas directement impliqués dans l’activité en question (5) ? Peut-être, à défaut de côtoyer les animaux d’élevage, s’inspirent-ils notamment des relations établies avec les animaux de compagnie ? Ne sont-elles pas, elles-mêmes, surinvesties tant nous “compensons” peut-être ce que nous faisons subir aux animaux d’élevage en cajolant d’autant plus nos animaux de compagnie : c’est l’hypothèse du sociologue Jean-Pierre Digard (6), partagée par Claude et Lydia Bourguignon ? Il s’agirait de soulager la culpabilité de la surexploitation des uns par un soin excessif prodigué aux autres. Pour l’anthropologue Noëlie Vialles (7), cette compensation irait encore plus loin : à travers la “modernisation de l’agriculture”, la disparition de la proximité traditionnelle avec les bêtes aurait entraîné un certain manque chez les humains, nos relations avec les animaux étant, en effet, particulières, uniques, incomparables. L’anthropologue parle ainsi d’une “asociale sociabilité” : sociabilité car il s’agit bien de relations mais asociale car elle est libérée des normes et contraintes sociales : on peut observer un chat ou une vache pendant des heures, sans la moindre gêne, mais cela s’avèrerait plus délicat avec votre voisin dans le métro… L’éloignement des animaux d’élevage aurait donc laissé un vide, surinvesti par la suite par les animaux de compagnie. Quoi qu’il en soit, on peut s’interroger avec la philosophe Marie Gérard (8) : dans quelle mesure les citadins ne déclinent-ils pas la relation entretenue avec leur animal de compagnie, pour transposer cette image aux animaux d’élevage ?

Le refus du rapport de prédation

Cette perception théorique et/ou idéalisée des animaux d’élevage pourrait entraîner, d’une certaine manière, un refus du rapport de prédation. L’antispécisme ne constituerait-il pas le refus d’une logique pourtant inévitable : la survie de chacun implique l’altération partielle de l’environnement, animal comme végétal ? L’anthropologue Philippe Descola (9) nous dit que la prédation constitue “un phénomène de destruction productive indispensable à la perpétuation d’un individu ; loin d’exprimer une cruauté gratuite ou un désir pervers d’anéantissement, elle transforme au contraire la proie en un objet de la plus haute importance pour celui qui l’incorpore : la condition même de sa survie“. Ce principe est inscrit au cœur des relations entre les espèces : refuser cette logique renvoie à un rejet de ce qui est habituellement considéré comme l’un des fondements de la société humaine, les formes d’organisation des vivants. Ce faisant, selon Dominique Lestel (10), le végétarien “réhabilite la thèse de l’exception humaine en considérant qu’il est le seul animal carnivore – ou potentiellement carnivore – qui doit se placer au-dessus de sa condition animale omnivore en n’en assumant pas l’une des caractéristiques centrales : la prédation des autres animaux“. La volonté antispéciste de “déprédatiser les esprits” serait ainsi justifiée par un refus global d’un vaste système de domination, de souffrances. Peut-être ce refus de la prédation s’inscrit-il, plus largement, dans le rejet de la mort qui marque notre société, comme en témoigne par exemple le développement du transhumanisme. En tout cas, selon Jocelyne Porcher, réduire systématiquement les liens aux animaux d’élevage à des rapports d’exploitation, c’est confondre l’élevage – une relation historique, millénaire, de vivre ensemble entre humains et animaux – et les productions animales – exploitations rationalisées et industrialisée de la “matière animale”. Cette confusion nous empêcherait de comprendre la place des animaux dans le lien social. Quelle serait leur place dans un monde “déprédatisé” ? Auraient-ils seulement encore une ?

Un monde sans souffrance, un monde sans animaux ?

La prise de conscience des dérives de l’industrialisation de l’élevage peut donc se traduire dans un refus net de toute consommation carnée – c’est le végétarisme -, voire dans l’exclusion de toute activité qui “exploite” les animaux – c’est le véganisme. Mais quelles seraient les conséquences si nous évincions les animaux d’élevage du processus productif de notre alimentation ? Selon Jocelyne Porcher (11) : “Au lieu de consommer des produits animaux, nous consommerons des produits végétaux et industriels, de la viande de culture par exemple. Car la logique industrielle des «productions animales» aboutit inéluctablement à produire de la viande sans animaux. En effet, les animaux gênent les industriels ; la relation aux animaux freine la compétitivité. Parce qu’ils sont vivants, traités comme de la matière, méprisés, usés, broyés mais entêtés à rester des animaux néanmoins, entêtés à rester en relation. Et cela d’autant plus que leurs éleveurs, en dépit des injonctions réitérées de leur encadrement depuis cent cinquante ans, s’obstinent encore à les voir comme tels.

Ainsi l’industrialisation, qui avait elle-même galvaudé l’élevage, répond à un besoin qu’elle a engendré : une viande à volonté, sans animaux ! Cette démarche est même soutenue par des associations de défenses des animaux, comme en témoigne la campagne de Gaïa, “Une viande sans abattage“. Alors, l’heureuse réconciliation entre animalistes et industriels se fera-t-elle aux dépens des éleveurs incompris ? En fin de compte, selon Jocelyne Porcher toujours, les différentes théories de la libération animale conduisent à “une rupture du lien avec les animaux domestiques, ce à quoi mènent également les orientations industrielles des «productions animales». Qu’on les libère ou qu’on s’en libère, le résultat serait le même : un monde humain sans animaux, autrement dit l’enfer.

Réinventer le contrat domestique

Pourtant, faire l’effort de différencier l’élevage des productions animales nous offre la possibilité de penser tout un éventail de pratiques où les humains pourraient se montrer à la hauteur du don que leur font les animaux d’élevage. Catherine et Raphaël Larrère (12) expliquent que, suite à la domestication, humains et animaux ont formé des “communautés mixtes”. Un contrat tacite d’obligations mutuelles, le contrat domestique, régissait ces relations, comme l’expliquait déjà, au XVIIIe siècle, le physiocrate Dupont de Nemours, qu’ils citent :

La bête à laine de nos troupeaux est sotte et poltronne (…) mais l’homme et le chien se réunissent pour la garder. La multiplication de son espèce, de même que celle du gros bétail, a considérablement gagné au contrat, en apparence usuraire, par lequel l’homme leur vend une pâture abondante et une protection assurée. Ce contrat très avantageux à l’homme, l’est aussi aux espèces qu’il a conquises. Tant qu’il n’a été que chasseur, il n’était qu’un animal carnassier de plus et faisait comme eux aux autres animaux autant de mal qu’il en retirait de bien pour lui (…). Mais quand il est devenu pâtre et surtout cultivateur, quand il a défendu les bœufs et les moutons contre leurs autres ennemis, quand il a travaillé pour leur conserver et leur produire du fourrage, il a diminué leurs dangers, il a prolongé leur vie, il a multiplié leur subsistance, il a augmenté leur population.

Ainsi, même si le contrat est inégal, une certaine réciprocité peut exister entre les hommes et les animaux domestiques. L’industrialisation a rompu ce contrat, en témoignent les crises sanitaires et éthiques où les animaux sont sacrifiés par milliers. Selon Catherine et Raphaël Larrère, la fin de la “communauté domestique” qui incluait les animaux nous laisserait le choix entre deux attitudes : l’adoption du modèle de la machine animale ou la sensibilité exacerbée au sort des animaux. L’une comme l’autre étant insatisfaisante, les chercheurs proposent de recomposer, entre les animaux et nous, une nouvelle communauté domestique, réinventer les règles de civilité. Mais éleveurs et éleveuses n’ont évidemment pas attendu pour le faire : l’observation de leurs pratiques quotidiennes est la preuve que d’autres relations au vivant sont possibles ! Il y a, par exemple, cet éleveur laitier qui utilise des “vaches nourrices” : il choisit des vaches peu adaptées à la traite – qui sont ainsi sauvées de la réforme – pour nourrir les jeunes veaux séparés de leur mère. Il y a ces éleveurs et éleveuses qui se mobilisent pour se réapproprier la mise à mort de leurs animaux grâce à l’abattage à la ferme : un grand projet porté par Nature & Progrès depuis plusieurs années… Il y a cette volonté de certains consommateurs et consommatrices d’accepter la charge symbolique de la mort dans la viande et ainsi d’avoir une consommation plus raisonnée : remercier l’animal, manger moins de viande mais mieux, ne jamais gaspiller car “ça a coûté une vie”… En bref, redonner un sens à cet acte si particulier, qui a fait l’objet de tant d’envies et de dégoûts dans l’histoire de l’humanité, qu’est la consommation de viande.

Le déjeuner gratuit n’existe pas !

Certes, les animalistes nous répondront que vache nourrice ou pas, les veaux sont quand même séparés de leur mère. Qu’abattage à la ferme ou pas, les animaux sont quand même tués. Que consommation raisonnée ou pas, nous continuons à nous nourrir de chair animale. Il serait dommage de rejeter ce genre de pratiques sous prétexte qu’elles feraient elle aussi partie des “productions animales”. Peut-être faut-il accepter qu’il n’existe pas de “déjeuner gratuit” en ce bas monde : “il n’est pas possible, écrit Dominique Lestel, à la fois de vouloir être un animal et de ne pas vouloir être impliqué dans le cycle de vie et de mort que signifie être un animal. Je tue pour vivre, comme tous les autres animaux. Le végétarien se donne l’illusion du contraire à bon compte. Il veut croire que l’homme pourrait faire figure d’exception dans le monde en vivant de façon totalement autarcique, sans jamais tuer un autre être vivant, sans jamais l’irriter.

Ce faisant, le carnivore pourrait être plus proche des animaux qu’aucun végétarien “parce qu’il assume entièrement, c’est-à-dire métaboliquement, sa nature animale au lieu de s’en dégoûter (…). Le végétarien qui s’oppose à toute alimentation carnée veut au contraire abolir l’homme et l’animalité au nom d’une représentation très idéalisée de l’animal“. Et, en conséquence, favoriser des processus industriels comme la viande in vitro, comme nous l’avons vu plus haut.

En conclusion du présent chapitre, admettons qu’une réinvention de nos relations aux animaux est possible, et qu’elle est même déjà en route. Mais la condition pour la comprendre et la soutenir est peut-être l’acceptation du rapport de prédation, inhérent aux relations entre les êtres vivants. Questionner notre rapport aux animaux d’élevage constitue d’ailleurs une porte d’entrée intéressante qui pourrait s’appliquer à notre alimentation en général. Nous sommes a priori particulièrement touché-e-s par la mise à mort d’un bœuf, mais qu’en-est-il des sols épuisés par une monoculture de maïs pour nourrir ledit animal ? Et à l’inverse, avons-nous conscience du temps et de l’énergie passés pour cultiver des végétaux en harmonie avec les lois de la nature ? Les animaux d’élevage nous offrent ainsi une précieuse leçon d’écologie : débanalisons la consommation carnée et, plus largement, redonnons du sens à ce qui se trouve dans notre assiette.

(1) Claude et Lydia Bourguignon, Le sol la terre et les champs, Sang de la Terre, 1989

(2) Jocelyne Porcher, Éleveurs et animaux, réinventer le lien, Presses universitaires de France, 2002

(3) E. Landais et J. Bonemaire, “La zootechnie, art ou science ?”, Le Courrier de l’Environnement de l’INRA, 27, pp. 23-44, 1996.

(4) Anne-Marie Dubreuil, Libération animale et végétarisation du monde : ethnologie de l’antispécisme français, éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2013.

(5) C. Rémy, La fin des bêtes : une ethnographie de la mise à mort des animaux, Economica, 2009.

(6) Jean-Pierre Digard, “Les nouveaux animaux dénaturés”, Études Rurales, CXXIX-CXXX, 1993.

(7) Noëlie Vialles, “La nostalgie des corps perdus”, Corps et affects, Odile Jacob, 2004.

(8) Marie Gérard, “Réinventer l’abattoir de proximité ? Quelques réflexions”, exposé présenté lors des rencontres de Nature & Progrès sur l’élevage et l’abattage.

(9) Philippe Descola, Par-delà la nature et la culture, Gallimard, Bibliothèque des Sciences humaines, 2005.

(10) Dominique Lestel, Apologie du carnivore, Fayard, 2011.

(11) Jocelyne Porcher, “Ne libérez pas les animaux ! Plaidoyer contre un conformisme “analphabête””, Revue du MAUSS, n° 29 (2007): 575‑85.

(12) Catherine et Raphaël Larrère, “Le contrat domestique”, Le courrier de l’environnement de l’INRA, 30, 1997. Voir : www7.inra.fr/dpenv/larrec30.htm

Conclusion

L’industrialisation a engendré une mise à distance entre les humains et les animaux d’élevage. La simple vue d’images-choc issues des différents scandales éthiques et sanitaires de la filière constitue à présent une sorte de choc en retour, d’effet-boomerang qui vient rappeler douloureusement ce que beaucoup d’entre nous préféreraient oublier : la consommation de viande implique l’élevage et la mise à mort d’animaux ! Les défenseurs des animaux ont beau jeu de dénoncer cette “dissonance cognitive”, ce décalage entre le comportement – je mange de la viande – et la cognition, ce que le mangeur sait pourtant pertinemment – un animal est mort pour me la donner. La diminution de la consommation d’abats dans nos sociétés occidentales refléterait d’ailleurs, selon l’anthropologue Noëlie Vialles, ce refus grandissant de voir l’animal dans la viande. Peut-être que consommer du foie ou des intestins nous tord l’estomac parce que ces morceaux nous rappellent notre propre mort, notre propre condition de mortels ? Voici, en tout cas, encore un constat qui peut rassembler végans et paysans : la mise à distance de l’origine animale des produits carnés – ou la “désanimalisation” de la viande – engendre un manque de conscience dans sa consommation. Mais faut-il en déduire pour autant qu’elle doit être bannie de nos assiettes ?

L’animal, en tout cas, semble en mesure de se comporter comme si son but primordial était avant tout la survie de son espèce, acceptant pour cela, s’il le faut, d’offrir sa vie individuelle et de finir en nourriture pour autrui. Mais, de manière très générale, n’est-ce pas notre rapport à la mort qui, par devers nous, est occupé à évoluer ? La peur ou le déni de la donner ne sont-ils pas surtout ceux de la recevoir ? Eviter de penser à ce que l’on mange pour vivre, n’est-ce pas éviter de penser à ce qui, tôt ou tard, nous amènera à mourir ? Oublier le sacrifice consenti par un animal afin que nous soyons nourris, n’est-ce pas oublier avant tout celui que nous pourrions, un jour, consentir pour que vive quelque chose qui nous serait plus cher que nous-mêmes ? Mais existe-t-il encore, pour nos congénères, des fins plus hautes et plus importantes que leurs fins personnelles et individuelles ?

S’il doit s’interroger sur ce que deviendrait une agriculture sans apport animal, le mangeur que nous sommes tous peut également s’interroger sur les effets invraisemblables qu’aurait une sacralisation sans mesure du règne animal : comment gérer alors les ravageurs dans les champs, les rats dans les hôpitaux et les cafards dans les HLM ? Oserions-nous encore marcher sur une pelouse ou nous promener dans un sous-bois ? Pour ne pas avoir à envisager des questions aussi insolubles, nous nous limiterons ici – et les végans probablement aussi ! – à la question des souffrances volontairement infligées par l’homme aux animaux. Mais l’humain, comme les autres, n’est-il pas instinctivement porté à se défendre pour survivre ? Qui est-il vraiment pour se croire maître du destin de tout ce qui est en vie ? L’humanité est-elle, elle-même, si sûre de son destin ? N’est-ce pas pécher par orgueil de parler, un peu trop fièrement peut-être, d’anthropocène – qui est plutôt, avouons-le, un “capitalistocène” ou un “monétocène” ? Peut-être que la posture végane et sa rhétorique ne sont qu’un effort de plus pour résister au grand carnage agroalimentaire et à sa responsabilité patente dans le réchauffement de la planète ? C’est pourtant exactement du contraire dont nous rebat sans ménagement les oreilles Paul Ariès dans sa “Lettre ouverte aux mangeurs de viandes qui souhaitent le rester sans culpabiliser” (1), accusant les végans d’être les moutons de panurge du capitalisme, de l’industrie et des biotechnologies, et rappelant, tout entier emporté par sa fougue pamphlétaire, la force des liens entre extrême-droite et promotion du véganisme. N’est-ce pas, rappelle-t-il, le brahmane Asit Krishna Mukherji, décédé en Angleterre en 1982, qui évoquait la prédisposition génétique de l’homme blanc pour le véganisme et une opposition entre les Aryens mangeurs de céréales et les Juifs mangeurs de viande ? La question animale et l’instrumentalisation qui en est faite aujourd’hui semble, plus que jamais, une opportunité parfaite pour créer de la ségrégation ; elle est donc certainement beaucoup moins innocente qu’il n’y paraît de prime abord. Finalement, notre tentative de dialogue avec le monde végan, au lieu de rechercher une juste place pour l’animal dans le monde, ne gagnerait-elle pas à trouver plutôt celle de l’homme, ce pâle démiurge toujours trop prompt à se poser, oscillant sans arrêt entre l’ornière de droite et celle de gauche, tantôt en prédateur effroyable et tantôt en sauveur magnanime ?

(1) Paul Ariès, “Lettre ouverte aux mangeurs de viandes qui souhaitent le rester sans culpabiliser“, Larousse, 2019.

Le droit à l’habitat léger progresse…

Alors que la Région Wallonne a modifié son arsenal législatif afin de reconnaître l’habitat léger (1), nous vous invitons, pour en savoir plus, à rencontrer Vincent Wattiez, animateur au CCBW (Centre Culturel du Brabant Wallon) – www.ccbw.be -, du RBDL (Réseau Brabançon pour le Droit au Logement) – www.rbdl.be -, du membre du collectif HaLé ! et simple habitant du désormais légendaire quartier auto-construit de la Baraque, à Louvain-la Neuve…

Par Dominique Parizel, Hamadou Kandé et Elise Jacobs

Introduction

Le Code wallon du logement et de l’habitat durable – dont l’article 1er définissait le logement – devient le Code wallon de l’habitation durable – dans lequel l’article 1er définit l’habitation : d’un côté, on y considère le logement, de l’autre, l’habitation légère. Cette définition est le fruit d’une étude juridique sur l’habitat léger, financée par la ministre du logement et celui de l’aménagement du territoire. Le RBDL, Habitat & Participation, le Rassemblement Wallon pour le Droit à l’Habitat, le Centre de Médiation des Gens du Voyage et des Roms, le collectif HaLé ! et de simples habitants, tous ont piloté cette étude et une partie du groupe continue le travail, notamment en ce qui concerne la définition des critères minimaux de salubrité. L’habitat léger est une question de plus en plus discutée, chez Nature & Progrès également ; elle connaîtra un nouveau temps fort avec la conférence que donnera Vincent Wattiez sur l’histoire de ce nouveau décret, ainsi qu’avec l’atelier du collectif HaLé !, lors du prochain salon Valériane.

Un contexte de violence sociale

“La nouvelle législation wallonne s’est enfin risquée à définir l’habitat léger, explique Vincent Wattiez. Cette définition ne vient pas de nulle part. Un point de départ pourrait être celle élaborée par le RBDL, en 2014, en collaboration avec Education permanente en Brabant Wallon, le MOC, Habitat & Participation et l’association Crabe, à Jodoigne. Elle fut ensuite retravaillée, en 2015, par la Commune d’Ottignies – Louvain-la-Neuve, qui l’intégra dans son Règlement communal d’urbanisme (2) et son schéma de structure (3), dans le but de régulariser le quartier de la Baraque. Ce travail de définition fut ensuite poursuivi par l’étude juridique portée par Nicolas Bernard et Isabelle Verhaegen pour l’Université Saint-Louis, ainsi que Caroline Delforge et Charles-Hubert Born pour l’UCL, sur les questions d’aménagement du territoire et de droit administratif. Ce chantier a été systématiquement réalisé dans un cadre collectif, aussi ouvert que possible, avec le maintien perpétuel d’un “cadre de confiance” pour que toutes les parties s’y retrouvent. Réfléchir à deux, c’est une chose, le faire à trente, c’en est une autre…

Au RBDL, nous tenons à travailler sous un angle participatif, tout en étant bien conscients des limites de cette notion quelque peu galvaudée. Nous travaillons aussi de manière unitaire, en rassemblant les personnes qui habitent dans des zones de loisirs et les nouveaux “alternatifs”. Les gens du voyage – ceux qui ont réellement cet habitat dans leurs gènes – se sont joints par la suite… Disons-le clairement : il existe au cœur de la problématique de l’habitat léger une violence sociale et cultuelle parfois difficile à affronter. On aime imaginer un couple, hétéro, blanc, avec deux enfants, dans une jolie yourte en laine bio, mais il est plus compliqué pour les autorités et leurs kyrielles d’agents de reconnaître que toutes ces personnes aussi ont créé une solution viable et valable. Les anciens de la Baraque rappellent que nos premières roulottes foraines, nous sommes allés les chercher, en périphérie bruxelloise, chez des gens du voyage qui les délaissaient au profit de caravanes plus légères… Ceci dessine déjà une vraie cartographie sociale : gens du voyage et gens des zones de loisirs sont souvent exclus de la notion d’habitat léger, à l’heure où un intense mouvement s’oriente pourtant dans ce sens, pour des raisons écologiques, sociales et culturelles, mais aussi économiques. Eux n’avaient attendu personne : les gens du voyage ont toujours vécu comme cela et d’autres avaient fait un choix semblable dès les années septante, ayant migré vers les zones de loisirs, un peu pour les mêmes raisons d’ailleurs : retour à la nature, habitat beaucoup moins cher, autonomie à tout prix… Tout cela est parfois difficile à faire tenir ensemble, même si tous sont en butte aux mêmes problèmes, administratifs notamment. Cette base unitaire peut donc sembler artificielle mais tous ont objectivement des intérêts communs.”

Habitat léger : la définition

“Qu’est-ce qu’une habitation légère, s’interroge Vincent Wattiez ? La Wallonie dispose désormais d’une définition. Il s’agit d’une « habitation qui ne répond pas à la définition du logement visée au 3e alinéa de l’article 1 – l’habitation légère ne serait donc pas un bâtiment, un immeuble bâti, une petite maison en brique, par exemple. Quoi qu’il en soit cela peut être un bien meuble ou immeuble qui satisfait au moins à trois des caractéristiques suivantes :

– démontable,

– déplaçable,

– d’un volume réduit,

– d’un faible poids,

– ayant une emprise au sol limitée,

– auto-construite,

– sans étage et sans fondations,

– qui n’est pas raccordée aux impétrants. »

Toute la question sera de savoir si une Ker Terre, par exemple, est un habitat léger. A mes yeux, c’est évident. Une habitation légère est donc bien aussi “immeuble”, comme précisé dans le décret. Une zone de flou apparaît donc lorsqu’il faut déterminer ce qu’est juridiquement un immeuble bâti. Cette frontière mal dessinée créera certainement des conflits d’interprétation administratifs qui devront sans doute être tranchés au Conseil d’état. La Ker Terre, en effet, est en même temps “immeuble” et “construite” sur place à base de tresses de chanvre et de chaux hydraulique qu’on pose en cercle sur un soubassement, et non des fondations… Plus simplement, une cabane dans un arbre est “immeuble” et aussi “bâtie”. Il faudra, à terme, éclaircir cette dernière notion.

Mais il y a plus épineux encore : on stipule, en effet, clairement que l’habitation est un bien destiné à la résidence en disant, d’entrée de jeu, que c’est à l’exclusion des hébergements touristiques, au sens du Code wallon du tourisme. Les gens qui vivent dans les zones de loisirs seraient donc automatiquement des touristes (4) parce qu’ils vivent dans un hébergement touristique ? Que nenni ! La volonté était sans doute d’exclure certains hébergements qui sont loués aux touristes, le temps des vacances, et régis par le code du tourisme, sans que cela n’évacue les habitations légères situées dans les zones de loisirs et qui sont à usage permanent… Si on tient compte, en effet, de la définition de celui qui utilise ordinairement l’hébergement touristique – c’est-à-dire le touriste -, elle ne correspond absolument pas à la définition de celui qui y vit toute l’année. D‘autant plus que ces personnes y sont domiciliées, la plupart du temps, ce que ne sont évidemment jamais les touristes… C’est donc l’usage qui déterminera si c’est hébergement touristique ou une habitation légère. Mais où sera tranchée cette question ?

Un nouveau défi pour l’aménagement du territoire

“La volonté de prendre un coin vert pour y poser son habitat léger pose évidemment d’importantes questions en termes d’aménagement du territoire, poursuit Vincent Wattiez, vu notamment le saupoudrage urbanistique dont la Belgique est victime. Hormis les villes-nations, la Belgique est le sixième pays le plus densément peuplé ! Pourquoi certaines catégories de personnes auraient-elles le droit de s’installer à la campagne et d’autres pas ? L’aménagement du territoire, on le voit, est le terrain d’importants enjeux sociaux… Le plan HP (Habitat Permanent en zone de loisirs) a évacué, en priorité, les habitats légers des zones de loisirs inondables mais on sent – mises à part certaines communes bienveillantes – beaucoup de résistances des pouvoirs publics pour les zones restantes. Au niveau du plan de secteur, les zones d’habitat vert (ZHV) semblent techniquement le plus aptes à accueillir l’habitat léger, ou à reconvertir les zones de loisirs – sa destination première, à vrai dire. Elles viennent à peine d’être créées et paraissent déjà bien trop compliquées et onéreuses à mettre en œuvre pour les communes qui ont eu le courage de s’impliquer dans leur élaboration. Au final, seuls dix-huit sites – sur près de dix fois plus dans le plan HP – sont recevables pour être transformés en ZHV et être ainsi pérennes. Mais est-ce que ces communes auront les moyens d’aboutir ? Ne faut-il pas plus de moyens de la Wallonie ?

Sur la question de la ville ou de la campagne comme localisation du léger, l’exemple du quartier de la Baraque, à Louvain-la-Neuve, me paraît évidemment excellent. Historiquement, il s’agissait d’une friche située juste à côté des quelques maisons du hameau de la Baraque. La ville nouvelle ne cessait alors de s’accroître de toutes parts, urbanisant la plaine et artificialisant les sols, avec la perspective de dépasser le nœud autoroutier qui l’enserrait… Le parking dit “RER” est maintenant voisin, avec sa dalle destinée à construire six cents logements… Je peux donc prétendre aujourd’hui habiter en ville parce que le quartier est complètement englobé par elle, démontrant que l’habitat léger y est possible également. Il n’en a évidemment pas la densité : entre trente et trente-cinq logements à l’hectare, ce qui n’est pas énorme mais n’est pas rien non plus… S’il faut réinjecter de la nature en ville, avec des biotopes élargis à l’humain, pareille question doit être abordée en évitant de chercher d’abord à empiler le plus possible de gens les uns sur les autres qui finalement feront tout, dès que possible, pour prendre une voiture ou un avion et s’enfuir loin de tout… Un quartier comme celui de la Baraque est un authentique poumon vert dans l’espace urbain – il suffit de voir le documentaire Quartier Libre pour bien le comprendre -, un espace naturel au cœur de la ville produit par une forme d’auto-urbanisme. Qu’on nous ait tolérés offre aujourd’hui un exemple d’habitat unique en son genre qui a expérimenté toutes les alternatives sociales et écologiques dont la ville a, depuis, découvert les bienfaits. C’est un système totalement adapté qui répond globalement aux problèmes que les urbains n’arrivent plus à résoudre. Il est un peu à l’image des lieux autonomes souvent proches des villes – et parfois même en pleine ville – qu’on trouve en Allemagne : des Wagenplätz ou des Wagenburg où des gens habitent en caravanes, en camions ou en roulottes, en recréant des espaces de liberté, des bulles d’air… La nature y reprend rapidement le dessus car la notion même de petit habitat sans fondation fait que ceux qui vivent là laissent pousser la végétation autour d’eux. Tout cela suppose évidemment une certaine perte de maîtrise des pouvoirs publics et, généralement, ils n’ont pas facile avec cela… Mais ne plus faire confiance aux projets et au gens, c’est bien cela le problème…”

Le léger fait partie de la solution, pas du problème !

“Est-ce que les zones de loisirs font de l’auto-construction ? Oui, répond Vincent sans hésiter. Le récent mémoire de Tracy Krist, une étudiante liégeoise en architecture, le montre bien, examinant l’évolutivité des habitats permanents des zones de loisirs, très comparable à ce qui s’est passé au quartier de la Baraque : on commence par une caravane qui s’agrandit quand un enfant arrive, etc. C’est typiquement de l’auto-construction. Il existe aussi une forme d’auto-urbanisme, au quartier de la Baraque, car toute nouvelle construction résulte du fait qu’on en a d’abord parlé collectivement en réunion de quartier et qu’un accord est ainsi intervenu. Et cela a pu prendre du temps… C’est peut-être différent en zones de loisirs, dans la mesure où les parcelles sont clairement individualisées et que les habitants les gèrent eux-mêmes séparément. Georges, un habitant d’une zone de loisirs membre du collectif HaLé !, a commencé par une caravane résidentielle autour de laquelle il a érigé une structure en bois. D’incontestables similarités existent avec la Baraque ; il faut se défaire de l’idée qu’il y aurait d’un côté les bonnes pratiques et de l’autre les mauvaises… Les pouvoirs publics doivent aujourd’hui prendre en considération le fait que des personnes ont trouvé, par elles-mêmes, de vraies solutions à la crise du logement ; cela doit être reconnu plutôt qu’être considéré comme un problème.

Mais il ne faudrait pas non plus limiter l’habitat léger à de l’auto-construction car cela reviendrait à en faire uniquement l’affaire de gens capables de travailler de leurs mains. La question est beaucoup plus large : il est possible d’opter pour cette forme d’habitat en ayant deux mains gauches, l’auto-construction n’étant qu’un des neufs critères possibles de l’habitat léger. Par exemple, il n’y a pas que des auto-constructeurs au quartier de la Baraque ; le quartier n’est pas composé exclusivement de corps de métiers – même si, de fait, ils sont très présents – mais avant tout de gens qui ont posé ensemble certains choix de vie.

Il est donc sans doute plus important d’aborder la question sous l’angle de l’autoproduction de “logement”, c’est-à-dire cette capacité à produire des solutions, par soi-même, sans spécialement auto-construire. C’est pareil pour nos autres besoins vitaux, comme l’alimentation, etc. Le cadre et les normes actuelles ne permettent plus aux personnes de s’organiser pour trouver comment s’en sortir par elles-mêmes. Pire : si vous êtes au chômage et que vous tentez de recréer des solidarités, on vous fera vite passer pour un fraudeur social, ce qui est assez insidieux. Or l’autoproduction et l’évolutivité du léger permettent cela : on commence par une cabane puis, suivant les besoins, vient une annexe ou autre chose… Une roulotte, par ailleurs, est souvent considérée comme un habitat précaire, alors qu’à y regarder de plus près – et quand vous comprenez que la brique crée trop souvent des vies insalubres de par ses multiples coûts -, c’est une solution symboliquement très forte qui permet de surmonter de nombreux écueils – échecs familiaux, échecs financiers, transformations de vie, mouvements… – et de libérer un temps précieux, alors que le logement traditionnel en engouffre énormément de par le mode de vie qu’il impose. L’habitat léger est un symbole majeur du droit de choisir son habitation.”

Pour tous ceux qui fuient la brique…

“Personnellement, les néo-fermettes quatre façades en briques rouges qui s’étalent sur les campagnes ne me procurent aucun sentiment de sécurité ; elles me font plutôt redouter un peu plus l’avenir, avoue Vincent Wattiez… Nous savons, statistiques à l’appui, que la plupart des couples qui les bâtissent n’y passent pas leur vie ensemble. Ce mode de vie et d’habitat classiques est une source d’angoisses pour beaucoup trop de gens. Et sans doute notre modèle alternatif connaît-il un certain succès car il leur offre une belle bouffée d’air… Pour l’heure, nul ne s’endette pour la vie en mettant une yourte dans le coin d’un pré. A la Baraque, nous avons même mis en place un groupe d’”habitations gratuites”, avec l’idée qu’elles ne seront plus jamais vendues mais bien transmises. Revendre ces habitations, amorties depuis des lustres, nous paraîtrait anormal. De plus en plus de gens fuient la brique parce qu’elle est le bras de levier et l’élément constitutif de la financiarisation du logement ; ils sont de plus en plus nombreux à ne plus pouvoir payer pour cela et surtout à ne plus vouloir subir la vie que cela inflige. Les prix de l’immobilier flambent dans les grandes villes, promettant des quartiers entiers à la gentryfication. Essayons donc autre chose pendant dix ou quinze ans, testons quelques zones dédiées à l’habitat léger, expérimentons une forme d’habitat léger solidaire. Nous verrons bien ce que cela produira de laisser de l’autonomie aux habitants ! La notion d’habitat léger solidaire doit permettre d’éviter absolument tout risque de marchandisation, c’est-à-dire qu’on retrouve finalement une yourte ou une tiny house dans chaque jardin urbain pour qu’elles soient louées bien cher aux gens de passage… Chaque fois que la circulation de produits de première nécessité – comme la nourriture et le logement – est détournée vers la production de fric, cela a produit de la misère et de la pauvreté.

Notre étude juridique montre que la grande majorité des habitants en léger sont propriétaires de leur bien. Mais rien n’exclut que cela puisse changer… Il semble donc important de bien encadrer les personnes qui désirent faire de la “promotion” immobilière par le biais de l’habitation légère. Je ne parle pas ici des chouettes entreprises qui créent des habitations légères dans un respect éthique de l’autonomie des futurs habitants mais bien des professionnels de la plus-value qui sont toujours capables de revendre ou de louer n’importe quoi tant que cela produit un certains rendement. Autant savoir…”

Tous ensemble : "allez, HaLé !"

“Comment travailler maintenant à lever tous les blocages, demande Vincent Wattiez ? En partant d’une rencontre qui eut lieu, à Yvoir, pendant l’été 2015, répond-il, une poignée de personnes a créé le collectif HaLé !, pour Habiter léger !www.habiterleger.be -, qui est le proche cousin du collectif français Halemwww.halemfrance.org -, pour Habitants de logements éphémères ou mobiles. Nous y incluons évidemment les habitants des zones de loisirs, qui revendiquent le droit à un habitat sans être obligatoirement éphémère ni mobile, et nous aimerions que s’organisent des cafés HaLé !, de manière à booster de petits groupes locaux, vecteurs d’autonomie en matière d’habitat léger. Ces groupes doivent pouvoir s’emparer de cette thématique dans une forme d’autonomie et de liberté tout en étant un minimum en accord avec le fait de défendre tous les habitants et tous les habitats légers.

C’est bien un collectif – et pas une association – car ce qui est sauvage doit, me semble-t-il, toujours le rester. Il ne faut sans doute pas institutionnaliser ce collectif pour qu’il garde sa souplesse et soit toujours capable de se régénérer. Les associations ont tendance à se scléroser, soit parce que les employés y glissent doucement dans une routine complaisante, soit parce que les pouvoirs politiques les instrumentalisent en diminuant leurs moyens financiers ou les modalités de les distribuer. L’autonomie et la liberté sont, à mes yeux, consubstantielles du léger et c’est cela, je crois, qu’il nous faut absolument préserver… Le RBDL a mis au point d’autres types de stratégies, dont des outils d’auto-formation soutenus par le Centre Culturel du Brabant Wallon, comme le Mode d’emploi de l’étude juridique ou le Mémorandum de l’habitat léger, une expo photo, un documentaire. Tout cela est mis à la disposition de tous et il fallait les moyens de le faire… Avec ces outils, nous demandons une série de choses claires et concrètes : la reconnaissance culturelle et réglementaire de l’habitat léger, la prise en considération de toutes les familles – les gens du voyage, les habitants des zones de loisirs, les alternatifs, et pourquoi pas les habitants des camions, vans et autres, qui ne sont pas en collectifs ou en plateforme -, un permis allégé et adapté à ces habitations, la création de la notion d’habitat léger solidaire et non commercial, etc.

Nous nous efforçons de mettre en lien les habitants, les associations, les collectifs, des juristes et les pouvoirs publics, en proposant un cadre de confiance pour que toutes les parties se sentent à l’aise et continuent à être présentes. Bien sûr, cela fait parfois de nous d’authentiques contorsionnistes mais, au final, notre méthode permet le maintien autour de la table d’intérêts extrêmement hétérogènes. Nous avons réalisé le même type de travail avec le RWDH concernant le la loi anti-squat’ qui s’est soldée par un recours à la cours constitutionnelle…”

Non marchand et autonomie

Le Belge a sa célèbre “brique dans le ventre” mais il est surtout de plus en plus menotté par son prêt hypothécaire. Pour vivre heureux, nous dit-on, il nous faut absolument logis, voitures, vacances… Et puis, en plus, manger bio !

“Moi, dit Vincent, je ressens souvent une double contrainte insupportable à être exhorté, d’une part, à refuser la malbouffe et à croire, d’autre part, qu’on pose un acte militant en faisant ses courses dans une grande surface bio. Il faut se mettre à la place des personnes qui sont fauchées et qui arrivent à peine à payer un loyer… Sans sa dimension humaine, la bio perd tout son sens ! Et c’est précisément, me semble-t-il, ce que doit éviter l’habitat léger qui me paraît déjà parfaitement mûr pour être absorbé et transformé par le marché. Rappelez-vous, il n’a pas fallu longtemps au bio pour se faire récupérer. Ne parlons pas du mouvement de la transition, il est d’une certaine manière un produit du capitalisme pour renverser la vapeur. On l’aura bien compris en regardant le film « Demain »…”

Une chose est essentielle aux yeux de Vincent Wattiez comme à ceux de Nature & Progrès : la réalisation de leurs besoins de base par les gens eux-mêmes ! L’autonomie est un sentiment gratifiant, avant même d’être une réalité du porte-monnaie. Se sentir autonome rend heureux mais la vie actuelle n’en laisse tout simplement ni le temps ni la place…

“En termes d’habitat, conclut Vincent, une telle prise de conscience peut passer beaucoup mieux par le léger, car le dur suppose une ingénierie trop lourde et une forme d’esclavagisme pour rembourser un prêt à une banque. La crise des “gilets jaunes” le montre bien : il faut toujours plus d’argent pour survivre et beaucoup d’entre nous n’en ont vraiment plus assez. La clé est donc d’avoir le temps de mener une vie plus riche sans être pour autant obligé de mener une vie de riche…”

Notes

(1) Voté en séance plénière le 30 avril 2019, le nouveau Décret wallon entrera en application début septembre

(2) Nouvellement, le Guide Communal d’Urbanisme dans le CoDT

(3) Nouvellement, le Schéma d’Orientation Local dans le CoDT

(4) Touriste : personne qui, pour les loisirs, la détente ou les affaires, se rend dans un lieu de destination situé au-delà de la commune où elle réside habituellement, ou des communes limitrophes à celle-ci, et qui séjourne hors de sa résidence habituelle (Art 1er 49° du Code du tourisme)

Zéro-déchet : réagir à une folie ingérable

Il y a quelques années, un ami m’a fait découvrir un petit film amateur tourné, en 2004, à Buis-les-Baronnies dans la Drôme provençale. La caméra suit un homme exceptionnel, espiègle, rieur et simple. Un improbable héros obsédé par les objets jetés. Incapable d’accepter le sort qui leur est réservé, il les sauve et les collectionne. Tout : des vieux journaux, des livres, des hamburgers pourris, des roues de vélo, des téléviseurs, des frigos, des chaussures, par centaines, par milliers…

Par Guillaume Lohest

Introduction

Partout dans sa maison, à l’extérieur et même sur des terrains publics. Cette accumulation compulsive, aussi appelée syllogomanie, est considérée par les psychologues comme un trouble du comportement, parfois associé à une maladie plus large appelée “syndrome de Diogène”.

Folie ? Peut-être. Mais comme le préconisent certains anthropologues : pour comprendre une société, il faut s’intéresser à ce qu’elle rejette dans ses marges, à ce qu’elle laisse derrière elle, à ce qu’elle ne veut pas voir. Et si les “syllogomanes”, ces rassembleurs de “déchets”, nous parlaient de notre folie collective ?

