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Lecture de Station Eleven d’Emily St. John Mandel

Cette analyse se propose de parcourir une nouvelle œuvre de fiction dans le but d’éclairer quelques grands enjeux de notre époque : engagements écologiques, perspectives d’effondrement, idéaux de transitions à opérer. Station Eleven, d’Emily St. John Mandel, met en scène une troupe d’artistes itinérante dans un monde effondré. On y saisit l’occasion de s’interroger sur la place et l’importance de la culture et de l’art dans nos sociétés et dans nos vies…

Par Guillaume Lohest

Introduction

Pourrions-nous faire sans art et sans culture, en ces temps de Covid-19 où les voilà bien malmenés ? Comment expliquer que nous puissions, à la fois, les ressentir comme inutiles et indispensables ? Une célèbre citation, attribuée à Winston Churchill, a beaucoup tourné sur les réseaux sociaux. Alors que la Seconde Guerre mondiale faisait rage, le Parlement anglais aurait proposé de couper dans les subventions aux arts et à la culture pour les reverser à l’effort de guerre. Churchill aurait alors répondu (1) : “Mais alors, pourquoi nous battons-nous ?

Place de la culture

Quand on réfléchit à un autre monde, moins industriel et moins dépendant des énergies fossiles, plus respectueux de la nature, les premières images qui viennent à l’esprit concernent souvent l’habitat et l’alimentation. Les romans et les films post-apocalyptiques ont le don d’enflammer notre imagination pour les aspects matériels d’une vie qui aurait résisté à des effondrements. Même chose pour les livres sur la transition et les initiatives concrètes : l’alimentaire – potagers collectifs, AMAP, coopératives, circuits courts, etc. – tient le haut du pavé, et de loin !

En pleine pandémie de Covid-19, le monde de la culture a souffert. Dans l’impossibilité d’exercer leur métier, les artistes – mais aussi, plus généralement, les travailleurs socio-culturels – ont pris la parole pour faire entendre leurs difficultés et leurs inquiétudes, mais aussi la valeur de leur travail, leur rôle essentiel dans la société.

Quand l’effondrement de notre civilisation industrielle mondialisée m’apparaît comme une évidence, en tant que travailleur “socio-culturel”, je vous avoue que je me demande parfois à quoi je pourrais bien être utile dans une nouvelle société low-tech. La mini-série “Effondrement”, diffusée sur Canal+ l’an dernier, condensait ce questionnement dans la réplique d’un personnage, habitant un écoquartier autonome et organisé. Voyant arriver un groupe de citadins aux professions intellectuelles, artistiques, commerciales, il dit à ses amis qu’ils ne serviront à rien car ils n’ont pas de compétences utiles. Et en effet : tant de railleries sont possibles envers les artistes, les intellectuels, les écrivains… C’était déjà le thème du célèbre Albatros de Baudelaire : les “hommes d’équipage” d’un navire se livrent à des jeux cruels avec un albatros maladroit et incapable de “marcher”, symbolisant le poète inapte aux tâches plus terre-à-terre, utiles des hommes.

Jouer Shakespeare dans un monde dévasté

Le roman Station Eleven d’Emily St John Mandel s’intéresse à cela notamment : à la vie d’une bande d’“albatros” – comédien.ne.s et musicien.ne.s – dans un monde dévasté par une pandémie foudroyante. Vingt ans après la mort de 99% de l’humanité, une petite troupe appelée la “Symphonie” parcourt les rives du lac Michigan et joue des pièces de théâtre ainsi que de la musique orchestrale. Leurs conditions de vie sont compliquées. “La civilisation, en l’An vingt, était un archipel de petites localités. Ces colonies avaient combattu les bêtes sauvages, enterré leurs voisins, vécu, péri et souffert ensemble pendant les années sanglantes qui avaient suivi le cataclysme, avaient survécu dans des conditions épouvantables, et ce seulement en se serrant les coudes dans les périodes d’accalmie : autant dire qu’elles ne se mettaient pas en quatre pour accueillir les étrangers (2).

Néanmoins, la plupart du temps, la “Symphonie” est bien reçue et se concentre sur un certain répertoire. “Les premières années, il leur était arrivé de jouer davantage de pièces contemporaines, mais le plus étonnant, ce qu’aucun d’entre eux n’aurait imaginé, c’était que le public semblait préférer Shakespeare aux autres œuvres de leur répertoire. “Les gens veulent ce qu’il y avait de meilleur au monde”, disait Dieter, qui avait lui-même du mal à vivre dans le présent.

Avant, pendant et après

Ce roman jongle avec trois moments distincts : l’avant-catastrophe, le moment de la catastrophe, et vingt ans plus tard. Les personnages font le lien entre les époques. Tout commence sur scène, avec la mort d’un certain Arthur Leander, une star de cinéma, en pleine représentation du Roi Lear de Shakespeare. Cet événement a lieu juste au déclenchement de la pandémie de “grippe de Géorgie”, un virus foudroyant très contagieux qui tue en quelques jours à peine. Est-ce une manière de rappeler, comme fil rouge du roman, que les œuvres d’art survivent aux humains qui les créent et les interprètent sans cesse ?

