Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°179

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Par Virginie Pissoort,

chargée de campagnes
chez Nature & Progrès

L’évaluation externe du Plan Bio wallon, rendue publique début mars 2026, offre un éclairage précieux sur les forces et les limites de la politique menée ces dernières années. Entre avancées réelles et faiblesses structurelles, elle met en avant un déséquilibre majeur : un soutien axé sur l’offre agricole, mais une demande peu et mal stimulée.

 

L’évaluation externe du Plan Bio wallon, dont les conclusions ont été rendues publiques ce 2 mars 2026, constitue une opportunité pour l’avenir du secteur biologique en Wallonie. Cet exercice, souhaité par les acteurs du secteur bio – notamment Nature & Progrès – met en lumière avec clarté les forces, mais aussi et surtout les limites d’un dispositif qui n’a pas pleinement permis d’atteindre les ambitions initiales.

 

Un plan né d’une ambition forte

Le Plan Bio trouve son origine dans une séquence politique marquée par une volonté affirmée de structurer et soutenir le développement de l’agriculture biologique, sous l’impulsion des ministres René Collin et Carlo di Antonio. Dans les années 2010, le bio est envisagé comme un levier stratégique pour répondre à plusieurs enjeux : transition agroécologique, relocalisation de l’alimentation, valorisation du métier agricole. Le plan Bio 2013 se voulait ambitieux avec, à l’horizon 2020, des objectifs chiffrés : 14 % de surface agricole utile (SAU) en bio, 500 entreprises transformatrices, 3 % des parts de marché des ménages… Il reposait sur une approche globale, combinant soutien à la production, accompagnement des opérateurs, recherche, formation et communication.

A l’issue de ce plan, dans un contexte global porteur et stimulant (Green Deal européen, Stratégie Farm-to-Fork fixant un objectif de 25 % de SAU en bio d’ici à 2030 en Europe) et une croissance continue du bio, la Wallonie redouble d’ambition : 30 % de la SAU, 4.720 fermes et 1.490 entreprises de transformation des produits agricoles sous contrôle bio. Quant aux parts de marché des produits bio, elle fixe haut la barre à 14,9 % du panier de la ménagère. Dans son Communiqué de presse du 3 juin 2021, Willy Borsus, alors ministre wallon de l’Agriculture, déclare : « Les orientations stratégiques du nouveau plan consistent à augmenter, d’une part l’offre grâce à la production et à la transformation et, d’autre part, la demande de produits biologiques wallons via les ménages, la restauration et les régions voisines. Elles tentent également de mieux faire correspondre l’offre et la demande de manière à garantir de réels débouchés aux producteurs, ainsi qu’une accessibilité aisée des produits aux consommateurs ».[1]

Dans ce nouveau plan, si la partie stratégique fixait un horizon à 2030, la partie opérationnelle prévoyait 32 actions à mettre en œuvre sur une période de cinq ans. Pour préparer le second quinquennat et compte tenu de la distance lointaine, pour ne pas dire abyssale, entre les chiffres actuels et les objectifs fixés, l’intérêt et la pertinence de faire le point, en vue de réorienter le tir, était partagé par tous. Réalisée par un consortium d’évaluateurs externes (EcoRes, IDEA, GroupOne, ULiège) et commanditée par la ministre Dalcq, l’évaluation se voulait tant stratégique, qu’opérationnelle pour aboutir à des recommandations concrètes, voire une refonte du plan. 

 

Une demande sous-stimulée

Premier enseignement de l’évaluation : nonobstant des objectifs stratégiques clairement axés sur la nécessité de faire correspondre l’offre à la demande, le Plan Bio 2030 a, jusqu’ici, raté sa cible.  Il a bien contribué à soutenir une dynamique de développement et constitué, de ce fait, « une rampe de lancement » pour le secteur. Les surfaces cultivées en bio ont relativement progressé, des filières se sont structurées et un écosystème d’acteurs s’est consolidé. Cependant, un déséquilibre majeur persiste : le décalage croissant entre l’offre et la demande. La production a été encouragée, parfois efficacement, mais la consommation n’a pas suivi au même rythme. Ce déséquilibre fragilise aujourd’hui certaines filières, confrontées à des difficultés d’écoulement ou à une pression sur les prix.

