La surpopulation actuelle des sangliers s’avère catastrophique pour l’agriculture wallonne, mais aussi pour le secteur forestier, dont les pertes économiques sont de plus en plus importantes. Mais là n’est peut-être pas encore le plus grave car c’est bien une dramatique perte de biodiversité, dans nos forêts wallonnes, qu’engendrent les pratiques d’une chasse devenue obsolète…

Par Marc Fasol

Introduction

La plupart du temps, ils restent invisibles. Pourtant, ils sont partout. Ou presque. Et cet automne, plus que jamais, ils ont refait parler d’eux. En Wallonie, comme ailleurs en Europe, les populations de sangliers explosent – vingt-trois mille en Wallonie, avec 5% d’augmentation annuelle depuis 1980. Les conséquences pour l’agriculture sont devenues juste insupportables.

« Chez nous, toutes les régions au-delà du sillon Sambre et Meuse sont touchées, incluant les plaines du Condroz et même la périphérie de Charleroi, qui jusqu’ici ne faisaient pas partie de l’aire de répartition du sanglier, explique Didier Vieuxtemps, conseiller à la Fédération Wallonne de l’Agriculture (FWA), les cultivateurs n’en peuvent plus, ils ont été plus de cent cinquante à répondre à notre enquête de terrain lancée récemment au sein de notre hebdomadaire Plein champ. »

Au début du printemps, à l’heure de lâcher le bétail en pâture, le constat est on ne peut plus amer. Partout, c’est la même désolation : les vermillis – des sillons – et les boutis – des trous – de sangliers s’étendent à perte de vue. Ils ont défoncé et ravagé les pâtures.

Pertes économiques

L’automne 2016, les glandées et les faînées ont été particulièrement bonnes, ajoutons à cela une suite d’hivers particulièrement cléments, ce qui a permis aux laies d’atteindre le poids nécessaire – trente-cinq kilos – à leur reproduction et de mettre bas à quinze mois. Pour compléter leur régime alimentaire en hiver, tous ces sangliers se tournent alors vers d’autres sources de nourriture plus protéinées. Les suidés quittent les massifs forestiers, de nuit, et labourent les pâtures à la recherche de vers de terre. Mais depuis quelques années, ils s’aventurent de plus en plus loin. Outre les cultures, ils saccagent aussi jardins privés, terrains de football, aires de repos et même les bermes routières, avec tous les risques d’accidents graves, en augmentation constante, que cela implique. On les observe aussi, de plus en plus souvent, en plein jour, ce qui était impensable auparavant. D’après un rapport de la DEMNA daté de septembre 2017, le Département d’Etude du Milieu Naturel et Agricole du Service Public de Wallonie, « les taux de reproduction observés sur trois territoires de référence, n’ont jamais été aussi élevés depuis les débuts des relevés ».

Avec des pertes économiques estimées à 538 euros par hectare, les atteintes aux cultures sont vécues, par les fermiers, comme de véritables actes de vandalisme. Yves Bastin, éleveur de Fagne-Famenne, spécialisé dans l’élevage de Blanc Bleu Belge, enrage: « sur mes 45,5 hectares de pâtures, 12 sont détruits, c’est de pire en pire, je n’en vois pas la fin. Et il n’y a pas que des pertes de rendement en fourrage ou en herbage, tout le travail est chaque fois à recommencer : il faut réparer les clôtures, remettre à niveau la terre à l’aide d’une herse rotative suivi d’un passage au rouleau et enfin, réensemencer. Si ce travail n’est pas refait, d’autres plantes comme les orties et les chardons prennent le relais. Mais ce n’est pas tout, comme je ressème en légumineuses (trèfles), mes prairies sont encore particulièrement vulnérables au chevreuil, également en surnombre dans la région ! »

