Notre industrie betteravière n’a pas été capable de se réformer à temps. Son avenir peut-il encore dépendre de dérogations au sujet d’une molécule chimique mise hors-la-loi par l’Europe ? Qui se permettrait aujourd’hui un raisonnement aussi insensé, au mépris total de la santé publique et de l’environnement, si ce n’est une frange en déroute du monde agricole qui refuse de voir son avenir ailleurs que dans la chimie ? Cette question est de la compétence du Ministre fédéral de l’Agriculture. Aura-t-il le courage politique suffisant pour ramener ces betteraviers sur la voie de la raison ?

Par Dominique Parizel et Marc Fichers

Introduction

Au cas où il n’existerait pas d’autre moyen de combattre un parasite, un Etat membre a la possibilité de déroger, cent vingt jours durant, à l’interdiction par l’Europe d’un produit phytosanitaire. Or, dans le cas des néonicotinoïdes, nul n’aurait, semble-t-il, plus que nous à pâtir de la jaunisse de la betterave, une maladie due à un puceron… Serait-ce là une sortie de secours inespérée pour le secteur betteravier belge qui ne manifeste guère l’intention de modifier ses pratiques en admettant la prohibition des produits toxiques qu’il utilise ? Mais déroger à l’interdiction demeure très dangereux pour notre environnement et oriente les agriculteurs vers un avenir incertain. Raisonnant exclusivement à court terme, nos betteraviers apparemment n’en ont cure…

Un processus d’agréation complexe

Les matières actives des pesticides sont autorisées sur base d’un long processus qui se fait d’abord au niveau Européen. Lorsqu’une matière active est autorisée, les Etats membres peuvent toutefois agréer les formulations – les matières actives plus divers “formulants” – correspondant aux différents usages des produits commercialisés. Si une matière active est alors jugée néfaste pour la santé humaine ou pour l’environnement, un très long processus s’ensuit qui peut durer plusieurs dizaines d’années avant de voir enfin prononcée l’interdiction de la molécule incriminée.

On commence donc par se borner à “gérer le risque”. Une matière active peut, par exemple, poser problème pour la santé humaine mais, au lieu de l’interdire purement et simplement, on choisira de gérer cette dangerosité en imposant, par exemple, qu’elle soit commercialisée sous forme liquide plutôt que sous forme de poudre. Suit quand même une série d’études dont la grande majorité est évidemment réalisée par la firme détentrice de l’homologation et dont le seul but est de semer le doute au sujet l’étude initiale qui avait établi un risque pour la santé humaine… Parfois cependant une décision tombe au terme de dizaines d’années de controverse, comme pour les néonicotinoïdes, ces insecticides tueurs, entre autres, d’abeilles. Les premières études qui mettaient en avant leur dangerosité datent de la fin des années nonante, le produit ayant d’ailleurs été interdit sur le tournesol, en France, dès 1999 ! Ce n’est malheureusement qu’après une vingtaine d’années d’études et de contre-études et face à l’hécatombe dont sont victimes les populations d’insectes que l’Europe décida enfin d’interdire l’usage de ces funestes molécules. Les défenseurs de la santé et de l’environnement ne doivent pourtant pas se réjouir trop tôt : le combat n’est pas terminé car les pesticides ne se sont pas bornés à détruire notre santé et notre environnement, ils ont aussi contribué à changer, en profondeur, les pratiques agricoles…

Néonicotinoïdes et lavage de cerveau

Les néonicotinoïdes sont des insecticides systémiques dont la particularité est d’agir à micro-doses. Ils demeurent actifs plusieurs mois dans la plante et dans le sol. Utilisés intensivement pour de très nombreuses cultures – 100% des semences de betteraves sont traitées aux néonicotinoïdes -, ils sont même présents dans les colliers antipuces des chiens et des chats. En culture betteravière, ils permettent le contrôle des insectes ravageurs du sol ainsi que celui des pucerons responsables des infections virales. Bref, une fois le semis réalisé, ils autorisent l’agriculteur à ne plus à se soucier, le moins du monde, des insectes ravageurs… C’est donc tout un empire que leur interdiction va ébranler.

