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L’irruption de la Peste Porcine Africaine (PPA) en Gaume met toute la filière porcine en grande difficulté, avec un préjudice économique qui s’annonce énorme. Alors que l’abattage de quatre mille porcs sains issus de petits élevages locaux est vécu comme un véritable gâchis, l’inquiétude s’installe désormais sur le long terme. Et pas seulement chez les éleveurs de porcs ! Du côté des (ir)responsabilités, tous les regards se tournent vers les grandes sociétés de chasse… 

Par Marc Fasol

Introduction

A Nassogne, qui ne connaît pas la Maison Magerotte ? Propriétaire d’une boucherie artisanale élue parmi les dix meilleures de Belgique, André Magerotte y pratique la vente directe. Artisan-boucher, gardien de la grande tradition salaisonnière ardennaise, l’homme est avant tout éleveur. En 1998, la piètre qualité gustative de la viande de porc issue d’élevages industriels le laisse sur sa faim. Partant du principe que les méthodes doivent s’adapter à l’animal et non le contraire, il décide, avec l’aide de feu son frère, de revoir complètement le processus d’engraissement. La bonne vieille méthode ancestrale est alors remise sur pied et un cheptel de quelque quatre cents porcs est constitué : née en prairie et hébergée dans de jolies cabanes en bois en lisière de la Forêt de Saint-Hubert, chaque bête dispose de pas moins de quatre cents mètres carrés de pâtures, de quoi s’épanouir dans les normes les plus strictes de santé et de bien-être animal. Le tout s’inscrivant dans un type d’élevage parfaitement durable, à défaut dans ce cas d’être certifié bio.

Afin de pouvoir s’adapter au climat de l’Ardenne, deux races particulièrement rustiques sont croisées : un verrat – porc mâle – de race Duroc, connue pour la finesse de sa viande, avec une truie Landrace, connue pour ses qualités maternelles. Perfectionniste dans l’âme, l’éleveur recourt même à un deuxième croisement. Le résultat est sensationnel : le “Porc des prairies d’Ardenne®” est né ! Proche de la race ancestrale, il est désormais protégé par une marque déposée. Un label d’excellence que bien des filières lui envient.

Coup de théâtre !

13 septembre 2018. Un agent de la DNF tombe sur deux carcasses suspectes de sangliers près d’Etalle, en Province de Luxembourg. Ils seront déclarés porteurs du virus de la PPA. Très vite, un périmètre de sécurité est décrété. Une zone interdite à toute activité couvrant soixante-trois mille hectares. Périmètre revu à la baisse – douze mille cinq cents hectares – et clôturé un mois plus tard, à savoir la zone forestière où ont été retrouvés tous les cas positifs. L’ensemble est englobé par une “zone tampon” plus vaste où les forestiers peuvent poursuivre leurs activités. Le tout est encore flanqué d’une “zone de surveillance renforcée” qui s’étend au sud du pays jusqu’à la frontière française… où nos voisins sont aussi sur pied de guerre. Chez Magerotte, sans perdre une minute, une nouvelle clôture électrifiée d’un mètre vingt de hauteur est préventivement installée sur plusieurs kilomètres. Tout contact avec les sangliers de la forêt voisine doit être rigoureusement évité.

Hélas le risque zéro n’existe pas, soupire l’éleveur, je reste très préoccupé : si l’épidémie se répand et que l’AFSCA m’oblige un jour à confiner mes bêtes, je suis dans l’impossibilité de le faire et, si mon cheptel est contaminé, c’est vingt ans de travail qui passent à la trappe…

En Gaume, à l’intérieur du périmètre de sécurité, quatre mille porcs sont abattus dans la précipitation. Le désastre n’est pas seulement éthique et moral pour les éleveurs mais aussi économique : le fruit d’un travail de longue haleine, vendu essentiellement en circuit court, est anéanti en quelques jours. Le ministre fédéral Denis Ducarme a-t-il cédé aux exigences du Boerenbond flamand dont les élevages industriels excédentaires destinés à l’exportation – Inde, Corée et Chine – sont jugés prioritaires ? Deux petits éleveurs concernés – dont la Ferme du Hayon, signataire de la charte éthique de Nature & Progrès – attaquent l’arrêté ministériel au Conseil d’Etat. Signalons que, dans le domaine, l’hypocrisie règne en maître puisque nos porcs étaient sains, tandis que ceux des Chinois sont contaminés ! Hé oui, la Chine est le plus grand réservoir de PPA au monde…

Rassurés pour autant ? Pas si vite ! En effet, le virus, sans danger pour l’homme, est très virulent. Et quand bien même il serait possible de vacciner toute la faune sauvage, il n’existe à ce jour ni traitement, ni vaccin ! Reste tout ce qui se passe dans l’ombre, dans un milieu très fermé : celui des sociétés de chasse. En la matière, Magerotte n’a pas sa langue en poche quand il s’agit de dénoncer les abus et autres pratiques illégales de certaines d’entre elles. Créateur de l’appellation “Gibier éthique d’Ardenne”, l’artisan-boucher a visiblement fait son examen de conscience depuis longtemps : il ne vend dorénavant que du gibier prélevé sans stress, issu d’une chasse respectueuse de l’animal et de l’environnement (1).

