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Les abeilles disparaissent, c’est une catastrophe !“, entendons-nous à longueur de temps dans les médias, le mot “abeilles” désignant en fait constamment l’espèce mellifère domestique. Ainsi passent tristement aux oubliettes… quelques dizaines de milliers d’abeilles sauvages ! Bénigne omission ou erreur fatale ?

Par Morgane Peyrot

Introduction

Depuis plus de vingt ans, s’étalent dans la presse les billets faisant l’historique de la dramatique extinction de l’abeille domestique (Apis mellifera). Certainement pas à tort puisque l’usage des pesticides qui répondent au doux nom de néonicotinoïdes, affaiblissant la flore intestinale de ces dernières, est responsable d’un saut de 4 à 30% de mortalité hivernale, globalement observée par les spécialistes dans les ruchers.

 

 

Une renommée injustifiée

 

C’est un véritable génocide qu’il ne faut certes pas passer sous silence mais qui, d’une part, doit plutôt son succès médiatique à la perte économique générée pour le commerce des produits de la ruche et au lien émotionnel que l’homme entretient avec l’abeille domestique. Et qui, d’autre part, a contribué à donner le monopole du “super pollinisateur” à cette dernière, de manière injustifiée !

L’abeille mellifère, en effet, n’est pas l’assistant le plus efficace à la reproduction des plantes à fleurs. De plus, elle a évincé tout un pan de la riche biodiversité des pollinisateurs, les abeilles sauvages, en particulier, qui constituent pourtant un vaste groupe chez les insectes, avec près de vingt-cinq mille espèces connues à travers le monde. On en dénombre trois cent septante, rien qu’en Wallonie, sans compter les innombrables syrphes, papillons, coléoptères, etc. dont la somme des services écologiques rendus à l’homme et aux écosystèmes est considérable. Les habitantes de nos ruches n’ont donc pas l’apanage du nombre et il semble inconsidéré de continuer à se focaliser uniquement sur leur sort, en négligeant celui de leurs cousines sauvages qui fait trop peu d’échos. Non seulement en vertu des récents apports scientifiques, révélateurs de l’importance du rôle de ces abeilles sauvages en tant que pollinisateurs, mais tout simplement parce qu’elles représentent un élément majeur de notre merveilleux et fragile patrimoine naturel.

A la rencontre des abeilles sauvages

Un étonnant spécimen ressemble fortement à nos ouvrières domestiques mais, en l’observant de plus près, on s’aperçoit qu’il n’en est rien. Comme il ne s’agit pas non plus d’un syrphe – une mouche farceuse aux couleurs mimétiques -, cette belle inconnue est donc une abeille sauvage. Oui, mais laquelle ? Il est bien difficile de s’y retrouver dans ce dédale de couleurs et de formes variées : elles sont de taille imposante, comme les bourdons, ou au contraire minuscules, telles la plupart des Halictes. Elles sont entièrement noires ou bariolées de rouge orangé, de blanc, de points rouges, arborent des reflets métalliques, etc. Les élégantes Eucères portent de très longues antennes, et les Antophores, de spectaculaires yeux colorés. Celles-ci ont des morphologies, mais aussi des modes de vie très divers, souvent bien différents de l’état organisé propre aux abeilles domestiques. Hormis le groupe des bourdons qui érigent également des colonies – bien que d’ampleur modeste -, la plupart d’entre elles sont solitaires. Beaucoup nidifient à même le sol, en creusant la terre meuble des talus, comme la famille des Andrènes. D’autres utilisent le bois mort, telle l’abeille charpentière – autrement nommée Xylocope – au patronyme bien choisi puisqu’elle adore se loger dans les vieilles charpentes. Enfin certaines, dont le groupe des Osmies, utilisent les tiges creuses des Ombellifères ou d’autres végétaux, les galeries vides délaissées des petits rongeurs. Plus surprenant encore, les espèces dîtes “hélicicoles” préfèrent les coquilles vides d’escargot ! Enfin, elles ne font pas de miel. Pollen et nectar sont avant tout rapportés au nid par les femelles pour nourrir le couvain. Les abeilles sauvages travaillent donc pour leur propre intérêt. Une motivation qui, entre autres facteurs, explique leur importante activité de pollinisateur – et malheureusement le peu de considération qu’on leur accorde…

Quelques espèces en Wallonie

L’andrène fauve (Andrena fulva) : commune en Belgique et dans la plupart des pays d’Europe, cette abeille velue au dos roux et au ventre noir se plaît dans les jardins et, en particulier, dans les vergers. Peu exigeante, elle est capable de nidifier dans une simple pelouse, mais elle apprécie les sablières où elle niche en bourgades rassemblant jusqu’à des centaines de nids ! On l’observe de mars à mai.

