Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°179

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Par Léon Bourdouxhe,

agronome, et

Bruno Schiffers,

membre et administrateur

de Nature & Progrès

« Printemps silencieux », l’ouvrage de Rachel Carson, marque les esprits depuis sa publication en 1962. Depuis, le déclin de la biodiversité s’observe partout et surtout en milieu agricole. Perdrix, lièvres, lapins, linottes, alouettes, et d’innombrables espèces d’insectes se raréfient dans les champs. Si la chasse est souvent désignée comme responsable du déclin de la faune sauvage, ce sont surtout les pratiques agricoles qu’il faut remettre en question. La destruction des habitats, l’intensification agricole dont l’usage intensif des pesticides et le peu de respect des cadres réglementaires existants ont progressivement vidé les campagnes de leur vie sauvage. Il est temps de reconnaître les vraies causes d’un déclin massif et durable, et surtout d’agir !

Aquarelle (c) Jeanne Buffet

 

Le grand malentendu

Depuis plusieurs décennies, la petite faune sauvage des plaines agricoles – oiseaux, petits mammifères, reptiles et amphibiens – connaît un déclin spectaculaire. Alouettes, perdrix, bruants, moineaux, lièvres ou lapins, autrefois familiers des paysages ruraux européens, se raréfient à un rythme alarmant. En Europe, en quarante ans, les populations d’oiseaux inféodés aux milieux agricoles ont chuté de plus de 60 %[1]. Selon l’European Environment Agency, les oiseaux des milieux agricoles déclinent bien plus fortement que les oiseaux forestiers. Cette régression concerne les oiseaux typiques des plaines cultivées et prairies (perdrix, bergeronnette, alouette, vanneaux, …) ainsi que pour ceux liés aux haies, lisières et fermes (bruant, moineaux, verdiers, linotte, …).

Face à cette disparition, un discours récurrent s’impose dans l’espace public : la chasse serait responsable du déclin de la petite faune. Cette affirmation, souvent répétée, repose davantage sur des perceptions idéologiques que sur des données scientifiques. Les travaux menés en Europe occidentale montrent au contraire que les causes majeures sont structurelles, liées à la transformation profonde des paysages agricoles et à l’intensification des pratiques culturales, dont l’usage massif des pesticides[2]. La disparition de la petite faune résulte principalement de trois mécanismes convergents : la destruction des habitats naturels et semi-naturels, l’effondrement des ressources alimentaires et les intoxications directes et indirectes liées aux traitements phytosanitaires.

 

Destruction des habitats

 

Des paysages hostiles au vivant

La petite faune sauvage des plaines est intimement liée à des paysages agricoles en mosaïque, caractérisés par la diversité des cultures et la présence de prairies permanentes ainsi que de haies, de talus, de fossés et de chemins enherbés. Ces éléments, souvent désignés comme des « particularités topographiques », remplissent des fonctions essentielles : sites de nidification, refuges contre les intempéries et les prédateurs, ressources alimentaires et corridors écologiques.

Depuis la seconde moitié du 20e siècle, l’agriculture européenne a connu une transformation profonde : remembrement des terres, agrandissement des parcelles sous l’effet de la mécanisation notamment par l’arrivée des tracteurs au milieu des années cinquante, disparition progressive des petites exploitations, hyperspécialisation des cultures et intensification des pratiques agricoles (engrais, produits phytosanitaires…). En Wallonie, certaines communes sont passées en deux générations de plusieurs dizaines de petites fermes à quelques grandes exploitations avec, comme conséquence, une diminution drastique du nombre de parcelles.

Cette évolution s’est traduite par une banalisation extrême des paysages avec de vastes blocs de monocultures sarclées (maïs, pommes de terre) ou de céréales d’hiver, parfois sur plusieurs dizaines d’hectares continus. Ces paysages sont devenus de véritables déserts biologiques pour la faune sauvage. Ils offrent peu ou pas d’abris, quasiment aucun site de nidification et de reproduction, ainsi qu’une ressource alimentaire incertaine et variable, souvent absente durant de longues périodes de l’année.

