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Le sol vivant n’est pas une option – 2018

Le sol sur lequel nous vivons, cette couche humique que nous appelons communément la “terre”, est – bien que la plupart d’entre nous l’ignorent complètement – un petit monde animé d’une vie très intense et très organisée dont la population hétéroclite va du ver à la bactérie, en passant par d’innombrables espèces d’insectes. Loin de faire naître en nous la répulsion que suscite souvent la matière dégradée, la matière fécale, il doit au contraire nous inspirer un profond respect car il est une des conditions essentielles de la vie sur terre. Il n’est d’ailleurs pas innocent que sol et planète soient désignés, en français, par un seul et même mot : la maison commune et la couche nourricière sont la même terre dont nous procédons tous… Le respect du sol, la stimulation de la vigueur qu’il recèle, est le principe de base de l’agriculture biologique. Nul ne peut prétendre cultiver bio s’il n’a pas en lui cette préoccupation première, d’une manière quasiment obsessionnelle. Les innombrables expédients, inventés par l’agriculture productiviste industrielle, n’ont évidemment pas de place dans cette vision car ils visent, hélas, à l’asservissement total de sols ravalés au rang de matière minérale inerte et interchangeable. C’est aussi, notamment, le projet des formes chimériques de culture hors-sol qui utilisent des substrats artificiels dont le seul but est d’apporter de la matière nutritive à des plantes sous baxter, comme à des moribonds abandonnés par toute force vitale.

Un projet agricole, pensons-nous, ne peut se concevoir a minima ; s’il faut nourrir l’humain, il faut évidemment être déterminé à le faire le mieux possible. Or cette volonté essentielle ne peut reposer que sur l’optimisation des pratiques de culture et d’élevage que nous ont légué cent siècles d’agriculture et non sur la parenthèse agroindustrielle chimique imposée à l’humanité par les aléas historiques du siècle passé ; c’est ce que nous allons nous employer à montrer. Tout le reste n’est que miroir aux alouettes. Le sol vivant n’est pas une option !

Par Fabrice de Bellefroid, étude 2018

Refuser de s’engager dans une impasse

Pour diverses raisons qui restent largement à élucider, l’humanité a pris un tournant important, il y a environ dix mille ans. Elle a commencé à travailler le sol pour y semer certaines plantes et les aider à y pousser. La naissance de l’agriculture marqua donc le début d’une nouvelle évolution des sols et de la végétation qui choisit de s’y installer, ou qu’on força à s’y installer. Suivant le climat, la répartition de l’apport en eau sur l’année et la composition minérale de la roche-mère notamment, les sols résistèrent avec plus ou moins de bonheur à ce bouleversement. Il semblerait même qu’une certaine sagesse, l’absence des moyens mécaniques puissants qui prévalent aujourd’hui, l’apport de différentes matières organiques et la pratique de la jachère – consistant à laisser le sol se reposer sous sa végétation spontanée – aient plus ou moins maintenu les sols en place. Aussi étonnant que cela puisse nous paraître, nous vivons encore aujourd’hui, dans nos régions limoneuses à climat tempéré, sur les restes des réserves des sols d’origine. Ce n’est malheureusement plus le cas en bien des endroits de la planète, qu’on songe un seul instant à la catastrophe écologique des “dust bowl” – ces véritables “bassins de poussière” qu’étaient devenues de larges régions du centre des États-Unis au début du XXe siècle – ou à la disparition très rapide de sols après déforestation en régions tropicales…

Prendre soin du sol vivant ne serait donc, aux yeux de beaucoup, qu’une méthode agricole parmi d’autres. C’est fondamentalement une erreur ! Le sol vivant n’est pas une option car il n’y a que lui qui mérite le nom de sol et qui puisse faire pousser des plantes saines sans tous les artifices de la chimie moderne.

Les dégradations récentes qu’ont dû souffrir les sols ont essentiellement pour origine l’incapacité à prendre en compte leurs spécificités ; c’est surtout l’ignorance de cultivateurs mus par une certaine idée du progrès, mais aussi par une évidente rapacité productiviste, qui ont engendré la désolation et la désertification de bien des terres nourricières. Or nous savons que nos ressources sont forcément limitées, que la terre n’est pas élastique, que nous évoquions ici le sol ou la planète… Bien sûr, cela n’était pas le cas lorsque l’humanité n’était pas si nombreuse qu’aujourd’hui ; pendant très longtemps, l’homme a profité des ressources du sol en croyant qu’il serait éternellement pareil. De nos jours, la majorité d’entre nous estiment candidement que notre salut réside dans une croissance économique illimitée dont une des conséquences majeures est l’artificialisation galopante des sols et, principalement, des sols agricoles. Cette tendance majoritaire, jointe à l’industrialisation de notre alimentation, ne peut malheureusement nous mener qu’à une impasse.

De quoi se compose un sol ?

Pour aborder le sol, le comprendre peut-être, il faut d’abord humblement se pencher sur lui car il est là, très bas, quelque part sous nos pieds. Dans notre environnement proche – le jardin ou le champ -, il est régulièrement modifié par l’action humaine. Pour bien observer comment un sol fonctionne, il faut donc en trouver un qui soit le moins perturbé possible, comme celui de la forêt. En regardant avec attention où nos pas se posent, suivant la saison, nous trouverons d’abord une végétation plus ou moins dense, en fonction de la lumière qui arrive jusque-là. En écartant doucement cette végétation, ou si l’hiver est toujours là, nous apercevrons ensuite une couche de matières organiques encore identifiables : feuilles mortes de plantes ou d’arbres, aiguilles de résineux, morceaux de bois plus ou moins décomposés… Cette couche est appelée “litière” et ne fait pas partie du sol. Il faut donc gratter un peu plus bas pour aller vers ce qu’on appelle la “terre”. Il n’est pas facile de la décrire, ni de trouver les mots pour raconter vraiment ce qu’elle est, tellement cette “terre” est partie intégrante de notre environnement quotidien, de notre vie. De la vie. En creusant nettement plus bas encore, à l’aide d’un outil, nous arrivons ensuite sur quelque chose de beaucoup plus homogène et de beaucoup plus dur, voire de très dur si c’est de la roche. C’est ce qui est appelé la “roche-mère” ; ce n’est d’ailleurs pas toujours, à proprement parler de la roche mais parfois une couche de limon, de sable ou d’argile dont la caractéristique commune est qu’il n’y a plus aucune vie qui l’organise. Ce que nous nommons le sol est donc la couche intermédiaire, faite de terre, qui sépare la roche-mère, en-dessous, de la litière, au-dessus. Ce sol peut faire quelques centimètres d’épaisseur seulement, mais peut aussi dépasser le demi-mètre, en fonction de son histoire et surtout de l’intensité de son activité.

En creusant, nous nous sommes sûrement débattus avec un entrelacs, parfois complexe, de racines ; ce sont évidemment celles des plantes et des arbres proches. Le sol n’est pas immuable ; il est pris dans un cycle et fait partie d’une histoire. La roche-mère, en-dessous, a une certaine composition chimique, une certaine dureté ; elle a été soumise, depuis parfois très longtemps, et est encore soumise au moment où nous l’observons, à de nombreuses influences chimiques, physiques et biologiques. Les influences chimiques sont le fait de dissolutions d’éléments solubles – sous l’action de l’eau, par exemple – ou de réactions chimiques entre des éléments qui s’y rencontrent. Les influences physiques résultent, par exemple, de la fissuration d’une roche ou d’une argile sous l’action du gel ; les influences biologiques résident dans les diverses modifications que des êtres vivants peuvent y amener… Tout cela fait que cette roche-mère va se dégrader, se fragmenter et libérer des éléments minéraux qui vont être utilisés par la vie qui s’y développe car cette vie possède l’incroyable faculté d’organiser la matière minérale. Et c’est ainsi que poussent, dans la forêt, des arbres et des plantes !

Entre ces arbres, ces plantes et la roche-mère, il y a, nous l’avons dit, le sol. Le sol travaille en permanence la matière minérale, il digère en permanence ce que la vie abandonne en son sein et que nous appelons la matière organique morte. Il transforme et mélange ces matières minérales et organiques, en présence d’eau, et élabore cette “terre” qui, dans le cycle qui lui est propre, va permettre à de nouvelles plantes de pousser et, à celles qui sont déjà en place, de continuer leur croissance. La couche de sol sera d’autant plus mince que ce sol sera actif car les éléments seront ainsi très rapidement remis en circulation et ne s’accumuleront pas.

Minéraliser la matière organique pour la remettre à la disposition des plantes

Il existe une différence fondamentale entre la matière minérale et la matière organique, celle-ci devant être comprise comme faisant partie, comme étant issue du vivant. Cette différence n’est pas une question de composition : une analyse chimique révélerait, en effet, les mêmes composants chimiques de base, comme le carbone, le calcium, l’azote… La différence réside dans l’organisation de ces éléments chimiques entre eux.

Une très grande majorité des composants organiques ont la photosynthèse pour origine ; l’énergie du soleil est captée par la vie pour assembler, en les transformant, des molécules de gaz carbonique – un atome de carbone lié à deux atomes d’oxygène – et d’eau – un atome d’oxygène lié à deux atomes d’hydrogène – et former des molécules constituées d’atomes de carbone, d’hydrogène et d’oxygène, une partie de l’oxygène étant relâchée dans l’atmosphère et utilisée par les animaux pour respirer. La vie incorpore ensuite d’autres éléments minéraux issus du sol afin de modifier ces chaînes d’atomes de carbone et d’hydrogène : en ajoutant, par exemple, des atomes d’azote pour synthétiser les fameux acides aminés, considérés à juste titre comme les briques de la vie. Quand un atome d’azote, par exemple, se trouve repris dans une molécule organique, il n’est plus aussi facilement mobilisable et il ne peut pas être utilisé tel quel, en tout cas, pour synthétiser une autre molécule organique de la plante. Lorsque de la matière organique arrive au sol, que ce soit suite à la mort d’un être vivant ou parce qu’un végétal a laissé tomber ses feuilles pour se préparer à l’hiver, les éléments minéraux qui la constituent ne sont pas immédiatement disponibles pour resservir ; ils doivent d’abord être retransformés en matière minérale, ce qui se fait à nouveau par l’intermédiaire de la vie, mais pas par les mêmes organismes. Cette étape est la minéralisation de la matière organique.

Une plante vit et croît grâce à des substances minérales mais elle n’est pas capable de prélever, elle-même, les substances minérales du sol car celles-ci s’y trouvent sous forme organique. La vie du sol permet de boucler cette boucle car c’est bien le sol qui nourrit les plantes et les arbres, chose que les adeptes de la bio ont compris depuis longtemps. Normalement – c’est à dire si la nature n’est pas contrariée ou volontairement mise de côté -, un intermédiaire vivant se trouve toujours entre la racine des plantes et le sol. Cet intermédiaire appartient, le plus souvent, au règne des champignons ou des bactéries. Avec le temps, un équilibre va s’installer entre la disponibilité en eau et en éléments minéraux – recyclés de la matière organique ou éventuellement libérés en continu par la roche mère – et leur consommation par les plantes. Cet équilibre va donner naissance à une forêt, avec une certaine quantité d’arbres, de plantes… Et tout le cortège d’animaux qui en vivent.

Une terre poreuse, grumeleuse, où circulent l’air et l’eau

Le sol, tel que nous le décrivons ici, est – et reste – ce qu’il est uniquement parce qu’il est vivant ! Ce sont les micro-organismes du sol qui réarrangent en permanence les composants minéraux et organiques du sol, puis les préparent pour les fournir aux racines et à la végétation : ce sont des milliers d’espèces d’acariens, d’algues, de bactéries, de champignons, d’insectes, de nématodes et de vers, notamment, qui s’activent à cet effet, dans d’innombrables chaînes alimentaires de “manger et être mangé”, de “je te prépare l’aliment que tu prépares pour le suivant”, de “moi, je mélange le tout”…

Divers mécanismes gardent le sol poreux car l’eau est vitale pour tous ; elle doit pouvoir pénétrer facilement et être stockée pour les périodes de sécheresse. De plus, une grande partie des micro-organismes actifs font partie du règne animal et ont besoin d’air pour respirer ; cet air doit donc circuler en abondance. La porosité du sol a deux origines majeures : d’une part, les sécrétions des micro-organismes qui agglomèrent entre eux ce mélange de particules minérales et organiques dans des formes globalement sphériques. Or tout le monde connaît les espaces restants dans un sac de billes par rapport au peu de place laissée dans un tas de cubes plus ou moins d’une taille identique. D’autre part, les animaux circulent dans le sol, comme une compagnie de mineurs… Ils y créent et y entretiennent de très nombreuses galeries : pensez à celles des vers de terre qui sont autant de passages permettant à l’air et à l’eau de pénétrer sous la terre. Les racines des végétaux laissent aussi de grands vides quand elles meurent ; d’importants espaces restent aussi entre les grosses particules comme des sables grossiers ou des cailloux – il y a toujours bien une fente entre un caillou et le sol. Si la vie disparaît du sol, plus rien ne maintient cette terre grumeleuse, bien connue des jardiniers, et il ne reste plus qu’un gros tas de poussière que le vent aura tôt fait de disperser. C’est ce qu’on observe encore trop souvent dans des serres en hiver, où l’on ne pense plus à arroser puisqu’il n’y a plus de culture et que la vie disparaît par manque d’eau… En extérieur, et en présence de pluie, un sol mort se compacte et se colmate, les particules fines bouchant les trous entre les plus grosses. Il achève de s’asphyxier en devenant un gros bloc inerte d’un seul morceau. Quand surviennent des pluies diluviennes, les terres agricoles ne jouent plus leur rôle de tampon, comme d’énormes éponges qui retardent l’écoulement des masses d’eau. Celles-ci ruissèlent donc sur la plaine rendue étanche, provoquent des crues et des coulées de boue toujours plus fréquentes, au grand dam des habitants des vallées…

Les bonnes pratiques qui respectent la vie du sol

Repartons maintenant du sol forestier pour retrouver les pratiques agricoles compatibles avec la vie du sol. Ces pratiques reposent sur trois constatations essentielles :

– le sol naturel, tout d’abord, est toujours protégé. En forêt, ce sont d’abord les arbres, puis le taillis et les buissons éventuels, puis la végétation herbacée plus ou moins dense, puis la couche de matières organiques en décomposition qui constituent des boucliers très efficaces, surtout conte les aléas climatiques et les ardents rayons du soleil ;

– le sol naturel, ensuite, n’est jamais travaillé. La vie intense, qui y grouille et se répartit les milliers de tâches qui donnent un sol fertile pour la végétation, est soigneusement organisée. Elle se répartit notamment en fonction de la profondeur : le champignon qui dégrade la litière en surface n’a pas les mêmes exigences en eau, en oxygène et en lumière que la bactérie qui prépare l’azote pour la racine ;

– le sol naturel, enfin, fait pousser lui-même la végétation qui lui revient quand elle meurt ; il travaille donc plus ou moins en circuit fermé, même s’il y a bien un peu d’apports extérieurs par des poussières, ou d’exports par ce que les animaux mangent avant de s’en aller ailleurs. Cela reste toutefois minime par rapport aux grands flux d’éléments minéraux, en ce compris les substances qui viennent de l’atmosphère comme le gaz carbonique et l’eau. N’oublions pas que les micro-organismes du sol relâchent du gaz carbonique ; ce ne sera sans doute pas à la molécule près celui qui sera capturé pour la photosynthèse mais globalement ce cycle est stable.

Sachant cela, comment allons-nous nous y prendre pour cultiver nos plantes qui ne supportent pas bien la concurrence d’une autre végétation, qui ont besoin d’un maximum de soleil, pour lesquelles il a fallu préparer et amender le sol avant d’effectuer le semis, et pour lesquelles il faudra peut-être encore défoncer ce sol afin de les récolter, que nous allons exporter enfin sans rien restituer au sol qui les a fait naître ? Tous ces paradoxes constituent le principal défi de l’agriculture depuis ses débuts et différentes réponses ont été données, suivant les époques et les pays, avec des succès et des échecs. Ne prétend-on pas que des civilisations entières se sont effondrées pour ne pas avoir su répondre à ces questions, pour ne pas avoir été capables de s’adapter aux conséquences malheureuses des choix qui avaient été faits ?

Mais revenons à nos moutons. Reprenons nos trois points de départ et analysons plus précisément les bouleversements amenés, les concernant, par les choix de notre agriculture.

 

a. La mise à nu d’un sol est une chose particulièrement néfaste. Le simple choc des gouttes d’eau de pluie contribue déjà à le tasser. La vie du sol se voit obligée de descendre sous terre, au moins un peu, car elle ne peut pas résister à l’action du soleil, aux changements de température, à la déshydratation… Les premiers millimètres du sol, au moins, devront donc être considérés comme morts et il faudra attendre que la culture se développe pour qu’une vie revienne en surface, dans l’ombre humide bienvenue d’un feuillage, avec parfois des correctifs désagréables, comme une pourriture des feuilles basses de la salade, un champignon venu profiter de nutriments laissés là par l’abandon de l’espace, quand la vie s’est retirée, et qui ne fait pas trop la différence avec le dessous d’un laitue qui est un peu en souffrance dans ce sol maltraité…

Les quelques millimètres morts à la surface du sol – où la cohésion et la porosité n’est plus maintenue – expliquent un défaut fréquent : la battance de la terre. La pluie forme alors, en surface, une couche dure et imperméable à l’air et à l’eau, avec des conséquences assez aisées à imaginer : les particules fines de ces millimètres morts, non retenues, s’en vont boucher les porosités plus en profondeur. Et, si le sol est ensuite exposé au soleil, il verra rapidement sa température augmenter, l’eau qu’il contient encore s’évaporer et les effets de la sécheresse s’installer.