Les associations jouent les Cassandre

Le plus incompréhensible dans cette crise, c’est que la catastrophe était annoncée depuis belle lurette. Dans notre analyse intitulée “Haro sur les sangliers”, dès le début de 2018, nous évoquions déjà âprement tous les problèmes suscités par la surdensité des sangliers en forêt : ils y étaient, selon les sources, de trois à sept fois trop nombreux or les problèmes sont fortement liés aux nourrissages prétendument “dissuasifs” (2). De telles surdensités accroissent non seulement le risque d’apparition de la PPA – jusqu’à cent cinquante sangliers peuvent se rassembler aux points de nourrissage ! – mais elles en augmentent aussi la vitesse de propagation, rendant la situation totalement ingérable, deux points non abordés dans notre précédente analyse…

Lorsqu’au début de la crise, le porte-parole du Royal Saint-Hubert Club de Belgique (RSHCB) tente de faire passer les chasseurs pour des victimes, le sang du président d’Inter Environnement Wallonie ne fait qu’un tour. Indigné, il dénonce “la responsabilité, l’ignominie et le lobbying forcené qu’exercent les chasseurs auprès des décideurs politiques !” Même son de cloche dans le camp des associations de conservation de la nature : Natagora, LPO… Quant à l’European Food Security Authority (EFSA), elle ne s’était pas trompée non plus en juin dernier : dans ses recommandations sanitaires, figuraient déjà l’interdiction de tout nourrissage en forêt et de toutes ses formes détournées. Eh oui, pour contourner la loi, des champs dits “martyrs” sont parfois semés de plants de maïs en lisière forestière. Clôturés mais non récoltés, certains s’ouvrent subitement à la veille de la chasse ! Faisant preuve au mieux d’attentisme, aucune disposition en la matière n’a pourtant été prise par le ministre wallon de l’agriculture, René Collin. Dans un récent communiqué, il se défend même de faire le jeu du lobby de la chasse. On ne demande évidemment qu’à le croire…

Entre-temps, la Fédération Wallonne de l’Agriculture (FWA), de solides recommandations sous le bras, a exigé une entrevue avec le ministre. Le ton est encore monté d’un cran lorsque les chasseurs ont eu le culot de réclamer des indemnisations pour leur “travail logistique exemplaire” dans la gestion de cette crise. “Si ceux-ci doivent être payés, alors que le job soit exécuté par des agents publics avec obligation de résultats”, martèle la FWA. Au moins, il n’y aura pas de conflit d’intérêts !

Quand l’hôpital se moque de la charité…

Lors de notre entretien avec l’éleveur Jules Bastin, réalisé in tempore non suspecto dans le cadre de notre précédente analyse, ce dernier avait déjà évoqué, avec effroi, les risques liés à l’importation illégale, dans sa région, de sangliers issus des pays de l’Est. De simples rumeurs, des fake news – le mot, décidément, est à la mode ! – non avérées selon le magazine Chasse & Nature du RSHCB qui s’obstine à répéter en boucle les mêmes propos.

Lorsque la fable du sandwich au saucisson abandonné nuitamment en bordure d’autoroute par un routier venu de l’est a été avancée pour expliquer l’irruption brutale de la maladie, cela a bien fait rigoler pas mal de monde. D’un point de vue épidémiologique, le virus de la PPA peut pourtant subsister plusieurs mois, voire plusieurs années dans des déchets alimentaires infectés, mais la source de la contamination chez les Suidés est très probablement à rechercher ailleurs. Comme l’explique un officier de police judiciaire depuis longtemps affecté à l’Unité anti-braconnage (UAB) (3), “l’importation de sangliers issus d’élevage au sein de pays infectés à l’Est est plus que probablement à l’origine de cette épidémie.” Pourquoi? “Tout est un problème d’actionnariat dans ces sociétés. Des chasseurs fortunés paient jusqu’à deux mille euros par jour pour pouvoir réaliser leur tableau et repartir avec de beaux trophées. Et ils veulent en avoir pour leur argent, point barre !” D’autres encore se rendent directement dans les pays de l’Est infectés pour lancer leurs battues et revenir avec leurs trophées “planqués dans les bagages”…

Bien que toujours difficiles à prouver (4), des lâchages illégaux de sangliers ont pourtant bien eu lieu en Wallonie (5). Aujourd’hui, avec cette crise, les langues commencent à se délier tandis que d’autres évoquent carrément un secret de Polichinelle. Par ailleurs, on attend toujours le verdict de l’enquête judiciaire menée pour identifier les responsables. Basée notamment sur l’identification par analyse ADN de la provenance des bêtes infectées, elle était toujours à l’instruction à l’heure de clôturer ce texte. Quoiqu’il en soit, puisse cet immense gâchis servir de leçon et être l’occasion unique de revoir fondamentalement la loi de 1882 sur la chasse. Afin qu’elle devienne enfin écologiquement responsable, compatible avec les enjeux majeurs du XXIe siècle et que ce genre de désastre sanitaire ne se reproduise plus à l’avenir…

Notes

(1) Cahier de charge de l’appellation “Chasse éthique d’Ardenne” sur www.chassenassogne.weekbly.com

(2) Les tonnes de maïs distribué à la machine en forêt ont été remplacées par un nourrissage de boules contenant un mélange de céréales et de pois, devant être distribuées à la main…

(3) Jugée trop remuante au sein des sociétés de chasse, l’UAB a récemment changé d’autorité hiérarchique, perdant ainsi l’autonomie qui lui avait permis d’être si efficace dans la lutte contre le braconnage. Cherchez l’erreur…

(4) En février 2017, des chercheurs de l’UCL publient une étude génétique mettant en évidence l’origine non-wallonne de plusieurs sangliers tués ces dernières années.

(5) Le 18 décembre 2005, trois chasseurs sont pris en flagrant délit de lâchage de sangliers, la veille d’une chasse à Tellin, une pratique interdite depuis 1994.

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