Dans cet ordre d’idées, la Sucrerie de Tirlemont – qui appartient à Südzuker, un leader mondial du sucre – nous présente, dans le cadre d’une campagne de promotion, une jeune agricultrice qui nous dit sa passion pour la culture de la betterave (1). Elle rappelle que sa famille cultive la plante depuis plusieurs générations et exprime son désir et sa volonté de continuer. L’idée ne lui vient jamais que cette culture pourrait ne plus être possible chez nous pour de simples questions de rentabilité, mais surtout parce que son environnement et les risques que les méthodes culturales font peser sur lui ont bien changé depuis l’époque de ses parents et de ses grands-parents. Comment revendiquer, en effet, une sorte de droit cultural ancestral sans même évoquer la façon dont le père et le grand-père cultivaient à une époque où les néonicotinoïdes, évidemment, n’existaient pas ? Sans le vouloir sans doute, la Sucrerie de Tirlemont attire donc l’attention sur un fait essentiel : le véritable lavage de cerveau que subissent les agriculteurs depuis une vingtaine d’années ! Plus aucun d’entre eux ne conçoit ses cultures sans l’usage des pesticides. Mais si les pratiques agricoles évoluent dangereusement autour de l’usage des néonicotinoïdes, la recherche s’engage dans la même impasse puisque la sélection variétale – aux mains de semenciers directement liés avec les firmes qui produisent les pesticides – s’effectue depuis vingt ans au départ de variétés issues de champs traités…

La tradition betteravière belge

Le monde agricole a la mémoire courte. Il semble surtout avoir oublié que celui qui cultive doit constamment remettre ses pratiques en question. Nos agriculteurs savaient cultiver la betterave bien avant que se généralisent les néonicotinoïdes. Pour contrôler les insectes ravageurs, il fallait veiller à bien implanter la culture car un sol mal préparé ou un semis mal effectué fragilisent les plantes en croissance et les rendent plus sensibles aux ravageurs. Une observation très régulière des cultures était indispensable pour évaluer l’opportunité de traiter ; une attaque devait souvent être tolérée pour permettre le développement des insectes auxiliaires. Pareille tolérance n’est désormais plus de mise puisque les champs doivent être visuellement “parfaits”, d’une vaine et triste uniformité. Voilà pourquoi les bio sont aujourd’hui les seuls à démontrer que la culture sans néonicotinoïdes est évidemment toujours possible ; du sucre de betterave bio est d’ailleurs produit en Allemagne par la maison mère de la Sucrerie de Tirlemont at cette dernière a démarré des essais en Belgique…

Bien sûr, avant, la culture de la betterave était plus technique, elle exigeait de l’agriculteur une véritable expertise. Mais, qu’on le veuille ou non, les marges d’erreurs étaient réduites et la culture n’en était pas moins rentable. Une ferme de cinquante hectares était suffisante alors que, maintenant, plus rien ne fonctionne en-dessous de cent cinquante ! Un vent de panique souffle, depuis l’annonce de l’interdiction des néonicotinoïdes, comme si l’avenir de l’agriculture était suspendu à un fil, à une seule molécule chimique dont la disparition a été décidée, cet été, au niveau européen. Mais c’est peut-être lui faire endosser une responsabilité qui n’est pas la sienne…

Quoi qu’il en soit, l’émoi est si grand dans le secteur betteravier que notre Ministre fédéral de l’Agriculture envisage le recours à la dérogation de cent vingt jours que nous évoquions ci-dessus (2), une astuce qui permet à tout Etat membre de continuer à répandre un produit hors-la-loi, même si cette interdiction a été dûment motivée par une interminable liste d’études qui en ont démontré la toxicité pour la santé humaine et les dangers pour l’environnement. Et même si le dernier carré des défenseurs de ladite molécule a eu tout le temps nécessaire pour faire entendre sa voix. Que faut-il encore faire de plus, décidément, pour que la raison l’emporte ?

Cent vingt jours ? Pour quoi faire, cent vingt jours ?

