Cet article est paru dans la revue Valériane n°178

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Par Pauline Beguin,

animatrice chez Nature & Progrès

De nos jours, enfants et adolescents passent beaucoup de temps entre quatre murs. Jeux, sociabilisation, découvertes : tout se fait désormais dans le cocon numérique du domicile. Apparue dans les années 2000, cette tendance s’est accentuée avec la crise sanitaire, l’urbanisation, la peur de l’insécurité et la pression sociale sur les parents. Mais à long terme, quelles sont les conséquences pour cette génération d’intérieur. Quelles solutions ?

 

Un monde qui se rétrécit

Autrefois associé à l’exploration, à la découverte, aux promesses de liberté, le monde extérieur est aujourd’hui synonyme de virus, d’insécurité, de froid, de danger, de pollution. Le terme d’« enfants d’intérieur » a été théorisé en 2006 par deux géographes néerlandais, Lia Karsten et Willem van Vliet, pour décrire un phénomène mondial[1]. Dans son rapport « Quelle place pour les enfants dans les espaces publics et la nature ? », le Conseil supérieur français de l’enfance et de l’adolescence (HCFEA) confirme en 2024 l’ampleur du phénomène[2].

Le « cocon numérique » remplace le jardin, et l’aventure se vit par procuration.

Un phénomène, plusieurs origines

Ce repli sur soi provient de causes multiples. Parmi elle, l’évolution des habitudes familiales et des normes éducatives, l’accès à un espace adapté et sécurisé et l’utilisation des écrans.

Les enfants sont, en premier lieu, le reflet du comportement des adultes. La plupart sont coincés dans un rythme d’intérieur : travail, déplacement en voiture, ménage, soirées télé ou écran. D’après un rapport de l’Organisation Mondiale de la Santé, les adultes passent 90 % de leur temps en intérieur[3]. Du coté des enfants, on pourrait penser que la plupart des activités de loisirs sont orientées vers l’extérieur, que jouer dehors fait partie intégrante de l’enfance. La réalité est souvent tout autre. D’après le rapport de l’HCFEA, les activités pratiquées hors du temps scolaire sont essentiellement en intérieur et sédentaires. Et les enfants ont, comme les adultes, un agenda tellement chargé qu’il est difficile de profiter des jardins ou des espaces publics dans des horaires adaptés.

Du coté des causes familiales et normes éducatives, il faut aussi noter un véritable phénomène sociétal du parent parfait. « La présence d’enfants non accompagnés dans les espaces publics éveille la suspicion, les laisser jouer ou se déplacer sans surveillance étant progressivement devenu un marqueur de négligence, voire d’irresponsabilité parentale », explique Clément Rivière, maître de conférences en sociologie à l’Université de Lille[4]

Les quartiers, les villes et même les campagnes se sont transformées depuis quelques années avec un urbanisme inadapté faisant la part belle à la circulation des véhicules à moteur, la réduction de la taille des trottoirs ou leur encombrement, celle des espaces verts ou encore la pollution de l’air. De plus, avec l’urbanisation, on assiste à une déconnection physique et à un éloignement des habitations avec des espaces naturels.

La question du rapport aux écrans n’échappe à personne. Les enfants et les jeunes sont directement concerné pas cette problématique. En commençant par la télévision puis par les jeux vidéo, la dépendance aux écrans est ensuite alimentée par Tiktok, Snapchat et toutes les autres applications conçues pour capter et garder en otage l’attention et le temps des utilisateurs. Outils de substitution contemporains au manque de socialisation, ils créent un mur supplémentaire entre les enfants et le monde « réel » extérieur.

Que se passe-t-il lorsque l’horizon d’une génération se rétrécit ? Les conséquences sont nombreuses : détérioration de la santé, déconnexion physique avec la nature, mentale et culturelle.

