Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°181-182
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Par Murielle Degraen,
animatrice
chez Nature & Progrès
Le secteur de la mode produit aujourd’hui des millions de tonnes de vêtements par an. Il engendre une pollution considérable, des atteintes graves aux droits humains, un gaspillage colossal et un volume de déchets devenu ingérable. Des solutions existent pourtant, qui réclament une volonté politique autant qu’un changement de nos habitudes.

L’upcycling mis en valeur à FestiValériane Namur (2025)
Le secteur de la mode produit aujourd’hui des millions de tonnes de vêtements par an. Il engendre une pollution considérable, des atteintes graves aux droits humains, un gaspillage colossal et un volume de déchets devenu ingérable. Comme dans les filières alimentaires, des solutions existent pourtant, qui réclament une volonté politique autant qu’un changement de nos habitudes. Les enjeux du textile et ses solutions peuvent-ils inspirer le secteur alimentaire ?
Par Murielle Degraen, animatrice chez Nature & Progrès
Les Belges sont les champions ! De football ? De tennis ? De saut en longueur ? Non. De gaspillage textile[1]. Chaque année, nous dépensons en moyenne près de 1.000 euros en vêtements et en chaussures (17 % de plus que la moyenne européenne[2]) et en jetons 14,8 kilogrammes : un record en Europe où la moyenne s’élève à 12 kilogrammes ! Plus globalement, entre 100 et 150 milliards de vêtements sont fabriqués annuellement dans le monde ; jusqu’à 45 milliards sont mis en décharge ou incinérés avant même d’être vendus[3].
Pour Nature & Progrès, association de producteurs bio et de consommateurs attentifs à ce que les activités humaines soient compatibles avec notre santé et celle de la Terre, le secteur de l’habillement – influencé, comme l’alimentation, par un consumérisme effréné – doit être mis en question dans ses pratiques et ses impacts. Cette analyse propose quelques comparaisons des mécanismes à l’œuvre concernant les tentatives de responsabilisation des producteurs industriels de produits « bas de gamme » à fort impact environnemental, les injonctions à consommer moins et mieux contradictoires avec la démarche marketing poussant à acheter toujours plus et moins cher, et les alternatives à mettre en œuvre pour réduire les nuisances.
Les dérives de l’ultra fast fashion
On produit trop de vêtements. Beaucoup trop. Cette frénésie est née au début des années 2000 avec le développement d’un modèle économique appelé fast-fashion (« mode rapide »), incarné chez nous par H&M, Zara, Primark, Décathlon… Une industrie mondialisée basée sur la faible rémunération de ses ouvriers localisés dans le Sud, une quasi-absence de normes sanitaires ou environnementales, une qualité médiocre, une offre pléthorique et des prix écrasés. Internet et la vente en ligne ont ensuite permis l’apparition de l’ultra-fast fashion, qui pousse au maximum les pires caractéristiques de la mode rapide, et dont l’acteur le plus connu est l’entreprise Shein. Cette enseigne affiche sur sa plateforme 8.000 à 10.000 nouveaux modèles par… jour ! Si elle prétend ne faire confectionner que 150 à 200 pièces par modèle pour éviter de se retrouver avec des invendus, cela fait tout de même plus d’un million de vêtements fabriqués journellement par le géant chinois[4].
Les conséquences de ce business model sont dramatiques. Exploitation de la main-d’œuvre, maladies dues aux produits chimiques et, parfois, décès, comme lors de l’effondrement du Rana Plaza en 2013. Des montagnes de déchets textiles finissent leur vie dans des décharges à ciel ouvert au Ghana, au Kenya ou au Chili. Le secteur de la mode est responsable d’environ 20 % de la pollution mondiale de l’eau potable, principalement via les teintures[5]. En 2050, si la tendance se poursuit, il produira à lui seul un quart des émissions de CO2 mondiales[6].