Une croissance exponentielle

Déchet ? Attendez. De quoi parle-t-on ? Selon une approche juridique, un déchet est “toute matière ou tout objet dont le détenteur se défait ou dont il a l’intention ou l’obligation de se défaire” (1). C’est donc ce qu’on abandonne, ce qui est considéré comme inutilisable. Le geste de sortir les poubelles – qui nous est devenu familier – n’a cependant pas toujours existé. Selon le sociologue Baptiste Monsaingeon, “on peut parler d’une invention du déchet au tournant du XIXe / XXe siècle. Jusqu’à cette période-là, en tout cas dans les villes, on ne peut pas à proprement parler de déchets, c’est-à-dire de choses abandonnées si l’on s’en réfère à la définition juridique du déchet aujourd’hui. Les matériaux étaient alors en perpétuelle circulation”. C’est avec l’industrialisation de la production que naît le déchet, c’est-à-dire “ce qui reste” et qu’il faut cacher, enfouir, entasser dans une décharge, selon les pratiques alors en vigueur. On entre dans une nouvelle phase vers les années septante et quatre-vingt. C’est l’apparition du recyclage et du tri sélectif. “À cette époque, poursuit le sociologue, on se rend bien compte qu’on ne peut plus remplir les trous jusqu’à saturation, que, notamment, les polymères de synthèse restent visibles malgré les tentatives de contrôle de ces décharges et qu’il est donc urgent de maîtriser la situation.” Mais rien n’y fait. Au contraire même. “Les statistiques le démontrent : à partir du moment où l’on commence à penser la gestion des déchets en termes de rationalisation, c’est-à-dire le tri sélectif et l’incinération dans le meilleur des cas, les volumes enregistrés de déchets n’ont fait qu’augmenter et en particulier les quantités de matériaux destinés aux filières de recyclage. C’est particulièrement évident dans la production des plastiques. À partir du moment où l’on met en place des filières consacrées aux polymères de synthèse, aux plastiques d’emballage notamment, on se rend compte que le flux de production ne fait qu’augmenter de façon assez exponentielle.” Plus on veut le gérer, plus le déchet est considéré comme objet à traiter, à recycler, à trier… Plus il y en a !

Les chiffres actuels sont vertigineux. Ils donnent la nausée. Dans l’Union européenne, deux milliards et demi de tonnes de déchets sont produits chaque année. La part la plus importante revient au secteur de la construction (35%) et aux industries extractives (28%). Les déchets des ménages représentent 8% de cette production (2). Le plastique, symbole de modernité durant des décennies, a envahi notre environnement au point de devenir le marqueur physique d’une nouvelle époque géologique, l’anthropocène. Le recyclage, longtemps perçu comme une solution-miracle, se révèle aujourd’hui totalement inefficace. Seuls 14% des plastiques sont intégrés à un cycle de recyclage et, dans ce chiffre, 4% sont perdus dans le processus, tandis que 8% sont destinés à ce qu’on appelle un circuit ouvert, c’est-à-dire une réutilisation pour un autre produit qui, lui, sera jeté. “Bilan des courses : seuls les plastiques de type bouteilles en PET (polyéthylène téréphtalate) – qui ne représentent qu’un pourcentage très faible des plastiques consommés – peuvent se plier aux contraintes du recyclage en boucle fermée et être régénérés pour une utilisation identique. (3)” Une étude publiée par la revue Nature, en 2013, prévoit, par ailleurs, selon le scénario dit du Business as usual, si les tendances actuelles se poursuivent, un triplement de la production de déchets d’ici la fin du siècle : de quatre millions de tonnes par jour à douze millions de tonnes par jour.

L’individu face au Poubellocène

On parle d’Anthropocène, mais peut-être faudrait-il utiliser un terme plus direct. Le sociologue Baptiste Monsaingeon, dans son ouvrage Homo Detritus (4), raconte comment “dans les années 1970, des géologues français avaient proposé, sur le mode de l’humour, une classification des couches stratigraphiques les plus récentes distinguant un Poubellien supérieur (avec des plastiques) d’un Poubellien inférieur (avant les plastiques). Si ce sont bien nos déchets qui fondent la preuve indubitable de l’entrée dans cette nouvelle époque, ne faudrait-il pas plus simplement parler de Poubellocène ?

Face à un tel désastre écologique, on comprend mieux le succès du mouvement “zéro-déchet” qui a pris de l’ampleur, ces deux dernières années, supplantant dans l’espace médiatique les célèbres Colibris de Pierre Rabhi. Le zéro-déchet est-il un nouvel avatar de cette culture des “petits gestes”, d’une écologie cantonnée à la sphère privée ? Sans doute en partie. Bea Johnson, l’autrice d’un best-seller sur le sujet, ne nie pas les difficultés et les impacts sur la vie d’un foyer : « Au fur et à mesure de ces années, on a pu s’apercevoir des avantages du mode de vie « zéro déchet ». Au départ, vous n’allez pas remarquer les économies de temps parce qu’au début, se désencombrer prend du temps… même savoir dire non prend du temps. On a l’habitude de toujours dire oui à ce qui nous est tendu. Passer chaque tiroir en revue, chaque pièce, pour mettre en place des produits réutilisables, mettre en place des alternatives… Ce n’est qu’une fois que tout cela devient automatique que l’on peut gagner du temps. (5) » L’obstacle est plus lourd qu’il n’y paraît. Une évidente charge mentale accompagne l’engagement dans une démarche zéro-déchet. Ce n’est qu’après quelques années, dit Bea Johnson entre les lignes, que cette charge mentale peut disparaître.

Le changement est social

Si l’on s’engage dans cette démarche en imaginant qu’elle va changer le monde, le risque est grand de se heurter à la désillusion face à l’inertie collective. On diminue, peut-être significativement, sa production domestique de déchets, tout en sachant qu’on ne représente qu’une proportion infime de l’ensemble des consommateurs qui, eux-mêmes, ne participent qu’à hauteur de 8% à la grande poubelle du monde. Le burn-out militant n’est pas loin. “J’ai beau regarder autour de moi, raconte une militante, depuis quatre ans d’engagement pour la transition et le zéro-déchet : un iceberg de dix milliards de tonnes s’est détaché de la banquise au Groenland, le glyphosate en a repris pour encore cinq ans, les animaux marins étouffent sous le plastique, les gens utilisent encore des poches plastiques à usage unique alors qu’elles sont censées être “interdites”, la boulangerie proche de chez moi jette cent kilos de pain invendu par semaine, les pauvres oiseaux se font flinguer par les lobbys de la chasse… Alors quoi, il ne faut juste pas regarder le reste du monde ? Ouah, mais quelles sont belles ces autruches ! (6)”

Charge mentale, sentiment d’impuissance… La démarche zéro-déchet est-elle une illusion en matière de changement social ? Si on la considère uniquement comme une démarche écocitoyenne reposant sur la volonté et la conscientisation des individus, certainement. Le sociologue Jean-Baptiste Comby rappelle que ce n’est pas par l’exhortation morale ou rationnelle qu’on se met à changer de pratiques mais quand les conditions concrètes, matérielles de notre vie sont bousculées. “Par exemple, on observe que ce sont des changements biographiques d’ordre structurel qui entraînent une modification durable des modes de vie : déménagement, séparation ou mise en couple, arrivée ou départ d’un enfant, obtention ou perte d’un emploi, etc. Il s’ensuit que seule une profonde transformation de l’organisation sociale et de ses règles de fonctionnement semble à même d’engendrer des révisions massives de comportements individuels. Il paraît donc urgent de politiser le changement en cherchant à modifier prioritairement non pas les comportements individuels mais les institutions sociales à travers lesquelles les individus intériorisent des principes de classement de ce qui compte, des critères d’évaluation de ce qui est légitime, principes et critères qui gouvernent le goût pour certaines pratiques et l’aversion pour d’autres. (7)”

À l’écoute des déchets

Pour autant, ne comptez pas sur moi pour jeter la pierre aux personnes qui prennent le taureau, ou plutôt la poubelle, par les cornes. Le zéro-déchet ne sauvera pas le monde en tant que morale écocitoyenne, non. Mais la critique facile du zéro-déchet, encore moins. Il y a une nuance de taille entre le colibri invité à “faire sa part” – qui ressemble à un repli résigné sur des petits mondes isolés de l’intérêt général – et la radicalité de la formule zéro-déchet qui n’est pas destinée à s’arrêter à l’échelle domestique. Au contraire même : avant ce récent engouement citoyen, l’expression s’appliquait surtout à des programmes collectifs coordonnés sur des territoires. Le réseau Zero Waste Europe compte quatre cents villes et municipalités, essentiellement implantées en Italie et dans le nord de l’Espagne. L’une des expressions-phares de ce réseau affirme que “le zéro déchet, c’est un voyage plus qu’une destination“.

Aussi Baptiste Monsaingeon, pourtant critique face à l’obsession hygiéniste de nos sociétés occidentales, note-t-il les potentialités et la nouveauté de ce mouvement. “Je suis à la fois stupéfait et stimulé par ce mouvement du zéro-déchet. C’est surprenant de voir comment en quelques années le déchet est devenu un truc sexy, une affaire susceptible d’intéresser tout le monde y compris celui qui n’est pas forcément intéressé par les questions environnementales ou politiques. Il y a donc une sorte de mode du zéro-déchet qu’il est intéressant d’étudier. (8)”

Il y a une différence de taille, remarque-t-il, avec les petits gestes de tri et de consommation responsable car “le zéro-déchet, compris en fait comme une « réduction du recyclage » vise aussi à réduire au maximum la mise en décharge et en incinération. Se lancer dans le zéro déchet implique de se mettre à l’écoute des déchets, d’en prendre soin. Si l’on regarde de près les praticiens et les associations locales du zéro déchet, on constate que, loin d’être des individus aveuglés ou à distance des déchets, ce sont des gens qui passent les mains dedans, notamment dans la pratique du compostage. Cette attention à quelque chose qui était jusqu’à présent jeté à la poubelle m’intéresse.” Mais il rejoint tous ceux qui, aujourd’hui, insistent sur l’indispensable passage à l’échelle politique. “Si le zéro-déchet s’arrête à l’échelle domestique et du foyer, c’est vain. L’enjeu est clairement politique, technique et économique. C’est uniquement à travers la mise en place de collectifs, de mouvements élargis politiques et critiques que des mouvements sont possibles.

De la honte à la norme

Alors, le zéro-déchet, c’est bien ou c’est pas bien ?”, demandera le citoyen en attente d’un avis binaire bien tranché. Mauvaise question, répondrait le sage. Ne vaut-il pas mieux s’interroger sur la meilleure façon de passer de l’individuel au collectif et inversement ? Quelles sont les passerelles possibles ? Quoi qu’on en pense, et même si la tendance récente est plutôt d’attribuer l’entière responsabilité du désastre écologique aux seules grosses entreprises capitalistes, on ne peut s’exonérer tout à fait de notre rôle de consommateur. “J’estime qu’acheter, c’est voter. Si l’on achète sa nourriture en emballage, c’est une façon de voter pour l’emballage. Tout un tas de gens se disent : « Ce n’est pas à moi de changer les choses, c’est aux politiques ou aux fabricants. » Sauf que le fabricant ne fabrique que ce que le consommateur achète. Et justement, plus on achète en vrac, plus il se développera (9).” Première passerelle.

Par ailleurs, moi qui suis bien loin du zéro-déchet, je ressens de plus en plus de honte à ouvrir un emballage plastique, à m’en débarrasser dans une poubelle publique comme si j’avais bien fait mon devoir. Et cela, à cause des ami.e.s autour de moi, grâce à eux plutôt, qui manifestent au quotidien que d’autre solutions existent, qui ne coûtent pas plus cher. De la honte, et je dirais même : de la culpabilité. Aucun mot n’a plus mauvaise presse que celui-là aujourd’hui. On se sent coupable de trouver un avantage au sentiment de culpabilité. Mais réfléchissons-y une seconde. Leonard Cohen, sur un plateau de télévision, en 1992, affirmait déjà à contre-courant : “la culpabilité, c’est un très bon moyen pour savoir quand quelque chose n’est pas bon !

Ramenée à la question des déchets, et même si évidemment la cause première de l’existence d’emballages se situe du côté des entreprises qui les produisent, il me semble souhaitable qu’une nouvelle norme sociale puisse s’installer, qui rende honteux celui qui jette énormément. Dire cela n’a rien de sexy, et c’est peut-être presque scandaleux dans une société d’individus qui n’en finissent plus de chercher à s’exonérer de toute responsabilité. Pourtant, si tout le monde aujourd’hui a intériorisé l’interdit de jeter ses déchets par terre, c’est bien parce qu’une nouvelle norme sociale a vaincu l’ancienne. Or la destinée des déchets sur cette planète nous apprend que jeter un emballage dans une poubelle, au fond, c’est le jeter par terre, mais ailleurs. “Cachez ce déchet que je ne saurais voir.

Le zéro-déchet peut donc aussi avoir cette fonction d’instauration d’une norme sociale, qui ne tombe pas du ciel ni du bon plaisir du quidam, même si cela choque les hédonistes que nous sommes ou ceux qui aimeraient pouvoir concentrer toute la culpabilité sociétale uniquement chez les plus riches qu’eux. Deuxième passerelle : merci mes ami.e.s zéro-déchet, de donner l’exemple et de me faire honte, gentiment et indirectement. Cette honte ne me tue pas, elle nous rend plus forts collectivement.

Épilogue : “c’est pas trop joli”

A Buis-les-Baronnies, le sympathique syllogomane Christian Guienne n’est plus. Le “Diogène des Baronnies” (10) est décédé, en décembre 2009, après avoir été placé d’office, par sa tutelle et la municipalité, à l’hôpital psychiatrique de Montélimar. J’ai regardé trois fois le petit film (11) qui le suit à la trace, lui et ses montagnes de déchets. Devant ce qu’il appelle son “dépôt de frigos”, parmi les oliviers et la broussaille, il rit et réfléchit tout haut, de son accent chantant : “C’est pas trop joli, mais c’est curieux quand même… C’est unique en son genre. Personne ne le fait. Y a que moi qui ai eu l’idée de mettre les souliers là.

Deux frigos (jetés) sont remplis de chaussures (jetées). C’est curieux, oui. Les Diogène et les “syllogomanes”, en quelque sorte, sont aussi dans une logique zéro-déchet. Leurs folles collections, crasseuses et ingérables, mettent sous nos yeux ce que nous croyons disparu alors que ce n’est que jeté, caché, éloigné. En un mot : ingérable.

Notes

(1) Article 2, 1° du décret wallon du 27 juin 1996 relatif aux déchets.

(2) Source : Eurostat.

(3) Nathalie Gontard, “Déchets plastiques : la dangereuse illusion du tout-recyclage”, L’Obs, 4 février 2018.

(4) Baptiste Monsaingeon, Homo detritus. Critique de la société du déchet, Seuil, mai 2017.

(5) Béa Johnson : « On a adopté le Zéro déchet et la vie est meilleure », propos recueillis par Martin Cadoret, Reporterre, 20 novembre 2017.

(6) “Burn-out du Colibri”, 4 février 2019 : https://lesmouvementszero.com/2019/02/04/burn-out-du-colibri/

(7) Jean-Baptiste Comby, “Les limites de la morale éco-citoyenne”, Lava, 1er octobre 2018. https://lavamedia.be/fr

(8) « Appréhender les déchets comme un symptôme, et non comme une maladie », interview de Baptiste Monsaingeon, Alter Échos n° 453, 24 octobre 2017, propos recueillis par Manon Legrand.

(9) Béa Johnson : « On a adopté le Zéro déchet et la vie est meilleure », propos recueillis par Martin Cadoret, Reporterre, 20 novembre 2017.

(10) France Culture, émission Sur les docks par Irène Omélianenko, Portraits (2/4), le « Diogène des Baronnies », 26 avril 2011.

(11) https://vimeo.com/666346 : The Collector, par Martin Hampton.

Pas de grosses bêtes sans les petites…

Les moustiques nous exaspèrent, les mouches nous agacent et leurs mal-aimés rejetons nous répugnent plus encore. Pucerons, chenilles et chrysomèles sont les pestes de nos cultures, etc. Mais passées ces petites détestations, nous n’oserions même pas imaginer à quoi ressemblerait notre monde sans les insectes !

Par Morgane Peyrot

Introduction

C’est pourtant une triste nouvelle qu’a révélée le journal Le Monde, du 11 février dernier. D’après une étude tirée de la revue scientifique Biological conservation, les chercheurs sont unanimes : la quasi-totalité des insectes pourrait avoir disparue de la surface du globe en cent ans ! Plus de 40% des espèces seraient aujourd’hui menacées d’extinction, avec une hausse d’environ 1% chaque année. Ce chiffre, évoluant à une vitesse fulgurante, dénote un déclin colossal et exponentiel que les spécialistes n’hésitent pas à qualifier du “plus massif épisode d’extinction depuis la disparition des dinosaures”. Voilà qui a de quoi faire frémir, d’autant plus qu’il ne s’agit pas de la première sonnette d’alarme. Malgré les cris d’alerte lancés par les entomologistes depuis des dizaines d’années et les pamphlets qui se multiplient dans la presse, la situation ne semble guère évoluer, alors que nous devrions tous nous en inquiéter. Car s’il semble plaisant de ne plus avoir à nettoyer son pare-brise après chaque trajet en voiture, il faut noter que c’est au prix d’une crise écologique mondiale. Certes, ils sont minuscules et paraissent insignifiants, la plupart d’entre eux suscitant même la peur et le rejet. Souvent on ne leur prête guère attention et on ne se demande même pas qui ils sont, ni ce qu’ils font, avant de brandir tapettes à mouches et produits en tous genres pour se débarrasser de ces indésirables. Or, sans ces petits êtres indispensables, tout l’équilibre des écosystèmes planétaires s’effondrerait, et dans sa suite l’humanité tout entière…

Un lien puissant avec les plantes

Plantes et insectes sont l’exemple même de la complémentarité. De leur duo découle l’engrenage du cycle de la vie. Car les végétaux constituent la ressource primaire essentielle à tous les êtres vivants pour se nourrir, se loger ou se soigner. A titre d’exemple, le service de pollinisation offre près de 70% de la diversité de nos ressources alimentaires. Sous nos latitudes, 80% des plantes à fleurs sont “entomogames”, ce qui signifie qu’elles dépendent des insectes pollinisateurs pour se reproduire. Et ils sont nombreux ! Outre l’abeille domestique hyper-médiatisée, il y a près de vingt-cinq mille espèces d’abeilles sauvages dans le monde, dont deux mille en Europe et trois cent cinquante en Wallonie. Sans oublier tout le cortège de papillons, de coléoptères et de syrphes, petites mouches à l’allure de guêpes ou de bourdons que l’on élimine souvent par confusion. Ces pollinisateurs sont bien plus efficaces que les habitantes de nos ruches et sont indispensables à de nombreuses plantes. Mais l’histoire ne s’arrête pas là car les insectes interviennent dans tout le cycle de développement du végétal. Y compris les insupportables phytophages dévoreurs de salades ! Dans la réalité d’un écosystème, ils empêchent la prolifération des espèces à tendance “envahissante”, ils régulent la croissance des végétaux et les rendent plus résistants par la pression de sélection qu’ils exercent. Il y a aussi les décomposeurs, dont de nombreuses larves de coléoptères, ou encore certains asticots. Ces insectes ont une activité cruciale pour l’environnement : sans eux le paysage n’aurait pas fière allure : il serait jonché de détritus, de cadavres et de matière fécale. De plus, ils entretiennent la fertilité du sol en rendant la matière organique bio-disponible – sous forme de minéraux – pour les plantes qui peuvent ainsi les absorber. Les plantes ne sauraient être sans cette multitude de services rendus. Réciproquement, tous ces insectes, qui se nourrissent de pollen, nectar, d’organes végétaux morts ou vivants, et les utilisent pour faire leur nid ou nourrir leur couvain, ne peuvent survivre sans ces dernières…

Pour preuve de l’importance des décomposeurs, voici la drôle d’histoire des plaines de l’Australie qui, après l’introduction de bovins par les colons à la fin du XVIIIe siècle, finirent littéralement noyées sous les excréments. Les bousiers locaux, habitués aux déjections de marsupiaux n’ayant pas trouvé celles des vaches à leur goût, aucun travail de décomposition ne fût entamé. Plus d’un million d’hectares finirent alors ensevelis, avec des conséquences désastreuses pour l’environnement et l’économie. Sous ces montagnes de déchets amoncelés, plus aucune plante ne pouvait pousser, privant ainsi la faune autochtone de ressources et les vaches de leur pâture. Pour remédier au problème, l’importation de bousiers depuis Pretoria et Montpellier a été nécessaire… durant près de quinze ans !

Une ressource alimentaire privilégiée

Les insectes sont aussi une source de nourriture nécessaire à de nombreuses communautés animales. Notamment les oiseaux, dont la plupart des spécimens, même granivores à l’âge adulte, utilisent les insectes pour fournir à leurs petits un apport de protéines. Privés drastiquement de ces denrées, leur population commence à en pâtir – en plus d’être affectés par l’usage des pesticides, et la destruction de leurs habitats. En témoignent nos campagnes silencieuses… D’après des études du CNRS et du Muséum National d’Histoire Naturelle, rapportées en 2018, plus d’un tiers de l’avifaune a disparu du paysage agricole, ces vingt dernières années, dont certains représentants de façon drastique telle la perdrix grise dont les effectifs ont chuté de 80 à 90% depuis les années 1990 ! Avec eux les crapauds, les chauves-souris et même d’autres insectes carnivores commencent à subir le même sort… Ce cercle vicieux est un véritable calvaire pour la faune sauvage, et il pourrait l’être également pour certains peuples entomophages qui consomment traditionnellement les insectes depuis des générations. C’est le cas dans de nombreux pays d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine et chez les Aborigènes d’Australie. Loin d’être un cliché, les fameux “criquets grillés” sont toujours monnaie courante sur les étals des marchés, en Thaïlande, au Nigéria, au Guatemala, etc. A ceux-ci se mêlent de nombreux autres insectes, en particulier les coléoptères, les chenilles, et beaucoup d’autres larves. Selon les estimations de la FAO, les insectes seraient le pain quotidien d’environ deux milliards d’individus dans le monde, ce qui n’est pas rien ! Ils représentent un réel moyen de survie dans les régions où les conditions climatiques sont rudes comme le désert du Sahara. Si tous viennent à disparaître, comment les populations autochtones remplaceront-elles ces précieux apports de protéine et de nutriments dans leur alimentation ?

Aider les insectes ?

Cela n’était qu’un petit tour d’horizon des services rendus à l’environnement et à l’humanité par les insectes, sans évoquer leur utilisation dans la médecine, l’industrie textile, etc. Il est probant qu’ils sont partie intégrante de notre quotidien et que la situation actuelle nous prépare à un avenir catastrophique si nous ne changeons pas notre regard et nos habitudes à leur égard. S’il est clair que de réelles mesures doivent être appliquées à l’échelle gouvernementale, nous pouvons tous agir en leur faveur, chacun à notre échelle, pour les soutenir, notamment au jardin ! Vous pouvez commencer par aménager un espace accueillant pour tous ces insectes, à condition bien sûr de respecter le principe de la réduction des interventions, ce dont nous n’avons pas l’habitude, toujours occupés que nous sommes à “entretenir” et à “gérer” notre environnement. Ne cherchez pas à obtenir un endroit trop propre car feuilles mortes et brindilles abriteront coccinelles et chrysopes, friandes de pucerons. Préservez des zones de friche, laissez pousser l’herbe et les fleurs autochtones, cela favorisera les pollinisateurs et les prédateurs comme les guêpes parasites, dévoreuses de chenilles. Enfin, variez les essences et les offres d’habitats. Si vous leur proposez nourriture et logis, les “auxiliaires” trouveront leur place et se chargeront naturellement des “nuisibles” et même des champignons, telle la coccinelle à vingt-deux points (Psyllobora vigintiduopunctata) qui se nourrit d’oïdium ! Cela vous donnera également le plaisir de faire la rencontre de nouveaux amis qui ne manqueront pas de vous étonner et de vous émerveiller : vous pourrez observer autour de vous la minutie des abeilles sauvages, l’agilité des syrphes, ou encore la grâce des chrysopes. Vous pourriez bien finir par les trouver beaux, les accepter, et pourquoi pas, les aimer ?

Les bénéfices du "jardin sauvage"

Le manque d’insectes prédateurs et pollinisateurs dans les cultures rend le monde agricole dépendant de l’agrochimie, avec les graves conséquences que nous connaissons… Aujourd’hui, les bienfaits d’une agriculture plus “naturelle” ou plus “sauvage” ne sont plus à démontrer. Dans la revue Science, du 22 janvier 2016, une étude d’ampleur internationale menée par l’INRA, prouvait que l’abondance des pollinisateurs sauvages expliquait, à elle seule, une différence de rendement de l’ordre de 20 à 31% pour les petites parcelles ! D’autres études ont montré une corrélation entre la présence de carabes et la réduction du nombre d’adventices, etc. La proximité des haies, des massifs fleuris mais également des friches se révélait favorable tant à la biodiversité qu’à la productivité. Alors, n’ayez plus peur du “désordre”, faites confiance à la nature en osant la spontanéité ! Vous ne le regretterez pas en récoltant les fruits de votre petit havre d’abondance et d’équilibre.

Repenser notre rapport au vivant !

Plus que jamais d’une brûlante actualité, la question des semences vient de faire l’objet d’une thèse de doctorat auprès du Département des Sciences et Gestion de l’Environnement de l’Université de Liège. Cette thèse s’intitule “Construction d’une demande de justice écologique. Le cas des semences non-industrielles.” Nous avons eu l’occasion de nous entretenir avec son auteur, Corentin Hecquet, qui évoque les effets du verrouillage du système semencier, sur l’agriculture biologique notamment…

Propos recueillis par Dominique Parizel

Introduction

Que nous dit-il ? Qu’en matière de semences végétales, le cadre réglementaire européen impose une norme de standardisation dite DHS, pour distinction – homogénéité – stabilité, indispensable pour inscrire la semence concernée au catalogue qui autorise sa mise sur le marché. Ceci concerne essentiellement l’industrie semencière car, malgré l’instauration d’un régime dérogatoire, peu de praticiens de la “biodiversité cultivée” enregistrent aujourd’hui leurs variétés. La thèse envisage donc quatre cas d’étude – BioNatur (Brésil), Semailles (Belgique), Kokopelli (France), et Kaol Kozh (Bretagne – France) – montrant les stratégies variées et parfois même opposées que développent ces praticiens – ambiguïté, essaimage, désobéissance, contournement… – afin de mettre en circulation leurs semences et de rendre visibles leurs revendications face à l’injustice générée par la DHS. Par manque de reconnaissance et d’ouverture à la participation, tout leur travail formule une véritable demande de justice écologique. Leurs stratégies ne déverrouillent pas le système semencier conventionnel mais, conclut Corentin Hecquet, l’effritent tout de même considérablement…

Le verrouillage du système semencier

“Les arbres fruitiers n’ont pas connu le même verrouillage législatif que les potagères et les céréales, explique Corentin ; les questions que j’aborde concernent donc exclusivement les potagères. J’ai toujours eu l’intuition que ce verrouillage parlait de notre société, des parallèles très simples pouvant être tentés avec la question de la diversité sociale, de la diversité humaine, toutes les questions de cadrages et de standards… Il est possible de risquer de nombreuses comparaisons, depuis le système éducatif jusqu’au standards d’ameublement, etc. Quelle place laisse-t-on encore au droit à être différent ? Je ne crois pas le moins du monde, concernant les potagères, à quelque grand complot ourdi par le système semencier mais plutôt à l’accumulation, à la sédimentation d’un ensemble d’éléments socio-historiques. Les sédiments, au fil du temps, créent un certain type de sol ; dans le cadre de la semence potagère, nous aboutissons, métaphoriquement parlant, à un sol extrêmement asséché.

Après la Deuxième Guerre mondiale, la modernisation de l’agriculture et de l’ensemble du système agricole fut financée, entre autre, par les Etats ; en France, l’INRA poursuivit la question de l’amélioration variétale en se référant à la définition de la “bonne semence” qui dut se conformer à la fameuse norme DHS. Si l’on se réfère à la valeur taxonomique la plus basse qui est la variété – par exemple, une pomme de terre ‘Belle de Fontenay’ ou une pomme de terre ‘Cwène di gâte’, une tomate ‘Cœur de bœuf’ ou une tomate ‘Green Zebra’ -, une variété doit toujours être clairement distincte d’une autre variété. La grande majorité des maraîchers et des jardiniers ne verront aucun problème à cela : s’il est marqué ‘Green Zebra’ sur le paquet de semences qu’ils ont acheté, c’est qu’ils ont envie d’obtenir une ‘Green Zebra’ et pas une ‘Cœur de bœuf’… La question de l’homogénéité, par contre, crée évidemment un problème aussitôt qu’on parle de biodiversité : il s’agit du fait qu’au sein de la variété, tous les individus doivent être identiques, aussi bien sur la plante que sur le fruit. Il s’agit d’une description poussée du phénotype – on regarde l’écart entre les feuilles, leur couleur, le type de tige, etc. -, d’un véritable formatage, d’une standardisation. La stabilité enfin – et c’est un autre point de tension – est le rêve d’Hibernatus : on vous congèle pendant cent ans, vous réapparaissez et tout va bien… On s’obstine ainsi à ignorer, ou à nier, que vous n’êtes plus adapté à votre nouveau milieu. La stabilité est donc l’idée que la variété sera absolument identique, dans cinq, dix, vingt ou cinquante ans…”

La possibilité de critères différents

“Pour pouvoir circuler entre deux professionnels, poursuit Corentin Hecquet, toute semence doit être inscrite au Catalogue officiel. Ce registre des “bonnes semences” est donc le premier outil du verrouillage, et la conséquence de cela est la création d’un marché qui pose la question de la rémunération. Apparaît donc le deuxième outil du verrouillage, le certificat d’obtention végétale (COV), stabilisé depuis les années soixante, qui permet à celui qui a développé une variété – l’obtenteur – d’obtenir des royalties chaque fois que sa semence est vendue. Basés sur la DHS, le catalogue, qui verrouille l’accès, et le COV, qui verrouille la rémunération, créent un marché captif rémunérateur. Pour les céréales, s’ajoute la VATE – valeur agronomique, technique et environnementale – qui doit démontrer que la variété proposée est plus intéressante que ses prédécesseurs.

Le verrouillage du système crée donc de l’exclusion car les semences qui ne sont pas DHS sont ipso facto bannies, comme celles qui sont issues de sélections in situ, année après année au niveau du champ. Nous parlons ici de sélection massale, de la création de populations au sein desquelles sont prélevés des individus pour les ressemer. Ce type de sélection, effectuée par des praticiens – des paysans, des agriculteurs, des jardiniers… -, travaille sur base de critères de sélection différents. Si on veut, par exemple, prolonger la saison, on recherchera des plantes précoces ou tardives… En réalité, ces praticiens conservent un potentiel d’adaptabilité. L’observation nous apprend que les formes organiques sont plus en rondeur mais la pensée rationnelle nous impose des formes ayant des angles droits : c’est l’histoire de l’œuf cubique qui serait tellement plus aisé à commercialiser ! On n’imagine pas le “manque à gagner” qu’il y a à manipuler les œufs tels qu’ils sont… Mais ce qui fait exister un œuf, c’est précisément cette forme incroyable qui n’est pas un paramètre du marketing, lequel ne pense qu’à la gestion de l’espace. Il ne s’agit donc pas d’opposer deux types de réalités mais simplement d’admettre leurs existences conjointes et de comprendre comment l’une et l’autre fonctionnent. Or le verrouillage du système semencier exclut arbitrairement un type de semences, un type de pratiques – la sélection en champs, année après année, et l’échange entre praticiens des variétés – et surtout un type de personnes avec leur identité… Ce verrouillage est donc ressenti comme une grave injustice car ce qu’ils font est utile et légitime mais n’est pourtant pas pris en compte.

Aujourd’hui, plus de 90% des produits bio concernés par les potagères sont issus de semences hybrides. Un hybride est le croisement de la sélection de deux lignées pures. L’effet hétérosis fait que ce croisement accroît la productivité mais, quand on recroise deux hybrides ensemble – c’est le principe de Mendel -, on retrouve des caractères des parents, des grands-parents et des lignées supérieures. Le problème n’est donc pas qu’on ne puisse pas reproduire des hybrides mais plutôt que le résultat obtenu ne correspond pas à la variété hybride de départ. Les hybrides sont donc un complément du verrouillage qui fait qu’un producteur doit racheter, chaque année, la semence à son fournisseur…”

Critique du verrouillage

“Deux critiques apparaissent par rapport au verrouillage, explique Corentin Hecquet, elles sont elles-mêmes en tension. Il y a, d’une part, une critique venue des biotechnologies qui engendrent notamment le développement des OGM ; elle est orientée vers le brevet qui restreint encore les droits. La législation européenne stipule, en effet, qu’on ne peut pas attribuer de brevets sur le vivant mais précise, à l’alinéa juste en-dessous, qu’il peut y en avoir sur la manière de montrer la présence de certaines caractéristiques, sur des valeurs taxonomiques toutefois supérieures à celle de la variété. Du coup, on octroie aujourd’hui des brevets sur le vivant ! Le site https://www.no-patents-on-seeds.org/ est très actif à ce sujet. Le brevet est très restrictif car, avec le COV, un obtenteur pouvait utiliser gratuitement une autre variété d’un de ses collègues, tandis que le brevet est un droit intellectuel qui menace énormément de choses…

D’autre part, on trouve, depuis les années 2000, une critique émanant des semences non-industrielles, la crise des OGM ayant constitué un événement très fédérateur d’où émergea la proposition nouvelle de défendre des semences hétérogènes, même si leurs populations présentent une certaine forme d’homogénéité. Ces variétés s’adaptent aux conditions qu’elles rencontrent et il est donc possible de travailler comme on le faisait du temps de nos grands-parents. En agriculture, une génération a sauté qui a cru à la modernité et a laissé se perdre un certain nombre de pratiques. La critique relative aux OGM, a donc contribué à forger, à renforcer une nouvelle identité paysanne. Ces questions sont récentes et les rares acteurs belges concernés étaient affiliés au réseau français, le Réseau Semences Paysanneswww.semencespaysannes.org. L’idée d’une structuration locale n’a donc, chez nous, pas plus de cinq ans ; c’est comme cela qu’est né le Réseau Meuse-Rhin-Moselle auquel participe Nature & Progrès

Justice écologique

“En tant que sociologue, poursuit Corentin Hecquet, j’ai donc observé comment, vivant une injustice, ces nouveaux praticiens organisent malgré tout la distribution de leurs semences, comment ils réclament surtout justice par le biais même de leurs pratiques. S’ils ne le disent jamais explicitement, j’ai vu combien cette demande de justice écologique les rassemble. Il ne s’agit pas de justice environnementale qui consiste à adopter des mesures et des normes favorables à l’environnement mais bien de justice écologique qui rajoute des droits aux droits, posant même la question de l’inclusion des non-humains dans les questions de droit. Elle a quatre dimensions : celle de la distribution des biens et des maux environnementaux, celle de la reconnaissance, celle de la participation et celle de l’expérimentation. Me paraît essentielle, s’agissant de semences, l’articulation entre la reconnaissance – tant l’identité même des nouveaux acteurs de la semence n’est pas reconnue – et la participation – car il n’y a actuellement aucune ouverture pour la définition de ce qu’est une “bonne semence”. Ou, plus encore, de ce que sont des bonnes semences, le pluriel représentant mieux encore l’indispensable diversité… Par leurs pratiques, ces nouveaux acteurs de la semence montrent qu’il y a d’autres manières de la produire que l’industrie et d’autres réseaux pour la mettre en circulation que l’économie de marché. Une telle approche crée de la complexité mais, de nos jours, il ne faut surtout pas faire l’autruche face à la complexité qui est une chose difficile mais passionnante.

L’idée, en potagères, ne serait évidemment pas que tout le monde fasse les semences de tout. Et c’est bien ce qui impose l’idée de réseau, assorti d’un système de répartition de la production entre semenciers et maraîchers. Il y a beaucoup trop de risques à vouloir tout faire : s’épuiser soi-même, faire de mauvais croisements qui ne permettent pas de conserver les variétés, oublier d’une répartition en différents points d’ancrage est la meilleure garantie qu’une perte éventuelle puisse toujours être compensée par ce qui est conservé ailleurs… Il peut y avoir une source, ou une multi-source, mais jamais de centre dans un réseau. La présence de coordinations est, par contre, très importante mais hélas, ces structures sont difficiles à financer car il n’y a ni véritable projet ni objectif économique. Or ce qui est structurel est de moins en moins soutenu, c’est la dure réalité d’un nombre croissant d’associations.”

Interroger davantage notre rapport au vivant

“La justice écologique montre combien notre rapport au vivant doit changer, souligne Corentin Hecquet, en permettant de sortir des oppositions entre nature et société. L’être humain est toujours partie prenante du tout ; tous, nous avons donc intérêt à chercher des collaborations même si nos “lignes politiques” semblent diverger. Un de mes cas d’étude montre des maraîchers collaborant sur base de principes communs – des semences appartenant au collectif avec une gestion par les usagers – mais qui ne s’empêchent d’avoir des réalités et des contraintes différentes en termes de commercialisation : circuit court, circuit long ou vers des restaurateurs… Ces contraintes les amènent éventuellement à sélectionner sur base de critères différents. Tous partent de la même souche mais la valorisent, le cas échéant, d’une autre manière en fonction de la demande qui leur est formulée. Trop souvent, ces réalités opposées sont sources de conflits alors que ce qui les rassemble est le refus des hybrides, la réappropriation de pratiques et surtout la volonté de favoriser la biodiversité cultivée. Il faut pouvoir identifier l’enjeu qui est le plus important et définir les stratégies qui vont de pair, même s’il y a toujours des limites à ne pas franchir et des débats à nourrir. L’articulation entre reconnaissance et participation a permis l’émergence d’un public qui est devenu acteur de la situation. Grâce à lui et à la publicisation qu’il donne à la question, celle-ci peut monter à l’agenda politique. Il y a aujourd’hui un véritable enjeu sur la biodiversité cultivée mais elle n’est pas à l’agenda politique alors qu’elle constitue pourtant une réponse potentielle à d’autres questions qui le sont, comme le changement climatique.

Quant au consommateur membre de Nature & Progrès – souvent quelqu’un qui a une pratique de culture bio dans son propre jardin -, il devrait questionner davantage ceux qui lui fournissent son alimentation, sur la question des hybrides, par exemple, sur celle de l’origine des semences des légumes qu’on lui vend… S’agissant du vin qu’ils boivent, les consommateurs veulent souvent connaître le cépage mais, concernant les légumes, beaucoup ignorent qu’il existe, par exemple, des variétés de courgettes… Moi-même, je ne soupçonnais pas, avant de commencer ma thèse, que la proportion de semences hybrides était si importante en bio. Il y a donc un débat essentiel à avoir sur la provenance de la vie, et donc de la semence, sur notre rapport au vivant. Alimenter le déverrouillage, c’est d’abord créer du débat, en relation avec les pratiques nouvelles… Car la pratique est essentielle !”

Climat : l’heure est – plus que jamais – à l’action !

Ils manquèrent lourdement de courage, nos politiques ; nos jeunes foulèrent maintes fois le pavé pour leur exprimer qu’ils ne voulaient pas vivre dans un monde au climat pourri. On les comprend même si leurs revendications – nombreux furent les pisse-froid qui leur adressèrent un gros doigt ! – manquaient souvent de netteté. Maintenant que les élections ont rendu leurs verdicts, il faut agir. Mais pour faire quoi ? Eh oui, nous sommes en crises : crise climatique, environnementale, écologique, énergétique… Et toutes ces crises sont globales, interconnectées. Impossible d’en attaquer une sans tenir compte de toutes les autres. Nature & Progrès vous invite donc à chercher un peu de lumière dans cet épais brouillard…

Par Fabrice de Bellefroid

Introduction

L’augmentation de la concentration des gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère et le réchauffement climatique que cela entraîne – ce qu’on appelle la crise climatique – est, au sens où il concerne le globe terrestre dans son ensemble, un phénomène global, mondial, transnational. Il dépasse de très loin nos replis nationalistes ou régionalistes et doit donc être abordé dans des réunions mondiales, comme les COP. Il nous oblige à revoir, tous ensemble, la plupart de nos petites habitudes, ce qui exige sans doute de revoir entièrement notre système démocratique et de représentation. Une démocratie mondiale semble une chose très compliquée à mettre sur pied mais ce seront bien nos représentants, porteurs de mandats clairs, qui se réuniront pour discuter du climat en notre nom… Même à des niveaux plus locaux, la démocratie restera sans doute, pour une bonne part, représentative vu que beaucoup de personnes ne trouvent pas, en elles-mêmes, les ressources suffisantes pour participer à la “chose publique”, principalement à cause de leurs problèmes personnels : santé, argent, famille…

L’effet de serre, comment ça marche ?