 

Disparition des zones refuges et effet « lisière »

La suppression des haies, des talus, des bords de champs et des fossés a un impact direct sur la petite faune. Ces éléments linéaires jouent un rôle-clé en créant des zones de transition – les lisières – où se concentrent nourriture et abris. Leur disparition entraîne une simplification extrême des habitats, rendant les espèces beaucoup plus vulnérables à la prédation et aux aléas climatiques. Les observations de terrain montrent que la destruction des habitats se fait souvent de manière volontaire et insidieuse : haies arrachées ou « raccourcies » d’année en année, talus labourés jusqu’à la crête, fossés désherbés chimiquement quand ils ne sont pas comblés, bords de routes et chemins agricoles remis en culture[3]. Ces pratiques sont pour la plupart illégales mais trop peu sanctionnées.

 

Un non-respect fréquent du cadre réglementaire

Depuis plusieurs années, la Politique agricole commune (PAC) et la législation wallonne imposent aux agriculteurs un ensemble de règles destinées à limiter l’impact de l’agriculture sur l’environnement et à préserver les habitats naturels. Elles concernent notamment le respect de bandes tampons non cultivées et non traitées le long des cours d’eau afin de protéger les eaux de surface et les milieux aquatiques, ou encore la protection des prairies permanentes, reconnues pour leur rôle de puits de carbone, de maintien de la biodiversité, de limitation de l’érosion des sols et de régulation des eaux. Le respect des exigences de la « conditionnalité », et en particulier des « Bonnes Conditions Agricoles et Environnementales (BCAE) », conditionne le paiement de l’intégralité des aides européennes de la PAC. En théorie, leur non-respect devrait entraîner des sanctions financières. Dans la pratique, on constate que ces règles sont insuffisamment respectées, peu contrôlées et peu sanctionnées : cultures implantées jusqu’au bord des ruisseaux, talus labourés malgré l’obligation de laisser une bande non cultivée d’un mètre à partir de leurs crêtes, haies détruites en contradiction avec des arrêtés communaux ou régionaux. Ce laxisme réglementaire contribue directement à la dégradation des habitats et, par conséquent, à la disparition de la faune qui en dépend. Sans refuges ni continuité écologique, aucune espèce ne peut maintenir des populations viables à long terme. La capacité d’accueil des plaines agricoles s’amenuise.

 

Des politiques peu efficaces

Les Mesures agro-environnementales et climatiques (MAEC) ont été conçues pour encourager les agriculteurs à restaurer un maillage écologique fonctionnel : bandes enherbées, parcelles aménagées pour la faune, bandes messicoles, couverts favorables aux insectes pollinisateurs. En théorie, ces mesures pourraient compenser partiellement les effets négatifs de l’agriculture intensive. Dans le cas de la perdrix grise, espèce emblématique des plaines agricoles, les MAEC de type « parcelles aménagées » permettraient de recréer localement des zones de couvert, de nidification, de refuge et d’alimentation.

Dans la réalité, l’impact des MAEC reste très limité. En Wallonie, les surfaces concernées représenteraient moins d’un pourcent de la surface agricole utile, alors que de nombreuses recherches montrent que de tels aménagements n’ont d’effet mesurable sur la biodiversité qu’à partir d’un seuil minimal d’environ 3 % de surfaces semi-naturelles à l’échelle du paysage, seuil en-dessous duquel les habitats restent trop fragmentés pour être fonctionnels[4].

Le faible recours aux MAEC s’explique par plusieurs facteurs : complexité administrative, contraintes techniques, rémunération jugée insuffisante et, surtout, contradiction avec le modèle agricole dominant fondé sur l’optimisation des surfaces cultivées.

Dans un système où chaque mètre carré est valorisé économiquement, les zones non productives sont perçues comme une perte plutôt que comme un investissement écologique.

Cette logique entre en contradiction directe avec les objectifs affichés de protection de la biodiversité. Tant que les règles existantes ne seront pas mieux appliquées et que les MAEC resteront marginales, la dégradation des habitats se poursuivra inexorablement.

 

Parcelles aménagées pour la faune et la flore (MAEC), photo (c) Léon Bourdouxhe

 

Pesticides : faim et intoxication

 

Où sont les insectes ?

Des études récentes démontrent que les pesticides ne détruisent pas seulement les ravageurs visés, mais désorganisent l’ensemble du vivant dans les campagnes. Ils fragilisent les chaînes alimentaires et accélèrent l’appauvrissement de la biodiversité des zones agricoles[5]. La survie de nombreuses espèces d’oiseaux et de mammifères dépend étroitement de l’abondance des invertébrés. Insectes, arachnides et vers constituent une source essentielle de protéines, en particulier durant la reproduction et les premières semaines de vie des jeunes perdrix grises. Or, depuis plusieurs décennies, les scientifiques alertent sur un effondrement massif des populations d’insectes, parfois qualifié de « crise entomologique globale ».

