Quand élevage rime avec biodiversité

Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°177

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Par Thibaut Goret,
éleveur bio sous mention Nature & Progrès,
et Sylvie La Spina,
rédactrice en chef
chez Nature & Progrès

« Mangez moins de viande », entend-on de plus en plus souvent de la bouche des acteurs préoccupés par l’environnement. « Mangez du bœuf bio à l’herbe », répondons-nous, chez Nature & Progrès. L’élevage bio extensif basé sur les fourrages de la ferme est une clé de la préservation des prairies naturelles, havres de biodiversité et puits de carbone en faveur du climat.

 

Prairie à succise et à sélin, deux espèces indigènes rares

 

A la question « Quels sont les impacts de l’élevage sur la biodiversité ? », on entend le plus souvent parler de la déforestation, de la pollution de l’eau et des sols et des émissions de gaz à effet de serre qui contribuent au dérèglement climatique. L’idée d’une activité polluante et nocive pour l’environnement est largement répandue. « Arrêtez de manger de la viande », hurlent les tenants du véganisme. « Mangeons moins de bœuf », proposent les plus modérés et quelques scientifiques. Parce que nos bovins, comme nos chèvres et moutons, en bons ruminants, émettent via leurs éructations du méthane, un gaz à effet de serre puissant. On ferait alors d’une pierre plusieurs coups : en réduisant les surfaces consacrées à l’élevage de ruminants, on augmenterait la part des cultures destinées à l’alimentation humaine. Moins de pollution, moins de gaz à effet de serre, moins de consommation d’eau, plus de biodiversité, plus de nourriture. Et si cette vision était un peu trop simpliste ?

De fausses bonnes idées

L’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement français (INRAE) a publié un condensé des idées fausses sur la viande et l’élevage[i]. Les chercheurs y pointent généralisations abusives et simplifications qui ponctuent les discours. Prenons un seul exemple bien illustratif : les fameux 15.000 litres d’eau consommés pour produire un kilogramme de viande. Ils comprennent l’eau bleue (abreuvement et irrigation des cultures), l’eau grise (dépollution et recyclage des effluents) et l’eau verte, eau de pluie arrosant les parcelles destinées à nourrir les animaux. Cette dernière, représentant 95 % de cette empreinte eau, est captée dans les sols et évapotranspirée par les plantes. Dans le contexte français proche du nôtre, il faudrait compter, en eau réellement consommée, 20 à 50 litres seulement.

Dans le rayon des fausses bonnes idées, on trouve celle que « supprimer l’élevage réduirait le gaspillage de ressources et la compétition avec l’alimentation humaine ». L’INRAE a calculé que 86 % de la ration moyenne mondiale est composée d’aliments non consommables par l’homme. On y trouve 70 % de fourrages et 16 % de résidus et coproduits de culture (sons, tourteaux…). Que dire de nos élevages en autonomie fourragère, misant sur l’herbe ? Enfin, la question de l’utilisation du sol mérite le détour. « Le sol serait mieux utilisé pour la culture de végétaux que pour l’élevage d’animaux », entend-on couramment. C’est malheureusement croire que tous les sols sont identiques, ce qui est loin d’être le cas. Nos campagnes montrent une gradation des modes d’utilisation des terres en fonction de leur fertilité : les plus pauvres, pentues ou superficielles sont occupées par la forêt, les intermédiaires, par les prairies permanentes, et les plus riches, par les cultures. L’espace occupé par les prairies pâturées ou fauchées destinées à nourrir les ruminants est majoritairement constitué de terres non cultivables.

Des prairies réservoir de biodiversité

Justement, parlant environnement, les prairies naturelles – qui ne sont pas labourées et semées – représentent un habitat prioritaire pour la biodiversité. Si la forêt est souvent la première image qui vient en tête lorsque l’on évoque la nature étant donné qu’elle semble plus sauvage, moins influencée par les humains – le cycle des arbres étant beaucoup plus long que celui des cultures agricoles -, c’est dans les prairies naturelles que l’on rencontre la plus importante diversité d’êtres vivants, et le nombre le plus important d’espèces menacées.

Réservoir d’espèces animales et végétales absolument extraordinaire, les prairies naturelles sont les seules surfaces agricoles constituées entièrement d’une flore sauvage et indigène. Une prairie de haute valeur biologique peut abriter jusqu’à 80 espèces végétales sur un are. Comment expliquer une telle richesse ? La combinaison entre les caractéristiques physiques et chimiques du sol (teneur en éléments minéraux, humidité, acidité, texture…) et la gestion du milieu (fauche, pâturage, fréquence des coupes, charge en bétail…) offre à la Wallonie une diversité exceptionnelle de type de prairies. En phytosociologie, discipline botanique qui étudie les communautés végétales, on dénombre une vingtaine d’écosystèmes ayant chacun leur cortège floristique propre. Pelouses calcaires, mégaphorbiaies (friches humides), prairies humides oligotrophes (pauvres en éléments nutritifs), landes, praires maigres de fauche, pâtures maigres… en sont quelques exemples.

L’indispensable action de l’homme

Il est primordial de comprendre que les prairies naturelles sont bien des milieux agricoles : elles nécessitent une gestion par l’homme, par fauche ou par pâturage. Sans cette intervention, sous nos latitudes, elles seraient naturellement colonisées par la forêt, ce qui verrait disparaître les espèces spécifiques de ces milieux ouverts. L’élevage d’animaux herbivores (vaches, moutons, chèvres, buffles, bisons…) est donc un maillon essentiel pour la préservation de la biodiversité. Il façonne nos paysages depuis plus de 8.000 ans. La flore et la faune sauvages ont co-évolué avec les pratiques agro-pastorales ancestrales, permettant l’expression d’une richesse biologique hors du commun. Voici un magnifique exemple d’alliance entre agriculture et nature.

