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Lecture de Jonathan Safran Foer, L’avenir de la planète commence dans notre assiette.

Certaines phrases, certains textes, certains livres ont le pouvoir de modifier notre regard sur les choses. Ils produisent un déclic, nous font entrer dans un territoire inexploré ou éclairent soudainement une partie de nos pensées ou de nos émotions qu’on imaginait impossibles à mettre en mots. Dans nos engagements et questionnements sur l’écologie, l’alimentation, l’agriculture, l’écoconstruction, le changement climatique, la biodiversité, il n’en va pas autrement. Certaines lectures sont impossibles à garder pour soi. Voici, très sommairement exprimés, trop brièvement présentés, quelques fragments du livre du Jonathan Safran Foer, L’avenir de la planète commence dans notre assiette.

Par Guillaume Lohest

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Introduction

Que peut-on écrire à propos du dérèglement climatique qui n’ait déjà été écrit ? Des milliers de livres sur le sujet ont transité par les librairies du monde entier, depuis trente ans. Pourtant, Jonathan Safran Foer réussit la prouesse d’en parler d’une façon nouvelle. Écrivain surdoué – ses trois romans sont des purs chefs-d’œuvre foisonnant de trouvailles littéraires -, il parvient à réaliser ce que les ouvrages de vulgarisation scientifique ou de plaidoyer écologique ne parviennent pas à faire : raconter le dérèglement climatique depuis l’intérieur des émotions humaines qu’il engendre. Tandis que les démonstrations rationnelles et les exhortations militantes décrivent un monde souvent statistique, factuel et binaire, le récit de Jonathan Safran Foer est vivant, torturé, vertigineux, humoristique. Il convoque le passé, les grands mythes bibliques et sa vie familiale pour tenter de montrer à quel point notre degré de compréhension du réchauffement climatique est primaire. L’effort principal de Foer est de nous mettre dans un état de perception réelle de la menace existentielle qui plane sur nos vies et celles de nos enfants. Ensuite, il ne lâche pas son lecteur, ne l’abandonne pas à l’énormité des constats mais lui plonge le nez dans l’impératif d’agir au départ de son alimentation quotidienne. L’avenir de la planète commence dans notre assiette n’est pourtant pas un livre sur l’agriculture ni sur l’alimentation. C’est un livre sur l’urgence écologique, proposant un angle d’action accessible à tout être humain qui peut se permettre de choisir ses repas.

Nous sommes tous climato-mollassons

Ce que Foer commence par affirmer, en se prenant lui-même comme exemple, c’est que le fait d’être informé, conscient du réchauffement climatique n’a quasiment aucune valeur en soi. Il estime que le clivage entre ceux qui acceptent la science et ceux qui la refusent est réel, mais insignifiant. Pour lui, en effet, “la seule dichotomie qui compte est celle qui sépare ceux qui agissent de ceux qui ne font rien (1).” Nos descendants ne se demanderont pas qui était conscientisé et qui ne l’était pas, mais pourquoi nous ne faisions rien – même quand nous savions. “Nous exagérons dramatiquement le rôle de ceux qui refusent les conclusions de la science parce que cela permet à ceux qui les acceptent de se sentir en paix avec eux-mêmes, sans pour autant nous mettre au défi d’agir en utilisant le savoir que nous avons intégré.” Autrement dit, stigmatiser les climato-négationnistes nous réconforte mentalement, mais cela ne nous fait pas agir plus radicalement pour autant. C’est en ce sens que le philosophe australien Clive Hamilton considère que “nous sommes tous climatosceptiques” : au fond, nous continuons de nous comporter comme si le caractère dramatique du dérèglement climatique – dont nous avons pourtant conscience – ne changeait rien à notre vie. Ou presque rien. Nous achetons sans doute des ampoules différentes, diminuons nos trajets en voiture et en avion, choisissons un magasin plutôt qu’un autre mais cela ne correspond pas à la modification rapide, radicale et inédite de tous les aspects de société à laquelle exhortait le GIEC dans un communiqué de presse à l’automne 2018.