Une étude de référence menée en Allemagne a mis en évidence une baisse de plus de 75 % de la biomasse d’insectes volants en moins de trente ans, y compris dans des zones protégées[6]. Des tendances similaires ont été observées dans de nombreux pays européens[7]. L’intensification agricole et l’usage massif de pesticides figurent en tête des causes identifiées. Les insecticides, en particulier, ont un impact direct sur les populations d’invertébrés mais touchent aussi indirectement l’ensemble de la chaîne alimentaire. En supprimant les proies disponibles, ils provoquent un échec reproducteur chez de nombreuses espèces d’oiseaux totalement ou en partie insectivores.

Chez la perdrix grise, espèce largement étudiée en tant que bio-indicatrice de l’état des milieux agricoles, les poussins sont quasiment exclusivement insectivores durant les trois premières semaines de leur vie. Leur survie dépend directement de l’abondance d’insectes riches en protéines, tels que les larves de coléoptères, de tenthrèdes ou de lépidoptères[8].

Des travaux menés au Royaume-Uni ont montré qu’un poussin de perdrix peut consommer jusqu’à 2.000 à 3.000 insectes par jour pour assurer une croissance normale[9].

Une raréfaction de ces ressources induit une croissance ralentie, une sensibilité accrue au froid et à l’humidité, et une mortalité élevée dans les premiers jours suivant l’éclosion. D’autres études ont confirmé que l’emploi de certains insecticides pour protéger les cultures céréalières contre les pucerons et autres ravageurs est directement corrélé à la chute des taux de survie des jeunes oiseaux.

 

Perdrix grise, photo (c) Léon Bourdouxhe

 

Appauvrissement des ressources végétales

Les herbicides contribuent également à l’effondrement des ressources alimentaires, mais par un mécanisme différent. En éliminant les plantes adventices – souvent qualifiées de « mauvaises herbes » –, ils suppriment une source essentielle de graines et de matière verte pour les espèces granivores et herbivores. Des plantes telles que le chénopode, la stellaire, les renouées, le pâturin ou la capselle bourse-à-pasteur jouent un rôle clé dans l’alimentation de nombreuses espèces d’oiseaux et de mammifères. Leur disparition entraîne une simplification floristique extrême, réduisant la diversité et la disponibilité des ressources tout au long de l’année[10]. Chez le lièvre d’Europe, par exemple, des études ont montré que 40 à 60 % de son alimentation estivale peut être constituée d’adventices, même en zone de grandes cultures[11]. Certaines de ces plantes jouent également un rôle de « pharmacopée naturelle », contribuant à sa résistance aux parasites et aux maladies. L’usage généralisé des herbicides sur les cultures mais aussi sur les bords de champs, les talus et les chemins agricoles prive ainsi la petite faune de ressources alimentaires essentielles et fragilise les populations à long terme.

 

Les graines de renouée persicaire nourrissent quantité d’oiseaux des champs, photo (c) Léon Bourdouxhe

 

Semences traitées

Au-delà de la raréfaction des ressources alimentaires qu’ils provoquent, les pesticides peuvent également être à l’origine d’intoxications directes de la faune sauvage. Les semences traitées avec des insecticides ou des fongicides constituent, à cet égard, une source majeure de contamination pour les oiseaux granivores. L’Environmental Protection Agency américaine estime qu’environ un pourcent des semences traitées restent accessibles aux vertébrés granivores après les semis, une proportion suffisante pour provoquer des intoxications significatives[12].

A ce sujet, les néonicotinoïdes, largement utilisés en traitement de semences jusqu’à leur interdiction partielle dans l’Union européenne en 2018, ont fait l’objet de nombreuses études. Celles-ci ont clairement établi leur toxicité aiguë pour les oiseaux, notamment en cas de mauvais enfouissement des semences ou de pertes de graines lors des opérations de semis[13]. Plus de 700 cas de mortalité avérée de la faune sauvage liés à l’imidaclopride ont été recensés entre 1995 et 2014 en France, établissant un lien de causalité jugé fort dans environ 70 % des cas[14]. Les espèces les plus touchées étaient la perdrix grise, le pigeon ramier et le pigeon biset.