Ce partenariat fut bénéfique jusqu’à la révolution verte. Vers le milieu du 20e siècle, de nombreuses prairies ont été urbanisées, labourées, recolonisées par la forêt ou plantées d’arbres résineux, en grande majorité. Depuis 1955, un tiers des prairies permanentes de Wallonie (plus de 200.000 hectares) ont ainsi disparu. Par ailleurs, sur les herbages restants, les pratiques agricoles se sont intensifiées : usage d’engrais chimiques, drainage, précocité et fréquence des coupes (ensilage et préfané rendus possible par l’usage du plastique) et augmentation de la charge en bétail. Tous ces facteurs ont contribué à une homogénéisation du milieu et à diminuer drastiquement la diversité floristique et faunistique. En Wallonie, sur les 350.000 hectares de prairies actuels (permanentes et temporaires), seulement 25.000 ha (7 %) sont considérés comme riches en biodiversité.

Si les espèces sauvages en milieu agricole se portent mal, voire très mal, que dire du monde agricole dont la population s’effondre littéralement, passée de 120.000 agriculteurs début du siècle dernier à 12.000 actuellement. Le lien de cause à effet est évident : plus leur nombre décroit, plus la diversité des pratiques s’estompe, plus le paysage se simplifie, plus la diversité des espèces diminue… Cette observation rejoint le constat du sociologue Léo Magnin (lire notre étude sur les arbres), qui interroge l’avenir de l’entretien des haies, et plus globalement, de la biodiversité en milieu agricole, étant donné la raréfaction des agriculteurs et les surfaces de plus en plus importantes que chacun a à gérer.

Des mesures de protection

Plusieurs mesures ont été mises en place pour préserver les milieux semi-naturels et encourager les agriculteurs à adapter leurs pratiques de gestion. Le réseau Natura 2000 protège 38.000 hectares de prairies permanentes, soit un peu plus de 10 % des prairies wallonnes. Une partie est interdite d’intensification (fauches tardives et diminution ou interdiction d’engrais organique en UG3 et UG2 respectivement). Parmi les BCAE (Bonnes Conditions Agricoles et Environnementales) de la nouvelle Politique agricole commune (PAC), la BCAE1 interdit une diminution de plus de 5 % des prairies permanentes dans la surface agricole régionale, et la BCAE2 interdit la conversion de prairies permanentes dans différentes situations (sols tourbeux ou saturés en eau, zones d’aléas d’inondation élevés, etc.). Comme règle indirecte dans la nouvelle PAC, il existe un seuil de 75 % de prairies permanentes par ferme au-dessus duquel les agriculteurs sont dispensés d’une série de règles, les incitant donc à leur maintien. Les MAEC (Méthodes Agri-Environnementales et Climatiques), mesures concernant l’agriculture biologique, la prairie naturelle, la prairie de haute valeur biologique et l’autonomie fourragère (ou faible charge en bétail), existant toutes depuis plus de 20 ans, sont des outils très puissants pour conserver l’intérêt biologique des prairies via une gestion adaptée. Les projets PwDR (Plan wallon de développement rural) et Life sont des leviers formidables pour restaurer des milieux ouverts semi-naturels à partir de forêts résineuses ou de prairies intensives. En termes de conservation, il est essentiel de continuer à créer des réserves naturelles, statut de protection le plus fort en Wallonie. Parmi celles-ci, environ 2.000 hectares sont des milieux ouverts gérés par Natagora en partenariat avec plus de 300 agriculteurs wallons. Avec 1.000 hectares supplémentaires par an sous la législature précédente, la Wallonie vient de passer le cap d’un pourcent. Sachant que la communauté scientifique est unanime pour dire qu’il faut minimum 5 % (idéalement 10 %) d’aires protégées pour assurer le bon état de fonctionnement de nos écosystèmes et la survie de l’humanité, il y a encore du chemin à parcourir !

Quand élevage rime avec bocage…

L’élevage est de plus en plus perçu comme un ennemi de l’environnement, étant donné les émissions de gaz à effet de serre produits par les ruminants. C’est oublier le rôle déterminant de ces animaux dans l’entretien des herbages qui contribuent au stockage de carbone atmosphérique. C’est oublier aussi le rôle des fumiers dans la fertilité des sols. En outre, l’élevage, lorsqu’il est biologique et extensif (faible charge en bétail[ii], à l’herbe), permet la valorisation de surfaces agricoles non cultivables qui ne pourraient pas produire de protéines (lait et viande) autrement, et la préservation de milieux semi-naturels d’une biodiversité devenue rare aujourd’hui. De plus, ces fermes aux pratiques vertueuses assurent une série de services écosystémiques supplémentaires comme la préservation de la qualité des eaux de surface et souterraines. Et, comme le développait Claude Aubert dans une de nos analyses, ces élevages biologiques en autonomie fourragère captent davantage de carbone qu’ils n’en émettent. La crise frappe de plein fouet le secteur agricole. C’est la fin de la parenthèse dorée où le pétrole était abondant et bon marché. Le renouvellement des générations d’agriculteurs est reconnu comme un enjeu prioritaire.

« Mangeons de la viande de bovins bio issus d’élevages extensifs », nuancerons-nous donc face aux injonctions courantes tentant de mieux associer alimentation et environnement. Il est urgent de promouvoir, inciter et soutenir la transition agroécologique, seule issue viable, vivable et équitable. Pour notre santé et celle de la Terre.