Des impacts sur la santé

Dans son rapport « Enfants et écrans. A la recherche du temps perdu », une Commission mise en place à la demande du Président de la République française met en lumière les effets délétères de la surexposition numérique pour les enfants[5]. « Un consensus scientifique net se dégage sur les conséquences néfastes des écrans sur plusieurs aspects de la santé somatique des enfants et des adolescents. En particulier, l’utilisation des écrans contribue, directement ou indirectement, selon une relation dose-effet, aux déficits de sommeil, à la sédentarité et au manque d’activité physique, à l’obésité et à l’ensemble des pathologies chroniques qui en découlent, ainsi qu’aux problèmes de vue. » Une expertise de l’Agence française de la sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) révèle, en 2020, qu’un enfant de 11 à 17 ans sur deux présente « un risque sanitaire très élevé », passant « plus de quatre heures trente par jour devant un écran » et/ou effectuant « moins de vingt minutes d’activité physique par jour »[6]. Des troubles du comportement alimentaire sont également associés à la sédentarité. La Fédération française de cardiologie fait état d’une étude australienne qui constate que les enfants ont perdu, en quarante ans, 25 % de leur capacité cardiovasculaire en raison de cette sédentarité chronique, ce qui entraine surpoids ou obésité.

De manière plus subtile, un mode de vie d’intérieur réduit la mise en contact avec les microbes, ce qui amène à la diminution de notre biodiversité microbienne avec des conséquences sur notre immunité (lire Valériane n°174 / notre analyse n°2025/16). En vivant en contact avec une biodiversité naturelle, les enfants renforcent leur microbiote intestinal, qui devient plus résilient et mieux équilibré. Les microbes, qu’ils proviennent des fermes, des parasites intestinaux ou de l’alimentation, jouent un rôle central dans la modulation de notre système immunitaire.

Et sur le bien-être mental

La recherche B@SEBALL, menée de 2020 à 2024 dans des écoles primaires par l’Université d’Anvers avec plusieurs partenaires, a contribué à démontrer qu’un environnement vert à l’intérieur et autour des écoles peut contribuer au bien-être mental des enfants et au développement d’un système immunitaire sain[7]. L’effet est particulièrement important dans les zones urbanisées où l’exposition à la pollution augmente et où le contact des élèves avec la nature diminue.

La déconnection mentale avec l’envahissement de notre espace-temps par les écrans est tout aussi problématique. On peut tout d’abord déplorer une perte d’autonomie des enfants qui n’explorent plus leur environnement par eux-mêmes et ne s’entrainent plus à se repérer dans l’espace. Ce mode de vie poussé à l’extrême peut aussi mener à l’isolement et à la perte de relations sociales.

La sédentarité entraine aussi une perte de connexion à la nature. La protection de l’environnement dépend du rapport qu’on entretient avec lui. La relation à la nature dès le plus jeune âge est un véritable levier pour atteindre les objectifs de soutenabilité et un futur souhaitable et durable en ligne avec les défis futurs. Ces quelques arguments, non exhaustifs, illustrent l’urgence d’agir.

Rendre le dehors aux jeunes

Il est temps de repenser les besoins des enfants de jouer dehors et d’accéder à la nature comme un droit fondamental. Reconnecter les jeunes au vivant et à leur territoire est devenu une priorité pour un futur durable. Mais comment y parvenir concrètement ? Les solutions se situent à plusieurs niveaux : individuel, collectif et institutionnel.

Garantir à tous les enfants un accès équitable et quotidien à la nature est un enjeu sociétal de santé publique.

La première étape consiste à montrer l’exemple. Sortir en famille, marcher, jardiner, explorer un parc ou une forêt sont autant de gestes simples qui réintroduisent le plaisir du dehors. Pour les premières sorties, il est essentiel d’accompagner les enfants, de repérer des aires de jeux sécurisées et de leur apprendre les comportements adaptés face aux dangers, notamment la circulation automobile. Les équiper correctement pour qu’ils soient confortables en toute saison est également indispensable : vêtements chauds, imperméable, bottes… Ces détails font la différence entre une sortie agréable et une expérience rebutante. Ces premiers pas encadrés pourront redonner confiance aux parents et réhabiliter le jeu libre en extérieur comme une pratique saine et nécessaire.

