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Bien sûr qu’il y aura toujours une économie. Passée la crise du Covid-19, nous n’allons pas tous nous transformer subitement en statues de sel. Bien sûr que les états la relanceront : ils sont là pour cela ! Mais quel cap vont-ils choisir ? Et d’ailleurs qu’est-ce qui germe déjà au cœur de nos sociétés et qui sera sans doute incontournable ? Toute la question est là. Voici quelques observations issues du “confinement”, qui n’ont certes pas la prétention d’épuiser la question, et une proposition majeure, tout de même, pour transformer notre agriculture…

Par Marc Fichers

Introduction

Les débatteurs autorisés semblent considérer qu’il n’y aurait aujourd’hui que deux options défendables pour redémarrer l’activité :

– la plus simple, c’est le pansement : on sélectionne des secteurs en grandes difficultés et on déploie aides et accompagnements divers, en faisant allègrement tourner la planche à billets, dans l’espoir de redonner, à travers eux, un peu de souffle au mourant ;

– la plus compliquée est celle qui tient compte des réalités : on profite de la situation pour définir un cap audacieux mais qui paraît inévitable. C’est bien sûr l’option que nous soutenons et nous allons tenter d’étayer cette proposition en partant du secteur économique que nous vivons au quotidien, c’est-à-dire notre alimentation et notre agriculture…

Bien sûr, l’objection qu’on nous fera semble évidente : il s’agit justement du secteur économique qui n’a pas souffert de la crise. Beaucoup de gens n’ont sans doute jamais aussi bien mangé car ils n’avaient sans doute plus que cela à faire pour tromper leur angoisse… Mais, au-delà de cette apparence de prospérité, certains constats navrants n’ont pas fait la une de nos journaux. Et d’autres sont sans doute généralisables car la crise globale ne date évidemment pas d’hier. L’agriculture et l’alimentation non plus d’ailleurs…

Covid-19 : une loupe impitoyable sur nos erreurs

Avant le Covid 19, fait-on mine de prétendre aujourd’hui, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes… En réalité, l’agriculture wallonne produisait à profusion et on laissait croire aux Wallons qu’elle nourrissait la population locale. Quel incroyable mensonge ! Car que voit-on dans les champs et les fermes dont sommes entourés ? Le tableau est assez facile à brosser :

– de vastes étendues de céréales mais qui ne servent guère à nourrir ceux qui vivent à proximité : deux petits tiers sont donnés au bétail, un quart est volatilisé en biocarburant, et le reste produit, en effet, un peu de farine…

– des champs de patates à perte de vue : pourquoi la Wallonie a-t-elle à ce point développé cette culture ? Par goût de la frite ? Pas seulement car nous produisons à peu près dix fois ce que nous consommons… Notre région – enfin, quelques usines à chips – s’enorgueillit d’exporter un partout dans le monde, en “croquant” bien sûr elle-même les importantes nuisances dues aux pesticides ;

– des élevages de porcs et de poulets qui fournissent également les marchés d’exportation mais en petites quantités, heureusement, par rapport à nos voisins flamands et hollandais ;

– des vaches laitières dont la production se retrouve bien dans nos bouteilles – et un peu dans nos fromages et notre beurre – mais est surtout exportée sous la forme de poudre de lait…

En résumé : de gros bateaux arrivent chez nous remplis des céréales pour faire notre pain, avec du soja et du maïs pour nourrir notre bétail… Puis ils repartent comme ils sont venus mais pleins de frites surgelées ! Cherchez l’erreur !