 

b. Le brassage des couches entre elles, lors du travail du sol, peut aller jusqu’à les inverser, lors d’un labour par exemple. Ramener en surface des micro-organismes des profondeurs et enterrer des micro-organismes de la surface les tue, tout simplement. Ils sont donc perdus pour les fonctions qu’ils remplissaient, ce n’est pas sorcier à comprendre. De plus, les nutriments stockés dans les grumeaux plus ou moins profonds sont consommés par des bactéries et des champignons, dès qu’ils sont ramenés en surface. La matière organique fraîche, enterrée loin des micro-organismes de surface habitués à les dégrader, va subir de mauvaises fermentations qui vont empoisonner les autres micro-organismes et les racines des plantes, fragilisant celles-ci jusqu’à les rendre malades. D’une manière générale, le fait d’avoir travaillé le sol va y incorporer beaucoup plus d’oxygène que nécessaire, ce qui va doper la vie du sol, au détriment de ses réserves.

 

c. Exporter la totalité de la récolte va imposer de ramener, à plus ou moins brève échéance, des éléments minéraux pour compenser. La vie dans le sol consomme, de toute façon, une petite partie de ses réserves pour se maintenir ; on estime souvent ce besoin à 2 %. La forme sous laquelle ces minéraux de compensation sont apportés a une grande importance car les micro-organismes de la litière se sélectionnent en fonction de ce qu’ils ont l’habitude de recevoir.

Comment un sol s’organise

S’il n’y a pas de litière, il faudra que d’autres micro-organismes prennent le relais. Si des minéraux sont présents de manière soluble, et non sous forme de matière organique, ils seront directement pompés par les plantes qui croient trouver de l’eau pure. Ces doses imprévues de minéraux, qu’elles vont tenter de diluer en pompant encore plus d’eau, pourront aller jusqu’à les empoisonner… Un apport extérieur de matière organique demandera, de toute façon, un gros travail de digestion par le sol. Tous les sols de la planète disposent, plus ou moins, des mêmes proportions des seize acides aminés qui résultent de la réorganisation de la matière azotée par les micro-organismes. Ce travail de digestion utilise des réserves du sol. Pour les restituer et permettre de nouvelles mises en réserve, il faut que différentes conditions soient réunies, notamment en ce qui concerne la composition de la matière organique, avec des parties très digestes et très énergétiques, comme des sucres, et, à l’opposé, des substances très peu digestes de longues chaînes carbonées qui auront pour fonction d’être des éléments architecturant les grumeaux du sol…

Il serait simpliste de croire qu’on peut simplement compenser ce qu’on exporte par des apports de matières. Nous avons déjà longuement expliqué – voir Valériane n°117 – que le sol vivant est une véritable usine et pas juste un simple entrepôt où des nutriments attendraient le bon vouloir des plantes. La vie du sol doit donc être stimulée et entretenue dans sa totalité et sa complexité ; il serait erroné de croire qu’on peut simplement s’arranger pour qu’elle contienne temporairement les nutriments nécessaires à la culture qu’on n’y installe. Nous avons longuement décrit le grand principe de fonctionnent du sol : ce sont les micro-organismes qui l’organisent et font tenir ensemble les particules minérales qui le composent. Prendre soin de ces micro-organismes est donc le meilleur moyen d’obtenir la structure grumeleuse salutaire pour l’environnement et pour les êtres vivants qui s’y installent. Même si cette structure n’est pas la seule forme que peut prendre un sol – les particules minérales sont parfois simplement assemblées par un mucus produit par les micro-organismes -, la bonne structure de celui-ci est toujours le résultat de la vie qu’il recèle. Les vers de terre – qui peuvent descendre à plus d’un mètre – et d’autres animaux du sol brassent cette matière organique structurée et en épaississent la couche, ce qui permet aux racines des plantes d’explorer un plus grand volume de sol et de trouver plus aisément tout ce dont elles ont besoin. Si certaines racines descendent plus profondément, comme celles des arbres, c’est surtout pour aller chercher de l’eau et pour trouver un meilleur ancrage dans le sol. Mais ce qui nous intéresse, quant à nous, c’est bien sûr la réussite des cultures que nous avons l’ambition de faire pousser sur ce sol vivant.

L’azote et le phosphore, deux clefs de la fertilité

La fertilité d’un sol – qui peut être définie comme la quantité de récolte effectuée par unité de surface – est une chose extrêmement variable ; elle dépend des éléments minéraux disponibles résultant de l’altération de la roche mère, de ce qu’apportent les matières organiques mortes, de ce que le cultivateur décide d’amener sur sa terre, mais également des possibilités qu’ont les racines et les micro-organismes de pénétrer et de vivre dans le sol pour y puiser les différents éléments nécessaires aux cultures.

Concernant les nutriments, deux éléments minéraux, clefs de la fertilité, sont à prendre plus précisément en compte : il s’agit de l’azote et du phosphore. Ces éléments chimiques sont présents, en assez grandes proportions, dans la matière organique – après le carbone, l’hydrogène et l’oxygène déjà abordés – et sont indispensables à la vie.

 

a. L’azote ne vient pas de la roche mère ; il se trouve naturellement en circulation dans le vivant. Il provient :

– pour une petite part de retombées atmosphériques : le volcanisme rejette des gaz azotés qui se diffusent dans l’atmosphère et retombent sur terre, le plus souvent avec la pluie ; les éclairs synthétisent également des composés azotés atmosphériques ;

– du recyclage de l’azote organique, minéralisé par les micro-organismes du sol et de la litière ;

– pour une part très importante en ce qui concerne la fertilité de notre sol cultivé, d’une symbiose bactérienne qu’on nomme le rhizobium. Différentes sortes de bactéries colonisent, en effet, les racines de certaines plantes – des légumineuses surtout ! – et, nourries par la plante, transforment l’azote de l’air en azote organique. Rappelons ici que l’air que nous respirons est constitué de quatre parts d’azote inerte et d’une part d’oxygène. D’autres bactéries non symbiotiques n’ont pas besoin de plantes pour réaliser le même processus. Une fois que l’azote est fixé dans le sol, il y circule de différentes manières par le recyclage permanent des micro-organismes qui vivent et meurent dans un renouvellement incessant, sans parler bien sûr du cycle normal via la plante qui le restituera quand elle mourra. C’est la seule manière d’augmenter la teneur en azote d’un sol, en agriculture biologique, sans recourir aux apports extérieurs de compost ou de matières organiques riches en azote. Notons que la symbiose bactérienne est très ralentie lorsque le sol est artificiellement enrichi en azote minéral.

 

b. Le phosphore ne provient pas de l’atmosphère. Un part de phosphore provient, bien sûr, du recyclage de la matière organique morte, une autre est amenée par l’altération de la roche mère mais elle est, le plus souvent, peu accessible directement car peu soluble et peu mobile. Des êtres vivants microscopiques sont donc, de nouveau, indispensables pour transformer le phosphore et l’amener dans les plantes. Nous avons vu que l’être vivant entre la racine et le sol est, le plus souvent, une bactérie ou un champignon. Pour amener le phosphore insoluble dans la plante, ce sont surtout des champignons microscopiques qui entrent en action. Il s’agit également d’une symbiose, c’est à dire d’un échange “donnant-donnant” avec ces champignons qu’on nomme symbiose mycorhizienne.

Le réseau mycorhizien

La symbiose mycorhizienne, même si elle est cruciale pour cet élément, va infiniment plus loin que le simple apport de phosphore. L’étude des mycorhizes approfondit, en effet, le lien entre les champignons et les racines ; elle permet surtout de mesurer à quel point il s’agit bien d’une symbiose, c’est-à-dire d’un échange car si le champignon et quelques bactéries préparent bien les minéraux nécessaires à la plante, celle-ci leur fournit, en retour, des sucres, des enzymes, des hormones… Ces productions de substances, au niveau des racines des plantes, pour entretenir les symbioses, s’appellent des exsudats racinaires. Les filaments du champignon, qui d’un côté explorent le sol pour en tirer des éléments minéraux et de l’autre sont en contact intime avec la racine afin de les lui transmettre, sont les fragments d’un immense réseau qui relie les champignons entre eux mais également, puisqu’ils sont en contact avec leurs racines, les différentes plantes qui peuplent un même biotope. L’ensemble de la forêt, ou l’ensemble de la culture installée par l’homme, se retrouve donc, si tout se passe bien, littéralement interconnectée. De formidables réseaux souterrains de ce type, comme cela a pu être mis en évidence, permettent par exemple à un arbre de nourrir son rejeton qui se trouve à des dizaines de mètres de lui, ou à une adventice de donner du goût au grain dans le champ… Ce sont aussi les mycorhizes qui expliquent les associations végétales. Ce type de réseau est également utilisé pour transmettre des signaux d’alerte aux voisines quand une plante est agressée par un parasite ! Et le champignon peut même synthétiser des antibiotiques pour aider les plantes à résister à cette agression. Ce sujet est extrêmement vaste, difficile à explorer mais d’une importance capitale car nous pouvons pressentir ici toute l’importance qu’il revêt en matière de santé des plantes qui commence déjà, tout simplement, par le fait qu’elles soient adéquatement nourries.

Mais toutes les plantes ne vivent pas en symbiose ; certaines la favorisent et en font profiter leurs voisines, d’autres s’en passent. N’oublions pas également que le cuivre est un puissant fongicide, c’est-à-dire qu’il détruit les champignons qui se retrouvent dans le sol où il garde sa toxicité, notamment envers les mycorhizes. N’utilisons donc le cuivre qu’après mûre réflexion et profitons-en pour méditer, l’espace d’un instant, sur l’ampleur des dégâts qu’occasionnent les fongicides de tous ordres à ce qu’il faut bien appeler aujourd’hui une intelligence insoupçonnée du sol.

Le complexe "organo-minéral"

Nous avons vu l’importance de la matière organique morte, la litière qui nourrit le sol. Mais cultiver en gardant la litière n’a jamais, par le passé, fait partie de nos habitudes culturales. Toute image de semailles montre toujours un sol nu ; les apports de matière organique se faisaient régulièrement, si elle était disponible, sinon la terre était laissée au repos, en jachère, pour que la végétation naturelle en restaure la fertilité. Ou alors cette fertilité était apportée “miraculeusement” quand les anciens Egyptiens cultivaient, par exemple, dans le limon déposé par les crues du Nil…

Différentes techniques actuelles testent des cultures sous litière mais avancent également sur la protection de cette litière par la végétation, en travaillant sous couvert. N’oublions pas qu’il y a deux grands aspects conjoints dans la vie du sol : l’entretien de la structure dont l’idéal est la terre grumeleuse, et l’entretien de la fertilité qui consiste à proposer aux plantes tout ce dont elles ont besoin. La nourriture idéale pour activer la vie du sol est la matière organique fraîche et jeune, c’est à dire la matière composée de sucres et d’azote ; il s’agit typiquement de ce que l’on nomme l’engrais vert, utilisé dans les règles de l’art, c’est-à-dire détruit quand il se prépare à monter en fleur et mélangé aux premiers centimètres du sol, après un repos de quelques jours. C’est ainsi, en effet, que cette culture intercalaire se trouve à son maximum de production de biomasse et contient peu de cellulose, moins digeste pour les micro-organismes qui entretiennent la structure du sol.

Pour stabiliser et stocker à long terme les minéraux dans la matière organique, il faut former des agrégats plus stables qui vont piéger les nutriments, sous forme organique ou minérale. Ces agrégats sont réalisés avec les parties de la matière organique les moins digestes, comme les celluloses et les lignines. La cellulose se retrouve dans les tiges des plantes, dès qu’elles vieillissent et se solidifient, quand elles deviennent plus brunes. La cellulose est également associée à la lignine dans le bois. Ces longues chaînes carbonées insolubles et peu digestes participent à l’élaboration du complexe “organo-minéral” dont fait partie le célèbre humus. Les sols bruns à humus sont fréquents chez nous mais sont plutôt une exception à l’échelle de la planète. Quels que soient les mots utilisés, le même principe est bien à la base de la fertilité durable des sols. Schématiquement, le complexe “organo-minéral” est un enrobage, par ces longues molécules organiques, de petites parties, de morceaux de roche-mère altérés, l’assemblage tenant à l’aide de colles minérales, avec du fer et/ou du calcium, d’où son nom. La taille et la composition de ces agrégats varie en fonction des sols. Notons que les agrégats du complexe “organo-minéral” participent à la structure du sol mais que certains sols n’ont, pour ainsi dire, pas de complexe “organo-minéral”, leur structure étant alors entretenue par des colles sécrétées par les micro-organismes. Divers essais à long terme – quelques dizaines d’années parfois – laissent entrevoir que ce seraient le compost de fumier de bovins, en association avec des engrais verts, qui seraient les plus adaptés à une fertilité durable.

Cultiver ce sol idéal

Alors, comment faire pour implanter nos cultures, les entretenir, les récolter sans perturber tout cela et sans en perdre les avantages ? Soulignons d’abord qu’il est important que les racines des plantes cultivées pénètrent le sol de la parcelle ; il ne peut être question de cultiver uniquement dans la litière, dans de la matière organique rapportée, sans quoi on passerait à côté de ce que doit exprimer le sol en matière de spécificité, de terroir. Sans parler du risque de carence en divers oligo-éléments. N’oublions jamais que c’est le sol vivant, uniquement, qui permet de faire pousser des plantes saines, et que la litière n’est pas le sol.

Remarquons ensuite que ce qui a été abordé ici reste schématique et qu’il existe une infinité de sols différents. Un sol fort argileux, par exemple, n’est jamais très profond et si des plantes l’ont colonisé, nous pourrons observer qu’elles ne réussissent pas, le plus souvent, à faire descendre leurs racines plus profondément qu’une vingtaine de centimètres. Seuls certains arbres vont plus bas et, d’une manière générale, la végétation est peu luxuriante. Ce n’est toutefois pas la richesse en éléments minéraux qui est en cause – elle est même souvent bonne à très bonne ! -, c’est la structure du sol. L’argile est compacte, elle se colmate facilement, elle est imperméable et ne stocke donc pas l’eau. Tout cela façonne un milieu peu accueillant, où un travail du sol sera bénéfique ! Ce travail sera délicat car il devra se faire dans des conditions d’humidité idéales : trop humide, on glacera tout, et trop sec, cela deviendra véritablement impénétrable. Et si cela sèche trop vite, on obtiendra des mottes dures comme de la pierre. Le labour, conjugué à l’action du gel, seront une bonne aide pour améliorer un sol de ce type. Labourer chaque année ne sera sans doute pas obligatoire, mais le faire de temps en temps sera néanmoins indispensable, sans doute de moins en moins au fil du temps si tout est bien mis en place pour augmenter la profondeur de la couche arable – de arare en latin, cultiver. A l’opposé, on évitera à tout prix de labourer un sol sableux ! La cohésion entretenue par la vie y sera soigneusement préservée, sous peine de voir se lessiver les nutriments. Le labour a beaucoup été utilisé – et l’est encore – pour enfouir les graines des mauvaises herbes. Afin d’abandonner cette technique, en maraîchage surtout, un travail conséquent devra être mis en œuvre sur le long terme, mais il demandera de changer les habitudes et le matériel.

La minéralisation de la matière organique doit parfois être stimulée. Lors d’un début de printemps froid et ensoleillé, la végétation redémarre grâce à la photosynthèse mais le sol ne suit pas à la nourrir, le froid n’ayant pas relancé la libération des éléments minéraux. Un passage pour biner le sol, même s’il ne sert pas de désherbage, sera alors bénéfique, tout simplement pour réchauffer un peu le sol…

Bien connaître les processus en jeu permet de restaurer un état qui a dû être perturbé par un travail du sol. Certaines plantes sont mycorhigènes ; elles stimulent le développement des mycorhizes. Mélanger de l’engrais vert broyé aux premiers centimètres va activer la vie du sol, ce qui contribuera à entretenir ou à restaurer sa structure ; semer une plante qui puise rapidement les minéraux disponibles, libérés par le travail du sol, va permettre de les stocker en attendant que la culture suivante en ait besoin ou que le sol les stabilise…

Méthodes et techniques à la mode

 

Passons maintenant en revue les divers développements “à la mode”, qui font ou ont fait récemment l’actualité, afin de mieux voir ce qu’ils apportent à nos sols. Sont-ils vraiment des pistes intéressantes, ou de simples matières à bavardage qui ne passeront pas l’hiver ?