Ces mécanismes de contamination ne sont toutefois pas nouveaux. Des observations similaires avaient déjà été documentées dès les années 1980 avec l’emploi de micro-granulés insecticides, tels que l’aldicarbe, ainsi qu’avec des semences enrobées d’autres carbamates comme le carbofuran ou le benfuracarbe, responsables d’intoxications aiguës et de mortalités importantes chez des oiseaux granivores (tourterelle, pigeon).

 

Effets sublétaux et perturbations physiologiques

Les effets des pesticides ne se limitent pas à une mortalité directe. De nombreuses études mettent en évidence des effets sublétaux, souvent invisibles à court terme mais déterminants pour la dynamique des populations. Ces effets incluent des troubles du comportement, une diminution de la fertilité, des perturbations endocriniennes, une baisse de l’immunité et une vulnérabilité accrue à la prédation[15]. Chez les oiseaux, l’exposition chronique à de faibles doses de pesticides peut entraîner une réduction de la croissance des jeunes et une augmentation significative de la mortalité après l’envol.

Une étude récente a montré qu’une exposition chronique au tébuconazole, un fongicide à faible toxicité aigüe largement utilisé en Europe, entraînait une réduction de la taille corporelle et un doublement du taux de mortalité chez les jeunes moineaux domestiques, même à des doses bien inférieures aux seuils considérés comme sans effet nocif[16].

 

Mortalité directe

Les pratiques agricoles intensives et répétées entraînent également des mortalités directes par destruction des nichées et des jeunes animaux. Les pulvérisations de pesticides pendant les périodes de reproduction et de nidification exposent directement les oiseaux, leurs couvées et les jeunes. De même, les travaux agricoles mécanisés, réalisés à grande vitesse et sur de grandes largeurs, provoquent la mort de nombreux jeunes mammifères, comme les levrauts ou les faons, lors des moissons, des fauches ou des ensilages précoces.

Si ces phénomènes sont souvent considérés comme « collatéraux », leur répétition à grande échelle contribue à l’érosion continue des populations, en particulier pour des espèces déjà fragilisées par la perte d’habitat, le manque de ressources alimentaires et d’abris.

 

Chasse et prédation

 

La chasse, un coupable facile à désigner

Dans le débat public, la chasse est fréquemment désignée comme responsable du déclin de la petite faune sauvage. Cette lecture repose sur une confusion fondamentale entre pression de prélèvement et capacité d’accueil des milieux. Or, la littérature scientifique est claire : lorsqu’un habitat est fonctionnel et que les ressources alimentaires sont suffisantes, les populations de petite faune peuvent supporter un prélèvement cynégétique modéré sans compromettre leur viabilité. À l’inverse, lorsque les habitats sont dégradés, fragmentés ou devenus hostiles faute de ressources, toute mortalité supplémentaire devient critique, qu’elle soit due à la prédation naturelle, aux pratiques agricoles ou à la chasse.

Interdire la chasse ne restaure pas les populations, car les causes structurelles du déclin persisteront.

C’est le cas de la perdrix grise, espèce patrimoniale malade des pratiques agricoles actuelles, dont les plans de gestion exigés pour la poursuite de sa chasse ne rétabliront pas les populations proches de l’extinction dans bien des régions de Wallonie !

Plusieurs organisations environnementales européennes reconnaissent explicitement que la chasse n’est pas la cause principale du déclin de certaines espèces emblématiques des plaines agricoles. Le Naturschutzbund Deutschland, l’une des plus grandes ONG de protection de la nature en Europe, indique que « la chasse ne peut pas être tenue pour responsable de la régression générale de la perdrix grise en Allemagne » et souligne que l’intérêt des chasseurs pour le petit gibier constitue souvent une incitation à restaurer les habitats localement.

Cette position est cohérente avec les exigences de la Directive Oiseaux (2009/147/CE), qui impose aux États membres de maintenir ou de restaurer les populations d’oiseaux sauvages à un niveau compatible avec les exigences écologiques, scientifiques et culturelles, tout en tenant compte des réalités économiques et sociales. Elle insiste clairement sur la qualité des habitats comme levier principal de conservation.   

