Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°178
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Par Sylvie La Spina,
rédactrice en chef
chez Nature & Progrès
La nouvelle est tombée en octobre dernier. Apis mellifera, notre abeille mellifère, est classée « en danger » sur la Liste rouge européenne de l’IUCN (International Union for Conservation of Nature), l’inventaire mondial le plus complet de l’état de conservation des espèces animales et végétales. Elle rejoint ainsi 48.646 espèces considérées comme menacées.

La nouvelle est tombée en octobre dernier. Apis mellifera, notre abeille mellifère, est classée « en danger » sur la Liste rouge européenne de l’IUCN[1] (International Union for Conservation of Nature), l’inventaire mondial le plus complet de l’état de conservation des espèces animales et végétales. Elle rejoint ainsi 48.646 espèces considérées comme menacées[2].
Et pourtant, il y en a partout !
D’après les estimations du CARI, 4.500 apiculteurs sont actifs en Wallonie et à Bruxelles, entretenant au total près de 40.000 ruches[3]. Sachant qu’une colonie héberge plusieurs dizaines de milliers d’individus, plusieurs millions d’abeilles mellifères sont donc élevées pour produire du miel. Quand on se penche sur les fleurs de nos campagnes et de nos jardins, ce sont souvent des abeilles mellifères qui y butinent, bien que notre faune compte quelques 350 espèces d’abeilles sauvages[4], la plupart solitaires ou formant de très petits groupes sociaux. Ces espèces sauvages sont en mauvais état de conservation : 30 à 40 % sont reprises sur cette même Liste rouge, et plusieurs ont disparu ces dernières décennies. Les causes de la disparition des pollinisateurs sont bien identifiées : destruction du milieu (habitat et garde-manger) par l’urbanisation et la simplification des paysages – y compris de la flore des prairies, lire Valériane n°177 – et utilisation des pesticides. Des scientifiques ajoutent que la surabondance des abeilles mellifères n’aide pas les espèces sauvages à maintenir leurs populations étant donné la compétition pour des ressources florales limitantes (lire Valériane n°169). Alors, comment expliquer le classement des abeilles mellifères sur la Liste rouge ? La réponse est simple : l’IUCN se concentre sur les populations sauvages et non sur celles des ruches.
Une domestication ancienne
Contrairement à l’idée reçue selon laquelle l’abeille domestique serait uniquement une espèce domestiquée, les populations sauvages de cet important pollinisateur font partie intégrante de la faune européenne, au même titre que les autres abeilles sauvages. Les colonies s’installent dans des arbres creux ou dans des anfractuosités rocheuses. Nos ancêtres détruisaient les colonies d’abeilles mellifères pour substituer miel et cire. La nature remplaçait cette perte par un nouvel essaim au printemps suivant. Les premières traces de ruches artificielles datent de 7.000 ans avant J.C. L’intensification de l’élevage des abeilles a permis d’accroître la production de miel. L’évolution génétique des abeilles domestiques a été – récemment, par rapport à leurs millions d’années d’existence – influencée par ce nouveau mode de vie dépendant des humains. L’habitat s’est notamment déplacé des zones forestières vers les zones agro-urbaines.
En conditions naturelles, la colonie d’abeilles se reproduit à la bonne saison, généralement en fin de printemps, par l’essaimage. Des cellules royales, alvéoles de forme particulière et de plus grande taille, sont construites par les ouvrières pour accueillir de futures reines. Une seule subsistera pour prendre le relais de la reine fondatrice. Cette dernière part, avant même la naissance de sa successeure, avec des milliers d’abeilles gorgées de miel pour coloniser un nouveau nid. La jeune reine effectue son vol nuptial, se reproduisant avec plusieurs mâles, avant de revenir à la ruche. Dans les pratiques courantes d’apiculture, la reproduction des abeilles est contrôlée pour éviter les hybridations et mieux contrôler la génétique de colonies. Plusieurs races d’abeilles existent, se distinguant par leur rusticité (abeille noire indigène), leur productivité, leur douceur, leur tendance à l’essaimage… Les apiculteurs achètent des reines fécondées proposées par des éleveurs de reines, en direct ou via leur association d’apiculture.