 

La Ferme des Reines des Prés

Ingénieur agronome, Thibaut s’évertue, depuis le début de sa carrière professionnelle, il y a 20 ans, à lutter pour la préservation des prairies naturelles et leur restauration. Ce, d’abord comme conseiller MAEC puis comme coordinateur du projet LIFE « Prairies bocagères » et actuellement, à mi-temps sur la transition agro-écologique du Parc national de l’Entre-Sambre-et-Meuse. En parallèle, depuis 2017, Thibaut élève une soixantaine de bovins de race Parthenaise à Beauraing, où il entretient environ 50 hectares de prairies dont 40 % reconnues de haute valeur biologique. Une riche biodiversité co-existe avec ses pratiques d’élevage extensif, dont le triton crêté, la pie-grièche écorcheur et le grand rhinolophe, des espèces menacées. Thibaut propose régulièrement des colis de viande à la ferme. Infos : parthenaisesfamenne@gmail.com

 

REFERENCES

[i] Mollier P. Quelques idées fausses sur la viande et l’élevage. 19 décembre 2019. https://www.inrae.fr/actualites/quelques-idees-fausses-viande-lelevage  

[ii] Des études scientifiques démontrent le lien entre faible charge en bétail et diversité biologique. Voir par exemple « Etude de l’effet de la charge en bétail sur la valeur biologique des prairies » par Goret Th., Halford M., Jacquemart A-L. et Lambert R. (2008, Journées AFPF). https://share.google/b1GYqlB9T4YJMWxT1

[iii] La Spina S. 2023. Soixante années d’évolution de l’agriculture biologique. Valériane 164 : 25-27. https://www.natpro.be/analyses/soixante-annees-devolution-de-lagriculture-biologique/

 

 

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A vos semences ! Résister à l’appropriation

Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°177

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Par Murielle Degraen,

animatrice
chez Nature & Progrès

La diversité génétique des semences est en danger. Déjà mise à mal depuis l’après-guerre par une législation favorable à l’industrie, elle fait maintenant face aux brevets associés aux nouvelles techniques génomiques. Mobilisons-nous pour préserver la diversité cultivée, pilier de notre résilience alimentaire !

Au début des années 2000, on parlait beaucoup des semences. Du fait d’une mobilisation citoyenne importante, le sujet était brûlant. Aujourd’hui, il ne semble plus intéresser grand monde. Il est pourtant plus que jamais d’actualité.

Des variétés paysannes aux industrielles

Durant des millénaires, les humains ont pratiqué la sélection massale : parmi les milliers de plantes comestibles de notre planète, ils ont choisi les mieux adaptées à leurs besoins et les ont reproduites, en sélectionnant les individus les plus performants. Au gré des migrations humaines, des échanges de semences et des croisements, des milliers de variétés cultivées, parfois très locales et bien adaptées à leur environnement, ont vu le jour. On les appelle les « variétés paysannes » ou « variétés pays », une dénomination qui n’a pas de valeur juridique mais qui traduit bien l’immense diversité, la merveilleuse richesse de ce patrimoine cultivé mondial.

Un changement fondamental pointe le bout du nez vers le milieu du 19e siècle avec l’apparition des premiers semenciers professionnels. Si la majorité des paysans continue à fabriquer elle-même ses semences, le tournant est amorcé avec cette professionnalisation de la reproduction végétale. Mais c’est après 1945 que l’agriculture prend véritablement le virage industriel. Aux yeux des décideurs de l’après-guerre, le plus important est d’assurer à la population une alimentation abondante à prix accessible. Les innombrables variétés locales, qui ne donnent leur pleine mesure que dans l’environnement auquel elles sont adaptées, ne paraissent pas capables de relever ce défi. On les écarte donc.

Les mots d’ordre deviennent « standardisation », « homogénéisation », et « rendement ». On mécanise la production depuis le champ jusqu’aux produits finis de notre assiette. On met au point des plantes qui s’adaptent à tous les processus de l’industrialisation. Résultat : des milliers de variétés « pays » délaissées au profit de quelques variétés calibrées à vocation internationale. En chemin, on perd aussi le goût et les qualités nutritionnelles de nos fruits et légumes…

Perte de richesse et d’autonomie

Bien sûr, la standardisation a un prix. Passer d’une exigence de rendement « ici et dans ces conditions particulières » (comme pour les variétés pays) à celle d’un rendement quasiment indépendant des conditions de culture, cela ne peut se faire sans adjuvants chimiques : les engrais industriels et les pesticides. Les grandes entreprises qui fabriquent ces produits se mettent donc à vendre aussi des semences qui ne peuvent lever et donner de bonnes récoltes que si l’agriculteur utilise la gamme de produits chimiques associés. Jackpot ! Mais les semenciers (et les Etats qui légifèrent) ne s’arrêtent pas là. D’autres verrous se mettent en place progressivement. Détaillons-les.

Catalogue officiel et hybrides F1

Par souci de ne laisser circuler que de « bonnes » semences, certains pays, dont la Belgique, mettent en place, dès les années 1950, un catalogue national officiel de variétés. Seules les semences inscrites dans ce catalogue peuvent être multipliées et commercialisées. Les critères pour y entrer sont stricts : distinction, homogénéité et stabilité (les critères « DHS »). Le végétal doit apporter de la nouveauté, il doit posséder des caractéristiques bien identifiables et donner toujours le même résultat. S’ajoutent aussi d’autres critères tels que le rendement, obligatoirement supérieur à celui des variétés précédentes.

Les semences paysannes ne satisfont pas à ces tests. Rejetées par l’industrie, elles tombent dans l’illégalité. Heureusement, ces milliers de variétés non homologuées ne disparaissent pas toutes : grâce aux jardiniers amateurs, entre autres, qui continuent à les reproduire et à les échanger. Les procès intentés par des semenciers ou par l’Etat français contre des associations comme Kokopelli[1] contribuent aussi à sensibiliser le public et certains décideurs locaux. Sous la pression citoyenne, la sentence d’illégalité qui frappe les semences paysannes finit par être levée : en Belgique comme en France, on peut actuellement les multiplier et les vendre aux jardiniers amateurs. Le marché des professionnels, lui, continue d’être fermé aux semences paysannes, du moins en théorie.

Les hybrides F1 (« première fécondation ») sont issus du premier croisement entre deux lignées pures, deux variétés au patrimoine génétique stabilisé. Ils sont très vigoureux et donnent un rendement impressionnant. Ils ne sont pas stériles, comme on l’entend parfois, mais ils ne sont pas stabilisés. En clair, ressemer leurs graines ne donnera plus le formidable résultat de l’hybride F1 originel : à la faveur du brassage génétique, on aura un peu tout et n’importe quoi, et un rendement beaucoup plus capricieux. De nos jours, la plus grande partie des semences enregistrées dans les catalogues nationaux sont des hybrides F1, même en bio. Le problème est donc que l’agriculteur doit racheter ses semences d’année en année s’il veut conserver ses rendements.