L’effet de serre, qui menace aujourd’hui l’humanité par le réchauffement climatique, est un processus précis, appelé ainsi par analogie avec ce qui se passe dans une serre, où la température monte dès que le soleil donne. Les principes physiques ne sont toutefois pas identiques car, dans la serre, l’air se réchauffe sous le rayonnement du soleil mais pas plus qu’en dehors ; l’air y étant isolé de la masse de l’atmosphère, il ne peut se mélanger et donc se refroidir. Même en absence de vent, c’est la convection – “l’air chaud monte” – qui brasse l’air et force mélange et refroidissement. L’effet de serre climatique, quant à lui, est dû à l’absorption physique de rayonnement par des molécules. Le rayonnement solaire est composé, au niveau du sol, de la gamme complète des longueurs d’ondes, du lointain infrarouge au proche ultraviolet – les longueurs d’ondes de plus basses et plus hautes fréquences sont absorbées ou arrêtées par l’atmosphère. Le rayonnement du soleil est très majoritairement réémis par la terre dans la gamme de longueurs d’ondes infrarouges, particulièrement favorables pour un certain nombre de gaz présents dans l’atmosphère qui absorbent ce rayonnement. Quand une molécule absorbe le rayonnement de la longueur d’onde qui lui correspond – on parle de “résonance” -, elle monte son énergie vibratoire – atteint un état “excité” – qu’elle garde un certain temps. D’autres longueurs d’onde augmentent simplement l’énergie de translation des molécules, donc la température. Le rayonnement est donc piégé et la température augmente. Quand une molécule à l’état excité reçoit encore du rayonnement, rien ne se passe ; elle ne l’absorbe pas et il continue donc son chemin. A l’échelle de l’atmosphère s’ajoute une accumulation : dans la très haute atmosphère, très froide, le rayonnement réémis par une molécule qui redescend de son état excité à son état stable rencontrera très probablement une molécule non encore à l’état excité qui l’absorbera. Dans la basse atmosphère, déjà chaude avec beaucoup de molécules à l’état excité, le rayonnement réémis va retourner vers la terre et atteindre sa surface, la réchauffant à nouveau. Au final, du rayonnement infrarouge sera donc piégé dans l’atmosphère, en quantité d’autant plus grande qu’il y avait de gaz à effet de serre présents. Notons que l’effet de serre est ce qui permet de rendre la planète terre habitable, la température moyenne de sa surface étant de +15°C, au lieu des -18°C, donc glacée, qu’elle connaîtrait sans effet de serre. Les GES sont principalement la vapeur d’eau, le gaz carbonique (CO2), le méthane, et le protoxyde d’azote. L’eau dans l’atmosphère est un important facteur d’effet de serre, aussi bien en tant que molécule de vapeur d’eau qui intercepte le rayonnement infrarouge que sous forme de gouttelettes d’eau – les nuages – qui jouent alors le rôle de miroir, renvoyant directement le rayonnement de la terre vers le sol. C’est ce qui explique qu’il gèle beaucoup moins, au sol, par temps couvert que par une nuit de pleine lune. L’augmentation de la température à la surface de la terre augmentant l’évaporation de l’eau, une plus grand quantité de vapeur d’eau se trouve dans l’atmosphère et augmente aussi bien l’importance des nuages qui renvoient le rayonnement vers le sol que la quantité de molécules capables de piéger le rayonnement infrarouge. Vu la très courte durée de séjour d’une molécule d’eau dans l’atmosphère – de l’ordre de la semaine – et la très grande variabilité de sa teneur en fonction de multiples paramètres, la vapeur d’eau n’a pas de valeur comparative en tant que GES mais est bien, en la matière, la première substance en importance : 70 à 80 % de l’effet de serre est dû à l’eau. L’augmentation de la teneur en vapeur d’eau et les plus grands écarts de températures en fonction des couvertures nuageuses expliquent des pluies de plus en plus torrentielles et l’augmentation de la puissance des cyclones.

Des évolutions très difficiles à prévoir

Les autres GES, quant à eux, sont simplement des pièges à rayonnement mais, en fonction de leur constitution – atomes et liaisons entre eux au sein des molécules -, ils n’ont pas la même capacité de piégeage du rayonnement infrarouge. Le CO2 est donc pris comme référence afin de pouvoir comparer leurs différentes capacités. Vu que leur durée de vie dans l’atmosphère varie d’un constituant à l’autre et que cela a une influence importante, il faut aussi donner une durée de référence. Les chiffres sont donc donnés ici en équivalent CO2 sur cent ans. Ainsi pourra-t-on constater que le méthane est vingt-cinq fois plus puissant que le CO2, le protoxyde d’azote… deux cent nonante-huit fois !

L’atmosphère est un milieu complexe qui régule énormément de choses. L’ozone est aussi un GES et on voit encore là la subtilité du milieu atmosphérique : la couche d’ozone est utile quand elle est bien située et pas trop importante. Sa couche naturelle est stratosphérique – en haute atmosphère – et intercepte le rayonnement de très haute énergie qui peut dégrader l’ADN. C’est pour la protéger que les gaz organo-fluoro-chlorés ont été réglementés car ils la détruisent et provoquent ainsi les “trous dans la couche d’ozone”. Quand elle est d’origine humaine, la couche d’ozone basse – troposphérique – participe fortement à l’effet de serre et est même irritante pour les voies respiratoires.

Les évolutions du climat sont très difficiles à prévoir vu la complexité de l’atmosphère et des différents facteurs qui l’aggravent ou la minimisent. L’augmentation de la vapeur d’eau augmente, par exemple, l’importance des nuages qui sont aussi des miroirs par le haut, donc qui renvoient du rayonnement solaire directement dans l’espace, avant qu’il ne pénètre dans l’atmosphère. Les calottes polaires font la même chose sauf qu’elles, elles diminuent, mais à des latitudes différentes et donc avec des incidences de rayonnement solaire différentes. L’augmentation de la température de l’atmosphère fait remonter la ceinture de pluies, et les nuages qui y sont liées, de l’équateur vers les pôles. Ceci modifie les rayonnements qui pénètrent l’atmosphère. Les nuages s’élèvent et arrêtent donc le rayonnement à des altitudes différentes mais cette élévation de l’altitude augmente aussi le volume où est piégée la chaleur…

Les trois principaux GES – le gaz carbonique, le méthane et le protoxyde d’azote – sont des composants normaux de l’atmosphère, en quantité infimes, mais ils augmentent avec les activités humaines. L’augmentation du premier est principalement due à la combustion des énergies fossiles, les deux autres à l’intensification de l’agriculture. En admettant que des mesures soient prises pour arrêter ces augmentations, que pouvons-nous imaginer afin de faire redescendre les teneurs atmosphériques de ces GES. C’est une chose dont il est nécessaire de parler car personne n’est en mesure de prévoir l’”effet retard” de ces augmentations, c’est-à-dire comment évoluera sur du long terme – quand la terre aura épuisé toutes ses capacités d’absorption – la température de l’atmosphère avec les teneurs actuelles. Jusqu’à présent, c’est principalement l’augmentation de la température des océans qui modère l’augmentation de température, ce qui occasionne d’autres problèmes, soit dit en passant…

Le mirage technologique

Les énergies fossiles que nous avons utilisées – et utilisons toujours – ont été accumulées pendant cinq cent millions d’années ! Le monde occidental en a brûlé une certaine fraction – qui reste difficile à estimer – en cent cinquante ans. Cette accumulation avait été réalisée par la vie sur terre grâce au processus de photosynthèse, puis enfouie dans le sol par des processus géologiques et compressée, ce qui explique la densité énergétique du pétrole. Seule la photosynthèse, par la captation du carbone, peut nous aider à lutter contre le changement climatique ! Il est donc crucial d’arrêter de relâcher du carbone piégé, c’est-à-dire des énergies fossiles ; il est peut-être encore temps de limiter le réchauffement à 1,5 ou 2°C – nous augmentons de 0,2°C par décennie ! – mais il sera très difficile de faire redescendre fortement les teneurs en GES acquises. Notre monde matérialiste et technologique nous promet, bien sûr, toujours que la science inventera la solution providentielle mais on ne sait que trop bien ce qu’il en est des promesses technologiques censées “sauver” l’humanité : pesticides de la “Révolution Verte” et OGM qui allaient faire disparaître la faim dans le monde – le lecteur de Valériane sait ce qui arrive aux paysans et à l’environnement dans les pays qui ont pris le risque des cultures OGM -, ou idéologie nucléaire pour qui la fission est une solution théoriquement tentante mais sans doute impossible à réaliser techniquement – le porte-parole du programme ITER vient, une fois de plus, de promettre des tests à l’échelle 1 après soixante ans de recherche intensive. Pour le moment, tout ce qu’on arrive à faire ressemble à de vagues prémices dans des microbulles confinées magnétiquement… Nous n’avons donc pas cent ans de recherche devant nous en ce qui concerne le stockage du carbone !

D’autres graves problèmes se posent déjà : on cite, pour stocker le CO2, dans le sol, le chiffre trois à cinq cents Watts par tonne. Il serait évidemment absurde de consommer des énergies fossiles pour capter du CO2 et ce seraient donc forcément des énergies propres qui seraient utilisées. Mais en utiliser pour séquestrer du CO2 signifierait surtout que tous les autres besoins sont tous couverts par de l’énergie propre. Est-ce le cas ? Si la réponse est négative, il vaut mieux arrêter toute production d’énergie polluante avant d’utiliser de l’énergie pour capter du CO2. Cette énergie propre – solaire et biomasse – exige de la place – des champs de panneaux solaires et des surfaces de culture de la biomasse – et des recherches doivent être menées pour en améliorer les performances et les processus de fabrication, et surtout pour penser dès la conception le recyclage de ces moyens de production. Sera-ce compatible avec nos besoins en alimentation ? Et le plus grand danger n’est-il pas de laisser croire que nous pouvons continuer sans rien changer puisqu’une solution technique va, de toute façon, venir régler le problème. Comme par magie…

Qu’est-ce qui nous empêche, avant tout, de nous passer de l’inutile ?

La première manière de ne pas augmenter les émissions de GES est d’arrêter toutes les émissions non indispensables. Et Dieu sait s’il y en a ! Notre société de consommation fabrique énormément de choses peu utiles, voire même carrément inutiles, qui entraînent toutes sortes d’autres consommations, d’énergie notamment. D’énormes gaspillages sont monnaie courante, un peu partout. Même s’il y a eu parfois des adaptations, ces derniers temps, la plupart des choix techniques et industriels sont avant tout des choix économiques : c’est leur rentabilité qui prime, pas leur impact environnemental !

Certes, quand il existe un moyen d’un peu concilier les deux, des avancées ont été possibles, mais beaucoup trop faibles… Un procédé industriel doit d’abord être durable – dans le sens du développement durable, pas dans celui de sa seule durée – avant d’être rentable pour l’industriel qui le met en œuvre. S’il n’est pas rentable économiquement et que le produit fabriqué est pourtant nécessaire, c’est à la société qu’il appartiendra de se positionner – le produit est-il vraiment indispensable ? – et de prendre en charge le surcoût éventuel, dans le cadre du développement d’une économie collective, associative. Le réseau électrique est un bon exemple : pour tout kWh consommé dans une maison, il faut en produire quatre à la centrale. La différence est perdue, dans le transport essentiellement. Or le fait que le consommateur soit, à tout instant, en mesure d’exiger tout le courant qu’il désire – on lui a fait croire qu’il pouvait tout exiger, que le client était roi ! – impose la mise en place d’un réseau stabilisé à grande échelle, donc avec des grosses unités de production réparties sur l’ensemble du territoire, et d’importants moyens de transport, aménagés sur de longues distances, qui amènent un rendement final de 25%.

Rappelons que cette analyse s’intéresse aux changements climatiques et dénonce le problème de la combustion des énergies fossiles, le moyen le plus direct d’envoyer du CO2 dans l’atmosphère. Comment ne pas déplorer qu’à peu près toutes nos productions utilisent toujours une énergie qui est, le plus souvent, d’origine fossile ? De plus, nous utilisons énormément d’autres ressources fossiles : tous les minerais – pour les métaux, entre autres – qui sont extraits du sol à grand renfort d’énergie. Les engrais minéraux, les isolants qu’utilise le bâtiment, nos propres déplacements, tout cela utilise d’énormes quantités d’énergies fossiles. Extraire le pétrole lui-même exige aussi de plus en plus d’énergie… Tout cela plaide en faveur de l’arrêt de l’extraction d’énergies fossiles. Nous ne parlons même pas ici de raisons environnementales, les mines et le traitement des minerais étant le fait d’industries qui ont un impact majeur sur l’environnement ! Tout doit donc être mis en œuvre pour économiser ces extractions ; tout processus de fabrication d’un produit fini doit prendre en compte le recyclage efficace de ses constituants, avec le moins d’étapes possibles. Ce qui est fait par une marque de photocopieurs semble aller dans le bon sens : vu les avancées technologiques permanentes, il lui parut illusoire, voire même dommageable, de chercher à concevoir une photocopieuse à durée de vie très longue. Elle deviendrait, en effet, rapidement un problème, devenant peu performante par rapport à ce que le progrès technique propose. Certains composants majeurs – moteurs électriques, ossature métallique – sont donc conçus, dès le départ, pour être réutilisés. Dans la même logique – même s’il faut plutôt bannir la voiture individuelle et que ceci n’est donc rien d’autre qu’un exemple qui se veut parlant -, il faudrait pouvoir remplacer un moteur ancien par un moteur moderne, plus économe et moins polluant, sans changer l’intégralité du véhicule et de ses nombreux gadgets, par ailleurs inutiles…

Seule, la photosynthèse…

Partons donc du principe que nous ne ferons plus augmenter les teneurs en GES de l’atmosphère – que s’il y a quand même émission, il y a automatiquement captation – et que nous limiterons le plus possible nos émissions – car, même quand il y a captation, il y a toujours un délai plus ou moins long entre les deux, en raison de la photosynthèse.

Tablons ensuite sur le fait que seule la photosynthèse sera à même de nous aider à faire un peu diminuer les teneurs en GES de l’atmosphère… Gardons-en cependant une partie pour produire notre alimentation car elle en a toujours été la base, directement ou indirectement, puisque tout ce que nous mangeons, hormis le sel, est vivant et en est donc issu, de près ou de loin. Une partie devra également être dévolue à la biomasse énergie, pour la cuisson des aliments mais peut-être aussi pour le chauffage, dans les pays à hiver long et à temps couvert. Comme chez nous… Gardons-en peut-être également un peu pour le refroidissement, au moins pour la conservation de nos aliments…

La biomasse est considérée comme ayant un bilan neutre si la part utilisée est toujours remplacée par de la biomasse en croissance. Le reste de celle qui est produite par la photosynthèse devra donc être optimisée pour stocker du carbone. Pour piéger du carbone, un système à une dynamique positive est nécessaire, c’est à dire un système qui ne soit pas en équilibre. Une forêt primaire ou une prairie permanente le sont et ne stockent donc plus ! Par contre, il y a un potentiel de stockage, en agriculture, dans les sols cultivés. Nos sols malmenés, dans leurs teneurs en humus, peuvent nous aider en remontant leurs taux ! L’autre opportunité consiste à piéger le carbone dans un matériau, issu de la biomasse, qui ne soit ni brûlé, ni composté. C’est le cas du bois dans la construction !

Et ensuite ? Eh bien, croyez-le ou non, c’est rigoureusement tout ! On peut, bien sûr, s’habiller avec des fibres végétales ou animales plutôt qu’avec des fibres synthétiques issues de la pétrochimie, on peut remplacer ses couverts en inox ou sa manne à linge en plastique par du bois ou par des objets en vannerie… Cela a le même impact mais avec une durée de vie trop limitée, malheureusement, pour qu’on puisse vraiment parler de stockage ; cela fait donc plutôt partie des mesures à prendre pour limiter les émissions. Comment estimer qu’une durée de stockage soit pertinente ? C’est assez simple : une poutre en bois ou un mur en paille, c’est du carbone stocké au moins durant toute la vie de la maison. Le stockage sera prolongé si la poutre est réutilisée ; il s’arrêtera si la poutre est brûlée ou compostée.

Deux thèmes qui nous sont chers : construction et agriculture…

Construire en écobioconstruction, à l’aide de matériaux locaux, doit être une priorité absolue. Les sympathisants de Nature & Progrès savent pourquoi nous privilégions l’habitat bois-terre-paille : son impact sur le changement climatique s’ajoute à l’absence d’émissions toxiques à l’intérieur de la maison et lors de la construction. De plus, ce système est très accessible économiquement, pour autant qu’on construise soi-même.

Un mètre cube de bois brut stocke une tonne d’équivalent CO2. Un mètre cube de paille mise en œuvre – soit une masse d’environ cent kilos dans un mur réalisé en ballots, comprenant récolte, pressage, transport, etc. – stocke vingt-six kilos équivalent CO2. Un mètre cube de laine de chanvre – soit une masse d’environ vingt kilos – stocke neuf kilos équivalent CO2. Une maison à ossature bois de deux cents mètres carrés, avec murs en paille et enduits de terre, va ainsi stocker des dizaines de tonnes équivalent CO2… A cela s’ajoute bien sûr le gain de substitution, c’est-à-dire le remplacement par le bois et la paille de matériaux exigeant beaucoup d’énergie grise pour leur élaboration – béton, acier, aluminium, isolants issus de la pétrochimie – et qui sont donc émetteurs de CO2.

L’habitat doit être densifié. Les lotissements à la campagne avec leurs villas quatre façades – en plus souvent mal isolées – seront impossibles à maintenir, aussi bien pour leur impact en chauffage et pollution qu’en tenant simplement compte de la mobilité de leurs habitants. Or, dans la perspective d’un habitat bien isolé, en ce compris tout le bâti existant, pas besoin de penser chauffage ! Une belle épine hors du pied, tant le chauffage qui recourt à la biomasse est polluant, la combustion du bois émettant des composés organiques volatiles et des microparticules… Si cependant du chauffage est nécessaire, notamment en attendant que tout soit correctement isolé, seules les grosses unités ont un bon rendement. Elles pourraient être équipées de filtres pour capter leurs émissions de suie. Des habitats regroupés, serrés, avec des volumes rationnels pour avoir un rapport surface extérieure – volume intérieur qui soit le meilleur possible, seront chauffés par des réseaux de chaleur. Le standard “zéro émission” est quasiment déjà d’application, en construction neuve, mais vu l’énergie grise nécessaire à la construction et étant donné l’état du bâti wallon et bruxellois, la priorité doit évidemment être mise sur l’isolation des habitats existants, en visant les mêmes règles de densification de l’habitat. La densification de l’habitat est évidemment une thématique en soi ; elle doit se comprendre à plusieurs niveaux qui vont de la conception de l’habitat en lui-même – seules les pièces de vie sont isolées, la rationalité est très aboutie… – jusqu’à son implantation dans le paysage – abstenons-nous désormais de bétonner d’immenses surfaces agricoles…

Les isolants, bien sûr, seront “bio-sourcés”. Même si la paille est importante pour la fertilité du sol, la moitié de la quantité produite peut être soustraite, aux processus habituels, pour des fins d’isolation, à condition qu’on développe les engrais verts. Le chanvre cultivé sera systématiquement une variété qui produit des graines, afin que la surface participe quand même à l’alimentation. La concurrence entre production d’alimentation et production de biomasse risque de rester longtemps une question épineuse.

La charte de l’écobioconstruction de Nature & Progrès attire aussi l’attention sur la prise en compte de la mobilité dans l’implantation de l’habitat, sur l’intérêt du chauffage par rayonnement par rapport aux autres modes de chauffage – pour autant que du chauffage soit nécessaire -, sur l’importance d’une conception bioclimatique et de l’utilisation de la lumière naturelle, sur l’épuration des eaux usées, etc. Les projets de construction manquent souvent de cohérence et de globalité. Par exemple, pourquoi les ventilations mécaniques contrôlées – difficiles à éviter en habitat “zéro émission” même si elles consomment de l’électricité – ne sont-elles pas systématiquement reliées à un “puits canadien”, ce qui permettrait d’éviter bon nombre de conditionnements d’air ? Les décisions doivent désormais être prises en mettant la priorité sur l’impact climatique environnemental, dans la cadre global d’une réflexion sur une tout autre manière de vivre…

La construction sera, principalement, l’action humaine appelée à piéger du carbone. Approfondissons, dès lors, la question de la biomasse forestière. Les forêts en sylviculture dynamique sont celles qui stockent le plus de CO2. Plus ça pousse vite, plus ça stocke ! Pareille sylviculture doit toutefois demeurer respectueuse de l’environnement. Restons également attentifs au simple fait qu’un bois qui a poussé trop vite présente des performances technologiques amoindries. La sylviculture va devoir s’adapter au changement climatique ; des défis colossaux se présentent à elle : des événements climatiques extrêmes – sécheresses et tempêtes – plus nombreux la mettent à mal, maladies et ravageurs indiquent que certaines essences ne sont plus “en station”, c’est à dire que les conditions topo-pédoclimatiques et le régime hydrographique ne correspondent plus aux standards de l’espèce. Tout simplement parce que le climat a changé ! Des boucles de rétroactions existent aussi : la chaleur et l’augmentation de la teneur en CO2 de l’air sont a priori favorables à la photosynthèse et donc à la croissance de la forêt. Cependant, quand il fait trop chaud, nos espèces forestières arrêtent leur respiration, en fermant leurs stomates, donc leur photosynthèse. Et une trop forte augmentation du CO2 s’avère toxique.

Mais attention ! Ce qui vaut chez nous ne vaudra pas partout ! Dans les régions où le bois est rare, voire inexistant, étant donné que le transport de marchandises – sans pétrole et sur de longues distances – sera une gageure, ce ne sera pas le piégeage du carbone qui sera privilégié mais l’ingéniosité d’une ossature ou d’une charpente la plus économe possible en ce précieux matériau. Ce ne seront donc que les pièces de bois prêtes à assembler qui seront déplacées. L’observation de l’habitat traditionnel de telles régions montre, le plus souvent, le chemin le plus juste à emprunter.

En agriculture, il existe bien sûr un important potentiel de stockage de carbone dans les sols. Il s’agit d’augmenter la quantité de carbone qui y est fixée par la vie du sol, sous la forme de complexe organo-minéral. Le potentiel est énorme mais nous sommes évidemment très loin du compte : nos sols n’arrêtent pas de voir diminuer leurs teneurs moyennes en carbone ! D’abord parce que les surfaces de sol vivant diminuent gravement, ensuite par manque pur et simple de discernement de la part de ceux qui les exploitent. Une prairie, par exemple, fixe plus de carbone qu’une forêt ; il n’est donc pas toujours opportun de vouloir reboiser une prairie… Beaucoup de pratiques agricoles détruisent la matière organique du sol sans la remplacer, la plupart des pesticides affaiblissent dramatiquement la vie du sol, les engrais minéraux la sur-activent au détriment de ses réserves par les déséquilibres qu’ils provoquent, les plantes dopées aux engrais font moins de racines qui sont pourtant les parties qui restent et qui se décomposent dans le sol même quand la récolte est exportée… Pour rester vivant et en bonne santé, la vie du sol a besoin d’apports réguliers de matière organique fraîche d’origine aussi bien végétale qu’animale. Augmenter la teneur en carbone des sols n’a pourtant que des avantages, que ce soit pour la fertilité, la rétention d’eau et de nutriments, la facilité qu’il offre pour le travailler et qui permet l’économie de mécanisation et, partant, d’énergie…

Le carbone aussi peut être augmenté, en agriculture, en ramenant l’arbre dans le milieu agricole. Reconnaissons que c’est uniquement pour rationaliser le travail mécanique – et ne pas griffer la carrosserie du beau tracteur pour lequel on s’est endetté – que les arbres et les haies sont encore et toujours arrachés sans honte ni scrupule. Cela n’a strictement aucune base agronomique, bien au contraire. Le microclimat, induit par des haies judicieusement espacées, augmente les rendements et limite le lessivage des nutriments des cultures ainsi que le ruissellement de l’eau… Des épisodes climatiques de plus en plus violents vont rendre leur présence vitale pour forcer l’eau à pénétrer dans le sol plutôt que s’écouler, en torrents, vers les rivières et les fleuves. Ou la grand-rue du village… De plus, les arbres et les haies piègent durablement le carbone, rappelons-le, c’est plus qu’un détail. Ces haies seront avantageusement plantées d’arbres de grande taille afin de faire du bois d’œuvre. Enfin, l’entretien des haies produit une abondante biomasse qui pourra être valorisée.

D’autres aspects de l’agriculture sont étroitement en lien avec le réchauffement climatique. Ne traverse-t-elle pas une époque où elle est, en même temps, un nœud de problèmes et autant de promesses de solutions ? Les engrais minéraux – de très gros consommateurs d’énergie fossile – doivent être abandonnés. La solution est de planter des légumineuses qui ont non seulement un enracinement profond, permettant de piéger beaucoup de carbone, mais fixent aussi l’azote de l’air, permettant le remplacement des engrais solubles. Un autre enjeu crucial sera de rendre l’agriculture réellement productrice d’énergie et non consommatrice. Chaque calorie produite a exigé plusieurs calories pétrole. On est actuellement autour de huit ! Pour qu’elle devienne productrice d’énergie, il faut qu’une calorie consommée produise plus d’une calorie. Il ne s’agit donc pas de diviser un impact mais de l’inverser ! La traction animale y aidera sans doute mais sans oublier qu’il faut un hectare de terre pour nourrir un cheval et que la concurrence avec l’alimentation humaine est bien là… Si, de nos jours, on préfère utiliser le kW, pourquoi mesura-t-on longtemps la puissance d’un moteur avec des ch – des “chevaux” – ou des CV – des “chevaux vapeurs” ? Tout simplement parce que l’énergie connue fut d’abord celle de la traction animale. Un “cheval”, c’est 735,5 W, ce qui correspond à la force de traction qu’un bon cheval peut tenir dans la durée, une sorte de moyenne donc. Mais, bien sûr, il est capable de produire un bref effort beaucoup plus puissant. Aujourd’hui, le standard de puissance d’un tracteur dépasse vite les 100 CV mais la notion qu’il faut détailler pour comprendre et comparer n’est pas la puissance mais l’énergie, en ajoutant la notion de temps pendant lequel la puissance est développée. Un cheval qui développe sa puissance de 735,5 W pendant une heure aura produit une énergie de 0,735 kWh. Si nous ramenons cela à l’énergie humaine, un sportif de bon niveau en endurance – un coureur cycliste à 30 km/h – va produire 0,200 kWh. Rien du tout en regard d’un seul litre de pétrole qui produit 10 kWh…

Pour continuer sur le bilan énergétique de l’agriculture, d’autres unités d’énergie doivent être utilisées, comme le mégajoule (MJ) ou la kilocalorie (kcal) : 1kcal = 0,005 MJ = 0,0012 kWh – puisque 1 kWh = 3,6 MJ – car c’est ainsi qu’on comptabilise l’énergie alimentaire. Le froment grain représente 14 MJ/kg, la pomme de terre 2,9, des œufs 6. Le bilan est négatif chaque fois qu’on consomme plus d’énergie que ce qui est contenu dans l’aliment. Il faut en consommer moins pour que le bilan soit positif.

Nous avons vu que les deux gaz à effet de serre important à côté du CO2, le méthane et le protoxyde d’azote, sont liés à l’agriculture. Le méthane a deux sources : les ruminants, dont les éructations entériques sont composées de méthane, et toute décomposition anaérobie de matière organique. Diminuer la consommation de viande – c’est dans l’air du temps ! – est donc une évidence en ce qui concerne les élevages concentrationnaires. Toutefois, la place du ruminant – le seul capable de retirer directement de l’énergie de l’herbe – est très importante et le restera, notamment pour la fertilité des sols. Une alimentation stable, équilibrée et à base d’herbe, est importante pour limiter la production de méthane. Une importante marge de progression apparaît donc si on limite le nombre de bêtes nécessaires et leur alimentation, si on sait éviter les décompositions anaérobies dont on laisse s’échapper le méthane… Ce n’est pas le cas chez nous mais une rizière inondée, par exemple, est une grosse source de méthane. La biométhanisation produit du méthane qui est alors utilisé en cogénération : le gaz produit est brûlé dans un moteur adapté qui fait tourner un alternateur lequel produit de l’électricité. La chaleur produite pour le refroidissement du moteur à combustion est utilisée par ailleurs. Une telle solution ne peut toutefois être utilisée qu’à proximité d’un gros besoin en chaleur et en sachant bien que le résidu de la biométhanisation peut être épandu sur les sols mais qu’il ne participe pas à la vie du sol – la matière carbonée ayant déjà été digérée et ne pouvant plus servir pour les micro-organismes. Ce résidu est plus proche d’un engrais minéral et doit donc être utilisé avec modération car les pesticides, on ne le sait que trop bien, sont l’indispensable béquille des engrais solubles…

Le protoxyde d’azote, enfin, vient du cycle de l’azote dans les sols et intervient dans certains cycles de nitrification – dénitrification. Il est fortement influencé par la teneur en azote – la fertilisation azotée – et le type de substance azotée. Sa longue durée de vie dans l’atmosphère et sa puissance en tant que GES en font un acteur important. L’agriculture bio extensive, avec du bétail à l’herbe, a un bilan intéressant en la matière. Les minéralisations rapides par un travail du sol intensif seront évitées ; il faut aussi raisonner la course à la protéine et les excès d’azote que cela suppose…

Concluons, si nous le pouvons…

Délais de publication obligent, ce dossier fut réalisé avant les élections du 26 mai. Cela n’a d’ailleurs pas beaucoup d’importance car des décisions drastiques et urgentes sont, de tout façon, à prendre sans tarder et ce seront des élus tout neufs, ceux que le scrutin aura désignés, qui seront appelés à le faire, quelles que soit leur panachage idéologique et la vigueur de leurs colorations politiques. Nous leur détaillerons ce texte, qui qu’ils – ou elles – soient. Auront-ils – ou elles – plus de courage que leurs prédécesseurs ? Prendront-ils de vraies mesures, c’est-à-dire pas ces petites adaptations qui compensent les excès, sans vraiment remédier au problème de fond, ou faudra-t-il rapidement retourner dans la rue ? Car c’est bien le fonctionnement de la société dans son ensemble qu’il nous faut à présent revoir, vu les relations étroites qui existent entre toutes les composantes d’un monde extrêmement complexifié…

Depuis 2017, Nature & Progrès approfondit les raisons pour lesquelles, malgré les constats inquiétants, nous refusons le changement. Ces raisons sont liées à nos fonctionnements humains, pas très rationnels, comme des peurs, de la paresse, du déni. N’est-il pas dès lors absurde – et dangereux – d’attendre que ce soit l’État qui nous impose ses règles ? Le vrai problème n’est-il pas avant tout individuel ? Nous aurions pu commencer notre raisonnement en posant que “les gens heureux ne consomment pas” car énormément de dérives viennent de la société de consommation. La mettre à mal parce que de plus en plus de gens ne l’aiment plus est peut-être une piste intéressante ? Qu’est ce qui coupe les gens de leur bonheur, sinon l’évidence que nous vivons dans un monde frustrant ? Tout nous incite à consommer mais, bizarrement, nous n’en tirons plus aucune joie…

Le monde d’aujourd’hui nie l’individu, le réduit à un numéro, à une gueule pour caméra à reconnaissance faciale. Le beau progrès sécuritaire ! Mais le nouveau citoyen de 2019 n’a de cesse de revendiquer sa différence, de hurler qu’il existe avec sa créativité entropique. Car c’est forcément entropique et exponentiel : chaque fois qu’une initiative ‘déplaît’ à la majorité, une règle surgit pour la cadrer, exigeant une nouvelle créativité pour continuer à rencontrer la légitime aspiration à faire reconnaître l’unicité de son âme d’humain. C’est donc d’un vivre ensemble XXL dont nous avons besoin, d’une intelligence collective qui reconnaisse à chacun sa personnalité irréductible tout en permettant, évidemment, la vie en société…

La maxime “ma liberté s’arrête là où commence celle de l’autre” peut sans doute nous aider à avancer. Personnellement, je reprendrais plutôt celle de Gandhi “sois le changement que tu souhaites pour le monde“. Car moi qui vous parle, l’auteur de ces lignes, qui revendique des mesures drastiques de réduction des GES, je n’ai même pas prévu d’arrêter d’utiliser ma propre voiture, dès demain matin. Je réfléchis pourtant sérieusement mais seulement à le faire… après-demain ! Tout cela demande donc à chacun un intense travail sur soi-même ! Fini de rechercher son identité à l’extérieur en présentant une belle façade – de sa maison ? -, une jolie voiture hybride ou même électrique, une race de chien qui sort de l’ordinaire… Ce travail sur soi seul-e face au climat permettra vraiment de passer du plaisir – la dopamine, oui, oui, toujours plus – au bonheur – l’ocytocine, ne pas abuser non plus. L’intérêt de l’ocytocine, c’est que c’est aussi l’hormone d’attachement, celle qui renforce le sentiment d’appartenance, celui de faire partie d’un tout – l’humanité mais aussi le tout plus grand qui nous dépasse -, et qui tombe donc à point nommé pour nous aider à contrer l’individualisme à tout crin. Si nous sommes tous ensemble montés dans une bien mauvaise galère, nous pouvons encore tous ensemble faire pression sur le gouvernail afin de changer de cap…

Paroles d’écoféministes

« Il existe une manière aimante, sensée et saine de vivre »

Ceux qui partagent, avec nous, l’évidence qu’aujourd’hui le monde bascule doivent échanger des vécus, des horizons, des pratiques, des idées, des récits et même des émotions… Leurs regards pourront être variés, voire contradictoires, car l’avenir est plus que jamais incertain. L’écoféminisme est un mouvement pluriel, mondial et multiforme, inscrit très profondément au cœur des évolutions en cours. En voici une brève évocation sur base d’entretiens avec Sophie Hustinx et Anaïs Trigalet.

Par Guillaume Lohest

Introduction

Greta Thunberg, Anuna De Wever, Adélaïde Charlier… Cela n’aura échappé à personne : en première ligne des mobilisations pour le climat, on voit énormément de jeunes femmes. Autre combat : le 8 mars, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, des manifestations et des grèves ont eu lieu dans le monde entier, particulièrement impressionnantes en Espagne et en Amérique du Sud.

Autre combat, vraiment ? De plus en plus de voix mettent en évidence les liens historiques et philosophiques existant entre les oppressions subies par les femmes et les détériorations infligées à la planète, à l’environnement. À la racine de tout cela, le patriarcat et le capitalisme, qui imprègnent notre culture occidentale et provoquent des ravages conjoints. L’écoféminisme, dont on parle de plus en plus ces dernières années, est un mouvement pluriel et mondial, multiforme, à la fois militant et spirituel, qui met en mots et en récits cette articulation pour y réagir en retissant des liens détruits.

Mais puis-je en parler, moi qui suis un homme ? Sans doute. N’étant toutefois pas impliqué dans des collectifs écoféministes ou militants, j’ai préféré donner la parole à des femmes qui se reconnaissent dans ce mouvement ou s’y intéressent de près. J’ai donc interviewé Sophie, écoféministe active notamment au sein du groupe « Les so.u.rcières pour le climat », et Anaïs, chargée d’études dans le domaine de l’éducation permanente, qui est touchée et interpellée par de nombreuses écoféministes, sans pour autant se revendiquer comme telle. Entre leurs témoignages, je glisserai des extraits glanés au fil des lectures qu’elles m’ont conseillées.

Comme une révélation

Ma première question concerne leur rencontre personnelle avec ce mouvement. Comment en sont-elles venues à s’intéresser à cet angle d’approche ? « Tout a commencé dans une librairie qui était sur le point de fermer, raconte Sophie. Je suis tombée nez à nez avec le livre de Starhawk, Rêver l’obscur : femmes, magie et politique. Je me suis demandée : c’est quoi ce machin, ce mélange bizarre ? Je me suis débrouillée pour acquérir le dernier exemplaire qu’ils avaient et quand je l’ai commencé, ça a été une révélation. Pour la première fois, j’avais l’impression que quelqu’un mettait des mots sur quelque chose d’essentiel que je ressentais. Starhawk met le doigt sur le fait qu’on vit dans un monde de dominations. Ces dominations, il faut pouvoir les identifier, les nommer, en observer les impacts sur nous, et dans un second temps en ressortir, imaginer autre chose, rêver un autre système. C’est la base de son discours : la magie, l’alchimie consiste à transformer, à se projeter dans quelque chose d’autre par l’action politique. » Sophie n’en reste pas là. Dans la foulée, apprenant via une amie que Starhawk est justement de passage en Belgique pour deux journées, elle s’investit comme bénévole dans la préparation et l’organisation de cette rencontre. « Je me souviens qu’elle a commencé par parler du traumatisme des sorcières dans l’imaginaire occidental. Cela a libéré des émotions très fortes, chez moi et autour de moi. Nous prenions conscience que ce traumatisme n’a pas été traité dans notre histoire, que nous étions encore habitées par cette peur d’être détruites, de subir de la violence si on sort du rôle qu’on nous demande de jouer. »

Quant à Anaïs, elle a commencé à s’intéresser à l’écoféminisme en participant à un séminaire organisé à l’ULB avec la philosophe française Émilie Hache. « Ça m’a questionné et enthousiasmé ! J’y ai découvert que les femmes avaient souvent été en première ligne des mobilisations environnementales. Il y a cet exemple fameux de manifestation au Pentagone en 1980, face à la menace de guerre nucléaire en pleine guerre froide. En raison de la place particulière auxquelles les femmes ont été assignées dans le patriarcat, dans ce qu’on appelle le ‘care’, le soin aux autres, les femmes ont été historiquement plus sensibles aux problèmes de pollution qui pouvaient entraîner des maladies, ou aux difficultés d’accès aux ressources… Ce sont donc elles qui se sont le plus souvent mobilisées. Cela a été une découverte pour moi de comprendre que les femmes avaient été en première ligne, porteuses de ces luttes. »

La “Déclaration d’unité” (1), proclamée lors de la Women’s Pentagon Action en 1980, affirmait déjà clairement : “Nous savons qu’il existe une manière aimante, sensée et saine de vivre et nous avons l’intention de vivre de cette manière dans nos quartiers et dans nos exploitations agricoles de ces États-Unis, et parmi nos sœurs et frères de tous les pays du monde !

