Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°180
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Par Batiste Donckers,
chargé de projet au
Rassemblement Wallon du Droit à l’Habitat
Crédits photographiques :
Gauthier Flahaux – gauthierflahaux.com
L’habitat permanent est le produit d’une histoire longue où se croisent évolution des territoires, de l’économie et de la culture. Si y habiter peut constituer une infraction urbanistique, n’est-ce pas cependant un moyen de se réapproprier un logement accessible ?

On les appelle campings, parcs résidentiels de week-end, villages de vacances ou terrains de caravanage. Ils avaient été pensés pour les loisirs, les vacances, les week-ends. Pourtant, plusieurs milliers de personnes y vivent aujourd’hui tout au long de l’année. L’habitat permanent désigne précisément cette situation : habiter durablement des équipements touristiques ou de seconde résidence. En Wallonie, cette réalité concerne aujourd’hui 10.000 à 12.000 habitants[1].
Le phénomène apparaît dès la fin des années 1960, puis prend de l’ampleur dans les années 1990[2]. En 1998, un premier inventaire administratif recense déjà 8.514 habitants permanents domiciliés dans plus de 300 équipements touristiques ou de seconde résidence[3]. Faut-il encore rajouter à ce chiffre quelques petites centaines de personnes qui vivaient au sein de ces espaces sans reconnaissance administrative.
Une société en mutation
Pour comprendre l’émergence de l’habitat permanent, il faut le replacer dans trois grandes périodes de l’histoire : la révolution industrielle, ensuite, la période de croissance économique après 1945, et, enfin, le tournant néolibéral.
À la fin du 18e siècle, avec la révolution industrielle, une part de la population doit trouver de l’emploi au sein d’industries et se rapproche alors des mines et des usines. L’habitat se transforme dans le prolongement de l’organisation économique : il faut vivre près du travail, dans des villes qui s’urbanisent et s’industrialisent. Charleroi, Liège, Mons deviennent ainsi d’importants centres économiques marqués par le surpeuplement.
Après 1945, le décor change. La croissance économique, l’État-providence, la voiture et l’idéal de la maison individuelle ouvrent de nouvelles possibilités. Les ménages rêvent d’espace, de jardin, de calme, de nature… Les villes s’étendent, les périphéries se remplissent et les résidences secondaires se développent[4].
Des zones destinées aux loisirs
Durant cette période, la loi d’aménagement du territoire de 1962 organise le zonage du territoire (lire Valériane n°179). C’est ainsi que se créent, via le plan de secteur, des espaces réservés spécifiquement aux loisirs, dans lesquels on retrouve les équipements touristiques et de seconde résidence. Par cette loi, les autorités ont alors la possibilité de conditionner les permis d’urbanisme, comme le fait de destiner un hébergement uniquement au tourisme ou à la seconde résidence. Au sein de ces « zones de loisirs » se développent différents types d’hébergements (chalet, caravane, mobile-home, construction en dur…), ce qui permet à certains d’accéder à un cadre naturel sans forcément devoir acheter une nouvelle maison en périphérie de la ville[5]. Etant donné que ces espaces sont plus ou moins équipés en eau et en électricité, ils peuvent constituer un stock résidentiel (d’« habitat permanent ») qui n’était pas prévu au départ.
Après quoi vient le retournement économique. À partir des années 1970, les bassins industriels wallons entrent dans une crise durable. Le charbon et la sidérurgie déclinent, les investissements se déplacent et l’emploi industriel chute. Entre 1973 et 1992, la Wallonie perd environ 35 % de ses emplois industriels[6] et le paysage « post-industriel » se marque le long du sillon Sambre-et-Meuse. Dans le même temps, le modèle néolibéral s’impose : les entreprises se mondialisent, l’économie belge se tertiarise, les territoires se concurrencent, les protections collectives s’affaiblissent.
C’est aussi ici que débute la crise de l’accès à un logement abordable… L’immobilier est soumis à des logiques financières qui engendrent une forte augmentation des loyers, tandis que le logement social ne suffit plus à répondre à la demande. Les équipements touristiques et de seconde résidence se retrouvent alors au croisement de deux mutations. D’un côté, les pratiques de vacances changent : les congés se prennent plus loin et le tourisme de proximité recule dans certaines régions. De l’autre, des ménages cherchent des solutions de logement plus accessibles financièrement.