L’abeille à culotte (Dysapoda hirtipes) : en observant madame on comprend aisément le choix de ce nom car la femelle porte, en effet, d’imposantes soies sur les pattes postérieures qui lui permettent d’amasser de grandes quantités de pollen, essentiellement sur les Astéracées. Elle creuse de profondes galeries – jusqu’à soixante centimètres – dans les zones sableuses et se rencontre de juillet à septembre. Se faisant rare, l’espèce est protégée en Belgique.

La collète du lierre (Colletes hederae) : en fin de saison, d’août à octobre, s’éveille la belle avec la floraison de sa plante favorite. Pour nourrir le couvain, la femelle ne récolte que le pollen du lierre, tandis que le mâle visite de nombreuses espèces. Les nids sont érigés, souvent en bourgades dans les talus argileux ou sableux. Elle est commune, et serait même en expansion en Europe de l’Ouest.

Les véritables "super pollinisateurs"…

Leur diversité n’a d’égale que leur efficacité ! Et pour cause, toutes les différences morphologiques observées résultent d’une adaptation au type de fleurs butinées. En outre, on peut distinguer ces abeilles selon la forme de leur langue. Les abeilles à langue longue sont capables de butiner les fleurs à la corolle profonde – ainsi, le bourdon terrestre (Bombus terrestris) est-il un “généraliste” visitant un panel de plus de trois cents espèces différentes -, tandis que les abeilles à langue courte évoluent sur des fleurs plus planes, telles les Ombellifères ou les Astéracées. La plupart d’entre elles sont des “spécialistes” qui s’approvisionnent sur une famille, voire une unique espèce de plante à fleur, ce qui en fait leur pollinisateur par excellence. La forme du corps des abeilles a également une influence : chez certaines plantes, les grains de pollen sont fortement accrochés aux étamines. Seules les abeilles les plus trapues ont la force nécessaire pour remédier à ce problème : en pénétrant la fleur, elles provoquent des vibrations qui détachent le pollen. C’est la raison pour laquelle il n’y a pas de tomates sans bourdons ! La forme et l’implantation de la scopa – l’organe de récolte du pollen – est un facteur important. Les mégachiles, par exemple, récupèrent, avec leur brosse ventrale, d’importants amas de pollen sans avoir à fournir de gros efforts. Un avantage, indispensable, sachant que le cycle de vie des abeilles sauvages est généralement plus long que celui de l’abeille domestique. Ceci suppose de fournir à la larve de grandes quantités de pollen sur une plus longue période jusqu’à son émergence. Ainsi une osmie peut-elle polliniser jusqu’à quatre-vingt fois plus qu’une ouvrière classique ! L’osmiculture, une pratique développée aux Etats-Unis, consiste à favoriser les espèces indigènes de cette famille et connaît, à ce titre, un essor important en Europe. Par ailleurs, une étude internationale menée en 2016 par trente-cinq chercheurs, prouve que la seule diversité des pollinisateurs sauvages en culture explique une différence de 20 à 30% du rendement dans les petites exploitations. D’après Bernard Vaissières, spécialiste de l’INRA, cela s’expliquerait notamment par le fait que la viabilité du pollen est supérieure lorsque ce sont les abeilles sauvages qui le transportent : celles-ci ne le mélangent pas à d’autres produits de la ruche. Les fleurs sont ainsi mieux fécondées, ce qui augmente la productivité. Enfin, beaucoup de spécimens sont moins frileux que l’abeille domestique et sont donc plus souvent actifs. Pour toutes ces raisons, et bien d’autres encore, c’est à n’en plus douter que la palme du “super pollinisateur” revient sans conteste à nos petites sauvages !

Elles aussi sont en grave déclin !

Les études menées en série, après 2010, ont enfin rétabli la vérité et rendu à nos abeilles sauvages la légitimité qu’elles méritent. Le monde agricole et la sécurité alimentaire seraient-ils donc sauvés ? Pas vraiment car les observations des scientifiques s’accompagnent d’un constat alarmant : toutes ces pauvresses sont en train de disparaître ! En 2013, Laura Burkle, de l’Université Washington, dans le Missouri, compara ses observations à des relevés antérieurs effectués, depuis la fin du XIXe siècle, aux mêmes endroits, dans les forêts de l’Illinois. Conclusion : les interactions entre plantes et insectes pollinisateurs ont chuté de moitié. Au mois d’août dernier, Axel Decourtye, directeur scientifique de l’Institut de l’abeille, en France, annonce que 40% des abeilles sauvages seraient gravement menacées d’extinction. Or, fin 2017, un communiqué de presse de l’association Noé, partenaire des actions du Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris, indiquait que le statut de conservation de ces dernières n’était connu que pour 40% d’entre elles et qu’en Europe, leur population avait chutée de 37%… Voilà qui en dit long sur leur sort, mais aussi sur celui de l’entièreté du monde vivant si nous nous entêtons à ne pas en faire prestement le centre de nos préoccupations.

