Ce dossier est paru dans la revue Valériane n°178
***

Par Sylvie La Spina,
rédactrice en chef
chez Nature & Progrès
La fête de Pâques arrive d’ici quelques semaines. Le lapin aux grandes oreilles apportera-t-il encore aux enfants leurs œufs colorés ? L’abeille, engourdie par l’hiver, butinera-t-elle toujours les premières fleurs printanières ?
Si nous croisons souvent ces animaux domestiqués par nos sociétés depuis des millénaires, leurs populations sauvages régressent. Leur récent classement « en danger » sur la Liste rouge alerte. Tant d’un point de vue éthique que pour assurer la survie de nos populations domestiques, il est nécessaire de repenser nos pratiques agricoles, forestières et cynégétiques.
Les cinq visages du lapin
Il fut une époque où les lapins égayaient nos campagnes. Où sont-ils donc passés ? La Liste rouge de l’IUCN nous éclaire : le statut de notre Oryctolagus cuniculus est passé de « Préoccupation mineure » en 1996 à « Quasi menacé » en 2008, pour arriver à « En danger » en 2019. Les populations sauvages du lapin européen ont régressé à partir des années 1950 en raison de la perte d’habitats et de l’apparition de maladies virales : myxomatose (années 1950) et maladie hémorragique du lapin (années 1990 et un nouveau variant en 2010). Chasse et prédation ont concouru à affaiblir des populations déjà fragilisées. Si l’abeille est à la fois un animal de rente et un animal sauvage, le lapin est, en plus, animal de compagnie et espèce chassable. Que nous apprend-il sur notre relation aux animaux ?

Naturalistes : amis et ennemis
L’aire de répartition originelle du lapin européen s’étend de la péninsule ibérique au sud-ouest de la France, et peut-être jusqu’en Afrique du Nord. Sa diffusion en Europe occidentale résulte essentiellement d’échanges entre groupes humains, depuis l’Antiquité jusqu’au bas Moyen Âge. Il fut introduit en Amérique du Sud, en Australie, en Nouvelle Zélande et sur de nombreuses autres îles. « Se reproduire comme un lapin » n’est pas une légende : en absence de prédateurs et de maladies, un couple de lapins peut théoriquement donner naissance à près de 2.000 individus par an ! En surnombre, l’espèce pose des problèmes écologiques : consommation excessive de la flore – des herbes aux jeunes arbres – compromettant la santé des écosystèmes, érosion des terres pouvant mener à la désertification, compétition fragilisant les espèces locales…
Dans ces régions, le lapin est considéré comme nuisible ; son éradication est même une priorité pour la conservation. Selon Catherine Mougenot, sociologue à la Fondation universitaire luxembourgeoise d’Arlon, et Lucienne Strivay, anthropologue de l’Université de Liège, « si on peut, sans nul doute, en certains lieux, classer le lapin parmi les espèces envahissantes, cela n’est dû qu’à l’assistance obstinée des humains. »[1]. Les introductions de chats, renards, furets, hermines et belettes n’ont rien arrangé au problème, impactant la faune locale. En Australie, une barrière de 1.000 kilomètres fut érigée entre les terres cultivées et le bush, sans parvenir à freiner les mouvements du lagomorphe.