Une même logique d’oppression

« Un autre élément qui me parle, enchaîne Anaïs, c’est la prise de conscience que la domination de la nature et l’oppression des femmes ont été menées conjointement, au sein du modèle capitaliste. C’est aussi lié à la révolution scientifique qui a eu lieu à partir des XVIe et XVIIe siècles. On a développé une vision mécaniste de la nature, ce qui a permis qu’on puisse l’exploiter davantage dans un cadre capitaliste. » Cette vision a remplacé progressivement une autre manière de considérer la terre, plus organique, qu’on peut schématiser par la métaphore de la terre nourricière, de la terre-mère qui prévaut dans de très nombreuses cultures. Anaïs me renvoie à un article de Carolyn Merchant qui détaille ce changement de représentation : « La conception organique qui a prévalu depuis les temps anciens jusqu’à la Renaissance, dans laquelle le principe féminin jouait un rôle positif significatif, fut graduellement sapée et remplacée par un état d’esprit technologique qui se servait des différents principes féminins en les exploitant. Parallèlement à la mécanisation croissance de la culture occidentale au XVIIe siècle, la terre nourricière et cosmique a été remplacée par la machine (2). » En résumé, comme l’écrit Émilie Hache, « c’est la même culture qui entretient un rapport de destruction à l’égard de la nature et de haine envers les femmes, c’est donc cette culture dans son ensemble qu’il s’agit de changer (3). »

Mais par quelle voie entamer ce changement ? Plusieurs écoféministes reprennent à leur compte le terme d’empowerment, ce mot impossible à traduire qui signifie à la fois autonomisation, récupération d’un pouvoir d’agir individuel et collectif. « Il s’agit de réagir à ce que Starhawk nomme la mise-à-distance, m’explique Sophie. Le constat de base de l’écoféminisme, c’est qu’on vit dans un système de destruction qui a été alimenté par la coupure des liens : les liens à nous-mêmes, à notre corps, à la nature, aux saisons, aux rythmes. Et c’est cette coupure, cette mise à distance qui permet la domination, le pouvoir sur ce quelque chose qu’on a séparé de nous. Cela, il faut l’identifier, le nommer, accepter que cela fait partie de nous. Il s’agit donc de le sortir de nous et d’apprendre autre chose, que Starhawk appelle le pouvoir du dedans. » Cela se traduit par une autre façon d’être en relation et d’être au monde. La philosophe Catherine Larrère le résume ainsi : « Dans leur combat contre une logique de domination qui s’applique aussi bien aux femmes qu’à la nature, les écoféministes en appellent à l’adoption de nouveaux rapports, non hiérarchiques, non dominateurs. C’est là qu’elles se réfèrent aux éthiques du care. Il s’agit, explique Karen Warren, de passer à une éthique qui fasse une place centrale à des valeurs de soin [care], d’amour, d’amitié et de réciprocité appropriée – des valeurs qui présupposent que nos relations aux autres ont un rôle central dans la compréhension de qui nous sommes“(4). »

Naturaliser les femmes ?

Quand on parle d’écoféminisme, une ombre plane. C’est celle, déjà ancienne, de l’accusation d’essentialisme qui est faite à cette approche. Autrement dit, les écoféministes induiraient l’idée que les femmes et la nature vont de pair, que les femmes sont plus proches de la nature par nature, justement. Ce qui reviendrait, en quelque sorte, à renforcer la vision patriarcale plutôt qu’à la combattre. Anaïs n’est pas d’accord avec cette accusation, mais elle a conscience de la difficulté à faire percevoir la nuance. « Je crois que c’est essentiel que des femmes puissent se revendiquer de la nature sans être immédiatement soupçonnées d’essentialisme. En tant que femme, je veux pouvoir me revendiquer de la nature. Mais c’est un lien à construire, pas une essence prédéterminée. Je ne suis pas plus proche de la nature parce que je suis une femme, je le suis d’une manière dont femmes et hommes devraient l’être. Ça reste une question difficile pour moi aujourd’hui. C’est délicat à exprimer, mais mon intuition, c’est que le fait que les femmes se revendiquent de la nature n’est pas révoltant, n’est pas soupçonnable. » Sophie est plus catégorique : « Je trouve que la critique de l’essentialisme n’est pas du tout valable. Car ce qui a fait que les femmes se sont davantage préoccupées de la nature, ce n’est pas une ‘essence’ mais le fait de subir en parallèle des mécanismes de domination et de contrôle. On retrouve ces logiques d’oppression à d’autres niveaux dans le racisme ou dans les problématiques sociales. » Le véritable souci avec cette accusation, c’est qu’on reste dans un dualisme, dans une séparation entre la nature et la culture qui n’est plus pertinente, me fait remarquer Anaïs. « Ce n’est pas parce que les femmes ont été assignées à une place de soin, sur le versant soi-disant “inférieur” du dualisme nature/culture, que nous devons nous revendiquer de la culture et nous mettre à rejeter la nature. Ce qui est problématique, c’est cette dualité, et le fait de considérer un pôle comme supérieur à l’autre. » Le féminisme classique a conçu l’émancipation des femmes comme un arrachement à cette assignation à la nature. L’écoféminisme, sans renier cette possibilité, tente de l’inclure dans une vision plus large qui ne conditionne pas cette émancipation au maintien du schéma dualiste qui déprécie la nature et légitime son exploitation. Pour les écoféministes, « Il ne s’agit de revenir ni à une nature originelle ni à une féminité éternelle, écrit Émilie Hache – ni d’aucun retour à ce mouvement étant par définition impossible -, mais de se réapproprier (reclaim) le concept de nature comme nos liens avec la réalité qu’il désigne (5). »

À ce stade de notre conversation, je glisse à Sophie que je suis mal à l’aise vis-à-vis de ces pratiques qui fleurissent dans les mouvances de l’écoféminisme et de l’écopsychologie, et qui consistent à se regrouper uniquement entre femmes, ou uniquement entre hommes. N’est-ce pas, tout de même, favoriser une forme de naturalisation, une forme de démarcation assez archaïque, pour ne pas dire réactionnaire, entre hommes et femmes ? « Ce n’est pas du tout l’idée, me répond-elle. La base d’un cercle de femmes ou d’hommes, c’est simplement de se rassembler à partir de là où on en est. On a, par exemple, des cercles de femmes blanches et des cercles de femmes noires. Simplement parce qu’on n’est pas au même niveau de domination. On a plus ou moins de privilèges. L’idée c’est de déconstruire ces (non-) privilèges entre soi, pour pouvoir après rencontrer les autres, dans un nouveau type de relation de coexistence et de respect. »

De la place pour tout

Mais si on tourne le dos à la modernité, à la raison, peut-être même à la science, sur quoi se base-t-on pour cette libération ? Quand je pose cette question à Sophie, sa réponse me désarçonne un peu. « C’est comme s’il y avait quelque chose de beaucoup plus grand qui était emprisonné dans une sorte de toile, qu’il s’agit de desserrer, pour libérer l’ensemble. Cela peut faire peur parce que beaucoup d’écoféministes proposent de se plonger en soi, de libérer des émotions plutôt que de les “gérer”. C’est un processus qui doit se faire dans un cadre de bienveillance sécurisant, qui permette de retisser des liens avec soi, avec les autres, etc. C’est pour ça qu’on voit aujourd’hui des cercles de femmes ou des cercles d’hommes. C’est une très grande remise en question, ça peut être hyper-angoissant, ça peut remettre en question son rôle, son couple, sa façon de travailler, sa façon d’être. Rêver l’obscur, c’est aussi accepter de traverser cette phase de peur. » Comment faire le tri, alors, entre le spirituel, le psychologique, le scientifique, le politique ? J’entends la réponse intérieurement : il n’y a pas de tri à faire ! OK, mais comment s’assurer, en tout cas, qu’on ne mélange pas tout, qu’on ne s’illusionne pas, qu’on ne suit pas une sorte de gourou ? « Parce qu’à tout moment, ce qui fait sens, c’est de tisser du lien », me répond Sophie. Je sens qu’il demeure en moi une réserve, qui n’a cependant pas de prise sur le caractère multiforme et inclusif de l’écoféminisme. Anaïs fait écho à cela : « Je discutais récemment avec une amie qui me faisait un très beau retour. Ce qu’elle apprécie dans cette approche, c’est le pragmatisme des femmes, qui ne s’enferment pas dans la théorie. Cela leur permet d’être très libres dans leur pensée, dans leur mode d’action. Il y a donc de la place pour tout. Le mouvement n’est pas divisé, grâce à cette approche pragmatique. » Sophie confirme : « L’écoféminisme utilise tous types de savoirs et réhabilite en particulier la dimension symbolique. On vit dans une société où les visions académiques dominent les autres types de discours. Quand on parle de magie, quand on passe par des rituels, ce sont des symboles. Ainsi en va-t-il de la figure de la sorcière. D’où vient le fait qu’on la représente avec une cape et un chapeau ? C’est parce que des femmes cherchaient à résister à l’appropriation des terres. Elles étaient donc pourchassées et pour ne pas être vues, elles se déguisaient. » Un livre récent de la journaliste Mona Chollet (6) réhabilite cette figure de la sorcière auprès d’un large public. Signe sans doute que les représentations sont en train de se modifier.

Convergence des luttes ?

Comment expliquer cet heureux retour en force des luttes féministes ? « Les femmes ont trouvé des façons décisives de se relier, suggère Sophie. Avec le boom des nouveaux moyens de communication, de nombreuses personnes qui n’étaient pas visibles le deviennent. La vague MeToo a quand même libéré beaucoup de paroles. Partout dans le monde, il y a un éveil des femmes. Je le vois en Inde ou en Turquie, par exemple. De plus en plus de femmes, par rapport aux violences qui leur sont faites, disent : maintenant, ça suffit. Internet, les réseaux sociaux, les podcasts disponibles sont autant de moyens par lesquels les femmes sortent du contrôle exercé sur eux et acquièrent une conscience collective globale. Par exemple, la femme qui a fait la bande dessinée sur la charge mentale (7), cela a reçu un immense écho. Plein de femmes se sont dites : mais en fait je vis cela moi aussi. Le fait que quelqu’un ait trouvé des mots pour nommer un vécu, ça relie. »

Assiste-t-on à une sorte de révolution écoféministe, au sens d’un mouvement inclusif qui se manifeste dans le monde entier, par des luttes politiques, par des pratiques collectives, par la naissance de nouveaux rapports au monde, la réaffirmation d’une sensibilité voire d’une spiritualité ? Est-ce un tournant décisif pour les enjeux écologiques ?

« L’écologie monte, conclut Anaïs, et le féminisme monte aussi, en termes de mobilisations. Mais l’articulation entre les deux ne va sans doute pas encore de soi. Mon sentiment est qu’il y a encore énormément de chemin à faire, pour que le mouvement féministe s’approprie les enjeux écologiques et inversement. Il y a des signes de convergence mais ce n’est pas encore évident. En moi-même, à mon niveau personnel, je sens que c’est encore en construction. »

Aller plus loin…

Nul besoin d’être femme, ni écologiste, ni même membre actif-ve d’une vieille association telle que Nature & Progrès pour partager l’urgence et la force de la démarche. Et désirer l’approfondir. Reclaim est une anthologie proposée par la philosophe Émilie Hache (8). Elle permet de découvrir les textes des principales figures du mouvement, parmi lesquelles Susan Griffin, Starhawk, Joanna Macy, Carolyn Merchant, certains textes donnant l’impression qu’ils ont été écrits hier, aujourd’hui même, en réaction à la situation qui est la nôtre…

Notes

(1) Voir : www.wloe.org/unity-statement-1980.78.0.html

(2) Carolyn Merchant, « Exploiter le ventre de la terre » dans Reclaim, recueil de textes écoféministes, choisis et présentés par Émilie Hache, Cambourakis, 2016.

(3) Reclaim, recueil de textes écoféministes, choisis et présentés par Émilie Hache, Cambourakis, 2016, introduction, p. 20.

(4) Catherine Larrère, « La nature a-t-elle un genre ? Variétés d’écoféminisme », Cahiers du Genre, vol. 59, n°2, 2015, pp. 103-125

(5) Reclaim, idem., p. 22.

(6) Mona Chollet, Sorcières, la puissance invaincue des femmes, La Découverte : Zones, 2018.

(7) Cf. blog d’Emma Clit : https://emmaclit.com

(8) Reclaim, recueil de textes écoféministes, Éditions Cambourakis, 2016, 412 p.

La caractérisation des variétés des espèces potagères

La plupart des jardiniers, même bio, s’interrogent peu au sujet de leurs semences potagères. L’important travail d’observation nécessaire au maintien du socle de caractéristiques propres aux variétés traditionnelles et patrimoniales qu’ils aiment utiliser leur échappe donc souvent. La nécessité préalable de caractériser ces variétés n’est-elle pas cependant une condition sine qua non de cet intérêt ? Mais de quoi s’agit-il ? Et pourquoi l’importance de ce travail majeur tend-t-elle encore à leur échapper ?

Par Philippe Delwiche et Marlène Moreau

Introduction

La caractérisation préconisée par l’UPOV (Union internationale pour la Protection des Obtentions Végétales) peut se définir comme une méthode internationale et standardisée qui permet la description des variétés et donc la distinction de leurs caractères propres au sein des autres variétés d’une même espèce. La caractérisation vise notamment à mettre en exergue les éléments marquants de la diversité phénotypiques, comme la taille, la forme, la couleur des feuilles et des fruits, la période de maturité, l’architecture des plants ou des grappes de fruits… L’UPOV prévoit des fiches de description – dites fiches UPOV – qui permettent de compiler ces différentes observations pour une large gamme d’espèces. L’objectif poursuivi est principalement de fournir un guide de caractéristiques à observer en vue de permettre l’inscription des variétés considérées au Catalogue officiel, ou en vue de l’obtention d’un COV (Certificat d’obtention végétale).

La lente érosion des variétés traditionnelles

L’inscription d’une variété dans le “Catalogue Officiel des Espèces et Variétés” est indispensable pour sa commercialisation et c’est de cette inscription que les industriels de la semence tirent actuellement leur situation de monopole. Différents tests doivent être réalisés en vue de cette inscription. Ils portent sur les caractères phénotypiques de la variété. Ils sont dits DHS pour :

– Distinction : la variété doit être distincte de celles qui sont déjà inscrites ;

– Homogénéité : la variété doit être uniforme par rapport à l’ensemble de ses caractères ;

– Stabilité : la variété doit rester identique à elle-même suite aux multiplications successives.

Ces critères DHS permettent d’obtenir un COV, c’est-à-dire un quasi brevet industriel qui protège, pour vingt-cinq ans, la variété de la concurrence et permet l’inscription au Catalogue officiel. Ainsi, le marché des semences est-il dûment verrouillé et réservé aux seules variétés pouvant être appropriées par un COV. La majorité de ces variétés de légumes aujourd’hui inscrites sont des hybrides F1, c’est-à-dire issus de deux variétés distinctes mais qui ne sont pas stables. D’éventuelles plantes de la génération suivante présenteraient donc des caractéristiques totalement disparates et produire des semences au départ d’hybrides F1 n’aurait donc aucun sens. Le jardinier ou le maraîcher qui en utilisent doivent, par conséquent, racheter leurs semences, chaque année, au semencier qui les produits.

Publié en 2006, le Catalogue français des espèces et variétés potagères permet d’évaluer l’érosion des variétés traditionnelles au profit des hybrides :

– asperge : 23 hybrides et 2 traditionnelles ;

– aubergine : 28 hybrides et 4 traditionnelles ;

– carotte : 82 hybrides et 12 traditionnelles ;

– chicorée witloof : 36 hybrides et 1 traditionnelle ;

– chou brocoli : 8 hybrides et aucune traditionnelle ;

– chou de Milan : 21 hybrides et 5 traditionnelles ;

– chou-rave : 2 hybrides et aucune traditionnelle ;

– chou rouge 7 hybrides et 2 traditionnelles ;

– concombre 39 hybrides et 3 traditionnelles ;

– enfin, pour la tomate : 390 variétés hybrides et 19 variétés fixées, dont la ‘Saint-Pierre’, la seule de cette longue liste à être parfois cultivée par les jardiniers bio…

Pour l’agro-industrie, la fabrication d’une variété ne vise qu’à augmenter la rentabilité et à faciliter sa commercialisation, sans jamais se soucier des qualités gustatives et nutritives. Pour ne prendre qu’un seul exemple, concernant la tomate, le caractère “durée de conservation” évalue la fermeté sur des fruits cueillis alors que la couleur verte a disparu sur la moitié de leur surface ! Et l’observation peut se prolonger pendant cinquante-six jours. Il est donc possible d’acheter aujourd’hui, dans la grande distribution, des tomates cueillies… deux mois plus tôt !

Se réapproprier le travail de caractérisation

Il est très important de distinguer les objectifs qui animent les artisans-semenciers – les “sentinelles” actives dans la sauvegarde du patrimoine – et les jardiniers, de ceux que poursuivent l’UPOV et, avec elle, les géants de l’agro-industrie qui recherchent un monopole commercial.

Pour les défenseurs de la biodiversité cultivée, la caractérisation présente différents intérêts. Elle participe, tout d’abord, au maintien des variétés populations, mais sans les brider, afin de permettre une coévolution, sous l’action des terroirs et de l’Homme. Il s’agit de s’assurer que les variétés multipliées sur le long terme correspondent bien à un socle de caractéristiques lié à la variété de départ, et de fixer des balises à une sélection conservatrice in situ qui sera nécessairement “évolutive” par rapport à son environnement. Leur grande résilience leur permet, en effet, de s’acclimater, de s’adapter au milieu, tout en répondant à des pratiques et des besoins locaux, aux attentes du consommateur, en ce qui concerne les qualités nutritives et gustatives, mais aussi au grand défi que représente la perspective d’une adaptation au changement climatique.

Ce travail est également utile en vue de la réinscription de certaines variétés au sein du catalogue national. Dans ce cas, la caractérisation est importante afin de pouvoir les comparer avec des variétés figurant dans la littérature semencière ancienne, dans le but de prouver leur origine régionale, comme le requiert la réglementation. C’est d’ailleurs à un retour de cet exercice, réalisé avec l’oignon ‘Rouge pâle de Huy’, que sera consacrée la deuxième partie de cet article. Enfin, pour les férus d’histoire, ce travail de caractérisation permet aussi de retracer l’histoire passionnante de nos variétés à travers les siècles.

Les variétés locales ou patrimoniales sont des variétés population qui sont apparues dans une région, ou dans la ceinture verte d’une ville, et qui ont subi la sélection naturelle pendant des décennies – comme la chicorée frisée ‘de Namur’ – et même pendant des siècles – comme la carotte ‘Yellow belgian carrot’. Elles peuvent également avoir été introduites et, en s’adaptant à leur nouveau terroir, avoir perdu leur nom et une partie de leurs caractères, comme la variété allemande apparue dans la ceinture verte de la ville de Bautzen, ‘Bautzener Dauer’, devenue ‘Blonde de Laeken’ lorsqu’elle fut adoptée par les maraîchers et les consommateurs bruxellois.

 

Variétés population et lignées pures

Il existe plusieurs types de variétés au sein de chaque espèce potagère. Une variété est constituée d’un ensemble de plantes qui présentent des caractères communs, visibles et invisibles, qui la distinguent des autres variétés de la même espèce.

Les variétés population – aussi appelées anciennes, locales, de pays, de ferme ou traditionnelles – sont les plus anciennes : elles existent depuis les débuts de l’agriculture et sont à l’origine de toutes les variétés modernes. Pour les espèces potagères, elles sont majoritairement issues d’un travail collectif de maraîchers installés dans la ceinture verte des villes dont elles portent souvent le nom. Elles sont multipliées en pollinisation libre, sélectionnées par sélection massale et leur grande diversité génétique permet, par une constante évolution, de s’adapter à des conditions de sols, de terroirs et de climats qu’il est difficile d’imaginer.

Prenons pour exemple le haricot, originaire d’Amérique, et qui n’est déjà plus une plante sauvage lorsqu’il est introduit en Europe, à la fin du XVe siècle. Sa culture est déjà recommandée, en 1560, dans l’ouvrage Della Agricoltura de l’agronome italien Giovanni Tatti. Lors du processus de domestication en Europe, un caractère va freiner sa progression vers le nord du continent : sa sensibilité à la photopériode qui, sous les tropiques, ne lui permet de fleurir que pendant les périodes de jours courts. Sous nos latitudes, où les jours sont longs en été, le haricot ne fleurit qu’en octobre, lorsque les jours raccourcissent et il n’a donc pas le temps de terminer son cycle de vie. La souplesse d’adaptation des variétés population et la sélection vont permettre de supprimer totalement, en quelques siècles, toute sensibilité à la photopériode et d’obtenir une floraison qui s’effectue indépendamment de la longueur des jours. A tel point qu’en Suède, un pays ou le soleil ne se couche plus à l’approche du solstice d’été, les “Brunabönorfrån Öland“, quatre variétés traditionnelles de haricot brun ‘Bonita’, Karin’, ‘Katia’ et ‘Stella’ sont cultivées sur l’île d’Öland. Patience et longueur de temps !

Pour Jean Pierre Berlan, les variétés populations sont les seules qui méritent le terme de variété puisqu’il n’hésite pas à déjà parler de clone à propos des lignées pures. Les lignées pures sont issues d’individus, prélevés parmi les variétés population, qui présentent les caractères recherchés. Isolés et multipliés entre eux, pendant plusieurs générations, ils produisent une majorité d’individus identiques mais munis d’un patrimoine génétique fortement amoindri par une consanguinité prolongée. Les premières lignées pures furent plutôt sélectionnées par des obtenteurs qui n’étaient plus des maraîchers ou des paysans mais des semenciers, comme les Vilmorin.

Nous l’avons dit : les hybrides F1 sont obtenus par le croisement de deux variétés différentes de lignées pures qui fournit des individus très homogènes et d’une grande vigueur par l’effet d’hétérosis. Contrairement aux variétés population et aux lignées pures, les hybrides sont instables dans leur descendance et impossible à reproduire par le jardinier. Les critères de sélections de ces variétés ne visent qu’à satisfaire la filière du maraîchage industriel et de la grande distribution.

 

Génotype et phénotype

Le génotype est l’ensemble de l’information génétique d’un individu, alors que le phénotype est l’ensemble des caractères observables – vue, goût, odorat… – de l’individu. Il constitue l’expression du génotype qui ne produit donc qu’en partie le phénotype.

Exemples : de vrais jumeaux possèdent un génotype identique. L’un d’eux, souvent dans la maison, reste blanc de peau alors que l’autre passe ses journées au soleil et possède une peau bronzée : à génotype égal, le phénotype “couleur de la peau” est différent. Le phénotype est donc le reflet du génotype, auquel s’ajoute l’influence du milieu et du climat. Pour les variétés des espèces légumières, la sélection ne peut s’effectuer que sur les caractères observables :

– résistance au froid, à la chaleur, à la sécheresse, à l’humidité, aux maladies… ;

– précocité, port végétatif, rendement… ;

– couleur, forme, tendreté, goût… ;

– aptitude à la conservation…

A titre d’exemple : la caractérisation de l’oignon ‘Rouge pâle de Huy’

Le ‘Rouge pâle de Huy’ apparaît, au plus tard, à la fin du XIXe siècle, dans le catalogue du marchand-grainier Auguste Dony, d’Antheit (1898). Au début du XXe siècle, ce sont les marchands Collette-Ronchaine, de Huy (1900), Alexis Perwez, de Statte (1905), Collette-Mühlen, de Huy (1909), Athanase Guyaux-Hankenne, de Huy (1923), Gonthier, de Wanze (1924), Lafontaine, de Statte (vers 1930), ainsi que la coopérative socialiste Les Campagnards, de Tihange (1921), qui le commercialisent. On voit donc que cette variété population fut sélectionnée et maintenue par une importante communauté de maraîchers-semenciers cultivant les terres de la ceinture verte de la ville de Huy. Dans les années 1970-1980, les dernières terres maraîchères sont avalées par l’urbanisation mais la maison Gonthier propose toujours l’oignon ‘Rouge pâle de Huy’ dont la semence est produite en France, sans doute par ou pour le semencier Vilmorin-Andrieux. Celui-ci le propose, en effet, dès 1947, dans son Dictionnaire des plantes potagères. Il disparaît du catalogue Gonthier lors d’une première faillite, en 1995.

Dans le cadre du sauvetage de notre patrimoine légumier et du projet Biodomestica, Laurent Minet, du CTH Gembloux, obtient, en 2014, un lot de graines conservées par le centre de recherche agronomique de Wageningen, aux Pays-Bas. Celles-ci proviennent de la maison Simon Louis Frères & Cie, de Bruyères-le-Châtel en Ile-de France, un important producteur de semences potagères. Cette présence en France n’est pas étonnante, l’oignon ‘Rouge pâle de Huy’ y ayant connu un succès certain jusque dans la région de Bordeaux. Le travail de multiplication et d’observation peut donc commencer au CTH Gembloux.

En 2018, une belle parcelle est dédiée à notre oignon chez l’artisan-semencier Semailles et nous nous réunissons, avec Laurent, pour effectuer la caractérisation. Il est nécessaire, dans un premier temps, de vérifier si la variété retrouvée correspond bien à la variété d’origine ; nous nous limitons pour cela à l’observation du bulbe qui est la seule partie de la plante quelque peu décrite et illustrée dans les documents anciens à notre disposition. Il est à noter que ces catalogues de graines, revues horticoles et livres de jardinage anciens sont importants pour ce travail mais ils apportent également la preuve historique de l’existence d’une variété patrimoniale, indispensable à l’inscription, par la Région Wallonne, dans la liste D des anciennes variétés destinées au jardinage amateur.

Une fois établie l’adéquation entre le lot reçu et la variété recherchée, la caractérisation se poursuit en observant les caractères mais que la documentation ne permet pas d’appréhender. Caractères propres au bulbe – nombre de points végétatifs par kilo, teneur en matière sèche… – ou aux feuilles – port, cassure, longueur… – ainsi qu’à l’époque de maturité et à la tendance à la montaison. Pour certaines espèces potagères, il est nécessaire d’effectuer ces observations en plusieurs étapes, en tenant compte des stades de croissance, et sur deux ans, en ce qui concerne les espèces bisannuelles. Ce travail terminé, les variétés patrimoniales peuvent intégrer le catalogue des artisans-semenciers et c’est alors aux jardiniers amateurs de les adopter et d’en assurer la pérennité.

Aux semences, citoyens !

Standardiser à jamais les principales variétés potagères est la grande ambition commerciale de l’industrie semencière. Les hybrides F1 permettent ainsi de les vendre et revendre, année après année, à qui veut encore s’amuser à les cultiver – alors qu’il est pourtant si facile de les acheter, sous plastique, en grandes surfaces… Mais l’industrie cherche-t-elle vraiment à améliorer la vie des gens ? Jamais de la vie ! L’industrie veut juste du profit et c’est son talon d’Achille, le citoyen l’a enfin compris. N’ayant de cesse de déconstruire ce que sa grande crédulité a docilement avalé des décennies durant, il s’aperçoit que la semence non plus, ce n’est pas tout à fait ce qu’on lui avait toujours dit…

La semence boucle le cycle de la vie végétale, au champ comme au jardin. A travers elle se joue la capacité d’une plante à s’adapter à des conditions spécifiques, à travers elle se détermine tout ce qui doit être conservé et tout ce qui doit évoluer, de la fourche à la fourchette… Aussitôt qu’ils intègrent cela dans l’intimité profonde de leurs pratiques, dès que la connaissance et le savoir-faire oubliés arrivent jusqu’à eux, jardiniers et maraîchers refusent de laisser cette prérogative essentielle aux seuls industriels. Car ce patrimoine est en grande partie le leur. Cette grande diversité variétale locale est précisément celle qu’avaient cultivée pour eux leurs ancêtres. Au nom de quoi laisser, sans réagir, l’industrie faire main basse sur un bien aussi précieux ? C’est un non-sens qui saute alors aux yeux. Encore faut-il maîtriser tous les tenants et aboutissants de cette démarche salutaire. En cela réside la vraie gageure…

Politique Agricole Commune : Priorités stratégiques wallonnes pour l’après 2020

Nature & Progrès défend l’agriculture biologique depuis sa création, dans les années septante. Depuis lors, la crise écologique, pourtant déjà bien présente, n’a fait que s’amplifier. Le défi climatique installe aujourd’hui la bio en position de seule véritable alternative agricole. La révision de la Politique Agricole Commune (PAC) européenne est donc un moment charnière afin de mettre en avant quelques propositions qui nous semblent vitales pour l’avenir de nos sociétés…

Par Marc Fichers

Introduction

Quelles sont les lignes de force que trace notre Code wallon de l’agriculture ? Il rappelle tout d’abord que la fonction nourricière est la fonction première de l’agriculture wallonne, puis il affirme avec force que la forme d’agriculture à encourager est familiale, à taille humaine, rentable et pourvoyeuse d’emplois. La Wallonie doit donc s’orienter vers l’écologiquement intensif, c’est-à-dire vers une agriculture qui s’appuie sur les processus et les fonctionnalités écologiques afin de produire sans compromettre l’aptitude du système à maintenir sa propre capacité de production. Elle doit mieux utiliser les fonctions des écosystèmes, les processus écologiques, l’information et le savoir afin de minimiser les intrants, et de remplacer les intrants synthétisés chimiquement.

Un tel code ne peut, bien entendu, jamais se poser en outil d’exclusion, il ne peut en aucun cas se permettre de balayer les exploitations agricoles qui ne satisfont pas à ses définitions. Le Code wallon de l’agriculture doit toutefois être une source d’inspiration lorsqu’il s’agit de définir les lignes à suivre pour orienter la PAC européenne, à l’horizon 2025. La production agricole est basée sur la vie du sol ; elle évolue donc lentement et cinq années restent un horizon très court pour tracer des perspectives nouvelles.

La PAC dépasse toutefois la production agricole au sens strict ; elle concerne le monde rural dans sa diversité. Voilà donc la première constatation qui, certainement, s’impose : alors que l’objectif premier de l’agriculture est bien de nourrir, et que l’ensemble des aides apportées au monde agricole émanent des pouvoirs publics, les simples citoyens sont les grands absents de ces débats sur la production de ce qui fera leur assiette. Or la sensibilité du consommateur a fortement évolué sur les questions alimentaires ; il semble donc naturel qu’il ait son mot à dire dans la réflexion concernant les orientations futures de la PAC.

Reconnecter le monde agricole avec la société civile

Aux yeux de Nature & Progrès, la PAC doit impérativement se positionner comme l’outil majeur du redéploiement, dans nos campagnes, d’une agriculture à taille humaine, pourvoyeuse d’emplois et respectueuse de l’environnement. Il nous paraît indispensable que cette agriculture s’appuie sur l’autonomie de fermes de type familial qui doivent demeurer les unités de base de la production agricole mais également de la transformation et de la commercialisation des denrées. La ferme, ainsi conçue, est le lieu naturel où se rencontrent et se connaissent le paysan et le citoyen ! Une telle généralisation du circuit court de l’alimentation reste le seul et unique mode d’organisation du système alimentaire qui soit de nature à rendre au citoyen la confiance qu’il a perdue face à tout ce qui compose aujourd’hui son menu quotidien, souvent industrialisé jusqu’au plat préparé.

L’agriculture doit être réaffirmée dans son rôle de secteur primaire de notre économie car le travail avec le vivant n’a aucune vocation à s’industrialiser, d’une part, et car il n’est pas normal, d’autre part, qu’une denrée de la grande distribution rémunère des services pour les deux tiers de son prix, en moyenne, au détriment de la survie même du monde agricole. Gageons donc que le bénéfice d’un retour au circuit court est un bienfait global pour nos sociétés, depuis le renforcement de liens de proximité élémentaires jusqu’à l’amélioration de la santé publique, en passant par une pédagogie du réel compromise par l’urbanisation galopante… De plus, la plus-value économique apportée par la transformation et la valorisation locales de productions de grande qualité reste sans doute très largement sous-estimée.

Quelques points précis pour que la PAC aille dans ce sens

L’examen des différents points composant ce qu’il faut bien appeler un règlement peut, bien sûr, s’avérer fastidieux. Nous nous en tiendrons donc à l’essentiel :

– A des paiements directs sur base de la surface, il faut substituer des paiements directs sur base des postes occupés car nos fermes wallonnes sont des gisements d’emplois peu qualifiés, et non des territoires à monocultures mécanisées. Le secteur bio montre clairement que la prospérité d’une ferme autonome réside avant tout dans la plus-value apportée à ses productions, celle-ci se traduisant toujours par un besoin croissant de main-d’œuvre…

– Les subventions de la PAC doivent rester des aides conjoncturelles, elles ne doivent pas devenir un revenu en soi. Il faut donc s’orienter vers la mise en place de plafonds de subvention assortis d’une dégressivité.

– La PAC parle d’« agriculteur actif », là où notre Code wallon ne connaît que le terme d’agriculteur. La bio, qui est un secteur innovant et rentable, concerne maintenant 10% des surfaces et 10% des agriculteurs, mais les agriculteurs qui l’ont démarrée, il y a quarante ans étaient, l’étaient pour beaucoup à titre complémentaire. Il est donc important d’ouvrir la définition d’« agriculteur actif » aux agriculteurs à titre secondaire, laissant ainsi une porte ouverte à l’installation progressive…

– La « conditionnalité » des aides au respect de certains ensembles de règles – environnementales notamment – doit devenir beaucoup plus ambitieuse ! Quel est, en effet, l’agriculteur qui refuserait aujourd’hui d’être accompagné pour que ses cultures soient plus en lien avec son environnement, alors que la production agricole n’a eu de cesse, depuis des décennies, de se désolidariser de la nature ? Ce qui ne fut qu’un « verdissement » de la PAC doit donc être largement accentué et certainement orienté vers un travail d’information des agriculteurs : si le recours aux pesticides, par exemple, venait à ne plus être autorisé – comme c’est le cas en bio -, ils devraient alors veiller à mieux prendre soin de leur sol et y permettre un large développement des auxiliaires utiles… Une telle dédramatisation des pratiques plus respectueuses de la nature pourrait notamment accélérer l’évolution de subventions aux investissements agricoles : ne vaut-il pas mieux cofinancer, par exemple, un outil de désherbage mécanique plutôt qu’un pulvérisateur ? N’est-il pas préférable, dans le même ordre d’idées, de limiter la taille des terres, surtout dans les cultures peu accueillantes pour la biodiversité : pommes de terre, betteraves, etc.

– Les alternatives aux pesticides doivent faire l’objet de programmes de recherches spécifiques mais également de structures d’autoformation des agriculteurs. La bio – l’a-t-on assez dénoncé ? – est très longtemps restée le parent pauvre de la recherche agronomique, ce qui n’a pourtant pas empêché ses techniques de production d’évoluer constamment. Deux conclusions à cela : d’abord, la bio n’a vraiment pas coûté cher à la collectivité, en regard de ce qu’elle lui rapporte – en comparaison, le coût de l’agriculture industrielle est incroyablement élevé -, ensuite, les échanges et la collaboration entre agriculteurs se sont avérés beaucoup plus efficaces qu’une concurrence stérile. Néanmoins, les aides à la formation de la PAC doivent également accompagner les structures de formations autonomes des agriculteurs. La formation agricole doit également être le premier maillon de l’évolution des agriculteurs vers l’autonomie. L’agriculteur de demain sera autonome… ou il ne sera pas !

"Nourricière", vous avez bien dit "nourricière" ?

Au sujet des pommes de terre précisément, est-il encore judicieux d’aider, en Wallonie, la culture de trente-cinq mille hectares de patates principalement destinées à l’exportation ? Deux mille hectares sont, en effet, largement suffisants pour nourrir les populations wallonne et bruxelloise… Notre propos n’est pas ici de choquer les inconditionnels de la frite mais bien d’être cohérent avec le principe d’une agriculture nourricière. Or, tant d’un point de vue économique qu’écologique, il paraît ridicule de produire des patates pour les exporter, là où d’autres spéculations seraient sans doute plus rentables et moins dommageables pour l’environnement…

Mais, si l’agriculture nourricière devient notre priorité, ne faudrait-il pas s’interroger avant tout sur les aides accordées à la culture céréalière ? Un quart de nos céréales est aujourd’hui transformé… en bioéthanol ! Et trois petits pourcents seulement terminent en farine… Ceci signifie que la plus grosse partie de la production céréalière n’est pas directement destinées à l’estomac du Wallon, même si nos céréales servent à nourrir. Enfin, admettons qu’elle nourrisse principalement volailles et cochons car, en ce qui concerne les bovins, ces braves ruminants, l’optimum est quand même de les laisser manger de l’herbe, n’est-ce pas ? Nature & Progrès est donc favorable à la suppression des subventions qui favorisent les exportations, surtout si celles-ci sont le fait de structures industrielles qui ne sont pas gérées par des agriculteurs… Et, à plus forte raison, si elles sont destinées à concurrencer les productions vivrières des pays du sud…

Constatons également que plus sont isolées les composantes d’un secteur, plus la déstructuration le guette. Les producteurs laitiers se sentent, par exemple, bien seuls quand ils livrent leur lait aux laiteries. L’autonomie n’est donc pas l’isolement ; elle suppose l’échange de savoir-faire et la collaboration. Des éclaircies apparurent, dans le secteur laitier, avec l’auto-transformation du lait et, plus encore, avec l’installation de très petites coopératives de producteurs, comme Biomilk qui regroupe une quarantaine d’agriculteurs depuis 2002. Les réflexions sur la PAC ne doivent donc pas se limiter à l’aide aux agriculteurs en difficulté mais doivent surtout concerner les structures qui préparent l’avenir en unissant les forces.

Mesure-t-on assez, enfin, le risque que courent les spéculations qui ne survivent plus qu’avec l’aide de subventions ? Si l’élevage bovin viandeux, par exemple, n’est plus rentable que grâce aux primes, n’est-il pas grand temps de réorienter celles-ci pour qu’elles encouragent précisément à plus d’autonomie ?

Revenons-en au consommateur…

Ajuster la production à la consommation est une question éminemment moderne. La Politique Agricole Commune gagnerait donc à être davantage réfléchie comme une Politique Alimentaire Commune car nous sommes tous – agriculteurs et consommateurs – au cœur d’un vaste système alimentaire commun dont il faut pouvoir appréhender l’extrême complexité. Quoi qu’il en soit, une agriculture qui se bornerait à produire, sans tenir compte du double critère de qualité et de proximité aujourd’hui imposé par le marché, ne semble plus défendable. Il ne faut donc plus la subventionner. Mais le sens précis qui doit être donné à ce nouveau critère ne pourra être défini qu’avec l’apport des voix de tous les acteurs du système, pas seulement les agriculteurs donc mais aussi les consommateurs, les habitants des villes et des villages qui décriront, ensemble, l’agriculture qu’ils désirent voir émerger, demain, sur le territoire où ils vivent… Nature & Progrès redoublera d’efforts en ce sens.

Bail à ferme : une réforme pour la forme

Il y a quelques temps déjà que Nature & Progrès plaide pour une réforme du bail à ferme, pour une réforme qui aide vraiment le monde paysan à s’engager pleinement dans la voie de productions de qualité. Il y a quatre ans, un colloque organisé par nos soins traçait les grandes lignes d’une réflexion qui devait faire d’une loi dépassée un outil majeur pour une agriculture moderne. Depuis, l’attelage gouvernemental wallon a voulu franchir le Rubicon ; il s’est malheureusement foulé une patte en plein milieu du gué…

Par Dominique Parizel et Marc Fichers

Introduction

Donc, on nous annonce une réforme stratégique pour l’agriculture wallonne qui facilitera l’accès à la terre et harmonisera les relations entre bailleurs et preneurs. A quoi d’autre, en effet, un bail pourrait-il bien servir ? Dès son entrée en vigueur prévue pour le 1er janvier 2020, le nouveau bail à ferme wallon renforcera, nous dit-on, le modèle familial cher à notre région et facilitera l’accès des jeunes à la terre… On se réjouit de voir cela.

Ce qu’on y trouve de neuf…

Certes, le bail “à perpète” n’existe plus ; c’est bien le moins qu’on pouvait attendre. Désormais, un bail classique, liant preneur et bailleur pour neuf ans, ne pourra être renouvelé que… trois fois ! Obligatoirement écrits et enregistrés, les baux nouveaux seront accompagnés d’un état des lieux et la sous-location sera interdite. Le droit de préemption pour les agriculteurs âgés de plus de soixante-sept ans bénéficiant d’une pension de retraite et sans repreneur sérieux sera supprimé, de même que les cessions privilégiées abusives. Deux nouveaux types de baux verront le jour : bail de courte durée conclu pour une période de cinq ans afin de couvrir des situations particulières comme la liquidation d’une succession ou la sortie d’une indivision, bail de “fin de carrière” permettant aux deux parties de poursuivre d’un commun accord au-delà du troisième renouvellement et jusqu’au moment où le preneur aura atteint l’âge de la retraite. Deux nouvelles mesures enfin entendent favoriser l’accès des jeunes à la terre : des avantages additionnels si le preneur à moins de trente-cinq ans lors de la conclusion du bail, des baux de carrière et de longue durée soutenus via des incitants fiscaux. Tout cela prendra la forme d’une réduction sur les droits de donation et de succession dus sur les terres soumises au bail à ferme.

Dernière précision, et non des moindres : un propriétaire pourra ajouter une clause de lutte contre l’érosion, les pouvoirs publics – communes, CPAS… – pourront ajouter des clauses environnementales pour favoriser les produits locaux, la bio, le maraîchage, etc.