Ce fait n’est pas uniquement lié au contexte de crise ambiant des dernières années, même si cela n’a pas aidé. L’évaluation identifie ainsi clairement l’un des angles morts du plan : l’absence d’une stratégie audacieuse et cohérente pour stimuler la demande.

La communication, pourtant identifiée comme levier essentiel, est restée insuffisante, fragmentée et peu lisible. Aux mains de l’APAQ-W, un opérateur non exclusivement bio ; aucun message fort n’a réellement émergé pour porter les valeurs et les vertus du bio auprès du public. Cette faiblesse en matière de communication est centrale. Faute de discours assumé sur les externalités positives du bio (santé, bien-être animal, protection de l’eau…), le bio peine à se différencier dans un paysage où se multiplient les labels et les promesses, notamment autour du “local”. La confusion nuit à la lisibilité et égratigne son attractivité. Des actions timides menées vers la restauration collective et la grande distribution illustrent également ces limites. Ces secteurs, pourtant stratégiques pour massifier la demande, n’ont pas fait l’objet d’un accompagnement structuré à la hauteur des enjeux. Les initiatives sont restées ponctuelles, saupoudrées et sans effet systémique.

Dans une proposition de refonte des objectifs stratégiques et opérationnels, visant à les rationaliser et à les articuler encore davantage en fonction des priorités identifiées, les évaluateurs voient dans le développement de la demande la priorité absolue pour développer le secteur. Ils en appellent à un investissement massif dans la communication, avec des campagnes ciblées et pédagogiques, capables de toucher les ménages mais aussi les acteurs de la restauration collective et de la distribution. Il s’agit de changer d’échelle, en investissant massivement – jusqu’ici, les budgets pour la communication bio sont loin derrière les budgets de la recherche et de l’accompagnement du secteur – avec des campagnes fortes et assumées en faveur du bio, afin d’en faire un choix accessible, visible et désirable.

 

Un projet politique global

Les évaluateurs pointent du doigt le portage politique de ce projet. Ainsi, sur le plan de la gouvernance, nonobstant la diversité des acteurs globalement considérée comme un atout (même si tous ne sont pas présents : distribution, transformation… ), l’absence d’implication des responsables politiques des secteurs également concerné par le bio, comme la santé et l’environnement, est un facteur limitant. Il doit être dépassé grâce à un portage multi-ministériel.

Les acteurs du bio sont dilués dans des organismes mixtes sensés représenter le secteur au niveau des instances. C’est le cas du Collège des producteurs et l’APAQ-W. A cet égard, les évaluateurs insistent sur un point essentiel : la nécessité de renforcer l’autonomie et la structuration du secteur bio. Cela suppose une capacité accrue du secteur à porter une vision stratégique, à coordonner des actions vis-à-vis de la distribution entre autres, et – on y revient – à développer une communication propre, cohérente et ambitieuse. Un point de vue tout à fait aligné avec celui que défend Nature & Progrès.

Dans cette stratégie de renforcement du secteur, l’accompagnement des agriculteurs comme la recherche et la formation, jusqu’ici fortement soutenus sur plan financier, doivent continuer à l’être tout en clarifiant les rôles des uns et des autres, en renforçant la coordination entre acteurs, poursuit le rapport. Cela sous-entend une meilleure lisibilité des financements et un rééquilibrage en faveur des actions jugées stratégiques : recherche appliquée en bio, transfert des connaissances vers les agriculteurs et les acteurs des filières, formation initiale et continue intégrant pleinement les spécificités et les besoins du secteur, à tous les niveaux d’enseignement général ou spécialisé.

Enfin, l’accompagnement doit se situer au niveau des filières également, qui jouent un rôle moteur pour l’évolution du bio. Il s’agit de soutenir la structuration économique du bio, de renforcer les maillons intermédiaires – transformation, logistique, distribution – et de favoriser la mise en réseau des acteurs. L’objectif est de construire des filières solides, capables de répondre à la demande tout en garantissant une juste rémunération des producteurs.