Dans son aire de répartition naturelle, le lapin européen « joue un rôle important dans l’équilibre des écosystèmes et constitue une espèce clé de voûte, servant de proie principale au lynx ibérique et à l’aigle impérial ibérique », commentent les scientifiques de l’IUCN. En absence de lapins, la strate herbacée se développe et produit des milieux secs et sensibles aux incendies. Par ailleurs, les terriers jouent un rôle important dans la remobilisation de la banque de graines du sol et offrent un gîte pour d’autres espèces. Pour remédier à cette disparition, divers modes de réintroduction ont été testés : élevage conservatoire, reconstitution de populations à partir d’individus capturés, « garennes » (anciens enclos d’élevage) artificielles…
Nuisible pour les cultivateurs
Pour l’agriculteur, lapin est synonyme de dégâts aux cultures, donnant lieu à une véritable guerre, physique via la chasse ou le piégeage, mais aussi… biologique. La myxomatose, maladie originaire d’Amérique où vivent des lapins d’une autre espèce porteurs sains du virus, a été introduite volontairement pour juguler les populations du lapin de garenne. Alors que cette solution, étudiée pour des cas problématiques comme celui de l’Australie, n’était qu’en phase de test, un lâcher de lapins malades eut lieu en 1952. Le docteur Paul-Félix Armand-Delille, membre de l’Académie de médecine et vice-président de la Société française de biologie, usant de son statut de scientifique, se procurera le germe et l’introduisit dans son domaine privé d’Eure-et-Loir. Les trois années suivantes, 98 % des lapins sauvages moururent de la myxomatose en France. Ce fut le point de départ d’une épidémie qui anéantit les populations européennes de l’espèce. Si des groupes de chasseurs et un éleveur ont intenté une action en justice contre Armand-Delille, le Ministère de l’agriculture français lui décerna une médaille d’or portant l’inscription : « La sylviculture et l’agriculture reconnaissantes ». Le docteur sera condamné à l’issue d’un procès fameux.
Par ailleurs, l’intensification de l’agriculture et de l’activité sylvicole ont peu à peu détruit son habitat. La garenne désigne les landes, garrigues, dunes et espaces boisés au sol pauvre privilégiés par Oryctolagus cuniculus pour établir le réseau de ses terriers. Les lapins privilégient les milieux herbeux disposant de haies et de bosquets leur permettant de se camoufler en cas de danger. Or, ces milieux ont disparu : certains ont été reboisés tandis que les monocultures ont envahi les anciens bocages remembrés.
Animal de rente
L’agriculture ne se résume pas aux cultures : elle comporte aussi l’élevage. Et le lapin est l’une de ces espèces que l’humain a domestiquées et, d’ailleurs, le seul mammifère sauvage européen. Les Romains élevèrent les lapins – découverts lors de leur conquête de l’Espagne – dans des leporarium, parcs entourant les grandes villas comme d’autres vivaria (ornithones pour les oiseaux, piscinae pour les poissons…). Ce sont les ancêtres des garennes, des enclos peu coûteux destinés à garder des lapins à disposition, faciles à chasser. Le droit de garenne de l’époque féodale, aboli lors de la Révolution française, réservait aux seigneurs la chasse et la pêche. L’usage du mot « garenne » s’est étendu : une garenne à poisson est un endroit dans un étang ou une rivière où la pêche est réservée.
On localise généralement la domestication du lapin au 7è siècle, dans des monastères du sud de la France. Les moines eurent l’idée d’enfermer les lapines dans des cages pour faciliter la consommation des laurices (fœtus). Manger du lapin était autorisé en période de Carême. L’usage des clapiers se répandit pour aboutir aux élevages en batterie actuels. Le lapin de garenne est l’espèce souche de tous les lapins domestiques, avec de nombreuses races et variétés obtenues par sélection, y compris des lapins nains. Le lapin domestique est aujourd’hui élevé pour sa chair, sa fourrure, ses poils ou comme animal de laboratoire ou animal de compagnie.
Gibier pour la chasse
La chasse du lapin fut la première méthode utilisée pour en consommer la viande. Le développement des garennes facilita les prélèvements, puis l’élevage prit le relais. Si la consommation de viande de lapin eût pu alors se résumer à l’abattage d’animaux élevés, la chasse se perpétua. Dans les populations rurales, elle permit aux fermiers d’assurer une subsistance alimentaire en lien avec le terroir. Mais peu à peu, ces pratiques furent critiquées et interdites pour ne réserver la chasse qu’à une élite. Elle devint loisir, symbole de puissance et de domination par des classes supérieures qui s’en réservaient la pratique. La fin des privilèges a redémocratisé l’activité cynégétique. Aujourd’hui, le lapin est la troisième espèce chassée en France après le pigeon et le faisan, avec 1,5 millions d’individus abattus annuellement. Et ce, malgré le déclin des populations sauvages.