Le bénéfice pour le Wallon est, en effet, des plus discutables : il subit la pollution de plus de trente mille hectares de culture de pommes de terre – une des plus pulvérisées qui soient – pour le seul et unique bonheur d’expédier sa frite légendaire à l’autre bout du monde. En production laitière, le bilan n’est guère plus rose puisque la poudre de lait que nous exportons jusque sur les marchés africains concurrence la production locale et met en grave péril les petits fermiers locaux. Cette peu glorieuse course à l’import-export pouvait encore durer longtemps si un petit virus, particulièrement vicieux, n’était pas venu enrayer la machine… La crise du Covid-19 a tout stoppé net, en quelques jours à peine ! Car, si le transport s’arrête, le flux des matières premières s’arrête avec lui. Terminés les marchés d’exportation, terminée l’arrivée massive du soja américain. La première conséquence fut un effondrement des marchés : la patate wallonne, aujourd’hui, ne vaut pas plus que le pétrole de l’oncle Trump ! Pareil pour les œufs, la viande de poulet et la viande de porc… Faut-il en rire ou en pleurer ?

Manger bio : la valeur refuge

Les consommateurs, eux, ont modifié leur comportement d’une façon que certains ont jugée étonnante : ne se sont-ils pas rués sur les produits simples, et notamment sur les paquets de farine ? Au point que certains petits conditionnements furent rapidement en rupture de stock ! Vous savez quoi ? Eux aussi venaient de Chine… Plus sérieusement, nos concitoyens ont fait la part belle aux produits bio, marquant une nette préférence pour les magasins de producteurs, à tel point que ceux-ci sont aujourd’hui dépassés par l’ampleur du travail à fournir, mais tellement heureux que leur choix soit une fois de plus plébiscité. Plus généralement encore, les gens semblent avoir redécouvert les joies de jardiner et de cuisiner : les rayons de semences potagères furent littéralement dévalisés, en commençant bien sûr par les semences bio… Nombreux sont enfin ceux qui se sont mis à faire leur propre pain, en poussant la recherche d’autonomie jusqu’au bout, puisque le mot qui sortit en tête dans les moteurs de recherche, au début du confinement, était le mot “levain”…

Comment comprendre pareils comportements ? Quand on achète du “prêt-à-porter”, on s’offre surtout l’illusion “qu’il n’y a rien à faire”, le sentiment de “gagner du temps”. Pareille illusion peut fonctionner pour des gens très occupés… Mais ce qui est tout-fait, hélas, on ne sait plus vraiment ce que c’est, on ne sait plus comment ça marche. Bref, cela perd vite son sens. Et quand le consommateur a de nouveau un peu de temps pour y penser, il s’interroge, il veut faire lui-même, pour mieux faire, pour remettre du sens dans sa consommation… Ceci étant dit, les fondateurs du l’agriculture biologique étaient déjà conscients que l’industrialisation de l’alimentation ne nourrirait pas la confiance. Et, depuis quarante ans, une association comme Nature & Progrès prône une relocation de l’agriculture car, à une consommation locale, doit correspondre une production locale. Plaider pour une agriculture biologique respectueuse de l’homme et de l’environnement, le consommateur l’a maintenant bien compris, c’est revendiquer la nature globale de sa mission qui ne se limite pas, loin s’en faut, à la seule valeur marchande de ce qu’elle produit. Une agriculture vraiment moderne n’est donc plus pensable que dans la proximité, au sein d’un marché local où le consommateur peut se rendre compte que “ses aliments ont un visage“.

La réalité d’aujourd’hui est celle-là et pas le mirage insensé de marchés mondiaux où les productions sont standardisées et interchangeables, où l’humain est méprisé au point de feindre s’en débarrasser par le recours aux pires méthodes industrielles… Construire un futur qui fonctionne suppose l’abandon de bien des chimères et doit, en matière agricole, avant tout s’inscrire dans un plan de transition pour l’alimentation qui s’appuie sur les valeurs de l’agriculture biologique ! C’est clairement le souhait manifesté par nos concitoyens durant cette crise.