Quatre longues années de consultation

Nature & Progrès s’est donc investi, depuis quatre ans, dans de longues discussions sur la régionalisation de la loi sur le bail à ferme. Cette loi, pour rappel, encadre la location des terres agricole, et deux tiers des terres agricoles sont sous ce régime en Belgique. A l’occasion d’un colloque qui eut lieu en mai 2015, dans le cadre de notre projet “Echangeons sur notre agriculture”, Nature & Progrès a réuni l’ensemble des acteurs de la question : propriétaires, agriculteurs locataires, notaires, sociétés de gestion agricole et de nombreuses associations, comme Terre-en-vue, etc. La journée fut suivie de nombreuses rencontres entre producteurs et consommateurs, organisées un peu partout en Wallonie, dans le but de dégager des pistes originales susceptibles d’inspirer nos politiques en vue d’une révision historique.

Il apparut rapidement, lors des consultations, que la loi sur le bail à ferme ne remplissait plus son rôle, à savoir la mise à disposition de terres à destination d’une agriculture familiale et nourricière. Les nombreuses évolutions de l’interprétation de la loi l’avaient, en effet, transformée en un contrat de moins en moins intéressant, voire carrément rebutant pour les propriétaires. Il était devenu quasiment impossible, par exemple, pour un propriétaire de mettre fin au bail signé avec un agriculteur et transmis de génération en génération au sein de sa famille. Les propriétaires préférèrent, dès lors, se tourner vers des sociétés de gestion agricole, tandis que les locataires en fin de carrière prirent l’habitude de sous-louer la terre à plein tarif, tout en conservant leur accès aux primes agricoles (1).

Depuis quatre ans, en participant à divers groupes de travail, Nature & Progrès s’est donc efforcé de faire évoluer cette législation en poursuivant des objectifs précis :

– redonner vie au bail à ferme en le rendant à nouveau attrayant pour les propriétaires et les locataires, nécessité étant de conclure de nouveaux baux afin de favoriser une agriculture moderne et respectueuse ;

– opter pour un bail écrit obligatoire, un contrat clair entre les différentes parties car les baux oraux étaient devenus trop courants sans qu’on n’en connaisse bien souvent ni le début, ni les souscripteurs ;

– répondre à la demande des citoyens en rendant possible la mise en location de terres sous clauses environnementales définies de commun accord entre le preneur et le bailleur.

De plus en plus de petits propriétaires ne recherchent pas en premier lieu un revenu locatif – à partir de deux cents euros par hectare et par an ! – mais désirent que leurs terres soient exploitées dans le strict respect de leurs convictions personnelles : en bio, par exemple, avec le maintien des haies, des arbres, des prairies, etc. Car même si locataire et propriétaire s’entendent sur ces conditions, la loi sur le bail à ferme ne permet pas, au nom de la “liberté de culture”, de les mettre par écrit. Elle ne garantit donc pas leur respect ! Tout au plus la remise en état du bien en fin de bail. Le bail à clauses environnementales répond donc à l’évolution de notre société. Des sociétés de gestion agricole l’ont d’ailleurs bien compris puisqu’elles proposent des modèles de gestion des terres comportant des clauses environnementales. Chez Nature & Progrès, nous préférons que la culture de la terre reste confiée… à des agriculteurs et, si possible, des jeunes ! Nous voulons aussi que la terre soit accessible à tous ceux qui sont intéressés par l’agriculture mais qui n’ont pas – ou plus – de liens familiaux directs avec le secteur agricole.

Et tout ça pour ça ?

Après quatre années de rencontres et de négociations avec les représentants du ministre wallon de l’agriculture, un texte de réforme du bail a enfin été adopté par le gouvernement. Il a poursuivi depuis son petit bonhomme de chemin au Parlement… Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce texte nouveau ne révolutionnera pas les campagnes. Mais c’était peut-être son objectif…

La perpétuité du bail, par exemple, qui rebute tant les propriétaires, et empêche la mise en location de terre, a été remplacée par une période de seulement… trente-six ans ! Cette période suscitera-t-elle un engouement nouveau des propriétaires pour mettre leur terre en location ? Rien n’est moins sûr ; nous sommes même prêts à parier que c’est un fameux coup dans l’eau de la mare aux canards… Et si une mesure a bien prévu la possibilité d’introduire des clauses environnementales dans le bail, elle n’a rien d’une aubaine mais n’est qu’une aimable “mesurette” laissée aux gestionnaires de biens publics. Les clauses environnementales n’ont pas été permises, en effet, aux propriétaires privés et c’est vraiment regrettable car cela eut vraiment répondu à l’évolution de notre société où l’intérêt pour la consommation de produits issus de l’agriculture biologique, faut-il encore le dire et le répéter, ne cessent d’augmenter… Or, s’ils sont propriétaires, les consommateurs de ces produits ne souhaitent pas que leurs biens soient gérés d’une façon contraire à leurs convictions. Le risque est donc important que les sociétés de gestion agricole continuent à se développer, privant ainsi les petits agriculteurs biologiques d’un légitime accès à la terre. Ce qui ressemblait à une bonne intention n’est donc, au fond, qu’une véritable occasion ratée…

L’intérêt pour une gestion écologique des terres va pourtant continuer à croître et cette tendance majeure de notre temps aura pour simple conséquence qu’une nouvelle, une vraie, réforme de la loi sur le bail à ferme devra prochainement être remise en chantier. Que d’efforts en pure perte… Que de temps perdu…

(1) Voir notre dossier intitulé “Réflexions et pistes pour favoriser l’accès à la terre de nos agriculteurs modèles“, téléchargeable sur https://agriculture-natpro.be/dossiers/brochures/

Le jour se lève sur une nouvelle agriculture wallonne !

A quelques semaines d’élections capitales, il est grand temps de faire les bilans. Voici donc un aperçu global de la vision de Nature & Progrès pour l’avenir de l’alimentation et de l’agriculture wallonne. Elle comporte différentes revendications précises que nous ne manquerons pas de détailler auprès des nouveaux élus… En espérant qu’elles auront l’heur de les inspirer avant d’agir !

Par Sylvie La Spina

Introduction

L’agriculture européenne est à bout de souffle ! Le modèle agricole d’après-guerre atteint aujourd’hui ses limites. Si le progrès technologique et scientifique, et la politique agricole menée, ces dernières décennies, ont permis d’accroitre les rendements en Europe, ils n’ont pas rempli les objectifs premiers de la politique agricole commune (PAC) repris dans le Traité de Rome (1957) :

– “Augmenter la productivité de l’agriculture” : là, le pari peut paraître réussi si on considère que les rendements agricoles ont doublé, voire triplé, en cinquante ans. Néanmoins, une part de cette hausse de productivité est issue de pratiques non durables et entame de manière dramatique le potentiel du sol. L’utilisation de la fertilisation chimique, si elle permet des croissances végétales plus rapides en court-circuitant les processus longs de minéralisation du sol, entraîne une sensibilité accrue des plantes aux maladies (1), résolue par l’utilisation de pesticides. Néanmoins, fertilisants, fongicides, insecticides et travail mécanique excessif causent un déclin de la vie du sol, allant vers une perte de fertilité importante dans les sols cultivés de manière intensive (2). L’usage des pesticides a pollué – et pollue encore ! – les eaux de surface et souterraines (3) et provoque le déclin de nombreux maillons de nos écosystèmes, par exemple les insectes (4).

– “Assurer un niveau de vie équitable à la population agricole” : si le travail physique en agriculture s’est fortement allégé avec le développement de la mécanisation, force est de constater que les conditions de rémunération des producteurs ne se sont pas améliorées grâce à la politique menée ces dernières décennies. Un grand nombre de producteurs survivent aujourd’hui grâce aux aides octroyées par la politique agricole européenne. En 2016, les aides octroyées dans le cadre de la Politique Agricole Commune (PAC) représentaient entre 117 et 503 % du revenu par unité de travail, pour les agriculteurs wallons (5). Cette situation n’est pas valorisante pour les producteurs qui se sentent “assistés” plutôt que de recevoir la juste rémunération qui est directement en lien avec la commercialisation de leurs produits.

– “Stabiliser les marchés” : la mise en place de systèmes de régulation des marchés et de la production – quotas… – a permis, pendant un temps, de stabiliser les prix et les marchés. L’Europe se dirige cependant, depuis une vingtaine d’années, vers une ouverture des marchés, provoquant des fluctuations importantes de prix que subissent de plein fouet les producteurs. Les accords internationaux fragilisent encore la condition des producteurs. La politique d’exportation est instable, notamment en cas de fermeture de marchés : embargo russe…

– “Garantir la sécurité des approvisionnements” : si le consommateur européen semble à l’abri de pénuries alimentaires, la sécurité de l’approvisionnement alimentaire pose question car ceux-ci dépendent, à présent, de productions alimentaires délocalisées. Les denrées alimentaires voyagent d’un bout à l’autre de la planète, des régions abandonnent certaines cultures pour se spécialiser dans des denrées destinées à l’exportation. Force est de constater que notre agriculture ne nous nourrit plus ! La Wallonie dépend largement de l’importation de céréales alimentaires tandis que la majorité des céréales wallonnes partent en énergie ou en fourrages. Notre région produit un million et demi de tonnes de pommes de terre sur trente-huit mille hectares (6) et se targue d’être le premier exportateur mondial de produits à base de pommes de terre !

– “Assurer des prix raisonnables aux consommateurs” : si le prix de vente au consommateur des produits issus de cultures ou d’élevage intensifs est relativement faible, c’est sans compter les externalités de ce mode d’agriculture : impacts environnementaux – pollution, perte de biodiversité, perte de fertilité naturelle des sols, émission de gaz à effets de serre, etc. – et sociétaux – développement de maladies associées à la pollution par les pesticides, augmentation de la stérilité, etc. Le “pas cher”, au final, nous coûte extrêmement cher, et souvent plus cher, globalement, que les produits issus de l’agriculture extensive ou biologique (7). Par ailleurs, les défis climatiques imposent une nouvelle manière de considérer notre modèle agricole, en misant davantage sur le local et sur la réduction de l’émission des gaz à effet de serre. Force est de constater que le modèle agricole prôné jusqu’ici n’a pas tenu ses promesses et qu’il est grand temps d’évoluer.

L’agriculture : un projet de société

Depuis ses origines, Nature & Progrès rassemble producteurs et consommateurs pour réfléchir aux questions agricoles et alimentaires, et définir un modèle durable pour notre santé et celle de la Terre. Impliquer les consommateurs dans l’évolution de l’agriculture, c’est garantir un modèle agricole en accord avec notre société, c’est renouer avec une production locale pour une consommation locale. C’est surtout instaurer une véritable relation de confiance entre producteurs et consommateurs et, mieux, un véritable partenariat. La confiance ne se décrète pas et le consomm’acteur, s’il est heureux, offre un prix juste au producteur, conforme à la qualité de l’aliment qu’il lui fournit. Et le producteur retrouve ainsi la fierté de remplir sa mission nourricière, mais aussi toutes les autres : entretenir nos paysages, développer notre biodiversité, tisser les liens sociaux de nos villages (8)…

Nature & Progrès prône donc une production bio locale qui répond à la demande des consommateurs. L’alimentation biologique a de plus en plus de succès auprès des consommateurs, au point que l’offre ne suffit pas, notamment en légumes et fruits. La bio a connu une croissance importante dans notre région : 11,8 % des fermes et 9,7% de la SAU wallonnes sont actuellement en bio. Le Plan Stratégique Bio wallon a débloqué des moyens humains et financiers en vue d’atteindre 18% de la SAU en 2020 et les indicateurs montrent que ce chiffre sera atteint. Il est donc important d’envisager maintenant l’augmentation à 30% de la SAU en maintenant un référentiel réglementaire élevé. Nature & Progrès demande que des moyens soient affectés afin d’accompagner la conversion vers l’agriculture biologique, qu’une attention particulière soit mise sur la qualité du bio via l’adoption de normes strictes afin de se protéger du bio low-cost qui pourrait envahir notre marché.

Les dossiers prioritaires

– Une Wallonie sans pesticides

Les pesticides n’ont jamais tenu leurs promesses ! Leurs impacts sur l’environnement et sur la santé sont aujourd’hui indéniables et extrêmement inquiétants ; l’ampleur des dommages constatés mérite une réaction urgente et ambitieuse. Oui, notre agriculture peut se passer des pesticides chimiques de synthèse, comme le démontre quotidiennement le travail des agriculteurs biologiques et les nombreuses alternatives recensées par notre projet “Vers une Wallonie sans pesticides, nous y croyons” : itinéraires techniques, avancées des outils mécaniques, ou même de nouvelles manières de produire comme l’illustre le Plan Bee pour le sucre. Nature & Progrès demande donc que les moyens soient mis en œuvre – recherche, encadrement, formation… – pour supprimer – et non réduire ! – les pesticides chimiques de synthèse de notre environnement.

– Une agriculture locale pour un consommateur local

Nature & Progrès défend la nécessité d’une agriculture wallonne répondant aux besoins alimentaires des citoyens locaux (9). Dans ce but, il est nécessaire d’encourager la production de céréales à des fins alimentaires – céréales panifiables et orge brassicole – plutôt qu’énergétique ou même fourragère. Le redéploiement d’outils de transformation adaptés – meuneries et micro-malteries travaillant à façon – est essentiel pour redévelopper des filières wallonnes qui vont du grain à la table.

– Des élevages liés au sol

L’élevage doit faire face à de nombreux défis : crise des prix, coûts de production élevés, réduction de la consommation de viande et préoccupations de consommateurs concernant les impacts des élevages sur le climat et le bien-être des animaux.

Pour Nature & Progrès, les bovins doivent être élevés en systèmes herbagers, reposant un maximum sur le pâturage et sur l’herbe. Non seulement les systèmes herbagers sont les plus économiques pour les producteurs mais ils maximisent surtout l’impact positif de l’élevage sur l’environnement et le climat – entretien des prairies permanentes riches en biodiversité et importants puits de carbone -, et le bien-être des animaux. Les races dominantes actuelles sont hyperspécialisées et peuvent difficilement se contenter de l’herbe, notamment dans les régions à sol et à climat plus difficiles. Selon une étude du CRAW (10), les bovins de race Blanc Bleu Belge élevés selon le schéma conventionnel consomment autant de céréales que des porcs, soit deux cents grammes par kilo de viande valorisable. Nature & Progrès encourage donc l’élevage de races mixtes, permettant de valoriser autant le lait que la viande et qui sont – selon les résultats du projet BlueSel (11) – plus rentables que les races spécialisées, dans le modèle herbager. Par ailleurs, ces races permettent de mieux valoriser les veaux, ce qui est une solution au problème éthique majeur de l’élimination des veaux en élevage laitier spécialisé. L’élevage des monogastriques doit également être mieux connecté au cycle de la ferme – davantage d’autonomie alimentaire – et liés au sol – parcours extérieurs. Les besoins comportementaux des animaux doivent être respectés. Selon Nature & Progrès, la consommation de viande blanche devrait être réduite par rapport à celle de viande rouge, étant donné la consommation en céréales de ces animaux qui est concurrente avec l’alimentation humaine. Selon le modèle défini par Nature & Progrès, l’élevage de monogastriques devrait être une activité de diversification des fermes et non leur activité principale, à l’origine d’élevages de grandes tailles et engendrant une situation économique instable pour le producteur, en cas de crises sanitaires, économiques, etc.

– Favoriser l’autonomie des producteurs

Les producteurs wallons sont principalement fournisseurs de matières premières pour l’industrie, généralement localisée en Flandre. Les éleveurs en vaches allaitantes sont naisseurs mais peu engraissent leurs animaux. Cette situation maintient les producteurs dans une situation de dépendance par rapport aux industries et les empêche de profiter de la plus-value sur leurs produits. Il est donc primordial, aux yeux de Nature & Progrès, d’encourager l’autonomie des producteurs dans leur activité de culture ou d’élevage, mais aussi dans la valorisation de leurs produits.

Pour ce faire, il est nécessaire de mettre les moyens en œuvre pour aider les producteurs à se diversifier et à réaliser par eux-mêmes, ou via un partenariat, la transformation de leurs produits. Ceci peut se faire par la création de coopératives et par la mise en place de groupements de producteurs. Dans le cas de la valorisation de la viande, Nature & Progrès soutient la nécessité de remettre en place des possibilités d’abattage de proximité ou à la ferme – camion mobile d’abattage, tir en enclos… -, étant donné la raréfaction des outils d’abattage wallons. La découpe de la viande ne doit pas être oubliée car elle constitue également un maillon faible de la filière (12).

– L’accès aux terres agricoles

En vue de maintenir et d’encourager une agriculture familiale et artisanale, l’accès aux terres agricoles est une chose primordiale. Deux obstacles majeurs doivent toutefois être mis en évidence : le manque de souplesse du bail à ferme qui provoque un désengagement des propriétaires de terres, passant alors par des sociétés de gestion ou gardant simplement leurs terres inoccupées, et l’érosion constante du pool de terres agricoles disponibles en Wallonie, par les phénomènes d’artificialisation, que ce soit pour le logement ou les activités économiques. Nature & Progrès prône donc l’inclusion de clauses environnementales dans les baux à ferme, en accord avec le propriétaire et le producteur. Ce bail à ferme doit également sortir de la quasi-perpétuité. Par ailleurs, Nature & Progrès soutient l’idée de la création de zones nourricières protégées, comme celles qui sont mises en place en Suisse, afin de protéger les terres agricoles et les consacrer à une agriculture visant à rencontrer les besoins alimentaires locaux (13).

A travers ces différentes recommandations, Nature & Progrès revendique une agriculture biologique, locale, nourricière et familiale, fruit d’un partenariat étroit entre les producteurs, les transformateurs et les consommateurs wallons. Riche de son patrimoine et de son savoir-faire, la Wallonie est en première ligne pour répondre à ces objectifs. Un défi à relever ensemble !

Notes

(1) Nombreuses références scientifiques dont, par exemple, la métanalyse de Veresoglou S.D., Barto E.K., Menexes G. et Rillig M.C. 2012. Fertilization affects severity of disease caused by fungal plant pathogens. Plant Pathology 62 (5) : 961-969.

(2) Nombreuses références scientifiques dont la revue de Kalia A. et Gosal S.K. 2011. Effect of pesticide application on soil microorganisms. Archives of Agronomy and Soil Science 57 (6) : 569-596.

(3) Consulter notamment le rapport du Service Public de Wallonie sur l’Etat de l’environnement wallon (2017) – Fiches EAU 8 « Micropolluants dans les eaux de surface » et 14 « Pesticides dans les eaux souterraines ».

(4) Nombreuses références scientifiques dont, par exemple, la méta-analyse récente de Sánchez-Bayo F., Wyckhuys K.A.G. 2019. Worldwide decline of the entomofauna : A review of its drivers. Biological Conservation, 232 : 8-27.

(5) SPW. 2018. Evolution de l’économie agricole et horticole de la Wallonie (voir tableau III.8 en annexe).

(6) SPW. 2018. Evolution de l’économie agricole et horticole de la Wallonie (voir annexe II.2)

(7) Voir notamment les analyses de True Price : www.trueprice.org

(8) L’implication de la société civile dans les questions agricoles est mise en avant par le Code wallon de l’agriculture (Art.D1er, §3, point 4)

(9) La fonction nourricière de l’agriculture wallonne pour la consommation locale a été définie comme prioritaire dans le Code wallon de l’agriculture (Art.D1er, §2 et Art.D1er, §3, point 1)

(10) Van Stappen F., Delcour A., Gheysens S., Decruyenaere V., Stilmant D., Burny Ph., Rabier F., Louppe H. et Goffart J.-P. 2014. Etablissement de scénarios alternatifs de valorisations alimentaires et non alimentaires des ressources céréalières wallonnes à l’horizon 2030. Biotechnologie, Agronomie, Société et Environnement. 18 : 193-208

(11) Vanvinckenroye C., Walot Th., Bontemps P.-Y., Glorieux G., Knoden D., Beguin E. et Le Roi A. 2016. Le Blanc-bleu-mixte. Dossier technico-économique de base.

(12) Le code wallon de l’agriculture prévoit de favoriser l’autonomie des agriculteurs et des exploitations agricoles, individuellement ou collectivement, en termes de production, de transformation et de commercialisation (Art.D1er, §2, point 8). Il vise également la diversification de la production agricole (Art.D1er, §2, point 12)

(13) Le code wallon de l’agriculture met en évidence la nécessité de conserver les surfaces affectées à la production agricole (Art.D1er, §2, point 7)

Pas de béton pour nos cochons !

Ce début d’année 2019 voit naître, en Flandre, la désormais autoproclamée “plus grande porcherie bio belge”. Les porcs de la société Biovar.be sont destinés au groupe Colruyt. Nature & Progrès est évidemment très interpellé par l’apparition de ces nouveaux élevages de porcs “tout béton”. Ils sont à la limite de la certification en agriculture biologique et s’éloignent, en tout cas, dangereusement de la philosophie de la bio qui est la nôtre.

Par Sylvie La Spina

Introduction

Nature & Progrès, association de producteurs et de consommateurs biologiques, demeure sidérée par ce nouveau modèle de porcherie “tout béton” où tant les espaces intérieurs qu’extérieurs directs sont artificialisés. Pourtant, la réglementation européenne précise que “des aires d’exercice permettent aux porcins de satisfaire leurs besoins naturels et de fouir. Aux fins de cette dernière activité, différents substrats peuvent être utilisés” (R889/2008, Art 11, point 6). L’élevage industriel en question propose bien à ses porcs… quelques brins de paille !

Fouir ! Là-bas fouir !

On nous rétorquera peut-être que les substrats en question ne sont pas définis dans la réglementation. Toutefois le simple bon sens veut que des surfaces en béton ne soient pas adaptées. Et les quelques brins de paille servant de litière aux porcs sont évidemment insuffisants pour leur permettre d’assouvir leur besoin naturel de fouir. Sur son site Internet – www.biovar.be -, l’élevage se dit pourtant “plus que bio”, notamment en ce qui concerne le bien-être animal. “Chaque animal a le libre choix de manger, de boire et de bouger à tout moment“, ce qui est bien heureux et par ailleurs obligatoire selon la réglementation biologique. “Chaque promenade extérieure offre une vue imprenable via une séparation en mezzanine ouverte” : on voit, en effet, sur les quelques photos mises en ligne une vue imprenable sur quelques mètres carrés de béton. Et de hautes barrières en plastique.

Toutes les catégories d’animaux vivent en groupe” : c’est aussi une obligation de la réglementation européenne sur l’agriculture biologique, le cochon étant un animal sociable. Peut-être le comprenez-vous comme nous : dans le discours de Biovar.be, l’associé de Colruyt, tout est affaire de communication et d’application minimale des règles. C’est totalement contraire à l’esprit du bio qui guide les choix de nos agriculteurs. Rappelons donc ce que doit l’élevage biologique des porcs selon Nature & Progrès.

La production biologique est un système global de gestion agricole et de production alimentaire qui allie les meilleures pratiques environnementales, un haut degré de biodiversité, la préservation des ressources naturelles, l’application de normes élevées en matière de bien-être animal […]“, précise encore le règlement européen R834/2007 relatif à l’agriculture biologique. Aux yeux de Nature & Progrès, un élevage biologique doit respecter les besoins naturels des animaux. Or les cochons ont besoin de fouir : c’est un comportement inné lié à leur régime alimentaire et à leur mode de vie. L’accès à des terres ou à d’importantes couches de paille est donc absolument recommandé pour laisser les animaux assouvir leur instinct. Conservons donc un élevage lié au sol dans notre région où les prairies sont dominantes.

Dans la bio telle que la prône Nature & Progrès, les cochons sont élevés à l’extérieur et rentrent quand les conditions sont défavorables. Dans le modèle industriel, les cochons vivent à l’intérieur et peuvent parfois sortir “en promenade”. Voilà une différence de philosophie particulièrement marquante ! Nature & Progrès plaide donc pour des élevages de porcs ou de volailles en diversification et non en activité principale. Pour tirer un revenu suffisant de ce type d’élevage, il semble, en effet, indispensable d’élever un grand nombre d’animaux, ce qui est difficilement compatible avec le bien-être animal, la prévention des maladies, l’autonomie des fermes – en amont et en aval de l’élevage – et les aspects écologiques – la gestion des fumiers. Les porcs ont la faculté de valoriser les “déchets” de production, tels que le son des céréales ou le petit lait de la fromagerie. C’est dans ce sens qu’un élevage porcin peut s’associer avec les activités de fermes biologiques liées au sol, en polyculture-élevage. A la ferme de Stée, près de Ciney, par exemple, les porcs valorisent le petit lait issu de la transformation en fromages des laits de vaches, de brebis et de chèvres. Les éleveurs ont également développé une boucherie pour proposer la viande de porcs au magasin de la ferme.

Le bien-être des porcs

Pouvoir exprimer les comportements propres à l’espèce est, pour tout animal, une des composantes cruciales du bien-être. Les porcs explorent leur environnement et manipulent des objets pour la recherche d’endroits attractifs pour se coucher, pour acquérir des connaissances générales sur leur domaine vital et pour chercher de la nourriture. Cette dernière activité, aussi dénommée “fouille alimentaire”, est un comportement majeur chez le porc. Quand les porcs domestiques peuvent vivre en liberté dans un cadre boisé, ils passent les trois quarts de leur temps actif à effectuer des comportements de fouille alimentaire, même quand ils sont nourris à satiété. Les fouilles consistent à pâturer, retourner, trouver et renifler des objets. Ce comportement a évolué au cours des millénaires, permettant aux porcs de trouver de la nourriture toute l’année. La sélection naturelle a favorisé ceux qui fouissaient le plus et ces comportements sont maintenant fixés, y compris chez le porc domestique moderne.

Pour amener les porcs à combler leurs besoins de fouille, les éleveurs doivent donc mettre à leur disposition des substrats qui incitent à ce comportement, idéalement comestibles et pouvant être mâchonnés et fouillés avec le groin. Si les besoins d’exploration et de fouille ne sont pas rencontrés, les porcs expriment leur frustration en mordant tout ce qui se trouve à leur portée, notamment la queue de leurs congénères. Cette anomalie comportementale, nommée “caudophagie”, est ainsi plus fréquente dans des élevages sur caillebotis que dans des élevages installés en plein air ou sur une importante couche de paille. En plein air, les cochons se roulent dans la boue pour se protéger des parasites et du soleil ; ils sont, en effet, très sensibles aux coups de soleil et ont besoin de réguler leur température dès qu’il fait chaud. Une bonne couche de boue leur permet de se rafraîchir plus efficacement que des bains d’eau. D’où le procès en malpropreté qui leur est trop souvent fait…

Une volonté d’industrialisation de l’agriculture biologique

Dans le cadre de la révision du règlement bio européen, les pressions se font d’ores et déjà ressentir pour officialiser, dès 2021, un mode d’élevage “tout béton” dans le secteur bio. L’idée est de ne plus fournir qu’un caillebotis extérieur aux animaux, et donc de s’orienter vers le 100% béton. Les producteurs et les consommateurs de Nature & Progrès opposeront un non ferme et catégorique à cette volonté.

Le développement d’élevages biologiques intensifs et à grande échelle est lié au souhait des grandes surfaces – ici, Colruyt – d’offrir de la viande biologique locale au consommateur, ceci au prix le plus bas possible, grâce à une filière intégrée et à des économies d’échelle. Ces circuits gérés par des investisseurs sont, semble-t-il, plus faciles à mettre en place que ceux de groupements d’éleveurs. Pour travailler avec les grandes surfaces, il est, en effet, nécessaire de fournir, avec régularité, des produits standardisés. Or pareille démarche est ardue pour nos producteurs artisanaux wallons, elle tend à appauvrir la spécificité de nos élevages. Pour cette raison notamment, Nature & Progrès prône le circuit court et la préservation de l’artisanat, tant dans les métiers de l’élevage que dans ceux de la boucherie. Nous nous posons également la question de l’opportunité, pour un distributeur, de s’investir dans le développement d’outils de production agricole. Nous pensons que la production agricole doit rester dans des fermes familiales et nourricières Nous sommes également convaincus que les grandes enseignes doivent strictement se cantonner à faire leur job : distribuer !

Chez les producteurs bio labellisés Nature & Progrès, l’élevage de porcs n’est pas une activité dominante. Elle est toujours associée à d’autres activités d’élevage ou de culture, et souvent à de la transformation fromagère. En effet, le petit lait issu de la production de fromages est donné aux cochons qui valorisent ce “déchet” en viande. Les éleveurs sont, pour la plupart, en autonomie au niveau de l’alimentation de leurs cochons : des surfaces de céréales sont cultivées pour compléter la ration.

A l’heure où le radicalisme “végan” nous rappelle, souvent avec raison, que nos biftecks et nos côtelettes sont trop souvent la cause d’intolérable souffrances, Nature & Progrès veut entreprendre l’effort pédagogique nécessaire pour que toute la viande produite ne soit pas jetée dans le même sac. Cet effort commence évidemment avec la dénonciation des industriels opportunistes qui se moquent totalement de l’esprit des choses et de leur raison d’être. Seule compte, à leurs yeux, une labellisation à moindre frais, au détriment de tous les éleveurs scrupuleux qui jouent le jeu de la qualité et de l’éthique. Disons-le clairement : flirter délibérément avec la limite réglementaire est une forme de sabotage que nous ne tolérerons pas !

Sources

– site Internet de Biovar.be (www.biovar.be)

– site Internet du projet européen Welfare Quality (www.welfarequality.net/en-us/home/)

les porcs doivent avoir un accès permanent à une quantité suffisante de matériaux permettant des activités de recherche et de manipulation suffisantes, tels que la paille, le foin, la sciure de bois, le compost de champignons, la tourbe ou un mélange de ces matériaux qui ne compromette pas la santé des animaux” (Directive UE 2008/120/CE, Annexe 1, par.4)

“Les océans s’élèvent, nous aussi !”

Le monde bascule ! Echangeons dans l’urgence vécus, horizons, pratiques, idées, récits et même émotions. Les regards portés sur les ruptures en cours sont variés, contradictoires, car l’avenir lui-même est plus que jamais incertain. “Les océans s’élèvent, nous aussi“, disait crânement une pancarte aperçue lors d’une manifestation de jeunes élèves pour le climat. Les générations futures prennent les choses en main. Peut-on imaginer plus belle raison d’espérer ?

Par Guillaume Lohest

Introduction

C’était presque devenu une expression vide. Tous l’utilisaient ! Les vrais écologistes mais aussi les faux, les entreprises, les politiciens, les professeurs. On l’entendait partout : à la radio, à la TV, en conférence. Tout le monde était d’accord : il fallait penser aux générations futures. C’était pratique. Personne ne savait à quoi elles allaient ressembler. Elles n’étaient juste pas nées ! C’était plus ou moins proche ou, mieux, vaguement lointain. Mais un jour, à force de laisser passer le temps, tandis qu’on inventait des éco-gestes et des petites solutions techniques individuelles à l’ombre de nos revenus assurés et de nos standards de vie légèrement verdis, tandis que le CO2 continuait d’être émis chaque année un peu davantage, tandis que les espèces disparaissaient de plus en plus vite, un jour donc, alors qu’on n’arrêtait pas de parler à leur place sans agir à la mesure des menaces, les générations futures sont arrivées. Elles parlaient déjà ! Elles se sont mises à brosser l’école pour manifester. Elles nous ont regardés avec ahurissement. C’est qu’elles avaient démasqué nos petits efforts ridicules. Nous la génération “développement durable”, nous les installés qui avions pu réfléchir sereinement à la qualité de notre isolation thermique en dégustant des bières bio dans une ambiance hyper-sympa, nous étions grillés. Nous avions l’air de quoi, en 2018, quand le dernier rapport du GIEC prévenait que pour maintenir le réchauffement climatique sous le seuil des 1,5°C, “il faudrait modifier rapidement, radicalement et de manière inédite tous les aspects de la société” ? Nous avions l’air de quoi avec nos écopacks, nos tomates-cerises du potager et nos moteurs hybrides ?  Les générations futures, elles, avaient eu le temps de comprendre l’ampleur des bouleversements et combien dérisoires étaient nos verdissements. Oui, nous avions l’air con.

Une Suédoise de quinze ans à la COP24

Les images ont fait le tour du monde, et elles ont bien fait. En décembre 2018, nous découvrons Greta Thunberg. Presque encore une enfant, le visage fermé, résolu. Cette jeune Suédoise – rien à voir avec une certaine coalition belge ! – a commencé à brosser l’école en septembre dernier. Tous les vendredis, elle se rend devant le Parlement suédois pour exiger du gouvernement une action plus radicale contre le réchauffement climatique. Cela a attiré les médias, d’autres jeunes l’ont rejointe. Son discours est simple et direct. Il fait mouche. “La biosphère est sacrifiée pour que certains puissent vivre de manière luxueuse, martèle-t-elle sans trembler lors de la COP 24. C’est la souffrance de nombreuses personnes qui paie le luxe de quelques autres.” En Suède, la jeune militante a fait l’objet d’attaques de l’extrême-droite et de climato-sceptiques, l’accusant d’être manipulée par sa mère, une chanteuse d’opéra connue pour ses positions engagées. Celle-ci assure que ce n’est pas le cas, que c’est même plutôt la contraire, sa fille les ayant convaincus de changer de régime alimentaire et de ne plus prendre l’avion.

Avec les dirigeants présents à la COP 24, elle ne prend pas de pincettes : “Vous parlez de croissance économique verte et durable parce que vous avez peur d’être impopulaires. Vous parlez de poursuivre les mêmes mauvaises idées qui nous ont mis dans cette situation. Alors que la seule réaction logique est de tirer le frein d’urgence. Vous n’êtes pas assez matures pour dire les choses comme elles sont. Même ce fardeau-là, vous nous le laissez à nous, les enfants.” L’accusation est forte. Elle ne concerne pas seulement l’aveuglement ridicule dans l’économie verte, elle pointe aussi la responsabilité de la parole hypocrite, du mensonge politicien, du dogme de la communication positive. C’est presque une leçon d’éducation renversée. Les enfants disent à leurs parents : arrêtez de nous raconter des histoires, arrêtez de nous faire croire au Père Noël du développement durable. Et ce que Greta Thunberg dit, en substance, c’est qu’il s’agit non pas d’une question d’économie, mais de politique. “Nous ne pouvons pas traiter une crise si nous ne la traitons pas comme telle. Nous devons laisser les énergies fossiles dans le sol. Et nous devons nous concentrer sur l’équité. Nous ne sommes pas venus ici pour supplier les dirigeants du monde de s’inquiéter. Vous nous avez ignorés par le passé et vous nous ignorerez encore. Nous sommes à court d’excuses et nous sommes à court de temps. Nous sommes venus ici pour vous dire que c’est l’heure du changement, que ça vous plaise ou non.

Élèves australiens, belges et suisses dans la rue

Il semble que les premiers écoliers à avoir suivi l’appel de Greta Thunberg soient les Australiens. Le vendredi 30 novembre, des grèves ont été organisées à travers tout le pays, l’un des plus importants émetteurs de gaz à effet de serre par habitant du monde. Le premier ministre australien, Scott Morrison, a en effet renoncé à inscrire dans la loi les engagements de réduction des émissions. Il avait également méprisé l’engagement des jeunes en déclarant, quelques jours avant la mobilisation : “Ce que nous voulons, c’est plus d’apprentissage et moins d’activisme dans les écoles.” (2)

Les douze mille cinq cents jeunes belges qui ont manifesté à Bruxelles le jeudi 17 janvier ont, eux aussi, attiré l’attention du monde entier. Leur message principal, inspiré de Greta Thunberg, est d’une simplicité déconcertante. L’un d’entre eux, Piero Amand, déclarait ainsi sur les ondes de La Première : “Ce qu’on dit c’est : pourquoi aller en cours si on n’a pas d’avenir ?” Certaines réactions des générations “passées”, si l’on peut se permettre cette provocation de langage, ont été d’une condescendance et d’une médiocrité hallucinantes. Du même type que celle du premier ministre australien… Les jeunes devraient plutôt apprendre à devenir de bons scientifiques ou de bons ingénieurs, voyez-vous ! On a même vu circuler dans la presse des réactions climato-sceptiques, sous-entendant que les jeunes devraient se méfier du discours médiatique ambiant sur le réchauffement climatique. Entre ces défenseurs de l’ancien monde de la croissance et l’attente des élèves en grève, l’opposition est totale. “On attend des mesures drastiques, radicales, pour changer la société en profondeur“, dit encore Piero Amand.

Le lendemain de cette manifestation belge, on apprenait que huit mille étudiants s’étaient rassemblés à Lausanne, quatre mille à Genève et plusieurs milliers dans d’autres villes suisses, également pour réclamer des politiques climatiques plus radicales. “Il y a urgence, parce que la politique des petits gestes du quotidien ne suffit plus, affirme l’un de ces étudiants, Léo Tinguely. Il faut penser à changer les modes de production et de vie” (3).

Tant en Belgique qu’en Suisse, les jeunes pensent que c’est le début d’un mouvement. Ils ont bien l’intention de poursuivre les actions durant plusieurs mois. Le 24 janvier, trente-cinq mille jeunes ont défilé dans les rues de Bruxelles ! C’est trois fois plus que la semaine précédente, dix fois plus que quinze jours plus tôt. Leur mobilisation suit une courbe exponentielle.

Le droit des générations futures

Outre la grève et les manifestations, un autre puissant levier a été actionné en faveur des générations futures : celui du droit. Aux États-Unis, un groupe de vingt-et-un enfants et jeunes, âgés de neuf à vingt ans, a déposé une plainte contre le gouvernement en août 2015. Celle-ci a été jugée recevable le 10 novembre 2016 par Ann Aiken, une juge fédérale de l’Oregon. Les plaignants s’estiment victimes d’une discrimination contrevenant aux droits constitutionnels. Ils accusent l’État d’avoir poursuivi le développement des ressources et de l’industrie fossiles en connaissance de cause : cela fait plus de cinquante ans que les gouvernements successifs reconnaissent le rôle des activités humaines dans le réchauffement climatique. Ce dont il s’agit, précise l’arrêt rendu par la juge Aiken, est de “déterminer si les plaignants sont fondés à réclamer des actions au gouvernement et si une juridiction peut ordonner à l’État son comportement, sans contredire la Constitution (…). Ce dossier implique que l’action ou l’inaction des mis en cause a si profondément détérioré notre planète qu’elle menace les droits constitutionnels des plaignants à la vie et à la liberté. » (4)

Baptisé “Youth vs. United States” – la jeunesse contre les États-Unis -, ou parfois “Juliana vs. Government“, ce procès “fait partie d’une campagne de l’association Our Children’s Trust, basée dans l’Oregon, pour obliger les États et le gouvernement fédéral à prendre des mesures concrètes et contraignantes pour lutter contre les changements climatiques.” (5) Plusieurs fois suspendu puis repris à la suite de recours successifs de l’administration Trump qui tente de l’orienter sous l’angle du respect des lois environnementales, ce procès pourrait bien constituer une première mondiale. Il ferait entrer dans les pratiques juridiques ce que plusieurs chercheurs tentent de théoriser depuis quelques années : les droits fondamentaux des générations futures. C’est le cas de la juriste Emilie Gaillard, maître de conférences à l’Université de Caen. “Pour les juristes, explique-t-elle, intégrer les générations futures dans leur univers, c’est accepter de réaliser une révolution copernicienne. En fait, le Droit, de manière tout à fait naturelle, a été pensé pour régir les relations entre les hommes actuellement vivants entre eux. C’était au droit de demain de s’occuper de l’avenir. Mais aujourd’hui, cela n’est plus possible.” (6) C’est le philosophe Hans Jonas, dans son ouvrage majeur Le Principe Responsabilité publié en 1979, qui a attiré l’attention sur le fait qu’en entrant dans une civilisation technologique pouvant mettre en danger les générations futures, l’humanité se trouvait face à des questions éthiques tout à fait nouvelles. Emilie Gaillard résume ainsi sa démarche : faire entrer ces nouvelles questions éthiques dans le Droit. “C’est comme si le Droit était pensé en deux dimensions. Mon travail, c’est d’y intégrer la dimension transgénérationnelle et de le faire passer en 3D.

De la lutte des classes à la lutte des générations ?