Les déplacements entre domicile et école sont également au cœur des enjeux. Selon l’enquête BELDAM[8], 46 % des parents bruxellois conduisent leurs enfants à l’école dans l’enseignement fondamental et 14 % dans le secondaire, tandis qu’en Wallonie, ces chiffres grimpent à 74 % et 42 %[9]. La distance entre le lieu de vie et le lieu d’enseignement explique en grande partie ces différences : pour l’enseignement secondaire, 45 % des enfants bruxellois habitent à moins d’un kilomètre de leur école, contre 13 % en Wallonie. Les zones rurales manquent également de transports en commun. Comme le soulève la Ligue des familles[10], 24 % des parents préfèrent conduire leurs enfants en voiture pour des raisons de sécurité, contribuant alors eux-mêmes à l’insécurité aux abords des écoles… Des initiatives collectives se fraient un chemin : le Pédibus, et son équivalent à deux roues, le Vélobus, sont des systèmes de ramassage scolaire. L’association Tous à pied en explique le principe : « Un groupe d’enfants à partir de quatre ans est mené à tour de rôle par des accompagnateurs sur le chemin de l’école. Comme le bus, le PédiBus accueille les enfants en différents endroits d’un itinéraire prédéfini et selon un horaire fixe. Les enfants qui habitent trop loin de l’école pour venir à pied sont conduits à un arrêt du PédiBus. »[11] Cette initiative réactive la solidarité entre familles et générations.

L’école du dehors est une pédagogie qui consiste à enseigner en plein air.  Elle s’est développée dans les années 2010, presque en même temps que le concept d’enfant d’intérieur. Contrairement à une animation nature, elle ne se limite pas à une discipline isolée : elle constitue un ensemble de ressources qui complète les enseignements en classe et stimule les différentes formes d’intelligence des élèves. Tout en favorisant la concentration, la curiosité et la coopération, l’école du dehors amène, sans que ce soit son objectif initial, à construire un sentiment d’identité et de responsabilité vis-à-vis du vivant et de l’environnement culturel, social et naturel. Elle offre une variété d’outils pour enrichir l’enseignement, redonne du sens aux apprentissages. Si les bénéfices de ces pratiques sont indéniables, elles représentent toutefois un défi pour les enseignants et les élèves : formation spécifique des enseignants, contrainte administrative et de sécurité, organisation logistique, gestion des groupes hors de l’école, adaptation des contenus… L’approche rencontre du succès en maternel et en primaire, mais reste plus rare dans le secondaire. Pourtant, c’est à l’adolescence que les écrans envahissent le plus la vie des enfants. Heureusement, des expériences pionnières existent, comme à l’école EOLE de Jambes, où cette approche est intégrée aux apprentissages[12].

Une accessibilité pour tous !

Antoine Groslambert, chargé de mission pour GoodPlanet, soulève les inégalités d’accès à la vie extérieure. « Malheureusement, l’accès à la nature, bénéfique pour la santé, est très inégalement réparti. En effet, des études révèlent que les enfants ne sont pas égaux en termes de conditions de vie environnementales. B@SEBALL montre que les enfants ayant un statut socio-économique élevé se sentent plus proches de la nature et ont une attitude plus positive à l’égard des jeux en plein air. »

L’accès au dehors, que ce soit en seul, en famille ou via l’école, n’est pas possible sans une place pensée pour les enfants dans l’espace public. Il est important de questionner les politiques sur l’aménagement des villes, des écoles ou des autres institutions : réflexion profonde sur la sécurité dans les parcs ou leur entretien et sur la voirie, accès à un espace vert, végétalisation des cours d’école, formation globale des enseignants et des accompagnants de la petite enfance… Sans oublier de questionner les services de santé publique.

Il est temps de promouvoir le « temps de dehors » comme on encadre le temps d’écran. Pourquoi ne pas voir apparaître des campagnes de sensibilisation au temps minimum recommandé à l’extérieur ?

L’écrivain Alexandre Dumas (1802-1870) avait déjà en la matière quelques recommandations claires :

« Les enfants devraient vivre au grand air, face à face avec la nature qui fortifie le corps, qui poétise l’âme et éveille en elle une curiosité plus précieuse pour l’éducation que toutes les grammaires du monde. »

De gaité ou à contrecœur, mais toujours pour leur bien, poussons les enfants dehors !