L’espèce se fait si rare par endroits que les passionnés de chasse « au chien courant » ont tenté de renforcer les populations sauvages via des lâchers de milliers d’individus, accompagnés des méthodes scientifiques modernes telles que les balises et le suivi génétique. Les échecs sont cuisants, toujours avec cette question : pourquoi ces animaux se réinstallent-ils si difficilement là où ils ont été présents pendant des siècles ?
À l’heure de l’affût, soit lorsque la lumière
Précipite ses traits dans l’humide séjour,
Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière,
Et que, n’étant plus nuit, il n’est pas encor jour,
Au bord de quelque bois sur un arbre je grimpe,
Et nouveau Jupiter du haut de cet olympe,
Je foudroie à discrétion
Un lapin qui n’y pensait guère.
Je vois fuir aussitôt toute la nation
Des lapins qui, sur la bruyère,
L’œil éveillé, l’oreille au guet,
S’égayaient, et de thym parfumaient leur banquet.
Le bruit du coup fait que la bande
S’en va chercher sa sûreté
Dans la souterraine cité ;
Mais le danger s’oublie, et cette peur si grande
S’évanouit bientôt : je revois les lapins,
Plus gais qu’auparavant, revenir sous mes mains.
Les Lapins, Fable de La Fontaine, 1678
L’ami des enfants
Le lapin de Pâques vient de traditions allemandes anciennes mêlant symboles païens de fertilité (vu sa prolificité) et de renouveau printanier. L’histoire raconte qu’un lièvre (Osterhase) apportait des œufs colorés aux enfants. La tradition fut importée aux États-Unis au 18è siècle, et la coutume s’est répandue, transformant progressivement le lièvre en lapin et l’œuf en chocolat. En Belgique, ce sont les cloches, de retour de Rome après la semaine sainte, qui apportent les œufs dans les foyers. La sympathie des enfants pour les lapins est telle qu’ils sont régulièrement adoptés comme animaux de compagnie, et ce, depuis la Renaissance. L’animal est aussi devenu une espèce de concours raciaux et de saut.
Le statut « en danger » du lapin sauvage pose un paradoxe. Nos sociétés sont devenues simultanément incapables de conserver l’espèce dans son milieu natif et incapables de l’éliminer des milieux ou elle a été introduite. Et cela, alors que nous savons tout sur sa biologie et son histoire naturelle. Lapin-explorateur, lapin-gibier, lapin-peluche, lapin-cobaye, lapin-viande, lapin-fourrure… Notre société a développé des rapports multiples avec une même espèce, « des nouvelles modalités d’existence que les humains inventent, que les lapins supportent ». Mi-ami, mi-ennemi, cet animal aux multiples visages, dont les populations sauvages sont en danger et en régression continue des effectifs, s’apprête-t-il à nous poser un lapin ?
Adapter nos pratiques
Abeille mellifère et lapin européen sont des espèces que nous connaissons bien, avec qui nous entretenons des liens depuis des millénaires. Domestiquées pour les besoins de nos sociétés, elles font partie de notre quotidien. Les ruchers et leurs apiculteurs sont fréquents dans nos campagnes et même sur les toits des bâtiments en ville. Le lapin de compagnie ou celui que l’on consomme pour sa viande sont communs. Et pourtant, cette présence, cette abondance cache le danger encouru par ces espèces. Les populations sauvages d’abeille mellifère et de lapin européen sont en forte régression. Leur survie est en danger. Il était temps de prendre conscience de ce risque. Comment a-t-on pu perdre de vue les populations sauvages de notre abeille mellifère ?