Toujours est-il que ce contraste entre les époques fait naître de multiples réflexions-choc sur ce qui dure et ce qui ne dure pas, sur ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas. Ainsi, une longue liste énumère une série d’habitudes et de bienfaits que nous pensons acquis, normaux, alors qu’ils sont en réalité des bienfaits extraordinaires. “Liste non exhaustive : Plus de plongeons dans des piscines d’eau chlorée éclairées en vert par en dessous. (…)

Plus d’écrans qui brillent dans la semi-obscurité lorsque des spectateurs lèvent leurs portables au-dessus de la foule pour photographier des groupes en concert. Plus de scènes éclairées par des halogènes couleur bonbon, plus d’électro, de punk, de guitares électriques. Plus de produits pharmaceutiques. Plus aucune garantie de survivre à une égratignure à la main, à une morsure de chien, à une coupure qu’on s’est faite au doigt en éminçant des légumes pour le dîner. Plus de transports aériens. Plus de villes entrevues du ciel à travers les hublots, (…) Plus de pays, les frontières n’étant pas gardées…. Plus d’internet. Plus de réseaux sociaux, plus moyen de faire défiler sur l’écran les litanies de rêves, d’espoirs fiévreux, des photos de déjeuners, des appels à l’aide, des expressions de satisfaction, des mises à jour sur le statut des relations amoureuses grâce à des icônes en forme de cœur – brisé ou intact -, des projets de rendez-vous, des supplications, des plaintes, des désirs, des photos de bébés déguisés en ours ou en poivrons pour Halloween. Plus moyen de lire ni de commenter les récits de la vie d’autrui et de se sentir ainsi un peu moins seul chez soi. Plus d’avatars.

Une vie de somnambules ?

Bien au-delà de cette comparaison globale entre la civilisation et un monde “effondré”, Station Eleven explore l’intimité du vécu et la façon dont les personnages tentent de donner du sens à leur vie. Cette question se pose évidemment autant avant la catastrophe qu’après ! Ainsi un certain Clark en vient-il à s’interroger sur le fait que bien des gens vivent en “somnambules”, que “l’âge adulte est peuplé de fantômes”. “Clark avait bel et bien été un somnambule, menant sa vie routinière dans un demi-sommeil depuis déjà un moment, depuis des années. Il n’était pas spécifiquement malheureux, mais quand avait-il éprouvé pour la dernière fois un réel plaisir dans son travail ? Quand avait-il été pour la dernière fois sincèrement ému par quelque chose ? Depuis quand n’avait-il pas ressenti d’admiration, d’inspiration ?

Il n’est pas anodin que ce soit ce personnage, Clark, qui crée un “musée de la civilisation” installé dans un ancien aéroport, dans le monde effondré vingt ans plus tard. Après coup, après la pandémie, il prend conscience que la civilisation dans laquelle tant de gens vivaient en somnambules était aussi pleine de splendeurs. Il se retrouve à expliquer à des enfants comment décollaient les avions et les fusées.

Ce roman ne propose pas d’argumentaire. Il ne dresse pas le procès de notre monde industriel au nom d’une idéologie ou d’une écologie revendiquée. C’est ce qui le rend encore plus beau et digne d’intérêt : nous sommes laissés en tant que lecteurs à nos spéculations sur le monde réel, sur les crises écologiques, sanitaires, économiques. Pas d’argumentaire donc, mais le déroulement de plusieurs histoires à des années d’intervalle. L’intrigue, qui ne sera pas dévoilée, est passionnante elle aussi. On est captivé par le passé d’acteur hollywoodien à succès d’Arthur, avant son décès sur scène dans Le roi Lear. On découvre, morceau par morceau, ce qui le relie à Kirsten, personnage central de l’intrigue du monde d’après, comédienne de la “Symphonie”. Enfin, on est plongés au cœur du moment d’effondrement avec Jeevan, un ancien paparazzi reconverti en infirmier urgentiste.

Qu’est-ce que l’essentiel ?

Quand ce qui nous semble normal s’effondre, nous sommes face à l’interrogation ultime. Dans une certaine mesure, la pandémie de Covid-19 nous a brutalement incités à y réfléchir. Les personnes engagées dans ce qu’on appelle la “collapsologie” – l’étude des effondrements -, quelles que soient les critiques qu’on puisse formuler à l’égard de leurs points de vue, aboutissent souvent à cette question du sens. Sans leçon morale, Station Eleven explore ce questionnement sur ce qui donne du sens à nos vies.