Malgré cette triste réalité, peu de disposition sont actuellement mise en place à leur égard. Bien au contraire : l’émotion suscitée, ces dernières années, par le trépas de leurs homologues domestiques a conduit plus d’une collectivité ou association à réagir en implantant des ruches, des ruches, et encore des ruches… Un geste fait avec la meilleure des intentions qui pourrait malheureusement avoir des effets délétères pour les populations d’abeilles sauvages, compte tenu de la concurrence exercée par les abeilles mellifères. Si ces individus peuvent être complémentaires, ce n’est pas le cas lorsque des ruches sont installées trop près de l’unique source de nourriture des abeilles sauvages. Les petites solitaires ne font alors pas le poids face à une colonie constituée de dizaines de milliers d’individus. D’autant plus que les ouvrières domestiques parcourent jusqu’à cinq kilomètres à la ronde pour trouver leurs ressources, contre trois cents à mille mètres seulement pour les abeilles sauvages…

Leur offrir le gîte et le couvert…

De manière localisée cette compétition peut donc être un facteur de leur raréfaction, ce qui nous mène à deviner la première cause de leur déclin après l’utilisation des pesticides : la disparition de leur habitat. Les abeilles sauvages doivent disposer de tout le nécessaire pour constituer leur logis et leur garde-manger, et ce dans un périmètre restreint. Si voulez donc les aider en les accueillant dans votre jardin, il vous faudra respecter ces principes clés. Vous pouvez leur aménager une butte sableuse pour qu’elles y fassent leur nid, en prenant soin de laisser se développer, à proximité, les fleurs autochtones – car ces spécialistes ne sauront se satisfaire de mélanges fleuris vendus en grande surface – ou de leur laisser un coin de friche… Et surtout, ne vous acharnez pas à “nettoyer” sans cesse votre jardin en le débarrassant des “débris” en tous genres et des “mauvaises herbes” ! Beaucoup d’entre elles tapissent leur nid de diverses matières organiques. Les mégachiles utilisent des morceaux de feuilles découpées, les abeilles maçonnes de la boue, et les anthidies cotonnières les “poils” des végétaux. D’autres logent dans le bois mort ou dans des tiges creuses. Cela prendra sans doute un peu de temps mais vous ne manquerez pas de voir apparaître, dans votre quotidien, certaines de ces incroyables abeilles et bien d’autres pollinisateurs sauvages. Une aubaine pour eux et aussi pour votre récolte. Un jardin est, avant tout, un écosystème en continuité des espaces de nature alentour. Pour être en parfait équilibre, il se doit d’abriter la vie.

Aider les abeilles autrement

Et si vous n’avez pas de jardin ? Qu’à cela ne tienne : vous pouvez tout de même agir en faveur des pollinisateurs sauvages, où que vous soyez, simplement en les observant !

Dans le cadre du dispositif Interreg France-Wallonie-Vlaanderen, un projet de large envergure a été créé pour la sauvegarde de ces précieux insectes : le programme SAPOLL. Celui-ci a pour but de combler le manque de données les concernant afin de mettre en place un plan d’action cohérent à l’échelle transfrontalière. Chacun peut y contribuer grâce aux sciences participatives. Le principe en est simple : transmettre les relevés de vos observations sur les plateformes dédiées. Il s’agit d’un acte relativement simple mais de grande importance pour aider les chercheurs à protéger les abeilles sauvages : en témoigne la liste rouge UICN des abeilles d’Europe dans laquelle plus de 50% des espèces ne sont pas classées faute de connaissances approfondies… N’ayez aucune crainte si vous n’êtes pas naturaliste ! De nombreux outils pratiques et simples d’accès sont fournis pour vous permettre d’identifier les spécimens rencontrés. Aucun matériel particulier ne vous sera nécessaire, juste un appareil photo – ou même votre portable, on ne cherche pas la photo artistique – et une bonne paire de bottes ! Pour vous lancer, rendez-vous sur http://sapoll.eu/

 

Une petite cause peut avoir de grands effets et Nature & Progrès endosse sa part de responsabilité en ce concerne la méconnaissance dans laquelle ont longtemps été tenues les malheureuses abeilles solitaires. L’écologie ne nous apprend-elle pas à toujours considérer les choses dans leur globalité ? Nous veillons donc désormais à défendre leurs intérêts aussi, et une action comme le Plan Bee leur réserve, par exemple, une attention toute particulière…

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