Cet article est paru dans la revue Valériane n°181-182
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Par Batiste Donckers,
chargé de projet au
Rassemblement Wallon du Droit à l’Habitat
Le « Plan HP », qui essaye, en vain depuis plus de vingt ans, de solutionner la problématique de l’habitat permanent en Wallonie, touche à sa fin. C’est le moment d’agir ! Découvrons à travers cet article les activités d’un collectif qui veut obtenir une reconnaissance juridique et une « régularisation » des situations d’habitat permanent.

Cela fait aujourd’hui plus de cinquante ans que des personnes habitent toute l’année des équipements touristiques[1], ce qu’on appelle « l’habitat permanent ». Ce mode de vie est le résultat de plusieurs dynamiques : précarisation économique d’une large partie de la population, crise du logement abordable, insuffisance des aides publiques en matière de logement, transformation des pratiques touristiques, idéal d’habiter un environnement naturel, recherche d’autonomie résidentielle et engouement récent pour le mode de vie en habitat léger. Ainsi, habiter ces espaces permet d’accéder à la propriété privée et de disposer d’un jardin à moindre coût dans un cadre généralement calme et naturel.
Pourtant, habiter dans ces équipements touristiques est considéré par les autorités comme une infraction urbanistique. Les habitants peuvent craindre d’être, un jour, chassés de leur lieu de vie. Expulser les 10.000 à 12.000 habitants permanents domiciliés en Wallonie serait un non-sens, surtout lorsque le logement social ou locatif abordable se fait aussi rare… Ce mode de vie est donc toléré, et les expulsions sont peu fréquentes.
Maîtriser les entrées ?
En réponse à l’ampleur du phénomène, la Région wallonne a adopté le « Plan Habitat Permanent » (Plan HP) en 2002. L’objectif premier de ce programme d’actions est de « maitriser les entrées », c’est-à-dire d’éviter que de nouveaux habitants viennent s’installer dans les lieux concernés. Le second objectif est le relogement des habitants. Mais rien ne s’est passé comme prévu…
Dans les faits, les autorités sont confrontées à une majorité d’habitants permanents qui ne souhaitent pas quitter leur lieu de vie. Et lorsqu’une place se libère, par exemple à la suite d’un relogement, on constate que celle-ci est rapidement occupée par de nouvelles personnes. Fin 2025 marque la fin de la convention du Plan HP. Après plus de 20 ans, l’objectif de maîtriser les entrées n’a pas été atteint. Malgré les mesures prises par les autorités, l’habitat permanent a même une légère tendance à augmenter[2]. Lors d’une séance parlementaire en novembre 2024, la ministre du logement, Cécile Neven, reconnait que « nous sommes donc quasiment au point de départ. »[3]
D’un autre côté, le bilan du Plan HP ne constitue pas, pour autant, un échec social. En effet, les personnes ont continué d’investir leur lieu de vie. Au fil des années, le logement et les conditions de vie de nombreux habitants se sont améliorés. In fine, la relative tolérance des autorités publiques permet à des milliers de personnes d’accéder à la propriété, de s’approprier son chez soi et de stabiliser son parcours de vie…
Et si on régularisait les lieux ?
Tout n’est pas tout rose : au-delà de la potentielle infraction urbanistique, les infrastructures au sein de ces lieux de vie sont rarement optimales. La plupart fonctionnent avec un compteur d’eau et/ou d’électricité central à l’ensemble du site. Chaque habitant est donc relié à un boitier commun par un compteur de passage. Il n’y a alors qu’un seul contrat avec le fournisseur pour l’ensemble des habitants d’un site. La répartition des charges doit être gérée collectivement. Les problèmes sont alors très fréquents… Tous ne paient pas rigoureusement leur consommation, et les autres habitants doivent combler les trous financiers. Les provisions de charges dépendant de la consommation réelle ne sont pas forcément remboursées. Le suivi de la comptabilité et la transmission des comptes aux habitants sont un vrai défi. De plus, le système électrique au sein d’un équipement touristique est généralement insuffisant par rapport à la consommation des habitants, surtout en hiver. Cela provoque des coupures d’électricité fréquentes, ce qui impacte sérieusement les conditions de vie.
La question soulevée est donc la suivante : est-il pertinent de s’obstiner à vouloir déloger les habitants contre leur volonté pour le motif d’un non-respect des règles urbanistiques ? Ou serait-il judicieux de travailler à la régularisation de ces lieux de vie et à l’amélioration des conditions de ceux qui souhaitent continuer à y habiter ?
Zone d’habitat vert, la solution ?
En 2017, la « zone d’habitat vert »[4] voit le jour. Elle permet une régularisation et l’amélioration des infrastructures de base. Pour ce faire, la commune rachète les voiries et prend en charge les réseaux d’eau et d’électricité. Mais, encore une fois, tout n’est pas si rose… Pour y parvenir, les conditions sont nombreuses. Les communes doivent investir des millions d’euros, et l’ensemble des habitants propriétaires d’un même équipement touristique doivent consentir à cette reprise publique. Les habitants sont également tenus d’investir eux-mêmes dans certains aménagements afin de se conformer aux normes qui vont de pair avec ce passage en zone d’habitat vert. Par exemple, des habitants pourraient se voir en non-conformité avec leur station d’épuration individuelle, et devraient alors financer la mise en place d’un système de gestion des eaux usées.
