Cet article est paru dans la revue Valériane n°178

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Par Sylvie La Spina,

rédactrice en chef chez Nature & Progrès

De relations robustes, denses et intimes avec le vivant qui nous entoure, nos sociétés modernes sont passées à des liens d’exploitation et de domination, à des déconnexions. Cette évolution n’est pas irréversible ! Plusieurs de nos qualités humaines peuvent être mobilisées pour renouer ces relations distendues.

 

« Comment en sommes-nous venus à vivre dans des sociétés fondées sur des dévastations écologiques, des inégalités sociales et des pouvoirs centralisés ? Quels choix accomplis dans l’histoire ont mené à cette situation ? D’autres voies sont-elles possibles et sont-elles encore accessibles ? Les sociétés sont-elles destinées à rejoindre les unes après les autres le chemin de la modernité tracé par l’Occident et à rendre la Terre progressivement inhabitable ? » Ces questions, que nombre d’entre-nous se posent face aux agressions exercées par le modèle dominant sur l’environnement et le social, ont été analysées par Charles Stépanoff, anthropologue et chercheur français, dans son livre « Attachements » (2024, La Découverte). Un ouvrage inspirant, qui permet de mieux comprendre les évolutions de notre relation au vivant qui nous entoure.

En se basant sur des recherches en anthropologie, archéologie et sociologie, dont sa propre immersion au sein de communautés nomades de chasseurs-cueilleurs en Sibérie, Charles Stépanoff émet l’hypothèse que les inégalités et rapports de pouvoir entre humains et vis-à-vis de notre environnement naturel sont étroitement corrélés aux transformations des attachements des humains à leurs milieux vivants, aux autres espèces animales et végétales. De « réseaux denses et résilients », nos sociétés modernes sont passées à des « réseaux étalés manquant de connectivité ». Que veut-il donc dire par là ?

« La nature humaine est une relation inter-espèces »

Par rapport aux grands singes, l’être humain se distingue par différentes caractéristiques. L’anthropologue considère l’humain comme un prédateur « empathique », capable de comprendre les autres espèces, d’explorer leur intériorité, d’accéder à leurs perceptions et intentions. Nous pouvons imaginer leur monde, se mettre à leur place. L’humain a donc développé une « intelligence écologique » : des dispositions cognitives et émotionnelles empathiques et des savoirs culturels (connaissances naturalistes, croyances et procédés techniques) transmis de génération en génération.

L’humain a ainsi développé des interactions multiples avec d’autres espèces vivantes. Elles sont utilitaires (alimentation, pharmacopée, combustible, outil, bâti, vêtement, compagnie, transport…) et spirituelles, dans un rapport horizontal, en alter ego. Ces liens sont empreints d’une dualité étonnante : d’un côté, nous tuons et consommons des êtres vivants (végétaux et animaux), de l’autre, nous leur accordons des soins notamment par la culture et l’élevage. Cette opposition entre violence et amour se résout à travers des rites et la répartition des rôles entre membres d’un groupe humain, qui fut rendue possible par la cuisson des aliments. « Le fait de reconnaitre des alter ego dans les animaux entraîne souvent une incompatibilité affective qui interdit aux chasseurs de consommer leur propre proie et les pousse à partager avec leur groupe », explique l’auteur, qui observe cette tendance chez de nombreux groupes nomades. Par ailleurs, dans nos sociétés modernes, nombreuses sont les personnes qui seraient aujourd’hui incapables de tuer l’animal dont elles consomment la viande. La séparation des tâches entre éleveur, abatteur et consommateur est sans doute responsable de la surconsommation actuelle de viandes industrielles.

L’être humain se caractérise aussi par la coopération dans les soins à la progéniture et le partage de nourriture. Des animaux ont bénéficié de ces traits en étant adoptés et soignés – et même allaités – par les humains. Nous communiquons avec eux – et certains, avec les êtres invisibles, esprits, dieux, ancêtres – comme nous le faisons avec nos bébés. Les humains disposent également de tendances innées à la coopération, au partage et à l’équité, absentes chez les chimpanzés. « En réprimant les comportements agressifs de compétition, l’autodomestication humaine a fait émerger des mécanismes sociaux et moraux égalitaires ».

L’humanité « des origines » aurait été une société faite d’égalité entre humains et avec les espèces animales et végétales, les rivières et les montagnes. Des communautés multipliant des liens étroits et solides avec les éléments naturels. Une société qui aurait reconnu sa dépendance envers le milieu naturel et qui cultive le respect et la gratitude envers les esprits créateurs. Pourquoi et comment sommes-nous passés à des relations de dominance et d’exploitation ?

Des réseaux denses aux réseaux étalés

Selon Charles Stépanoff, deux types de transformations des relations entre les humains et leur milieu expliquent ces changements. La première a produit une hiérarchie au sein des communautés humaines, la seconde, un détachement des liens entre les humains et les espèces animales et végétales.

Les hiérarchies humaines seraient nées d’individus s’affirmant plus proches des forces créatrices que les autres, parlant au nom du ciel, de la terre ou de la forêt. Toutes les sociétés humaines manifestent en effet, à travers leurs mythes et des pratiques cérémonielles, la reconnaissance de leur soumission envers des puissances immaîtrisables de leur environnement. Ce lien avec les esprits est partagé par tous les membres de la communauté. Dans certains groupes, il devint le monopole de chefs. Des dépendances écologiques sont alors converties en soumission envers un membre humain de la communauté. Dépossédés de relation spirituelle avec les autres espèces, les gens ordinaires se cantonnent à une relation utilitariste, ce qui distend leurs relations avec leur milieu naturel.

