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Mamadou Baldé, la cinquantaine bien passée, est un des nombreux petits producteurs de lait que l’on rencontre autour de Kolda, une petite ville du sud-est de la Casamance, au Sénégal. Il fait partie de ces éleveurs qui ont fait de la production de lait un métier à part entière. Il y a une vingtaine d’année, les politiques, appuyés par certaines associations et ONG, ont lancé un programme de valorisation de la production laitière afin de réduire les importations tout en créant un revenu monétaire à l’éleveur. Le “miracle” de la téléphonie nous permet de faire le point avec lui…

Par Hamadou Kandé

- Mamadou, voulez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Je suis éleveur et agriculteur car, ici, nous faisons les deux métiers en même temps. Autant je m’occupe de mes vaches, autant je prends soin de mes champs de cultures vivrières et de cultures de rente pour subvenir aux besoins de la famille. J’ai cinquante-six ans, je suis monogame et j’ai huit enfants. Mes garçons adultes – ils sont quatre – vivent en ville où ils poursuivent leurs études. Ils reviennent à la maison pendant les vacances scolaires. Les autres enfants vivent à la maison car ils vont au collège. Ils participent aux activités domestiques : travaux champêtres et entretien des vaches et des petits ruminants…

- Combien de vaches avez-vous ?

J’ai actuellement un cheptel de septante-cinq têtes, et une vingtaine de moutons et de chèvres. Cependant tout ne m’appartient pas, dans ce cheptel : certaines vaches appartiennent à ma femme, d’autres appartiennent à mes enfants car ce sont des dons que nous avons faits, à chacun, à la naissance. Suivant les chances des uns et des autres, ces vaches se sont multipliées. C’est pareil pour les autres petits ruminants : la majorité appartient à ma femme et quelques-uns à mes enfants. Le reste est à moi. Ici, chacun reconnaît ses bêtes.

- Comment organises-tu la gestion de tes vaches ?

Pendant la saison des pluies – de juillet à novembre -, tout le cheptel est regroupé en un seul troupeau. La traite se fait le matin, ensuite nous détachons les vaches et le berger – un employé saisonnier payé à la fin de la campagne – conduit les bêtes au pâturage ; il les ramène en fin d’après-midi et nous les attachons, une par une, durant la nuit. Voilà le rythme habituel et quotidien. Durant cette période d’abondance de fourrage, la production de lait peut doubler, voire tripler, par rapport à la production en saison sèche.

Entre novembre et juin, le troupeau est divisé en deux groupes : la majorité est gérée de façon traditionnelle. Les vaches sont laissées en divagation, elles se débrouillent toutes seules pour trouver leur nourriture. Notre seule obligation est de les abreuver et de les attacher pendant la nuit. Pendant cette période, la production de lait chute drastiquement. Les femelles arrivent à peine à satisfaire les besoins de leurs veaux et la quantité consommée par la famille est réduite, voire pratiquement nulle.

Il y a ensuite un second groupe de vaches laitières – les plus productives : en moyenne, deux litres par jour – qui est parqué dans une étable. Ici, le but est de produire du lait en quantité pour le vendre à la laiterie du village afin d’avoir un peu d’argent pour subvenir aux besoins de la famille.

- Combien de vaches sont ainsi stabulées ?

J’enferme au maximum sept vaches. Le choix de ce nombre réduit est dicté par la rentabilité de l’activité. Vu que nos races locales produisent très peu de lait, il est impossible de s’en sortir financièrement si vous enfermez beaucoup de vaches. Cela augmenterait la quantité d’aliment à acheter alors que la production de lait n’augmenterait pas autant.

- Les producteurs de lait sénégalais bénéficient-ils d’aides publiques ?

Non. Il n’existe aucune aide. Nous achetons les compléments alimentaires au prix fort du marché, alors que notre lait, frais et local, est concurrencé par le lait en poudre importé d’Europe…

- Comment se passent tes journées ?