Longtemps, on a pu se demander pourquoi un enjeu aussi grave que le réchauffement climatique ne donnait pas naissance à un mouvement social digne de ce nom, avec des mobilisations massives et des grèves comme cela commence à être le cas aujourd’hui. L’une des réponses possibles était : parce qu’aucun groupe social ne se sentait directement menacé. Il s’agissait d’une lutte abstraite, différée en quelque sorte, alors qu’historiquement, toutes les grandes mobilisations collectives faisaient converger l’intérêt général avec les intérêts immédiats et urgents de groupes sociaux précis – les ouvriers, par exemple, ou la population noire aux USA, ou des peuples luttant pour leur indépendance dans les anciennes colonies…

Ce qui semble se dessiner avec les grandes mobilisations étudiantes pour le climat, c’est qu’une ligne de conflictualité politique inédite s’ajoute à toutes les autres. Une génération entière accède à la conscience, directe et concrète cette fois, de toutes les conséquences qu’elle aura à subir de son vivant. Cette génération accède en même temps à une “conscience d’elle-même”, comme autrefois on parlait de “conscience de classe”. Forte de cette conscience, elle serait alors en mesure de se dresser – radicalement ! – contre le vieux monde politique paralysé dans des trajectoires catastrophiques. La grève et le droit sont deux armes qui ont fait leurs preuves. Les générations futures s’en saisissent. Et c’est une excellente nouvelle politique. Elle a, en tout cas, de quoi secouer une vieille association comme Nature & Progrès : cette profonde inquiétude est évidemment depuis longtemps la nôtre, nous qui avons promu la bio pour compenser ces déséquilibres aujourd’hui mis en lumière par le réchauffement climatique. Mais la détermination dont tous ces jeunes font preuve aujourd’hui est-elle toujours la nôtre ? Ou nous serions-nous assoupis, chemin faisant, sous un soleil toujours plus chaud ?

Notes

(1) Discours de Greta Thunberg à la COP 24 à Katowice (Pologne), le 14 décembre 2018.

(2) Aurore Coulaud, “Climat : les jeunes australiens en pleine rébellion contre le gouvernement“, Libération, 5 décembre 2018.

(3) “Des milliers de jeunes dans les rues pour sauver le climat“, 20minutes.ch, 18 janvier 2019.

(4) Elisabeth Schneiter, “Les jeunes et la justice pourraient faire plier Trump sur le climat“, Reporterre, 14 novembre 2016.

(5) Elisabeth Schneiter, “Aux États-Unis, la Cour suprême entrave le procès des jeunes pour le climat“, Reporterre, 23 octobre 2018.

(6) Pour un droit des générations futures !, conférence d’Emilie Gaillard, TEDxRennes, visible sur Youtube.

Notre avenir électrique

Pour permettre à nos concitoyens d’envisager sereinement la sortie de la Belgique du nucléaire – la Loi de 2003 prévoit déjà la fermeture de Doel 3 en octobre 2022 et celle de Tihange 2 en février 2023 -, Nature & Progrès a récemment donné la parole à deux ingénieurs spécialisés dans ces questions. Christian Steffens, ingénieur industriel et consultant indépendant, et Yves Marenne, directeur scientifique à l’ICEDD (Institut de Conseil et d’Etudes en Développement Durable) ont, tour à tour, répondu à nos interrogations… Mais que faut-il en retenir ? Quels sont les points de convergence et de divergence qui sont apparus à cette occasion ? Qu’en pense Nature & Progrès ?

Par Dominique Parizel

Introduction

Nos deux spécialistes s’accordent sur la nécessité de respecter la loi de sortie du nucléaire votée en 2003, le seul objet de négociation entre partenaires politiques pouvant éventuellement être la prolongation de quelques années de l’une ou l’autre unité de production. Rappelons ici que les sept unités dont dispose la Belgique – trois à Tihange, près de Huy, et quatre à Doel, près d’Anvers – ont été construites aux frais du contribuable belge et sont aujourd’hui largement amorties. Le coût de l’électricité qui y est produite est donc relativement faible, ce qui rend ces vieilles centrales extrêmement profitables pour leur actuel exploitant. Ces machines ayant toutefois largement dépassé la durée d’exploitation initialement prévues, vouloir les utiliser jusqu’au bout de leurs possibilités fait courir des risques toujours plus élevés aux populations, générant chez elles une anxiété de plus en plus insupportable…

Libéralisation ?

“Pousser” encore un peu les vieilles centrales semble donc être à présent le seul enjeu politique réel. Car, s’agissant d’en construire de nouvelles, nos experts sont formels : “plus aucun exploitant privé dans le monde, dit Christian Steffens, ne veut se lancer dans la construction de nouvelles centrales nucléaires, sauf bien sûr si un état s’en mêle…” Sécurité oblige, l’électricité nucléaire est toujours plus chère à produire : 120 euros du MWh, en moyenne, estime-t-il, ce qui est beaucoup plus onéreux que l’éolien, par exemple, lequel oscille entre 50 et 90 euros du MWh… Yves Marenne confirme que “personne – sauf peut-être à la NVA ? – ne parle plus de construire un nouveau réacteur car, si on voulait le faire, on ne voit pas quelle commune l’accepterait sur son territoire, ni qui serait l’investisseur prêt à déposer sur la table les milliards nécessaires.” Et Yves Marenne de poursuivre, en constatant à quel point tout retour sur investissement doit aujourd’hui être rapide : “je ne vois pas, contrairement à ce qui est pourtant souvent affirmé, comment le nucléaire pourrait être compatible avec le libéralisme économique ambiant. Dans nos pays européens, en tout cas, et plus encore en Belgique…

Christian Steffens rappelle que, depuis la libéralisation du marché de l’énergie, la véritable gestion du réseau est assumée par Elia qui doit disposer des budgets nécessaires à l’entretien et au développement des infrastructures, mais aussi de capacités propres de production ou de stockage qui lui permettent d’assurer l’équilibre entre production et consommation. “En plus du prix du KWh payé au fournisseur, précise-t-il, apparaissent donc, sur la facture d’électricité, des frais dits “de transport” qui doivent couvrir tout ce travail, souvent pour plus de la moitié de la facture totale… Cette partie devrait encore augmenter à l’avenir car les années qui ont précédé la libéralisation du marché ont été marquées par un sous-investissement chronique dans notre réseau de transport et de distribution.

Yves Marenne précise que certains fervents du nucléaire prêchent même pour un retour en arrière par rapport à la libéralisation du marché de l’énergie, souhaitant une re-monopolisation voire une renationalisation, afin que l’état puisse apporter sa garantie dans un marché devenu trop périlleux pour l’investisseur privé.

Effet de serre ?

En termes d’enjeu climatique, Christian Steffens rappelle que le nucléaire ne représente qu’environ 1,5% de l’ensemble des énergies utilisées aujourd’hui sur Terre ! “Son influence sur le réchauffement climatique est, par conséquent, extrêmement marginale, dit-il, puisque réduire la consommation énergétique de 1,5% à l’échelle de la planète – ou produire 1,5% d’énergie renouvelable en plus – ne poserait aucun problème technique…

Cependant, si l’on demeure le regard rivé sur les quotas d’émissions de GES (gaz à effet de serre) à respecter au niveau d’un petit pays comme la Belgique, il est clair que remplacer, même temporairement, le nucléaire par du gaz augmentera un peu nos émissions de CO2. “Mais c’est voir les choses par le tout petit bout de la lorgnette belgo-belge, précise l’expert, et cela ne modifierait presque rien à l’échelle globale…

Yves Marenne est sur la même longueur d’onde, rappelant d’abord que l’ensemble des problèmes environnementaux ne peuvent se réduire exclusivement à la question du climat, avant d’ajouter qu’en effet, “il paraît difficile, dans le timing actuel, de ne pas passer par une phase de renforcement de notre consommation de gaz naturel, ce qui fera donc augmenter nos émissions de gaz à effet de serre, au moins temporairement.” Il voit quand même là la meilleure solution pour permettre la sortie de la Belgique du nucléaire, lequel pose à notre population d’autres problèmes, sans doute nettement plus graves et hypothèque nos capacités d’investissement dans le renouvelable…

Remplacement ?

Christian Steffens insiste, on le sait peu, sur le fait que la consommation électrique belge est tendanciellement à la baisse depuis deux décennies, la puissance appelée par le réseau variant entre 5 et 13 GW selon le moment. Notre consommation d’énergie électrique est ainsi, pour l’ensemble du pays, d’environ 80.000 GWh par an.

De nouvelles applications vont devoir être rencontrées, ajoute-t-il, dans le cadre d’une électrification croissante de notre consommation. Par exemple, la mobilité va passer progressivement à l’électricité mais nul ne sait encore à quelle vitesse cette mutation aura lieu…” “En matière de mobilité, précise Yves Marenne, l’électricité n’offre pas la même facilité d’usage que les carburants fossiles, elle induira donc un nouveau rapport du consommateur à l’énergie.” Difficile dès lors d’imaginer de quoi notre avenir sera fait. Et méfions-nous de ceux qui, mus par leurs propres intérêts, prétendent avoir une boule de cristal entre leurs mains… Mais que se passera-t-il quand le nucléaire s’arrêtera ?

Vouloir bêtement remplacer un MW nucléaire par un MW gaz – ou même renouvelable – n’est tout simplement pas raisonnable, affirme Christian Steffens. Nous devons d’abord comprendre qu’un MW produit peut souvent être remplacé par… un MW non consommé !

C’est élémentaire, le Watt qui n’est pas à produire – le NegaWatt – est le seul Watt vraiment 100% vert… Et il est aussi beaucoup moins cher…

Mettre en route des capacités équivalentes à celles d’une centrale qu’on ferme est une vision simpliste, confirme Yves Marenne. Des centrales nucléaires à l’arrêt, il y en a à peu près tout le temps et leur taux de disponibilité est toujours plus réduit vu leur âge. Nos capacités d’importation étant toujours plus importantes, nous ne devrons pas obligatoirement démarrer un équivalent gaz quand une centrale nucléaire sera définitivement mise à l’arrêt. A mon avis, le monde du 100% renouvelable sera un monde beaucoup plus électrique et donc beaucoup plus interconnecté…

Cela signifie-t-il qu’en attendant de disposer des capacités renouvelables suffisantes, nous pourrions consommer le nucléaire des autres ? “C’est oublier, précise Yves Marenne, que le nucléaire français est aussi vieillissant que le nucléaire belge et que nous ne devrons plus trop compter sur lui dans l’avenir…

Consommateur ?

Principale divergence entre nos deux experts : la capacité à imposer une limite au consommateur. “Toutes les études scientifiques indépendantes récentes montrent que des réductions de consommation totale de l’ordre de 40 à 50% sont parfaitement possibles pour des pays comme le nôtre, affirme Christian Steffens, sans réduction de notre confort, ni même de notre production industrielle ou de notre PIB, et sans accroître le taux de chômage. Il suffit pour cela de changer – une fois pour toutes ! – de paradigme et d’apprendre à consommer rationnellement l’énergie. Ou d’être amenés à stopper le gaspillage énergétique par des actions politiques enfin responsables et courageuses !

Yves Marenne, quant à lui, n’affiche pas tout à fait le même volontarisme : “Je ne table personnellement pas trop sur une forte diminution de notre consommation à l’échelle de la société ; je crois que c’est un vœu pieux même s’il est vrai que la consommation d’électricité n’augmente plus, en Belgique, ces dernières années…

L’éducation du consommateur sera-t-elle donc le paramètre le plus difficile à faire évoluer ? Faudra -t-il redouter des augmentations de prix qui affecteront surtout les moins nantis ? Mais la solution pour réduire leur consommation ne résiderait-elle pas justement dans une augmentation drastique des prix de l’énergie qui serait compensée par des aides sociales aux économies ?

Réduire la TVA sur l’électricité serait une grave erreur, pointe Christian Steffens ! Cela ou la distribution de chèques énergie n’encourage pas du tout les gens à consommer mieux. Il me semble donc normal de taxer l’électricité à 21%. L’Etat devrait, par contre, consentir un sérieux effort pour aider la partie de la population la plus défavorisée à réduire fortement sa consommation. Pour le consommateur final, consommer 15% d’électricité en moins représente exactement la même économie qu’un passage de la TVA à 6% ; c’est la même chose pour son portefeuille mais c’est tout différent pour la planète car il pollue alors 15% moins !

Même son de cloche chez Yves Marenne : “une baisse générale de la TVA favoriserait les gros consommateurs et ceux qui en ont le plus besoin sont justement des gens qui consomment peu – une telle mesure ne les cible donc pas ! – et il n’est d’ailleurs pas sûr du tout qu’elle soit suffisante pour leur venir réellement en aide. Cette baisse me paraîtrait donc inefficace, d’autant plus que, la TVA se répercutant dans l’index, elle retarderait d’autant l’indexation des salaires. Le débat sur la taxation du carbone reste très important à mes yeux car c’est une des voies permettant d’envoyer un signal, non pas directement sur la consommation énergétique mais sur les émissions de gaz à effet de serre qui devront immanquablement être rendues globalement plus chères.

Alors ? Qu’est-ce qu’on fait ?

Sortir du nucléaire, c’est maintenant ! Il faut le faire !

Techniquement et économiquement, dit Yves Marenne, entamer notre sortie du nucléaire d’ici moins de quatre ans ne pose pas de problème majeur !” “Le monde, tel que nous le connaissons, est l’enfant de l’énergie bon marché, soupire Christian Steffens, et l’énergie bon marché a fait son temps… Nous devons aujourd’hui rendre sa juste valeur à l’énergie et, par conséquent, la consommer raisonnablement, c’est-à-dire mieux et moins. Ceci va entraîner une profonde mutation de société : c’est le sens même de la transition énergétique !

Prolonger, prolonger encore, de vieilles machines industrielles sans prendre aucune option nette sur notre avenir énergétique. Est-ce bien sérieux ? La position de Nature & Progrès, sur la question du nucléaire, est depuis toujours celle du monde écologiste. Et elle semble de plus en plus largement partagée, la filière nucléaire apparaissant de plus en plus opaque. Avec elle, c’est l’ancien monde qui montre aujourd’hui ses limites, sans doute parce qu’il s’est trop longtemps imaginé ne pas en avoir…

2025 : la fin du nucléaire belge est proche !

Les premières centrales nucléaires belges fermeront définitivement leurs portes dans moins de quatre ans : Doel 3 en octobre 2022, Tihange 2 en février 2023 ! Gageons donc que les partisans du statu quo nucléaire ne vont pas désarmer dans la campagne électorale de 2019. Quels arguments devons-nous leur opposer ? Voici l’avis d’un spécialiste en la matière : Yves Marenne, directeur scientifique à l’ICEDD (Institut de Conseil et d’Etudes en Développement Durable).

Propos recueillis par Dominique Parizel

Introduction

“Depuis quelques années, rappelle Yves Marenne, le climat est devenu le principal argument de l’industrie nucléaire. Le Forum nucléaire, par exemple, estime que nucléaire et renouvelable font partie, ensemble, de la solution aux dérèglements climatiques. Rappelons cependant que l’ensemble des problèmes environnementaux ne peuvent se réduire exclusivement à la question du climat ; d’autres graves questions se posent que Nature & Progrès connaît d’ailleurs bien mieux que moi…

Dans le timing actuel, c’est-à-dire avec sept centrales fermant entre 2022 et 2025 – tout aurait sans doute été très différent si on avait respecté le timing initial -, il paraît difficile de ne pas passer, ne serait-ce que temporairement, par une phase de renforcement de notre consommation de gaz naturel. Être ainsi contraints et forcés de produire notre électricité à l’aide de centrales TGV – turbines, gaz, vapeur – fera croître notre consommation de gaz naturel et donc augmenter nos émissions de gaz à effet de serre, au moins temporairement. C’est mathématique !”

Vers des énergies renouvelables…

“En complément d’une production renouvelable croissante, le gaz naturel est juste la meilleure solution temporaire pour permettre la sortie du nucléaire, continue Yves Marenne, celui-ci posant, on ne le sait que trop bien, toute une série de questions principalement liées aux risques inhérents à des centrales vieillissantes et à la gestion des déchets nucléaires. Le tout est, bien sûr, de voir combien de temps durera cette solution temporaire. Des solutions renouvelables viendront remplacer progressivement le gaz naturel ; rappelons ici la résolution du Parlement Wallon, du 28 septembre 2017 – votée à l’unanimité ! -, qui fixe l’objectif du 100% renouvelable pour la Wallonie en 2050 ! Etre sérieux vis-à-vis de cet objectif-là suppose donc, à terme, la sortie totale du nucléaire et même des centrales TGV. Je ne table personnellement pas trop sur une forte diminution de notre consommation à l’échelle de la société. Je crois que c’est un vœu pieux même s’il est vrai que la consommation d’électricité n’augmente plus, en Belgique, ces dernières années…

La question du stockage de l’énergie sera un des principaux problèmes posés par le renouvelable, outre qu’il est intermittent et en partie non-prévisible. L’offre d’énergie renouvelable ne collera pas nécessairement avec la demande, et des solutions de stockage à grande échelle seront certainement nécessaires ; c’est une des conclusions de l’étude 100% renouvelable à laquelle collabora l’ICEDD en 2011 (1). Mais quelles seront-elles ? Il y aura bien sûr les solutions journalières, de type Coo qui délivre grosso modo la puissance d’un réacteur nucléaire pendant cinq heures, donc très insuffisante s’il n’y a pas de vent ni de soleil pendant quinze jours. Son rendement est correct, de l’ordre de 75 à 80% pour le cycle complet. De telles infrastructures devront être développées ; on parle, par exemple, d’aménager un troisième bassin supérieur à Coo.

D’autres solutions vont certainement apparaître : les batteries sont souvent évoquées même si les ressources chimiques qu’elles vont nécessiter – notamment le lithium et le cobalt – poseront d’importants problèmes en termes d’éthique et de ressources. Ces batteries, de toute façon, n’offrent également de solutions que sur un horizon de temps qui est de l’ordre de la journée, ou de quelques journées… Et si nous nous orientons vers une société principalement basée sur le renouvelable, nous aurons aussi besoin d’un stockage inter-saisonnier. L’excédent d’énergie produit, a priori plutôt en été parce que nous aurons beaucoup de soleil, devra pouvoir être consommé pendant l’hiver.”

Pourquoi pas des gaz de synthèse ?

“Nos nouvelles centrales continueront peut-être à ressembler à des centrales TGV, annonce l’ingénieur, mais en brûlant des gaz de synthèse, ce qui signifie que les infrastructures ne devraient pas nécessairement être remplacées… Cette piste d’un stockage inter-saisonnier de l’énergie sous la forme de gaz de synthèse semble être une des plus réalistes, à l’heure actuelle, même si elle reste encore très chère. Le premier de ces gaz auquel on pense est l’hydrogène obtenu par électrolyse de l’eau, au moment où l’on a précisément de l’électricité en excès : l’eau est ainsi dissociée en ses deux composants de base qui sont l’oxygène et l’hydrogène, celle-ci étant un combustible qui peut être stocké, pendant de longues périodes, dans des réservoirs car sa densité énergétique est très élevée. Un ajout de carbone peut alors être envisagé afin de recréer artificiellement du méthane de synthèse (CH4) qui est le composé principal du gaz naturel, voire des combustibles liquides capables, par exemple, d’alimenter des moteurs. Tout cela est bien d’origine renouvelable puisqu’il s’agit simplement d’eau et d’un excédent d’électricité, mais la source du carbone pose évidemment question car, si elle est fossile et qu’on la brûle, on ne fera qu’accroître les problèmes d’effet de serre… Certains imaginent alors capter du carbone atmosphérique mais c’est encore plus cher car la concentration de carbone dans l’air n’est, pour de telles applications, pas très importante. Par contre, dans les fumées d’une cimenterie, par exemple, c’est autre chose… Nous ne sommes encore aujourd’hui qu’aux prémices de tels processus mais il est clair que, pour tenir les engagements climatiques – ce qui semble être la volonté, en Europe en tout cas -, les industriels y réfléchissent déjà, anticipant ainsi la question de la taxation du carbone qui se posera inévitablement, un jour ou l’autre…

Le rendement complet de ces productions de combustibles de synthèse reste bien sûr globalement mauvais – de l’ordre de 25% – si on en refait ensuite de l’électricité en les brûlant dans une centrale TGV. De telles solutions auront donc un coût plus élevé que ce que nous faisons actuellement. Où sera alors l’équité, l’accessibilité en matière énergétique ? La décision de sortir du nucléaire fut prise en 2003 mais les investissements significatifs dans d’autres filières n’existent pas encore de manière significative parce que le cadre institutionnel et politique de cette sortie n’est toujours pas suffisamment stable et sécurisant. Il eut fallu, depuis le début, tenir un discours clair et mettre en place les mécanismes de garantie pour les nouveaux investissements. Si cela avait été fait, les nouvelles centrales seraient déjà prêtes et le basculement vers d’autres combustibles serait déjà une réalité.”

Encore du nucléaire ?

“Aujourd’hui, certaines voix – plus tellement en Wallonie – posent encore la question de la pertinence de la sortie du nucléaire, constate Yves Marenne ! Dire cela revient uniquement à envisager la prolongation de vieilles machines dépassées. Personne – sauf peut-être à la NVA ? – ne parle plus de construire un nouveau réacteur car, si on voulait le faire, on ne voit pas quelle commune l’accepterait sur son territoire, ni qui serait l’investisseur prêt à déposer sur la table les milliards nécessaires. Personne ne sait d’ailleurs exactement combien cela coûterait car, entre le moment où le projet serait annoncé et celui où les premiers KWh seraient produits, entre dix et vingt ans auraient passé… De mon point de vue, le nouveau nucléaire n’a donc plus sa place, d’un point de vue économique, dans le marché libéralisé tel qu’il existe aujourd’hui et où les retours sur investissement doivent être très rapides. A moins qu’un état ne consente à donner une garantie, comme ce fut le cas pour les deux réacteurs construits par EDF, à Hinkley Point en Angleterre : une garantie de rachat du MWh – de l’ordre de 92,5 £ sterling pendant trente-cinq ans, soit plus de 105 euros – fut alors donnée. Une pure folie, financée par le consommateur…

Le nouveau nucléaire est donc hors de prix, entre autres parce que les normes de sécurité se renforcent sans arrêt, ce qui est bien normal : la sécurité, cela coûte de l’argent ! C’est également le gros problème du nouveau réacteur français de Flamanville dont les coûts augmentent au fur et à mesure de la construction, notamment parce que celle-ci fut entamée avant la catastrophe de Fukushima… Le nucléaire veut montrer qu’il est parfaitement sûr et cela le rend extrêmement cher. L’investissement dans du nouveau nucléaire est incertain et risqué – et n’intéresse donc pas les investisseurs qui veulent des bénéfices sûrs et rapides – car si un nouvel accident majeur survient quelque part dans le monde – ce qu’évidemment personne n’espère ! -, le coup d’arrêt des filières nucléaires serait massif et sans doute définitif. Les fervents du nucléaire, comme l’ancien ministre belge de l’énergie Jean-Pol Poncelet (2), prêchent donc pour un retour en arrière par rapport à la libéralisation du marché de l’énergie, et souhaitent une re-monopolisation, voire même une renationalisation, pour que l’état puisse apporter sa garantie dans un marché devenu trop périlleux pour l’investisseur privé. La libéralisation a, en effet, séparé production, distribution et fourniture, là où tout était auparavant empilé et du ressort de la même et unique société qui vendait tout en bloc. Une telle séparation des tâches rend aujourd’hui les décisions d’investissement beaucoup plus compliquées… Je ne vois pas, contrairement à ce qui est pourtant souvent affirmé, comment le nucléaire pourrait être compatible avec le libéralisme économique ambiant. Dans nos pays européens, en tout cas, et plus encore en Belgique…”

Stockage, interconnexion et gestion de la demande

“Mettre en route des capacités équivalentes à celles d’une centrale qu’on ferme est évidemment une vision simpliste, affirme l’ingénieur. Des centrales nucléaires à l’arrêt, il y en a à peu près tout le temps et leur taux de disponibilité est toujours plus réduit vu leur âge. Nous augmentons nos capacités d’importation d’électricité, avec la France et les Pays-Bas notamment ; nous élargissons aussi nos capacités d’échange avec l’Angleterre, entre autre avec le projet Nemo, un gros câble qui relie la Belgique au Royaume-Uni depuis le 31 janvier, et le projet Allegro fera la même chose vers l’Allemagne dès 2020… Nos capacités d’importation étant toujours plus importantes, nous ne devrons pas obligatoirement démarrer un équivalent gaz quand une centrale nucléaire sera définitivement mise à l’arrêt. Les mauvaises langues diront évidemment qu’on devra importer de l’électricité nucléaire, de France par exemple, alors que nous avions la même chez nous mais c’est oublier que le nucléaire français est aussi vieillissant que le nucléaire belge et que nous ne devrons plus trop compter sur lui dans l’avenir. Interconnecter les réseaux et faciliter les échanges d’électricité au niveau de l’Europe apporte des réponses aux problèmes d’intermittence du renouvelable et permet d’améliorer le fonctionnement du marché européen de l’électricité : lorsqu’il y a, par exemple, trop de vent en Mer du Nord, il faut être en mesure d’évacuer cette puissance électrique, par exemple dans le sud de l’Europe où il n’y en a peut-être pas et où précisément la demande en électricité serait forte… Ce sont des projets à long terme mais qui nécessitent aussi de nouvelles lignes à haute tension, avec leurs potentielles pollutions électromagnétiques, ce que pourrait évidemment critiquer Nature & Progrès ! A mon avis, le monde du 100% renouvelable sera un monde beaucoup plus électrique et donc beaucoup plus interconnecté, avec tout ce que cela va supposer d’infrastructures diverses qui seront également contestées…

En plus de l’interconnexion et du stockage, l’autre option souvent oubliée est la gestion de la demande, c’est-à-dire l’adaptation du comportement des consommateurs – industriels, résidentiels ou autres – à un flux d’énergie variable. Le paradoxe réside dans le fait que le nucléaire est le grand initiateur de ces questions car il présente le défaut symétrique du renouvelable : le renouvelable est intermittent et ne colle pas avec la demande, le nucléaire est constant – quand il fonctionne ! – et ne colle pas avec la demande non plus ! Or, pour un réseau électrique, trop ou trop peu d’énergie, c’est exactement le même problème. Quand on en a trop, il faut absolument la consommer et c’est bien pour cela que la centrale de Coo fut construite dès le démarrage du programme nucléaire afin d’absorber exactement l’équivalent d’un jour de production d’une centrale nucléaire. C’est pour cela aussi que nos autoroutes furent soudain éclairées pendant la nuit et que des formules tarifaires apparurent qui permettaient aux particuliers de stocker, pendant la nuit, l’électricité nucléaire en excès, sous forme d’eau chaude sanitaire, par exemple. Mutatis mutandis, nous pouvons très bien imaginer aujourd’hui des systèmes de tarification semblables permettant de mieux épouser l’offre variable d’énergie, c’est-à-dire incitant les consommateurs à acheter leur énergie quand il y en a beaucoup et à mieux contrôler leurs dépenses quand il y en a peu. Avec des prix qui seraient évidemment adaptés à cette disponibilité variable…”

L’avenir énergétique de la Belgique

“Dans une telle vision, insiste Yves Marenne, l’autonomie énergétique belge devient clairement une vue de l’esprit ! Notre étude 100% renouvelable, citée ci-avant – qui n’imaginait de forte baisse de la demande dans aucune de ses hypothèses -, montra qu’une Belgique où tout deviendrait renouvelable, en ce compris les transports et le chauffage, est parfaitement envisageable. Et c’est d’ailleurs aussi ce que prend en compte la résolution du Parlement Wallon que nous avons déjà mentionnée. Par contre, l’autonomie énergétique paraît inaccessible pour la Belgique, en raison de l’exiguïté de son territoire et des faibles ressources renouvelables dont elle dispose, en ce compris le peu de place dont nous disposons en Mer du Nord pour développer de l’éolien offshore : nous ne pourrons en produire que relativement peu par rapport à nos besoins. Le reste du territoire est, quant à lui, trop densément peuplé avec une trop forte demande énergétique… 100% renouvelable et autonomie énergétique sont donc deux objectifs incompatibles dans le cas de la Belgique ; il sera toujours nécessaire d’importer de l’électricité et sans doute d’autres formes d’énergie, comme des gaz de synthèse. Rappelons que nous vivons, aujourd’hui, avec 90% d’importations, sous forme de pétrole et de gaz naturel essentiellement ! Reste donc à savoir d’où ces importations viendront mais sans doute seront-elles largement intra-européennes… Toute forme d’autonomie énergétique belge devrait immanquablement passer par une réduction très forte de notre consommation, ce qui semble difficile d’un point de vue sociétal et problématique d’un point de vue économique. Et autant cela paraît éventuellement possible au niveau des consommations individuelles, autant cela semble difficilement envisageable d’un point de vue collectif, dans un horizon prévisible en tout cas… Il y a quarante ans qu’on parle d’économies d’énergie et les résultats observables restent très limités…

Un des problèmes vient du fait que notre société, et la très grande majorité d’entre nous, s’est habituée à vivre dans un grand confort énergétique. Les générations qui nous ont précédés n’ont jamais connu une telle abondance. Même les rois et les princes d’autrefois ne pouvaient pas improviser un city trip de quelques jours à Venise pour quelques dizaines d’euros… Il faut se rendre compte que nous avons, en permanence, quelques “esclaves énergétiques” à notre service qui garantissent notre confort. L’utilisation rationnelle de l’énergie (URE) peut être poussée plus loin encore dans le résidentiel mais il ne serait pas juste d’envisager la problématique énergétique globale à travers le seul prisme de la consommation individuelle. Nos maisons pourront être passives, voire même à énergie positive ; une bonne isolation et des panneaux photovoltaïques nous amèneront sans doute à produire plus d’électricité que nous n’en consommons. Par contre, imaginer des industries “passives” n’a pas de sens ; cela n’existe pas. Surviendront donc toujours des limites thermodynamiques qui seront indépassables. L’autonomie énergétique à tout prix, dans un horizon raisonnable, semble donc illusoire car, même si cela est peut-être techniquement possible, cela nous coûtera tellement cher que le choix d’importer de l’énergie restera certainement préférable.

Hélas, travailler sur une baisse volontaire de la demande a montré toute son inefficacité. Mais, au fond, qu’est-ce qui doit baisser ? Notre consommation électrique ou nos émissions de gaz à effet de serre ? Les climatologues nous disent combien la deuxième option est aujourd’hui prioritaire, raison pour laquelle le lobby nucléaire continue à se profiler comme un des acteurs de la solution, en feignant d’ignorer le risque qu’un parc nucléaire vieillissant fait prendre à notre monde… Mais, pour réduire les émissions de GES, on peut soit faire baisser la consommation, soit augmenter la consommation d’origine renouvelable. Jusqu’où faut-il pousser l’efficacité énergétique ? A quel moment sera-t-il préférable, et moins coûteux, de faire appel à des énergies renouvelables pour couvrir un “talon” de consommation incompressible ? La réponse à cela n’est pas simple. Elle dépendra, entre autres, de l’évolution des prix des énergies renouvelables qui sont en forte baisse ces dernières années…”

La transition énergétique sera politique et sociale… Ou ne sera pas !

“Fait-il baisser la TVA sur l’électricité de 21 à 6% ? Une baisse générale de la TVA favoriserait les gros consommateurs, s’insurge Yves Marenne, et ce ne sont pas nécessairement ceux-là qui en ont le plus besoin. Ceux qui en ont le plus besoin sont des gens qui consomment peu – une telle mesure ne les cible donc pas ! – et il n’est d’ailleurs pas sûr du tout qu’elle soit suffisante pour leur venir réellement en aide. Cette baisse me paraîtrait donc inefficace, d’autant plus que, la TVA se répercutant dans l’index, elle retarderait d’autant l’indexation des salaires. Le débat sur la taxation du carbone reste très important à mes yeux car c’est une des voies permettant d’envoyer un signal, non pas directement sur la consommation énergétique mais sur les émissions de gaz à effet de serre qui devront immanquablement être rendues globalement plus chères. Toutefois, ainsi que l’ont très bien laissé entendre les “gilets jaunes”, la transition énergétique sera politique et sociale, ou ne sera pas… Tout simplement parce qu’une taxation des énergies fossiles ne sera même pas ressentie par les plus aisés, alors que cela représentera une véritable catastrophe pour ceux qui peinent déjà à boucler leurs fins de mois ! Une telle taxe ne peut donc s’envisager que moyennant des mécanismes très efficaces de redistribution qui aideront les petits revenus, soit à consommer moins, soit à isoler mieux leurs maisons, etc. A ce prix seulement, on trouvera collectivement de nouveaux gisements d’efficacité énergétique. On sait à quel point il est désormais délicat de “taper dans le portefeuille” mais il faut rappeler qu’il y a déjà des pays où une telle taxation fonctionne très bien : en Suède, par exemple, on est à plus de cent euros la tonne de CO2, via le prix des carburants…”

Une évolution inexorable du quotidien

“Des évolutions importantes de notre quotidien vont avoir lieu, constate Yves Marenne, quels que soient nos choix individuels. Basculerons-nous rapidement vers la voiture électrique ? Cela reste difficile à dire mais les constructeurs sont déjà très attentifs à ne pas trop bousculer les habitudes de consommation et à permettre son utilisation presque comme celle d’une voiture classique. On annonce, par exemple, des électriques dont l’autonomie atteindrait plusieurs centaines de kilomètres… La mobilité va donc sans doute évoluer, mais jusqu’où ? La voiture électrique émergera sans doute la première, les constructeurs faisant de gros efforts notamment sur les batteries, ce qui posera de gros problèmes de ressources rares, j’en ai déjà parlé. En matière de mobilité, l’électricité n’offre pas la même facilité d’usage que les carburants fossiles, elle induira donc un nouveau rapport du consommateur à l’énergie. Faire de petits trajets professionnels quotidiens restera une tâche tout-à-fait accessible pour elle, elle “accompagnera” la mise en place progressive d’une mobilité différente dans les villes, incluant notamment les questions de la vitesse et du parking… Mais ce sera probablement une tout autre voiture qui devra être utilisée pour partir en vacances vers une destination lointaine – si toutefois nous continuons à partir pour des destinations lointaines – et des solutions locatives seront probablement développées pour ces occasions-là. Les voitures à hydrogène pourraient aussi faire leur apparition, même si elles nécessitent le développement d’infrastructures dont le coût semble a priori exorbitant… Par contre, le gaz naturel comprimé (CNG) apparaîtra sans doute comme une option intéressante si, comme nous le disions, les gaz de synthèse renouvelables venaient à connaître un certain succès, à condition évidemment que le carbone qui les compose ne soit pas d’origine fossile. Mais, bien plus que le carburant, c’est peut-être l’arrivée de la voiture autonome qui constituera le principal bouleversement dans notre façon de concevoir la mobilité ! Nous passons là déjà dans une vision prospective et, en fait, personne ne sait encore exactement ce qui va se passer…”

C’est maintenant, il faut le faire !

“Techniquement et économiquement, conclut l’ingénieur, entamer notre sortie du nucléaire d’ici moins de quatre ans ne pose donc pas de problème majeur ! Pour y arriver, un des grands enjeux politiques est de mettre en place les mécanismes qui vont sécuriser les investissements nécessaires dans de nouvelles infrastructures : les mécanismes de rémunération de capacités, ou Capacity Remuneration Mechanisms (CRM). Ceci n’est toujours pas voté au niveau fédéral et cet aspect des choses est absolument majeur ! C’est peut-être compliqué de le faire “en affaires courantes” mais on en a vu d’autres, n’est-ce pas… Nécessité fait loi !

De quoi s’agit-il ? Rien de bien sorcier : les propriétaires de centrales au gaz doivent avoir aujourd’hui l’assurance que leurs machines tourneront suffisamment pour être rentables, qu’elles valent bien la peine d’être construites même si, le cas échéant, elles ne tourneront peut-être pas beaucoup puisque la capacité renouvelable va augmenter… Il ne s’agit pas de rémunérer uniquement la production en tant que telle, mais aussi la capacité installée, le simple fait qu’elles soient disponibles, autrement dit l’assurance que donneront ces nouvelles centrales de pouvoir tourner en cas de besoin – par exemple, quand il n’y aura ni vent, ni soleil. Et là, le temps commence à presser si nous voulons être en ordre de bataille en temps utiles… Ces mécanismes doivent impérativement être prêts dans les délais les plus brefs afin que nous puissions ensuite penser à mettre la clé sous la porte de nos sept vieilles centrales nucléaires, en l’espace de trois années seulement, entre 2022 et 2025 ! Les investisseurs détestent l’incertitude mais tant qu’ils n’investissent pas, nous ne pouvons rien préparer… Or il n’est pas improbable, vu nos difficultés chroniques à décider, que l’une ou l’autre centrale soit – pour ces raisons, dira-t-on – finalement prolongée jusque 2030, voire 2035…”

Prolonger, prolonger encore, sans prendre aucune option sur l’avenir. Est-ce bien sérieux ? Notre position, à ce sujet, est depuis toujours celle du monde écologiste. Gageons qu’elle est de plus en plus largement partagée, et pas seulement pour de pures raisons idéologiques. L’ancien monde montre aujourd’hui ses limites, sans doute parce qu’il s’est trop longtemps imaginé ne pas en avoir…

Notes

(1) Disponible sur : https://www.plan.be/admin/uploaded/201212190938210.Backcasting_2050_FinalReport_12_12_12.pdf

(2) Voir : Jean-Pol Poncelet, L’Europe à tous vents. Chronique d’une ambition énergétique manquée, Académie Royale de Belgique, 2017.

L’énergie bon marché a fait son temps

Les élections de mai 2019 seront cruciales, et notamment en matière d’énergie. Aux termes de la loi de 2003, notre pays doit sortir complètement du nucléaire pour la fin de l’année 2025. Mais les premières centrales devront déjà fermer leurs portes dans le courant de la législature 2019-2024 : Doel 3 en octobre 2022, et Tihange 2 en février 2023 ! Serons-nous prêts ? Voici l’avis d’un spécialiste : Christian Steffens, ingénieur industriel, consultant indépendant en énergétique, électricité et électronique, et spécialiste des questions nucléaires…

Propos recueillis par Dominique Parizel

Introduction

“Ce qu’un lobbying au service d’intérêts privés produira comme effets n’est évidemment pas de mon ressort, précise d’emblée notre expert. Cela relève davantage de l’analyse politique, de la socio-psychologie et… de la boule de cristal. Toutefois, en tant qu’ingénieur, et d’un point de vue strictement scientifique, je dois d’abord rappeler que le nucléaire n’apporte aucune solution aux graves questions climatiques. De telles questions ne peuvent évidemment s’envisager qu’à l’échelle de la planète entière. Or, à l’heure actuelle, le nucléaire représente à peu près 9% de la consommation totale d’électricité dans le monde qui, elle-même, concerne seulement 16% de l’énergie totale consommée. Le nucléaire ne représente donc qu’environ 1,5% de l’ensemble des énergies utilisées aujourd’hui sur Terre ! Son influence sur le réchauffement climatique est, par conséquent, extrêmement marginale. A l’échelle de notre planète, réduire notre consommation énergétique de 1,5%, ou produire 1,5% d’énergie renouvelable en plus ne nous poserait aucun problème technique… Et cela nous permettrait d’arrêter toutes les centrales nucléaires du monde ! Cependant, si l’on demeure le regard rivé sur les quotas d’émissions de GES (gaz à effet de serre) à respecter au niveau d’un petit pays comme le nôtre, avec notre traditionnelle mentalité d’inertie et de non-décision, il est clair que simplement remplacer notre nucléaire par du gaz augmentera quelque peu nos émissions de CO2. Mais c’est voir les choses par le tout petit bout de la lorgnette belgo-belge, et cela ne modifierait presque rien à l’échelle planétaire…”

Changer de paradigme plutôt que s’obstiner à remplacer une capacité par une autre…

“Nos sept réacteurs nucléaires belges, poursuit Christian Steffens, quand ils ne sont pas à l’arrêt pour cause d’entretiens, réparations, pannes, fissures ou… sabotage, fournissent à peu près la moitié de notre consommation annuelle d’électricité. Et l’électricité, en Belgique, c’est environ 20% de notre consommation énergétique totale. Le nucléaire belge, ce n’est donc, au mieux, qu’un dixième de toute l’énergie consommée dans le pays. Or réduire de 10% notre consommation énergétique ne poserait absolument aucun problème d’ordre technique ou “civilisationnel” ! Toutes les études scientifiques indépendantes récentes montrent que des réductions de consommation totale de l’ordre de 40 à 50% sont parfaitement possibles pour des pays comme le nôtre, sans réduction de notre confort, ni même de notre production industrielle ou de notre PIB, et sans accroître le taux de chômage ! Il suffit pour cela de changer – une fois pour toutes ! – de paradigme, et d’apprendre à consommer rationnellement l’énergie. Ou d’être amenés à stopper le gaspillage énergétique par des actions politiques enfin responsables et courageuses ! Quatre années, c’est court mais suffisant pour mettre ces politiques en place… Bien sûr, certains ergoteront peut-être sur le remplacement des capacités de production perdues. Mais la question ne se pose pas de manière aussi simpliste tant il est fréquent d’arrêter temporairement des unités de production, grosses ou petites, nucléaires ou pas, ne serait-ce que pour des impératifs de maintenance. Il est alors indispensable de s’assurer que le réseau électrique reste toujours équilibré, et que la demande est toujours satisfaite. L’enjeu est donc de produire, le plus exactement possible, ce qui est consommé, ni plus ni moins. Dans ce cadre, l’Utilisation Rationnelle de l’Energie (URE) joue un rôle essentiel : il faut, d’une part, s’abstenir de consommer ce qui n’est pas indispensable, et, d’autre part, généraliser l’efficacité énergétique. La véritable intelligence, le vrai respect des prochaines générations réside donc dans le fait de consommer le minimum et de ne produire que ce dont nous avons vraiment besoin. Nous n’en sommes pas encore là ! Notre société de consommation est un univers de l’inutilité où la production des biens – que ce soit de l’électricité, des voitures, de la viande ou des tomates – n’est pensée qu’en fonction des bénéfices escomptés par les fabricants, et non en fonction des besoins réels des gens ! Notre consommation est dopée, sans tenir compte des limites physiques du monde où nous vivons. C’est donc ce modèle-là de consommation qu’il nous faut abandonner, et nous orienter vers une réduction de la demande, tout en garantissant évidemment une qualité de vie convenable à toutes et tous. Les impératifs climatiques, la capacité d’absorption de pollution de la planète, l’épuisement de la biodiversité et des ressources naturelles nous poussent – à relativement brève échéance – dans le sens de cette sobriété raisonnable. C’est donc la situation d’ensemble de notre monde qui doit être prise en compte, et pas une soi-disant obligation de remplacer de vieilles machines en fin de vie par d’autres. Voilà ce qu’il faut aujourd’hui avoir le courage politique d’expliquer à nos concitoyens. Nous n’avons, tout simplement, plus d’autre choix ! Elargir le débat est donc indispensable : il ne s’agit pas seulement de retrouver ponctuellement les MegaWatts de remplacement de la centrale qui ferme, mais bien de maintenir en équilibre – à court, moyen et long terme – un réseau électrique capable de rencontrer les besoins réels d’une société en pleine évolution !”