L’appropriation du vivant par les industries

Un sélectionneur (ou « obtenteur ») qui a mis au point une variété nouvelle, aux caractéristiques inédites, peut se tourner vers le certificat d’obtention végétale (COV). Cet acte de propriété lui donnera, moyennant quelques exceptions[2], un droit d’exclusivité sur la reproduction et la commercialisation de sa nouvelle variété pendant une période de 20 à 25 ans. Les petits semenciers n’ont guère les moyens de protéger leurs semences par un COV (payant). Les semences paysannes en sont également exclues, car elles ne respectent pas les critères de distinction, d’homogénéité, de stabilité et de rendement.

C’est cependant le brevet qui constitue « le fin du fin » de l’appropriation par l’industrie. Comme le COV, c’est un acte de propriété limité dans le temps, mais qui… ne connaît pas d’exception. Un petit sélectionneur, par exemple, ne peut en aucun cas semer des variétés brevetées sans payer de lourds droits de licence. En Europe, on ne peut breveter que des plantes obtenues par des moyens technologiques. Les organismes génétiquement modifiés (OGM) ou obtenus par les nouvelles techniques génomiques (NTG) entrent dans cette catégorie.

Brevets et OGM/NTG : le duo infernal

Imaginons une variété végétale obtenue par les nouvelles techniques de manipulation du génome (NTG) : l’ADN d’une tomate a été tripatouillé pour y inclure le gène d’une autre variété de tomate, disons, un gène de résistance à une maladie. La tomate nouvelle obtenue par ce moyen n’a pas forcément de caractéristiques visibles à l’œil nu. Il n’existe aucun grand livre mondial où sont consignées les variétés manipulées génétiquement. Et pourtant, il y a des chances pour que tout soit breveté : la technique utilisée, le génome modifié et le résultat (la tomate résistante). Le sélectionneur qui obtient une tomate aux mêmes propriétés par d’autres moyens (par la bonne vieille méthode du croisement) risque fort de se voir tomber dessus par le fabriquant de l’organisme NTG. Les conséquences peuvent être catastrophiques pour lui, d’autant que la preuve de la non-violation du brevet est à sa charge ! C’est tout l’enjeu de la pénétration de la pratique du brevet sur le territoire européen si jamais les OGM/NTG devaient y être autorisés : une limitation drastique du libre usage des semences, libre usage qui permet pourtant de perpétuer la diversité génétique du patrimoine cultivé.

Emportés par leur élan mercantile, les fabricants d’OGM/NTG en arrivent à breveter des caractéristiques trouvées dans la nature ou dans des variétés paysannes en les faisant passer pour des innovations technologiques. Cela signifie que même les variétés paysannes, aujourd’hui librement échangeables et reproductibles par les particuliers, pourraient tomber sous le verrou de la propriété privée.

Se mobiliser pour des semences libres

L’époque où les semences étaient un bien commun s’éloigne définitivement avec les OGM/NTG et les brevets. Face à un tel constat, le découragement peut nous gagner. Néanmoins, rappelons-nous que les grandes mobilisations citoyennes des décennies 1990 et 2000 ont donné des résultats : les pouvoirs publics ont lâché du lest sur les semences paysannes, et les OGM ont été fortement encadrés en Europe. Il faut donc continuer la lutte.

Une des premières étapes serait bien sûr d’empêcher les OGM/NTG et les brevets associés de pénétrer sur le continent européen. Nature & Progrès milite depuis des années contre leur introduction : faire connaitre notre désaccord auprès des responsables politiques (aux niveaux régional et fédéral) est indispensable. Une lettre-type est disponible sur le site de Nature & Progrès.

Enfin, continuons à multiplier, échanger et semer inlassablement nos variétés paysannes, pour les faire vivre et surtout évoluer. C’est dans la variété et la diversité du vivant que se trouve le secret de l’adaptation aux bouleversements présents et à venir.

 

REFERENCES

[1] Association française créée en 1999 sur les cendres de Terre de Semences, harcelée par les pouvoirs publics pour vente de semences non inscrites au catalogue national.

[2] Exception notamment pour les sélectionneurs, qui peuvent utiliser librement des variétés protégées par un COV pour les croiser et obtenir de nouvelles variétés. Cette mesure a été introduite par l’Europe, afin de favoriser la diversité génétique des variétés cultivées. Les agriculteurs ont également le droit de les ressemer pour leur usage personnel (utiliser la récolte pour nourrir leurs bêtes, par exemple) en les payant à peu près à moitié prix.

 

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Remède climatique ou roulette ruminale ?

Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°177

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Par Frédéric Decrolier,

membre de Nature & Progrès

Le Bovaer® fait partie de ces nouveaux additifs destinés à diminuer les émissions de méthane des vaches. En 2025, le Danemark l’a rendu obligatoire pour les élevages laitiers de plus de 50 têtes. Peu après, sont apparus des problèmes sanitaires sur les vaches. Comment le Bovaer® fonctionne-t-il ? Quels sont les risques associés à cet additif ? Comment se positionner face à ces innovations technologiques ?

 

La digestion des ruminants émet 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES) en équivalent CO2, sous forme de méthane[1]. C’est pour réduire ces émissions qu’a été développé un additif alimentaire pour bovins. Le Bovaer®, distribué quotidiennement aux vaches, réduirait ces émissions de 30 % pour les laitières et jusque 45 % pour les races destinées à la production de viande[2]. Cette nouvelle technologie a rapidement été poussée par les coopératives laitières et par certaines autorités publiques. À ce jour, plus de 500.000 vaches dans le monde sont traitées avec ce produit. Avec une adoption mondiale à 100 %, hypothèse très optimiste, le gain climatique global serait inférieur à 1,6 % des émissions anthropiques totales. Cette innovation est-elle une solution miracle pour préserver l’habitabilité de notre planète ?

