Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°179
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Par Bruno Schiffers,
membre et administrateur
chez Nature & Progrès
Une nouvelle génération de pesticides voit le jour dans les laboratoires, et déjà dans certains champs outre Atlantique. Ayant pour cible le fonctionnement du génome de ravageurs, ils sont présentés comme une solution d’éradication sélective et à faible impact environnemental. Cependant, les risques d’une telle technologie génétique sont nombreux, et doivent être débattus avant toute utilisation dans nos campagnes.

Une nouvelle génération de pesticides frappe à la porte de l’Union européenne : les pesticides à ARN interférent (ARNi). Présentés par l’industrie comme une innovation « précise », « écologique » et « révolutionnaire », ces produits reposent sur une technologie issue de la biologie moléculaire appelée interférence ARN. Derrière ces promesses, cette nouvelle approche soulève pourtant de nombreuses questions scientifiques, environnementales et démocratiques. Car contrairement aux pesticides classiques, ces produits ne reposent plus sur la toxicité chimique d’une molécule mais sur la manipulation directe de l’expression des gènes dans les organismes vivants.
Interférence ARN
L’interférence ARN est un mécanisme naturel présent chez presque tous les êtres vivants. Il s’agit d’un système de régulation génétique qui permet de « réduire au silence » certains gènes (ils ne s’expriment pas). Concrètement, de petites molécules d’ARNi peuvent reconnaître un ARN messager (ARNm) spécifique – la molécule qui sert normalement de plan pour fabriquer une protéine – et provoquer sa destruction. Lorsque cet ARNm disparaît, la protéine correspondante ne peut plus être produite : le gène devient alors silencieux. Ce mécanisme biologique, découvert dans les années 1990 (par Andrew Z. Fire et Craig C. Mello) et récompensé par le prix Nobel en 2006, est aujourd’hui utilisé comme outil de biotechnologie pour contrôler l’expression de gènes dans des organismes vivants.
Dans le domaine agricole, cette technologie est désormais exploitée pour concevoir des pesticides capables de désactiver des gènes essentiels chez des insectes ravageurs ou des pathogènes. Le principe est relativement simple sur le plan théorique. Les chercheurs identifient un gène indispensable à la survie ou au développement d’un insecte. Ils fabriquent ensuite en laboratoire une molécule d’ARN double brin correspondant à ce gène. Lorsque le ravageur ingère cette molécule, celle-ci est découpée dans son organisme par l’enzyme Dicer en petits ARNi qui vont guider un complexe moléculaire chargé de détruire l’ARNm du gène ciblé. Privé de cette fonction essentielle, l’organisme ne peut plus se développer normalement et finit par mourir.
Pesticides génétiques : une nouvelle frontière
Les industriels actifs dans la protection des cultures (notamment SYNGENTA et BAYER) ont bien saisi le potentiel de cette technologie qui permettrait, selon eux, de cibler très précisément certaines espèces nuisibles, tout en épargnant les autres organismes. Ils développent deux grandes stratégies : soit des plantes génétiquement modifiées pour produire elles-mêmes l’ARNi qui cible le ravageur, soit des produits phytopharmaceutiques à pulvériser sur les cultures. C’est cette deuxième approche – souvent présentée comme compatible avec une agriculture « sans OGM » – qui est aujourd’hui au centre du développement industriel. Les pesticides à ARNi sont présentés comme une alternative « intelligente » aux pesticides chimiques, sélectifs à l’égard des insectes auxiliaires et capables de réduire les impacts sur l’environnement et la santé humaine.
À première vue, cette approche semble séduisante. Mais cette promesse de précision mérite d’être examinée de plus près. En réalité, les chercheurs eux-mêmes reconnaissent que la question des effets dits « hors cible » constitue l’un des principaux défis scientifiques de cette technologie. Le fonctionnement même de l’interférence ARN repose sur la reconnaissance de séquences génétiques. Or les génomes des organismes vivants partagent souvent des portions de séquences similaires. Une molécule d’ARN conçue pour cibler un insecte donné pourrait donc aussi interagir avec des gènes similaires chez d’autres espèces proches, voire chez des organismes qui ne sont pas du tout visés par le traitement. Les autorités scientifiques européennes soulignent d’ailleurs que l’évaluation des risques doit inclure une analyse bioinformatique détaillée afin d’identifier les possibles interactions avec des gènes non ciblés.
Pesticides « intelligents » : promesse technologique ou nouveaux risques ?
Les conséquences potentielles pour la biodiversité sont loin d’être négligeables. Les organismes susceptibles d’être exposés à ces molécules ne se limitent pas aux ravageurs visés. Les abeilles, les insectes auxiliaires, les arthropodes du sol, les vers de terre ou encore les micro-organismes pourraient également entrer en contact avec ces ARN dispersés dans l’environnement. Les travaux de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) consacrés à l’évaluation des risques des pesticides à ARNi insistent d’ailleurs sur la nécessité d’étudier leurs effets sur une grande diversité d’organismes non ciblés et sur les écosystèmes agricoles. De plus, comme pour les pesticides chimiques ou les plantes Bt, certains chercheurs anticipent déjà l’apparition possible de résistances chez les insectes ciblés.
Une autre question concerne le devenir de ces molécules dans l’environnement. Les promoteurs de la technologie affirment que, contrairement aux pesticides chimiques, les pesticides à ARNi sont constitués de molécules biologiques fragiles, rapidement dégradées et ne persistent pas longtemps dans les sols ou dans l’eau. Mais déjà, plusieurs équipes de recherche travaillent justement à améliorer leur stabilité afin d’augmenter leur efficacité sur le terrain. Des formulations spécifiques ou des systèmes de protection moléculaire peuvent être utilisés pour éviter leur dégradation rapide. Cette recherche d’une plus grande stabilité pourrait modifier profondément leur comportement environnemental et leur potentiel de dispersion. Cette question justifie à elle seule la nécessité d’évaluations écotoxicologiques spécifiques.