Cerveau et cœur inadaptés

Nous savons, sans y croire vraiment. Safran Foer s’attaque à ce nœud central qui constitue, pour lui, le cœur du problème. Pour nous le faire percevoir dramatiquement, il tisse un parallèle historique avec la figure de Jan Karski, un résistant polonais qui fut chargé d’alerter les gouvernements alliés, dès 1942, sur l’extermination des Juifs d’Europe. Après avoir accumulé les témoignages en Pologne, il est parvenu à se rendre à Washington où il a été reçu par un juge à la Cour suprême, Felix Frankfurter, lui-même juif. “Après avoir entendu le récit de Karski sur l’évacuation du ghetto de Varsovie et sur l’extermination dans les camps de la mort, après lui avoir posé une série de questions de plus en plus précises (« quelle est la hauteur du mur qui sépare le ghetto du reste de la ville ? »), Frankfurter arpenta le bureau en silence, s’assit dans son fauteuil et déclara : « Monsieur Karski, un homme comme moi, quand il s’adresse à un homme comme vous, doit être totalement franc. Il me faut donc vous dire que je ne crois pas à ce que vous m’avez raconté. »”

Mais attention, les mots utilisés par le juge avaient toute leur importance. Car il ne refusa pas la version de Karski. Il dit précisément ceci : “Je n’ai pas dit que ce jeune homme mentait. J’ai dit que je ne parvenais pas à le croire. Mon cerveau, mon cœur sont faits de telle façon que je ne peux pas l’accepter.” Notre relation au réchauffement climatique est, selon Safran Foer, du même ordre. Nous écoutons les alertes du GIEC, nous les considérons comme graves et sérieuses, mais “nos cerveaux et nos cœurs sont façonnés de manière à pouvoir accomplir certaines tâches, mais peu préparés à en réaliser d’autres.” Nous nous montrons incapables de faire tout ce qui est possible pour modifier radicalement de façon inédite tous les aspects de la société, bien que le dérèglement climatique relève, selon le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres, d’une “menace existentielle pour la planète et nos vies mêmes”.

L’écrivain cependant n’accuse pas son lecteur. Ce dialogue entre deux personnages, l’un qui veut alerter et l’autre qui ne parvient pas à accepter la gravité des faits, se joue surtout à l’échelle intérieure. Safran Foer nous montre le dialogue incessant qui se produit en lui entre le “résistant” résolu et la tendance de son cœur et de son cerveau à fonctionner de la façon dont ils sont construits, autrement dit à continuer de vivre comme il l’a toujours fait.

Si seulement…

Ce constat conduit Jonathan Safran Foer à analyser le rôle capital des émotions dans notre rapport au changement climatique. Observant comment, dans d’autres situations d’urgence, les êtres humains sont capables de réagir avec urgence et détermination, individuellement ou collectivement, il accumule les comparaisons pour tenter de nous faire sentir que la situation écologique mondiale exigerait le même genre d’attitudes. “Je me précipite pour apaiser mon fils qui fait un cauchemar, écrit-il, mais je ne fais quasiment rien pour éviter un cauchemar au monde. Si seulement je pouvais percevoir la crise planétaire comme un appel de mon enfant endormi. Si seulement je pouvais percevoir cette crise exactement pour ce qu’elle est.

Cette incapacité à percevoir la nature réelle du danger implique, pour nos sociétés, la nécessité de mobiliser l’action autrement que par la seule spontanéité individuelle. “Les événements virtuels – les nazis qui approchent de votre village, une célébration nationale de gratitude, une guerre loin de nos côtes, une élection présidentielle, le dérèglement climatique – exigent des structures facilitant les actions qui provoquent des émotions.