  1. Certes, les recherches sur les mycorhizes n’ont pas donné naissance à de nouvelles pratiques culturales, en tant que telles ; elles se bornèrent à alimenter superbement les réflexions autour du sol vivant. Nous avons examiné leur rôle et leur place dans la vie du sol, nous avons vu comment elles travaillent pour préparer la “nourriture” des végétaux. Il est cependant possible d’amener directement des mycorhizes dans un sol, c’est à dire de lui apporter les spores des champignons nécessaires. Cette technique peut être utile quand un sol donné – quelle qu’en soit la raison – ne dispose pas ou ne dispose plus des espèces de champignons souhaitables, ce qui peut être le cas de sols très dégradés. Dans le même ordre d’idées, il faut également savoir que les mycorhizes ne sont plus prises en compte dans les mécanismes actuels de sélection, c’est-à-dire que les chercheurs ne regardent plus si une nouvelle variété sélectionnée utilise toujours cette symbiose pour se nourrir, tout habitués qu’ils sont à des plantes placées sous Baxter d’engrais minéraux. C’est évidement problématique quand on essaie cette variété en agriculture biologique ; elle devra être écartée. Et concernant la symbiose bactérienne, l’inoculum doit parfois aussi être ajouté pour qu’elle se réalise.
  2. La permaculture n’est pas non plus une méthode culturale, en tant que telle, mais plutôt une méthode globale de conception des interfaces entre l’homme et la nature. Comme elle tente de minimiser au mieux les impacts négatifs, en venant avec un regard parfois tout neuf sur leurs relations, elle apporte notamment d’intéressantes solutions pour cultiver en respectant le sol vivant.
  3. Les techniques culturales simplifiées (TCS) et les cultures sous couverts sont une appellation qui regroupe différentes choses qui ne sont pas toujours en rapport direct avec le sol vivant, en ce sens que ce n’est pas nécessairement la motivation première de celui qui les adopte. Ces techniques peuvent, par exemple, être adoptées afin de diminuer la charge de travail sur des surfaces de plus en plus grandes, ou pour diminuer la quantité de mazout nécessaire pour une culture. Elles sont rendues possibles par le développement de la connaissance et surtout par une puissance de motorisation accrue qui permet d’affronter des sols d’office plus compactés, puisque moins travaillés, sur – malgré tout – de grandes largeurs de travail dans le but de récupérer du temps. Le tassement résulte aussi, pour une part, du passage d’énormes engins.

Cependant, le résultat est là ! Eviter de labourer est un des fondements du respect du sol. Si on ne laboure plus, il reste donc davantage de végétaux sur le sol. La culture sous couverts est bien apparentée à ce qui nous concerne car, même si le labour est encore parfois utilisé, l’idée est de toujours garder un sol couvert par de la végétation, ce qui lui est également favorable, nous l’avons vu. La végétation qui est maintenue n’est pas la végétation spontanée ; toutes sortes de plantes sont utilisées, seules ou en mélanges parfois complexes, avec des adaptations de variétés comme des trèfles blancs à végétation plus ou moins luxuriante en fonction de l’attente, ou le mélange Biomax qui se détruit facilement et dont les composants, soigneusement choisis en fonction du sol de la parcelle, se stimulent mutuellement dans leurs fonctions. Et ces plantes, vu le moindre travail du sol, apportent de la matière organique au sol, ce qui le nourrit et entretient la vie qui s’y développe.

Parmi les équipements spécifiques que requièrent ces méthodes, les semoirs ont une place importante. Le dispositif le plus fréquent est un disque vertical, placé devant la buse du semoir, qui coupe les racines du couvert en place et permet à un petit soc de descendre poser la semence à la bonne profondeur. La préparation du lit de semence n’est pas idéale mais les résultats sont satisfaisants. Quelques firmes ont développé des socs plus sophistiqués : un soc en forme d’obus, par exemple, suffisamment solide pour traverser l’enchevêtrement de racines, fait office de buse pour amener la semence à la profondeur voulue tout en ménageant une petite cavité de terre meuble plus accueillante pour la graine.

Les semoirs à disques les plus perfectionnés possèdent, quant à eux, deux compartiments. Le passage du semoir avec ses roues, ses disques, ses socs, et le dispositif qui nivelle la terre derrière lui – quand il n’y a pas, en plus, un outil devant le tracteur qui écrase plus ou moins fort le couvert – laisse de la matière organique à décomposer par le sol. Pour le faire, nous avons vu que les micro-organismes du sol vont puiser dans les réserves pour s’activer et se multiplier, consommant ainsi notamment de l’azote, or un manque d’azote peut être très préjudiciable à la graine qui a germé. Le second compartiment du semoir dépose donc, un peu plus bas que la graine, une petite dose d’azote qui permet de pallier ce manque. Il s’agit d’azote facilement utilisable par la plantule, donc de l’engrais soluble dont nous avons vu l’effet.

Ne plus labourer et garder le sol couvert sont de belles avancées qui demandent à être abouties. Dans nos sols globalement dégradés, la puissance des moteurs et le poids des engins – même si des pneus spéciaux ou des engins sur chenilles en limitent très utilement les conséquences – entraînent malgré tout un compactage, notamment par le fait des vibrations. Un autre aspect nettement plus problématique reste que le couvert est le plus souvent détruit par un herbicide. Et c’est sans doute une des raisons pour lesquelles cette pratique est moins fréquente en agriculture biologique, la concurrence du couvert et son éventuelle destruction n’étant pas toujours aisées à gérer.

Les recherches actuelles concernent surtout les espèces et les variétés du couvert, dans l’idée que ce couvert apporte un maximum de nourriture au sol mais que la grande luxuriance que cela suppose entre vite en concurrence avec la culture en place. Beaucoup de recherches prometteuses laissent espérer le développement rapide de ces méthodes en bio : les rotations de cultures – c’est-à-dire quel précédent cultural on utilise pour telle ou telle culture – et les associations de plantes – c’est à dire les plantes qui peuvent être cultivées en mélange – y joueront un grand rôle. Les exsudats de racines de seigle, par exemple, sont un véritable herbicide qui, s’ils n’empêchent pas la germination des adventices, en limitent fortement le développement et inhibent la formation de fleurs, ce qui en fait bien une culture nettoyante puisque le stock de graines d’adventice est diminué. Des techniques de tri des récoltes devront être développées afin de cultiver des mélanges ; c’est évident, en tout cas pour les céréales…

Bien sûr, nous travaillons ici avec du vivant, et ce vivant est régi par de multiples interactions. Dans le cas d’une année à printemps plus froid, par exemple, la relance de la vie du sol sera immanquablement ralentie, ce qui retardera la minéralisation. Le couvert en place, déjà bien implanté par ses racines, pourra ainsi facilement prendre le dessus sur la culture.

Une autre méthode apparentée est le strip-till qui consiste à ne travailler que sur la ligne de semis ; elle est surtout utilisée pour des semis à grand écartement, comme le maïs. Vu les exigences en matériels spécifiques, ces méthodes sont évidemment difficiles à transposer au jardin. La méthode Gertrud Franck est, quant à elle, une élégante manière de couvrir le sol pendant toute l’année, tout en gardant la possibilité de travailler les espaces à cultiver avec les outils classiques du potager. Notons que cette méthode, très aboutie dans sa réflexion, exploite aussi au mieux les associations végétales.

L’agriculture de conservation et l’agriculture sur sol vivant tentent d’aller jusqu’à cultiver en conservant une couche de litière, à l’inverse des techniques détaillées dans le point précédent qui s’efforcent de protéger le sol avec de la végétation… Grâce à ces méthodes, le sol rétablit son fonctionnement naturel, utilise le travail des micro-organismes qui brassent le sol sous la litière afin d’en construire la structure qui permet aux racines des plantes d’y pénétrer. Une couverture du sol avec des matières organiques en décomposition limite au maximum la levée d’adventices et, par conséquent, les travaux de désherbage.

Plus on démarre d’un terrain dégradé, plus il faudra évidemment compter de temps pour que les équilibres se rétablissent et pour que la couche de sol s’épaississe ; une telle manœuvre demandera également de grosses quantités de matière organique. Ce qui ne pose pas de problème à petite échelle risque donc d’en poser davantage si ces pratiques sont généralisées : il faudra bien réfléchir l’organisation de chaque ferme pour que des espaces réservés à la production de biomasse y soient prévus. Ceux-ci ne doivent pas nécessairement être des espaces cultivés : les haies ainsi que les bords des champs et des prairies peuvent en produire. Une telle production ne doit cependant pas se faire au détriment des refuges pour la vie sauvage qui participent beaucoup à l’équilibre d’une ferme ; l’environnement, source de biodiversité, entretient entre autres les populations d’auxiliaires…

Cette méthode semble donc également très prometteuse ; elle est en plein essor et connaît donc chaque jour de nouveaux développements. Une culture comme celle du poireau, par exemple, demande d’enterrer profondément le jeune plant, ce qui ne peut se faire qu’en absence de litière. Or laisser le sol exposé à la lumière du sol permet aux adventices de germer et il est nécessaire de désherber, une fois ou deux au moins, avant de pouvoir épandre une litière rapportée. Ce temps sans litière sera donc mis à profit pour butter les poireaux : tout bénéfice pour la longueur des fûts ! L’avenir nous dira si de nouvelles astuces seront trouvées pour réussir le poireau dans un respect total du sol. Le poireau vivace en sera-t-il, parmi beaucoup d’autres plantes que des recherches tentent de rendre vivaces, comme des céréales ?

Pourrons-nous compter sur l’aide de nouvelles micro-bactéries, comme les EM – effective microorganism, en anglais, pour “micro-organismes efficaces” – et le bokashi, une méthode de lactofermentation de la matière organique ? Nous avons vu qu’une immense population de micro-organismes est présente dans le sol. Cette diversité n’est son seul apanage ; en fait, elle est partout, jusqu’à l’intérieur de nous, pensons juste un instant à notre propre microbiote ! Il semble donc assez facilement possible de cultiver des souches de bactéries et de levures adaptées à des missions précises. Dans le cas du sol, il s’agirait de micro-organismes capables de “doper” ceux qui y sont déjà présents dans le but d’optimiser leur activité. Il s’agirait principalement de bactéries lactiques, ou lactobacilles. La réflexion qui sous-tend ces méthodes est la fonction d’antagonisme : nous savons bien sûr qu’il existe, dans la grande diversité bactérienne, des micro-organismes pathogènes. La plupart d’entre eux sont présents partout mais, fort heureusement, ne s’expriment pas systématiquement : tant que la diversité est bonne, d’autres micro-organismes occupent la place et utilisent la nourriture, ce qui force les pathogènes à partager et les rend incapables de proliférer. Favoriser certaines souches de micro-organismes permet donc de comprendre qu’il est possible de guider les processus de dégradations où, dans un cas, la matière organique va fermenter comme dans un bon compost, et, dans un autre, va pourrir de manière nauséabonde… Cette approche récente qui a commencé dans les années quatre-vingt et semble riche d’un très grand potentiel. Il semble possible, avec très peu de matériel, d’élever les souches de lactobacilles nécessaires en fonction de la tâche à remplir et de les multiplier sur le support adéquat. Il semble également possible d’acheter ces souches puis de les cultiver soi-même. Le bokashi est de celles-là.

 La terra preta repose sur le principe consistant à disséminer dans le sol du charbon de bois très poreux qui piège les éléments minéraux du sol pour les libérer ensuite quand les plantes en ont besoin ; ce charbon de bois sert également de support à la vie du sol et en augmente les capacités de rétention d’eau. Avant incorporation, le charbon de bois tendra à être enrichi. Cela se fera avec les EM ou par compostage avec du fumier pour être saturé, au risque, sinon, qu’il se remplisse, au début, dans le sol au détriment des plantes. Cette méthode a été développée suite à l’observation de la présence de charbon de bois dans les sols de cultures d’anciennes civilisations sud-américaines. Elle n’est pas aisée à mettre en place car il faut faire son charbon de bois soi-même, avec du bois de qualité pour s’assurer de l’absence de toutes sortes de composés délétères, et aux bonnes températures pour l’avoir bien poreux. Les essais réalisés en Allemagne et Autriche se font autour de gazogènes spécifiques. Les améliorations présentées du taux d’humus sont impressionnantes. Il convient de vérifier cependant qu’il s’agit bien du taux d’humus et pas du bilan carbone dans le sol, lequel est bien évidement “dopé” par la présence de charbon de bois qui est, rappelons le, du carbone quasiment pur mais qui n’est pas utilisable en tant que tel pour la vie du sol. Notons, au passage, qu’il s’agit d’un biais malheureusement trop fréquent des analyses de sols classiques qui mettent, sous le vocable “humus”, toute la fraction carbone du sol. Ce qui n’est toutefois pas la réalité, nous l’avons vu.

 Le Bois Raméal Fragmenté (BRF) se compose de rameaux de bois déchiqueté en morceaux de quelques centimètres. Le gros développement de la méthode s’est fait, à la fin des années nonante, au Canada où des volumes immenses de bois à évacuer rapidement furent soudain disponibles, suite à une tempête verglaçante. Le BRF est très intéressant pour l’apport de cellulose et de lignine qui, nous l’avons vu, sont les constituants de l’humus. La grande difficulté est le dosage. Cellulose et lignine sont des parties très difficiles à digérer, puis à assimiler, par les mécanismes du sol. Une grande partie de ces composés se retrouve donc souvent sous une forme inerte pour le sol, un peu comme le charbon de bois du point précédent. Les copeaux non totalement décomposés, noir comme du charbon d’ailleurs, jouent alors un rôle dans la structure du sol comme support de la vie et, par leur simple présence qui sépare les mottes, comme des cailloux… Mais ils ne doivent pas être comptés comme de l’humus. Il convient donc de ne pas utiliser trop de bois de cœur et de ne broyer que des rameaux de sept centimètres de diamètre maximum. Le bois de cœur est, en effet, très pauvre en nutriments ; ceux-ci se trouvant dans les écorces, les bourgeons et les feuilles éventuelles. Le broyat doit être fait avec des rameaux frais et épandu en fin d’automne pour que la première décomposition par les champignons se fasse pendant l’hiver, sans quoi le risque de “faim d’azote” est important, comme pour le semis sous couvert où les micro-organismes du sol utilisent l’azote disponible pour vivre et se multiplier, au détriment de la culture en place. Il est, par ailleurs, difficile de stocker du broyat sans qu’il fermente en tas, perdant ainsi la plupart de ses nutriments importants.

La pratique du Bois Raméal Fragmenté peut cependant donner de bons résultats en sols pauvres. Il semble certain qu’il s’agit d’une méthode en soi, qui demande beaucoup de soin et de précautions pour aboutir à un résultat réellement utile pour la fertilité du sol. Il ne s’agit évidemment pas de simplement broyer tout ce qui tombe sous la main pour en couvrir le sol, en pensant que le sol, une fois de plus, serait à même de recycler n’importe lequel de nos déchets. Il faut également mettre en garde les supporteurs de cette pratique contre le risque réel de prélever exagérément la matière organique des forêts ; elle constitue la base de leur nourriture et de leur équilibre.

Remarquons enfin que, d’une manière générale, les agriculteurs sont très contents et fiers, à juste titre, quand ils réussissent avec ces méthodes. Cela leur rend une place légitime de fins connaisseurs des processus en jeu, d’observateurs attentifs de ce qui se passe et d’analystes compétents pour triturer l’ensemble de ces données et prendre, en fin de compte, les bonnes décisions. Bref, de telles pratiques contribuent à valoriser la profession d’agriculteur dans le rapport étroit qu’elle doit entretenir avec la nature ; elle lui épargne l’asservissement qui consiste à appliquer, de manière souvent puérile, les recettes simplistes du marchand de produits phytosanitaires.

Dernière remarque mais elle est d’importance : nos sols sont malmenés et leurs taux d’humus sont, aujourd’hui, extrêmement bas. Restaurer ces taux, au-delà du pur intérêt que nous portons à nos sols, sera une manière efficace d’y stocker du carbone et de lutter contre le réchauffement climatique.

Trop de terres restent malmenées par l’agriculture industrielle

D’un point de vue agricole, nous vivons sur des acquis du passé qui s’épuisent rapidement. La mécanisation n’arrête pas son développement en allant toujours plus profond – et toujours plus vite -, permettant souvent de compenser les défauts – de plus en plus fréquents – de structure du sol. Donc de les masquer. Nous avons vu que la structure d’un sol est fonction de la vie qu’il abrite et de comment elle organise entre elles les fractions minérales et organiques.