 

Comment les vaches fabriquent du méthane

La vache est une usine de fermentation ambulante. Son estomac se compose de quatre compartiments, dont le plus important est le rumen : un réservoir de 150 à 200 litres chez une vache laitière adulte, maintenu à 39°C et rempli de 100 milliards de micro-organismes par millilitre. C’est une cuve anaérobie géante où les bactéries, protozoaires et champignons dégradent la cellulose que nous, humains, ne pouvons pas digérer. C’est dans ce rumen que le méthane est généré.

La vache avale l’herbe presque sans la mâcher. Elle la stocke dans le rumen, puis régurgite des bouchées pour les remastiquer longuement. Cette rumination, qui l’occupe jusque huit heures par jour, produit énormément d’hydrogène. Ce dernier est capté par des micro-organismes et combiné avec du CO2 pour former du méthane et de l’eau. 95 % du méthane sort par les éructations, seulement 5 % par les flatulences. Le cliché du « pet de vache » est donc scientifiquement erroné.

 

Du Bovaer®, moins de méthane

Le 3-nitrooxypropanol (3-NOP), principe actif du Bovaer®, n’existe pas dans la nature. Il est fabriqué en laboratoire : du pur produit high-tech, totalement étranger dans l’écosystème ruminal. Presque totalement métabolisé dans le rumen en quelques heures, il inactive de manière irréversible l’enzyme qui permet aux micro-organismes de produire le méthane. Les fragments restants du 3-NOP sont rapidement dégradés en sous-produits qui sont soit utilisés par d’autres microbes, soit excrétés normalement par la vache. D’après les études, il n’y a aucun résidu détectable dans le lait ou dans la viande. L’hydrogène est redirigé vers la production de propionate, un acide gras à chaîne courte. C’est l’un des trois principaux produits finaux de la fermentation ruminale. Etant donné que les micro-organismes méthanogènes refabriquent des enzymes, il faut distribuer du Bovaer® tous les jours. L’effet s’estompe, sinon, en 24 à 48 heures. Les études longues (200 à 300 jours) montrent que le reste du microbiote ruminal (bactéries, protozoaires, champignons) reste stable ou est même légèrement amélioré[3].

 

Panique au Danemark

Ayant passé les étapes d’autorisation nécessaires pour une mise sur le marché, le Bovaer® est utilisé en Europe depuis 2022. Au Danemark, un ambitieux plan climatique agricole adopté en 2024 et soutenu par des finances publiques oblige tous les éleveurs de plus de 50 vaches laitières à utiliser un additif réduisant les émissions de méthane. Bovaer® est le plus utilisé ; il doit être distribué pendant au moins 80 jours par an. Etant donné que les fermes biologiques ne peuvent utiliser cet additif, une alternative actuellement autorisée – mais plus coûteuse – est l’ajout de graisses végétales dans la ration, 365 jours par an (lin, colza, soja).

Au Danemark, l’utilisation massive de Bovaer® a démarré début octobre 2025, lors du passage à la ration hivernale. Six semaines plus tard, on dénombrait plus d’une centaine d’éleveurs se plaignant d’une dégradation brutale et inhabituelle de la santé de leurs troupeaux : mortalités, diarrhées, fièvre, avortements, baisse de production laitière et des veaux gravement malades[4]. Dans la quasi-totalité des cas documentés, les symptômes ont disparu ou fortement régressé en deux à dix jours après l’arrêt du Bovaer®, ce qui encourage les éleveurs à soupçonner une toxicité de l’additif. Les réseaux sociaux ont permis aux agriculteurs d’échanger entre eux et de se rendre compte qu’ils n’étaient pas les seuls concernés. Une diffusion virale de l’information a-t-elle exagéré le phénomène ? Un vent de panique a poussé plusieurs centaines de fermes à cesser d’utiliser le produit malgré l’obligation légale. Par précaution, la coopérative norvégienne Tine a suspendu l’utilisation de Bovaer® chez tous ses adhérents.

 

L’additif sur la sellette

Le Bovaer® a été autorisé grâce à un avis favorable de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) sur la base d’un dossier essentiellement composé d’études financées par le producteur de l’additif, la multinationale DSM-Firmenich[5]. Les autorités britanniques (FSA) et américaines (FDA) ont validé ce même dossier, en intégrant ou en exigeant des études locales supplémentaires[6].

Tous les régulateurs reconnaissent explicitement l’absence d’études couvrant plusieurs lactations consécutives, multigénérationnelles ou sur la descendance, sur de grandes populations (effectifs de moins de 500 vaches testées) et de longue durée en conditions réelles d’élevage. Ils estiment toutefois que ces données ne sont pas nécessaires, au vu de la large marge de sécurité observée dans les études soumises et du classement de Bovaer® en « additif zootechnique ». Pour cette catégorie, les exigences sont en effet minimales : une à deux études de tolérance sur l’espèce cible, une à deux études d’efficacité/sécurité (souvent combinées), une étude de résidus/métabolisme et une toxicologie classique sur animaux de laboratoire. Un médicament vétérinaire aurait exigé des milliers d’animaux, des études multigénérationnelles et un suivi de plusieurs années.

Ces exigences réglementaires minimales contrastent toutefois avec les recommandations les plus récentes de la communauté scientifique internationale. Dans un article de référence publié en 2025 par un panel d’experts[7], il est explicitement recommandé, pour valider l’efficacité et la sécurité des additifs anti-méthanogènes : des durées couvrant au moins un cycle de lactation complet (idéalement plusieurs) ; des tests sur différentes compositions de rations, y compris les rations hautement concentrées représentatives des systèmes intensifs ; et une évaluation systématique des effets sur la digestibilité, la santé animale, la reproduction, la qualité des produits et la persistance de l’effet après arrêt de l’additif. Les auteurs concluent que « les allégations de réduction du méthane entérique ne devraient être faites qu’après confirmation dans des études conçues selon ces lignes directrices ».