Et la contrainte ? “Dans les moments de menace sans précédent, nous pouvons faire appel à l’histoire pour y trouver de l’aide.” Toujours inspiré par l’histoire du XXe siècle, Safran Foer s’intéresse par exemple à la possibilité pour les citoyen.ne.s d’accepter des contraintes d’État. Il rappelle que celles-ci furent drastiques pour les Américains durant la Seconde Guerre mondiale. “Le gouvernement a décidé, et les Américains ont accepté, que les prix du nylon, des bicyclettes, des chaussures, du bois de chauffe, de la soie et du charbon soient contrôlés. L’essence fut strictement régulée, et la vitesse limitée à cinquante kilomètres heure dans tout le pays pour réduire les dépenses de carburant et la consommation de caoutchouc. Des affiches commanditées par l’État recommandaient le covoiturage en annonçant : « SEUL dans votre voiture, vous roulez pour Hitler ! »” Cette mobilisation générale, justifiée par la nécessité de gagner la guerre, n’a pas suffi par elle-même mais y a contribué, note-t-il. Aujourd’hui, ce type de mesures semble impensable, tant nos habitudes de consommation et de mobilité sont assimilées par les gens à des libertés non-négociables. Mais le débat ne mérite-t-il pas d’être ouvert ?

La chose la plus difficile à changer

Ce n’est pourtant pas par cet angle de la contrainte collective que l’écrivain choisit d’encourager son lecteur à agir. Comme l’indique le titre de son livre, c’est par l’assiette qu’il incite à passer à l’action. Il ne s’agit évidemment que d’un levier parmi d’autres. Alors pourquoi Jonathan Safran Foer pointe-t-il précisément nos habitudes alimentaires, en insistant sur la réduction drastique de la consommation de viande ? Parce qu’il serait un militant végan extrémiste ? Cela nous arrangerait peut-être de le stigmatiser comme tel, afin d’éviter de nous remettre en question nous-mêmes. Mais non, il aime les hamburgers et avoue ne pas parvenir à s’empêcher tout à fait de manger de la viande. S’il interpelle notre passage à l’action par ce biais, c’est parce qu’il s’agit de la chose la plus difficile à modifier, pour lui comme pour la plupart des gens. “Je connais trop de gens intelligents et concernés – je ne parle pas de ceux qui défendent des causes par narcissisme, mais de gens respectables, qui donnent de leur temps, de leur argent, et de leur énergie pour améliorer le monde – qui jamais ne modifieraient leur régime alimentaire, aussi persuadés qu’ils soient du bien-fondé de ce changement.” S’identifiant à nos difficultés, ne donnant aucune leçon si ce n’est à lui-même, il va donc directement au cœur du problème. Il reconnaît, évidemment, que la question de l’alimentation carnée n’en est qu’un aspect – mais un aspect incontournable. “Les efforts consentis par les civils aux États-Unis durant la Seconde Guerre mondiale n’étaient pas suffisants, à eux seuls, pour assurer la victoire, mais la guerre n’aurait pas pu être gagnée sans eux. Un changement de nos habitudes alimentaires ne suffira pas, à lui seul, pour sauver la planète, mais nous ne pourrons pas la sauver sans procéder à ce changement.

L’un des chapitres les plus passionnants de ce livre est l’appendice qui suit la conclusion. Il s’agit d’un examen détaillé de la controverse scientifique concernant la part de responsabilité du secteur de l’élevage industriel dans les émissions de gaz à effet de serre. Deux chiffres sont en concurrence, selon la manière dont on calcule, on non, les effets indirects liés à l’élevage industriel, et sa croissance exponentielle : 14,5%, ou 51% des émissions mondiales. Cette controverse est intéressante, non pas dans le but de donner raison à l’une ou l’autre des approches, mais parce qu’en tentant d’en comprendre les tenants et aboutissants, on voit à quel point l’élevage industriel n’est pas un “secteur” isolé du reste de nos sociétés. Il est inextricablement lié au transport, à l’affectation des terres, à la déforestation, à la destruction des habitats. Par le détour de cette controverse, on perçoit immédiatement que l’élevage industriel est un facteur, si pas majoritaire en tout cas central, des enjeux écologiques mondiaux. Faire reculer drastiquement la consommation et la production de produits industriels d’origine animale aurait ainsi des effets bénéfiques en cascade.

Pas avant le souper

Pour avoir déjà écrit un essai sur la question – Faut-il manger les animaux ? en 2011, l’auteur connaît parfaitement les caricatures qui peuvent être faites et les réactions viscérales qui peuvent surgir autour de ce débat. Dans un chapitre qui se présente comme une discussion intérieure entre son âme et lui, il déculotte cette opposition stérile entre “viandeux” et “végans” d’une simple réplique.

