Cet article est paru dans la revue Valériane n°180
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Rencontre avec Marine Chisogne,
de Cornes et Sabots asbl,
par Sylvie La Spina,
rédactrice en chef chez Nature & Progrès
A Léglise, Marine et Gaëtan développent autonomie alimentaire et relations vertueuses entre animaux, végétaux et humains peuplant leur terrain de deux hectares. Ils ont nommé leur projet « Cornes & Sabots ».

Il y a quinze ans, Gaëtan s’installa dans le paisible hameau d’Habaru, dans la commune de Léglise. Il souhaitait créer un lieu vivant, rassembler des gens autour de la paysannerie et du débardage à cheval. En 2023, Marine le rejoint avec ses animaux de ferme. Sa vache Cassis, ses moutons laitiers, ses ânes, des poules et des canards rejoignent les chevaux présents sur la petite ferme qui totalise aujourd’hui deux hectares. Ainsi nait Cornes & Sabots, leur asbl.
Les animaux doivent servir à quelque chose
Si la diversité animale est au rendez-vous, l’idée n’est pas d’en faire collection. « Les animaux doivent servir à quelque chose », explique Marine. Le projet repose sur une envie d’autonomie et d’utilité. Il y a bien entendu l’objectif alimentaire. Ainsi, la vache de race Jersey et les brebis sont traites pour la fabrication de fromages. Des agneaux, cochons, poulets et canards sont sacrifiés pour leur viande. Les cochons valorisent le lait excédentaire, le lactosérum et les « ratés » de fromagerie. Les poules et les canes fournissent des bons œufs, tandis que quelques ruches sont destinées à une petite production de miel.

Les moutons pâturent les vergers, tandis que les canards entretiennent le pied des haies. Chevaux, ânes et le bœuf Carnaval offrent une force de travail bien utile pour la préparation de la terre, la réalisation de buttes, le transport du fumier, la récolte des pommes de terre… Si Marine et Gaëtan se seraient bien essayés au maraîchage, leurs deux emplois ne leur permettent pas de libérer le temps nécessaire, et les quelques tentatives de commercialisation de légumes ou de fromages n’ont pas été concluantes. Le grand potager et les serres servent principalement à leur autonomie alimentaire. Des fruitiers, des arbres destinés à la réalisation de trognes et des haies ont été plantés pour nourrir humains et animaux – Carnaval raffole des pommes – mais aussi pour accueillir la biodiversité.

Si cet aspect utilitaire des animaux peut paraître prédominant, il suffit d’observer la manière dont le couple prend soin de ses protégés pour deviner l’attachement profond qui les lie. Un partenariat plutôt qu’une exploitation. Cornes & Sabots forme un écosystème riche de liens entre les humains, les animaux et les végétaux accueillis sur le site, un idéal qui a tendance à se perdre selon l’anthropologue Charles Stépanoff (lire Valériane n°178).

Aimer et sacrifier ?
La richesse des liens qui unissent humains et animaux peut paraître contradictoire aux yeux de certains. Peut-on à la fois aimer, faire travailler et se nourrir des compagnons à plume et à poils qui partagent notre milieu de vie ?
Marine et Gaëtan prennent soin de distinguer le plus tôt possible les animaux destinés à la consommation, afin de ne pas développer trop d’attachement avec eux. « Le bélier et les moutons à sacrifier sont emmenés dans la pâture la plus éloignée de la maison ». La traite des brebis uniquement le matin favorise l’allaitement naturel, ce qui évite de devoir biberonner les agneaux comme le font les élevages plus intensifs. Aussi, quelques jours avant le sacrifice, les éleveurs préviennent les animaux. « On le disait aux individus concernés, mais maintenant, on le dit aussi aux autres animaux ! », raconte Marine, qui a observé que son bœuf était devenu très nerveux à la suite de la disparition des cochons avec qui il avait, semble-t-il, lié des liens à distance. Les enfants comprennent aussi cette démarche qui leur est expliquée comme un cycle logique et naturel. Une éducation au respect et à la juste valeur de l’alimentation.