Dans une vision idéale, la matière organique les agrège, de manière durable et solide, dans le complexe organo-minéral, souvent appelé “humus”, permettant ainsi au sol de résister à l’érosion notamment. La mesure du “taux d’humus” d’un sol est une opération délicate, comme tout suivi de matière vivante. La méthode classique – qui n’est pas une mesure directe de l’humus – consiste à évaluer le taux de carbone total du sol. Le carbone du sol est brûlé en laboratoire et s’évacue de l’échantillon sous forme de CO2 ; la mesure se fait par différence de masse, avant calcination et après. Un facteur de conversion est généralement admis pour passer de la mesure du carbone à celle du taux d’humus : humus du sol = carbone du sol x 1,724. On peut évidemment discuter sur le choix de ce facteur ; certains le proposent plus près de 1,8 mais c’est sans importance sur le raisonnement. Cette méthode semble simple et directe mais nous avons vu que toute matière organique présente dans le sol n’est pas active et peut y être stockée sous une forme suffisamment inerte que pour ne plus être remise en circulation par la vie du sol, parfois pendant des milliers d’années. Cette matière ne peut donc pas être comptabilisée dans l’humus. De même, une partie de la matière organique fraîche, qui se trouve dans le sol au moment de la prise d’échantillon, sera rapidement utilisée par la vie du sol et n’est pas non plus de l’humus. Or, dans le processus de destruction que constitue une l’analyse que nous venons de décrire, ce qui était réellement vivant dans le sol, les organismes vivants du sol – bactéries, champignons, insectes, etc. – sont tués et brûlés. D’éventuels petits restes de racines sont brûlés également, puis comptés également dans l’humus alors qu’ils n’en font pas non plus partie. Nous vous donc en conclure que le taux d’humus, en analyse classique, est largement surestimé.

Les analyses de sols qui nous semblent les plus pertinentes sont reprises sous l’appellation BRDA Herody – pour Bureau de recherche de développement agricole de Yves Herody – ; elles distinguent ces trois fractions : carbone stocké de longue durée, carbone non stocké car en service, puis enfin le carbone stabilisé dans le complexe organo-minéral. Pour montrer la difficulté de sa mise en œuvre, disons seulement que les résultats de laboratoire obtenus avec cette méthode ne sont exploités qu’en regard d’une observation du sol, avec une fosse pédologique, par celui qui réalise les échantillons !

La teneur moyenne en humus des sols cultivés wallons, mesurée sur base du carbone total et donc largement surestimée, se situe autour de 1,4 %. Elle est à modérer du fait qu’on fait beaucoup plus d’analyses de sols cultivés dans des régions cultivées intensivement, or ces sols sont évidemment les plus dégradés, ce qui fait chuter la moyenne. En utilisant le facteur de conversion de 1,724 et en acceptant la globalisation de la matière organique et la surestimation qu’elle entraîne, comme je l’ai dit précédemment, la moyenne wallonne se situe à 2,4 % de taux d’humus et les sols de Hesbaye sont à 1,8 % de taux d’humus – 1,1 % de carbone total. On s’accorde généralement à reconnaître qu’il ne faut pas descendre sous les 2 % pour éviter les problèmes d’érosion !

Pourquoi cela ? Tout simplement parce que trop peu d’humus signifie trop peu d’agrégats qui maintiennent fermement les particules minérales, les empêchant s’en aller sous l’action de l’eau ou du vent. Trop peu d’humus sous-entend qu’il n’y a pas assez – ou pas du tout ! – de matière organique fraîche apportée au sol. Cette matière organique est la nourriture des micro-organismes du sol, dont les bactéries qui fabriquent les colles et les mucus qui assurent leur cohésion et qui les aident à se structurer s’ils n’ont pas tendance à se stabiliser avec le complexe organo-minéral.

A l’opposé, nous noterons au passage que des travaux indiquent que ce n’est qu’à partir des 5% d’humus que le fonctionnement du sol est celui que nous avons décrit dans l’article précédent ! Un tel fonctionnement, dans sa globalité, remet même en question les travaux de Liebig sur la nutrition des plantes, c’est à dire que les éléments minéraux du sol sont exclusivement préparés par des micro-organismes et amenés aux racines des plantes par des champignons, ce qui leur donne une mobilité énorme et exige des teneurs infiniment plus faibles.

Sans doute notre climat humide nous sauve-t-il d’un dust bowl et le plat pays qui est le nôtre des coulées de boues ? Quoique ! Nous ne sommes vraiment plus très loin d’une aggravation brutale des pertes de sol, déjà chiffrées à plus de cinq tonnes par hectare et par an en ce qui concerne 40 % de la surface des sols cultivés de Wallonie. Les sols de Hesbaye – les plus dégradés – ne reçoivent quasi plus de matière organique, l’élevage ayant été relégué au loin, “là où il n’y a pas moyen de faire autre chose“, réservant ces terres à des cultures plus rentables dans le court terme. A quand le basculement ? Faut-il vraiment attendre une catastrophe pour réagir ?

La priorité absolue est donc de remettre de la matière organique dans les sols ! Là comme ailleurs, les mentalités doivent donc changer rapidement ! Sans piller la litière des espaces non cultivés, il est urgent de récupérer ou de produire de la matière organique assimilable par les micro-organismes des sols afin de relever leurs taux d’humus. Plusieurs méthodes peuvent être envisagées :

– la culture d’engrais verts, déjà parfois réalisée, doit être augmentée et pas seulement face à un réel problème – compactage, adventices gênants… – ou parce que c’est devenu obligatoire : CIPAN – Culture Intercalaire Piège A Nitrates – quand le sol est nu entre une récolte et le semis d’une céréale d’hiver, ou SIE – Surfaces d’Intérêt Écologique – implantées en légumineuses ou encore couverture hivernale prévue dans les mesures de verdissement de la PAC… Quand on voit une CIPAN détruite le 16 novembre – elle est obligatoire jusqu’au 15 ! – alors que le semis n’est pas prévu de suite, on peut vraiment se demander si l’agriculteur est informé quant à l’intérêt des engrais verts et à leur effet sur la vie de son sol.

– allonger l’assolement des cultures en y incluant de la prairie temporaire s’il y a un débouché pour du fourrage à proximité, ou avec d’autres cultures. Ces cultures sont peut-être moins rentables ou demanderaient de développer de nouveaux marchés, mais n’oublions pas qu’il s’agit d’un enjeu sociétal. Allonger les rotations est toujours bénéfique : voyez ceux qui ont ajouté le chanvre et qui ne veulent plus s’en passer.

– adopter des pratiques plus respectueuses du sol : nous avons vu que le travail du sol active la vie qu’il contient et en consomme les réserves. Or le labour tue une partie des organismes du sol. Un aspect souvent peu abordé de la question concerne la perturbation amenée par les vitesses de travail. Vu la taille des surfaces que l’agriculteur est amené à gérer seul, le machinisme développe des outils permettant de travailler de plus en plus vite. Il est généralement conseillé de ne pas dépasser une vitesse de 5 ou 6 km/h – tiens, tiens, c’est la vitesse du pas de l’homme ! – mais les machines sont développées pour travailler à 20 km/h et plus. En six mètres de large, sur une journée d’un peu plus de huit heures, l’agriculteur travaille environ cent hectares s’il ne perd pas trop de temps en manœuvres. Travailler à cette vitesse requiert des terres bien nivelées et bien régulières, et des éléments de suspension très sophistiqués pour garder en permanence la bonne pression de contact avec le sol : les éléments de semoir sont ainsi dotés d’amortisseurs… On imagine pourtant aisément le choc fatal que représente le passage d’un tel outil pour la vie du sol ! En prendre conscience est, certes, un début mais rappelons-nous surtout que ce sont nos habitudes de consommation qui sont responsables de la diminution de la population active dans l’agriculture. L’agriculteur produisant aujourd’hui pour une centaine de familles en est réduit à cultiver seul de grandes surfaces. Et donc à rouler vite au mépris du sol…

– systématiser des échanges paille-fumier entre les régions de cultures – Hesbaye – et d’élevage – Ardennes – si on souhaite garder les spécialisations par région et ne pas ramener l’élevage à proximité des grandes cultures. Cela suppose de polluants transports de fumier – la paille, elle, fait déjà le trajet – et donc cela touche clairement à une conception de l’agriculture, à sa rentabilité, à l’importance de l’animal dans la fertilisation, à la place de l’animal dans notre alimentation… Bref à cette réflexion sociétale globale à laquelle l’agriculture wallonne n’échappera pas !

Terminons en revenant sur un point déjà évoqué : un autre écueil à surmonter sera de mettre au point une méthode pratique et efficace de mesure du taux réel d’humus des sols. Pourquoi pas la mise en place du suivi de la qualité du travail effectué par le fermier ? Ne parle-t-on pas d’instaurer un bilan humique couplé au bail à ferme, une sorte d’état des lieux avant-après de l’exploitation ? C’est une bonne piste qui va dans le bon sens. La méthode d’analyse reste toutefois à trouver…

A côté des aspects liés à l’érosion, restaurer les taux d’humus est aussi un puissant levier pour stocker du CO2, avec l’impact que cela aura sur le changement climatique. L’agriculture bio est une fois de plus incontournable car, par essence, elle applique déjà beaucoup de mesures de protection des sols qui lui permettent de stocker, en moyenne, 450 kilos de carbone par hectare et par an de plus que le conventionnel. Et même en techniques culturales simplifiées, la bio libère moins de protoxyde d’azote et fixe davantage de méthane par hectare – deux importants gaz à effet de serre – alors que c’est le contraire en agriculture conventionnelle où les engrais solubles sont transformés en protoxyde d’azote dans le milieu anaérobie du sol plus compacté.

Terminons donc sur cette question de chiffres en suggérant un nouveau thème de débat : certes, la bio est toujours plus performante, au niveau des émissions de gaz à effet de serre, quand la mesure est ramenée à l’hectare. Si, par contre, on lie les émissions au rendement – de lait, de grain… – à l’hectare, on la dit souvent moins performante… Attention ! Il s’agit bien d’émissions mesurées sur le terrain mais, si on fait le bilan complet, l’agriculture biologique reste, de loin, la plus performante vu notamment l’importante production de gaz à effet de serre qui est liée à la fabrication des engrais minéraux. Il suffirait d’ailleurs à la bio d’augmenter ses rendements de quelques pourcents seulement pour que les émissions sur le terrain soient identiques…

Conclusion

L’arrogance avec laquelle l’agro-industrie a longtemps traité l’agriculture biologique a contribué à occulter sa réalité et ses apports. Mais, depuis une bonne dizaine d’années, le monde agricole et le monde de la recherche sont occupés à changer de pied : les dégâts environnementaux de l’agriculture à grande échelle, la toxicité patente des pesticides et l’imposture des OGM ont montré, par l’infâme et par l’absurde, l’urgence de promouvoir d’autres modèles, d’autres méthodes… Il n’est toutefois pas possible aujourd’hui d’adhérer aveuglément à la bio et à ses structures – simplement parce qu’une quantité croissante de consommateurs appelle ses produits de ses vœux – en continuant à ignorer obstinément ses fondements.

Ses fondements furent souvent résumés par une formule lapidaire : “soigner le sol plutôt que nourrir la plante !” Ces fondements n’ont pas changé depuis ses premiers pas et la présente étude vient encore d’en montrer la pertinence et l’actualité. Il appartient donc, à présent, au monde politique, au monde de l’enseignement et des médias, d’accepter et de comprendre cette mue spectaculaire qui est en cours dans notre société. Parmi les nombreux modèles qui vont changer avec le nouveau siècle, en voici un qui s’impose avec force et dont nul ne peut plus douter à l’heure qu’il est ! L’aliment que nous voulons manger n’est pas un aliment fabriqué avec les artifices agro-industriels mais un aliment produit, à l’aide des méthodes appropriées de l’agriculture biologique, au départ d’un sol vivant. De plus, entretenir et stimuler la vie du sol permettra aussi de remédier à de graves problèmes environnementaux – des inondations à répétition, par exemple, qu’on nous promet de plus en plus nombreuses, dans nos régions, sous l’effet du dérèglement climatique – et de limiter nos déficits récurrents en matière de sécurité sociale – car il n’est pas douteux qu’une population à même de se nourrir dignement vivra mieux sans le secours de qui que ce soit.

D’importants lobbies rament pourtant encore à contre-courant, sans la moindre légitimité, mais uniquement parce qu’ils ont, à cet effet, l’argent que n’ont pas ceux qui cherchent à accompagner positivement la transition écologique : lobbies de la chimie qui n’ont pas désarmé, puissances financières qui cherchent à pénétrer la bio sans le moindre égard pour le consommateur… La grande distribution, des drames récents l’ont montré, est complètement déboussolée ; l’Europe, dans sa grande inertie, s’obstine à imposer à la bio une réglementation dépassée. Qui, parmi eux, a parfois en tête les principes élémentaires que nous venons d’exposer ? Sans doute en sourit-on même doucement, dans ces hautes sphères glacées de la raison, où seuls comptent, à n’en point douter, intérêts industriels, grand marché et mondialisation économique. Eh bien, si cela les fait rire, après tout, qu’ils en rient, ces pauvres gens… Tels leurs aînés, il n’y a pas vingt ans, se gaussant, non sans une pointe d’indignation, d’une yourte au fond d’un champ ou d’un clown d’opposant à Notre-Dame-des-Landes…

Comprendre et respecter la vie du sol n’est pas non plus sans importantes conséquences indirectes sur nous-mêmes. Il est urgent, par exemple, de réévaluer certains stéréotypes, certaines phobies un peu ridicules qui nous empoisonnent la vie : non, mettre les doigts dans l’humus ne doit nous inspirer aucun dégoût ; non, le ver et le carabe ne sont pas des monstres d’Halloween ; non, l’innocente bactérie n’est pas un tueur en série… Oui, des mesures d’hygiène normales restent évidemment de mise. Mais le respect élémentaire de soi commence avec le contenu sain et équilibré du repas, avec le désir de mieux comprendre de quoi est faite notre nourriture … Comprendre et respecter la vie du sol, bien sûr, c’est surtout comprendre et respecter tout ce qui est autre. C’est accepter autrui, dans sa qualité et sa diversité ; c’est apprendre à penser autrement notre rapport, notre présence au monde. C’est savoir se laisser surprendre… Mais cela, c’est encore une tout autre histoire.

Haro sur les sangliers ! – 2018

La surpopulation actuelle des sangliers s’avère catastrophique pour l’agriculture wallonne, mais aussi pour le secteur forestier, dont les pertes économiques sont de plus en plus importantes. Mais là n’est peut-être pas encore le plus grave car c’est bien une dramatique perte de biodiversité, dans nos forêts wallonnes, qu’engendrent les pratiques d’une chasse devenue obsolète…

Par Marc Fasol

Introduction

La plupart du temps, ils restent invisibles. Pourtant, ils sont partout. Ou presque. Et cet automne, plus que jamais, ils ont refait parler d’eux. En Wallonie, comme ailleurs en Europe, les populations de sangliers explosent – vingt-trois mille en Wallonie, avec 5% d’augmentation annuelle depuis 1980. Les conséquences pour l’agriculture sont devenues juste insupportables.

« Chez nous, toutes les régions au-delà du sillon Sambre et Meuse sont touchées, incluant les plaines du Condroz et même la périphérie de Charleroi, qui jusqu’ici ne faisaient pas partie de l’aire de répartition du sanglier, explique Didier Vieuxtemps, conseiller à la Fédération Wallonne de l’Agriculture (FWA), les cultivateurs n’en peuvent plus, ils ont été plus de cent cinquante à répondre à notre enquête de terrain lancée récemment au sein de notre hebdomadaire Plein champ. »

Au début du printemps, à l’heure de lâcher le bétail en pâture, le constat est on ne peut plus amer. Partout, c’est la même désolation : les vermillis – des sillons – et les boutis – des trous – de sangliers s’étendent à perte de vue. Ils ont défoncé et ravagé les pâtures.

Pertes économiques

L’automne 2016, les glandées et les faînées ont été particulièrement bonnes, ajoutons à cela une suite d’hivers particulièrement cléments, ce qui a permis aux laies d’atteindre le poids nécessaire – trente-cinq kilos – à leur reproduction et de mettre bas à quinze mois. Pour compléter leur régime alimentaire en hiver, tous ces sangliers se tournent alors vers d’autres sources de nourriture plus protéinées. Les suidés quittent les massifs forestiers, de nuit, et labourent les pâtures à la recherche de vers de terre. Mais depuis quelques années, ils s’aventurent de plus en plus loin. Outre les cultures, ils saccagent aussi jardins privés, terrains de football, aires de repos et même les bermes routières, avec tous les risques d’accidents graves, en augmentation constante, que cela implique. On les observe aussi, de plus en plus souvent, en plein jour, ce qui était impensable auparavant. D’après un rapport de la DEMNA daté de septembre 2017, le Département d’Etude du Milieu Naturel et Agricole du Service Public de Wallonie, « les taux de reproduction observés sur trois territoires de référence, n’ont jamais été aussi élevés depuis les débuts des relevés ».