  • Quel est le contraire d’un type qui mange de la viande, des produits laitiers et des œufs ?
  • Un Végan.
  • Non. Le contraire d’une personne qui mange beaucoup de produits d’origine animale, c’est quelqu’un qui fait attention à la fréquence à laquelle il en consomme. La meilleure façon d’éviter de se confronter à un défi, c’est de prétendre qu’il n’y a qu’une seule solution de rechange.

Ainsi, sa proposition n’est pas de supprimer totalement les produits d’origine animale de nos repas. Loin du dogmatisme, l’auteur cherche un compromis. Il invite, pour la viande, les œufs et les produits laitiers, à attendre le repas du soir. “Le rapport scientifique le plus intéressant publié l’an dernier disait qu’en Occident on devrait manger 90 % de viande et 70 % de laitages en moins si l’on voulait avoir un impact sur le réchauffement. Je voulais juste trouver un compromis entre ce qu’il faut faire et ce qu’on peut faire. Et comme le dîner est le moment le plus convivial de la journée, je me dis que changer notre mode d’alimentation au petit-déjeuner et au déjeuner n’altérera pas nos modes de vie (2).” On notera, chez Nature & Progrès, que cette proposition est compatible avec le maintien d’élevages domestiques, paysans et locaux, permettant une consommation (très) modérée, réfléchie, ainsi qu’un bien-être animal accru.

Vulnérable comme ma grand-mère

Même s’il affirme ponctuellement que son livre concerne l’impact de l’élevage industriel sur le réchauffement climatique, Jonathan Safran Foer s’attarde bien davantage sur notre compréhension du dérèglement climatique lui-même – ce qu’il reconnaîtra dans des interviews après la publication. Il accumule les images pour tenter de décrire, aussi souvent que nécessaire, le lien vital qui nous unit à notre planète. Ainsi évoque-t-il l'”effet de surplomb”, ce sentiment intense ressenti par les astronautes lorsqu’ils voient la terre de loin, dans toute sa fragilité et sa beauté, au point parfois d’inspirer des changements radicaux dans leur existence. Il établit encore un parallélisme entre notre planète et sa propre grand-mère en fin de vie. “À regarder ma grand-mère à cette distance, je ressens quelque chose qui ressemble à l’effet de surplomb : mon « chez-moi » me paraît soudain vulnérable, singulièrement beau. Et soudain je la vois tout entière – dans le contexte de ma vie, de ma famille, de l’histoire. Entourée par un néant de ténèbres apparemment infinies, ma grand-mère a besoin de protection, et elle la mérite.

Allant un pas plus loin, il invite même à demi-mot ses lecteurs à accepter le destin irrémédiable des formes actuelles de vie sur la terre, quand il décrit sa grand-mère à ses côtés. “D’une certaine façon, elle est déjà morte – malgré ce qu’il m’en coûte d’écrire ces mots – et accepter son absence n’est pas seulement la seule démarche honnête, c’est celle qui nous permettra de mesurer pleinement l’importance de sa présence.” Je ne connais pas de description plus puissante et plus efficace du lien qui peut unir le deuil et l’action dans un même mouvement – en apparence paradoxal, mais en apparence seulement.

Pourquoi encore agir ?

Deux questions importantes restent à évoquer. D’abord, celle du sens. Pourquoi continuer à agir si l’ampleur des catastrophes est telle qu’on ne peut pas les solutionner ? Ce questionnement théorique, légitime, est cependant un piège. “Je ne pense pas que le plus grand défi posé par le dérèglement climatique soit d’ordre philosophique. Et je suis tout à fait convaincu qu’un habitant de l’Afrique subsaharienne, ou de l’Asie du Sud-Est, ou encore de l’Amérique latine – là où le dérèglement climatique est ressenti de la façon la plus douloureuse – serait d’accord avec moi. Le plus grand défi est de sauver tout ce qui peut l’être : autant d’arbres, autant d’icebergs, autant de degrés de température, autant d’espèces, autant de vies – bientôt, rapidement, et sans délai.