Les fringues à quelques euros saturent les centres de collecte solidaire et mettent la filière d’économie sociale en péril. Terre, Oxfam ou les Petits Riens voient se réduire d’année en année la part des « beaux » vêtements revendables en boutique, au profit d’une masse de chiffons sans valeur qui coûte au secteur plus qu’il ne lui rapporte. Depuis l’obligation de collecte sélective instaurée par l’Europe début 2025, les volumes explosent, et c’est la crise aigüe. En décembre 2025, le gouvernement wallon a introduit une compensation supplémentaire à la tonne collectée et un subside exceptionnel à l’asbl Terre[7] : bulle d’oxygène bienvenue, mais insuffisante pour gérer le problème à long terme.
Des consommateurs sous pression
Mettre cette situation uniquement sur le dos de consommateurs avides et irresponsables est tentant. Nous connaissons déjà cette ritournelle dans d’autres domaines : pour lutter contre dérèglement climatique, baissez votre chauffage ; pour lutter contre les déchets, achetez en vrac ; pour éviter que les plastiques se dispersent dans la nature, mettez-les au recyclage… Et y compris dans les filières alimentaires : pour une agriculture sans pesticides, mangez bio ; pour ne pas ingérer trop de cadmium, évitez les céréales ; pour ne pas vous intoxiquer par les pesticides, portez des gants…
Autant d’injonctions et de campagnes souvent financées par les producteurs eux-mêmes et soutenues par le pouvoir public pour rejeter la responsabilité sur le consommateur et éviter les remises en question. Elles ignorent le poids et la force des mécanismes psychologiques et sociaux sur lesquels s’appuie le capitalisme, car on poussera de toute façon et par tous les moyens les citoyens à consommer. Dans leur étude « Interdire la publicité pour la Malbouffe »[8], FIAN a mis en évidence comment les stratégies marketing des entreprises vont conduire les consommateurs à des habitudes alimentaires malsaines, les empêchant de résister : en saturant la capacité de réflexion du consommateur, en endormant sa vigilance, en jouant sur les émotions, en intégrant des valeurs dans les produits, via un ciblage – par le big data – et une répétition de la publicité…
Laisser sur les épaules des citoyens la seule responsabilité des filières via leur pouvoir d’achat est une solution de facilité. Pour changer la donne en profondeur, tant pour le secteur textile que celui de l’alimentation, c’est la politique, nationale et européenne, qui détient les leviers les plus puissants.
Responsabiliser et pénaliser les producteurs
Peut-on faire reposer sur les producteurs la responsabilité des pollutions qu’ils engendrent ? Nous nous étions déjà posé la question pour les pesticides dans notre analyse n°2026/10. Nous y découvrions le principe de la responsabilité élargie du producteur (REP), consacré par une directive européenne datant de 2008. Son principe est simple, du moins sur le papier : le producteur est responsable de la fin de vie de ses produits devenus des déchets, et il est tenu de financer leur collecte, leur recyclage ou leur incinération. En pratique, les entreprises cotisent au sein d’une structure collective ou mettent en place des process individuels.
La REP existe en Belgique pour les piles, les emballages, les déchets électroniques et les pneus. Pour les vêtements, il faudra attendre 2028[9]. À noter que le véritable recyclage « de fibre à fibre » est compliqué à mettre en œuvre et ne concerne actuellement qu’un pourcent des vêtements. Dans le domaine alimentaire, une manière efficace d’appliquer la REP pour responsabiliser les fabricants de pesticides n’a pas encore été mise au point, mais des pistes sont étudiées (lire notre analyse 2026/20).
Des mesures touchant la compétitivité
A l’heure actuelle, les entreprises de mode qui exploitent leur main-d’œuvre et polluent l’environnement sont bien plus rentables que celles qui ont de meilleurs standards. Dans notre monde hyper compétitif, cette « prime au vice » est l’atout majeur de la fast et de l’ultra fast-fashion.