 

Les fermes, cobayes de l’industrie ?

Le déploiement du Bovaer® dans les fermes depuis 2022 constitue, en réalité, la première expérience à grande échelle, sur plusieurs années et en conditions réelles et contrastées, y compris celles liées à un élevage intensif. Un article publié par The Bull Line[8], une communauté en ligne dédiée aux éleveurs laitiers, analyse : « Votre exploitation, avec sa combinaison unique de génétique, de fourrages, de pratiques de gestion et de conditions environnementales, n’est pas un laboratoire de recherche. L’interaction de ces variables crée une complexité que les essais contrôlés ne peuvent tout simplement pas reproduire intégralement. » L’auteur dénonce les lacunes dans le processus d’évaluation des additifs, qui compromettent le travail des éleveurs, notamment les efforts qu’ils entreprennent pour construire la génétique de leur troupeau.

Malgré tous ces soupçons, à ce jour (novembre 2025), aucune preuve causale formelle n’a été établie par les autorités sanitaires entre l’utilisation de Bovaer® et les symptômes observés chez les vaches. DSM-Firmenich, Arla et l’Aarhus University maintiennent qu’il n’existe pas de lien scientifiquement prouvé et que d’autres facteurs (conditions climatiques humides exceptionnelles, rations, stress…) pourraient être en cause. L’additif étant utilisé depuis 2022 sans que des problèmes aient été signalés, le doute plane sur sa nocivité. Cependant, la concomitance temporelle, la régression rapide des symptômes à l’arrêt du produit et l’absence d’explication alternative convaincante pour une dégradation aussi synchronisée sur des centaines de troupeaux constituent un signal épidémiologique fort. L’Aarhus University a entamé en urgence une enquête épidémiologique sur plusieurs centaines de fermes. Les premiers résultats officiels sont attendus pour janvier ou février 2026.

Une question de modèle ?

L’élevage laitier au Danemark est un des plus intensifs d’Europe : grands troupeaux (270 vaches en moyenne – contre 70 en Wallonie) et une productivité laitière record pour l’Europe (9.500 litres par vache – contre 7.500 en Wallonie). La majorité des animaux sont hors-sol, nourris dans des étables avec une part non négligeable de denrées importées (soja, céréales, etc.). Le mode d’élevage hyperproductif et la génétique poussée auraient-ils contribué à rendre ces vaches plus sensibles aux effets du Bovaer® ?

Plutôt que de distribuer des additifs chimiques à des élevages intensifs « pour le climat », ne vaudrait-il pas mieux adapter le cheptel bovin pour qu’il corresponde mieux aux capacités offertes par les pâturages, en favorisant l’autonomie fourragère et la préservation de la biodiversité (lire notre article page 32) ? Il a été démontré qu’une alimentation à base d’herbages multi-espèces riches en tanins condensés – une flore typique de prairie naturelle à haute diversité biologique – réduit les émissions de méthane.

 

Quid de l’utilisation en Belgique ?

En Belgique, l’utilisation de Bovaer® reste limitée et volontaire, sans obligation nationale comme au Danemark. Elle est encouragée via des partenariats comme avec Danone (essais débutés en 2018, et utilisation depuis 2022 pour Actimel « carbon neutral »). En Flandre, des incitants financiers ont été mis en place dans le cadre de l’éco-régime du GLB (Gemeenschappelijk Landbouwbeleid) pour encourager les additifs réducteurs de méthane. Ils s’élèvent à 0,18 euros par animal et par jour pour les bovins laitiers ou viande (minimum dix animaux par ferme) pour une distribution pendant au moins 80 jours, à conditions qu’un calcul de ration soit réalisé par un conseiller agréé et que l’éleveur dispose des factures d’achat et d’un journal de bord. L’adoption est faible malgré l’augmentation de l’aide en 2024. En Wallonie, il n’y a pas d’incitation équivalente ; l’adoption reste anecdotique.

 

Trois éléments interpellants

Plusieurs éléments nous interpellent dans l’affaire Bovaer®. Premièrement, la rapidité avec laquelle cet additif a été adopté, jusqu’à être imposé à l’échelle d’un pays dans le cas du Danemark. L’éleveur ne devrait-il pas rester libre dans le choix des aliments distribués à ses vaches ? La liberté entrepreneuriale peut-elle être à ce point remise en question pour « sauver le climat » ?

Deuxièmement, il est interpellant de constater le manque d’information du consommateur sur l’utilisation de ces nouveaux additifs. Quelques articles ont bien circulé pour expliquer comment la recherche scientifique tente de réduire les émissions de méthane par les vaches. Mais ça semble lointain : le Bovaer® est maintenant dans des fermes, même en Belgique ! Si, en tant que consommateur, on n’adhère pas à cette pratique, il faudrait être en mesure d’adapter sa logique d’achat. Or, aucun étiquetage concernant l’utilisation de ces nouveaux additifs n’est aujourd’hui prévu. Plusieurs associations et partis danois (dont Dansk Folkeparti et Socialistisk Folkeparti) demandent désormais un étiquetage clair : « Produit avec additif synthétique inhibiteur de méthane ». Il serait intéressant d’ouvrir le débat pour tous les additifs synthétiques. A ce jour, le consommateur peut se reposer sur le label bio qui les interdit dans son cahier des charges.

Le progrès permis par les avancées de la science est vu comme une solution à de nombreux maux de la planète. Cependant, une utilisation trop confiante de ce « solutionnisme chimique » mène à des erreurs monumentales. Il a fallu 55 ans pour interdire l’usage des antibiotiques utilisés pour obtenir un gain de croissance dans le cheptel, après la découverte des problèmes qu’ils engendraient. Le glyphosate, toujours utilisé, compte 48 espèces végétales résistantes à ce jour. Les néonicotinoïdes, contre lesquels Nature & Progrès lutte et qui ne sont pas encore totalement interdits, causent le déclin des abeilles. Toutes ces technologies avaient pourtant été testées et jugées sans danger, ce qui révèle des failles dans les processus d’évaluation des risques. C’est également valable pour les additifs alimentaires destinés aux élevages. Or, ces derniers sont considérés comme une catégorie à faible risque, nécessitant moins d’études.