Si, en plus de cela, le chef parvient, à l’aide d’institutions, d’idéologies et d’une armée, à modifier les pratiques des peuples pour favoriser la production de richesses (monnaies d’échange) via une spécialisation, au détriment des produits de base nécessaires à la subsistance, il rend le peuple dépendant d’un réseau d’échange, d’un marché. On passe alors d’une économie de subsistance reposant sur des réseaux denses, un large éventail de ressources domestiques et sauvages, souple et adapté aux fluctuations (robuste selon les théories d’Olivier Hamant) à une économie politique. Cette dernière, adaptée aux besoins du pouvoir central, repose sur un réseau étalé peu connecté, spécialisé dans quelques monocultures commerciales, sensible aux fluctuations et dépendant à la fois du marché, de la sécurité régionale et du pouvoir politique. Cette description ne fait-elle pas écho aux problématiques vécues actuellement par nos sociétés occidentales modernes, particulièrement dans le domaine de l’agriculture ?

Une fausse marche en avant

C’est au siècle des Lumières qu’est née l’idée que l’humain devait « sortir de la sauvagerie » pour devenir un « créateur émancipé des caprices de son environnement ». L’idée est alors de civiliser les peuples barbares, de considérer l’humanité comme un tout homogène accomplissant un destin commun appelé « progrès » en soumettant le vivant. Il fallait donc sédentariser les peuples nomades, remplacer ce qu’il restait de cueillette par l’agriculture et la chasse par l’élevage, suivre le modèle de l’Occident moderne. De cette époque date la séparation fictive entre sauvage et domestique et l’idée que la domestication résulte de l’action de l’homme sur la nature, que les espèces domestiquées en sont une création, dépendante des humains. Une idéologie qui dénote fortement avec les modes de vie divers encore rencontrés sur notre planète, et avec les éléments issus de l’archéologie sur le phénomène de domestication néolithique à travers le monde. Par ailleurs, les cas de dédomestication, de décivilisation et de réensauvagement d’espèces abondent.

Charles Stépanoff raconte l’histoire de peuples de chasseurs cueilleurs nomades sibériens soumis à la collectivisation soviétique du milieu du 20è siècle. Avant cet événement, les troupeaux de rennes vivaient librement aux alentours des campements humains. Mi-domestiques, mi-sauvages, ils étaient utilisés périodiquement pour le transport et la traite. Connaissant la sensibilité des rennes aux mouches, les chasseurs cueilleurs choisissaient leurs lieux d’installation en plein vent pour réduire les nuisances des insectes. Le sel et l’urine attiraient les animaux qui profitaient de la protection offerte par la présence humaine vis-à-vis des loups. Une entente entre alter ego reposant sur l’intelligence écologique de ces peuples considérés alors comme primitifs, à moderniser.

Lors de la collectivisation soviétique, les troupeaux ont été rassemblés dans des fermes collectives puis des fermes d’Etat pour êtres élevés en enclos tandis que les nomades furent sédentarisés. La science s’occupa de gérer les maladies des rennes émergeant dans des groupes surpeuplés. Les loups firent l’objet de campagnes d’extermination. Le peuple fut désarmé pour qu’il abandonne ses pratiques de chasse et de subsistance. Il devint producteur de marchandises, des humains détachés de leur « réseau dense de liens » avec la forêt pour dépendre d’un « réseau étalé » reposant sur le marché. A la chute du régime soviétique, ces peuples « civilisés » ont choisi de repartir vivre en forêt selon leurs coutumes, un mode de vie plus résilient, tandis que d’autres tombèrent dans la pauvreté.

Reconnecter avec le vivant

Si elle réduit considérablement notre robustesse, cette déconnexion de nos sociétés modernes avec les espèces animales et végétales n’est pas une fatalité. L’exemple des peuples nomades sibériens démontre qu’il est possible de revenir vers ces réseaux denses de liens avec le vivant à condition de préserver cette intelligence écologique ancestrale, de la redévelopper, de la transmettre.

Un immense savoir existe, mais sa répartition est inégale ; il est dans les mains des scientifiques, des experts… Il est peut-être facilement accessible à l’heure des technologies numériques (que ne trouve-t-on pas sur internet, si on prend soin de vérifier la fiabilité des sources…), mais prend-on encore le temps de s’y instruire ?

Comme les réseaux, les savoirs se sont réorganisés, étalés, mettant en avant les espèces exotiques (lions, baleines…) ou disparues (dinosaures) au détriment des espèces locales avec lesquelles nous devrions être davantage en contact. Je me rappelle le jour où je jouais avec une petite fille de huit ans dans un village ardennais. Elle imitait un animal et me demandait de le deviner. « Est-ce un animal de chez nous, vit-il en Belgique ? », demandais-je, pour faire un premier tri. « Je ne sais pas… » me répondit-elle. Elle imitait le paresseux…

Certaines techniques jugées désuètes ne sont pas loin d’être perdues, comme la manière dont on confectionne le fameux « brai de bouleau » dont parle Joëlle Ricour en page 19. Le jour où la chimie synthétique disparaît, peut-être aurons-nous besoin de ces techniques ancestrales ? Aussi, les savoirs que nous partageons aujourd’hui mettent en avant-plan les sciences concernant l’humain seul : politique, droit, économie…

Le message de Charles Stépanoff est porteur d’espoir. Ce que nous savons des qualités innées de l’espèce humaine est encourageant. Chaque jour, des enfants naissent, « porteurs d’extraordinaires talents pour l’intelligence écologique qui ne demandent qu’à aller à la rencontre du monde et à nouer de nouveaux attachements métaboliques et imaginatifs ». Et si aidions nos jeunes à développer des réseaux denses de liens avec la nature qui nous entoure ?

 

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