Les risques pour la santé humaine restent eux aussi entourés d’incertitudes. Selon les analyses de l’OCDE, l’ingestion d’ARN ne présenterait pas de danger particulier, car ces molécules sont généralement dégradées dans le système digestif. Il est vrai que notre organisme possède de nombreuses barrières biologiques (enzymes digestives, membranes cellulaires, etc.) capables de détruire les ARN exogènes. Mais les scientifiques reconnaissent également que les formulations développées pour l’agriculture pourraient chercher précisément à contourner ces barrières afin d’améliorer l’efficacité des molécules chez les organismes ciblés. Dans ce contexte, la question de l’exposition humaine – par l’alimentation, l’eau ou l’environnement – mérite d’être examinée avec prudence.
Au-delà des aspects strictement scientifiques, cette technologie soulève aussi une question plus fondamentale : celle de la nature même de ces nouveaux pesticides. Contrairement aux pesticides chimiques, les pesticides à ARNi agissent directement sur l’expression des gènes des organismes vivants. Ils ne modifient pas l’ADN de manière permanente, mais ils interviennent néanmoins sur les mécanismes moléculaires qui contrôlent l’activité génétique. Certains observateurs parlent ainsi d’une forme de modification génétique temporaire appliquée à des organismes présents dans l’environnement. Dans cette perspective, l’utilisation massive de ces produits dans les champs – susceptibles d’affecter toute espèce présentant une séquence génétique similaire – pourrait s’apparenter à une vaste expérience de manipulation génétique à ciel ouvert.
L’enjeu réglementaire est d’autant plus important que cette technologie se développe rapidement. Les recherches sur les applications agricoles de l’interférence ARN se sont multipliées ces dernières années, avec plus de 200 publications scientifiques et presque 300 brevets déposés dans ce domaine. Plusieurs entreprises de l’agrochimie investissent massivement dans ces produits, qu’elles considèrent comme l’une des grandes innovations pour la protection des cultures, avec des applications visant plus de 30 espèces de bioagresseurs (insectes, champignons, virus).
Vers la commercialisation des pesticides à ARN interférent
En décembre 2023, un premier pesticide pulvérisable basé sur l’ARNi, le Ledprona (développé par GreenLight Biosciences, commercialisé sous la formulation Calantha®), a été autorisé aux États-Unis par l’Environmental Protection Agency (EPA) dans des conditions dénoncées par le Center for Food Safety et plus d’une vingtaine d’organisations américaines de défense de la nature et de l’intérêt public. Malgré les critiques initiales du Center for Food Safety concernant les évaluations écologiques, l’EPA considère que les risques sont négligeables. A ce jour, ce produit n’aurait pas encore été soumis à autorisation dans l’Union européenne.
Dans ce contexte, le risque est de voir ces technologies introduites dans l’agriculture avant même que leurs effets à long terme soient pleinement compris. L’histoire des pesticides nous a pourtant appris à quel point les innovations présentées comme sûres peuvent révéler, des années plus tard, des impacts environnementaux majeurs. Face à ces incertitudes, la prudence scientifique et le principe de précaution devraient rester des guides essentiels. Alors que les premiers produits arrivent sur le marché, le défi sera d’évaluer valablement les effets non-intentionnels de cette technologie, afin d’éviter de reproduire les erreurs du passé. A cet égard, plusieurs experts estiment que les cadres réglementaires actuels ne sont pas adaptés pour évaluer des pesticides agissant sur les mécanismes génétiques. C’est pourquoi, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a émis en 2025 des recommandations particulières pour l’évaluation des risques spécifiques liés à cette technologie.
Nature & Progrès appelle à la prudence vis-à-vis de ces nouvelles technologies. Les pesticides à ARNi représentent un changement profond dans la manière dont la chimie interagit avec le vivant. En passant d’une toxicité chimique à une intervention directe sur les mécanismes génétiques des organismes, l’agriculture industrielle franchit une frontière technologique qui doit être débattue collectivement. Avant de transformer les champs en laboratoires, il est indispensable de s’assurer que cette nouvelle génération de pesticides ne reproduira pas, sous une autre forme, les erreurs du passé.
REFERENCES
Autorité européenne de sécurité des aliments. 2025. Risk assessment considerations for RNAi-based genetically modified plants. EFSA Journal 23, e9321.
Center for Food Safety. 2023. Comments on EPA-HQ-OPP-2021-0271, Proposed Decision to Approve Section 3(c)(5) Registration for Ledprona (Leptinotarsa decemlineata-specific recombinant doublestranded interfering Oligonucleotide GS2).
Fire A. et Mello C. 1998. Potent and specific genetic interference by double-stranded RNA in Caenorhabditis elegans. Nature 391, 806–811.
Germing K., Díaz Navarrete C.A., Schiermeyer A., Hommen U., Zühl L., Eilebrecht S. et Eilebrecht E. 2025. Crop protection by RNA interference: review of recent approaches and current developments. Environmental Sciences Europe 37 :15.
OCDE. 2020. Considerations for environmental risk assessment of externally applied dsRNA-based pesticides. OECD Series on Pesticides No. 104.
OCDE. 2023. Considerations for human health risk assessment of externally applied dsRNA-based pesticides. OECD Series on Pesticides No. 110.
Pollinis (mailing du 7 février 2026). Alerte : l’Europe s’apprête à autoriser les pesticides génétiques dans nos champs !
Sirinathsinghji E., Klein K. et Perls, D. 2020. Gene-silencing pesticides: risks and concerns. Friends of the Earth.
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