Un basculement progressif et programmé

Nul ne laissera, bien entendu, tomber les entreprises agricoles conventionnelles. Il faut cependant les aider à surmonter la crise actuelle – et toutes les suivantes ! – en les orientant vers une agriculture d’avenir. Or le chimique et le tout à l’exportation ne sont plus des choix d’avenir, il faut avoir aujourd’hui la lucidité de l’admettre. Il n’y a plus de place, au sein d’une politique agricole raisonnable, pour des aides à l’exportation de pommes de terre. Au contraire, la priorité doit être donnée au développement d’autres cultures car la toute grande majorité des légumes consommés en Wallonie sont importés de Flandre, ou d’ailleurs. Et c’est pareil pour de nombreux autres produits : qu’on aille seulement vérifier dans les magasins le peu de produits “made in Wallonie” qui y sont vendus ! Le produit local y a la seule fonction de produit d’appel, ce qui revient en somme à prendre le Wallon pour un gogo, merci pour lui ! Mais la bonne nouvelle est que le marché est largement ouvert et tant qu’il y aura des fromages étrangers dans nos magasins – n’en déplaise à l’amateur de cheddar ou de gorgonzola -, eh bien, il y restera une place à prendre pour ceux que fabriquent, avec une compétence incontestée, nos producteurs de Wallonie…

Le basculement de notre agriculture – car il s’agira bien d’un basculement – ne se fera pas d’un simple claquement de doigts. Tout est à construire, du système de conseil aux agriculteurs aux structures performantes de commercialisation – il n’existe, par exemple, dans notre région rien qui ressemble à une criée. Nous ne serions donc capables que de produire mais totalement inaptes à vendre nous-mêmes ce que nous faisons ! Celui qui se lance dans la production légumière doit, par exemple, aller en Flandre s’il espère écouler sa récolte, ou se découvrir des talents insoupçonnés de commerçant alors que, la plupart du temps, il a déjà dû s’improviser transformateur. Nos agriculteurs doivent-ils devenir de véritables “couteaux suisses” ? C’est quand même beaucoup leur demander.

Nous avons exposé, au fil de nombreux articles parus dans les pages de Valériane, l’opportunité incroyable que constitue la filière céréalière dans un pays où les gens aiment le pain. Mais nous avons grand besoin de moulins et de meuniers, ainsi que de boulangers formés à travailler les farines locales. Nous avons grand besoin de variétés de céréales adaptées aux conditions pédoclimatiques de notre région. Nous posons une seule question : qu’est-ce qu’on attend ? Un autre virus ?

Des campagnes empoisonnées

Nos campagnes – et ce n’est pas nouveau – étouffent sous les pesticides ! A ceux qui en font encore un combat idéologique d’arrière-garde, nous disons simplement que ces technologies de la mort n’ont jamais rien résolu : les ravageurs pullulent, pire, ils se développent de façon exponentielle, la biodiversité étant, par leur faute, extrêmement mal en point. Les cultures biologiques démontrent pourtant, à chaque saison qui passe, que s’en passer pour cultiver est, non seulement possible mais constitue surtout un bienfait inestimable pour notre qualité de vie. Un bienfait malheureusement oublié, un peu comme dans un ciel de confinement, d’un bleu immaculé, que ne strient pas les trainées de condensation des avions…

Est-il encore normal, intellectuellement honnête et politiquement responsable, que des moyens publics soient toujours alloués à la recherche et à l’encadrement, dans le but d’optimaliser l’usage des pesticides ? Pourquoi ne pas les donner plutôt aux fabricants de tabac ? N’est-ce pas scier la branche sur laquelle nous tentons de nous asseoir, préparer le cancer qui nous emportera ? Il n’existe plus le moindre doute sur le fait que les agriculteurs de bonne volonté n’en ont absolument plus besoin. Quant à ceux qui persistent dans la voie du chimique, ils connaissent pertinemment, hélas, la meilleure façon de traiter. Plus besoin de les y former… Nous avons, par contre, un pressant besoin d’une recherche et d’un accompagnement performants sur la conduite des cultures sans pesticides. Persister à s’interroger sur la possibilité de telles cultures revient à nier ce que le bio démontre jour après jour. Il n’y a pire sourd que celui qui ne veut entendre !

