Cet article est paru dans la revue Valériane n°179

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Par Emilien Burlet,

membre de Nature & Progrès

Dans le paisible village de Villers-deux-Eglise, Emilien et sa famille s’apprêtent à emménager dans leur maison édifiée en autoconstruction. Ils nous partagent leur expérience, leurs choix, leurs obstacles et leurs solutions.

Pour éviter le recours au béton, la maison est posée sur des pieux en acier

 

Dans un précédent article, nous avons découvert la maison de Teddison, Florie et leurs enfants. Ils nous ont raconté comment leur projet est né et les étapes de l’auto-construction de leur maison. Ni raccordés à l’eau courante, ni à l’électricité, ils s’adaptent à un mode de vie plus logique dans une société qui, sous perfusion d’énergies fossiles, a perdu ses repères. Cette aventure n’a pas uniquement changé le quotidien de leur famille ; elle a inspiré des voisins. Emilien nous raconte son histoire.

 

Vivre dans 80 mètres carrés

Nous sommes quatre : Cécile et Emilien, et nos deux enfants Eugénie et Gustave. Nous terminons de construire une maison à ossature bois de 80 mètres carrés, de plain-pied, posée sur des pieux vissés. Dissimulée derrière un vieux mur de pierre, elle est presque invisible depuis la rue. Notre ligne directrice était de construire « une maison dans le jardin », et non « un jardin autour d’une maison ».

Le choix de la surface a été mûrement réfléchi. Après dix ans dans une grande maison dont nous n’utilisions finalement qu’une partie, puis un passage confortable dans un appartement de 60 mètres carrés, nous avons décidé de construire sur base de nos habitudes et de nos besoins réels et pas en fonction des standards. Le volume est volontairement contenu, mais chaque centimètre carré est pleinement exploité, dans l’esprit des tiny houses. Une grande baie vitrée ouvrante et une terrasse généreuse orientée plein sud viennent prolonger les pièces de vie vers l’extérieur. Perchée à deux mètres du sol grâce à la pente du terrain, cette terrasse offre une vue dégagée sur le jardin et les pâturages alentour, et nous permet de profiter de l’extérieur par tous les temps.

 

Pourquoi l’autoconstruction ?

Le projet remonte à une dizaine d’années. À l’origine, nous rêvions d’une yourte. Nous avons rencontré des habitants et des fabricants, exploré cette piste sérieusement, avant de la faire évoluer vers quelque chose de plus pérenne et mieux adapté à une famille de quatre. L’attrait pour l’habitat léger, lui, ne nous a jamais quittés. La structure bois, les pieux vissés, le volume de la maison en sont inspirés. Le résultat est quelque part entre les deux, ni habitat léger, ni maison classique.

C’est en aidant nos voisins sur leur propre chantier d’autoconstruction que nous nous sommes convaincus que nous en étions capables. La rencontre avec notre cabinet d’architectes a fait le reste. Habitués aux projets d’autoconstruction, ils ont su s’adapter à nos envies et à nos compétences réelles. Nous voulions maîtriser entièrement notre chantier, connaître chaque recoin de notre maison, savoir exactement comment elle est conçue et avec quels matériaux. Ce niveau d’implication aurait été très difficile à obtenir sur un chantier classique. Comme je suis un peu touche-à-tout et autodidacte, que j’aime le travail du bois et le challenge, et que notre maison est à taille humaine, l’autoconstruction était vraiment un souhait et un engagement personnel. Avec le recul, je le vis comme un cadeau que l’on s’est fait.

 

Les difficultés rencontrées

La plus grande, sans conteste, est la planification. Nous essayons d’optimiser l’enchaînement des étapes, mais nous nous retrouvons régulièrement avec plusieurs tâches en parallèle qui nécessitent de revoir notre copie. Les pertes de temps les plus significatives viennent des délais administratifs et des interventions de prestataires extérieurs, surtout en début de chantier, quand il n’y a pas encore de tâches alternatives pour meubler l’attente. Aujourd’hui, en phase de finition, il y a toujours quelque chose à faire. Le budget a également été revu à la hausse, mais dans des proportions tout à fait raisonnables. A l’inverse, on a eu beaucoup de chance du côté de la météo. De longues semaines consécutives de beau temps nous ont permis d’avancer rapidement sur la structure sans qu’elle souffre de la pluie. Dans l’ensemble, nous respectons notre planning initial et nous devrions emménager en mai ou juin, à peine un an après avoir posé les premières poutres.

Deux points nous ont vraiment donné du fil à retordre. L’accessibilité au chantier, d’abord. La maison est en contrebas, à 20 mètres de la rue, accessible par des escaliers peu pratiques. Une grande partie des matériaux a dû être portée à la main depuis la rue. Les démarches administratives, ensuite. Notre projet étant atypique aux yeux de la commune et de la Région wallonne, nous avons perdu près d’un an avant même la demande de permis d’urbanisme, dans l’obtention d’un accord et des dérogations nécessaires pour le bardage bois intégral, le toit à une seule pente et l’absence d’étage. Nous avons également dû faire l’impasse sur le lagunage et nous raccorder aux impétrants pour que le projet soit accepté.

