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Écotopia, d’Ernest Callenbach, est un best-seller américain, récemment retraduit en français.

Il imagine la sécession de trois États de l’Ouest des USA, qui utilisent leur indépendance pour se transformer radicalement.

Vingt ans plus tard, on découvre le résultat par le regard extérieur d’un journaliste. Après les dystopies, une utopie !

Par Guillaume Lohest

Introduction

Imaginez la scène. Un groupe d’amis, après un repas un peu arrosé. Cela cause politique avec passion. Les débats s’intensifient entre deux invités sur la façon dont tourne le monde en général, le système capitaliste, les inégalités, le climat… D’un côté l’utopiste, qui rêve presque de révolution. De l’autre le réaliste, blasé des faiblesses de l’être humain. Arrive ce moment où l’idéaliste est acculé. “Dénoncer, c’est facile, mais dès qu’il s’agit de faire des propositions cohérentes…” Toute personne critique envers la façon dont fonctionne la société s’est déjà vu opposer cette réplique assassine. “Et qu’est-ce que tu proposes comme système alternatif ?

Je ne sais pas s’il est possible ni même souhaitable d’exiger de quelqu’un qu’il dessine un modèle de société clé-sur-porte. Je ne pense pas que ce soit une condition nécessaire pour pouvoir émettre des opinions tranchées et des critiques radicales envers le monde actuel. Toujours est-il qu’un auteur américain a réalisé cette prouesse dans un roman publié en 1975 : avec Ecotopia, Ernest Callenbach a proposé une image très complète d’un modèle de société alternatif. Il y aborde des thèmes aussi variés que l’alimentation, l’agriculture, le temps de travail, la manière de se vêtir, les transports, l’urbanisme, la foresterie, le système politique, la fiscalité, la vie économique, le sport, les loisirs, l’éducation, les médias, etc.

La résurrection des utopies endormies

Pendant des années, une version espagnole de ce roman a traîné dans ma bibliothèque, telle un poids mort. J’avais pourtant été enthousiasmé par la description que m’en avaient faite plusieurs amis. Au temps où les éditions Nature & Progrès publiaient encore, on évoqua même l’idée de tenter une nouvelle traduction associative, car ce livre est longtemps resté introuvable en français, jusqu’à sa réédition en octobre 2018 aux éditions Rue de l’Échiquier. Mais le réalisme prévalut, et Ecotopia poursuivit sa léthargie dans mes rayonnages. Je dois être honnête : les quelques essais de lecture s’étaient alors avérés infructueux. Cela sentait le catalogue de descriptions politiques ennuyeuses. J’abandonnais toujours mais j’avais tort car le contenu de ce roman est décapant et, pour le moins, un formidable stimulant pour l’imagination politique et sociale. Ce n’est pas du Flaubert – les amateurs de style seront déçus – mais ce n’est pas le but : il faut plutôt lire Écotopia comme un essai. La part de fiction y est assez rudimentaire, c’est un ornement. Sans doute était-ce ce qui me rebutait.

Jusqu’à cet été. Le bouleversement des habitudes et du fonctionnement de la société pendant la période de confinement a créé un tel choc qu’un peu partout, dans les colonnes des magazines, dans les articles en ligne, on a vu fleurir des appels à ne pas recommencer comme avant, à éviter un retour à la normale. Et même s’il semble aujourd’hui que tout soit au contraire “rentré dans l’ordre”, les utopies ont repris un peu de poil de la bête. Les réalistes en prennent un coup : la normale est peut-être l’anormal, comme l’ont rappelé certains militants écologistes au plus fort du Covid-19. Bref, il fait un temps à lire des romans utopiques !