La France, avec sa loi anti fast-fashion[10], semblait en avoir pris acte. Tarifs douaniers majorés, malus financier, interdiction de publicité devaient permettre de réduire la compétitivité des entreprises de la fast et de l’ultra-fast fashion. Des mesures qui pourraient, par ailleurs, inspirer d’autres secteurs comme celui de l’alimentation, où les produits industriels bas de gamme et néfastes pour la santé (sodas, etc.) devraient aussi être freinés. Par exemple, dans leur étude, le FIAN émet une série de recommandations pour réglementer la publicité alimentaire pour les produits classés D et E dans le système Nutri-Score dans l’objectif de créer un environnement alimentaire sain.
La loi anti fast fashion étaient prometteuse, mais en dirigeant les actions uniquement contre Shein sans s’attaquer à d’autres entreprises qui fonctionnent sur le même modèle dématérialisé (Boohoo, Cider…) ou aux enseignes de fast-fashion au comportement tout aussi problématique, elle ne porte malheureusement aucun coup décisif à ce modèle économique destructeur, ni à la tendance actuelle à la surconsommation. Pour cela, il faut étendre les pénalités à tous les acteurs de la mode rapide, mais aussi se résoudre à changer complètement les règles du jeu.
Décroître, relocaliser, recréer
Un marketing agressif s’emploie à titiller notre goût pour la nouveauté et pour les aspects qui y sont liés : pièces multiples, couleurs flamboyantes, absence de taches, de rapiéçage ou de signes d’usure… Notre tolérance aux marques du temps et de l’usage est à présent proche de zéro, et il devient très difficile, en particulier pour les jeunes générations, de résister aux sirènes du tout, tout de suite, à prix cassés. Si l’éducation et la réflexion citoyennes sont nécessaires, il revient aux acteurs politiques de (re)construire le cadre qui permettra l’émergence d’un autre modèle de production et, par voie de conséquence, de consommation.
En effet, si nous en sommes là aujourd’hui, c’est bien parce que les gouvernements ont soutenu et promu une mondialisation sans frein. La fast fashion a sinistré le secteur du textile : production et confection ont presque disparu en Europe de l’Ouest, entraînant avec elles les emplois. Les relocaliser permettrait de recréer des filières, de favoriser la créativité et la diversité des petites marques, de récupérer des impôts pour les États et de contrôler les impacts de la fabrication des vêtements. Utopique ? Non. Le fatalisme n’est pas de mise ici. Pour freiner le rouleau compresseur et donner aux consommateurs l’occasion et l’envie d’acheter moins et mieux, c’est la seule solution. Si mon tee-shirt est de qualité et coûte désormais 45 euros, ne ferai-je pas l’effort d’en prendre soin, de le garder et le réparer autant que possible ?
On peut encore pousser la comparaison entre secteurs textile et alimentaire sur ce point. Si nous n’en sommes pas encore arrivés à une disparition de filières agricoles chez nous, l’impact des traités de libre-échange tels que le Mercosur ou le Traité transatlantique inquiète les agriculteurs, notamment les éleveurs mis en concurrence avec des entreprises soumises à des normes sociales et environnementales moins strictes. La mondialisation du secteur alimentaire mènera-t-elle à l’avenir, comme dans le domaine de l’habillement, à une disparition des producteurs primaires en Europe ? Si la viande européenne est plus chère, ici aussi, elle peut être « savourée » à sa juste valeur par une consommation modérée – compatible avec les enjeux environnementaux – et un gaspillage réduit.
Labels et matières à privilégier
Tout comme dans le secteur alimentaire, les consommateurs soucieux d’éthique et d’environnement peuvent aujourd’hui acheter des marques responsables, mais aussi compter sur une forêt de labels et de certifications. Pour s’y retrouver et éviter de se faire piéger par le greenwashing, on se référera à des sites fiables (référencés notamment par Ecoconso[11]).
Quelles matières privilégier ? La laine locale, le coton bio ou recyclé, le lin ou le chanvre cultivés en Europe : voilà, semble-t-il, les achats les plus judicieux, à défaut d’être les plus accessibles. Parmi les matières artificielles – transformées chimiquement à partir de matières naturelles comme le bois –, le lyocell est réputé le moins polluant, l’eau et les solvants utilisés pour sa fabrication étant récupérés et réutilisés. Quant aux matières synthétiques fabriquées à partir de pétrole (polyester ou acrylique), elles relarguent des microplastiques au lavage. Mieux vaut éviter de les acheter à l’état neuf[12].