 

Le rôle paradoxal des chasseurs

Dans de nombreuses régions d’Europe occidentale, les chasseurs, sentinelles de l’état environnemental des plaines agricoles, comptent parmi les principales forces vives pour maintenir ou restaurer des éléments favorables à la petite faune : plantations de haies, bandes enherbées ou aménagées, cultures faunistiques, jachères, zones refuges. Ces actions, bien que souvent trop locales et insuffisantes à l’échelle du paysage, contribuent à améliorer temporairement la capacité d’accueil des milieux. Plusieurs études ont montré que les territoires bénéficiant d’un maillage écologique renforcé, indépendamment de la pression de chasse, présentent des densités plus élevées de petite faune. À l’inverse, dans des paysages dominés par des monocultures intensives et dépourvus d’infrastructures écologiques, aucune gestion cynégétique ne peut compenser la perte d’habitats. Faire de la chasse un bouc émissaire détourne ainsi l’attention des véritables leviers d’action et retarde la mise en œuvre de politiques structurelles indispensables.

 

Prédation naturelle en hausse

Une intensification des prélèvements exercés par des prédateurs généralistes et opportunistes indigènes (renards, sangliers, corneille noire) s’observe également en plaine. A cette prédation s’ajoute désormais celle d’espèces exotiques envahissantes comme le raton laveur. Certains rapaces diurnes, dont le busard des roseaux, exercent aussi une forte pression chez la perdrix sauvage, même en territoires aménagés avec des « bandes pour favoriser la faune et la flore » implantées dans les parcelles agricoles. Celles-ci sont supposées lui offrir un refuge en cas de survol de la plaine par un rapace.

Au début des années nonante, le renard s’installe et prolifère dans les plaines. Cette période paraît coïncider avec le succès des deux campagnes annuelles de vaccination antirabique menées depuis 1989 (irruption de l’épizootie en 1966, installation endémique début des années 80, avec une explosion de cas en 1982). La prédation sur la petite faune sauvage est exacerbée par le caractère généraliste et opportuniste du renard. La raréfaction du lapin de garenne, qui constituait la base de la pyramide alimentaire, l’a obligé à se tourner vers des proies de substitution en mauvais état de conservation (perdrix, lièvre…). Depuis quelques années, une sévère épidémie de gale sarcoptique s’est installée. Très contagieuse, elle provoque une chute significative des effectifs de renards. De nombreux anciens terriers sont maintenant occupés et aménagés par le blaireau en forte expansion numérique et territoriale.

Le sanglier prolifère dans les plaines agricoles depuis le début du siècle. Son expansion continue est favorisée par des conditions climatiques de moins en moins rudes et le développement de cultures hautes, protectrices voire nourricières (colza, maïs, moutarde semée peu après la moisson, miscanthus…). Prédateur omnivore, le suidé constitue également un facteur de dérangement pour la petite faune.

Les corvidés connaissent une croissance de leurs effectifs. Parmi eux, la corneille noire est un redoutable prédateur chez les oiseaux nicheurs au sol ou les levrauts.

 

Les bords de champ, source de nourriture, site de nidification et abri contre la prédation, photo (c) Léon Bourdouxhe

 

Revitaliser les campagnes : un choix de société

Le déclin de la petite faune sauvage dans les plaines agricoles européennes n’est ni mystérieux, ni inéluctable. Il est la conséquence directe de choix politiques, économiques et agronomiques opérés depuis plusieurs décennies. La destruction des habitats, l’effondrement des populations d’insectes dû notamment à l’usage massif de pesticides ainsi que le peu de respect des cadres réglementaires existants ont progressivement vidé les campagnes de leur vie sauvage.

Les rapports internationaux convergent vers ce diagnostic. L’IPBES (Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques) identifie l’intensification agricole comme l’un des cinq principaux moteurs de l’érosion de la biodiversité mondiale. Une vaste étude scientifique menée sur près de 40 ans à l’échelle européenne révèle une baisse d’environ 25 % des populations d’oiseaux. Elle montre que l’effet néfaste dominant est celui de l’intensification de l’agriculture, marquée par une augmentation de la quantité d’engrais et de pesticides utilisée par hectare[17]. De nombreuses agences nationales reconnaissent désormais les effets sublétaux et cumulatifs des pesticides sur la faune non ciblée.