Nos besoins, mais quels besoins ?

“La consommation électrique belge est tendanciellement à la baisse depuis deux décennies, tempère notre expert. Cela aussi, on nous le dit peu… La puissance appelée par le réseau varie, en général entre 5 et 13 GW, suivant les heures de la journée, les jours de la semaine et les mois de l’année. Notre consommation d’énergie électrique, pour l’ensemble du pays, est d’environ 80.000 GWh par an. De nouvelles applications vont toutefois être rencontrées, dans le cadre d’une électrification croissante de notre consommation. Par exemple, la mobilité va passer progressivement à l’électricité. Mais nul ne sait encore à quelle vitesse cette mutation aura lieu. Elle imposera obligatoirement un meilleur contrôle du nombre de kilomètres parcourus sur nos routes où le gaspillage est, aujourd’hui, absolument incroyable. Envisager, dans ce cadre, une forte réduction de la circulation automobile n’a absolument rien d’absurde car nous parlons bien ici d’un modèle de société qui devra inévitablement évoluer. Plus tôt et plus sérieusement nous entreprendrons cette transition, plus elle nous sera douce et aisée. Plus nous nous obstinerons dans l’immobilisme ou la répétition de nos vieux schémas, plus le choc sera brutal, pénible et douloureux…

Par ailleurs, vouloir bêtement remplacer un MW nucléaire par un MW gaz – ou même renouvelable – n’est tout simplement pas raisonnable. Nous devons enfin comprendre qu’un MW produit peut souvent être remplacé par… un MW non consommé ! Dans ce cas, on parle de NegaWatt, c’est-à-dire le Watt qui n’est pas à produire car il n’est plus consommé. Le NegaWatt est le seul Watt vraiment 100% vert… Et il coûte beaucoup moins cher !”

L’argent, le nerf de la guerre

“Nos centrales nucléaires sont payées depuis belle lurette, rappelle Christian Steffens. Pendant des dizaines d’années, elles ont bénéficié de lourds subsides aux frais du contribuable belge. Puis, chaque MWh vendu a également aussi contribué à leur amortissement. Prolonger encore leur exploitation est donc extrêmement rentable pour Engie-Electrabel et EDF.”

Vu le faible coût de production de leur électricité, on comprend, en effet, aisément pourquoi les exploitants veulent pousser ces vieilles machines le plus loin possible. En construire de nouvelles, d’autre part, semble désormais hors de prix : on navigue, selon les types de centrales, entre 90 et 140 euros du MWh produit, soit environ 120 euros en moyenne. Plus aucun exploitant privé, dans le monde, ne veut donc se lancer dans la construction de nouvelles centrales nucléaires ! Sauf bien sûr si un état s’en mêle, comme ce fut le cas, par exemple, au Royaume-Uni, où le gouvernement de David Cameron signa un contrat pour la construction de deux EPR, en garantissant à EDF qu’elle pourrait vendre le MWh à un minimum de 120 euros. Autrement dit : chaque citoyen britannique payera cette électricité via ses impôts ! L’autre cas de figure est celui de la Chine où le citoyen n’est pas consulté et où toutes les décisions politiques sont du seul ressort du Parti Communiste. Ailleurs, on ne construit presque plus aucune nouvelle centrale nucléaire… Actuellement, dans le monde, il reste environ quatre cent cinquante réacteurs dont une soixantaine sont déjà à l’arrêt. Une trentaine de centrales sont réellement en construction, en Chine pour les trois quarts. C’est sans doute beaucoup trop peu pour que cette forme d’énergie ait encore un avenir, compte tenu surtout du nombre important de réacteurs qui arrivent en fin de vie…

“En Belgique, précise notre expert, Electrabel mène un lobbying intense pour presser le citron atomique jusqu’à sa dernière goutte, quels qu’en soient les risques pour la population. Toutefois, les pannes et incidents qui se multiplient remettent en cause la rentabilité réelle de ce “vieux nucléaire”. En tenant compte de tous les frais de réparation, d’upgrade et de non-productivité, le coût du MWh avoisine déjà les 50 à 60 euros. Cela reste évidemment beaucoup moins cher que du “nouveau nucléaire” mais cela devient de moins en moins concurrentiel vis-à-vis de l’électricité verte, pour laquelle les coûts de production sont tendanciellement à la baisse. Le gros éolien, par exemple, tourne aux alentours des 50 à 90 euros du MWh produit, en fonction des situations. Les coûts de production sont donc grosso modo comparables. L’exploitant, lui-même, finira par reconnaître que ses vieilles machines nucléaires lui coûtent trop cher, et les fermera in fine de sa propre initiative. Je m’attends à ce qu’Electrabel choisisse d’elle-même de ne pas prolonger l’exploitation au-delà des cinquante ans. Certains chez EDF, en France, parlent quelques fois de soixante ans… Mais cela me paraît totalement absurde et industriellement intenable. Bien sûr, la rentabilité réelle des vieilles centrales nucléaires dépend aussi des normes de sécurité que les organismes de contrôle – AFCN en Belgique et ASN en France – voudront bien imposer aux exploitants…”

Black-out, vous avez dit black-out ?

Vous avez remarqué avec quelle constance les médias font systématiquement peur à la population dès qu’approche l’hiver ? Nous avions déjà pu faire un constat similaire, juste après l’hiver de 2014…

“D’une manière générale, rappelle notre ingénieur, la probabilité d’un black-out n’est jamais nulle. Dans la réalité, comme le veut la formule consacrée, le risque zéro n’existe pas. Mais il n’est pas, pour autant, si élevé que cela. Le principe même d’un réseau électrique est de connecter de très nombreux fournisseurs – qui y injectent leur production – à de très nombreux clients – qui en retirent leur consommation. Si, par exemple, un habitant isolé produit tout ce qu’il consomme à l’aide d’un seul groupe électrogène, il en est évidemment totalement tributaire. Et, en cas de panne de son groupe, le black-out est pour lui : il n’a plus d’électricité du tout ! Si, par contre, plusieurs producteurs et plusieurs consommateurs se connectent, ils mettent en commun tous leurs moyens de production afin de réduire cette dépendance ; ils créent ainsi un réseau où la panne d’un seul groupe électrogène n’affecte que marginalement la fourniture globale car celle-ci peut être plus ou moins facilement compensée par tous les autres. Le réseau électrique belge ressemble à cela mais avec des milliers de producteurs et des millions de consommateurs. Au niveau européen, tous les réseaux électriques nationaux sont interconnectés. Un pays qui manque d’électricité peut donc en importer – dans certaines limites – de chez ses voisins.

Il est évident que plus un réseau comporte de nombreux petits producteurs bien répartis, plus sa stabilité et sa sécurité seront garanties. En effet, la déconnexion accidentelle d’un petit producteur n’affectera guère la puissance totale fournie. Par contre, un réseau alimenté par seulement quelques très gros producteurs sera très fragile car si l’une des grosses unités devait disjoncter, le réseau perdrait une trop grosse partie de sa fourniture… Et les autres unités seraient incapables de la compenser ! Elles disjoncteraient chacune à leur tour et le réseau s’écroulerait comme un château de cartes. C’est cela qu’on nomme le black-out. Or, en Belgique, sur un réseau qui consomme entre 5 et 13 GW, nos sept réacteurs nucléaires en fournissent déjà 6… Le principal facteur de risque de black-out tient donc au fait que nous avons trop misé sur de grosses unités de production nucléaires ! Et nos voisins français connaissent le même problème, en beaucoup plus grave encore. D’autre part, sur un réseau électrique, la production totale doit, en permanence, égaler la consommation totale, afin de garantir une tension et une fréquence stables. Cette consommation varie en permanence – parfois dans de très grandes proportions – suivant les heures de la journée, les jours de la semaine et les mois de l’année. Mais une centrale nucléaire est très difficilement modulable ; augmenter ou réduire sa puissance ne peut se faire que très lentement, sur plusieurs heures, voire plusieurs jours. La présence conjointe, sur notre réseau, de plusieurs grosses unités peu modulables aggrave aussi, et très fortement, le risque de black-out.”

Produire n’est donc pas tout…

“Pour bien comprendre, un petit retour en arrière s’impose, dit Christian Steffens. En Belgique, nous sommes récemment passés d’un monopole étatique de production et de fourniture d’électricité, à un marché libéralisé. Auparavant, le producteur unique avait également la responsabilité de l’ensemble de la gestion du réseau. Aujourd’hui, alors qu’une certaine concurrence existe entre les fournisseurs, ceux-ci se contentent d’injecter sur le réseau ce que leur clientèle consomme. Et ils ne s’occupent évidemment plus de rien d’autre. La véritable gestion du réseau est maintenant assumée par Elia qui doit donc disposer des budgets nécessaires à l’entretien et au développement des infrastructures, mais aussi de capacités propres de production ou de stockage qui lui permettent d’assurer l’équilibre entre production et consommation. En plus du prix du KWh payé à notre fournisseur, apparaissent donc, sur notre facture d’électricité, des frais dits “de transport” qui doivent couvrir tout ce travail. Souvent pour plus de la moitié de la facture totale… Cette partie devrait encore augmenter à l’avenir car les années qui ont précédé la libéralisation du marché ont été marquées par un sous-investissement chronique dans notre réseau de transport et de distribution. Et ceci ne fait d’ailleurs qu’accroître encore le risque de black-out.

Techniquement parlant, l’arrêt de grosses unités comme des centrales nucléaires doit évidemment être soigneusement prévu et anticipé. Ces centrales sont régulièrement arrêtées pour des raisons d’entretien et de recharge en combustible. Cela ne pose pas de problème particulier car Elia peut compenser la diminution de puissance d’une unité par une augmentation simultanée de puissance d’autres unités. Une réduction de consommation, par le biais de contrats spéciaux de délestage passés avec certains gros clients industriels, peut aussi faire partie de cette compensation. Contrôler la demande en électricité – en anglais, Demand Side Management – permet, non seulement de gérer l’équilibre du réseau, mais aussi d’aider à réduire la consommation d’énergie. C’est un paramètre essentiel de l’Utilisation Rationnelle de l’Energie (URE) très utilisée dans d’autres pays : Canada, Allemagne, Danemark, etc.

Pour en revenir à l’équilibre du réseau, ce qui doit être évité, ce sont les variations brutales et conséquentes de production ou de consommation ; elles le déstabilisent et accroissent le risque de black-out. Dans cette idée-là, la loi de sortie du nucléaire de 2003 prévoyait d’arrêter nos centrales progressivement, une à une, entre 2015 et 2025, sans risque pour la stabilité du réseau. Malheureusement, des années d’immobilisme, de tergiversations et d’hésitations politiques ont semé le doute parmi les décideurs industriels qui ont ainsi trop longtemps postposé les investissements nécessaires pour bien préparer la sortie du nucléaire. Finalement, nos sept réacteurs devraient tous s’arrêter entre 2022 et 2025… C’est très serré ! D’un point de vue industriel, cela s’apparente même à une gageure ! Une raison de plus pour fermer, dès maintenant comme prévu initialement, nos trois plus vieilles centrales – Doel 1 & 2 et Tihange 1 – et enfin clairement montrer le cap à suivre aux industriels !”

A propos, l’électricité, cela se stocke ?

“Stocker est de l’ordre du possible, dit notre ingénieur. Nous disposons déjà de quelques capacités de stockage à la Plate-Taille et à Coo – plus de 1.000 MW. Ces installations comportent chacune un grand bassin supérieur et un grand bassin inférieur. Quand il y a trop d’électricité sur le réseau, on consomme cet excédent pour pomper l’eau vers le bassin supérieur. Puis, quand on manque d’électricité, on laisse descendre l’eau par des turbines qui entraînent des alternateurs. En fait, on ne stocke pas des électrons mais de l’énergie cinétique sous la forme d’une masse d’eau. Lors d’un cycle complet pompage-turbinage, le Rendement Energétique (RE) est d’environ 75%, ce qui signifie que, pour 100 MWh consommés pour pomper l’eau, on n’en retrouve que 75 à la sortie des alternateurs.

Les batteries d’accumulateurs stockent, quant à elles, l’électricité sous forme chimique ; leur rendement est d’environ 75%, quand elles sont neuves, mais il baisse avec l’âge des accus. Stocker de l’électricité dans des batteries ne peut donc avoir d’utilité qu’à très petite échelle, au niveau d’un particulier ou d’une petite industrie, et l’installation doit être très correctement calculée par une personne compétente.

Des recherches sont également menées sur le stockage par volant d’inertie : un moteur électrique fait tourner un gros volant très lourd et, lorsqu’il est lancé, il peut entraîner un alternateur qui restitue l’électricité, avec un rendement comparable. Le recours à l’électrolyse de l’eau est également envisagé afin d’en séparer l’oxygène et l’hydrogène. L’hydrogène est alors stockée, soit pour l’injecter ensuite dans le réseau de gaz naturel, soit pour l’utiliser dans des piles à combustible qui vont produire de l’électricité, soit pour faire avancer des véhicules à l’aide de moteurs thermiques… Bref, l’électricité ne se stocke que via des transformations qui engendrent toujours une perte de rendement avoisinant, le plus souvent, la trentaine de pourcents…”

Bon, alors ? Comment consommerons-nous raisonnablement ?

“C’est toute la question, résume notre expert. Tablerons-nous sur la bonne volonté du citoyen qui a toujours été incité à consommer plus et sans limites ? A terme pourtant, il lui faudra bien changer de paradigme. Au lieu de consommer, à tous moments, tant qu’il le veut parce qu’il y est incité de tous les côtés, que cela ne coûte pas très cher, et que de toutes façons les fabricants vont produire avec joie tout ce qu’il voudra, il lui faudra bien admettre, un beau jour, qu’il vit dans un monde fini, aux ressources limitées… Dans une nouvelle société qui va devoir produire un maximum d’électricité renouvelable, et qui en encouragera donc la consommation quand cette électricité verte sera disponible. Ce consommateur devra prendre l’habitude d’adapter sa consommation en fonction de la disponibilité de l’énergie, ce qui, avec un minimum d’organisation, ne devrait guère réduire son confort… Les prix suivront toutefois cette disponibilité : l’électricité sera moins chère par temps ensoleillé ou venteux, ce qui permettra de démarrer des lessives et certains processus industriels aux bons moments… Par contre, par une nuit sans vent, certaines activités seront mises en veilleuse pendant quelques heures, ce qui, à bien y réfléchir, tombe simplement sous le sens. Quelques petits gadgets technologiques permettront sans doute de démarrer ou d’arrêter automatiquement ces processus suivant les vrais besoins, l’énergie disponible et son prix.”

L’éducation du consommateur sera donc, comme toujours, le paramètre le plus difficile à faire évoluer et les gentilles actions de conscientisation ont sans doute montré toutes leurs limites. Augmenter les prix n’est pas politiquement correct, affecte surtout les moins nantis, et étrangle carrément les plus pauvres. La solution serait-elle dans une augmentation drastique des prix de l’énergie qui serait compensée par des aides sociales aux économies d’énergie ? Quel politicien aura pareil courage ?

“Réduire la TVA sur l’électricité serait une grave erreur, pointe notre invité ! Cela ou la distribution de chèques énergie n’encourage pas du tout les gens à réduire leur consommation. J’estime donc qu’il est normal de taxer l’électricité à 21%. L’Etat, par contre, devrait consentir un sérieux effort pour aider la partie de la population la plus défavorisée à réduire fortement sa consommation. Pour le consommateur final, consommer 15% d’électricité en moins représente exactement la même économie qu’un passage de la TVA à 6% ; c’est la même chose pour son portefeuille mais c’est tout différent pour la planète car il pollue alors 15% moins ! La politique sociale ne doit pas se faire en réduisant les prix de l’énergie mais bien en encourageant substantiellement son économie. Bien sûr, annoncer une baisse générale, c’est plus simple et plus accrocheur. Mais c’est totalement contre-productif aux niveaux énergétique et climatique !”

On fait quoi en attendant ?

“A retarder sans arrêt la fin des vieilles centrales et à tout devoir faire presqu’en même temps, entre 2022 et 2025, il faut s’attendre à quelques difficultés, annonce Christian Steffens. Vu les habitudes consuméristes de la plupart de nos concitoyens et vu la déplorable inertie du monde politique, de nouvelles unités de production d’électricité devront être construites… Priorité absolue doit être donnée à l’Utilisation Rationnelle de l’énergie – efficacité énergétique + économies d’énergie. D’après les dernières études scientifiques fiables et indépendantes, il apparaît clairement qu’elle pourrait nous permettre de réduire notre consommation d’électricité d’environ 30 à 50% sur les trente ans qui viennent.

Et cela, avec des technologies qui existent déjà, sans réduction de la qualité de vie, ni du taux d’emploi, de la production industrielle et du sacro-saint PIB si cher à nos économistes ultra-libéraux. Ensuite, la priorité doit aller à la production renouvelable et verte : éolien, solaire, biogaz, hydroélectricité, géothermie, etc. Bref, tout ce qu’il est possible d’utiliser et dont le bilan environnemental est quasi nul, voire même positif. On devrait aussi exploiter le grisou de nos anciennes mines de charbon ; il s’agit de gaz méthane, identique au gaz naturel, qui peut être utilisé pour les mêmes applications domestiques ou industrielles. Si nous n’en faisons rien, il s’échappe quand-même naturellement des anciens puits de mine et son pouvoir de réchauffement climatique est bien plus important que le CO2 relâché lors de sa combustion. Autant l’utiliser pour nous fournir de l’énergie !

Durant une période de transition – vingt ou trente ans -, de nouvelles unités de production électrique devront donc également être installées, utilisant malheureusement encore un peu d’énergies fossiles. Parmi elles, c’est le gaz naturel qui est le moins polluant. Les centrales Turbines-Gaz-Vapeur – TGV – sont des centrales à cycles combinés qui ont un rendement énergétique de l’ordre de 55 à 60 %, au lieu des 40% des centrales thermiques ordinaires. Ces centrales pollueront un peu, c’est vrai, mais un tel compromis semble aujourd’hui inévitable… Techniquement parlant, nous pouvons nous en sortir sans problème, et sans grand risque de black-out ! Mais il va falloir nous activer sérieusement car nous avons beaucoup trop traîné : si nous avions agi efficacement et de manière ininterrompue, à partir du premier choc pétrolier de 1973, nous vivrions aujourd’hui dans un monde d’énergies vertes et renouvelables, sans nucléaire, sans problèmes énergétiques majeurs, et sans réchauffement climatique… Quand je pense à cela, je sens une certaine colère monter en moi…”

Que conclure de tout cela ?

“Le monde, tel que nous le connaissons, est l’enfant de l’énergie bon marché, soupire l’ingénieur, et l’énergie bon marché a fait son temps… Nous devons aujourd’hui rendre sa juste valeur à l’énergie et, par conséquent, la consommer raisonnablement, c’est-à-dire mieux et moins. Ceci va entraîner une profonde mutation de société : c’est le sens même de la transition énergétique !”

Bref, notre consommation énergétique pose les mêmes problèmes que celle de toutes les matières premières, de tous les biens de consommation. Ces biens existent seulement en quantités limitées, et chacun d’entre nous doit pouvoir y accéder de manière équitable. Il s’agit de biens communs de l’Humanité, et ils ne sont pas inépuisables…

“Gandhi disait : “Nous devons vivre plus simplement… pour que, tout simplement, d’autres puissent vivre”… C’est à méditer, renchérit Christian Steffens ! Il est bon également de rappeler qu’il n’existe pas de solution miracle mais bien une myriade de petites solutions dont l’addition peut nous permettre de sortir des impasses où nous nous sommes engagés. “Le bonheur est un festin de miettes“. Il est là bien sûr, à portée de la main, ce bonheur énergétique, à condition que nous acceptions de nous baisser pour en glaner les miettes…”

Si vivre dignement est un droit humain, disposer d’énergie ad libitum n’est pas la traduction automatique de ce droit, comme nous avons trop souvent tendance à le croire. Le travail de la terre, ainsi que nous le prônons et le revendiquons chez Nature & Progrès est une école de la sobriété dont l’enseignement doit également s’appliquer à la consommation d’énergie. Sachons ne pas voir là quelque vieille morale paternaliste rétrograde et rétive à toute forme de progrès mais plutôt la sagesse élémentaire que doit aujourd’hui apprendre et promouvoir tout être humain qui veut vivre durablement dans le respect de la planète…

Sommes-nous prêts à affronter un accident nucléaire ?

Vu l’inconséquence et les mensonges obstinés de nos décideurs – pourquoi parler encore de “microfissures”, dans les cuves de Doel 3 et de Tihange 2, quand les plus grandes approchent les vingt centimètres ? – et l’allongement de la durée de vie de nos centrales – des décisions plus politiques que techniques ! -, l’attitude la plus raisonnable ne serait-elle pas de se préparer à survivre à un accident nucléaire grave ? En chérissant évidemment l’espoir que cela reste inutile… Mais sommes-nous vraiment prêts ? Y avons-nous seulement pensé ?

Par Fabrice de Bellefroid

Introduction

Dans la suite de la chaîne humaine du 25 juin 2017 qui relia Tihange à la frontière allemande, la locale des Amis de la Terre d’Esneux a invité la doctoresse Odette Klepper à partager son expérience sur les préparatifs que chacun devrait effectuer en prévision d’un possible accident nucléaire. Ezio Gandin, président des Amis de la Terre, introduisit la présentation en faisant le bilan de la situation, en Belgique, autour de la sortie du nucléaire. Remercions ici cette association pour le précieux apport qui a permis cette analyse.

Le danger du nuage radioactif

Seule la situation de première urgence sera abordée ici. Vivre sur un territoire contaminé exige des mesures d’une tout autre ampleur… et, probablement, une créativité infinie ! Enormément de cas de figures théoriques existent quant à ce type d’accident ; on nous le martèle à l’envi : “le risque zéro n’existe pas” ! Mais à quoi rime encore pareille tautologie – l’idée même de risque supposant le “pas zéro” – sinon à tout niveler et à nous dissuader de chercher à séparer ce qui est vraiment extrêmement dangereux de tout le reste, qui l’est – quand même ! – beaucoup moins ?

Vu qu’une centrale nucléaire est un endroit où une chaleur importante est produite par la réaction nucléaire – afin de produire de la vapeur d’eau actionnant des turbines qui font tourner un alternateur produisant finalement le courant électrique -, il y a de fortes chances que l’accident provoque un important dégagement de poussières radioactives. Et c’est ce nuage en mouvement qui sera dangereux pour les populations qui habitent “plus loin”, c’est-à-dire au-delà des très fortes contaminations qui pourraient être observées dans les environs immédiats. La radioactivité, c’est l’instabilité de noyaux atomiques qui se décomposent spontanément en d’autres particules et noyaux, en émettant de la radioactivité sous la forme d’au moins un des rayonnements alpha, bêta ou gamma.

Retenons – sans rentrer dans les détails médicaux des contaminations radioactives – que le graphique qui relie cette contamination à l’impact sur la santé prend la forme d’une droite à 45°. Ceci veut dire que, si la dose reçue est doublée, le risque de déclarer une maladie grave sera doublé lui aussi. Pour comprendre – autant que cela soit possible – cette donnée de façon positive, renversons la lecture et partons du principe qu’il faut tout faire pour minimiser la dose reçue et donc, par conséquent, minimiser le risque de maladie. Une attention toute particulière sera donc portée aux personnes les plus fragiles : les enfants et les femmes enceintes.

Que faire pour minimiser la contamination ?

Un long document est disponible, à ce sujet, auprès des services de l’État fédéral. Il détaille les procédures que les autorités doivent suivre, suivant les cas. Selon la gravité de l’accident et la force et la direction du vent, divers scénarios sont envisagés qui prévoient le confinement des habitants là où ils sont – écoles, lieux de travail… – ou pas, l’absorption de pilules d’iode ou pas, l’évacuation plus ou moins rapide ou pas… En cas d’accident, écouter la radio doit être privilégié pour suivre les recommandations des autorités ; pensez donc à vous procurer une radio fonctionnant sur piles car il est très possible qu’un accident grave ait pour conséquence une coupure du courant. Si le nuage de poussières contaminées vient vers vous, restez à l’intérieur de bâtiments en dur – un bloc de béton de vingt centimètres d’épaisseur arrête pratiquement tout le rayonnement dangereux -, dans des locaux avec peu de fenêtres, si possible, en plaçant du papier collant sur les joints des portes et des fenêtres. Prévoyez-en donc un stock largement suffisant !

Le bâtiment en question doit également être équipé pour permettre d’y rester… le temps nécessaire ! Songeons, par exemple, aux écoles dont le local le plus adapté est sans doute la salle de gymnastique mais où les toilettes… se trouvent dans un autre bloc ! Impossible d’en ressortir avec les enfants ! Un ravitaillement suffisant doit également être prévu, dans ce bâtiment, afin de tenir plusieurs jours. De nouveau, il faut sans doute éviter les aliments congelés puisque le risque de coupure de courant est important. Les denrées très stables seront privilégiées qui peuvent être stockées longtemps pour ne pas devoir les vérifier trop souvent : céréales, conserves… Chez nous, grâce à l’eau en conduites enterrées, rien de particulier ne semble devoir être prévu, dans un premier temps, concernant la boisson. Les écoles prévoiront des activités, des jeux pour distraire et occuper les enfants dans le local choisi…

Interpeller employeurs et directions d’écoles

S’il faut sortir, tout doit évidemment être mise en œuvre pour se protéger de l’ingestion ou de l’aspiration de poussières contaminées. Laisser rentrer cette poussière dans le corps, c’est exposer directement l’organisme au rayonnement radioactif – puisque les constituants de la poussière se désintègrent en permanence -, sans possibilité de les en retirer comme sur une peau qu’on laverait par la suite. Les poussières contaminées peuvent être efficacement arrêtées par des masques personnels qui couvrent la bouche et le nez, en épousant bien les contours du visage. La norme à acheter est FFP3 – il faut donc songer à en constituer un stock ! – mais les modèles pour enfants sont difficiles à trouver et ne sont d’ailleurs pas adaptés aux jeunes enfants. Tout sera donc organisé pour ne pas devoir sortir avec eux ! Des combinaisons complètes avec capuchon à usage unique seront également stockés et un sas permettant de mettre et de retirer ces masques et combinaisons sera installé dans le bâtiment afin d’éviter tout apport de poussière contaminée à l’intérieur du local, simplement parce qu’ils sont présents sur les cheveux ou sur les vêtements. Ne rien ramener du dehors, sauf si c’est vraiment nécessaire, et sans le nettoyer soigneusement !

Les circulaires organisant les procédures à appliquer ont souvent été traitées avec une grande légèreté et, même si quelques documents existent, très peu de lieux susceptibles d’être très peuplés en disposent – comme les lieux de travail, les écoles, les hôpitaux… – et ont réellement prévu l’ensemble des mesures adéquates, du choix de locaux réellement opérationnels aux fournitures qui doivent les équiper. Interpeller son employeur ou la direction de l’école de ses enfants est donc une première démarche forte qui permet de vérifier que les procédures sont connues et les locaux choisis adaptés, que tout le matériel utile et le ravitaillement sont prévus en quantités suffisantes. L’ensemble des parents de l’école, l’ensemble des collègues doivent être sollicités pour vérifier qu’ils connaissent bien les procédures ; tous les parents doivent également préparer une petite sacoche au nom de leur enfant ! Gageons que la prise de conscience du risque nucléaire réel poussera alors le plus grand nombre d’entre nous à se positionner enfin contre cette énergie apocalyptique.

Négligence et désinformation coupables !

Les informations concernant la sortie du nucléaire, en Belgique, sont presqu’aussi inquiétantes que l’état de nos vieilles centrales. La loi de priorité nucléaire, qui oblige à utiliser le courant produit par une centrale nucléaire en priorité par rapport aux autres énergies, n’a pas vraiment été annulée. Avec environ 50% de l’électricité d’origine nucléaire, toute la base de consommation est assurée par cette seule énergie, les pointes éventuelles étant comblées par les autres sources. Aucune rentabilité réelle ne semble donc possible, en ce qui les concerne, qui dégagerait des marges substantielles permettant leur développement.

Quand l’Allemagne a choisi de sortir du nucléaire, non seulement la part produite était plus faible – et donc davantage d’autres énergies étaient déjà utilisées – mais surtout la priorité fut clairement mise sur les énergies alternatives, ce qui donna les moyens de les développer. Ne suivons toutefois pas totalement l’exemple de nos voisins allemands qui se tournèrent transitoirement vers le charbon, une énergie qui présente d’autres gros inconvénients. Dans un contexte où la transition vers d’autres sources semble difficile, il incombe à chacun d’entre nous de tendre courageusement vers une limitation maximale de sa consommation d’énergie. Réfléchissons avant d’utiliser les gadgets électriques dont l’utilité est douteuse, veillons à ne pas laisser la lumière allumée en notre absence, traquons les veilles d’appareils électriques ou les chargeurs abandonnés dans la prise et qui consomment sans raisons… Montrons à nos enfants que nous assumons le risque nucléaire, sans faire peser sur eux l’immense responsabilité des générations qui les ont précédés…

 

Attention ! Aborder un sujet aussi grave est terriblement anxiogène pour les enfants ! Il faut donc renoncer à tout “exercice d’entraînement” ou même à leur laisser essayer les masques anti-poussières. C’est à nous qu’il incombe que tout soit en place si l’accident survient, en conservant le vif espoir que la trousse de secours, évidemment, n’ait jamais à servir.

 

Chez Nature & Progrès, la colère est grande. Rappelons ici que le risque industriel ne peut pas être réduit à la seule probabilité de l’accident. Le risque industriel est sa probabilité – faible, il est vrai, dans le cas qui nous occupe -, multipliée par ses conséquences – totalement incommensurables en matière nucléaire. Une perspective littéralement inimaginable, en ce qui nous concerne. En ce qui concerne nos autorités publiques aussi, semble-t-il…

La peste et bientôt le choléra ?

L’irruption de la Peste Porcine Africaine (PPA) en Gaume met toute la filière porcine en grande difficulté, avec un préjudice économique qui s’annonce énorme. Alors que l’abattage de quatre mille porcs sains issus de petits élevages locaux est vécu comme un véritable gâchis, l’inquiétude s’installe désormais sur le long terme. Et pas seulement chez les éleveurs de porcs ! Du côté des (ir)responsabilités, tous les regards se tournent vers les grandes sociétés de chasse…

Par Marc Fasol

Introduction

A Nassogne, qui ne connaît pas la Maison Magerotte ? Propriétaire d’une boucherie artisanale élue parmi les dix meilleures de Belgique, André Magerotte y pratique la vente directe. Artisan-boucher, gardien de la grande tradition salaisonnière ardennaise, l’homme est avant tout éleveur. En 1998, la piètre qualité gustative de la viande de porc issue d’élevages industriels le laisse sur sa faim. Partant du principe que les méthodes doivent s’adapter à l’animal et non le contraire, il décide, avec l’aide de feu son frère, de revoir complètement le processus d’engraissement. La bonne vieille méthode ancestrale est alors remise sur pied et un cheptel de quelque quatre cents porcs est constitué : née en prairie et hébergée dans de jolies cabanes en bois en lisière de la Forêt de Saint-Hubert, chaque bête dispose de pas moins de quatre cents mètres carrés de pâtures, de quoi s’épanouir dans les normes les plus strictes de santé et de bien-être animal. Le tout s’inscrivant dans un type d’élevage parfaitement durable, à défaut dans ce cas d’être certifié bio.

Afin de pouvoir s’adapter au climat de l’Ardenne, deux races particulièrement rustiques sont croisées : un verrat – porc mâle – de race Duroc, connue pour la finesse de sa viande, avec une truie Landrace, connue pour ses qualités maternelles. Perfectionniste dans l’âme, l’éleveur recourt même à un deuxième croisement. Le résultat est sensationnel : le “Porc des prairies d’Ardenne®” est né ! Proche de la race ancestrale, il est désormais protégé par une marque déposée. Un label d’excellence que bien des filières lui envient.

Coup de théâtre !

13 septembre 2018. Un agent de la DNF tombe sur deux carcasses suspectes de sangliers près d’Etalle, en Province de Luxembourg. Ils seront déclarés porteurs du virus de la PPA. Très vite, un périmètre de sécurité est décrété. Une zone interdite à toute activité couvrant soixante-trois mille hectares. Périmètre revu à la baisse – douze mille cinq cents hectares – et clôturé un mois plus tard, à savoir la zone forestière où ont été retrouvés tous les cas positifs. L’ensemble est englobé par une “zone tampon” plus vaste où les forestiers peuvent poursuivre leurs activités. Le tout est encore flanqué d’une “zone de surveillance renforcée” qui s’étend au sud du pays jusqu’à la frontière française… où nos voisins sont aussi sur pied de guerre. Chez Magerotte, sans perdre une minute, une nouvelle clôture électrifiée d’un mètre vingt de hauteur est préventivement installée sur plusieurs kilomètres. Tout contact avec les sangliers de la forêt voisine doit être rigoureusement évité.

Hélas le risque zéro n’existe pas, soupire l’éleveur, je reste très préoccupé : si l’épidémie se répand et que l’AFSCA m’oblige un jour à confiner mes bêtes, je suis dans l’impossibilité de le faire et, si mon cheptel est contaminé, c’est vingt ans de travail qui passent à la trappe…

En Gaume, à l’intérieur du périmètre de sécurité, quatre mille porcs sont abattus dans la précipitation. Le désastre n’est pas seulement éthique et moral pour les éleveurs mais aussi économique : le fruit d’un travail de longue haleine, vendu essentiellement en circuit court, est anéanti en quelques jours. Le ministre fédéral Denis Ducarme a-t-il cédé aux exigences du Boerenbond flamand dont les élevages industriels excédentaires destinés à l’exportation – Inde, Corée et Chine – sont jugés prioritaires ? Deux petits éleveurs concernés – dont la Ferme du Hayon, signataire de la charte éthique de Nature & Progrès – attaquent l’arrêté ministériel au Conseil d’Etat. Signalons que, dans le domaine, l’hypocrisie règne en maître puisque nos porcs étaient sains, tandis que ceux des Chinois sont contaminés ! Hé oui, la Chine est le plus grand réservoir de PPA au monde…

Rassurés pour autant ? Pas si vite ! En effet, le virus, sans danger pour l’homme, est très virulent. Et quand bien même il serait possible de vacciner toute la faune sauvage, il n’existe à ce jour ni traitement, ni vaccin ! Reste tout ce qui se passe dans l’ombre, dans un milieu très fermé : celui des sociétés de chasse. En la matière, Magerotte n’a pas sa langue en poche quand il s’agit de dénoncer les abus et autres pratiques illégales de certaines d’entre elles. Créateur de l’appellation “Gibier éthique d’Ardenne”, l’artisan-boucher a visiblement fait son examen de conscience depuis longtemps : il ne vend dorénavant que du gibier prélevé sans stress, issu d’une chasse respectueuse de l’animal et de l’environnement (1).

Les associations jouent les Cassandre

Le plus incompréhensible dans cette crise, c’est que la catastrophe était annoncée depuis belle lurette. Dans notre analyse intitulée “Haro sur les sangliers”, dès le début de 2018, nous évoquions déjà âprement tous les problèmes suscités par la surdensité des sangliers en forêt : ils y étaient, selon les sources, de trois à sept fois trop nombreux or les problèmes sont fortement liés aux nourrissages prétendument “dissuasifs” (2). De telles surdensités accroissent non seulement le risque d’apparition de la PPA – jusqu’à cent cinquante sangliers peuvent se rassembler aux points de nourrissage ! – mais elles en augmentent aussi la vitesse de propagation, rendant la situation totalement ingérable, deux points non abordés dans notre précédente analyse…

Lorsqu’au début de la crise, le porte-parole du Royal Saint-Hubert Club de Belgique (RSHCB) tente de faire passer les chasseurs pour des victimes, le sang du président d’Inter Environnement Wallonie ne fait qu’un tour. Indigné, il dénonce “la responsabilité, l’ignominie et le lobbying forcené qu’exercent les chasseurs auprès des décideurs politiques !” Même son de cloche dans le camp des associations de conservation de la nature : Natagora, LPO… Quant à l’European Food Security Authority (EFSA), elle ne s’était pas trompée non plus en juin dernier : dans ses recommandations sanitaires, figuraient déjà l’interdiction de tout nourrissage en forêt et de toutes ses formes détournées. Eh oui, pour contourner la loi, des champs dits “martyrs” sont parfois semés de plants de maïs en lisière forestière. Clôturés mais non récoltés, certains s’ouvrent subitement à la veille de la chasse ! Faisant preuve au mieux d’attentisme, aucune disposition en la matière n’a pourtant été prise par le ministre wallon de l’agriculture, René Collin. Dans un récent communiqué, il se défend même de faire le jeu du lobby de la chasse. On ne demande évidemment qu’à le croire…

Entre-temps, la Fédération Wallonne de l’Agriculture (FWA), de solides recommandations sous le bras, a exigé une entrevue avec le ministre. Le ton est encore monté d’un cran lorsque les chasseurs ont eu le culot de réclamer des indemnisations pour leur “travail logistique exemplaire” dans la gestion de cette crise. “Si ceux-ci doivent être payés, alors que le job soit exécuté par des agents publics avec obligation de résultats”, martèle la FWA. Au moins, il n’y aura pas de conflit d’intérêts !

Quand l’hôpital se moque de la charité…

Lors de notre entretien avec l’éleveur Jules Bastin, réalisé in tempore non suspecto dans le cadre de notre précédente analyse, ce dernier avait déjà évoqué, avec effroi, les risques liés à l’importation illégale, dans sa région, de sangliers issus des pays de l’Est. De simples rumeurs, des fake news – le mot, décidément, est à la mode ! – non avérées selon le magazine Chasse & Nature du RSHCB qui s’obstine à répéter en boucle les mêmes propos.