Le Bovaer® n’est pas un banal complément de vitamines ou de minéraux destiné à combler des carences. Son utilisation quotidienne perturbe les relations complexes unissant les ruminants et leur microbiote.

 

Protéger par la bio et le principe de précaution

L’agriculture biologique est née d’une opposition au solutionnisme chimique (et génétique tel que les OGM), qui s’est trop souvent montré délétère pour notre santé et celle de la Terre. Ces technologies sont présomptueuses de notre « maitrise » scientifique de la nature et de notre pouvoir et légitimité de la contrôler. Sont bannis tous les intrants chimiques de synthèse : pesticides, fertilisants, médicaments, mais aussi les additifs alimentaires. Des solutions naturelles existent pour réduire les émissions de méthane des élevages (probiotiques, levures, fourrages riches en tanins condensés, compléments d’ail ou d’agrumes, huiles essentielles, graisses végétales, sélection génétique…)[9] – bien que souvent moins efficaces en termes de réduction immédiate que les additifs synthétiques -, tout comme un modèle d’élevage plus résilient : produire mieux.

Concernant le Bovaer®, la constellation d’éléments semblant démontrer des effets néfastes pour les animaux justifie l’application du principe de précaution. Déployer un garde-fou est essentiel pour préserver la santé des troupeaux. Ces réflexions sont d’autant plus urgentes que des inhibiteurs beaucoup plus radicaux, capables de réduire le méthane de 80 à 95 %, sont en demande d’autorisation et risquent de perturber encore plus profondément le microbiote ruminal.

 

Tableau de l’auteur. Note : il y a des tests sur un nouvel inhibiteur qui viennent d’être lancés en Suède (AB-01 par Agteria Biotech, spin-off de l’Institut royal des technologies de Stockholm), avec une réduction promise de 70 %.

 

REFERENCES

[1]Food and Agriculture Organization of the United Nations. 2025. GLEAM – Global Livestock Environmental Assessment Model (interactive dashboard). Rapp. tech. https://www.fao.org/gleam/results/en/

United Nations Environment Programme. 2025. Emissions Gap Report 2025. Rapp. tech. https://www.unep.org/resources/emissions-gap-report-2025

[2] Kebreab E. et al. 2023. A meta-analysis of effects of 3-nitrooxypropanol on methane production, yield, and intensity in dairy cattle. Journal of Dairy Science 106/2 : 927-936. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S002203022200710X.

[3] Van Gastelen S. et al. 2024. Long-term effects of 3-nitrooxypropanol on methane emission and milk production characteristics in Holstein-Friesian dairy cows. Journal of Dairy Science 107/7 : 4667-4681. https://www.journalofdairyscience.org/article/S0022-0302(24)00500-9/fulltext

[4] Nombreuses références dont : BBC (8 nov. 2025), Ag UPDATE (13 nov. 2025) , The Fence Post (10 nov. 2025), Farmers Guardian (10 nov. 2025), Seges Innovation (11 nov. 2025), Farms.com (13 nov. 2025), The Telegraph (12 nov. 2025), Farmers Forum (10 nov. 2025), DairyNews (17 nov. 2025).

[5] EFSA Panel on Additives et Products or Substances used in Animal Feed (FEEDAP). 2021. Safety and efficacy of Bovaer® 10 (3-NOP) as a feed additive for ruminants for milk production and reproduction. EFSA Journal 19/11/2021 : p. 6905. https://www.efsa.europa.eu/en/efsajournal/pub/6905

[6] Food Standards Agency (FSA) et Department for Environment, Food & Rural Affairs (Defra). 2023. Authorisation of Bovaer® 10 (3-nitrooxypropanol) as a feed additive for dairy cows and other ruminants in the UK. Rapp. tech. RP1348. Authorised under retainedEU Regulation 1831/2003 – based on EFSA opinion with additional UK-specific review. Food Standards Agency, mars 2023. https://www.food.gov.uk/research/rp1059-outcomeof-assessment-of-3-nitrooxypropanol-3-nop-summary.

U.S. Food and Drug Administration (FDA). 2024. GRAS Notice No. GRN 001041 : 3-Nitrooxypropanol (3-NOP) as a feed additive for reduction of enteric methane emissions in ruminants. Rapp. tech. GRAS Notice Inventory No. 1041. https://www.fda.gov/media/178913/download.

[7] Hristov A.N., Bannink A., Battelli M et al. 2025. Feed additives for methane mitigation : Recommendations for testing enteric methane-mitigating feed additives in ruminants. Journal of Dairy Science 108/1 : 322-355.

https://doi.org/10.3168/jds.2024-25050

[8] The Bullvine. 2025. The Bovaer warning : how Denmark’s methane mandate went from law to crisis in six weeks. Article du 22 novembre 2025. https://www.thebullvine.com/news/the-bovaer-warning-how-denmarks-methane-mandate-went-from-law-to-crisis-in-6-weeks/

[9] Graisses végétales : Patra A.K.. 2013. The effect of dietary fats on methane emissions, and its other effects on digestibility, rumen fermentation and lactation performance in cattle : A meta-analysis. Livestock Science 155/2-3 : 244-254. DOI : 10.1016/j.livsci.2013.05.018.

Algues rouges Asparagopsis : Kinley R.D. et al. 2020. Mitigating the carbon footprint and improving productivity of ruminant livestock agriculture using a red seaweed. Journal of Cleaner Production 259 : 120836. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0959652620308830

Roque M.B. et al. 2021. Red seaweed (Asparagopsis taxiformis) supplementation reduces enteric methane by over 80 percent in beef steers. PLOS ONE 16/3 e0247820. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0247820

Ail et agrumes : Vrancken H. et al. 2019. Reduction of enteric methane emission in a commercial dairy farm by a novel feed supplement. Open Journal of Animal Sciences 9/3 : 286-296. https://www.scirp.org/journal/paperinformation?paperid=93166.

