Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°179
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Par Isabelle Caignet,
membre et
Sylvie La Spina,
rédactrice en chef
chez Nature & Progrès
A Liège, l’association Sortir du bois vient en aide aux personnes sans domicile en leur proposant un toit. Des habitats légers permettent une vie en autonomie, un retour à la société et à la dignité. Un nouveau projet de rénovation de logements inoccupés enthousiasme le collectif qui souhaite, par ses actions, démontrer que des solutions sont possibles et pousser ainsi le pouvoir politique à agir.

Le logement est reconnu comme un droit fondamental dans de nombreux textes internationaux et nationaux[1]. Pourtant, nombreuses sont les personnes ne disposant pas d’un toit, et encore moins d’un accès stable à un logement sûr et digne. La montée des loyers, l’explosion du coût de l’énergie, les nouvelles exclusions du chômage, la réduction des aides sociales touchent une part croissante de la population.
Voici déjà plusieurs années que l’habitat léger intéresse une partie des personnes fragilisées financièrement. Ces logements démontables, moins onéreux que les briques et plus accessibles à l’autoconstruction, peuvent-ils constituer une solution pour loger des personnes en situation précaire ? A Liège, l’association Sortir du bois explore cette possibilité depuis plusieurs années. Nous avons rencontré Philippe Mercenier au pied d’une roulotte installée dans une étroite parcelle enherbée située entre deux maisons de ville.
De Calais à Liège
Philippe nous raconte l’histoire du mouvement. « Il y a sept ou huit ans, je propose à deux ou trois amis d’aller dans la Jungle de Calais. » C’est un vaste camp de fortune informel qui accueille des milliers de migrants cherchant à rejoindre le Royaume-Uni. « On y va avec une remorque contenant une tonne de pommes de terre et quelques sacs de couchage. » Au fil des mois, le convoi s’agrandit… Puis arrive la période Covid et ses restrictions qui bloquent les frontières. Habitant alors face aux coteaux de Liège, Philippe décide d’utiliser sa formidable capacité à récolter des vivres et du matériel pour aider la trentaine de personnes sans-abri proches de chez lui. Celles-ci sont durement touchées par la pandémie avec la fermeture de nombreuses institutions d’aide. Avec un nombre croissant de bénévoles, équipés de leurs brouettes qui feront l’emblème de leur nouveau collectif, il apporte de l’eau et des sacs de couchage, organise des repas et récolte des tentes suffisamment grandes pour s’y tenir debout. « Au moins, ils ont la dignité de rentrer chez eux debout, pas dans une tente de 80 centimètres qui, au bout de quinze jours, ressemble à un sac poubelle. » Pour Sortir du bois, ce détail est important.
« La dignité n’est pas un luxe, c’est un droit. »
Une révolte d’humanité
Un divorce, une maladie, une difficulté économique peuvent être à l’origine d’un passage par la rue. « Ça peut arriver à n’importe qui », analyse Isabelle. « On a même un comptable », renchérit Philippe. Leur proposer un logement sans contrepartie devrait être la norme, mais cette idée fait grincer certains des dents. « Moi, je trime pour me loger et nourrir mes enfants », lance une dame interrogée par un journaliste. Alors, pourquoi un traitement de faveur pour certains ? Par analogie aux avantages des places de parking pour les personnes handicapées, nous pourrions lui répondre simplement : « Si tu prends ma place, prends ma situation. » Quand on sait par quoi ces personnes sont passées, on n’a pas envie d’être à leur place.
C’est cette solidarité pour les personnes fragilisées qui anime le collectif. « Une société ne se mesure pas à son PIB. Elle se mesure à sa capacité à protéger les plus fragiles, à tendre la main plutôt qu’à fermer les yeux. Ce que nous faisons n’est pas de la charité. C’est un acte de justice. C’est une révolte d’humanité. […] Chaque geste pour les soutenir est une insurrection contre l’oubli. Sortir du Bois, c’est briser le silence. C’est dire haut et fort : Plus jamais ça ! », explique le collectif sur son site internet[2].
Sortir du bois
Leur nom symbolise cette lutte. L’idée est de permettre aux personnes sans domicile de reprendre pied, de se réintégrer dans la collectivité, de revendiquer leurs droits. Sortir du bois, c’est « sortir d’une situation défavorable, se tirer d’affaire. Reprendre sa place d’homme vivant sur terre. Retrouver la dignité de vivre. Vivre avec l’envie et non plus exclusivement le besoin. Il est temps de ne plus se cacher. Ils existent. Mais vous ne les voyez pas. Sans papiers, exclus, invisibles. La société les traverse comme des ombres, les institutions les ignorent comme des fantômes. Comme si leur vie ne comptait pas. […] Nous refusons cette violence. Nous refusons l’indifférence. Nous refusons que des vies soient effacées. »
« Nous essayons de créer des lieux pour exister : tiny houses, roulottes, colocations solidaires. Des espaces pour respirer, se relever, retrouver sa place. »
Des lieux pour vivre
Sortir du bois récolte, rénove et crée des habitats légers grâce à ses nombreuses forces vives : des citoyens, des associations et collectifs liégeois, des artistes, des écoles d’architecture ou de menuiserie, des indépendants… La roulotte que nous contemplons a été réalisée par les élèves de la section menuiserie de l’Institut Don Bosco de Liège ; un projet porté pendant trois ans par un professeur. Des étudiants de la faculté d’architecture de l’Université de Liège ont levé des fonds et ont aménagé des caravanes. La coopérative immobilière des Tournières a mené un chantier participatif avec Solidarcité pour réaliser des bardages. L’entreprise Isologis de Malmedy prend en charge l’isolation des habitats légers avec de la cellulose de papier recyclé : l’écobioconstruction pour tous ! Les habitats légers prennent place dans des lieux divers : sur un terrain privé entre deux maisons, sur le parking d’une mutualité… Mais ces installations se font encore dans l’illégalité.