Un genre littéraire hérité de la renaissance

Or il se fait qu’Écotopia correspond exactement à ce qu’on appelle une utopie dans le jargon des genres littéraires. Le premier écrit de ce genre est l’œuvre de l’humaniste anglais Thomas More, en 1516, qui est d’ailleurs l’inventeur du terme Utopia. Autrement dit, étymologiquement, un lieu qui n’existe pas, ou pas encore, mais qu’on s’efforce de décrire pour créer une attraction, pour projeter le monde réel et présent vers cette utopie à réaliser. Dans ce premier écrit du genre, un marin du nom de Raphaël Hytlodée décrit à des personnages – réels – de l’époque sa découverte d’une île – l’île d’Utopia – proposant la “meilleure forme de communauté politique”. Tous les aspects de la vie en société y sont décrits méthodiquement, par le biais d’une correspondance entre humanistes de la renaissance.

On retrouve ce procédé dans Écotopia, qui s’ouvre sur ces mots : “Le Times-Post est enfin en mesure d’annoncer que William Weston, notre spécialiste incontesté des relations internationales, va passer un mois et demi en Ecotopia, où il partira en reportage la semaine prochaine. Seules des négociations diplomatiques au plus haut niveau ont rendu possible cet événement journalistique. Pour la première fois depuis que les États de la côte Ouest ont fait sécession et interdit toute visite et toute communication avec les Etats-Unis, un Américain va effectuer un séjour officiel en Ecotopia. (1)” Le roman se présente comme une succession d’articles abordant chacun un aspect particulier du pays visité, entrecoupés de passages sur le mode du journal intime personnel.

Un pays de hippies ?

Car si Écotopia n’est pas une île, c’est tout de même un territoire fermé, aux frontières protégées. Ses habitants ont donc développé, en vingt ans d’indépendance, une culture de la convivialité bien à eux. Dès son arrivée, William Weston est frappé par une foule de petits indices étranges : les soldats écotopiens l’accueillent avec un sourire chaleureux et des paroles franches qui ne se limitent pas à des banalités administratives ; les trains n’ont pas de sièges mais de la moquette au sol, des plantes vertes, des coussins ; les habitants d’Écotopia ont un look bien à eux. Ils “semblent sortis d’un roman de Dickens : souvent assez étranges, mais ni misérables ni délirants comme l’étaient les hippies des années soixante”. Les observations du journaliste américain ne se limitent donc pas aux données chiffrées et à la politique. Il note des détails et des attitudes qui lui semblent nouvelles, une manière d’être, d’exprimer ses émotions dans la population écotopienne. C’est certes un peu caricatural, mais c’est charmant et audacieux. “La manière dont les gens se comportent entre eux – et avec moi – me rappelle sans cesse quelque chose, sans que je n’arrive à savoir quoi au juste. Je me fais toujours prendre par surprise, j’ai l’impression qu’on me propose une chose merveilleuse – une amitié, l’amour, une vérité cruciale – et puis tout s’évanouit en fumée… Par ailleurs, les gens semblent souvent étonnés, peut-être légèrement déçus, comme si j’étais un enfant qui n’apprenait pas très vite. (Mais que suis-je censé apprendre ?)

Le regard que porte William Weston sur les habitants d’Écotopia et sur leur façon de vivre rappelle parfois certains débats polémiques entre générations que connaissons aujourd’hui – et dont nous avons polémiqué dans ces colonnes ! “On dirait des adolescents qui ont rejeté le mode de vie de leurs parents. Cette attitude va sûrement changer.” On croirait entendre Michel Onfray à propos de Greta Thunberg ! Le journaliste semble aussi parfois désorienté : “La vie ici me paraît parfois sortir d’un passé que j’ai peut-être connu en regardant de vieilles photographiques. À moins qu’il ne s’agisse d’un bond en avant : ces gens, tellement américains malgré leurs étranges coutumes sociales, sont peut-être ce que nous deviendrons.

Le choc par contraste

Autre écho à ce que nous avons vécu récemment : le silence des rues. Combien d’entre nous, pendant le confinement, ont pu faire cette expérience inédite d’un monde dans lequel la majorité des véhicules à moteur avaient disparu ? Bien sûr, cela ne fut possible pour nous que par parenthèse, dans un moment de suspension de l’activité économique. Par contre, en Écotopia, c’est la norme ! “J’ai eu mon premier choc, indique Weston, dès que j’ai mis les pieds dans la rue. Tout était étrangement silencieux.” La place laissée aux véhicules – taxis électriques, minibus, fourgons de livraison – est très réduite sur les routes écotopiennes. “L’espace restant, qui est énorme, est occupé par des pistes cyclables, des fontaines, des sculptures, des kiosques à musique et de ridicules jardinets entourés de bancs. Sur tout le paysage plane ce silence presque lugubre, ponctué par le léger vrombissement des bicyclettes et les cris des enfants. Parfois, aussi incroyable que cela puisse paraître dans l’artère principale d’une capitale, on entend même un oiseau chanter.

