Cet article est paru dans la revue Valériane n°178

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Par Luc Koedinger,

agroforestier,
membre de Nature & Progrès
et coordinateur de Liber asbl

Et si vous installiez quelques trognes dans votre jardin, dans votre commune ? Issus d’une taille régulière, ces arbres presque éternels accueillent une riche biodiversité tout en combinant les usages. Faisons connaissance avec ces joyaux de nos paysages.

Photo (c) Luc Koedinger

 

La trogne, le têtard, de quoi s’agit-il ? Pour commencer, accordons-nous sur les mots. Il existe de nombreux noms pour désigner ces arbres : plus de 250 en France et une petite dizaine en Belgique. Le « saule têtard » renvoie à la technique de taille et à une essence précise. Ici, je vais opter pour la « trogne », nom popularisé par l’auteur Dominique Mansion.

Utilité et choix des essences

Adaptées aux tailles successives, beaucoup d’espèces peuvent être taillées en trogne. L’essence est choisie en fonction de l’utilité du bois à obtenir. L’artisan vannier, qui a besoin de pousses de l’année flexibles et sans nœuds, optera pour le saule. A chaque taille complète de l’arbre, celui-ci redéveloppe de nouvelles branches, le nombre augmentant d’année en année. Ces dernières, très verticales, sont capables de former un arbre sur l’arbre. Ce phénomène s’appelle la réitération. En arboriculture fruitière, on parle de gourmands.

Autre essence pour d’autres usages, le frêne formé en trogne fournit des manches à outils solides, un article de grande qualité absent des jardineries. En deux ou trois ans, il pousse de façon à avoir une fibre droite et sans nœuds. Le bois énergie constitue également une importante raison d’être des trognes : chêne, charme, frêne, érable et saules.

Durant des siècles, ces arbres paysans ont servi à de nombreuses productions : fourrage, osier, charbon de bois, sabots, instruments de musique, bois de charpente, bois d’ébénisterie, manches à outils divers, ressource alimentaire, et même, borne pour le géographe. Il est probable que dans l’avenir, d’autres usages et métiers viennent enrichir nos relations avec eux.

Ceci n’est pas une trogne

Plus nombreux que les trognes dans nos paysages sont les arbres ayant subi un étêtage, car estimés trop hauts. Ceci n’est pas une trogne mais un massacre !… Complètement inutile : à court terme, l’arbre poussera encore plus haut « grâce » à la réitération.

Arbres éternels ?

Je vous propose quatre « lectures » pour évoquer la longévité des trognes. D’abord, les considérations du regretté botaniste Francis Hallé. Lui qui aimait tant la forêt et l’arbre sans l’empreinte humaine, regardait avec bienveillance cette technique, en prenant l’exemple du saule. Cet arbre laissé à son état naturel peut vivre 120 ans ; sa sénescence est programmée à cet âge. Alors que la même essence taillée en trogne peut vivre plus longtemps. L’arbre sera-t-il pour autant immortel ? Oui, s’il ne croise pas le bûcheron, la foudre, les champignons lignivores, etc.

Ernst Zürcher, ingénieur forestier et chercheur suisse, m’a un jour parlé des châtaigniers helvétiques. A l’état naturel, ces arbres vivent environ 200 ans. Le châtaignier le plus âgé du pays a plus de quatre siècles ; il s’agit d’une trogne au milieu d’un village. Le tronc est creux et sa cavité permet d’accueillir trois personnes. Quant à Catherine Lenne, chercheuse française en biologie végétale, elle donne l’exemple du hêtre commun qui vit entre 150 à 200 ans en forêt alors qu’en trogne entretenue, il peut atteindre cinq siècles.

La Bretagne héberge parmi les plus vieux arbres de France. J’ai eu le privilège de rencontrer un de ces vestiges vivants, celui de Kerséoc’h à Pont-l’Abbé dans le Finistère. Ayant germé au haut Moyen Âge, il fut mené en trogne pendant des siècles. Il produit encore des châtaignes du haut de ses 1.200 années.

L’arbre biotope

Les tailles répétées créent des bourrelets de cicatrisation formant un enflement propice aux cavités, d’abord lieu de vie d’insectes, ensuite des oiseaux dont la superbe chevêche d’Athéna. Mais ce biotope n’abrite pas que la faune. La trogne, à travers ses âges, va également offrir table et logis aux champignons, lichens, mousses et plantes dites « épiphytes », appréciant ce support.