Les producteurs de vêtements – Shein compris – font du polyester recyclé un argument marketing. Cette matière n’est pourtant pas obtenue à partir de vêtements usagés, mais avec les bouteilles en plastique PET issues de la filière minéralière[13]. On peut donc parler, en l’occurrence, de « décyclage », et certainement pas d’économie circulaire. De plus, le bilan carbone d’un pull de type « polaire » n’est réduit que de 10 % par rapport à celui d’un pull en polyester vierge. Ses impacts sur l’environnement restent considérables et il ne sera jamais recyclé. Si l’on tient à acheter ce genre d’article, mieux vaut le choisir labellisé Global Recycled Standard (GRS)[14] ou se le procurer en seconde main.
Sobriété et recyclage
Reste le plus difficile, mais une priorité selon Nature & Progrès : acheter moins, garder nos habits plus longtemps, les réparer ou les upcycler. Pour ceux qui ne connaissent pas encore ce terme apparu dans les années 1990, l’upcycling, ou « surcyclage » en français, est une pratique créative qui consiste, selon Oxfam, à « récupérer des vêtements, des chutes de tissus, des rideaux… ou toute matière textile qui ne sert pas ou plus, pour leur donner une nouvelle vie. » En réalité, cette pratique existe depuis la Préhistoire et s’illustre par des techniques aussi simples que le patchwork ou le retournage de vêtements pour aller jusqu’à un nouveau concept de stylisme. On peut le faire soi-même, mais des artisans créateurs s’y donnent à cœur joie pour nous le faire apprécier ! Et si la véritable révolution du consommateur était de restaurer la « durabilité émotionnelle » des vêtements ?
REFERENCES
[1] https://www.gondola.be/fr/news/le-consommateur-belge-numero-1-du-gaspillage-de-vetements
[2] https://www.teamfrance-export.fr/fiche-marche/univers-de-la-personne-de-la-maison-des-sports-et-loisirs/mode-et-accessoires/BE
[3] https://www.oxfamfrance.org/climat-et-energie/surproduction-textile-fast-fashion/
[4] Les Amis de la Terre France, Quand la mode surchauffe, Shein, ou la course destructrice vers toujours plus de vêtements, juin 2023.
[5] https://www.europarl.europa.eu/topics/fr/article/20201208STO93327/mode-ephemere-legislation-europeenne-pour-une-consommation-textile-durable
[6] Les Amis de la Terre France, Idem.
[7] https://www.wallonie.be/fr/actualites/mesures-de-soutien-aux-operateurs-de-collecte-et-de-tri-des-textiles-usages#:~:text=%C3%80%20partir%20du%201er,REP)%20textile%20attendue%20en%202028.
[8] FIAN. 2024. Interdire la publicité pour la Malbouffe. Etude. https://www.fian.be/Interdire-la-publicite-pour-la-Malbouffe
[9] Elle existe pour les textiles au Pays-Bas depuis 2023, et en France depuis 2007 : Voir https://filieres-rep.ademe.fr/filieres-REP/filiere-TLC
[10] https://reporterre.net/Videe-de-son-ambition-la-loi-anti-fast-fashion-entre-dans-sa-derniere-ligne-droite, 17 juin 2026
[11] https://www.ecoconso.be/fr/content/quels-sont-les-labels-fiables-pour-choisir-un-vetement-durable
[12] ADEME. 2025. Les impacts de la mode et de la fast-fashion, Clés pour agir.
[13] En polyéthylène téréphtalate (PET). Le mot « polyester » n’est utilisé que pour le textile. Voir https://la-mode-a-l-envers.loom.fr/blog/le-polyester-recycle-cet-ecran-de-fumee
[14] Sur les avantages du label GRS, voir https://www.ecoconso.be/fr/content/le-label-global-recycled-standard-grs-pour-les-textiles-recycles
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