Comment une telle société peut-elle fonctionner ? Comment les gens travaillent-ils ? Comment se crée et se répartit la richesse ? Quelle est l’alimentation des Écotopiens ? Comment règlent-ils les conflits ? Y a-t-il des partis politiques différents, une opposition, une vie démocratique ? Aucune de ces questions n’est oubliée dans le roman. Et même si les descriptions sous forme d’articles demeurent assez générales, on ne peut que saluer la vision ultra-complète qu’Ernest Callenbach a pu esquisser. Il y a glissé aussi un vrai cheminement du journaliste, presque une initiation. L’intrigue est légère mais pas inexistante : William Weston va s’attacher, se faire des amis. Autant d’ingrédients qui rendent la lecture d’Écotopia agréable, au-delà de ses nombreuses résonances avec notre situation actuelle.

Agriculture, forêts et “état d’équilibre”

Comment ne pas faire un peu de place, ici, au système alimentaire écotopien ? Il est certainement assez proche de la vision défendue par Nature & Progrès ! Voici ce que répond le vice-ministre de l’alimentation au journaliste américain qui l’interroge : “Au bout de sept ans, nous avons réussi à nous dispenser entièrement des engrais chimiques. Cela en partie grâce au recyclage des déchets autrefois déversés dans les égouts, en partie grâce à l’usage généralisé du compost, en partie aussi grâce à la rotation des récoltes et à l’adoption de nouvelles variétés de graines fixant l’azote, et en partie enfin par des méthodes inédites d’utilisation du fumier animal.

L’alimentation des Écotopiens repose sur des produits non transformés pour la plupart. Certains ont été interdits, d’autres mis sur des “listes noires”. Quand Weston s’interroge sur ces pratiques bureaucratiques, la réponse du vice-ministre est surprenante : il explique que ces listes noires “ne sont pas contraignantes mais exercent une pression morale, pourrait-on dire. Elles sont purement informelles et dressées par des groupes d’études émanant de coopératives de consommateurs. D’habitude, quand un produit apparaît sur ces listes, la demande s’effondre.” N’est-ce pas une forme de réappropriation collective de l’alimentation par les consommateurs, un miroir inversé du poids des lobbies dans notre société ?

Le rapport qu’entretiennent les Écotopiens aux arbres et aux éléments naturels en général peut aussi être illustré par une pratique très originale : “tout individu ou tout groupe souhaitant construire une charpente doit d’abord rejoindre et séjourner dans un camp au milieu de la forêt pour y accomplir son “service forestier” : il s’agit d’une période de travail durant laquelle ils doivent en théorie contribuer à la croissance de nouveaux arbres pour remplacer le bois qu’ils vont consommer.” Cette manière de faire est une aberration économique selon William Weston. Mais elle a pour principal avantage de faire prendre conscience concrètement des conséquences de tout usage de ressources ! Car toute l’économie écotopienne repose sur le principe de l’“état d’équilibre”, l’idée – tellement logique au fond – qu’aucune activité ne doit être productrice de déchets, que tout doit donc pouvoir être recyclé, réinjecté dans un cycle naturel. Un roman précurseur des concepts d’économie circulaire et du zéro déchet !