Nous sommes faits de telle manière que nous cherchons un engagement parfait, qui garantisse que les problèmes seront solutionnés par notre action. Ne s’agit-il pas d’une fausse excuse, d’un prétexte pour ne pas changer ? “La mesure essentielle n’est pas la distance qui nous sépare d’une perfection inaccessible mais d’une inaction impardonnable.” Quand le Titanic coulait, savoir qu’il n’y aurait pas de place pour tout le monde dans les canots de sauvetage n’empêchait pas de tout mettre en œuvre pour sauver un maximum de vies.

L’individu et le système

Après le discours mielleux des gestes individuels pour ‘sauver le climat”, dans lequel la publicité commerciale continue de se vautrer pitoyablement, on a assisté ces dernières années à un salutaire retour en force des critiques systémiques. Les structures doivent changer. Pour autant, Jonathan Safran Foer refuse que cette évidence puisse conduire les individus à se dédouaner de leur part de liberté. “Certes, il existe des systèmes à la force indéniable – capitalisme, élevage industriel, complexes industriels des énergies fossiles – qui sont difficiles à démanteler. Aucun conducteur ne peut créer un embouteillage tout seul. Mais aucun embouteillage ne peut exister sans conducteurs individuels. Nous sommes pris dans la circulation parce que nous sommes la circulation“. Autrement dit, malgré la force des contraintes et du système dans lequel nous sommes pris, nous demeurons libres de choisir parmi des options possibles, il y a une marge de manœuvre que nous devons utiliser. Parce qu’il faut faire tout ce qu’il est possible de faire. Il ajoute : “même si c’est sans doute un mythe néolibéral d’affirmer que les choix individuels emportent la décision ultime, ajoute-t-il, c’est un mythe défaitiste qui voudrait que les décisions individuelles n’aient aucun pouvoir du tout. Les plus grandes actions comme les plus petites ont leur efficacité, et quand il s’agit de freiner la destruction de notre planète, il serait contraire à l’éthique de rejeter les unes ou les autres, ou de proclamer que parce que les plus grandes ne peuvent pas être menées à bien, il serait inutile de tenter d’envisager les plus petites.” Sans nier la nécessité de changements structurels énormes, voire d’une révolution politique, Safran Foer affirme que “nous n’avons aucune chance d’atteindre notre objectif de limiter la destruction environnementale si nous ne prenons pas la décision hautement individuelle de manger différemment.” Cela revient à dire, et c’est le titre original de l’ouvrage en anglais, que “nous sommes le climat”.

Affrontant, encore et encore, le vertige ressenti face à l’ampleur des catastrophes, l’écrivain nous livre une énième introspection sous forme de dialogue intérieur. “Les vrais choix auxquels nous sommes confrontés, ce n’est pas ce que nous achetons, les avions que nous prenons ou les enfants que nous avons, c’est plutôt de savoir si nous sommes prêts à nous engager à vivre éthiquement dans un monde brisé, un monde duquel les humains dépendent pour leur survie collective dans une sorte de grâce écologique.”

Safran Foer, à ce moment, semble en train de réfléchir en même temps qu’il écrit. Car la suite du paragraphe réconcilie les deux aspects – choix quotidiens et positionnement philosophique – qu’il avait pourtant commencé par opposer : “que signifie vivre éthiquement si ce n’est pas faire des choix éthiques ? Au nombre de ces derniers, se trouvent précisément ce que nous achetons, les avions que nous prenons, le nombre d’enfants que nous mettons au monde. Que signifie la grâce écologique, si ce n’est la somme des décisions prises au fil des jours, au fil des heures, de consommer moins que ce qui tient entre nos mains, de manger autre chose que ce que nos estomacs réclament, de créer des limites pour nous-mêmes, pour que nous puissions partager ce qu’il reste ?

Notes

(1) Sauf mention contraire, toutes les citations de cet article sont tirées de Jonathan Safran Foer, L’avenir de la planète commence dans notre assiette, traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Amfreville, Éditions de l’Olivier, 2019.

(2) Jonathan Safran Foer : “On doit inscrire en nous qu’on ne vole pas la planète“, propos recueillis par Alexandra Schwartzbrod, Libération, le 23 octobre 2019.