 

Allons plus loin !

Nature & Progrès ouvre des espaces de réflexion, d’échange et d’action collective sur le thème « Comment être un parent bio ». Rejoignez un groupe thématique sur la question des enfants : les 1.000 premiers jours, l’alimentation en collectivité, l’accès au dehors… Participez à des rencontres régulières, échangez des savoirs et des expériences, rencontrez des experts (pédiatres, agronomes, pédagogues) pour des éclairages, construisez ensemble des actions concrètes d’interpellation ou de sensibilisation auprès des instances politiques locales, des entreprises ou des structures d’accueil.

Comment encourager nos (petits-) enfants à jouer dehors “sans finalité” ? Nous invitons chaque lecteur à partager son vécu. Qu’est‑ce qui vous aide à laisser les enfants jouer dehors librement ? Quelles activités spontanées fonctionnent chez vous ? Comment vous organisez‑vous entre familles, voisins, amis ? Quels obstacles rencontrez‑vous et comment les surmontez‑vous ? Vos expériences nourriront les groupes citoyens ! Envoyez‑nous vos réactions et vos témoignages à pauline.beguin@natpro.be (avec, au minimum, votre prénom et nom, votre numéro de téléphone et votre code postal).

 

REFERENCES

[1] Karsten, L. et van Vliet W. 2006. Children in the city: reclaiming the street. Children, Youth and Environments 16(1) : 151-167. https://www.researchgate.net/publication/254897061_Children_in_the_city_Reclaiming_the_street

[2] HCFEA. 2024. Quelle place pour les enfants dans les espaces publics et la nature ? Education, santé, environnement. Rapport adopté par le Conseil de l’enfance et de l’adolescence. 254 pages. https://hcfea.gouv.fr/rapport-du-conseil-de-lenfance-et-de-ladolescence-quelle-place-pour-les-enfants-dans-les-espaces-publics-et-la-nature-education-sante-environnement-adopte-le-17-octobre-2024

[3] OMS. 2013. Combined or multiple exposure to health stressors in indoor built environments. Rapport. 82 pages. https://cp-catapult.s3.amazonaws.com/uploads/2021/01/Combined-or-multiple-exposure-to-health-stressors-in-indoor-built-environment.pdf

[4] Rivière C. 2021. Les enfants dans la ville. Enquête auprès des parents à Paris et Milan. Presses universitaires de Lyon, 180 pages. https://books.openedition.org/pul/36890?lang=fr

[5] Bousquet-Bérard C. et Pascal A. 2024. Enfants et écrans. A la recherche du temps perdu. Présidence de la République, rapport, 142 pages. https://www.vie-publique.fr/rapport/293978-exposition-des-enfants-aux-ecrans-rapport-au-president-de-la-republique

[6] ANSES. 2020. Avis de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail relatif à l’évaluation des risques liés aux niveaux d’activité physique et de sédentarité des enfants et des adolescents. Saisine n°2017-SA-0064_a. https://www.anses.fr/system/files/NUT2017SA0064-a.pdf?download=1

[7] B@SENALL – Biodiversity at school environmens bénéfits for all. https://www.belspo.be/belspo/brain2-be/projects/FinalReports/B@SEBALL_summ_fr.pdf

[8] Cornelis E. et al. 2012. La mobilité en Belgique en 2010 : résultats de l’enquête BELDAM. SPF Mobilité et Transports. 352 pages.

[9] Bradfer F. 2011. Jeunes et mobilité. La CeMathèque 31.

[10] Ligue des familles. 2018. Améliorer la mobilité et la sécurité aux abord des écoles. 8 pages. https://liguedesfamilles.be/storage/21896/2018-12-05-analyse—-sécurité-et-mobilité-aux-abords-des-écoles-+-CT2.pdf

[11] Tous à pied. 2019. Un pédibus, c’est quoi ? A quoi ça sert ? Est-ce efficace ? Article en ligne : https://www.tousapied.be/articles/un-pedibus-cest-quoi-a-quoi-ca-sert-est-ce-efficace/

[12] https://www.ecolesecondaireeole.be/

 

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