Avec des pertes économiques estimées à 538 euros par hectare, les atteintes aux cultures sont vécues, par les fermiers, comme de véritables actes de vandalisme. Yves Bastin, éleveur de Fagne-Famenne, spécialisé dans l’élevage de Blanc Bleu Belge, enrage: « sur mes 45,5 hectares de pâtures, 12 sont détruits, c’est de pire en pire, je n’en vois pas la fin. Et il n’y a pas que des pertes de rendement en fourrage ou en herbage, tout le travail est chaque fois à recommencer : il faut réparer les clôtures, remettre à niveau la terre à l’aide d’une herse rotative suivi d’un passage au rouleau et enfin, réensemencer. Si ce travail n’est pas refait, d’autres plantes comme les orties et les chardons prennent le relais. Mais ce n’est pas tout, comme je ressème en légumineuses (trèfles), mes prairies sont encore particulièrement vulnérables au chevreuil, également en surnombre dans la région ! »

Comme si ce n’était pas suffisant, l’agriculteur doit encore faire face aux frais d’expertise et de justice : un vrai parcours du combattant, s’il veut se faire dédommager par les vrais responsables, c’est-à-dire les sociétés de chasse. Car certains chasseurs ne remettent pas volontiers en question leurs pratiques cynégétiques – la consigne est souvent donnée d’épargner les laies adultes ! – et préfèrent généralement s’en prendre aux victimes, en leur proposant la pose de kilomètres de clôture électrique – totalement ingérables pour un fermier possédant des hectares de prairies ou appliquant la rotation de ses cultures -, plutôt que de remettre en cause l’efficacité du nourrissage dissuasif en forêt – situé dans ce cas précis à moins de cent mètres de la lisière ! -, une mesure remise en selle en septembre 2015 par le ministre René Collin, alors même qu’elle avait été interdite… par son prédécesseur, Carlo Di Antonio ! Quant aux battues de destruction, elles sont à l’opposé des intérêts financiers. Hé oui, le poids des loyers pèse lourd dans le budget des propriétaires tandis que les locataires de chasses, eux, en veulent toujours plus pour leur argent…

Dégâts collatéraux

L’agriculture n’est cependant pas la seule à souffrir de la surabondance des grands ongulés, tels que sangliers, cerfs et chevreuils. Comme l’expliquait récemment Gérard Jadoul, président de l’association Solon, spécialiste de l’écosystème forestier et de la gestion intégrée, lors d’un exposé magistral à Houffalize en présence d’une salle comble, le secteur forestier en souffre énormément aussi : écorcements, abroutissements, banalisation du couvert forestier, difficultés de régénérer naturellement la forêt, choix culturaux impossibles, tout cela engendre également des pertes économiques. Mais l’arbre cachant la forêt, il reste néanmoins un domaine passé systématiquement sous silence, parce que les pertes économiques y sont plus difficilement détectables ou chiffrables : ce sont les dommages causés à la biodiversité en général. Les espèces d’oiseaux nichant au sol en sont les premières victimes – pipits, pouillots, traquets, gallinacés… -, mais aussi les plantes à bulbes – les orchidées… -, les amphibiens, les reptiles et bien d’autres espèces Natura 2000 en général.

« La chasse ne doit pas être condamnée parce qu’elle tue de gentils petits animaux, résume très bien Harry Mardulyn, ex-président de Natagora, mais parce qu’elle engendre des surabondances de grands ongulés – cervidés et sanglier – qui nuisent à la biodiversité des forêts wallonnes et à la conservation de la nature. La dérive actuelle de la chasse contribue à une véritable crise de la biodiversité dans nos forêts. »

En Wallonie, la période d’ouverture de la chasse en battue et au chien pour le sanglier vient d’être allongé aux mois de janvier et février 2018, afin de faire face à une situation jugée « limite ingérable ». Fort bien, mais force est de constater que tout cela arrange surtout les chasseurs qui se font passer une fois de plus pour les régulateurs du gros gibier… alors que le nourrissage en forêt toute saison, lui, n’est toujours pas remis en question ! Hé oui, ce qu’on appelle « lobby » ne se limite pas à l’armée de cols blancs qui sévissent en catimini dans les couloirs feutrés de la Commission européenne. Celui des chasseurs est n’est pas mal non plus. Peut-être est-il temps de remettre certains au pas !

Pourquoi réensemence-t-on les prairies permanentes ?

Les légumineuses comme le trèfle sont de véritables « pièges à azote » : ces plantes fixent l’azote de l’air grâce à l’action symbiotique des bactéries sur leurs racines. Ensemencer des légumineuses représente donc pas mal d’avantages environnementaux. L’herbage beaucoup plus riche en protéines végétales – jusqu’à 149 grammes par kilo de matière sèche – permet notamment d’éviter les compléments alimentaires – comme le soya transgénique américain ! -, de valoriser les circuits courts et de diminuer l’apport d’engrais. Et donc de respecter les nappes phréatiques…

Que revendique la Fédération Wallonne de l’Agriculture ?
  1. Prendre des dispositions prioritaires dans les zones de surabondance – points noirs – des sangliers ;
  2. augmenter les prélèvements de sangliers toute l’année et autoriser les tirs, de jour comme de nuit ;
  3. sanctionner toutes restrictions quant aux tirs de laies – femelles de sangliers – en battue ;
  4. créer un fonds d’indemnisation des dégâts, alimenté par les permis de chasse ;
  5. obliger les chasseurs à protéger les cultures et prairies.

BEES coop … – 2018

Etre l’acteur de sa propre souveraineté alimentaire

Changer d’alimentation, s’engager dans le sens d’une alimentation durable… Tout cela est bien. Mais concrètement, qu’est-ce que cela signifie ? Boycotter résolument la pub et ses mensonges ? Renoncer à la grande surface et au peu de transparence de ses produits ? Comment le citoyen, perdu dans la grande ville, peut-il s’y prendre ? A fortiori, si ses revenus sont plutôt limités ? Aujourd’hui, des coopératives s’organisent. BEES coop, à Schaerbeek, est l’une des d’elles…

Par Dominique Parizel

Introduction

« Nous voulions donner l’accès à une alimentation de qualité à des prix abordables pour tout le monde, explique Quentin Crespel, en offrant également une alternative globale – avec une gamme de produits complète – à la grande distribution classique. Notre première idée fut de créer une épicerie avec des prix différenciés mais trouver des critères objectifs de différenciation afin de dire qui pourrait y avoir accès était un vrai casse-tête. Nous avons alors découvert le modèle de la Park Slope Food Coop, une coopérative de seize mille membres qui fonctionne, depuis 1973, à Brooklyn – voir www.foodcoop.com -, à New York. Son chiffre d’affaire par mètre carré est beaucoup plus important que celui de n’importe quel supermarché de la ville… Un projet parisien, La Louve – voir https://cooplalouve.fr – s’en est inspiré et il existe aujourd’hui une cinquantaine de projets de « supermarchés » participatifs en France ! C’est un véritable changement d’échelle dans les alternatives de consommation. Pourtant, sous la forme d’une coopérative, un tel modèle n’est pas une chose neuve ; il suffisait juste de le remettre de l’ancien au goût du jour. »

L’originalité de BEES coop

« La condition sine qua non pour pouvoir faire ses courses chez BEES coop est d’être coopérateur, poursuit Quentin. La part s’élève à vingt-cinq euros et nous leur demandons d’en prendre, si possible, quatre, même si une seule part donne déjà accès à tout puisque la coopérative fonctionne sur le mode « une personne, une voix ». Nos coopérateurs sont tenus de travailler pendant deux heures quarante-cinq toutes les quatre semaines ; ce système de shifts est une forme de bénévolat qui permet au client d’être réellement partie prenante du magasin où il fait ses courses. Le statut même de la coopérative, qui tombe sous le coup de la loi sur le volontariat, permet de faire cela : les sociétés à finalité sociale sans but lucratif peuvent ainsi être assimilées à des associations sans but lucratif. Il n’y a aucune sortie de capital : les parts sont éventuellement remboursées au prix d’achat, il n’y a ni ristourne, ni dividende… Sur deux millions de chiffre d’affaires annuel envisagés, nous espérons dégager un bonus qui sera une garantie pour la viabilité de la coopérative. Mais si ce bonus est trop élevé, nous pourrions envisager de baisser la marge bénéficiaire sur la vente des produits, pour le plus grand bonheur de nos coopérateurs… Nous sommes donc soumis à l’impôt des personnes morales (IPM) plutôt qu’à celui des sociétés (ISOC). La finalité sociale de notre projet – qui est de rendre l’alimentation saine et durable accessible au plus grand nombre – comprend également une partie éducative et une partie de partage de connaissances. BEES coop est propriétaire de son bâtiment et a contracté pour 850.000 euros d’emprunts, en collaboration avec Triodos mais aussi avec Crédal et Hefboom, deux coopératives qui parient sur nous… Enormément d’activités sont donc organisées dans nos murs : nous voulons questionner l’acte de manger aujourd’hui et l’énorme impact qu’ont les choix individuels sur le système alimentaire global. Nous utilisons le point de vente comme lieu de rencontre afin de créer de la cohésion et de la diversité sociale. La plupart des clients-coopérateurs viennent à pied, à vélo ou en transports en commun ; ils font des achats réguliers plutôt que de « grosses courses », comme c’est souvent le cas en grandes surfaces. En partenariat avec Bruxelles-Mobilité, nous développons donc, par exemple, un projet de mise à disposition de vélos-cargos à assistance électrique, permettant au coopérateur d’être raccompagné chez lui avec ses achats, ce qui permet d’éviter complètement le recours à la voiture. Nous cherchons donc à innover dans tous les aspects liés au système alimentaire… »

Producteurs partenaires, distribution intégrée

« Nous sommes très conscients du fait que les producteurs avec qui nous travaillons doivent être intégrés au sein de la coopérative, affirme Quentin Crespel, et qu’il appartient à la coopérative de s’engager vis-à-vis d’eux, tout en les laissant libres de diversifier leurs débouchés car ils ne doivent pas avoir à pâtir d’un problème que vivrait la coopérative. Nous travaillons, par exemple, avec différents maraîchers et nous cherchons aujourd’hui des formules qui permettraient à nos coopérateurs d’aller travailler avec eux. Des shifts de coopérateurs – pour désherber, par exemple – permettraient de faire baisser considérablement le coût de certaines productions… D’une part, tout le monde s’y retrouverait économiquement ; gageons, d’autre part, que l’intégration du consommateur à la réalité d’une production agricole transformerait fondamentalement sa vision des choses, sa compréhension des prix, etc.

Actuellement, BEES coop est engagée avec une grosse coopérative bio de Hesbaye pour les carottes, choux, navets, oignons, pommes de terre, etc. Bref, tout ce qui nécessite de la mécanisation… A côté de cela, nous collaborons avec deux maraîchers : Gaël Loicq – dont je viens de parler – d’Anderlecht, et De Groentelaar de Pepingen. Nous travaillons aussi avec PermaFungi et les Champignons de Bruxelles qui nous livrent des pleurotes et des shiitakebio produits en ville. Un troisième maraîcher, néerlandophone également, devrait bientôt nous rejoindre. Cette production est évidemment toujours complétée par des grossistes qui peuvent juste garantir une origine belge ou hollandaise ; les grossistes sont une solution de facilité mais ils imposent leurs prix. Si nous pouvions mettre en place une plateforme qui faciliterait la collaboration logistique entre acteurs des circuits courts, nous pourrions leur donner une meilleure visibilité des coûts de transport. Cela améliorerait leur rentabilité, libérerait du temps pour produire et pour se focaliser sur l’activité principale. De plus, cela porterait une plus grande efficacité environnementale du point de vue de la distribution. BEES coop participe, à cet effet, au projet de recherche Choud’Bruxelles, en co-création entre le réseau des GASAP et Qalinca, le centre de recherche en logistique de l’ULB. Le but est de mutualiser et de rendre plus efficace une logistique en circuit court, avec le réseau des GASAP et les cantines universitaires de l’ULB. Nous cherchons à réduire l’impact environnemental des livraisons, en développant un système performant de livraisons en circuit court. La proximité producteur-consommateur, c’est bien, mais si chacun prend sa voiture pour visiter ses producteurs, les dégâts environnementaux seront plus importants. Colruyt et ses camions remplis à 99% reste un modèle de logistique efficace… La grande distribution n’a pas que des défauts ; elle a même beaucoup de choses à nous apprendre, à condition de sortir de sa logique du profit à tout prix… »

Des débuts prometteurs, des problèmes à résoudre

« Nous avons mille six cents membres et avançons à grands pas sur notre approvisionnement, se réjouit Quentin. Une grande partie des produits secs et des produits emballés est livrée par différents grossistes. Nous sommes très attentifs à mettre en avant certains produits artisanaux ; certains nous sont proposés par les grossistes eux-mêmes et nous cherchons aussi en direct. Les tout petits ateliers de boulangerie sont souvent trop chers pour nous. Ils ne proposent, en effet, pas de prix distributeurs et appliquent une marge identique pour la vente directe et pour les revendeurs. Nous travaillons donc avec Le bon pain, à Haren, qui est du bio semi-industriel. Nous complétons la gamme avec l’atelier Graine de Vie, à Nethen, qui livre deux fois par semaine la moitié des pains dont nous avons actuellement besoin.

Pour la viande, emballée sous vide, nous travaillons avec la coopérative Fermière de la Gaumequi nous propose malheureusement encore beaucoup de non-bio. Donc, le dilemme est simple : soit nous continuons de soutenir cette coopérative en lui demandant d’évoluer dans le sens qui nous convient, soit nous cherchons ailleurs mais la question des abattoirs complique beaucoup la donne… Nous devons passer par un atelier de découpe et par une chaîne de distribution entièrement certifiés bio et cela engendre beaucoup de surcoûts. Nous faisons donc le choix de travailler sur le développement des filières avec la coopérative Fermière de la Gaume. Les choses avance lentement mais sûrement… De plus, une viande préparée – haché, saucisse, etc. -, même emballée sous vide, doit être consommée dans les trois jours, ce qui est vraiment très court pour des produits qui valent entre dix et vingt-cinq euros le kilo. D’autre part, nous sommes en recherche de producteurs, principalement pour les fruits belges, l’année ayant été mauvaise en production de pommes et de poires. Nous sommes pour l’instant contraints de passer exclusivement par des grossistes…

Nos coopérateurs disposent d’une farde où ils peuvent inscrire les produits qu’ils aimeraient trouve en magasin ; a priori, nous aimerions tout accepter, avec la seule limite que le produit en question se vende, ou pas. BEES coop développe son propre étiquetage, intuitif et évolutif, en fonction de l’origine du produit, du mode de production et des conditions de la distribution :

– absence de cercle = pas bio,

– tiers de cercle = agriculture raisonnée ou producteur de confiance,

– deux tiers de cercle = certifications bio dans le cadre de la réglementation européenne,

– cercle complet = Demeter, Nature & Progrès, ainsi que d’autres labels très exigeants au niveau social…

En parallèle, nous indiquons évidemment l’origine, ainsi que l’éventuelle certification équitable (Fair Trade, etc.). Aujourd’hui, le consommateur ne se satisfait plus de la seule labellisation bio, mais l’ensemble des informations qu’il serait utile de lui fournir est extrêmement complexe. Le marché montre clairement que de plus en plus de gens viennent vers le bio mais que la grande distribution et l’économie classique répondent à cette demande a minima. »

90% bio !

«  BEES coop ne s’est donc pas positionnée comme exclusivement bio même si, dans les faits, 90% de nos produits le sont ! Notre souci premier était, je le répète, de rendre accessible au plus grand nombre l’alimentation saine et durable. La question du prix était donc essentielle ; c’est une tension permanente au sein de notre projet. Nous voulons des produits respectueux de l’homme et de l’environnement mais surtout pas trop chers. Or le prix des grandes surfaces – et plus encore les prix pratiqués dans le hard discount – ne reflètent aucunement la réalité des choses ; ils sont de plus en plus abstraits tout en restant la référence dans la tête de celui qui consomme. Nous devons donc commencer par un travail de déconstruction auprès du mangeur ordinaire. Mais nous ne pouvons pas non plus toucher ce mangeur sans qu’il y trouve d’abord un intérêt financier… La solution imaginée par BEES coop a donc été de faire appel à la force de travail qu’il représente. Un tel système n’est donc pas une fin en soi mais la conséquence du fait que ce qui se passe à côté – dans la grande distribution ! – ne va pas du tout. Toute la question est bien d’attirer à nous un public non-sensibilisé – dont le premier réflexe sera de regarder le prix – en faisant comprendre que ce n’est pas le prix qui est la chose la plus importante.