Je démarre, tous les matins, à six heures. Au réveil, je vais d’abord voir le grand troupeau qui est souvent parqué à trois kilomètres du village. Il arrive que je trouve quelques problèmes à régler d’urgence, quand il faut, par exemple, rattacher certaines bêtes qui ont rompu leur corde. Après la visite du grand troupeau, je reviens à l’étable, installée près de la maison, pour procéder à la traite des sept vaches qui s’y trouvent ; je les conduis ensuite au puits pour qu’elles boivent et, enfin, je leur donne leur ration alimentaire. Je retourne alors auprès du grand troupeau où je suis aidé par les enfants disponibles. S’ils sont tous empêchés, ce qui arrive assez souvent, je fais seul la traite. Ensuite, je libère les vaches et je reviens à la maison pour m’occuper d’autres choses… Les après-midis, entre treize et quinze heures, je vais abreuver le grand troupeau qui revient spontanément au point d’eau, au puits. En fin d’après-midi, vers dix-huit heures, je retourne attacher les vaches, chacune à sa place. Et, le lendemain, c’est reparti pour le même cycle… Ce rythme-là est tenu pendant tout le cycle de stabulation, qui va de novembre à juin. Ensuite, les deux groupes sont réunis en un seul troupeau, pendant la période d’abondance du fourrage, la saison des pluies. La production de lait monte alors en flèche durant car l’ensemble des vaches laitières connaissent une augmentation de leur production.

- Comment arrivez-vous à vous occuper des vaches et des champs, en même temps ?

Le travail que je viens de vous décrire peut-être effectué par toute la famille. Les enfants s’impliquent dès l’âge de six ans. Ils assistent leur père ou leur mère, et c’est ainsi qu’ils apprennent tout ce qu’il faut savoir.

- Quels sont les avantages de la stabulation ?

Ils sont de trois ordres : la stabulation apporte des revenus monétaires mensuels, alors qu’avant nous n’avions de l’argent que lorsque nous vendions notre production d’arachides, ou si nous vendions une bête. Le second avantage, et non le moindre, est la rapidité de multiplication du troupeau. Les vaches, bien nourries dans l’étable, portent un petit tous les années et demie environ, contre une moyenne de trois ans pour celles qui restent à l’état traditionnel. Le fumier de l’étable est également de meilleure qualité et il annule nos besoins en engrais chimique. Du coup, je n’achète pas d’engrais, ce qui se traduit par une économie substantielle.

- Quel est l’avenir de ce nouveau métier de producteur de lait ?

Il est très compliqué de prédire l’avenir ! La race locale est très peu productive et, si vous ne visez que le lait sans les autres avantages, vous aller rapidement abandonner à cause de la concurrence du lait reconstitué, à partir de la poudre de lait importée. Le croisement avec des races importées permet de relever le niveau de production, mais ce croisement n’est pas facile à obtenir car l’insémination obéit à un calendrier officiel des agents de l’état qui n’épouse pas le nôtre. Pour des raisons techniques, le programme d’insémination est regroupé et il n’est pas possible de faire une demande individuelle suivant, la situation particulière d’un troupeau. Si vos vaches ne sont pas prêtes quand le programme est lancé, eh bien, vous passez à la trappe. Ce qui fait que les producteurs locaux n’en bénéficient que très rarement… Dans ma famille, nous sommes éleveurs de père en fils, mais je crains fort d’être le dernier de la lignée à faire ce travail…

- Pourquoi dis-tu cela ?

Mes enfants qui sont tous allés à l’école ; ils ne souhaitent pas vivre les mêmes difficultés que moi. Le métier d’éleveur était prometteur à mes débuts. Je suis de la génération qui est passée de l’élevage traditionnel contemplatif à un élevage, dit moderne, où l’éleveur travaille à générer, via son lait, des revenus monétaires pour faire face à ses besoins. Avant l’éleveur se contentait, en priorité, d’auto-alimenter les siens avec sa production. Quand il avait besoin d’argent, pour une dépense familiale, il vendait une bête… C’est avec ma génération que les choses ont commencé à changer. Maintenant, l’éleveur investit dans l‘achat de compléments alimentaires pour produire du lait qu’il revend sur le marché local. Cette production est devenue une activité économique régulière qui se fait douze mois sur douze, alors que, du temps de mon père, elle était pratiquement inexistante sauf durant les cinq mois de la saison des pluies, où la production était excédentaire par rapport aux besoins de consommation de la famille.

