Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°179
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Par Mireille De Graeuwe,
animatrice chez Nature & Progrès
L’agroécologie s’est imposée comme un mot à la mode. En une quinzaine d’années, le terme s’est popularisé dans la sphère scientifique, sociale et politique. S’il jouit d’une image positive qui pousse une utilisation « à tort et à travers », son origine et sa signification se sont perdus. Que préconise l’agroécologie au juste ?

En réponse à l’intensification des pratiques agricoles (spécialisation des fermes, utilisation d’engrais et de pesticides chimiques, industrialisation des élevages…), différents modèles alternatifs ont vu le jour. Parmi eux, l’agroécologie fait beaucoup parler d’elle. Que penser de ce concept ? Greenwashing, ou réelles garanties d’initiatives vertueuses ?
D’une discipline scientifique à un mouvement social
Le terme apparaît dès les années 1930 lorsque certains chercheurs commencent à appliquer les principes de l’écologie à l’étude des systèmes agricoles. Des pionniers comme l’agronome russe Basil Bensin ou l’écologue allemand Wolfgang Tischler s’intéressent alors aux interactions entre les cultures, les insectes, les sols et leur environnement. À cette époque, l’agroécologie est une approche scientifique peu répandue qui vise à mieux comprendre le fonctionnement écologique des cultures et des agroécosystèmes.
À partir des années 1970 et 1980, le concept prend une nouvelle dimension. Des chercheurs comme Miguel Altieri et Stephen Gliessman proposent d’utiliser l’écologie non seulement pour analyser les systèmes agricoles, mais aussi pour concevoir des formes d’agriculture plus durables. Face aux dommages de la Révolution verte en Amérique latine, les écologues cherchent des alternatives. En 1995, Altieri définit l’agroécologie comme « la science de la gestion des ressources naturelles au bénéfice des plus démunis confrontés à un environnement défavorable ». Elle devient alors un cadre scientifique permettant de réfléchir à des systèmes agricoles moins dépendants des intrants industriels et davantage fondés sur la biodiversité, les cycles naturels et les savoirs locaux. Progressivement, cette approche se diffuse dans les universités.
L’agroécologie se développe alors sur le terrain. En Amérique latine notamment, elle est adoptée par des agriculteurs et des organisations paysannes qui cherchent à améliorer leur système de production tout en préservant les ressources naturelles et en valorisant les connaissances locales. Peu à peu, le terme « agroécologie » dépasse le seul domaine scientifique pour devenir également le symbole d’un mouvement social qui défend la souveraineté alimentaire et le rôle central des petits producteurs dans les systèmes alimentaires.
Vers une approche globale
Au début des années 2000, l’agroécologie connaît une nouvelle évolution. Les chercheurs ne se limitent plus à l’étude des champs ou des fermes, mais s’intéressent désormais à l’ensemble des systèmes alimentaires. La production agricole est alors analysée en lien avec la transformation, la distribution, la consommation et les relations économiques et politiques qui structurent l’alimentation à l’échelle mondiale. Les problèmes agricoles ne sont pas uniquement techniques, mais également liés à des questions économiques, sociales et politiques. « L’agroécologie est politique ; elle nous demande de remettre en cause et de transformer les structures de pouvoir de nos sociétés. Nous devons placer le contrôle des semences, de la biodiversité, des terres et territoires, de l’eau, des savoirs, de la culture, des biens communs et des espaces communautaires entre les mains de celles et ceux qui nourrissent le monde », lit-on dans la Déclaration du Forum international sur l’agroécologie de 2015. Cette évolution conduit à intégrer des disciplines très différentes allant de l’agronomie à la sociologie ou à la science politique. Dans cette perspective élargie, la production de connaissances ne repose plus uniquement sur les chercheurs : elle implique aussi les agriculteurs, les citoyens et d’autres acteurs. Les savoirs scientifiques, les connaissances locales et les expériences pratiques sont considérés comme complémentaires.
Un concept riche, des usages discutables
En Wallonie[1], l’agroécologie repose sur 13 grands principes : recyclage, réduction des intrants, santé du sol, bien-être animal, biodiversité, synergies, diversification économique, cocréation de connaissances, valeurs sociales et types d’alimentation, équité, connectivité, gouvernance des territoires et des ressources naturelles et participation. À ces principes s’ajoutent des lignes rouges : les OGMs, les produits synthétiques, la monoculture, la productivité, le système semencier, l’élevage industriel, les groupes marginalisés, les aliments ultra-transformés, l’extractivisme et les droits humains. Les systèmes en agroécologie sont en cheminement vers ces objectifs et les trajectoires pour y parvenir varient selon les contextes. Il n’existe ni recette unique, ni cases dans lesquelles faire entrer les pratiques. C’est à la fois la richesse… et la fragilité de l’agroécologie. Ce caractère ouvert rend difficile toute inscription dans une réglementation, une certification ou un label.