Mais notre projet est jeune, trois ans seulement. Nous avons d’abord été rejoints par des militants qui ont constitué la base de notre clientèle qui s’élargit, à présent, avec une grande variété de citoyens et beaucoup de familles. Nous sommes loin, dans nos ventes, des habituels clichés du magasin bio : peu de produits macrobiotiques, de lait de brebis, etc. Nous ciblons principalement les gens du quartier et participons d’ailleurs à un projet de recherche visant à faciliter l’accès à l’alimentation durable pour les publics issus de la diversité sociale et culturelle, un projet de recherche de trois ans mené conjointement avec l’ULB… »

Absolument rien d’utopique

« Nous faisons de l’éducation à l’environnement, de l’éducation à l’alimentation ; de nombreuses écoles viennent à nous, dit Quentin Crespel… Cela contribue à notre ancrage local sur Schaerbeek, Saint-Josse et Evere essentiellement. Notre but n’est pas d’ouvrir des magasins partout dans Bruxelles car nous voulons garder une structure à taille humaine. BEES coop évolue donc tranquillement au rythme d’une centaine de nouveaux coopérateurs par mois et cela diminuera sans doute un peu en hiver. Il y aura vraisemblablement une taille critique – peut-être autour des trois mille membres – à partir de laquelle il faudra que d’autres structures identiques se créent dans d’autres communes. Notre modèle est open source et si d’autres sont tentés par l’aventure, ailleurs, notre projet et l’ensemble des documents et logiciels que nous utilisons sont disponibles. Nous ne prétendons pas non plus détenir une recette universelle et idéale ; elle doit être adaptée localement et on peut toujours l’améliorer… Mutualiser l’approvisionnement et optimaliser la logistique entre toutes ces structures sera sans doute le défi suivant. Notre développement est conforme à ce que prévoit le plan financier. Les salariés ont encore trop de travail parce qu’ils n’ont pas encore suffisamment pu déléguer aux coopérateurs ; nous sommes donc en recherche de quelques super-coopérateurs, c’est-à-dire de personnes qui accepteraient de prendre un peu plus de responsabilités dans la structure, qui seraient par exemple à même de réceptionner une livraison…

Pour l’instant, notre plus grande réussite, c’est de faire de l’endroit anonyme où l’on fait ses courses un lieu de rencontres porteur de vraies valeurs. Il existe finalement peu d’endroits, dans une grande ville comme Bruxelles, où les gens peuvent vraiment se parler, partager un projet commun, une expérience réelle qui n’a absolument rien d’utopique… »Nature & Progrèsne peut évidemment qu’applaudir à pareille initiative, même si nous plaiderons toujours pour que la gamme des produits proposés soit intégralement bio. Nous pensons, comme BEES coop, que plus sera forte l’implication du citoyen dans le système qui lui fournit son alimentation, plus il sera à même d’ »informer » et de contrôler la pertinence et la qualité de ses propres choix. La possibilité de démarches collectives de consommation offre également de meilleures opportunités d’ouverture – d’autres choix, d’autres pratiques, d’autre goûts, d’autres cultures … – et de régulation – l’addiction à la malbouffe n’est pas une fatalité… Autant de fonctions sociales que les grandes surfaces ont aujourd’hui totalement délaissées au nom du marketing, du mensonge publicitaire et de la rentabilité à court terme.

BEES coop
19, rue Van Hove à 1030 Schaerbeek
www.bees-coop.be  contact@bees-coop.be

Bienvenue aux Moulins de Ertvelde – 2018

A l’occasion du Oost-Vlaamse Molendag, activité provinciale annuelle (1), nous avons visité deux moulins des Ardennes Flamandes, situés dans le triangle Alost – Gand – Audenaerde. Le « MoulinTer Rijst », un moulin tour – un des quatre moulins de la Commune de Herzele -, et le Zwalmmolen, moulin à eau de Munkzwalm. Nous nous sommes fermement promis d’y retourner car on y trouve des moulins de différents types et des meuniers accueillants et bien sympa… Jeter un coup d’œil sur ce que nos compatriotes du nord font de leurs vieux moulins a sans doute de quoi nous inspirer. Mais est-il prudent, en matière agricole plus spécifiquement, de séparer aussi radicalement patrimoine et production ? Et si la maîtrise du vent, comme celle de l’eau au fond de nos vallons wallons, avait une place centrale à retrouver dans notre société afin de nous convaincre de la qualité de ce que mangeons ?

Par Christine Piron et Jürg Schuppisser

Le retour des moulins à meule de pierre

Déjà le temps nous presse de rejoindre le Meetjesland, dans le triangle Gand – Terneuzen – Maldegem, pratiquement le long du canal de mer, vers l’embouchure de l’Escaut, là où circulent des navires de haute-mer important notamment les minerais de fer, à raison de septante mille tonnes par bateau. Destination : Sidmar, l’aciérie maritime de Zelzate. Nous y rejoignons en plein Ertvelde, un couple de bijoux, un autre « moulin tour » – een Bovenkruier – le Stenen molen et son moulin-manège !

Quand tournent les ailes des moulins de Flandres, poussez la porte et soyez les bienvenus !

A Munkzwalm, imaginez, au détour d’un méandre de la verdoyante vallée du Zwalm, un petit bijou technique du patrimoine, avec un puits à rouages de transmission éclairé, de toute beauté, comparable à celui du moulin de Spontin (2), duquel jaillit toute la force du mouvement de la roue extérieure – deux mètres de large et trois mètres de diamètre -, alimentée par en-haut. L’existence du moulin est attestée dès 1040. C’est un moulin modèle, parfaitement restauré par la Province, capable de faire tourner les meules de pierre et une petite centrale électrique. Paul Verschelden, le maître-meunier du Schelderomolen – voir Valeriane n°124 – nous guide et nous montre même, dans une annexe, un moulin à cylindres, un Midget Maxima Roller Mill 184, Morristown, USA, en fonction durant l’entre-deux-guerres, alimenté par la force d’un moteur diesel. La différence de mouture entre ces types de moulin fera l’objet de notre attention dès que possible.

Johan Van Holle, propriétaire depuis 1980, nous accueille, fils de fermier, devenu laborantin chez Sidmar, aujourd’hui Arcelor-Mittal. Depuis sa pension, il est maître-meunier, vendeur de farines moulues sur pierre ; avec Sandra Blom, sa compagne, ce sont aussi des meuniers-guides passionnés, éleveurs de chevaux, aubergistes et amateurs de bière à l’épeautre, parfois collectionneurs de tracteurs ancêtres et cochers aux heures libres !

Acheter un moulin, une idée soudaine - een toeval ?

Johan raconte : « Du côté de ma famille maternelle, on était meunier à Assenede, au moulin Sint Hubertus. En 1944, en toute fin de guerre, les moulins servant de poste d’observation, Sint Hubertus fut d’abord âprement défendu par les occupants allemands contre les armées canadiennes et polonaises qui en furent délogés à leur tour. Il se retrouva troué de toutes parts. Le meunier, mon grand-oncle, pensait pouvoir le sauver en le proposant en donation à la commune qui refusa. Il dut lui scier les pieds, et le moulin est tombé en 1953. J’avais quatre ans. Heureusement mon grand-oncle avait déjà une meunerie à meule de pierre actionnée par un moteur diesel, à côté du moulin à vent. »

Il poursuit : « Mon père a regretté cet ancien moulin à pivot et il entreprit, en 1973, de le reproduire, chez nous, à la ferme, à l’échelle 50% avec des ailes de douze mètres. J’avais vingt-quatre ans. A la ferme familiale, mon frère cultive toujours mais ce nouveau moulin attend, pour le moment démonté, d’être reconstruit, en 2018si tout va bien, dans le domaine du Mola– le centre provincial de molinologie (3) – au Kasteel Puyenbrug, à Wachtebeke. Ce fut pour nous un bel écolage, à l’aide de matériaux de récupération et avec de nombreux amis… L’idée a germé petit à petit d’acquérir, moi aussi, un moulin ! »

L’achat et la rénovation des moulins

« En 1980, alors que personne ne s’intéresse plus à une quasi-ruine, j’acquiers les moulins de Ertvelde, se souvient Johan. Avec des amis, nous avons d’abord remis en état provisoirement le moulin à vent et introduit une demande d’aide à la restauration. De 1982 à 1985, nous avons réellement restauré le moulin avec l’aide de Walter Mariman de Zele, un rénovateur/constructeur de moulin bien connu et expérimenté. Nous avons enlevé les ailes, tout démonté, restauré la maçonnerie, replacé et remplacé des poutres, au sommet le « paternoster » : les poutres circulaires cerclées de l’extérieur sur lequel tournent des rouleaux de bois qui soutiennent et centrent toute la tête tournante du moulin. Cette « calotte tournante » sera placée in fine ; Elle comporte l’axe moteur, les rouets de transmission et de frein, et la tête de fonte à laquelle seront fixées, plus tard, les ailes ici élargies. Il s’agit d’un aileron type Fauël, du nom d’un ingénieur hollandais, un vrai foc copié sur un voilier. Il permet notamment de mieux profiter des vents, surtout dans les quartiers résidentiels où arbres et maisons se sont multipliés. Avant cela, nous avons rentré, par le toit ouvert, les lourdes meules, les rouages, etc. La restauration a été subsidiée à 80% par les autorités publiques, ce qui implique l’interdiction de revente avant cinq ans, l’acceptation de la qualification de « monument sans utilité économique » et l’obligation de le maintenir accessible au public. Les rentrées d’argent doivent donc servir exclusivement aux frais d’entretien du moulin et pas à entretenir le meunier ! »

L’aide de la Fondation Roi Baudouin permit, quant à elle, la reconstruction du moulin-manège qui sert de remplacement lorsque le vent vient à manquer. Abandonné depuis 1871, il était totalement en ruine : la majorité des moulins à vent de la région étaient, en effet, accompagnés d’un moulin-manège de réserve. Depuis l’introduction de la machine à vapeur, vers 1830, ils sont devenus totalement obsolètes. D’abord, il fallait élever des chevaux ; ensuite, ils tournent nettement moins vite. Un tour de cheval équivaut à vingt-et-un tours de meule.

« Après sa restauration, précise Johan, nous avons entrepris d’élever des chevaux norvégiens Fjord, très aptes et très volontaires au travail… »

Le retour des meules de pierre…

« Dès 1985, nous avons moulu du froment avec le moulin à vent ; il n’y avait encore aucun intérêt pour l’épeautre, se souvient Johan. Nous faisions une farine à grains, dont de l’épeautre en provenance des Ardennes… En 2009, le Plattelandscentrum Sint Laureins se proposa de lancer, au départ du moulin, un projet régional concernant l’épeautre, s’inscrivant dans un vaste plan de promotion des producteurs locaux et leurs nombreux produits régionaux, baptisé Meetjesland = Eetjesland.

Ce n’est pas une initiative isolée au sujet de l’épeautre. Au départ, il y eut les conceptions de la bénédictine Hildegard von Bingen (1098-1179) qui fit l’éloge des qualités nutritionnelles et médicinales de l’épeautre, dès le XIIe siècle. Des centres d’intérêt, de productions et de vente de semences de différentes variétés d’épeautre existent aujourd’hui, notamment dans le Limbourg néerlandais, avec le Kollenbergerspelt. Mais on en trouve aussi dans toutes les régions traditionnelles de l’épeautre, dans l’axe qui va de Munich au Palatinat rhénan, du pourtour du Lac de Constance, prolongé en Suisse, vers Schaffhouse, Zürich et Berne, jusque dans nos Ardennes…et d’autres régions du pays.

« Nous vivons ici dans la toute proximité des polders, des sols lourds voir humides certes, mais des zones pour lesquelles les autorités flamandes ont par ailleurs mis en œuvre des programmes de protection de la nature très variés pour la faune, la flore, la qualité des eaux, etc., en liaison avec des programmes européens de soutien aux agriculteurs qui acceptent, dès lors, de travailler sans produits chimiques, de désherber manuellement et de ne pas disperser l’azote de fumier… Et cela tombe bien car l’épeautre se plaît quand même dans ces conditions de culture. »

…et celui des variétés de céréales de nos aïeux !

« Dans les fermes, une des raisons de l’intérêt nouveau pour l’épeautre est la plainte des agriculteurs confrontés à la diarrhée des veaux qui consomment du froment. Le rendement actuel du froment – donc son prix plus modéré – a, en effet, progressivement détrôné le triticale qui s’était largement implanté après la Deuxième Guerre mondiale. Il s’agit d’un croisement de froment et de seigle, produisant beaucoup de kilos et de protéines. Le triticale n’est pas panifiable pour des raisons de goût ; je l’ai essayé. Il n’est donc pas comparable avec un mélange de farine de froment et de farine de seigle réalisé couramment en boulangerie. L’épeautre (Triticum spelta), parfois appelé « blé des Gaulois », est une des céréales protégées naturellement car vêtues : le grain reste couvert de sa balle de paille, même après la récolte, et serait digeste et nourrissant, moulu en l’état, pour de nombreuses espèces animales : volailles-cochons… Aplati, il serait stimulant pour le rumen des bovidés. »

Mais contrairement au froment, l’épeautre doit être décortiqué avant la mouture du grain pour la panification. C’est une opération qui a un coût, en temps et en travail. Le Meetjesland eut une grande expérience de culture de l’épeautre jusqu’en 1914, même si le froment cultivé, depuis les XVIIe et XVIIIe siècles, a été « amélioré » et manipulé par la sélection afin d’augmenter progressivement sa rentabilité jusqu’ à treize tonnes à l’hectare, les bonnes années ; il a, en même temps, été affaibli et rendu sensible aux maladies, ce qui nécessite, en conséquence, l’utilisation fréquente de produits phytosanitaires.

« Mon frère a donc pris connaissance des projets au sujet de l’épeautre, des nouvelles techniques de travail… Nous avons donc commencé à le semer, à le décortiquer, et avons opté pour des semences du grand épeautre ‘Zollernspelz’ (4), non hybridé avec du froment ! Les boulangers avisés souhaitent disposer de farines pures et la clientèle commence à comprendre pourquoi. Je recommande toujours aux boulangers d’être modérés avec la matière grasse mais surtout de ne pas rajouter du froment, ceci pour protéger les personnes sensibles au gluten de froment, car les structures des glutens de l’épeautre sont différentes de celles du froment… Certes, la farine d’épeautre que nous produisons est un produit de niche, commercialement parlant, mais c’est aussi surtout un produit artisanal, variant logiquement un peu de goût, de récolte en récolte. Mais le résultat de la mouture au moulin dépend aussi des variations de la vitesse du vent, du degré d’humidité, de l’écartement des meules… Malheureusement, tous les boulangers ne font pas, ou ne font plus de pain à base d’épeautre ; ils n’ont pas tous appris à travailler au levain… Et les consommateurs n’en sont pas tous friands, habitués aux farines standardisées par les additifs. Heureusement, la tendance s’inverse et les circuits-courts collaboratifs se développent. »

Co-pain et Den Tseut…

Johan Van Holle et le moulin de Ertvelde collaborent aujourd’hui avec la nouvelle boulangerie coopérative Co-pain, de Gand. « Toon, le boulanger – l’ancien fromager de la fromagerie coopérative Het Hinkel Spel -, et le boulanger Adriaan – un professeur de boulangerie à Gand – ont lancé une boulangerie bien transparente pour les clients. Dans le fond de la Halle du marché bio du Lousbergskaai (5), derrière de grandes baies vitrées, les pains lèvent bien à la vue de tous avant de rejoindre les paniers des clients de ce magnifique marché couvert. Nous avons rendu visite à Adriaan et lui avons demandé ce qu’il pensait de l’utilisation quotidienne des farines d’épeautre et de seigle de Johan.

« Comme le bon vin, ce sont des cuvées uniques, dit-il. Nous travaillons lentement, très lentement, notre boulange dure quinze heures. Ses farines sont particulièrement bien appropriées, car moins protéinées. C’est l’essentiel ! »

Johan travaille également avec la brasserie domestique Den Tseut, de Oost-Eeklo. « Nous avions eu l’idée d’une bière à l’épeautre, précise Johan, et je l’avais proposée à la grande brasserie de Ertvelde, mais c’est finalement la brasserie Den Tseut, récemment fondée à la demande des habitants au moment des kermesses locales, qui lança les brassins. » Johan fournit l’épeautre – 35% -, l’orge, le seigle et l’avoine qui sont pour moitié aplatis et en partie livrés à la malterie pour fabriquer une belle palette de près dix bières (6). Caractéristique locale : le houblon qui donnera l’amertume se dresse dans les potagers environnants. »

Merci à toi, Johan, et bon vent à tous !

Molens van Ertvelde
visites, farine, chambres d’hôte
Stenenmolenstraat, 21 – 9940 Ertvelde
0497/73.32.70 – http://www.molen-ertvelde.be/fr

Notes

(1) http://www.vlaamsemolens.com/

(2) https://www.facebook.com/Les-amis-du-moulin-de-Spontin – 1603890943164428/

(3) Voir : www.oost-vlaanderen.be/mola

(4) Hybridé ou non-hybridé, petit ou grand épeautre : voici des notions à éclaircir lors de nos prochaines rencontres avec des agriculteurs céréaliers, meuniers, boulangers. Affaire à suivre donc…

(5) http://www.lousbergmarkt.be/

(6) http://www.huisbrouwerijdentseut.be/onze-bieren.html

Ferme Champignol – 2018

L’agriculture peut être aussi une source d’énergie

Visiter des fermes est, plus que jamais, une nécessité essentielle afin de comprendre toujours plus finement le fonctionnement de notre agriculture. Ainsi, si l’on ne tarira pas d’éloges au sujet du lait et du beurre de la ferme Champignol, si l’on se réjouira de la magnifique diversité de son maraîchage, la plus grande surprise qu’elle réserve reste, sans nul doute, son étonnant équipement de biométhanisation ! Une vraie découverte…

Par Francis Giot

La ferme Champignol, située à Surice près de Philippeville

Elle est occupée par la famille Burniaux depuis huit générations, chacune d’elle l’ayant à tour de rôle améliorée et agrandie. Nous nous trouvons aujourd’hui face à une ferme biologique d’importance et surtout tournée vers l’avenir. Dimitri et Marie ont repris la ferme des parents de Dimitri en 1996 ; ils passèrent en reconversion bio en 2011 et reçurent le label en 2013. La ferme est depuis toujours en polyculture – élevage et principalement orientée vers la production laitière, et plus particulièrement le beurre et la boulette traditionnelle vendus en vente directe. Sans renier le passé, nous verrons que nos amis ne comptent pas en rester là…

Le beurre le moins cher de la région

La production laitière est assurée par des vaches de race Holstein, ce qui ne manque pas d’étonner en bio mais, comme l’explique Dimitri, cette race fait partie de la tradition familiale et changer tout un troupeau n’est ni simple, ni actuellement une priorité… Mais, s’ils devaient en changer, ils s’orienteraient probablement vers la Montbéliarde ou vers la Jersiaise, originaire de l’île anglo-normande de Jersey. Ils ont d’ailleurs introduit quatre de ces petites vaches au sein de leur troupeau. Le lait est écrémé et la matière grasse est transformée en beurre tandis qu’une partie du lait écrémé l’est en boulette traditionnelle ; une autre est vendue à laiterie, mais pas dans la filière bio, et le reste sert à l’alimentation des veaux.