L’unique critère permettant de définir ce qu’est une colonie sauvage est sa capacité à nidifier sur une durée suffisamment longue et de manière autonome dans un lieu qu’elle a librement choisi. La frontière entre abeille mellifère domestique et sauvage est poreuse, étant donné que des essaims échappés de ruches peuvent coloniser des milieux naturels. Ils sont parfois capables d’y rester sans intervention de l’homme. Par ailleurs, les reines d’Apis mellifera peuvent parcourir jusque trois kilomètres pour rejoindre une zone de rassemblement de mâles (faux-bourdons), qui peuvent, eux, parcourir jusque 17 kilomètres ! L’hybridation entre abeilles mellifères sauvages et domestiques est sans doute importante, surtout dans les régions où l’apiculture est fortement développée. En réalité, on dispose de peu de données à ce sujet.
On les croyait disparues !
Dans les listes de l’IUCN, le statut des populations sauvages de l’abeille mellifère est longtemps resté « data deficient » (données insuffisantes). Alors que certains les croyaient disparues, des scientifiques ont décidé de mener une recherche active pour tenter de retrouver des colonies sauvages autonomes. En 2020, le projet Honey Bee Watch a été créé pour les fédérer et mutualiser les inventaires. Les chiffres récoltés ont permis de réévaluer le statut de l’abeille mellifère à « En danger » pour les 27 pays de l’Union européenne (les données restant insuffisantes à une échelle plus large), avec des populations sauvages en déclin. « Les espèces classées comme « Données insuffisantes » peuvent rester invisibles dans de nombreux processus de planification de la conservation. Les reclasser dans des catégories de la Liste rouge scientifiquement validées [telles que « En danger »], en tenant compte des tendances démographiques, de l’étendue de leur habitat et des niveaux de menace, garantit leur intégration aux priorités de conservation » souligne le professeur Simon G. Potts, coprésident du groupe des spécialistes des abeilles sauvages de l’IUCN.
Pourquoi protéger les colonies sauvages ?
Pourquoi autant se soucier des populations sauvages d’abeilles mellifères quand les populations domestiques sont nombreuses dans le monde ? Mettre ces abeilles « dans le même panier » serait une erreur, et « reposerait sur l’hypothèse non vérifiée que toutes les abeilles mellifères exploitées ou en liberté ont le même patrimoine génétique, les mêmes conditions de vie et les mêmes chances de survie », analyse Francis Cordillot, chercheur principal à l’Office fédéral de l’environnement suisse[5] . Or, les colonies sauvages autonomes sont restées soumises à la sélection naturelle dans leur milieu de vie, qui est différent de celui d’abeilles vivant en ruche sous le contrôle de l’apiculteur. Elles peuvent donc disposer de qualités intéressantes dans le contexte d’un environnement fluctuant.
« Quiconque s’intéresse de plus près aux abeilles mellifères sauvages sait qu’elles peuvent activer des propriétés d’auto-guérison bien plus que les abeilles mellifères exploitées. Dans la nature, les colonies d’abeilles mellifères peuvent recourir à leurs instincts naturels pour survivre, instincts qui leur sont retirés par la vie dans une ruche conventionnelle : par exemple, l’accouplement libre sur de longues distances, l’essaimage périodique et la colonisation nomade de nouveaux sites de nidification. Ce comportement naturel dans une aire de répartition vaste et changeante a permis aux abeilles mellifères de résister aux changements climatiques, aux maladies et aux parasites pendant plus de 30 millions d’années », témoigne le chercheur[6].
Les abeilles mellifères sauvages constituent un réservoir génétique et écologique précieux pour assurer l’adaptation de l’espèce – y compris les abeilles domestiques – aux menaces pesant sur leurs populations. Cette capacité de résilience est cruciale étant donné le rôle écologique et économique d’Apis mellifera. Nous ne parlons pas seulement de la production de miel, sucre écologique par excellence, ou d’autres produits de la ruche, mais surtout de la pollinisation. D’après la Cour des Comptes européenne[7], « près de quatre cinquièmes des fleurs sauvages et des cultures des zones tempérées dépendent à différents degrés de la pollinisation par les insectes. On estime à 15 milliards d’euros la contribution annuelle des insectes pollinisateurs à l’agriculture européenne. Les pollinisateurs augmentent la quantité de nourriture produite, de même que sa qualité et, en fin de compte, garantissent notre approvisionnement alimentaire. » L’abeille mellifère n’est, bien entendu, pas le seul insecte pollinisateur, et la protection des autres espèces doit être menée avec autant d’assiduité. Mais le nombre de ses individus domestiques contribue pour une large part à la reproduction des plantes.