La domestication a engendré beaucoup de diversité chez le lapin ; pensons aux différentes tailles et aux pelages de nos animaux de compagnie. Cependant, ces individus adaptés à la captivité, moins peureux face aux dangers, plus dépendants de l’intervention de l’humain, pourraient ne plus être capables de survivre dans la nature. Même constat pour l’abeille mellifère, qui évolue depuis des millénaires dans nos ruchers, et qui pourrait avoir « oublié » certains comportements essentiels à sa vie sauvage. En effet, en l’absence de sélection en faveur de ces traits, il arrive que les gènes disparaissent au hasard des évolutions génétiques. Lâcher dans la nature des lapins domestiques ou abandonner des ruchers se solde régulièrement par un dépérissement.
Or, nous avons besoin des capacités de ces populations sauvages et de leur riche patrimoine génétique pour aider nos individus domestiques à surmonter les épreuves auxquelles elles sont confrontées : fluctuations climatiques, maladies… Si l’on considère l’ADN comme une boite à outils, il est certain que les populations sauvages recèlent de certains tournevis dont nous ne pensions peut-être plus un jour avoir besoin. Voici un argument « utilitariste », mais le simple fait de laisser disparaître une espèce est en soi un crime éthique, d’autant plus que le danger est intimement lié à notre exploitation de la nature.
Il est donc urgent de se pencher sur les raisons de leur déclin. La principale est la disparition de milieux favorables à leur installation et à leur alimentation. Nos territoires, utilisés de plus en plus intensivement, ne tolèrent plus de friches, d’espaces « pauvres » (peu productifs) laissés à la nature – sauf dans les quelques réserves naturelles wallonnes qui ne couvrent même pas 20.000 hectares. Il est urgent d’enrichir et de déshomogénéiser notre environnement. Favoriser le maintien d’arbres morts sur pied, planter des haies, favoriser les prairies naturelles extensives et les milieux de type lande permettrait d’accroître les ressources de nectar et de pollen pour les pollinisateurs, d’offrir des gîtes pour les colonies sauvages d’abeilles mellifères et des lieux adéquats pour la nidification des lapins, comme de nombreuses autres espèces sauvages.
« Sauver les abeilles » parlera à tous, mais « sauver les lapins » pourrait causer des crispations étant donné que cette espèce est encore considérée comme nuisible. Par ailleurs, il est encore chassé alors même que les populations sauvages se raréfient. D’autres espèces chassables comme la perdrix et le faisan sont dans la même situation. Les populations fragilisées par l’industrialisation de l’agriculture (pesticides, perte d’habitat…) ont été anéanties par la chasse, un peu à cause du prélèvement direct, mais surtout à cause de la pollution génétique issue d’animaux issus d’élevages et relâchés dans la nature, et qui n’ont pas les capacités de survivre à l’état sauvage. Des accouplements ont cependant lieu avec des individus sauvages, compromettant les qualités de leur descendance.
Pour Nature & Progrès, il est temps d’adapter nos pratiques agricoles, forestières et cynégétiques face à ces constats, pour sauver de l’extinction ces espèces parmi tant d’autres.
REFERENCES
[1] Mougenot C. et Strivay L. 2010. L’incroyable expansion d’un lapin casanier. Etudes rurales 185.
Lire aussi la première partie : L’abeille mellifère sur Liste rouge
Cet article vous a plu ?
Découvrez notre revue Valériane, le bimestriel belge francophone des membres de Nature & Progrès Belgique. Vous y trouverez des
informations pratiques pour vivre la transition écologique au quotidien, ainsi que des articles de réflexion, de décodage critique sur nos enjeux de
société. Découvrez-y les actions de l’association, des portraits de nos forces vives, ainsi que de nombreuses initiatives inspirantes.
En devenant membre de Nature & Progrès, recevez la revue Valériane dans votre boite aux lettres. En plus de soutenir nos actions,
vous disposerez de réductions dans notre librairie, au Salon bio Valériane et aux animations proposées par nos groupes locaux.