La crise du beurre, on ne connaît pas à la ferme Champignol et, sans l’appel d’une journaliste, il est possible que Dimitri et Marie ne seraient même pas au courant que la France voisine manque de cette précieuse matière. Si quelques Français sont bien venu en acheter au magasin de la ferme, il n’est pas question pour autant d’augmenter le prix, ce qui fait maintenant du beurre de Champignol le moins cher de tous les magasins du coin.

La ferme est constituée de trente hectares de prairies permanentes, vingt hectares de prairies temporaires et trente hectares de céréales – triticale, avoine, pois en mélange et épeautre – ; deux tiers de la production de céréales alimentent la filière bio, tandis que le dernier tiers est destiné à l’alimentation des vaches de la ferme. 90 à 95 % de la ration est constituée d’herbe produite à la ferme, elle est complétée par les céréales aussi produites à la ferme et par l’achat d’un peu de maïs et de pois.

L’apport de la dernière génération

Dimitri et Marie Burniaux ont des idées plein la tête et ils n’hésitent pas à les concrétiser. Si la vente directe les intéresse très fortement, Marie a vite remarqué que son étal de beurre et de boulette manquait de diversité, et que la présence de légumes serait un plus… C’est ainsi que le maraîchage est arrivé à Champignol. Quarante ares lui sont consacrés et trois serres jouxtent maintenant les installations de la ferme. La biodiversité y est de mise : les potagers sont entourés de haies de plantes indigènes et des petits parterres de fleurs et d’aromatiques – origan, fenouil, agastache, thym… – séparent les parcelles, tandis que la culture des légumes sur buttes est aussi agrémentée de fleurs. La diversité des légumes est remarquable et la présence d’hybride anecdotique. Marie avoue qu’il est plus difficile de convaincre le consommateur de redécouvrir les légumes oubliés que de les cultiver. Elle ne compte cependant pas baisser les bras mais a, tout au contraire, des projets plein la tête pour en faciliter la découverte et l’utilisation. A Champignol, les jardiniers ne sont pas oubliés et la production de plans à repiquer devient, peu à peu, une spécialité de la ferme. Deux serres chauffées, dont une avec des tables de semis également chauffées, facilitent la production de plans et permettent un allongement de la saison de culture. Pourtant, pas de dépenses d’énergie fossiles supplémentaires à la ferme Champignol. Nous verrons pourquoi. En attendant, les légumes produits à la ferme ne suffisent pas à fournir l’étal et le magasin, comme le rêve Marie ; la revente de fromages produits par des confrères, alors que sa propre ferme produit beaucoup de lait, contribue aussi à exacerber sa frustration…

Marie ne peut pourtant pas tout faire : la vente à la ferme, les marchés, les livraisons aux magasins et aux groupements d’achats, le ménage et les six garçons à élever, tout cela suffit amplement à occuper son temps. Déjà, la ferme fonctionne avec quatre temps plein : Dimitri et Marie, bien sûr, les parents de Dimitri pour un troisième temps plein, et un maraîcher pour le dernier… Aussi Dimitri et Marie ont-ils trouvé un nouveau partenaire : Tristan transforme maintenant le lait de la ferme sous le nom Champignol. Ainsi le Louché de Champignol – un fromage frais -, le Petit Fleuri – un fromage type crottin affiné quelques jours -, le Guiottin – une pâte pressée – et l’Ami des salades – de type fêta – sont-ils venus enrichir une gamme qui n’a pas fini de grandir…

En plus de la ferme, le souci majeur de l’énergie

L’énergie est une préoccupation essentielle pour nos producteurs et jamais il ne leur serait venu à l’idée d’acquérir deux serres et une grande table de semis chauffante s’ils n’avaient eux-mêmes produit… de l’électricité et de la chaleur, sous forme d’eau chaude ! Deux imposants dômes, que l’on aperçoit à l’arrière des bâtiments de la ferme, servent en effet à la bio-méthanisation, et le gaz produit fait tourner un moteur qui chauffe l’eau… Pour une petite part, ce gaz est produit par les déchets de la ferme, mais surtout par des déchets de céréales, des sous-produits de la betterave et de pommes de terre et par des tontes de pelouses. Ces produits sont apportés par les professionnels des céréales, par les sucreries, par les agriculteurs qui produisent des pommes de terre, par les professionnels des parcs et jardins et par la commune. L’eau chaude produite sert, bien sûr, à alimenter les deux serres et la table de semis ; mais aussi seize logements – sept maisons et neuf appartements – aux alentours de la ferme. Si on ajoute que le logement de nos amis a été rénové en écobioconstruction, on peut conclure que la boucle est bouclée et qu’ils possèdent une ferme qui correspond bien à l’esprit de Nature & Progrès

D’ailleurs, Marie et Dimitri considèrent que faire partie de notre grande famille coule de source et, s’ils ne peuvent pas s’investir plus au sein de l’association, ils jugent indispensable d’être représentés et entendus au sein des instances qui décident. Ainsi, si l’accès à la terre ne les concerne plus directement puisqu’ils possèdent les trois quarts des terres qu’ils cultivent et l’entièreté des bâtiments, ils sont bien conscients d’être sans doute la dernière génération qui a pu tout acheter. La révision du bail à ferme est donc d’une grande importance à leurs yeux, au cas où un ou plusieurs de leurs garçons envisageraient d’offrir une neuvième génération de Burniaux à cette ferme si bien cultivée… Puis il y a, bien sûr, la réforme du cahier des charges bio européen qui ne laisse pas d’inquiéter : on n’aime pas ici l’idée qu’il soit toujours plus laxiste même si, à Champignol, fort d’une clientèle fidèle en vente directe, on pourrait quasiment aller jusqu’à se passer de toute certification.

Des projets en grand nombre

Déjà plus qu’un projet – même s’il n’y a pas encore vraiment de production -, la fruiticulture fera bientôt partie des productions de la ferme Champignol. Septante arbres fruitiers à hautes tiges d’anciennes variétés de prunes, de pommes, de poires et de noix ont été plantés le long des clôtures… en un début prometteur d’agroforesterie ! Bientôt donc, les beaux fruits de Champignol orneront l’étal et le magasin de Marie… De plus, une nouvelle coopérative est en train de naître, regroupant une quinzaine de producteurs – dont, bien sûr, Dimitri et Marie -, ainsi qu’une quinzaine de consommateurs. Elle fonctionne sur le mode de Paysan/artisan, avec commandes en ligne. Pour le printemps prochain, Dimitri et Marie transformeront et équiperont une ancienne étable afin de pouvoir y organiser des cours de cuisine, de faire découvrir – entres-autres – les légumes oubliés, d’y organiser des rencontres et des débats… Au vu de ce que nous connaissons maintenant de la ferme et de son fonctionnement, nous pouvons déjà rêver à la richesse des thèmes qui seront abordés…

Marie et Dimitri seront présents au prochain salon Valériane, en septembre 2018. Ne manquez pas de leur rendre visite, de les interroger sur leurs activités et de découvrir leurs spécialités. Nous leur souhaitons, plus que jamais, plein succès dans toutes leurs entreprises…

Ferme Champignol
Dimitri et Marie Burniaux – 20, rue de la brasserie à 5600 Surice (Philippeville)
082/67.77.05 – www.champignol.be  champignol@outlook.be

Quelle alimentation voulons-nous ? – 2018

Stratégies alimentaires et durabilité

Nos pratiques alimentaires modifient le monde dans lequel nous vivons. Il est grand temps d’enfin nous en rendre compte et de changer notre façon de faire les courses. Mais nous, qui avons conscience des enjeux qui se jouent aujourd’hui, avons-nous réellement la volonté de modifier vraiment nos habitudes ? Pour mieux le savoir, Nature & Progrès vous a invités autour de la table, en juin et en juillet dernier, et vous a posés cette question : quelle alimentation voulez-vous, aujourd’hui, pour demain ? Retour sur cette grande tournée régionale…

Par Delphine Franckson

Changements climatiques, contaminations aux pesticides, déclin de la paysannerie, chute de la biodiversité, gestion approximative des déchets et diverses autres sources de pollutions…

Nous le savons, les modes de production industriels et énergivores ont des répercussions dramatiques sur le monde qui nous entoure. L’idée n’est pas ici de refaire une énième et triste liste de liens de causalité ou d’attirer, une nouvelle fois, l’attention du grand public sur la nécessité de changer « avant qu’il ne soit trop tard ». Il semblerait, de toute façon, que nous n’aurons bientôt plus le choix…

Dans sa brillante analyse au sujet de l’immobilisme collectif – six articles publiés dans Valériane tout au long de l’année 2016 -, Guillaume Lohest évoquait la difficulté de convaincre par un discours ex cathedra et global, et la nécessité de recourir à des modèles de réflexion plus participatifs et mieux adaptés à une échelle d’action locale. Nous nous sommes donc donnés pour mission de rencontrer le citoyen sur son propre terrain, afin de mener avec lui une discussion de fond sur l’alimentation. Sur son alimentation.

Dans un premier temps, le cheminement s’est voulu individuel : « Décrivez-nous votre alimentation idéale et les aspects qui guident vos choix en la matière… A quoi faites-vous attention quand vous faites vos courses ou quand vous jardinez ? » L’objectif de la démarche était de définir le modèle alimentaire souhaité pour dresser ensuite la liste des freins qui empêchent d’y accéder. Nous nous sommes ensuite attachés à « détricoter » ces obstacles – des préjugés, pour la plupart – pour en dégager des pistes de réflexions et des leviers de solution.

A quoi faisons-nous attention en matière d’alimentation ?

Tels les numéros d’un tiercé, les facteurs qui influencent nos choix sont annoncés dans le désordre… Certains critères le sont du bout des dents, comme s’il s’agissait de tabous. Le sentiment de culpabilité – ou d’impuissance – que chacun tente d’assumer devant le drame qui est en train de se jouer, au niveau planétaire, semble presque palpable. Aujourd’hui, beaucoup ne savent plus comment gérer leur situation schizophrénique de citoyen-consommateur. Finalement, les langues se délient et le discours a même tendance à dévier : ne serait-il pas plus aisé de parler à la troisième personne, de critiquer les actions – ou l’inaction – de son voisin, de proposer des remèdes miracles mais réducteurs à grands coups de « il faut que » ou de « les gens doivent » ? Mais nous ne sommes pas là pour parler des autres ; reprenons donc le fil de notre auto-évaluation.

La plupart des critères évoqués, qui orientent nos choix, sont de nature subjective. Nous voulons tous une alimentation de qualité. Nous avons coutume d’évaluer ce facteur, en termes de valeur nutritionnelle et de saveur. Plus largement, l’importance de l’aspect santé est systématiquement soulevé : sucre, sel, acides gras, vitamines et autres nutriments, etc. Ce dernier point suscite d’autant plus d’intérêt qu’on peut le relier à l’impact environnemental de l’aliment : résidus de pesticides, autres pollutions chimiques, etc.

Toujours dans cette logique environnementale, l’empreinte carbone – soit une mesure de l’énergie nécessaire, en terme de consommation de ressources fossiles lors de la production des aliments (traitement des semences, carburant consommé par le tracteur, récolte, processus techniques de conditionnement, etc.) ou de leur transport (route, avion, bateau) – est un facteur qui prête également à réflexion. L’impact sur la biodiversité de certains types de cultures est aussi mentionné, de même que l’appauvrissement des sols et l’érosion.

L’impact social d’un aliment est un paramètre qui peut aussi être analysé avant l’achat. Qu’il s’agisse d’un bien produit au Nord ou au Sud, la condition de la paysannerie mondiale est directement un effet de nos choix. La notion de prix juste est généralement soulevée, tout comme celle de l’accès à la terre. L’aspect rémunérateur des cultures vivrières – destinées à une consommation locale – est mis en balance avec la production de matières premières industrielles – plutôt destinés à l’export.

Au vu de ces dernières exigences, beaucoup d’entre nous préfèrent donc de se tourner vers une alimentation biologique. D’autres, au contraire, choisissent de fuir ce label parce qu’ils l’estiment aujourd’hui galvaudé : entre le bio étranger acheminé par avion, les chasseurs de primes agricoles et le surcoût des contrôles, rares sont ceux qui peuvent encore se vanter de connaître le cahier des charges et toutes les conditions qui se cachent derrière un produit estampillé. Nous nous dirigeons naturellement vers les produits frais et de saison, distribués par des voies courtes de commercialisation. Pourtant ces systèmes sont loin d’être dominants et le consommateur fait régulièrement l’amalgame entre « local » et « biologique ». Pour la plupart, nous fréquentons encore les grandes surfaces et consommons régulièrement plats-préparés et aliments industriels.

Quels sont donc les raisons qui expliquent cette situation paradoxale ? Le facteur temps est systématiquement cité comme l’un des principaux freins qui nous empêchent de quitter le système conventionnel des grandes surfaces. En effet, aller au supermarché est plus simple et plus rapide que de multiplier les trajets pour se rendre d’un petit producteur à l’autre – et c’est parfois même plus écologique, en termes de kilomètres parcourus. De même, devoir aligner son horaire sur la tenue d’un marché local ou sur l’heure de distribution d’un panier n’est pas toujours possible quand on a de longues journées. Le temps nécessaire en cuisine est également un élément qui explique le succès des plats préparés. Finalement, le prix complète la liste des critères déterminants.

Freins ou leviers, forces ou obstacles … A bons prétextes, mauvaises excuses !

Pour beaucoup d’entre nous, une alimentation de qualité coûte cher. Plus cher, en tous cas, que la version bas-de-gamme proposée par les grandes surfaces, à grand renfort de slogans publicitaires, d’huile de palme et d’agents conservateurs. Qui ne veut pas se ruiner doit alors pouvoir faire preuve de débrouillardise et de savoir-faire, en cultivant lui-même ou en achetant directement auprès du petit producteur du coin, les aliments qu’il prendra ensuite soin de cuisiner. Le temps nécessaire à la recherche et à la préparation de ce précieux butin étant considérable, les épicuriens économes que nous sommes doivent sacrifier tous leurs autres hobbies sur l’autel d’une alimentation saine et éthique. Cette caricature simpliste prête à sourire.

Bien qu’intangibles, temps et argent sont pourtant deux paramètres finis. Ne s’agirait-il, ni plus ni moins, que d’une question de choix et de priorités ? Faudrait-il remettre en question les vacances à la mer pour l’achat d’un sac de pommes bio ? D’un côté, on nous dit que manger coûte cher, de l’autre, on constate que la part du budget des ménages allouée à l’alimentation n’a cessé de diminuer, sur les dernières décennies… Bien sûr, il faut prendre en compte la part du logement – qui n’a, elle, fait qu’augmenter – ainsi que l’arrivée des nouvelles technologies. Fondamentalement, cette impression de cherté est véhiculée par l’apparition d’une alimentation low-cost, de piètre qualité, sur les étals des grandes surfaces. Le contraste budgétaire entre le « bon » et le « beurk » n’en est que plus saisissant, et la tentation de succomber aux sirènes d’une alimentation bas-de-gamme grandit en conséquence.

Mais, à côté de ces freins, comme nous l’avons déjà évoqué, existe aussi une série de forces qui nous encouragent dans la quête de l’alimentation idéale. Ces facteurs de motivation sont liés à la possibilité que nous avons d’avoir une influence positive sur notre environnement direct et sur la marche du monde en général. Ceci, en recherchant en alimentation produite localement, selon des modalités de cultures biologiques et dans le respect des saisons. La question du prix et du temps sont liées à des préjugés faciles à balayer : passer par un GAC peut finalement s’avérer plus rapide que de faire ses courses en grandes surface. Par ailleurs, c’est aussi souvent moins cher puisque l’on évite les dépenses inutiles et les coups de têtes. Quant au potager, il ne nécessite pas forcément beaucoup de soins et, avec peu de connaissances, on peut déjà en faire pas mal…

Finalement, avec un regard plus sombre, nous pourrions ajouter qu’adapter nos manières de consommer n’est plus une question de choix. Le changement est inéluctable, quitte à être abrupte et radical. L’alimentation de demain ne sera plus celle d’aujourd’hui.