- Pourquoi, alors, les enfants ne sont-ils plus attirés par le métier ?

Depuis les années quatre-vingt, les éleveurs – avec l’appui des OGN et des services de l’élevage – ont entamé la modernisation de leur activité, en investissant dans l’achat de compléments alimentaires, pour faire de la production du lait une activité génératrice de revenus… Ainsi, contrairement à mon père qui vendait une bête pour faire faces à ses besoins, moi je vends du lait pour subvenir à mes différents besoins sociaux : ordonnance, frais scolaires, habillement… Du coup, la production de lait est devenue une activité stratégique, pour nous les éleveurs. Le lait, en plus de permettre une bonne alimentation de nos familles, génère des revenus. C’est devenu un métier à part entière.

Cette nouvelle forme d’exploitation de nos vaches, avec la pratique de la stabulation pendant les mois de la saison sèche, permet une bonne intégration de l’élevage à l’agriculture, grâce au fumier qui aide à enrichir le sol et les restes des récoltes qui fournissent une bonne partie de l’alimentation des vaches laitières. Depuis l’apparition de cette forme d’exploitation de nos élevages, un second métier a fait son apparition dans nos zones agricoles : celui des transformateurs, au sein de petites unités de transformation artisanale du lait local. Ces unités créent de la valeur ajoutée, en transformant le lait local qu’ils nous achètent en divers autres produits. De nouveau emplois sont donc apparus avec cette activité de transformation. Grâce à elles, une certaine constance dans l’offre des différents produits laitiers est apparue, ce qui est une bonne chose pour les consommateurs.

- Mais ce fut une embellie de courte durée ?

La demande en produit laitiers est assez grande dans notre pays. Le développement de la production locale a encore revigoré l’offre et les consommateurs ont pris goût à ces aliments locaux, dérivés du lait, qu’ils trouvent désormais près de chez eux. Ce succès, lié à un travail de terrain mené par les éleveurs et les associations, a toutefois attiré une autre catégorie de transformateurs industriels, uniquement motivés par le gain qu’ils peuvent tirer de l’activité. Très vite, ces nouveaux transformateurs de lait se sont orientés vers le lait en poudre, moins cher et disponible en grandes quantités. Ils ne se soucient aucunement de la qualité nutritionnelle de leurs produits. Seul le profit compte à leurs yeux !

Le calcul est vite fait : un kilo de lait en poudre coûte 2.500 francs CFA, soit 3,80 euros. Avec cette quantité de poudre en lait, on obtient neuf litres de lait reconstitué qui est vendu à 300 francs CFA, soit 0,45 euros, alors que le vrai lait local est revendu entre 350 francs CFA, pendant la saison des pluies, et 400 francs CFA, pendant la saison sèche. Cette différence de plus ou moins 50 francs CFA fait pencher la balance en faveur du faux lait des transformateurs industriel. De plus, ces industriels occupent le terrain publicitaire, avec des slogans mensongers qui font croire au public mal informé que leur lait est local et frais ! Le stratagème consiste à donner, à leurs marques, un nom local auquel ils collent une image locale, souvent celle d’une femme éleveur peulh – une ethnie spécialisée dans l’élevage, dans toute l’Afrique de l’Ouest. Les consommateurs n’ont aucune possibilité de faire la différence entre ce lait issu de la poudre de lait et le vrai lait local, produit par les éleveurs du coin.

- La poudre de lait importée est donc fatale pour le lait local ?

Malgré les prix élevés des compléments alimentaires, la filière locale restait rentable pour l’éleveur local. Malheureusement, l’invasion du lait en poudre vient donner le coup de grâce à cette activité endogène qui impactait positivement le monde rural et l’élevage, au sens large du terme. Comme le serpent qui se meurt la queue, les éleveurs sénégalais ne comprennent pas que ce soient leurs homologues européens qui leur portent ainsi l’estocade fatale ! Cette poudre de lait importée qui a fini d’étouffer le développement de la production locale est à l’origine de tous les problèmes des éleveurs. Et ces problèmes renforcent la détermination des jeunes à tenter l’aventure de l’émigration clandestine ! C’est David contre Goliath. Mais on ne sait que trop bien ce qu’il advint de Goliath…

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