Des outils sont là qui doivent nous permettre de réaliser cette transition de notre agriculture et de notre alimentation : la Politique Agricole Commune (PAC) européenne indique, par ses subventions aux agriculteurs, quel sera l’avenir de nos campagnes. Ses aides doivent toutefois être orientées, en priorité, vers le soutien à l’agriculture biologique afin que l’objectif de la Déclaration de Politique Régionale – 30% de bio en 2030 – puisse être atteint. Un tel résultat, quoi qu’il arrive, sera positif pour notre santé, pour notre environnement et pour notre économie. Quel autre plan ambitieux peut en dire autant ? Les subventions pour l’élevage doivent également être modifiées en réorientant les moyens financiers vers des fermes visant l’autonomie et en développant la culture des protéagineux afin d’arrêter les importations de soja. Les prairies, si elles sont bien menées, permettent l’autonomie des fermes et apportent une plus-value importante en termes de biodiversité. Développer la biodiversité est désormais une évidence pour nos concitoyens. Ce ne peut plus être une simple option mais constituer le fondement même de toute culture.

Ces mesures indispensables, le secteur agricole ne peut les mettre en œuvre seul ! Sachons donc nous inspirer de ce qui, contre vents et marées, a construit l’agriculture biologique, portée depuis plus d’un demi-siècle par le rassemblement de producteurs et de consommateurs. Constatons que, si nos campagnes ne nous nourrissent plus, c’est avant tout parce qu’elles sont insuffisamment tournées vers celles et ceux qu’elles nourrissent. Qu’est-ce, dès lors, qu’un ministère de l’agriculture ? Celui qui administrera l’extrême-onction au dernier des fermiers wallons ? Ne serait-il pas beaucoup plus pertinent d’en faire un véritable ministère de l’agriculture et de l’alimentation dont la mission première serait de nourrir ceux qui l’entourent, et non de vendre des frites aux antipodes. La demande fondamentale du consommateur est de pouvoir acheter, en pleine confiance, un aliment sain, produit par une personne qu’il peut rencontrer et interroger. N’est-ce pas ce qu’il a prioritairement exprimé, pendant la crise que nous venons d’affronter, en prenant d’assaut les magasins de nos producteurs ?

L’état qui perd le contrôle…

Aujourd’hui, même la police fait appel à des bénévoles pour lui confectionner des masques. Les gens sont heureux de faire acte de civisme en donnant un peu de leur temps mais s’inquiètent que l’état, aux mains de gestionnaires acquis aux méthodes néo-libérales, ait clairement manqué à ses devoirs élémentaires. Veillons à ce qu’une telle faillite étatique ne gagne jamais notre approvisionnement alimentaire…

Pourtant, notre agriculture, quoi qu’on en pense, ne nous nourrit pas, et c’est là une volonté strictement politique ! Contre le gré du consommateur proche, soucieux de la denrée finement manufacturée, notre agriculture sert la grande exportation en produits bruts, ou fournit carrément de l’énergie. Or c’est exactement l’inverse qu’il faut faire aujourd’hui : la nouvelle économie agricole doit avant tout s’efforcer de nourrir une population locale exigeante, en intégrant éventuellement une marge d’exportation qui compense nos importations en café et en huile d’olive, par exemple… Mais si l’agriculture actuelle s’obstine à ignorer les besoins de la population environnante, c’est surtout parce que le peu de gros agriculteurs qui nous reste a perdu tout lien avec les consommateurs. Et que le consommateur abruti par des publicités idiotes ne connaît plus grand-chose aux réalités agricoles… Acquis à la logique absurde de ceux qui nous gouvernent, les choix des agriculteurs n’ont plus aucun rapport avec la qualité mais reposent uniquement sur des données macroéconomiques, sur la logique agroindustrielle qui transporte vers des marchés lointains de l’ingrédient sans grande valeur intrinsèque et sans intérêt pour le consommateur local. Mais, on le sait, les marchés ne sont jamais responsables de rien. Les marchés sont de grands irresponsables ! Quand ils vendent des armes, ils ignorent le doigt anonyme qui appuie sur la gâchette. Quand ils vendent de la nourriture, ils méconnaissent la bouche malnutrie qui est tout au bout d’un interminable circuit… Le denier public peut-il vraiment servir pareille obscénité ?