Comment agir ?
Il est urgent de se pencher sur les raisons de leur déclin. La principale est la disparition de milieux favorables à leur installation et à leur alimentation. Nos territoires, utilisés de plus en plus intensivement, ne tolèrent plus de friches, d’espaces « pauvres » (peu productifs) laissés à la nature – sauf dans les quelques réserves naturelles wallonnes qui ne couvrent même pas 20.000 hectares[8]. Il est urgent d’enrichir et de déshomogénéiser notre environnement. Favoriser le maintien d’arbres morts sur pied, planter des haies et des vergers, favoriser les prairies naturelles extensives et les friches fleuries permettrait d’accroître les ressources de nectar et de pollen pour les pollinisateurs et d’offrir des gîtes pour les colonies sauvages d’abeilles mellifères, comme de nombreuses autres espèces sauvages.
La Cour des Comptes européenne pointe, dans son rapport spécial, la nécessité d’améliorer la protection des pollinisateurs sauvages dans le processus d’évaluation des risques liés aux pesticides. Ne pourrait-on pas être (enfin) plus ambitieux en organisant la transition de notre agriculture et de nos jardins vers des pratiques se passant totalement des pesticides chimiques de synthèse ? Un environnement sain et une nourriture abondante permettront aux populations d’abeilles d’être plus résistantes face aux pathogènes et parasites comme l’acarien varroa.
La présence de bois mort en forêt permet d’offrir un lieu de nidification aux colonies d’abeilles mellifères sauvages et d’accueillir toute une biodiversité liée à ces milieux. Pour la forêt publique, représentant la moitié des surfaces en Wallonie, le Code forestier (Art.71) impose le maintien de deux arbres morts sur pied par hectare. Bon à savoir : nos communes possèdent 37,4 % de la forêt wallonne. Un échelon où les citoyens pourraient avoir leur mot à dire ? Une initiative à privilégier aussi chez les 89.000 propriétaires privés en Wallonie totalisant 300.000 hectares[9] ! L’association suisse FreeTheBees va plus loin en créant des cavités artificielles pour renforcer les sites potentiels de nidification. Tout citoyen européen peut également participer aux inventaires des colonies sauvages d’abeille mellifère de Honey Bee Watch : https://www.honeybeewatch.com/.
Pour Nature & Progrès, il est temps d’adapter nos pratiques agricoles et forestières pour sauver de l’extinction les colonies sauvages de cette espèce parmi tant d’autres.
REFERENCES
[1] IUCN. 2025. Liste rouge des espèces menacées de l’IUCN. Version 2025-2. https://www.iucnredlist.org. Fiche de l’abeille mellifère : https://www.iucnredlist.org/species/42463639/277757621
[2] Sont considérées menacées les espèces disposant d’un statut « vulnérable », « en danger » ou « en danger critique ».
[3] Fayet A. 2022. Apiculture en Wallonie – Plan de développement stratégique 2022-2031. Rapport du projet Bee Wallonie. 61 pages. https://www.beewallonie.be/wp-content/uploads/2022/01/CC-BeeWallonie-_2022-2026_Note-Ministre_Annexe-4.pdf
[4] D’après le portail biodiversité de la Wallonie (https://biodiversite-old.wallonie.be/fr/abeilles-sauvages.html?IDC=5623) consulté le 4 décembre 2025.
[5] Cordillot F. 2022. L’abeille mellifère : disparue ou non menacée ? Bulletin Free the Bees 23 : 5-10. https://freethebees.ch/language/fr/bulletin-freethebees-no-23/
[6] https://freethebees.ch/language/fr/liste-rouge-de-nouveau-pas-devaluation-de-labeille-mellifere/
[7] Cour des Comptes européennes. 2020. Protection des pollinisateurs sauvages dans l’Union européenne – Les initiatives de la Commission n’ont pas porté leurs fruits. Rapport spécial. https://op.europa.eu/webpub/eca/special-reports/pollinators-15-2020/fr/
[8] Etat de l’Environnement wallon, mise à jour le 1er septembre 2023 : https://etat.environnement.wallonie.be/contents/indicatorsheets/FFH%2016.html
[9] D’après l’association NTF : https://ntf.be/chiffres-cles#:~:text=La%20for%C3%AAt%20est%20propri%C3%A9t%C3%A9%20de%20:%20*,for%C3%AAt%20wallonne%2C%20soit%20260.300%20ha%2C%20est%20publique.
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