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Nature & Progrès défend l’agriculture biologique depuis sa création, dans les années septante. Depuis lors, la crise écologique, pourtant déjà bien présente, n’a fait que s’amplifier. Le défi climatique installe aujourd’hui la bio en position de seule véritable alternative agricole. La révision de la Politique Agricole Commune (PAC) européenne est donc un moment charnière afin de mettre en avant quelques propositions qui nous semblent vitales pour l’avenir de nos sociétés…

Par Marc Fichers

Introduction

Quelles sont les lignes de force que trace notre Code wallon de l’agriculture ? Il rappelle tout d’abord que la fonction nourricière est la fonction première de l’agriculture wallonne, puis il affirme avec force que la forme d’agriculture à encourager est familiale, à taille humaine, rentable et pourvoyeuse d’emplois. La Wallonie doit donc s’orienter vers l’écologiquement intensif, c’est-à-dire vers une agriculture qui s’appuie sur les processus et les fonctionnalités écologiques afin de produire sans compromettre l’aptitude du système à maintenir sa propre capacité de production. Elle doit mieux utiliser les fonctions des écosystèmes, les processus écologiques, l’information et le savoir afin de minimiser les intrants, et de remplacer les intrants synthétisés chimiquement.

Un tel code ne peut, bien entendu, jamais se poser en outil d’exclusion, il ne peut en aucun cas se permettre de balayer les exploitations agricoles qui ne satisfont pas à ses définitions. Le Code wallon de l’agriculture doit toutefois être une source d’inspiration lorsqu’il s’agit de définir les lignes à suivre pour orienter la PAC européenne, à l’horizon 2025. La production agricole est basée sur la vie du sol ; elle évolue donc lentement et cinq années restent un horizon très court pour tracer des perspectives nouvelles.

La PAC dépasse toutefois la production agricole au sens strict ; elle concerne le monde rural dans sa diversité. Voilà donc la première constatation qui, certainement, s’impose : alors que l’objectif premier de l’agriculture est bien de nourrir, et que l’ensemble des aides apportées au monde agricole émanent des pouvoirs publics, les simples citoyens sont les grands absents de ces débats sur la production de ce qui fera leur assiette. Or la sensibilité du consommateur a fortement évolué sur les questions alimentaires ; il semble donc naturel qu’il ait son mot à dire dans la réflexion concernant les orientations futures de la PAC.

Reconnecter le monde agricole avec la société civile

Aux yeux de Nature & Progrès, la PAC doit impérativement se positionner comme l’outil majeur du redéploiement, dans nos campagnes, d’une agriculture à taille humaine, pourvoyeuse d’emplois et respectueuse de l’environnement. Il nous paraît indispensable que cette agriculture s’appuie sur l’autonomie de fermes de type familial qui doivent demeurer les unités de base de la production agricole mais également de la transformation et de la commercialisation des denrées. La ferme, ainsi conçue, est le lieu naturel où se rencontrent et se connaissent le paysan et le citoyen ! Une telle généralisation du circuit court de l’alimentation reste le seul et unique mode d’organisation du système alimentaire qui soit de nature à rendre au citoyen la confiance qu’il a perdue face à tout ce qui compose aujourd’hui son menu quotidien, souvent industrialisé jusqu’au plat préparé.

L’agriculture doit être réaffirmée dans son rôle de secteur primaire de notre économie car le travail avec le vivant n’a aucune vocation à s’industrialiser, d’une part, et car il n’est pas normal, d’autre part, qu’une denrée de la grande distribution rémunère des services pour les deux tiers de son prix, en moyenne, au détriment de la survie même du monde agricole. Gageons donc que le bénéfice d’un retour au circuit court est un bienfait global pour nos sociétés, depuis le renforcement de liens de proximité élémentaires jusqu’à l’amélioration de la santé publique, en passant par une pédagogie du réel compromise par l’urbanisation galopante… De plus, la plus-value économique apportée par la transformation et la valorisation locales de productions de grande qualité reste sans doute très largement sous-estimée.

Quelques points précis pour que la PAC aille dans ce sens

L’examen des différents points composant ce qu’il faut bien appeler un règlement peut, bien sûr, s’avérer fastidieux. Nous nous en tiendrons donc à l’essentiel :

– A des paiements directs sur base de la surface, il faut substituer des paiements directs sur base des postes occupés car nos fermes wallonnes sont des gisements d’emplois peu qualifiés, et non des territoires à monocultures mécanisées. Le secteur bio montre clairement que la prospérité d’une ferme autonome réside avant tout dans la plus-value apportée à ses productions, celle-ci se traduisant toujours par un besoin croissant de main-d’œuvre…

– Les subventions de la PAC doivent rester des aides conjoncturelles, elles ne doivent pas devenir un revenu en soi. Il faut donc s’orienter vers la mise en place de plafonds de subvention assortis d’une dégressivité.