Marine et Gaëtan sacrifient les volailles. « Mais les moutons ou les porcs, ce n’est pas la même chose… ». Ils appellent un boucher qui réalise la mise à mort à domicile et découpe la viande, qui est uniquement destinée au ménage. Mais le projet d’interdiction de l’abattage privé à domicile (lire Valériane n°175) soulève des inquiétudes. De plus, ils se posent déjà beaucoup de questions pour la fin de vie de Cassis et de Carnaval. La mise à mort de bovins n’étant autorisée qu’en abattoir, ils n’imaginent pas y amener leurs animaux. « J’aurais le sentiment de les trahir » révèle Marine.

Un savoir-faire vivant
« Travailler » avec les animaux demande des savoirs et savoir-faire spécifiques. Particulièrement, mener des animaux de trait est une compétence que le couple souhaite faire vivre. Ils sont tous deux impliqués dans l’association Meneurs qui rassemble les passionnés de traction animale et promeut ce type de travail. Gaëtan collectionne les anciennes machines souvent bricolées pour être utilisées en traction. « Le travail avec les animaux demande beaucoup d’observation, du temps d’apprentissage inutile et, surtout, un entrainement régulier ». Alors qu’elle distribue le foin aux chevaux, Marine explique qu’ils ont hésité à le produire eux-mêmes. « Nous envisagions de reprendre la location d’une terre, mais nous n’avons pas de tracteur. On a fait nos calculs, c’est juste impossible. Le faire avec les chevaux ? Ça nous prendrait beaucoup trop de temps. Gaëtan me dit souvent : le jour ou c’est la guerre, nos animaux, on ne travaillera pas avec, on les mangera ! ». Malgré l’importance des savoir-faire qu’il transmet, le couple veut garder les pieds sur terre.

Un projet qui (se) cherche
Les deux hectares, qui constituent une petite surface pour le projet, sont un véritable lieu d’expérimentation. « On doit se réinventer tout le temps, c’est une sorte d’espace-test où on étudie sans cesse les manières d’optimiser pour économiser du temps, de l’argent et de l’énergie ». L’idée initiale d’ouvrir le lieu aux partenariats s’avère plus compliquée que prévu. Candidats pour l’accueil social à la ferme depuis deux ans, ils n’ont encore reçu aucune demande. L’envie d’accueillir des enfants en stage est présente, mais les plaines communales à prix cassé rendent le projet difficilement réalisable économiquement. Les bénévoles ne s’impliquent pas sur le long terme. L’irrégularité de l’octroi des subsides pour l’asbl Meneurs oblige les éleveurs à travailler la majorité du temps en extérieur. Pour cette année, Marine a décidé de se concentrer sur quelques activités en priorité : moins, mais mieux. Elle proposera des ateliers de découverte de la traite et des promenades gourmandes axées sur la paysannerie locale en compagnie des ânes ou de Carnaval. « Il n’aime pas les travaux agricoles, mais il adore promener ».
Cornes & Sabots, le projet de Marine et Gaëtan, c’est la démonstration-même d’une multiplication de la nature et de la densité des liens qui nous attachent aux autres êtres vivants. Une relation affective, alimentaire, de travail, mais toujours bienveillante. Un entremêlement de liens entre animaux et végétaux sur un lieu plein de vie. Le développement et la transmission de savoir-faire permettant le développement de ces liens : attelage, débardage, mais aussi traite, fabrication de fromages, culture, soins aux animaux, gestion du pâturage…
« Ici , on vit, on cultive, on forme et on prend soin avec les animaux comme partenaires. »

Une initiative à essaimer !
Suivez le projet sur la page Facebook « Cornes & sabots – Terre en tr’action ». Rencontrez Marine et Gaëtan à la Petite Foire paysanne, fin juillet 2026 !
A Festi’Valériane (septembre 2026), nous proposerons un échange sur le thème « : « Peut-on aimer et tuer des animaux pour les manger ? ». Ce sera l’occasion de parler des pratiques des personnes qui abattent chez elles les animaux de leur élevage. Comment les préparer et se préparer à la mise à mort ?