Ainsi, quand tout a été dit et démontré, un Etat membre peut encore déroger à l’interdiction formelle. Et cela, pour cent vingt jours par an, ce qui est bien suffisant pour couvrir toute la période culturale… Une rare exception, pensez-vous ? Pas du tout : la dérogation pour cent vingt jours devient la norme. Il y en a des quantités, plusieurs dizaines rien qu’en Belgique, dont celle du Metham sodium, un monstre classé cancérigène, utilisé pour “désinfecter les sols”. Car quand un agriculteur – ou celui qui ose encore se revendiquer comme tel – “oublie” ce principe fondamental de l’agronomie qu’est la rotation des cultures et qu’il “fatigue” son sol en provoquant le développement de champignons et d’insectes pathogènes pour certaines d’entre elles, et comme il ne veut en aucun cas remettre en question ses sacro-saints principes culturaux dictés par le chimique, il faut bien qu’on le laisse désinfecter sa terre – ou ce qu’il en reste ! – en y injectant des poisons comme le Metham sodium (3). La vie trépasse partout où ils passent et, quand le sol est bien mort sur ses premiers centimètres, plus rien ne s’oppose bien sûr à ce qu’il puisse être ensemencé. Mais avec quelle réussite ? Quand cessera enfin ce scandale, ce trop évident triomphe de la bêtise ?

Autoriser quand même ce qui est interdit est toujours un très mauvais symptôme pour une démocratie. Accorde-t-on des dérogations aux pickpockets, aux voleurs de banques, aux tueurs de chiens et de chats ? Y aurait-il une légitimité plus grande à empoisonner les consommateurs et à polluer l’environnement ? Quel signal entend-on donner ainsi aux agriculteurs ? Qu’ils ont parfaitement le droit de s’entêter dans des pratiques délétères et désuètes, basées sur le recours systématique aux pesticides, en faisant courir à la population tout entière un risque insensé en termes de santé publique et de protection de l’environnement (4) ? Ce traitement de faveur n’est pas admissible et doit cesser immédiatement.

Généraliser l’exceptionnel, c’est mépriser la loi !

Dans le cas des néonicotinoïdes interdits, nous ne pourrions comprendre – nous avons montré pourquoi – qu’une dérogation soit accordée, comme notre pays en a pris la mauvaise habitude, mettant ainsi à mal notre santé et celle de la terre. D’une manière plus générale, il ne nous semble pas acceptable de rendre ordinaire ce qui est explicitement prévu pour rester une exception. Le faire, c’est mépriser l’esprit de la loi !

Il est grand temps, nos autorités publiques doivent en prendre toute la mesure, de tourner le dos à l’agriculture fondée sur les pesticides. Les alternatives existent et aucun agriculteur, pour peu qu’il montre un minimum de bonne foi, ne restera sur le bord de la route. Il appartient aux pouvoirs publics – à tous les niveaux – d’orienter l’ensemble des recherches vers le développement des alternatives d’avenir. N’abandonnons pas nos cultures – et, par conséquent, notre alimentation – au seul bon vouloir de l’industrie chimique. Ou, dans le cas de la betterave, à l’utilisation d’une seule molécule, de surcroît bel et bien interdite !

Notes

(1) Vidéo visible sur : https://www.youtube.com/watch?v=013SYidb3iw&list=PLMWpwfct65-tU4b4RZ-CS8SVMFAuacPHY&index=2

(2) Voir : https://fytoweb.be/fr/legislation/phytoprotection/autorisations-120-jours-pour-situations-durgence

(3) Le Métham sodium est interdit au niveau européen depuis de nombreuses années mais des dérogations sont régulièrement distribuées par les Etats membres et notamment en Belgique pour un grand nombre de légumes cultivés sous serre et pour les courgettes en pleine terre: https://fytoweb.be/sites/default/files/legislation/attachments/solasan_autorisation_120_jours_2018_0.pdf

(4) Prenons-en pour preuve la dernière intoxication de masse survenue en France, soixante-et-une personnes furent concernées après un épandage de Metham sodium ! Voir : https://rcf.fr/actualité/metam-sodium-faut-il-produire-autrement-la-mache-nantaise-en-maine-et-loire

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