Faute de règles claires, le concept d’agroécologie est récupéré, mis à toutes les sauces. En 2013, nous concluions un dossier sur l’agroécologie (lire Valériane n°100) par : « L’agroécologie est un terme en cours de structuration, ce qui explique la diversité d’utilisation du terme. La bataille des sens est tout juste engagée. Aujourd’hui, le potentiel véhiculé est bien supérieur au risque de récupération. » À l’époque, nous nous félicitions de l’engouement pour ce concept offrant de contrer le développement d’une bio industrielle. Depuis, le contexte a évolué. Le terme « bio » est délaissé ; certains producteurs ne l’affichant plus malgré leur adhésion au label. À l’inverse, « agroécologie » séduit davantage… et attire aussi des acteurs économiques qui s’en emparent. On voit ainsi des fermes se revendiquer de l’agroécologie pour certaines pratiques vertueuses – comme la couverture des sols – tout en maintenant, par ailleurs, des monocultures à grande échelle ou l’usage de pesticides chimiques de synthèse.
Pour Nature & Progrès, il manque à l’agroécologie des balises claires, des garde-fous. En matière de santé environnementale et humaine, l’utilisation des pesticides chimiques de synthèse devrait être bannie dans tout mouvement se revendiquant de l’agroécologie, en cohérence avec l’origine de ce mouvement social : une alternative à la Révolution verte. Nous aurions donc envie, chez Nature & Progrès, d’adjoindre une série de limites claires au concept d’agroécologie. Et pourquoi pas celles du bio ?
Allier bio et agroécologie
L’agriculture biologique, définie dans un cahier des charges européen, peut certifier une manière de produire. Interdiction des OGM, des pesticides et engrais chimiques, limites de densité pour les élevages et l’accès à l’extérieur, interdiction d’usage préventif de médicaments vétérinaires… Cette certification garantit donc un certain nombre de pratiques agronomiques favorables à l’environnement.
Pour Nature & Progrès, cette certification est nécessaire mais n’est pas suffisante. Il s’agit aussi de repenser plus globalement le fonctionnement des fermes et des systèmes alimentaires, de mettre l’accent sur l’autonomie des agriculteurs, la relocalisation des filières, le renforcement des liens entre paysans et citoyens, la justice alimentaire ou la gouvernance collective des systèmes alimentaires.
La vraie cohérence se situe donc dans une alliance entre l’agroécologie et le bio, ce que propose in fine la mention des producteurs bio de Nature & Progrès.
Au respect du cahier des charges bio européen – avec les contrôles qui y sont assortis -, s’ajoute une charte plus ambitieuse intégrant explicitement des dimensions écologiques, sociales et économiques. On y retrouve les ingrédients du concept d’agroécologie.
Transformer les systèmes alimentaires
L’agroécologie est trop souvent réduite à un ensemble de pratiques. Or, sa visée est une remise en cause profonde des systèmes alimentaires associant tous les acteurs, y compris les citoyens et les politiques. Dans une lettre ouverte au ministre français de l’agriculture, en réponse à l’adoption du « grand plan agroécologique pour France » (2012), Nature & Progrès France dénonce l’absence de prise en compte de volets sociaux. « Nous appelons à une réforme agraire, dans le cadre de l’agroécologie, qui prenne en compte les problématiques majeures telles que : l’accès au foncier, l’accès aux semences paysannes, l’adaptation des normes industrielles et des dispositifs administratifs aux agricultures diversifiées à taille humaine, la promotion des circuits courts et des marchés locaux, le changement des régimes de subvention à l’hectare vers une aide proportionnelle au nombre d’actifs sur les fermes, la suppression des subventions à l’exportation et la révision du système fiscal pour plus d’équité. »
En plus du contrôle bio officiel, les producteurs de la mention Nature & Progrès participent à un système de garantie basé sur la transparence, l’échange entre pairs et avec les citoyens et la responsabilité collective. Ce système renforce les liens entre les différents acteurs qui peuvent travailler ensemble à des modèles alternatifs et encourager des pratiques agricoles profondément ancrées dans les territoires.
Dans cette perspective, la mention Nature & Progrès constitue un exemple concret de passerelle entre agriculture biologique et agroécologie. Elle montre comment une certification agricole peut évoluer vers une démarche plus globale visant à transformer non seulement les pratiques de production, mais aussi les relations économiques, sociales et territoriales qui structurent les systèmes alimentaires.
[1] Initié en 2022, le projet Terraé vise à soutenir la transition agroécologique en Wallonie en accompagnant les agriculteurs via la création de groupements d’agriculteurs, la diffusion des savoirs et savoirs faire ou la rémunération des pratiques agroécologiques. Ce plan est piloté et soutenu par le SPW Agriculture, Ressources Naturelles et Environnement. https://www.terrae-agroecologie.be/agro%C3%A9cologie
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