Voir les crises autrement

Mais attendez. Comment un pays entier pourrait-il s’isoler dans une utopie écologique et sociale sans forcément en payer le prix au niveau du système financier mondial ? Ernest Callenbach n’a pas dissimulé cette difficulté. Il fonde même le nouveau système économique d’Écotopia sur un rapport renouvelé à la crise et aux finalités de l’économie. “Quelques militants écotopiens ont alors introduit une nouveauté dans ce raisonnement jusque-là très logique : pour les individus, le désastre économique n’était pas identique à une catastrophe mettant en péril leur survie même. En particulier, une panique financière pouvait se retourner en un bienfait, à condition d’organiser la nation pour qu’elle mobilise tous ses talents, ses compétences et ses ressources énergétiques au service des nécessités fondamentales de la survie.

L’article de William Weston, à propos de l’économie écotopienne, est peut-être le plus stimulant pour l’imaginaire politique. Il détaille comment le pays utopique a réagi face à l’énorme crise qui l’a frappé dès l’indépendance : nationalisation de l’agriculture, moratoire sur les activités de l’industrie pétrolière, reprise en main des acteurs de la grande distribution… Mais aussi : semaine de vingt heures pour partager le travail et lutter contre le chômage de masse, mobilisation générale de main-d’œuvre pour construire un immense réseau ferroviaire et démanteler toutes les industries devenues indésirables. Plus audacieux encore : Callenbach fait reconnaître à ses personnages que leur niveau de vie a fortement diminué avec la disparition du confort moderne. Il propose un contre-modèle d’activité économique entièrement basé sur la survie collective. “À en croire certains témoins, écrit Weston, le cap mis par le nouveau gouvernement sur la survie biologique et rien d’autre renforça la cohésion de la population et la rassura. Les paniques provoquées par des pénuries alimentaires furent, paraît-il, très rares.”

Une telle phrase pourrait faire craindre une société sans vie démocratique ou culturelle, une sorte de gouvernement autoritaire à vocation de survie et rien d’autre. En Écotopia, il n’en est rien : il y a une opposition démocratique, une culture du débat permanent – assez cocasse d’ailleurs – et un nombre incalculable d’artistes spontanés… Ne me demandez pas comment un tel miracle est possible, je vous répondrais qu’il s’agit de littérature après tout. C’est le propre d’une utopie. Cela fait réfléchir. Et peut-être même agir : à Tilff, en région liégeoise, une ancienne pépinière a été transformée en espace de projets – potagers en permaculture, échanges d’idées et de savoir-faire, méditation, école maternelle – par l’asbl… Ecotopia !

Écrire, lire, débattre, à quoi bon ?

Écotopia n’est pas une utopie complète. C’est une semi-utopie. Ministres, habitants, collègues journalistes, tous le disent à William Weston : ce n’est pas parfait mais ça fonctionne, au moins aussi bien que les USA – avec d’autres valeurs. Certains aspects décrits sont même, pour le lecteur, assez rebutants – je n’en dirai rien toutefois. C’est ce qui donne un charme à Écotopia : malgré le parti pris du roman, indéniable, en faveur d’une autre société plus écologique et plus égalitaire dont Ecotopia est l’incarnation, les modalités pour y parvenir demeurent objet de débats, de tensions, d’introspection du narrateur-journaliste.

Cela lui procure un rôle aussi. Un rôle qui donne toute son importance à son travail de journaliste “hors utopie” et, par extension, à toute activité culturelle ou sociale permettant d’augmenter la compréhension collective du monde, le recul critique, la puissance d’agir. “Mon travail est mon principal plaisir dans la vie, dit-il à une séduisante écotopienne. Il me donne un sentiment de puissance, car je m’adresse aux gens, à beaucoup de gens ainsi qu’aux responsables en mesure d’agir. Et puis, en écrivant un article, je me sens compétent, assez intelligent, ouvert et informé pour comprendre des événements hors du commun et les mettre en perspective.” William Weston est assez nombriliste dans cette tirade. Mais si vous lisez Ecotopia, vous verrez qu’il finit par changer au contact de l’utopie. La fiction ne le dit pas mais qui sait si ses articles n’en auront pas changé des milliers d’autres ?

Note :

(1) Toutes les citations de cet article proviennent du roman Écotopia d’Ernest Callenbach, Éditions Rue de l’Échiquier, 2018, traduction française par Brice Matthieussent (1975 pour l’édition originale en anglais).