 

A penser avant de se lancer

Sur ce que nous aurions aimé savoir à l’avance, il ne faut pas sous-estimer les faux frais comme l’outillage, le petit matériel et les consommables. Quand on part de presque rien, ces postes pèsent plus qu’on ne l’imagine. Idem pour les délais de livraison et d’intervention, souvent plus longs que prévu. À refaire, nous ferions tous les devis dès le départ pour n’avoir plus ensuite qu’à passer les commandes au bon moment. Demander un plan 3D en SketchUp à notre architecte a été une excellente anticipation. Tout au long du chantier, nous avons pu voyager dans le plan de notre maison, anticiper chaque mise en œuvre, visualiser ce qui n’existait pas encore. Construire à taille humaine a fait une vraie différence. La quasi-totalité des éléments que nous avons fabriqués et manipulés restaient maniables à deux.

 

L’impact sur notre quotidien

Nous avons fait le choix de nous installer chez les parents de Cécile durant le chantier, à 50 mètres de la future maison. Tous les deux, nous avons conservé notre rythme de travail. En semaine, nous ne touchons quasiment pas à la maison, c’est un choix délibéré pour préserver un rythme de vie normal. En revanche, la quasi-totalité de nos week-ends et de nos congés y sont consacrés. Nous n’avons pas pris de vacances ces deux dernières années, ce qui nous a évité d’avoir recours à des congés sans solde. Ce rythme nous convient. La proximité avec le chantier nous permet de basculer d’un mode à l’autre en quelques minutes, et les enfants font de même, au gré de leurs envies.

 

Par leur aide ponctuelle, les enfants participent au projet

 

Le choix des matériaux

Nous avons recherché un équilibre raisonnable entre durabilité, disponibilité, coût, écologie et facilité de mise en œuvre. Nous ne visons pas la perfection sur chaque poste, mais l’ensemble est globalement cohérent avec nos valeurs.

Nous ne voulions pas de béton pour ne pas laisser de traces durables dans le sol. La maison repose sur 19 pieux en acier galvanisé vissés, dont le plus long mesure 4,5 mètres dont 2,5 mètres sous terre. L’ensemble de la structure est en ossature bois. Nous avons utilisé du CLS et du KVH pour leur régularité dimensionnelle, et des poutres porteuses apparentes en douglas du pays pour la toiture (certaines dépassent neuf mètres). Les murs sont fermés et contreventés avec des panneaux OSB à l’intérieur et Agepan à l’extérieur. Les finitions intérieures sont en multiplex de pin radié, pour une esthétique moderne. Le bardage extérieur est en mélèze du pays, à couvre-joints. La terrasse associe douglas et mélèze. La toiture est en tôle d’acier, pour la rapidité et la simplicité de mise en œuvre.

Pour les châssis, nous avons opté pour un mix aluminium et PVC. L’aluminium s’imposait pour la grande baie vitrée, seul matériau capable de garantir à la fois stabilité dans le temps, esthétique moderne et poids maîtrisé. Nous avons ensuite choisi du PVC avec une finition identique pour les autres châssis, ce qui nous a permis de conserver une cohérence visuelle sans exploser le budget. L’isolation est constituée de ouate de cellulose insufflée pour toute l’enveloppe extérieure, et du Métisse, un tapis de coton recyclé, pour les cloisons intérieures et le plancher.

Un ballon tampon de 600 litres, connecté à des panneaux solaires thermiques et un poêle bouilleur autorégulé, alimente des panneaux muraux chauffants en argile. La grande baie vitrée au sud est équipée d’une casquette qui maximise les apports solaires en hiver et limite le soleil direct en été. Lors des périodes froides, nous avons déjà constaté plus de 10°C d’écart entre l’intérieur et l’extérieur, sans autre source de chaleur que le soleil.

 

Les humains autour du chantier

A part nos deux paires de mains et, ponctuellement, l’aide des enfants, nous avons bénéficié de nombreux coups de pouce. Mon père, pré-retraité, nous rejoint environ un jour sur deux quand nous sommes présents sur le chantier. Sa présence est inestimable, autant pour ses compétences que pour le travail accompli. Ces moments partagés avec lui et les enfants n’ont pas de prix. Nous n’avons pas organisé de chantiers participatifs car le projet s’y prêtait peu. Des amis et des voisins sont venus prêter main forte pour les tâches les plus lourdes. Peut-être seront-ils, eux aussi, inspirés par la démarche ?

 

Voisins et amis s’impliquent dans le chantier

 

Appel aux témoignages !

Aujourd’hui, l’information est partout. Ce qui manque, c’est l’expérience. Nous souhaitons collecter de nouveaux témoignages dans l’objectif de favoriser les échanges d’expériences, le partage de ressources et la formation pratique. Ce recueil pourrait bénéficier à la jeune génération qui souhaite emprunter le même chemin pour accéder à la propriété. Nous invitons les personnes disposant d’une expérience dans les domaines de l’habitat, des énergies vertes ou de la gestion de l’eau à nous contacter : hamadou.kande@natpro.be.

 

 

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