Dans ce contexte, s’attaquer uniquement à la chasse revient à soigner les symptômes sans traiter la maladie.

Sans habitats fonctionnels, sans insectes, sans diversité végétale et sans zones refuges, aucune espèce ne peut maintenir des populations viables, quelles que soient les mesures de protection ou d’interdiction mises en place.

Sauver la petite faune sauvage implique : (1) le respect strict des réglementations existantes (bandes tampons, protection des particularités topographiques, prairies permanentes) ; (2) une réorientation profonde des politiques agricoles, en particulier de la PAC, vers la restauration des infrastructures écologiques ; (3) une réduction réelle et mesurable de l’usage des pesticides et une amélioration du processus d’évaluation intégrant les effets sublétaux et les expositions chroniques ; et (4) une reconnaissance du rôle que peuvent jouer, aux côtés d’autres acteurs, les agriculteurs engagés, les naturalistes et les gestionnaires de territoire.

La disparition silencieuse de la petite faune n’est pas une fatalité biologique. Elle est le reflet d’un modèle agricole et territorial qui a perdu de vue sa dépendance au vivant. Restaurer des campagnes habitées par la vie sauvage est un choix de société, au croisement de l’écologie, de l’alimentation et de la santé publique. À défaut, les plaines agricoles risquent de devenir durablement ce qu’elles sont déjà trop souvent : des paysages productifs mais écologiquement vides illustrant le « Printemps silencieux » annoncé par Rachel Carlson dans les années soixante.

 

REFERENCES

[1] BirdLife International. 2020. Birds and biodiversity targets. What do birds tell us about progress to the Aichi Targets and requirements for the post-2020 biodiversity framework ? A State of the World’s Birds report. 64 pages. https://www.birdlife.org/wp-content/uploads/2021/02/birds_and_biodiversity_targets_report.pdf

[2] Potts G. 1986. The partridge – pesticides, Predation and Conservation. Collins. 288 pages.

Potts G. 2012. Partridges: Countryside Barometer. Collins. 480 pages.

UICN 2018. European Red List of Birds. https://www.iucnredlist.org/regions/european-red-list

[3] Bourdouxhe L. 2025a. Les raisons du déclin ou de la disparition de la perdrix grise. Chasse & Nature.

[4] Tscharntke T. et al. 2012. Landscape moderation of biodiversity patterns. Biological Reviews 87 (3) : 661-685.

Batáry P. et al. 2015. The role of agri-environment schemes in conservation and environmental management. Journal of Applied Ecology, 29 (4) : 1006-1016.

[5] Beaumelle L., Bertrand C., Mamy L. et & Gaba S. 2023. Pesticide exposure drives biodiversity loss in agricultural landscapes. Journal of Applied Ecology 60 (3) : 462–476.

[6] Hallmann C. A. et al. 2017. More than 75 percent decline over 27 years in total flying insect biomass. PLOS ONE 12 (10) : e0185809.

[7] Sánchez-Bayo F. et Wyckhuys K. 2019. Worldwide decline of the entomofauna : a review of its drivers. Biological Conservation. 232 : 8-27.

[8] Aebischer N. J. et Potts G. R. 1990. Grey partridge population dynamics. Journal of Applied Ecology.

[9] Southwood, T. R. E. et Cross, D. J. 2002. Food requirements of grey partridge chicks. Wildlife Biology. 8 (1) : 175-183.

[10] Marshall E. J. P. et al. 2003. The role of weeds in supporting biodiversity. Weed Research 43 (2) : 77-89.

[11] Tapper S. et Barnes R. 2010. The impact of agricultural intensification on the brown hare. Mammal Review.

[12] EPA 2017. Risks of pesticide-treated seeds to wildlife.

[13] Mineau P. et Palmer C. 2013. The impact of pesticides on birds. Ecotoxicology.

[14] Berny P. et al. 2015. Pesticides and birds: exposure and effects. Environmental Science and Pollution Research.

[15] Gibbons D. et al. 2015. Neonicotinoids and vertebrate wildlife. Environmental Science and Pollution Research.

[16] Bellot P. et al. 2025. Chronic exposure to tebuconazole impairs growth and survival in farmland birds. Environmental Research. DOI:10.1016/j.envres.2025.121321.

[17] Rigal S. et al. 2023. Farmland practices are driving bird population decline across Europe. PNAS. 120 (21) : e2216573120.

 

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