Le roman y répond-il ? Pas directement. Il raconte, il montre, il décrit. Deux éléments essentiels se détachent de l’entrelacs des histoires racontées : les autres et l’art. Ce n’est pas simple de vivre avec “les autres”, si proches soient-ils. Ainsi est-il dit à propos de la cohabitation dans la “Symphonie” : “tous ces gens, avec leur collection de petites jalousies, de névroses, de syndromes post-traumatiques non diagnostiqués et de rancœurs brûlantes, vivaient ensemble, voyageaient ensemble, répétaient ensemble, jouaient ensemble trois cent soixante-cinq jours par an, compagnie permanente, en tournée permanente.” Mais, malgré ces difficultés parfois insurmontables, ce collectif d’artistes ambulants tient le coup parce que les êtres humains ont besoin de liens. “La Symphonie était insupportable, l’enfer c’était les autres (3), ou les autres flûtes, ou celui qui avait fini la colophane (4), ou celui qui ratait le plus de répétitions, mais il n’en restait pas moins que la Symphonie était leur seul foyer.” Le roman livre d’ailleurs aussi la réflexion contraire : “L’enfer, c’est l’absence de ceux qu’on voudrait tant avoir auprès de soi.” On peut sourire : présence des autres ou absence des autres, serions-nous condamnés à un enfer ? Pas de réponse directe….

Les liens, le sens et la beauté : aussi vitaux que les calories

… mais indirectement, l’histoire semble montrer que ce qui est insupportable, c’est l’absence de sens et, aussi, l’absence de beauté. Or c’est sans doute à cela que contribuent la culture et l’art : à donner du sens et de la beauté. On serait bien prétentieux d’essayer de répondre à cette question que personne n’a définitivement résolue : à quoi sert l’art ? Le théâtre, la peinture, la poésie, le cinéma, etc. ? Ou plutôt, puisqu’en termes utilitaires l’art ne sert précisément à rien, pourquoi l’humanité crée-t-elle des choses belles et inutiles ? Pourquoi l’humanité a-t-elle besoin de l’inutile pour vivre ? Peut-être, là encore, pour faire du lien. Entre les époques, entre les gens, entre les questions sans réponse, entre des connaissances apparemment isolées les unes des autres, entre ce qui disparaît et ce qui naît, entre les générations…

Ce qui a été perdu lors du cataclysme : presque tout, presque tous. Mais il reste encore tant de beauté : le crépuscule dans ce monde transformé, une représentation du Songe d’une nuit d’été sur un parking. […] Parce que survivre ne suffit pas.” Sur la caravane de tête de la “Symphonie” mais aussi tatouée sur le bras gauche de Kirsten, cette citation issue de l’univers de Star Trek (5) : “Parce que survivre ne suffit pas.” Cela a beau être une évidence, cette phrase fait jaillir une multitude de liens avec d’autres œuvres, avec d’autres vécus. Par exemple cette bande de jeunes amis, en Syrie, qui au cœur de la répression armée et des bombardements quotidiens par le régime de Bachar Al-Assad, ont consacré leur énergie à créer une bibliothèque pour donner sens à leur existence (6). Par exemple, cette réplique du chanteur et poète Leonard Cohen à qui un journaliste demandait ce qu’était, pour lui, le succès : “le succès, c’est de survivre”, répondit-il avec un sourire un peu triste. Comme si, au fond, il n’y avait pas de distinction si nette que cela entre la survie et la vie tout court. L’art et la création sont, déjà, du domaine de la survie. Comment expliquer, sinon, les innombrables témoignages relatant la vie artistique dans les camps de concentration, dans les prisons, dans les goulags, ces œuvres nées de femmes et d’hommes ayant le ventre vide ? Les pragmatiques peuvent ricaner, on dirait bien que l’humanité a autant besoin de sens et de beauté que de calories alimentaires. Les aubergines ‘Violette de Florence’, les tomates ‘Cœur de bœuf’ et la poésie n’ont rien de contradictoire !

Notes :

(1) Il semble cependant qu’il s’agisse d’une attribution erronée.

(2) Sauf mention contraire, toutes les citations sont issues du livre Station Eleven d’Emily St. John Mandel, éditions Payot & Rivages, 2016 (édition originale en anglais, 2013), traduit de l’anglais (Canada) par Gérard de Chergé.

(3) Allusion à la célèbre phrase issue de la pièce Huis clos, de Jean-Paul Sartre : “L’enfer, c’est les autres”.

(4) La colophane, résidu solide issu de la distillation de térébenthine – qui vient des arbres résineux -, est utilisée par les musiciens pour donner de l’aspérité au crin des archets d’instruments à cordes frottées – violons, violoncelle, contrebasse.

(5) Créée dans les années soixante, bien longtemps avant Star Wars, Star Trek est une vaste fresque, d’abord télévisuelle, de la conquête spatiale, une Pax americana à l’échelle cosmique consécutive à une période post-apocalyptique…

(6) Voir le magnifique documentaire “Daraya, la bibliothèque sous les bombes”, de Delphine Minoui et Bruno Joucla (France, 2018), ainsi que le livre de Delphine Minoui, Les passeurs de livres de Daraya, Points, 2018.

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