Tout n’est pas toujours rose. De nombreuses personnes sans abri sont sous addiction, imprévisibles. L’une d’entre elles a vandalisé un logement ; l’association a dû financer sa rénovation. Une autre fait beaucoup de bruit, ce qui dérange les voisins. Parfois, il faut déménager une tiny house. Si le quotidien est semé d’embûches, des retours positifs donnent de l’espoir, comme ce témoignage de Christophe, un « ancien des coteaux » : « Avant, la pluie était une agression. L’eau qui coulait sur mon visage me rappelait que j’étais dehors. Aujourd’hui, le bruit de la pluie sur le toit est devenu quelque chose d’agréable. Grâce à vous, j’aime à nouveau la pluie. »
Loger d’abord
Pour Sortir du bois, fournir un logement autonome aux personnes sans domicile est la priorité, et la clé pour sortir les personnes de la précarité. Il est d’ailleurs reconnu que c’est la voie la plus sûre pour sortir de la dépendance aux drogues qui touche les personnes les plus précarisées.
Le programme Housing First est né à New-York dans les années 1990 avec le constat que des personnes souffrant de maladies mentales ou d’addiction échappaient aux programmes traditionnels de réinsertion. Ce constat a remis en question l’efficacité des programmes dits « par paliers », qui requièrent la sobriété et l’abstinence des individus, et où le logement se trouve en dernière étape de parcours[3]. « Le modèle Housing First repose sur le principe selon lequel l’accès à un logement décent et adéquat est un droit fondamental et est la condition première pour résoudre le problème du sans-abrisme. Il positionne ainsi le logement comme la première étape du processus d’intégration et propose un accès immédiat au logement, depuis la rue, sans étapes intermédiaires et sans autres conditions que celles auxquelles est soumis un locataire classique (respect du voisinage, paiement du loyer) », explique le SPP Intégration sociale[4]. A l’inverse, dans le modèle général « en escalier », le logement individuel n’est proposé qu’à l’issue d’un processus : hébergement d’urgence, maisons d’accueil, logement de transit, cure de désintoxication…
Le modèle Housing First est appliqué depuis 2014 en Belgique. Il concerne, en 2024, 47 dispositifs dans tout le pays. Le CPAS de Liège est d’ailleurs partie prenante du projet. Mais le manque de logements met partout à mal l’initiative. Par ailleurs, le Housing First laisse sur le côté les personnes sans papiers. Pour Santé Mentale & Exclusion Sociale, une association de première ligne, il faut un changement de paradigme au profit d’une politique d’accueil massive et d’une volonté de produire massivement du logement public pas cher[5].
Les limites du léger
La pénurie de logements accessibles aux petits revenus semble à l’origine des difficultés d’application du Housing First en Belgique. L’habitat léger, de conception simple et peu onéreuse, peut-il représenter une solution à la problématique du sans-abrisme ? Peut-être en partie, mais il ne faut pas oublier la nécessité de disposer d’un terrain. Sortir du bois en fait durement l’expérience : même avec l’accord d’un propriétaire, les communes bloquent actuellement les projets d’installation d’habitats légers.
Faciliter l’installation d’habitations légères, encourager les communes à accueillir ces types de logements, pourrait sans doute fluidifier les choses. Mais pas n’importe comment. Il ne s’agit pas de dédier un terrain à des habitations légères, ce qui créerait de nouveaux « ghettos » à l’instar des habitats permanents, ces anciens campings où vivent à l’année des personnes en situation précaire. Un « Plan HP » est déjà à l’œuvre en Wallonie pour sortir les habitants de ces logements, lutter contre la précarité et l’insalubrité. Mieux, déconcentrer géographiquement les logements accessibles aux bas revenus permet une meilleure intégration des personnes dans la société. Sans toutefois oublier la mobilité, indispensable pour qu’ils et elles puissent accéder aux services et à l’aide sociale, en général situés au cœur des villes.