 

Des décisions à contre-sens

Forte de cette évaluation externe critique et constructive, l’administration a lancé un processus de consultation autour de quatre grands axes : gouvernance, demande, recherche et formation, accompagnement et filières. L’intention est de permettre aux acteurs du bio de se positionner par rapport aux recommandations qui figurent dans l’évaluation. Cette consultation sera alors portée au niveau du politique qui se prononcera sur un Plan Bio 2026-2030. Une démarche appréciée et pertinente, dans l’absolu, mais qui intervient dans un climat particulier.

Avant même la sortie de l’évaluation, des décisions structurantes ont été engagées au niveau politique. Au début de son mandat, la ministre de l’agriculture a annoncé sa volonté de créer un nouveau label, avec une identité forte pour les produits locaux. Alors que l’évaluation du Plan Bio souligne le problème des labels, la dilution du « bio » et l’importance de travailler sur la communication autour du bio (un label connu, reconnu, reposant sur un cahier des charges), l’intention de la ministre d’investir dans une nouvelle marque repère pour les produits locaux est à contre-courant de ce dont le Bio a besoin pour se développer. Pour Nature & Progrès, l’enjeu est fondamental : le bio ne peut être réduit à une composante du « local ». Le repère wallon que la ministre ambitionne s’annonce comme un nouveau caillou dans la chaussure du secteur.

A côté de cela, et alors même que les évaluateurs interviewaient tous les acteurs concernés par la mise en œuvre du Plan Bio, la ministre travaillait déjà, dans un souci d’efficacité et de rationalisation, sur un « rapprochement » des institutions en place pour le secteur bio en donnant un rôle majeur à l’APAQ-W. Prenant appui sur la Déclaration de politique régionale, « L’APAQ-W sera confirmée en tant qu’organisme central de gestion des politiques publiques dédiées à l’agriculture et l’alimentation (promotion, sensibilisation et développement) ». Ce rapprochement des institutions (Biowallonie, Collège des Producteurs et APAQ-W) tend à confiner Biowallonie, la seule institution des trois précitées 100 % bio et centrale dans l’opérationnalisation du Plan Bio, à un rôle limité d’accompagnement technique des producteurs. Cette orientation en amont des résultats de l’évaluation du Plan Bio avait, à juste titre, inquiété le secteur. Interpellée par les parlementaires le 10 novembre dernier, la ministre s’est voulue rassurante en annonçant sa volonté, en ce qui concerne le Plan Bio, de « repartir d’une page blanche, en écoutant le secteur et en intégrant ses acteurs… ». Le secteur, ses acteurs et maintenant les évaluateurs du Plan Bio convergent sur cette nécessité de ne pas diluer le Bio (sa promotion, ses acteurs, …) et au contraire d’affirmer sa spécificité. La ministre saura-t-elle l’entendre et revoir sa copie ?

 

La politique assumée du Danemark

L’évaluation cite à plusieurs reprises l’exemple inspirant du Danemark. Ce pays, un peu moins peuplé que le nôtre, illustre ce que peut produire une politique cohérente qui met effectivement l’accent sur la demande en produits bio. Le local cède la place au bio pour ses services écosystémiques et sociétaux assumés. En deux décennies, le pays de la petite sirène a porté la part de marché du bio à plus de 12 %. Pionner à l’échelle européenne, le Danemark a combiné une politique de soutien à l’alimentation biologique et à la production biologique. À Copenhague, plus de 80 % des repas servis dans les cantines publiques sont bio. Ce résultat n’est pas le fruit du marché libre, il repose sur un engagement clair, une stratégie de long terme portée par des mesures règlementaires, incitatives et promotionnelles vis-à-vis des collectivités publiques, de l’Horeca et des particuliers. Le bio y est assumé comme un choix de société. Filière par filière, le bio s’est imposé dans l’alimentation des Danois avec, à ce jour, 55 % des parts de marché bio en carottes, 40 % en lait et 38 % en farine. Une success story inspirante.

 

[1] CPplanbio2030-ministre.pdf

 

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