Des leviers à actionner et la force du collectif

Quelles seraient, dès lors, les incitatifs ou les leviers à actionner afin de rendre accessible à tous cette alimentation idéale – si tant est que cela soit possible – et d’amorcer un changement global dans nos habitudes alimentaires ? Nous devrions, tout d’abord, mieux nous organiser afin de réduire nos déplacements et de faciliter l’accès pour tous à une alimentation saine et locale, avec un minimum d’intermédiaire. En effet, l’allongement des chaînes de distribution entraîne l’augmentation du prix des aliments pour l’acheteur ou la diminution du prix payé au producteur. Regroupons-nous donc entre voisins, entre consommateurs sensibles aux mêmes causes, partageons notre liste de courses ou – pourquoi pas ? – un bout de jardin ! Des tas de possibilités s’offrent à nous ; il suffit souvent d’un peu de volonté et d’un brin de créativité…

Il faut ensuite continuer à « en parler » autour de nous afin de sensibiliser sur ces changements de pratiques qui nous apparaissent comme impératifs. Non sur l’air rébarbatif des habituelles rengaines destinées à culpabiliser l’autre mais en jouant la carte de la convivialité et des échanges. Cette étape de partage est nécessaire car, si la décision qui nous incombe de revoir nos modes de consommation résulte bien d’un cheminement individuel qui procède étape-par-étape, il est absolument impensable de laisser l’autre sur le carreau : question de cohérence par rapport à l’esprit même de l’initiative mais surtout condition essentielle de réussite finale. On ne reste pas cloisonnés entre bobos ; changer le système alimentaire, c’est pour tout le monde, ou c’est pour personne ! L’implication citoyenne et le bénévolat sont donc les clés de voûte de ce nouveau système basé sur les liens humains et sur l’intérêt collectif, plutôt que sur la volonté de profit et des critères individualistes. Le politique a également un rôle important à jouer, en termes de moyens mis dans l’éducation – dont celle des plus jeunes – et dans l’accompagnement de tous – dont les plus démunis d’entre nous. A ce titre, le travail admirable des associations et des acteurs de terrain doit être mis en avant et encouragé.

Une recette miracle à coup de "yak’à" ?

Cette série de rencontres s’achève donc sur une note positive d’espoir, chacun repartant chez lui galvanisé par les propos de l’autre, et un peu surpris d’être finalement sur la même longueur d’onde que lui… Cependant, ne soyons pas naïfs : si la recette était si simple à cuisiner, nous n’aurions plus besoin d’évoquer les dangers qui nous menacent et qui sont liés à nos irresponsables choix en matière d’alimentation. Pourtant, parmi ceux qui nous ont rejoints pour en parler, certains avaient déjà sauté le pas. Ils avaient, par exemple, fondé un potager collectif ou monté un groupement d’achat… De leurs propres aveux, ce qui semble se présenter comme une perpétuelle remise en question de nos envies n’est, en réalité, pas une source de frustrations. La réflexion initiale engendre un effet « boule de neige ». Les mécanismes s’acquièrent et, très vite, sans que l’on ait plus besoin d’y penser, il est possible d’alléger considérablement l’impact de son mode de vie sur le monde alentours…

Bien sûr, il y aura toujours quelque chose à faire, un geste ou une habitude à améliorer. Mais nous y viendrons naturellement, step-by-step

Transition alimentaire, une utopie de plus ?

Sommes-nous suffisamment conscients de l’impact de nos habitudes de consommation sur la planète où nous vivons ? Même si nous nous sentons parfois impuissants, nous savons parfaitement qu’il nous appartient de changer la donne. Un tel changement est-il réellement possible, ou ne serait-ce là que théorisations naïves, nés dans des esprits pourtant bienveillants, au sujet de principes, somme toute, inapplicables ? Voilà ce que nous avons cherché à découvrir à travers une seconde série de rencontres qui se sont tenues aux mois de septembre et d’octobre derniers…

Mais qu’est-ce que la transition ?

La transition – une notion qu’on entend si souvent à présent que nous en aurions bien les oreilles échauffées – définit une situation intermédiaire, de passage d’un état vers un autre. Il s’agit d’un terme utilisé tant dans des domaines aussi variés et divers que les sciences, les mathématiques, l’économie ou l’art. La transition est donc l’état de quelque chose qui, par définition, n’en a pas… puisqu’elle est tout le temps en train d’en changer ! Elle se définit, dès lors, non pas par ce qu’elle est, mais par ce vers quoi elle ambitionne de nous conduire.

Dans le cas qui nous occupe, lorsqu’on pense à un « mode de vie en transition », ou à des « quartiers ou villes en transition », il faut imaginer la série de décisions et d’initiatives, prises individuellement ou collectivement, qui ont comme objectif de conduire le système à un état plus résiliant – c’est-à-dire plus résistant aux futurs chocs civilisationnels, comme la fin du pétrole ou les dérèglements climatiques et leurs nombreuses conséquences – et dont l’impact sur le monde serait le plus modéré possible. Au-delà de la volonté de relativiser l’ampleur des scénarios catastrophiques qui nous menacent, cette Transition représente également la volonté d’opérer un changement en douceur – en nous préparant aux bouleversements tels que nous les imaginons – plutôt que de subir de plein fouet ce qui vient, au moment où cela vient, sans aucun moyen pour l’affronter.

Convaincre par l’exemple, plutôt que par le discours

« Nous pensions être les seuls dans notre quartier à accorder de l’importance à ces choses-là. Nous avions l’impression d’être perçus comme des gens bizarres. Pourtant, ce soir, on se rend compte que vous êtes dans la même situation que nous et que vous faisiez votre route parallèlement à la nôtre, à quelques kilomètres à peine… », dit Sandrine, consommatrice à Philippeville. Lors de nos différentes rencontres, bien que tout le monde soit convaincu par la nécessité de changer de système, certains n’en demeuraient pas moins dubitatifs devant l’impression qu’ils avaient d’être les seuls à faire des efforts. Ils se croyaient en décalage avec le reste d’une société qui ne leur emboîterait probablement jamais le pas, en raison des différents freins que nous avons cités précédemment.

La conviction exprimée par d’autres que des solutions existent déjà nous a ensuite motivés à aller voir cela « sur le terrain ». De nombreux citoyens, des consommateurs, des producteurs et même des acteurs politiques ont ainsi accepté de nous recevoir chez eux, ou de se joindre aux discussions. Suite à un événement déclencheur – l’arrivée d’un enfant, la maladie d’un proche, une prise de conscience devant un énième scandale alimentaire ou devant le sort des animaux dans les élevages industriels -, ils ont fait le choix de se créer un nouveau modèle. Ainsi, tous nous avons été obligés d’admettre que le changement est déjà une réalité.

Cette constatation a fait l’effet d’une bouffée d’air frais pour les plus sceptiques d’entre nous. Peut-être suffit-il donc de se réunir autour de cet objectif commun pour se rendre compte que nous sommes, en fait, beaucoup plus nombreux que nous ne le pensions. Et que ce que nous percevions naguère encore comme un frein n’est finalement qu’un obstacle mineur facilement franchissable mais alors tous ensemble…

Jardins partagés sur fond d’Incroyables comestibles…

De l’épanouissement personnel au bonheur d’être ensemble

« J’ai ouvert mon jardin à des personnes dites précarisées ; certaines sont venues par obligation, en lien avec les conditions d’obtention d’allocations, mais elles sont finalement restées pour le plaisir d’être ensemble et de découvrir de nouvelles choses. C’est par la reconstruction des liens humains que nous arriverons à faire changer les choses… Le lien à la terre est également important ; s’il y a tant de dépressions et de burn-out aujourd’hui, c’est parce qu’on nous a coupés nos racines… », dit Jessica, de l’asbl Champ Libre.

Jardiner, par exemple, n’est pas seulement une question d’argent. Certes, ces légumes que l’on fait pousser seront nettement moins chers que ceux qu’on achètera en magasin. Mais cela nous demandera également d’y consacrer une part de notre – précieux ! – temps. Les jardins collectifs sont précisément une manière de nous organiser collectivement et d’alléger le travail nécessaire à la récolte de légumes de qualité.

« Le temps que nous y passons ne nous semble pas être une contrainte car travailler ensemble génère un état de bien-être et de plénitude véritable », explique Jean-Marie des Jardins du Bout du Berquet, à Lessines.

Bien sûr, pour jardiner, il faut du terrain. Cependant, malgré les objections initiales de certains participants, nous avons dû nous rendre à l’évidence : il y a autour de nous un nombre étonnant de terrains qui pourraient être facilement mis à disposition des candidats-jardiniers, de la friche urbaine au terrain communal, en passant par les jardins délaissés par des propriétaires devenus trop âgés… Et pourquoi pas certains ronds-points ou d’autres bacs à fleurs qui agrémentent l’espace public et auxquels les communes consacrent par ailleurs des budgets conséquents ? Demander ne coûte rien et c’est encore la meilleure façon d’être étonné par la réponse reçue. Encore une fois, c’est une question d’oser « sauter le pas ».

« Nous avons trouvé ce terrain parce que le propriétaire n’avait pas le temps de s’en occuper et que notre projet lui plaisait. Nous voulons y lancer une activité de maraîchage en permaculture et il est vraisemblable que nos excédents soient distribués ou échangés. Ce qui compte, pour nous, c’est de rassembler les gens autour d’événements festifs et conviviaux et de créer ensemble un nouveau modèle de société », raconte Martyna, fondatrice d’un projet de maraîchage à Hastière.

Des ceintures alimentaires sous forme de coopératives

S’entraider et se comprendre pour une meilleure souveraineté alimentaire

Agricovert à Gembloux, la Ceinture Aliment-Terre à Liège, Cali-Terre à Ath, Bees Coop à Bruxelles – voir en page 38 -, Coopéco à Charleroi, CoopEsem à Florennes, Now à Waulsort… Les initiatives du genre ne manquent pas ! Mais comment en décrire les points communs ? L’idée est de regrouper des producteurs d’une même région autour d’une charte – dont les critères, à déterminer collectivement, sont notamment en lien avec la durabilité – et d’organiser la production pour satisfaire aux besoins de la ville toute proche et de ses habitants…

Des coopératives de ce type sont en train de fleurir sous l’impulsion mixte de producteurs et de citoyens. Ceux-ci y donnent un coup de main bénévolement et trouvent ainsi accès à une alimentation de qualité, diversifiée et dont le prix reste démocratique en assurant la subsistance de celui qui l’a produite. D’autres actions sont régulièrement mises en place autour de ce service de base : cantines sociales, intégration de personnes fragilisées, bibliothèque thématique, ateliers ou formations diverses… Cependant, le particulier qui choisit d’intégrer ou de monter ce genre de structure doit être attentif à certains aspects : les critères de production, codifiés sous forme charte, touchent à la notion, toujours incertaine, de « production locale », aux modes de production – biologique ou autre -, aux prix – accessibles pour le consommateur mais aussi rémunérateur pour le producteur -, etc. Il est donc facile de retomber dans les travers de la grande distribution en traquant le bon marché à tout prix, ou en n’acceptant que les gros volumes qui permettront un approvisionnement sans faille…

La clef de la réussite de tels projets réside, par conséquent, dans la communication et la compréhension réciproque des différents acteurs. Il faut que l’agriculteur puisse entendre les attentes du consommateur et que ce dernier comprenne les contraintes liées à la production. Il n’est donc guère question ici de négociation ou de compromis, mais plutôt d’entraide et de co-construction.

Groupements d’achats citoyens

S’organiser pour retrouver une alimentation à taille humaine

« Au départ, c’était pour rendre service à ceux qui, comme moi, recherchaient une alimentation saine et locale. J’avais le temps et je pouvais me déplacer pour aller d’un producteur à l’autre. Aujourd’hui, nous sommes une quarantaine de familles impliquées dans la distribution de paniers. Nous organisons également des conférences et des ateliers en lien avec le mouvement Slow-Food… », raconte Agnès de Slowly asbl.

Nombreux sont ceux qui, parmi nous, ont rejoint ou ont monté un groupement d’achat. Le rapprochement entre producteurs et consommateurs, cher à Nature & Progrès, permet de mieux comprendre les modalités d’une production et de ne pas rester avec nos questions à propos de ce qui nous nourrit. Mais, comme dans le cas des coopératives, cette relation doit au préalable s’entendre sur des objectifs communs, qui ne sont d’ailleurs pas forcément statiques et peuvent évoluer suite à des discussions régulières. Mais la prise en compte de la réalité du travail des producteurs est la condition sine qua non de la pérennité et de la pertinence de ce type de circuits d’approvisionnement.

« Les groupements d’achat partent de bonnes intentions mais certains consommateurs oublient l’intérêt du producteur. Exiger des portions calibrées et individualisées représente parfois un travail supplémentaire pour un bénéfice finalement assez maigre… Il faut pouvoir en parler et être à l’écoute des difficultés des uns et des autres », constate Bernard, après sa visite de la Petite Foire, à Semel.

Le collectif peut également devenir une force quand il permet au producteur d’investir et d’améliorer ses techniques ; cela peut se faire quand les consommateurs acceptent de s’impliquer dans une relation de longue durée. Différentes formes de contrats ou des systèmes d’abonnements sécurisent le revenu du producteur et lui permettent de mieux s’organiser par rapport aux volumes à fournir. Dans certains cas, la production est achetée par le groupement avant la récolte et, selon les conditions climatiques de l’année, les risques et les bénéfices sont ainsi partagés. Un autre avantage de cet investissement citoyen est qu’il peut amener l’agriculteur à modifier certains aspects de son itinéraire technique ; encouragé par la certitude qu’il trouvera acquéreur pour sa production, s’il se fait certifier, par exemple, ou s’il modifie, autre exemple, à la demande de sa clientèle le conditionnement de ses yaourts : des petits pots en verre plutôt que du plastique…

Des associations sur le terrain

Manger sain et moins cher, c’est possible !

« Le projet Manger sain et moins cher, cela vous tente ? Il existe déjà depuis deux ans et c’est le regroupement de plusieurs associations de terrain qui l’a rendu possible, chacune étant venue avec son public. Des relations de confiance existaient déjà entre les différents acteurs, ce qui a permis de co-construire ce projet multi-facettes », dit Nathalie, assistante sociale à Philippeville…

« Nous apprenons ensemble à nous réapproprier notre alimentation, à faire la distinction entre les bons et les mauvais aliments, à éviter les pièges… pour l’environnement et pour notre santé », témoigne Johnny, partenaire du projet…

C’est par le renforcement des liens humains et par notre ouverture à l’autre que nous rendons le changement possible ! Les gens viennent participer à des ateliers ou à des rencontres, tissent des relations et ont envie de revenir. Petit à petit, ils découvrent qu’une autre manière de se nourrir existe : que c’est bon, facile et pas cher. Des actions ciblées, mais multiples, font tache d’huile… jusqu’au « point de basculement » du système. C’est la seule manière efficace et durable de fonctionner car le discours trop professoral mène rarement à grand-chose…

Tout consommateur est un acteur du changement qui s’ignore !

Pour conclure sur cette série de rencontres citoyennes – les premières, nous l’espérons, d’une longue série -, nous pouvons dresser un bilan positif des actions menées. Il s’agit, bien entendu, d’initiatives localisées dans l’espace, et même dans le temps, et le chemin sera donc encore long avant d’arriver à un « changement de paradigme »… Mais, après tout, c’est justement ce cheminement qui est la Transition et nous avons tous un rôle à jouer dans ce processus. Plus ou moins impliqués, nous procédons étape par étape, à coup de questionnements individuels et d’expériences collectives…

Les initiatives qui réussiront seront celles qui sauront provoquer l’envie d’apprendre, de s’informer, sur l’impact de nos modes de consommation et sur les autres façons de cultiver, de cuisiner… Ce seront celles qui susciteront la motivation, par le plaisir, par le goût et la convivialité. Réussiront finalement celles qui façonneront de nouveaux modes d’appartenance, non plus basés sur l’image que nous voulons donner de nous-même – par le biais d’une consommation standardisée de grandes marques ou d’aliments vantés par la pub – mais sur la reconstruction des liens humains, avec nos voisins, entre coopérateurs ou au sein d’un groupement d’achat, par exemple… Nous penserons ainsi collectif et nous reverrons la notion d’appartenance sociale à l’aide de modes inclusifs et bienveillants, plutôt qu’exclusifs et basés sur la compétition avec autrui.

Conclusion

Oui, une transition alimentaire est possible !

Bien sûr, ce n’est qu’une ébauche et les solutions possibles sont innombrables. Changer de modèle alimentaire est un possible qui s’ouvre de plus en plus concrètement pour chacun d’entre nous. Sachons saisir cette opportunité, sautons dans ce train qui est déjà en marche. Nous ne savons pas jusqu’où il peut nous conduire !

Comités de quartier, groupements d’achat, coopératives, jardins communautaires, vie associative… C’est bien la réflexion individuelle qui nous motivera à changer nos habitudes mais c’est par les réseaux d’entraide que les difficultés existantes seront levées. L’intelligence collective nous permettra d’élargir le champ individuel des possibles et de revoir nos priorités. Et si changer la nourriture changeait aussi le monde ?

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