– La PAC parle d’« agriculteur actif », là où notre Code wallon ne connaît que le terme d’agriculteur. La bio, qui est un secteur innovant et rentable, concerne maintenant 10% des surfaces et 10% des agriculteurs, mais les agriculteurs qui l’ont démarrée, il y a quarante ans étaient, l’étaient pour beaucoup à titre complémentaire. Il est donc important d’ouvrir la définition d’« agriculteur actif » aux agriculteurs à titre secondaire, laissant ainsi une porte ouverte à l’installation progressive…

– La « conditionnalité » des aides au respect de certains ensembles de règles – environnementales notamment – doit devenir beaucoup plus ambitieuse ! Quel est, en effet, l’agriculteur qui refuserait aujourd’hui d’être accompagné pour que ses cultures soient plus en lien avec son environnement, alors que la production agricole n’a eu de cesse, depuis des décennies, de se désolidariser de la nature ? Ce qui ne fut qu’un « verdissement » de la PAC doit donc être largement accentué et certainement orienté vers un travail d’information des agriculteurs : si le recours aux pesticides, par exemple, venait à ne plus être autorisé – comme c’est le cas en bio -, ils devraient alors veiller à mieux prendre soin de leur sol et y permettre un large développement des auxiliaires utiles… Une telle dédramatisation des pratiques plus respectueuses de la nature pourrait notamment accélérer l’évolution de subventions aux investissements agricoles : ne vaut-il pas mieux cofinancer, par exemple, un outil de désherbage mécanique plutôt qu’un pulvérisateur ? N’est-il pas préférable, dans le même ordre d’idées, de limiter la taille des terres, surtout dans les cultures peu accueillantes pour la biodiversité : pommes de terre, betteraves, etc.

– Les alternatives aux pesticides doivent faire l’objet de programmes de recherches spécifiques mais également de structures d’autoformation des agriculteurs. La bio – l’a-t-on assez dénoncé ? – est très longtemps restée le parent pauvre de la recherche agronomique, ce qui n’a pourtant pas empêché ses techniques de production d’évoluer constamment. Deux conclusions à cela : d’abord, la bio n’a vraiment pas coûté cher à la collectivité, en regard de ce qu’elle lui rapporte – en comparaison, le coût de l’agriculture industrielle est incroyablement élevé -, ensuite, les échanges et la collaboration entre agriculteurs se sont avérés beaucoup plus efficaces qu’une concurrence stérile. Néanmoins, les aides à la formation de la PAC doivent également accompagner les structures de formations autonomes des agriculteurs. La formation agricole doit également être le premier maillon de l’évolution des agriculteurs vers l’autonomie. L’agriculteur de demain sera autonome… ou il ne sera pas !

"Nourricière", vous avez bien dit "nourricière" ?

Au sujet des pommes de terre précisément, est-il encore judicieux d’aider, en Wallonie, la culture de trente-cinq mille hectares de patates principalement destinées à l’exportation ? Deux mille hectares sont, en effet, largement suffisants pour nourrir les populations wallonne et bruxelloise… Notre propos n’est pas ici de choquer les inconditionnels de la frite mais bien d’être cohérent avec le principe d’une agriculture nourricière. Or, tant d’un point de vue économique qu’écologique, il paraît ridicule de produire des patates pour les exporter, là où d’autres spéculations seraient sans doute plus rentables et moins dommageables pour l’environnement…

Mais, si l’agriculture nourricière devient notre priorité, ne faudrait-il pas s’interroger avant tout sur les aides accordées à la culture céréalière ? Un quart de nos céréales est aujourd’hui transformé… en bioéthanol ! Et trois petits pourcents seulement terminent en farine… Ceci signifie que la plus grosse partie de la production céréalière n’est pas directement destinées à l’estomac du Wallon, même si nos céréales servent à nourrir. Enfin, admettons qu’elle nourrisse principalement volailles et cochons car, en ce qui concerne les bovins, ces braves ruminants, l’optimum est quand même de les laisser manger de l’herbe, n’est-ce pas ? Nature & Progrès est donc favorable à la suppression des subventions qui favorisent les exportations, surtout si celles-ci sont le fait de structures industrielles qui ne sont pas gérées par des agriculteurs… Et, à plus forte raison, si elles sont destinées à concurrencer les productions vivrières des pays du sud…

Constatons également que plus sont isolées les composantes d’un secteur, plus la déstructuration le guette. Les producteurs laitiers se sentent, par exemple, bien seuls quand ils livrent leur lait aux laiteries. L’autonomie n’est donc pas l’isolement ; elle suppose l’échange de savoir-faire et la collaboration. Des éclaircies apparurent, dans le secteur laitier, avec l’auto-transformation du lait et, plus encore, avec l’installation de très petites coopératives de producteurs, comme Biomilk qui regroupe une quarantaine d’agriculteurs depuis 2002. Les réflexions sur la PAC ne doivent donc pas se limiter à l’aide aux agriculteurs en difficulté mais doivent surtout concerner les structures qui préparent l’avenir en unissant les forces.

Mesure-t-on assez, enfin, le risque que courent les spéculations qui ne survivent plus qu’avec l’aide de subventions ? Si l’élevage bovin viandeux, par exemple, n’est plus rentable que grâce aux primes, n’est-il pas grand temps de réorienter celles-ci pour qu’elles encouragent précisément à plus d’autonomie ?

Revenons-en au consommateur…

Ajuster la production à la consommation est une question éminemment moderne. La Politique Agricole Commune gagnerait donc à être davantage réfléchie comme une Politique Alimentaire Commune car nous sommes tous – agriculteurs et consommateurs – au cœur d’un vaste système alimentaire commun dont il faut pouvoir appréhender l’extrême complexité. Quoi qu’il en soit, une agriculture qui se bornerait à produire, sans tenir compte du double critère de qualité et de proximité aujourd’hui imposé par le marché, ne semble plus défendable. Il ne faut donc plus la subventionner. Mais le sens précis qui doit être donné à ce nouveau critère ne pourra être défini qu’avec l’apport des voix de tous les acteurs du système, pas seulement les agriculteurs donc mais aussi les consommateurs, les habitants des villes et des villages qui décriront, ensemble, l’agriculture qu’ils désirent voir émerger, demain, sur le territoire où ils vivent… Nature & Progrès redoublera d’efforts en ce sens.

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