Jusqu’ici, Sortir du bois a opté pour des logements démontables – officiellement, le critère principal d’un habitat léger -, indispensables étant donné que leur placement se fait dans l’illégalité. C’est une solution de simplicité… mais pas d’avenir. Philippe lance :
« Aujourd’hui, l’habitat léger, je n’y crois plus »

Sortir du Bois explore une autre alternative : une colocation solidaire. Il s’agit de rénover une maison inhabitée en échange de quelques années d’occupation. Dans le cadre d’un programme de lutte contre la vacance immobilière, la ville de Liège a identifié, début 2024, quelques 1.150 maisons inoccupées. En Wallonie, il y en aurait 100.000[6]. « D’une façon générale, c’est l’insalubrité des logements et la difficulté qu’il y a à entreprendre des travaux de rénovation très importants qui découragent les propriétaires », révèle une étude réalisée à Liège par Urbagora[7]. Sortir du Bois a trouvé un propriétaire en phase avec son projet et travaille à sa concrétisation.
Des actions exemplatives
Depuis la pandémie, quelques 40 personnes ont été hébergées dans les habitats légers, certaines, en transit. Cela peut ne pas paraitre grand-chose face aux 500 personnes recensées dans la ville de Liège. L’association ne prétend toutefois pas remédier à la problématique du sans-abrisme : elle veut montrer que c’est possible. Et que si des bénévoles peuvent le faire, les pouvoirs publics en sont aussi capables ! Pour Philippe, la clé se situe à ce niveau. « Il faut qu’il y ait en permanence un autre discours politique. » Il faut revoir le système en profondeur.
« Je ne suis pas naïf, je sais que les pouvoirs publics vont nous dire qu’ils n’ont pas l’argent. Alors, redéfinissez vos priorités et mettez l’argent où c’est nécessaire », tonne Philippe. Le département d’économie appliquée de l’Université Libre de Bruxelles a sorti la calculette. Loger coûte entre 33.000 et 70.000 euros par personne. Laisser à la rue coûte entre 30.000 et 85.000 euros, ce qui comprend, entre autres, les frais des centres d’hébergement temporaire, les services médicaux, le travail de rue, les aides du CPAS, alimentaires et juridiques, le système pénal et les pertes de recettes publiques (impôt, taxes, cotisations sociales…)[8].
L’association Sortir du bois démontre par l’exemple qu’il est possible de venir en aide aux personnes sans abri, de leur fournir un logement de qualité qui leur offre bien-être, confort, autonomie et sécurité physique et morale, un idéal défendu par Nature & Progrès. Les habitats légers fournis par le collectif offrent un toit à des personnes en situation précaire, mais l’illégalité de leur installation sur des terrains, même avec l’accord du propriétaire, induit de fortes incertitudes pour des personnes ayant besoin de stabilité, de se sentir chez elle et intégrées dans la société. La rénovation et la mise en colocation de logements inoccupés représente une solution intéressante que le collectif se propose de tester, d’autant qu’elle peut servir d’exemple partout en Wallonie.
Pour permettre à chacun et chacune l’accès à un logement de qualité et le retour à une vie autonome, un changement politique est indispensable.
Les chiffres le démontrent : plutôt que de réduire les moyens publics destinés à l’action sociale, une autre manière de « faire des économies » serait de favoriser la politique de Housing First en priorisant l’accès à un logement et l’accompagnement des personnes en situation précaire. La mise de disposition de logements sociaux, idéalement via la rénovation de logements inoccupés, constitue un premier pas important permettant de retrouver autonomie et dignité.
REFERENCES
[1] Déclaration universelle des droits de l’homme (art.25), Constitution belge (art.23)…
[2] https://www.sortirdubois.org/
[3] Claes A, Scohier C et Debouny E. 2025. Housing first : le logement d’abord. https://www.ieb.be/Housing-First-le-logement-d-abord-47658#:~:text=Si%20quelqu’un%20ne%20cumule,public%20pas%20cher%20%5B4%5D.
[4] SPP Intégration sociale. 2024. Focus n°36 : sans-abrisme et absence de chez soi. 49 pages.
[5] Claes A, Scohier C et Debouny E. 2025. Infirmiers de rue : ce n’est pas qu’on croit, c’est qu’on sait qu’on va sortir des gens de la rue. https://www.ieb.be/Infirmiers-de-rue-Ce-n-est-pas-qu-on-croit-c-est-qu-on-sait-qu-on-va-sortir-des
[6] https://www.wallonie.be/fr/actualites/la-wallonie-renforce-sa-lutte-contre-les-logements-inoccupes
[7] Everaert N, Piret C et Zimbile L. 2023. La politique publique du logement vacant. Analyse et étude de cas. https://urbagora.be/education-permanente-314/etudes-119/la-politique-publique-du-logement-vacant-analyse-et-etude-de-cas.html
[8] ULB-DULBEA. 2022. Le sans-chez-soirisme : suite ou fin ? Rapport final, 108 pages. https://dulbea.ulb.be/wp-content/uploads/2023/06/Sans-chez-soirisme_rapport-final-et-resume-operationnel.pdf
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