Tous ces efforts pour finalement déboucher sur une régularisation partielle : elle ne concerne pas les habitants vivant dans des « installations »[5] telles que des tiny houses ou des caravanes. Concernant les « constructions », seule la partie reconnue comme étant du « logement » ne sera plus en infraction urbanistique. Un abri de jardin, une terrasse ou une annexe ne seront donc pas automatiquement régularisés.
Enfin, il faut souligner un fort risque de gentrification[6] : les terrains prennent de la valeur grâce à la reconversion de l’équipement touristique en espace habitable. Actuellement, des parcelles au sein de sites en cours de reconversion sont déjà soumises à des rachats conséquents par un nombre restreint de propriétaires. Le jeu de la spéculation s’étend ainsi au sein de l’habitat permanent, qui rappelons-le, reste un des rares moyens de trouver des logements abordables.
Une nouvelle politique en réflexion
Tous ces éléments démontrent que la solution politique et juridique adéquate au regard des habitants n’a pas encore été trouvée. Bon nombre d’entre eux déclarent se débrouiller seuls et préfèreraient que les autorités les laissent tranquilles. Si la convention du Plan HP a pris fin le 1er janvier 2026, cette année est charnière car la problématique n’est pas oubliée. La ministre Neven a d’ailleurs exprimé, à cette même séance parlementaire, qu’« une note d’orientation est en préparation de manière à […] proposer une stratégie et des mesures concrètes permettant l’atteinte des objectifs prévus ».
L’objectif actualisé vise à « inciter les personnes qui vivent dans un habitat précaire et les ménages avec enfants à se reloger dans un habitat salubre et adapté à la taille du ménage ». Cela dit, une porte est ouverte à la reconversion et, potentiellement, à mettre en place de nouvelles réformes juridiques allant dans ce sens. Une Task Force[7] regroupant les cabinets de l’aménagement du territoire, du logement, du tourisme et de la cohésion sociale avec d’autres acteurs réfléchit sur cette question. En attendant, le plan HP est reconduit pour une année supplémentaire, jusque fin 2026.
Un collectif à la recherche de solutions
Un collectif réunissant des acteurs associatifs, des avocats et des habitants a vu le jour afin de défendre le droit à habiter ces espaces. Pour mettre en place cette initiative, une trentaine d’entretiens ont été réalisés auprès d’habitants provenant de quatre sites différents. L’objectif est de trouver une solution pérenne permettant d’obtenir une reconnaissance juridique. Cela s‘accompagne d’une « régularisation » des situations infractionnelles d’habitat permanent en assurant l’adéquation avec les réalités et la volonté des habitants. L’idée est aussi d’éviter des effets pervers tels que les risques de gentrification de ces espaces.
Cet article s’inscrit dans les activités de ce collectif, pour contextualiser la situation et déconstruire les stéréotypes disqualifiants portés sur les habitats et habitants permanents. Légitimer un mode de vie ne s’arrête pas aux aspects juridiques, c’est aussi reconnaitre socialement ces personnes à leur juste valeur !
REFERENCES
[1] On entend par équipement touristique : les parcs résidentiels de week-end, les domaines de vacances, les campings…
[2] Service public de Wallonie – Action sociale. 2025. Plan d’action HP : quatrième rapport d’évaluation. https://actionsociale.wallonie.be/files/documents_thematiques/plan-HP/2025_planHP_Plan%20d%27action%20HP%20evaluation%204.pdf
[3] Réponse à la question écrite n° 31 (2024-2025) de Jean-Pierre Lepine : Le pourcentage de logements publics à atteindre dans nos villes et communes. Parlement de Wallonie, 20/11/2024. https://www.parlement-wallonie.be/pwpages?p=interp-questions-voir&type=28&iddoc=130082
[4] Delforge C. 2018. L’habitat permanent en Région wallonne : où en est-on ? Revue de droit communal. https://rhizome.etopia.be/doc/SYRACUSE/14678
[5] Une construction est érigée sur place, directement sur le terrain. Tandis qu’une installation est produite ailleurs puis placée sur le terrain. https://logement.wallonie.be/storage/logement/documents/content/publication/brochures/978-2-8056-0740-0-habitation-legere-06-2025-web.pdf
[6] La gentrification consiste à transformer des quartiers modestes en quartiers huppés, ce qui entraîne souvent une hausse des prix de l’immobilier et du coût de la vie. Si elle améliore les infrastructures et les services, elle provoque également le déplacement des résidents de longue date. Par Investopedia. Gentrification: Definition, causes, process, and examples. 12/02/2025. https://www.investopedia.com/terms/g/gentrification.asp
[7] Une Task force est une équipe temporaire formée pour résoudre un problème urgent, critique, ou apporter une réponse rapide à une question d’ordre stratégique.