Lorsque la fable du sandwich au saucisson abandonné nuitamment en bordure d’autoroute par un routier venu de l’est a été avancée pour expliquer l’irruption brutale de la maladie, cela a bien fait rigoler pas mal de monde. D’un point de vue épidémiologique, le virus de la PPA peut pourtant subsister plusieurs mois, voire plusieurs années dans des déchets alimentaires infectés, mais la source de la contamination chez les Suidés est très probablement à rechercher ailleurs. Comme l’explique un officier de police judiciaire depuis longtemps affecté à l’Unité anti-braconnage (UAB) (3), “l’importation de sangliers issus d’élevage au sein de pays infectés à l’Est est plus que probablement à l’origine de cette épidémie.” Pourquoi? “Tout est un problème d’actionnariat dans ces sociétés. Des chasseurs fortunés paient jusqu’à deux mille euros par jour pour pouvoir réaliser leur tableau et repartir avec de beaux trophées. Et ils veulent en avoir pour leur argent, point barre !” D’autres encore se rendent directement dans les pays de l’Est infectés pour lancer leurs battues et revenir avec leurs trophées “planqués dans les bagages”…

Bien que toujours difficiles à prouver (4), des lâchages illégaux de sangliers ont pourtant bien eu lieu en Wallonie (5). Aujourd’hui, avec cette crise, les langues commencent à se délier tandis que d’autres évoquent carrément un secret de Polichinelle. Par ailleurs, on attend toujours le verdict de l’enquête judiciaire menée pour identifier les responsables. Basée notamment sur l’identification par analyse ADN de la provenance des bêtes infectées, elle était toujours à l’instruction à l’heure de clôturer ce texte. Quoiqu’il en soit, puisse cet immense gâchis servir de leçon et être l’occasion unique de revoir fondamentalement la loi de 1882 sur la chasse. Afin qu’elle devienne enfin écologiquement responsable, compatible avec les enjeux majeurs du XXIe siècle et que ce genre de désastre sanitaire ne se reproduise plus à l’avenir…

Notes

(1) Cahier de charge de l’appellation “Chasse éthique d’Ardenne” sur www.chassenassogne.weekbly.com

(2) Les tonnes de maïs distribué à la machine en forêt ont été remplacées par un nourrissage de boules contenant un mélange de céréales et de pois, devant être distribuées à la main…

(3) Jugée trop remuante au sein des sociétés de chasse, l’UAB a récemment changé d’autorité hiérarchique, perdant ainsi l’autonomie qui lui avait permis d’être si efficace dans la lutte contre le braconnage. Cherchez l’erreur…

(4) En février 2017, des chercheurs de l’UCL publient une étude génétique mettant en évidence l’origine non-wallonne de plusieurs sangliers tués ces dernières années.

(5) Le 18 décembre 2005, trois chasseurs sont pris en flagrant délit de lâchage de sangliers, la veille d’une chasse à Tellin, une pratique interdite depuis 1994.

Trump, les gilets jaunes, Antigone et l’effondrement …

Esquisse de quelques phénomènes dans ce qu’ils ont de nouveau…

Le monde bascule ! Nous devons, dans ce contexte, comprendre plutôt que condamner les individus que nous sommes, nous qui avons du mal à accepter de déranger nos convictions, nos habitudes qui sont parfois serties dans nos identités les plus profondes. Certitude qu’on trouvera toujours bien une solution technologique, habitude de prendre sa voiture, par exemple…

Par Guillaume Lohest

Introduction

Nous devons comprendre aussi les récits qui fondent nos sociétés et les croyances qui alimentent la confiance collective : progrès, croissance, développement durable… Nous devons comprendre les verrous sociaux et techniques qui paralysent nos institutions. Comprendre, en un mot, que l’inertie de nos sociétés est systémique et complexe.

Pourtant, après une longue stagnation, la période du statu quo semble s’être achevée. Le monde bascule dans une nouvelle ère avec une telle évidence que seuls quelques irréductibles ou quelques fous peuvent encore l’ignorer. Mais si l’inertie était un phénomène complexe à analyser, le basculement en cours l’est tout autant. Les gens changent peut-être rarement d’eux-mêmes, mais “ça” change. Qu’est-ce que “ça” ? L’ambition de texte est de tenter d’y voir un peu plus clair.

Ombres sur les démocraties

Un mouvement qu’on pensait irréversible est en train de s’inverser. Après Trump aux États-Unis, après Salvini en Italie, c’est le Brésil qui vient de placer au pouvoir un dirigeant dont la conception de la démocratie semble très rudimentaire. Jair Bolsonaro est sexiste, raciste, nationaliste, homophobe. Il n’a que faire des droits humains fondamentaux. Quand on fait le compte, parmi les grandes puissances économiques ou démographiques mondiales, quels pays ne sont pas encore aux mains de l’ultra-droite ou de l’extrême-droite ? Ni la Russie, ni les USA, ni le Brésil, ni l’Inde, ni la Chine, ni l’Italie… La France et l’Allemagne connaissent une montée des nationalismes. Reste le Canada, l’Espagne, le Royaume-Uni, mais ce dernier a décidé de quitter l’Union Européenne qui ne fait plus rêver. La démocratie semble s’effriter.

Les processus électoraux donnent le pouvoir à des dirigeants autoritaires qui, en outre, ne prennent pas au sérieux le réchauffement climatique ou l’extinction de la biodiversité. La tendance, en tout cas au niveau des États, est au déni et au repli. Selon l’historien Jean-Baptiste Fressoz, on assiste à la montée d’un carbo-fascisme. Le nationalisme se combine à une négation totale des enjeux écologiques : “les partis de droite dure, trop vite rangés sous l’étiquette inoffensive de «populiste», sont de véritables catastrophes environnementales. (1) Ainsi Trump est-il sorti de l’accord de Paris, tandis que Bolsonaro s’apprête à le faire. Le nouveau président brésilien souhaite, par ailleurs, exploiter davantage la forêt amazonienne pour booster le développement économique du pays des agro-carburants.

Dans un récent ouvrage intitulé “Où atterrir ?”, Bruno Latour analyse l’élection de Donald Trump comme le symptôme d’un repli des classes dirigeantes face à la perspective des catastrophes climatiques et de l’épuisement des ressources. L’élection de Bolsonaro au Brésil, la tendance des gouvernements d’extrême-droite à nier le réchauffement climatique, le laxisme envers l’évasion fiscale, la tendance globale à édifier des murs et à freiner l’immigration semblent confirmer cette intuition.

Devant la menace, on aurait décidé, non pas de lui faire face, mais de fuir. Les uns dans l’exil doré du 1% – “les super-riches doivent être protégés avant tout !” – d’autres en s’accrochant à des frontières assurées – “par pitié, laissez-nous au moins l’assurance d’une identité stable !” -, d’autres enfin, les plus misérables, en prenant la route de l’exil” (2).

Le non des gilets jaunes

Le mouvement du 17 novembre 2018, qui a vu des centaines de milliers de personnes revêtir un gilet jaune pour s’opposer aux taxes sur le carburant, a pu sembler, dans un premier temps, tout à fait anti-écolo. Pourtant, il ne l’est pas forcément. Les jours passant, on a pu se rendre compte que ce mouvement très hétérogène, qui va de l’extrême-droite à l’extrême-gauche en passant par tous les déçus des partis traditionnels, n’avait pas de revendication construite empêchant de lutter contre le réchauffement climatique. Sa seule unité, c’est la radicalité d’un refus. Mais en contestant les taxes en général, en ce compris la fiscalité verte, les individus qui enfilent le gilet jaune s’opposent surtout à ce qu’ils considèrent comme une injustice fiscale. Les plus gros doivent payer, disent-ils en substance. En ce qui concerne la question du climat, leur posture n’est donc pas forcément incompatible avec la lutte contre le réchauffement. On ne peut pas dire que leur “non” s’adresse à l’écologie en général. Il est, par contre, résolument contraire à la manière dont la transition écologique est envisagée aujourd’hui par la plupart des gouvernements européens, sous la forme d’incitants fiscaux ou de taxes censés orienter l’économie dans le sens d’une croissance – un tout petit peu – plus verte.

Or, visiblement, cela ne marche pas ! Une récente étude publiée par le think-tank américain World Ressources Institute et par deux centres de recherches britanniques du Grantham Research Institute et Centre for Climate Change Economics and Policy a dévoilé que, sur les cent nonante-sept pays signataires de l’Accord de Paris sur le Climat, seuls seize pays avaient engagé des actions à la hauteur des engagements pris. Parmi ces seize pays, aucun membre de l’Union Européenne ! Les politiques des gouvernements européens en place ne peuvent donc, en aucun cas, être vues comme des politiques écologiques. Vu sous cet angle, il est sans doute plus justifié de s’inquiéter des possibles dérives antidémocratiques du mouvement des gilets jaunes, que de leur – absence de – positionnement vis-à-vis de l’écologie. A contrario, on peut plutôt se réjouir que ces gouvernements soient à présent pris en tenaille entre un puissant cri d’alarme citoyen pour lutter contre le réchauffement climatique et une intense colère envers les injustices générées par le modèle économique néolibéral en vigueur. Le concept de “justice climatique” prend alors tout son sens.

Des Antigone se lèvent !

Ende Gelände (3), vous connaissez ? Extinction Rebellion (4), ce nom vous dit quelque chose ? Il s’agit de deux mouvements activistes. Le premier trouve son origine en Allemagne et rassemble des militants de divers pays pour mener des opérations de blocage de mines de charbon. Le second est anglais et a récemment rassemblé six mille personnes pour bloquer des ponts, à Londres le 17 novembre 2018, afin d’exiger que les gouvernements agissent à la fois contre le réchauffement climatique et la sixième extinction de masse des espèces.

Les actions coordonnées de désobéissance civile ou d’occupations de “zones à défendre” (ZAD) se multiplient. Aux yeux de certains, elles continuent d’apparaître comme des agitations peu sérieuses ne respectant pas le résultat des élections. C’est une conception simpliste qui assimile démocratie et élection à la majorité. L’histoire montre pourtant autre chose : de nombreux droits fondamentaux, de nombreux progrès humains ont été obtenus grâce à la désobéissance civile, quand des minorités ont le courage de défendre des principes au nom de tous.

Revendiquer le droit des citoyens à désobéir à des lois injustes et le devoir de désobéir à des lois dangereuses, a écrit Howard Zinn, c’est la véritable essence de la démocratie, qui accepte que le gouvernement et ses lois ne sont pas sacrés mais qu’ils ne sont que des instruments au service de certaines fins : la vie, la liberté, le bonheur. Les instruments sont accessoires ; pas les fins.” (5)

À l’heure où j’écris ces lignes, une centaine d’activistes viennent de réaliser une action de désobéissance civile au Parlement Belge, en s’introduisant dans la cour du bâtiment pour y entonner des chants et des discours réclamant la justice climatique. Ils n’ont pas respecté la loi qui interdit l’entrée dans cette cour. Mais ils l’ont fait au nom d’un principe supérieur, inscrit dans l’article 23 de la Constitution belge, le “droit à la protection d’un environnement sain”. Ce décalage entre la légalité – en vigueur – et une justice – d’un autre ordre – est le moteur du conflit qui oppose Antigone à son oncle Créon dans la mythologie grecque. C’est aussi dans cet espace qu’Howard Zinn inscrit la légitimité de la désobéissance civile.

Qu’elle soit reconnue comme légale, au nom d’un droit constitutionnel ou international, ou non, son but est toujours de combler la brèche qui sépare la loi de la justice, dans un processus infini de développement de la démocratie.” (6)

L’événement bruxellois “Claim the Climate“, qui s’annonce comme la plus grande mobilisation jamais réalisée en Belgique sur le réchauffement climatique, est un indice de plus que, parmi les populations aussi, s’éveille une force de grande ampleur. Les gens ne changent-ils pas ? En tout cas, ils réclament du changement !

L’incroyable cheminement du concept d’effondrement

Qui se souvient de cette époque, pas si lointaine, où Pablo Servigne, alors actif au sein de l’asbl Barricade à Liège, vint présenter dans la librairie de Nature & Progrès, à Jambes, le premier livre qu’il venait de publier, Nourrir l’Europe en temps de crise, paru aux éditions… Nature & Progrès ? Il y était question, déjà, d’effondrement, de rupture des systèmes d’approvisionnement alimentaire, de résilience face aux catastrophes. Pour certains d’entre nous, ce furent des moments décisifs d’une prise de conscience profonde que l’avenir ne ressemblerait pas à aujourd’hui. Mais nous n’étions qu’une poignée, et beaucoup considéraient alors cette approche des choses comme farfelue, inutilement catastrophiste, voire carrément ridicule.

Quatre ans plus tard, tout a changé. Le concept d’effondrement est discuté dans les grands médias, parfois de façon polémique, mais il ne fait plus ricaner. Le premier ministre français Edouard Philippe en a parlé, face caméra, avec Nicolas Hulot, l’été dernier. Pablo Servigne a récemment échangé, une heure durant, avec le député de la France Insoumise François Ruffin (7). Avec Raphaël Stevens, ils avaient également été reçus à Bercy, au Ministère de l’économie et des finances (8). Des dizaines de vidéos comptabilisant des centaines de milliers de vues circulent sur les réseaux sociaux. D’autres livres ont été publiés par d’autres auteurs sur le sujet en français. La démission soudaine de Nicolas Hulot de son poste de ministre a aussi constitué un déclic salutaire. Même lui dont beaucoup d’écologistes moquaient le caractère trop conciliant, même Hulot ne croit plus aux petits pas et aux changements de comportement à la petite semaine. Son discours est clairement celui de l’effondrement.

Bref, en quelques années, cette approche s’est imposée dans le débat public, complémentaire des visions plus progressives – la transition – et des pratiques existantes – agriculture biologique et paysanne, monnaies locales, etc. Dans le domaine littéraire, les fictions du genre dystopique ou utopique connaissent un bond en avant, souvent venues d’Amérique du Nord. L’imaginaire culturel est en train de changer, avec des perspectives d’effondrements qui deviennent tangibles et centrales.

La fête est définitivement finie

Que se passe-t-il ? Beaucoup de choses à la fois, certainement. Les observateurs politiques, les scientifiques, les sociologues, les artistes, les gens eux-mêmes dans leurs vécus, chacun a un fragment de vérité à dire sur l’époque que nous traversons. Difficile d’y voir clair. Si les gens se mettent à “bouger” dans des directions diverses, en enfilant un gilet jaune, en votant pour des partis extrémistes dont ils ne partagent pas forcément les idées, en se mobilisant – enfin – pour le climat, en mettant en place des actions plus radicales, ou en imaginant des solutions de repli – survivaliste, nationaliste -, n’est-ce pas parce que l’horizon collectif est à présent tout à fait bouché ? Il est possible que le sentiment de révolte soit en train d’éclore maintenant, par des canaux contradictoires et conflictuels entre eux, maintenant et seulement maintenant, parce que la perspective d’un avenir meilleur dans le cadre du  monde tel qu’il fonctionne ne s’était pas encore assez effondrée jusque-là. Les croyances – dans le développement durable, la croissance verte, les solutions technologiques – ont pu rester très longtemps un refuge. Il faut croire que ce grand récit, puissant, a fini par s’effondrer. Tout le monde en Occident commence à comprendre, du moins à percevoir, que la fête de l’abondance est finie, définitivement finie. La finitude des ressources et la fragilité de la planète, sans être forcément identifiées comme telles, ont refermé leurs implacables tenailles sur l’avenir dans lequel les gens pouvaient se projeter.

Par raccourci, on pourrait dire que l’effondrement a fini par gagner l’inconscient collectif. Il a été intériorisé par la société, en quelque sorte. Que ce soit dans la clarté d’un raisonnement ou par une approche intuitive, la rupture est consommée. La promesse du XXe siècle, celle du Progrès, est brisée pour de bon. Et les réactions à ce choc partent dans tous les sens. Les cyniques proposent de construire des murs pour protéger le magot accumulé. D’autres, plus indécis dans leur colère, veulent renverser la table et faire payer les responsables politiques sans trop s’embarrasser de la suite. Une minorité grandissante s’attache à limiter les dégâts et à construire un monde plus résilient, hors du cadre de la croissance économique. Le drame serait que les cyniques, que les Bolsonaro, les Trump, les Salvini, récoltent les raisins de la colère et détériorent davantage encore nos solidarités, et celles de la terre.

Ces solidarités-là, Nature & Progrès s’efforce, depuis plus de quarante ans, de les rendre concrètes dans le quotidien de nos concitoyens. Nous poursuivrons ce travail sans relâche, sûrs à présent que ce que nous appelons “résilience” n’est pas simplement un effet de rhétorique. Il appartient, en effet, à chacun d’entre nous d’être, quoi qu’il arrive, mieux préparé à l’imprévisible, plus disponible pour l’irréversible. Même si aucune catastrophe ne doit jamais être souhaitée.

Notes

(1) Jean-Baptiste Fressoz, “Bolsonaro, Trump, Duterte… La montée d’un carbo-fascisme ?” dans Libération, le 10 octobre 2018.

(2) Bruno Latour, Où atterrir ?, Comment s’orienter en politique, La Découverte, 2017.

(3) https://www.ende-gelaende.org/fr/

(4) https://rebellion.earth/

(5) Howard Zinn, Désobéissance civile et démocratie, Agone, 2010 (édition originale en anglais, 1968).

(6) Idem.

(7) On trouve cette vidéo sur Youtube : “Pablo Servigne et François Ruffin : une dernière bière avant la fin du monde”.

(8) Voir sur Youtube la websérie “NEXT”, de Clément Montfort, qui aborde l’effondrement avec des angles d’approche diversifiés.

Le scolyte attaque la forêt wallonne

Un quart de la forêt wallonne – cent vingt-cinq mille hectares ! – est planté d’épicéas (Picea abies). Durant l’été extrêmement sec de 2018, ces résineux ont été gravement attaqués par un petit insecte, le scolyte. Assoiffés et donc affaiblis, ils sont morts sur plusieurs milliers d’hectares et devront être abattus et évacués avant le 31 mars 2019 afin de limiter la contamination des arbres encore sains. Dans le contexte du réchauffement climatique, l’événement n’a rien d’un fait isolé : c’est toute notre forêt qui souffre, c’est toute notre forêt qui meurt…

Par Jürg Schuppisser et Christine Piron

Introduction

Comment reboiser rapidement ces milliers d’hectares ? L’Université de Namur, qui gère le domaine d’Haugimont, à Faulx-les-Tombes, a choisi une piste originale… Constatant que jadis, on ressemait – de préférence en automne -, dans les parcelles à reboiser, les glands et les faînes qui n’avaient pas encore germé, elle a invité le grand public à se mobiliser, durant le mois de novembre, dans le but d’effectuer ce travail très simple. Il suffit, en effet, d’ouvrir à la bêche une fente de trois à six centimètres de profondeur et d’y glisser trois glands ou trois faînes. Un vrai jeu d’enfant, qui amusa des familles entières !

Un résineux qui ne convient plus à la forêt wallonne

A cette occasion, nous rencontrons Charles Debois, ingénieur forestier et gestionnaire du domaine d’Haugimont, depuis 1978. Il nous donne un aperçu de la gravité de la situation.

“Le scolyte, précise-t-il, est un coléoptère xylophage endémique, c’est-à-dire qu’il est présent en permanence. Il mesure un demi-centimètre environ et commence par attaquer le haut de l’épicéa. Les adultes pondent alors des larves qui vont descendre dans le tronc et tuer l’arbre. Cela peut aller très vite ! Dès que la cime des arbres devient brune, trente jours plus tard, l’arbre est mort, même si les pics noirs et les pics épeiche se régalent des larves. En temps ordinaires, le scolyte se reproduit une seule fois, fin mai. Les larves s’envolent et vont attaquer l’arbre le plus faible ; c’est une espèce de sélection naturelle. Voici, malheureusement, le troisième été sec que nous subissons ! Et 2018 fut même le plus marqué, plus encore qu’en 1976.”

Dans nos forêts wallonnes, à deux cent cinquante mètres environ d’altitude moyenne, les épicéas ne sont pas en station, c’est-à-dire qu’ils ne se trouvent pas dans leurs conditions physiques et biologiques de préférence. Dans les Vosges ou dans le Jura, par exemple, ils vivent à une altitude supérieure à cinq cents mètres, ce qui leur convient beaucoup mieux.

“L’épicéa a été abondamment introduit, en Wallonie, après la Seconde Guerre, explique Charles Debois. Nous devions alors reconstituer rapidement nos forêts car nous avions d’urgents besoins de bois, notamment pour fabriquer de la pâte à papier. Or l’épicéa est un excellent arbre pour faire de la pâte à papier : c’est un bois blanc avec une longue fibre. De nos jours, on recycle cinq à six fois le papier et donc le besoin diminue. L’épicéa, qui a un enracinement traçant, en surface, n’est pas adapté à la sécheresse et aux chaleurs que nous avons connues, ces derniers étés. On n’observe jamais de températures voisines de 35°C à cinq cents mètres d’altitude et les peuplements ne sont jamais ensoleillés du matin au soir. L’été 2018 a donc clairement démontré que l’épicéa n’est pas en station, à deux cents mètres d’altitude. Il ne l’est d’ailleurs sans doute jamais en-dessous de quatre cents.”

Les immenses dégâts du scolyte

“Fin mai, poursuit Charles Debois, le scolyte a donc engendré une première génération qui a trouvé beaucoup d’arbres à coloniser puisqu’ils étaient complètement assoiffés. Les conditions étaient donc réunies pour donner naissance à une deuxième génération de larves, fin juillet, puis à une troisième, début octobre, alors qu’il faisait encore très sec. Imaginez la démultiplication de ces insectes, en sachant qu’un couple donne des centaines de larves… Et, si le printemps de 2019 est ensoleillé et sec, chaque larve essaimera dans un rayon de cent mètres autour de chaque arbre attaqué. Dans le domaine d’Haugimont, nous comptions deux cents arbres attaqués sur une surface de quatre hectares ; un mois plus tard, il y en avait cinq cents ! Nous avons donc pris la décision de récolter la parcelle. Vous observerez que l’arbre attaqué bleuit quand il commence à sécher ; c’est dû à l’action d’un champignon que véhicule le scolyte. Le bois est encore de qualité et peut passer dans les sciages ordinaires. Mais, si on attend trop longtemps, il faudra en faire des palettes ou de la caisserie, soit la dernière qualité de sciage. Les épicéas morts qui seront secs tout l’hiver, au fond de jardins par exemple, ne pourront donc plus servir qu’à fabriquer des pellets ou des panneaux de particules… Précisons également que la législation dispose qu’en cas d’épidémie en forêt, tous les arbres morts ou dont on sait qu’ils sont malades doivent être coupés et évacués endéans les six mois – donc avant le 31 mars prochain – à une distance d’au moins cinq kilomètres, en dehors de la forêt !”

Mettre à blanc et replanter !

“Notre pratique de la sylviculture se veut proche de la nature, dit Charles Debois. Normalement, nous ne faisons pas de mise à blanc et donc pas de plantation. Le forestier récolte les gros bois au fur et à mesure qu’ils grossissent ; en-dessous, la régénération naturelle attend son tour. Nous souhaitions continuer à éclaircir les épicéas qui atteignent un demi-siècle, comme nous le faisons depuis trente ans. Bien éclaircir permet à la lumière d’arriver au sol ; des semis naturels apparaissent alors. Epicéas, bouleaux, pins, chênes et hêtres sylvestre – qui ne sont pas attaqués par le scolyte – sont ainsi en pleine lumière. Malheureusement, au lieu de l’éclaircie, nous avons dû passer à la coupe à blanc à cause du problème sanitaire grave ; nous ne voulons pas avoir, l’année prochaine, quatre hectares d’épicéas tout bruns dont les marchands ne donneraient plus que le tiers du prix qu’ils valent maintenant. Car la forêt de l’Université de Namur est gérée comme une forêt normale, avec un objectif de vente de bois et de location de droits de chasse. Dans une optique de sylviculture différente, nous avons des espèces indigènes, en mélange. Ce sont les plus aptes à affronter le réchauffement climatique. Précisons également, et c’est un élément très important, que nous nous trouvons en zone Natura 2000. Nous pouvions mener à terme les peuplements d’épicéas qui se s’étaient retrouvés en zone Natura 2000 mais il ne nous est pas permis de replanter des résineux. Nous repassons donc aux feuillus. Les propriétaires reçoivent, pour cela, un subside de quarante euros l’hectare ; ils doivent également conserver, sur au moins 3% de la surface, des arbres qui vivront jusqu’à la fin de leur vie naturelle. Les épicéas qui poussent en semis naturel ne seront donc pas arrachés mais seront des plantes accompagnatrices des hêtres, des chênes et des bouleaux. Ils enserreront les troncs des jeunes arbres qui seront semés et feront en sorte que leurs troncs soient indemnes de branches, afin d’obtenir un bois de première qualité. L’épicéa n’est donc plus destiné, ici, qu’à accompagner les essences nobles.”

Profiter d’une récolte abondante

Replanter paraît très simple : il suffit apparemment de déplacer les glands et les faînes qu’on trouve en abondance !

“Sous les chênes et les hêtres, un peu plus loin, le semis naturel se fait en suffisance, précise Charles Debois. Pourtant, amener nous-mêmes la masse disponible de glands et faînes et l’enterrer ici, tout de suite, plutôt que d’attendre les geais et les écureuils, permet de gagner un temps précieux, ce surplus risquant d’ailleurs d’être tout simplement avalé par les sangliers, les chevreuils et les mulots… Mais surtout, cela ne marchera plus, l’an prochain, car les chênes et les hêtres qui auront donné beaucoup en 2018 ne donneront plus grand-chose pendant les trois ou quatre années qui vont suivre. La dernière récolte abondante remonte à 2011, il y a sept ans déjà, ce qui signifie qu’il faudrait acheter des glands si nous voulions effectuer la même opération l’an prochain. Ceux-ci se conservent, en effet, difficilement au-delà de six mois. Recourir à la main-d’œuvre humaine est utile également puisque, le germe du gland étant une racine, le mieux est de le mettre… vers le bas ! De plus, il est toujours préférable de choisir un gros gland puisque la réserve de nourriture est toujours plus importante dans une grosse graine. Il faut aussi en mettre deux ou trois par trou pour qu’il y en ait au moins un des deux qui survive”.

On ne peut donc pas simplement lancer les glands en l’air et les laisser retomber où ils veulent ? Charles Debois nous explique que, sous les arbres, ils seraient recouverts de feuilles qui les protégeraient du gel. Or ici, rappelons-le, nous nous trouvons dans une coupe à blanc…

“Ces parcelles, à la fin des années soixante, étaient certainement des chênaies ou des hêtraies, regrette enfin Charles Debois. Les arbres furent sans doute vendus par l’ancien propriétaire pour payer des droits de succession. Des épicéas furent plantés mais les scolytes ne posaient pas de problèmes à cette époque ; le climat des années soixante n’était pas celui d’aujourd’hui…”

Reconstituer la forêt

Les défenseurs d’une sylviculture proche de la nature utilisent le slogan “Imiter la nature, hâter son œuvre“. Si nos compétences en la matière sont certes limitées, chez Nature & Progrès, il n’y a cependant pas de doute que nos choix en matières agricoles nous amèneront à partager cette ligne de conduite. Et le geste simple qui est aujourd’hui demandé au public permet de réaliser ce que la nature aurait peut-être mis une décennie à accomplir. Plus prosaïquement, en Wallonie, une parcelle comme celle-là est généralement nettoyée à l’aide de bulldozers et, une fois les troncs enlevés, tout le reste est broyé – en ce compris les petits bouleaux et les semis naturels d’épicéas – afin d’obtenir un terrain tout-à-fait clean afin de replanter plus facilement. Ce saccage coûte un minimum de cinq mille euros l’hectare, gyro-broyage et plantation compris. Ici, on se contentera de reconstituer la forêt telle qu’elle existait avant les épicéas, en exposant aussi un minimum de frais…

D’une manière plus générale, la majorité des essences qui composent nos forêts vont souffrir d’attaques diverses et seront donc appelées à s’adapter, ou à disparaître. Gageons que certaines ne subsisteront pas et qu’une gestion forestière par trop brutale n’ouvrira pas la porte aux solutions alternatives. Un pessimisme exacerbé n’est, bien sûr, pas de mise. Un optimisme béat non plus.

Pesticides et agriculture : déroger ne peut jamais devenir l’ordinaire !

Notre industrie betteravière n’a pas été capable de se réformer à temps. Son avenir peut-il encore dépendre de dérogations au sujet d’une molécule chimique mise hors-la-loi par l’Europe ? Qui se permettrait aujourd’hui un raisonnement aussi insensé, au mépris total de la santé publique et de l’environnement, si ce n’est une frange en déroute du monde agricole qui refuse de voir son avenir ailleurs que dans la chimie ? Cette question est de la compétence du Ministre fédéral de l’Agriculture. Aura-t-il le courage politique suffisant pour ramener ces betteraviers sur la voie de la raison ?

Par Dominique Parizel et Marc Fichers

Introduction

Au cas où il n’existerait pas d’autre moyen de combattre un parasite, un Etat membre a la possibilité de déroger, cent vingt jours durant, à l’interdiction par l’Europe d’un produit phytosanitaire. Or, dans le cas des néonicotinoïdes, nul n’aurait, semble-t-il, plus que nous à pâtir de la jaunisse de la betterave, une maladie due à un puceron… Serait-ce là une sortie de secours inespérée pour le secteur betteravier belge qui ne manifeste guère l’intention de modifier ses pratiques en admettant la prohibition des produits toxiques qu’il utilise ? Mais déroger à l’interdiction demeure très dangereux pour notre environnement et oriente les agriculteurs vers un avenir incertain. Raisonnant exclusivement à court terme, nos betteraviers apparemment n’en ont cure…

Un processus d’agréation complexe

Les matières actives des pesticides sont autorisées sur base d’un long processus qui se fait d’abord au niveau Européen. Lorsqu’une matière active est autorisée, les Etats membres peuvent toutefois agréer les formulations – les matières actives plus divers “formulants” – correspondant aux différents usages des produits commercialisés. Si une matière active est alors jugée néfaste pour la santé humaine ou pour l’environnement, un très long processus s’ensuit qui peut durer plusieurs dizaines d’années avant de voir enfin prononcée l’interdiction de la molécule incriminée.

On commence donc par se borner à “gérer le risque”. Une matière active peut, par exemple, poser problème pour la santé humaine mais, au lieu de l’interdire purement et simplement, on choisira de gérer cette dangerosité en imposant, par exemple, qu’elle soit commercialisée sous forme liquide plutôt que sous forme de poudre. Suit quand même une série d’études dont la grande majorité est évidemment réalisée par la firme détentrice de l’homologation et dont le seul but est de semer le doute au sujet l’étude initiale qui avait établi un risque pour la santé humaine… Parfois cependant une décision tombe au terme de dizaines d’années de controverse, comme pour les néonicotinoïdes, ces insecticides tueurs, entre autres, d’abeilles. Les premières études qui mettaient en avant leur dangerosité datent de la fin des années nonante, le produit ayant d’ailleurs été interdit sur le tournesol, en France, dès 1999 ! Ce n’est malheureusement qu’après une vingtaine d’années d’études et de contre-études et face à l’hécatombe dont sont victimes les populations d’insectes que l’Europe décida enfin d’interdire l’usage de ces funestes molécules. Les défenseurs de la santé et de l’environnement ne doivent pourtant pas se réjouir trop tôt : le combat n’est pas terminé car les pesticides ne se sont pas bornés à détruire notre santé et notre environnement, ils ont aussi contribué à changer, en profondeur, les pratiques agricoles…

Néonicotinoïdes et lavage de cerveau

Les néonicotinoïdes sont des insecticides systémiques dont la particularité est d’agir à micro-doses. Ils demeurent actifs plusieurs mois dans la plante et dans le sol. Utilisés intensivement pour de très nombreuses cultures – 100% des semences de betteraves sont traitées aux néonicotinoïdes -, ils sont même présents dans les colliers antipuces des chiens et des chats. En culture betteravière, ils permettent le contrôle des insectes ravageurs du sol ainsi que celui des pucerons responsables des infections virales. Bref, une fois le semis réalisé, ils autorisent l’agriculteur à ne plus à se soucier, le moins du monde, des insectes ravageurs… C’est donc tout un empire que leur interdiction va ébranler.

Dans cet ordre d’idées, la Sucrerie de Tirlemont – qui appartient à Südzuker, un leader mondial du sucre – nous présente, dans le cadre d’une campagne de promotion, une jeune agricultrice qui nous dit sa passion pour la culture de la betterave (1). Elle rappelle que sa famille cultive la plante depuis plusieurs générations et exprime son désir et sa volonté de continuer. L’idée ne lui vient jamais que cette culture pourrait ne plus être possible chez nous pour de simples questions de rentabilité, mais surtout parce que son environnement et les risques que les méthodes culturales font peser sur lui ont bien changé depuis l’époque de ses parents et de ses grands-parents. Comment revendiquer, en effet, une sorte de droit cultural ancestral sans même évoquer la façon dont le père et le grand-père cultivaient à une époque où les néonicotinoïdes, évidemment, n’existaient pas ? Sans le vouloir sans doute, la Sucrerie de Tirlemont attire donc l’attention sur un fait essentiel : le véritable lavage de cerveau que subissent les agriculteurs depuis une vingtaine d’années ! Plus aucun d’entre eux ne conçoit ses cultures sans l’usage des pesticides. Mais si les pratiques agricoles évoluent dangereusement autour de l’usage des néonicotinoïdes, la recherche s’engage dans la même impasse puisque la sélection variétale – aux mains de semenciers directement liés avec les firmes qui produisent les pesticides – s’effectue depuis vingt ans au départ de variétés issues de champs traités…

La tradition betteravière belge

Le monde agricole a la mémoire courte. Il semble surtout avoir oublié que celui qui cultive doit constamment remettre ses pratiques en question. Nos agriculteurs savaient cultiver la betterave bien avant que se généralisent les néonicotinoïdes. Pour contrôler les insectes ravageurs, il fallait veiller à bien implanter la culture car un sol mal préparé ou un semis mal effectué fragilisent les plantes en croissance et les rendent plus sensibles aux ravageurs. Une observation très régulière des cultures était indispensable pour évaluer l’opportunité de traiter ; une attaque devait souvent être tolérée pour permettre le développement des insectes auxiliaires. Pareille tolérance n’est désormais plus de mise puisque les champs doivent être visuellement “parfaits”, d’une vaine et triste uniformité. Voilà pourquoi les bio sont aujourd’hui les seuls à démontrer que la culture sans néonicotinoïdes est évidemment toujours possible ; du sucre de betterave bio est d’ailleurs produit en Allemagne par la maison mère de la Sucrerie de Tirlemont at cette dernière a démarré des essais en Belgique…

Bien sûr, avant, la culture de la betterave était plus technique, elle exigeait de l’agriculteur une véritable expertise. Mais, qu’on le veuille ou non, les marges d’erreurs étaient réduites et la culture n’en était pas moins rentable. Une ferme de cinquante hectares était suffisante alors que, maintenant, plus rien ne fonctionne en-dessous de cent cinquante ! Un vent de panique souffle, depuis l’annonce de l’interdiction des néonicotinoïdes, comme si l’avenir de l’agriculture était suspendu à un fil, à une seule molécule chimique dont la disparition a été décidée, cet été, au niveau européen. Mais c’est peut-être lui faire endosser une responsabilité qui n’est pas la sienne…

Quoi qu’il en soit, l’émoi est si grand dans le secteur betteravier que notre Ministre fédéral de l’Agriculture envisage le recours à la dérogation de cent vingt jours que nous évoquions ci-dessus (2), une astuce qui permet à tout Etat membre de continuer à répandre un produit hors-la-loi, même si cette interdiction a été dûment motivée par une interminable liste d’études qui en ont démontré la toxicité pour la santé humaine et les dangers pour l’environnement. Et même si le dernier carré des défenseurs de ladite molécule a eu tout le temps nécessaire pour faire entendre sa voix. Que faut-il encore faire de plus, décidément, pour que la raison l’emporte ?

Cent vingt jours ? Pour quoi faire, cent vingt jours ?

Ainsi, quand tout a été dit et démontré, un Etat membre peut encore déroger à l’interdiction formelle. Et cela, pour cent vingt jours par an, ce qui est bien suffisant pour couvrir toute la période culturale… Une rare exception, pensez-vous ? Pas du tout : la dérogation pour cent vingt jours devient la norme. Il y en a des quantités, plusieurs dizaines rien qu’en Belgique, dont celle du Metham sodium, un monstre classé cancérigène, utilisé pour “désinfecter les sols”. Car quand un agriculteur – ou celui qui ose encore se revendiquer comme tel – “oublie” ce principe fondamental de l’agronomie qu’est la rotation des cultures et qu’il “fatigue” son sol en provoquant le développement de champignons et d’insectes pathogènes pour certaines d’entre elles, et comme il ne veut en aucun cas remettre en question ses sacro-saints principes culturaux dictés par le chimique, il faut bien qu’on le laisse désinfecter sa terre – ou ce qu’il en reste ! – en y injectant des poisons comme le Metham sodium (3). La vie trépasse partout où ils passent et, quand le sol est bien mort sur ses premiers centimètres, plus rien ne s’oppose bien sûr à ce qu’il puisse être ensemencé. Mais avec quelle réussite ? Quand cessera enfin ce scandale, ce trop évident triomphe de la bêtise ?

Autoriser quand même ce qui est interdit est toujours un très mauvais symptôme pour une démocratie. Accorde-t-on des dérogations aux pickpockets, aux voleurs de banques, aux tueurs de chiens et de chats ? Y aurait-il une légitimité plus grande à empoisonner les consommateurs et à polluer l’environnement ? Quel signal entend-on donner ainsi aux agriculteurs ? Qu’ils ont parfaitement le droit de s’entêter dans des pratiques délétères et désuètes, basées sur le recours systématique aux pesticides, en faisant courir à la population tout entière un risque insensé en termes de santé publique et de protection de l’environnement (4) ? Ce traitement de faveur n’est pas admissible et doit cesser immédiatement.

Généraliser l’exceptionnel, c’est mépriser la loi !

Dans le cas des néonicotinoïdes interdits, nous ne pourrions comprendre – nous avons montré pourquoi – qu’une dérogation soit accordée, comme notre pays en a pris la mauvaise habitude, mettant ainsi à mal notre santé et celle de la terre. D’une manière plus générale, il ne nous semble pas acceptable de rendre ordinaire ce qui est explicitement prévu pour rester une exception. Le faire, c’est mépriser l’esprit de la loi !

Il est grand temps, nos autorités publiques doivent en prendre toute la mesure, de tourner le dos à l’agriculture fondée sur les pesticides. Les alternatives existent et aucun agriculteur, pour peu qu’il montre un minimum de bonne foi, ne restera sur le bord de la route. Il appartient aux pouvoirs publics – à tous les niveaux – d’orienter l’ensemble des recherches vers le développement des alternatives d’avenir. N’abandonnons pas nos cultures – et, par conséquent, notre alimentation – au seul bon vouloir de l’industrie chimique. Ou, dans le cas de la betterave, à l’utilisation d’une seule molécule, de surcroît bel et bien interdite !

Notes

(1) Vidéo visible sur : https://www.youtube.com/watch?v=013SYidb3iw&list=PLMWpwfct65-tU4b4RZ-CS8SVMFAuacPHY&index=2

(2) Voir : https://fytoweb.be/fr/legislation/phytoprotection/autorisations-120-jours-pour-situations-durgence

(3) Le Métham sodium est interdit au niveau européen depuis de nombreuses années mais des dérogations sont régulièrement distribuées par les Etats membres et notamment en Belgique pour un grand nombre de légumes cultivés sous serre et pour les courgettes en pleine terre: https://fytoweb.be/sites/default/files/legislation/attachments/solasan_autorisation_120_jours_2018_0.pdf

(4) Prenons-en pour preuve la dernière intoxication de masse survenue en France, soixante-et-une personnes furent concernées après un épandage de Metham sodium ! Voir : https://rcf.fr/actualité/metam-sodium-faut-il-produire-autrement-la-mache-nantaise-en-maine-et-loire

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