Comme si ce n’était pas suffisant, l’agriculteur doit encore faire face aux frais d’expertise et de justice : un vrai parcours du combattant, s’il veut se faire dédommager par les vrais responsables, c’est-à-dire les sociétés de chasse. Car certains chasseurs ne remettent pas volontiers en question leurs pratiques cynégétiques – la consigne est souvent donnée d’épargner les laies adultes ! – et préfèrent généralement s’en prendre aux victimes, en leur proposant la pose de kilomètres de clôture électrique – totalement ingérables pour un fermier possédant des hectares de prairies ou appliquant la rotation de ses cultures -, plutôt que de remettre en cause l’efficacité du nourrissage dissuasif en forêt – situé dans ce cas précis à moins de cent mètres de la lisière ! -, une mesure remise en selle en septembre 2015 par le ministre René Collin, alors même qu’elle avait été interdite… par son prédécesseur, Carlo Di Antonio ! Quant aux battues de destruction, elles sont à l’opposé des intérêts financiers. Hé oui, le poids des loyers pèse lourd dans le budget des propriétaires tandis que les locataires de chasses, eux, en veulent toujours plus pour leur argent…

Dégâts collatéraux

L’agriculture n’est cependant pas la seule à souffrir de la surabondance des grands ongulés, tels que sangliers, cerfs et chevreuils. Comme l’expliquait récemment Gérard Jadoul, président de l’association Solon, spécialiste de l’écosystème forestier et de la gestion intégrée, lors d’un exposé magistral à Houffalize en présence d’une salle comble, le secteur forestier en souffre énormément aussi : écorcements, abroutissements, banalisation du couvert forestier, difficultés de régénérer naturellement la forêt, choix culturaux impossibles, tout cela engendre également des pertes économiques. Mais l’arbre cachant la forêt, il reste néanmoins un domaine passé systématiquement sous silence, parce que les pertes économiques y sont plus difficilement détectables ou chiffrables : ce sont les dommages causés à la biodiversité en général. Les espèces d’oiseaux nichant au sol en sont les premières victimes – pipits, pouillots, traquets, gallinacés… -, mais aussi les plantes à bulbes – les orchidées… -, les amphibiens, les reptiles et bien d’autres espèces Natura 2000 en général.

« La chasse ne doit pas être condamnée parce qu’elle tue de gentils petits animaux, résume très bien Harry Mardulyn, ex-président de Natagora, mais parce qu’elle engendre des surabondances de grands ongulés – cervidés et sanglier – qui nuisent à la biodiversité des forêts wallonnes et à la conservation de la nature. La dérive actuelle de la chasse contribue à une véritable crise de la biodiversité dans nos forêts. »

En Wallonie, la période d’ouverture de la chasse en battue et au chien pour le sanglier vient d’être allongé aux mois de janvier et février 2018, afin de faire face à une situation jugée « limite ingérable ». Fort bien, mais force est de constater que tout cela arrange surtout les chasseurs qui se font passer une fois de plus pour les régulateurs du gros gibier… alors que le nourrissage en forêt toute saison, lui, n’est toujours pas remis en question ! Hé oui, ce qu’on appelle « lobby » ne se limite pas à l’armée de cols blancs qui sévissent en catimini dans les couloirs feutrés de la Commission européenne. Celui des chasseurs est n’est pas mal non plus. Peut-être est-il temps de remettre certains au pas !

Pourquoi réensemence-t-on les prairies permanentes ?

Les légumineuses comme le trèfle sont de véritables « pièges à azote » : ces plantes fixent l’azote de l’air grâce à l’action symbiotique des bactéries sur leurs racines. Ensemencer des légumineuses représente donc pas mal d’avantages environnementaux. L’herbage beaucoup plus riche en protéines végétales – jusqu’à 149 grammes par kilo de matière sèche – permet notamment d’éviter les compléments alimentaires – comme le soya transgénique américain ! -, de valoriser les circuits courts et de diminuer l’apport d’engrais. Et donc de respecter les nappes phréatiques…

Que revendique la Fédération Wallonne de l’Agriculture ?
  1. Prendre des dispositions prioritaires dans les zones de surabondance – points noirs – des sangliers ;
  2. augmenter les prélèvements de sangliers toute l’année et autoriser les tirs, de jour comme de nuit ;
  3. sanctionner toutes restrictions quant aux tirs de laies – femelles de sangliers – en battue ;
  4. créer un fonds d’indemnisation des dégâts, alimenté par les permis de chasse ;
  5. obliger les chasseurs à protéger les cultures et prairies.

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