Des parcours de vie bouleversés
Un tout autre élément permet aussi de comprendre l’émergence de l’habitat permanent : des parcours de vie bouleversés. Dans notre société moderne occidentale, les possibilités sont multiples à tout égard et la norme n’est plus forcément de poursuivre sa vie comme on l’a commencée… On change de sport, on change d’emploi, on déménage, les trajectoires deviennent ainsi moins linéaires qu’autrefois (lire Valériane n°177). Les séparations de couples et les incapacités de travail lié à des troubles en santé mentale ou à des burn-out sont devenus fréquents[7]. Il arrive que ces changements de vie ne soient pas préparés et qu’ils s’accompagnent d’une précarisation des personnes. Cette situation peut alors renforcer la difficulté d’accéder à un logement abordable et pousse à chercher des alternatives.

Habiter léger
Un dernier facteur relevé dans cette analyse concerne le développement croissant de l’habitat léger ces dernières années. Malgré la progression de la reconnaissance légale de cette forme de logement, il reste fréquent que les autorités rejettent les demandes de permis d’urbanisme. Dans ce cas, les zones d’habitat permanent peuvent devenir des espaces de repli pour les habitants du léger qui ne parviennent pas à s’installer ailleurs. L’habitat léger répond à des aspirations proches de celles que l’on retrouve dans l’habitat permanent : vivre avec davantage d’autonomie, accéder à un logement moins coûteux, éviter le recours au crédit bancaire, disposer d’un habitat plus souple, plus modulable et plus adapté à ses besoins[8].
Disposer de son habitat
Habiter durablement dans un équipement touristique ou de seconde résidence devient alors une stratégie individuelle permettant de trouver un logement accessible. Beaucoup d’habitants y trouvent ce que le logement classique ne leur offre plus : un coût plus supportable, un espace extérieur, la possibilité de bricoler, de jardiner, d’aménager leur lieu de vie, mais aussi un cadre plus calme et parfois plus proche de la nature. Cette stratégie reste tout de même fragile. Dans de nombreux cas, ces hébergements sont juridiquement destinés à l’hébergement de loisirs et à la seconde résidence et non à l’habitation. En conséquence, ils sont considérés comme étant en situation d’ « infraction urbanistique ».
Pourtant, l’habitat permanent ne peut pas être réduit à une simple irrégularité urbanistique basée sur une loi qui a plus de soixante ans. Il raconte quelque chose de plus profond : l’histoire d’une Wallonie post-industrielle, d’un tourisme qui s’est transformé, d’un marché du logement qui exclut, mais aussi d’habitants qui cherchent à reprendre prise sur leur lieu de vie. Entre contrainte et choix, l’habitat permanent pose finalement une question centrale : dans une société qui valorise l’autonomie individuelle et l’adaptation permanente, qui a encore réellement les moyens de choisir et de s’approprier son habitat ?
A suivre…
REFERENCES
[1] Neven C. 2024. Réponse à la question écrite n° 31 (2024-2025) de Jean-Pierre Lepine : Le pourcentage de logements publics à atteindre dans nos villes et communes. Parlement de Wallonie. https://www.parlement-wallonie.be/pwpages?p=interp-questions-voir&type=28&iddoc=130082
[2] Praile D. (s. d.). Habiter en zone de loisirs : Plan HP, avancer enfin vers la reconnaissance pleine et entière. Rassemblement wallon pour le droit à l’habitat https://rwdh.be/?production=habiter-en-zone-de-loisirs-plan-hp-avancer-enfin-vers-la-reconnaissance-pleine-et-entiere
[3] Habitat et Participation asbl. 1998. Inventaire administratif de l’habitat permanent dans les établissements de seconde résidence de la Région wallonne. Travail réalisé sur demande la Région Wallonne et de la Fondation Roi Baudouin. Document interne non publié.
[4] De Laet S, Keutgen C, Vandermotten C, Wolff E et Zoenen M (s. d.) Atlas de l’Entre-Sambre-et-Meuse. Laboratoire de géographie humaine de l’Université libre de Bruxelles.
[5] Haumont F. 2015. La planification stratégique en région Wallonne : entre CWATUPE et CoDT. Cahiers de GRIDAUH (29). https://shs.cairn.info/article/CDG_029_0133/pdf?lang=f
[6] Boveroux P, Gilissen P, Simar L et Thoreau F-L. 2021. 75 ans d’histoire économique de la Wallonie 1945 – 2020. CESE Wallonie. https://www.cesewallonie.be/sites/default/files/uploads/publications/pdf/75%20ans-ok.pdf
[7] Mazade O. 2011. La crise dans les parcours biographiques : un régime temporel spécifique ? Temporalités. https://journals.openedition.org/temporalites/1472?lang=en
[8] Bailly M. 2019. Habiter léger : une alternative sociale, écologique et culturelle. Analyse, Barricade. https://www.barricade.be/sites/default/files/publications/pdf/2019_analyse_habiter-leger_une-alternative-sociale-ecologique-et-culturelle.pdf
Donckers B. 2026. Synthèse des entretiens [document non-publié]