Apercevoir une trogne dans le paysage est toujours une invitation à s’en approcher, à l’observer de loin, de près et si possible, à prendre des photos. Ces images peuvent aider à mettre des noms sur ces beautés souvent inconnues. Un exercice des plus ludiques à pratiquer avec les curieux de tous âges. L’artiste français Florian Gadenne a réalisé une remarquable aquarelle naturaliste intitulée « Trogne – arbre habitat » sur laquelle il représente plus de 600 espèces qui cohabitent avec les trognes.

Du néolithique jusqu’à nous

L’histoire de cette pratique de taille est longue. La première trace de trognes et d’objets réalisés à partir de son bois spécifique datent du néolithique. Selon Dominique Mansion, le castor pourrait en être à l’origine. Par biomimétisme, l’humain aurait reproduit ces tailles afin d’obtenir, par exemple, des flèches bien droite. A travers l’histoire, la paysannerie a perfectionné et diversifié les techniques.

La distribution géographique connue des trognes se situe dans l’hémisphère nord : Europe, Afrique du Nord, Mexique, jusqu’au Japon avec la technique appelée « Daisugi » qui permet la récolte de bois de charpente en cèdre du Japon de grande qualité. Partout un même principe : collecter du bois sans abattre l’arbre !

L’art pictural évoquant la vie paysanne est, depuis des siècles, parsemé de trognes. Les miniatures intitulées « Les Très Riches Heures du duc de Berry », de la première moitié du 15è siècle, en révèlent déjà, tout comme Bruegel le jeune, Van Gogh… Aujourd’hui, elles inspirent encore. Les œuvres photographiques de l’ethnobotaniste Geneviève Michon subliment les trognes de châtaigniers corses. La photographe plasticienne Wanda Skonieczny a présenté en 2025 son exposition intitulée « Trognes » : des grands formats où elle se propose de « trogner » la photographie…

La place des trognes

La trogne a toute sa place dans la haie et comme arbre isolé dans le paysage. Elle joue un rôle majeur dans les terres agricoles cultivées ou pâturées. L’agroforesterie, c’est de l’agriculture augmentée ! Une pâture peut combiner verger et plantations de trognes, faire davantage sur un même terrain. Lors d’étés secs, une partie des branches peuvent être élaguée pour nourrir les herbivores. Le bois restant peut être transformé en BRF, plaquette de bois aux multiples fonctions. Au potager, la taille fournit des tuteurs chaque année.

L’agronome Hervé Coves m’a récemment révélé le grand intérêt des trognes pour ce qui se passe sous terre. Lors de la récolte des branches, et ceci est particulièrement intéressant en été, les arbres se délestent des radicelles devenues trop nombreuses par rapport aux branches restantes. Ces fines racines nourrissent les champignons mycorhiziens, reconnus pour leur rôle essentiel dans l’apport de minéraux et d’eau pour les arbres. Ainsi, en taillant des trognes alignées entre les arbres du verger, on alimente et on abreuve les fruitiers… Cette réalité va à l’encontre des idées reçues. Il faut davantage d’arbres pour s’adapter aux sécheresses. À terme, les trognes vont durablement réenchanter nos paysages.

Dans un prochain article, nous verrons comment installer des trognes dans son jardin.

 

Lectures utiles

Mansion D. 2019. Les trognes, l’arbre paysan aux mille usages. Ouest France. 167 pages*.

Mansion D. 2022. Le guide pratique des trognes. Ouest-France. 111 pages*.

Coppée J.-L., De Mori H. et Noiret C. 2016. Le saule, roi des têtards. Bocages. 368 pages.

Michon G. 2025. Face à l’aridité, la puissance de l’arbre. IRD. 300 pages.

*Ces ouvrages sont disponibles à la librairie écologique de Nature & Progrès

 

Liber – Fabrique de liens autour de l’Arbre et ses ressources est une association qui agit en faveur des arbres, haies dans le milieu agricole, urbain et forestier, mêlant la recherche, la vulgarisation scientifique à la mise en pratique. Le but est de favoriser l’arbre en tout milieu adapté. De l’arbre forestier à l’arbre paysan aux bois et aux fruits. Semer, planter, greffer, bouturer, élever, protéger, sélectionner, récolter, transformer, former, partager, observer… Finalement, il s’agit de laisser derrière nous un monde plus et mieux arboré.

Contact : liber.fabrique@gmail.com

 

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