Huiles essentielles : Belanche A. et al. 2020. A meta-analysis describing the effects of the essential oils blend agolin ruminant on performance, rumen fermentation and methane emissions in dairy cows. Animals 10/4 : 620. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC7222807/

Probiotiques : Zain M. et al. 2021. Effect of various feed additives on the methane emissions from beef cattle based on an ammoniated palm frond feeds. IntechOpen. https://www.intechopen.com/chapters/78998.

Ncho C.M. et al. 2024. A meta-analysis of probiotic interventions to mitigate ruminal methane emissions in cattle : implications for sustainable livestock farming. Animal 18/6 : 101180. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1751731124001113

 

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Qui défend encore notre ruralité ?

Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°177

***

 

Par Sylvie La Spina,

rédactrice en chef

chez Nature & Progrès

La ruralité doit-elle se limiter aux seuls « professionnels » de la production alimentaire ? Les débats sur le projet d’interdiction de l’abattage privé à domicile mettent en évidence un certain « oubli » des éleveur amateurs, même de la part des représentants de communes rurales.

 

 

« Nous ne sommes en rien concernés par cette problématique visiblement très citadine… », répond à notre courrier le bourgmestre d’une petite commune ardennaise. Une réponse similaire nous est transmise par le représentant d’une commune condruzienne tout aussi rurale.

Face au projet d’interdiction d’abattage privé à domicile qui met en danger l’autoproduction alimentaire des particuliers, nous avions décidé d’interpeller – entre autres – tous les bourgmestres de Wallonie pour leur présenter notre analyse de cette réglementation à venir et ses impacts pour leurs concitoyens. Nous espérions en effet qu’à l’échelle locale, les élus se mobilisent pour peser avec nous sur le ministre wallon en charge du bien-être animal et lui faire nuancer son projet en limitant l’interdiction aux non-éleveurs.

7.500 éleveurs amateurs en Wallonie

On estimerait le nombre d’éleveurs amateurs de petits ongulés à 7.500 pour la région wallonne. Ce chiffre approximatif a été évalué à partir de la base de données Sanitel de l’AFSCA en comptant les troupeaux de moins de dix femelles de plus de six mois pour les ovins et les caprins et les troupeaux de moins de trois porcs. Cette estimation montre que les petits éleveurs de porcs (887) sont près de deux fois plus nombreux que les professionnels (estimés à 526 par le Collège des producteurs) ; pour les moutons, dix fois (4.477 amateurs contre environ 500 professionnels) et pour les chèvres, vingt fois (2.218 amateurs contre une centaine de professionnels).

Certes, tous ces « petits » éleveurs ne sont pas concernés par la question d’abattage privé. Des animaux sont élevés pour la compagnie, pensons aux chèvres naines et aux cochons nains. Il est extrêmement difficile d’estimer quelle part de ces « petits » éleveurs pratiquent l’abattage privé pour les besoins de la consommation familiale. Mais ce qui est sûr, c’est que ces élevages se localisent majoritairement dans les communes rurales où il est possible de disposer d’un jardin assez grand pour accueillir des animaux qui ont besoin d’espace. Alors, comment se fait-il donc que les représentants de ces communes rurales ne se sentent pas concernés par le projet d’interdiction de l’abattage privé, et nous renvoient vers les villes ?

Une focalisation sur l’abattage rituel

La problématique de l’abattage privé mise sur le tapis par le ministre wallon du bien-être animal n’est, dans la presse, développée que sous l’angle des abattages sans étourdissement encore pratiqués clandestinement en Wallonie malgré une interdiction datant de 2019. L’étourdissement serait trop difficile à contrôler, relaient les quotidiens, illustrant leurs articles par l’espèce ovine. Autant dans la presse que dans les réponses aux questions parlementaires, le cas des 470 moutons saisis en juin 2024 chez un éleveur, et destinés à l’abattage rituel, est évoqué pour justifier la nécessité de cette évolution réglementaire. Si l’on ne considère que les abattages rituels, alors oui, il s’agit d’un problème plus prégnant en ville où les densités d’habitants sont plus importantes, où il est plus difficile d’éliminer les déchets d’abattage, etc. Or, l’abattage privé à domicile concerne également les éleveurs amateurs en autoproduction alimentaire peuplant nos campagnes.

Les professionnels exemptés

Lorsque la situation de ces éleveurs est évoquée, la réponse se veut rassurante. « L’interdiction de l’abattage à domicile concernera les particuliers, sans affecter les professionnels, notamment les éleveurs et les bouchers », lit-on dans le communiqué du ministère[i]. Cette exemption est-elle jugée satisfaisante par les porte-paroles des milieux ruraux ? Elle permet en tout cas d’éviter la grogne des syndicats agricoles, très réactifs à l’atteinte des libertés de leurs membres. Cet égard est cohérent avec la décision du ministère de continuer à soutenir les travaux sur l’abattage à la ferme : nos politiques ont compris l’intérêt de cette alternative, ce que nous félicitons.

Peut-on résumer les activités agricoles de nos campagnes aux seuls professionnels ? N’est-ce pas là nier une part considérable de l’activité rurale ?

L’éleveur amateur – tout comme le jardinier – contribue à la vitalité du village, à la résilience alimentaire locale, au maintien des paysages, au bien-être animal via des pratiques et des conditions d’élevage indépendantes d’une rentabilité financière ? Faut-il laisser nos villages devenir les dortoirs des villes ? Depuis ses fondements, Nature & Progrès défend la complémentarité de l’agriculture biologique professionnelle et de l’autoproduction alimentaire des « amateurs » via le jardinage et le petit élevage.

Victoire, ou pas ?

Mardi 7 octobre 2025. Notre équipe se partage entre euphorie et scepticisme en écoutant la réponse du ministre Dolimont à une question parlementaire. Il dit ceci : « Je tiens également à rassurer les petits éleveurs qui, sur base de l’enregistrement de leur troupeau de porcins, d’ovins ou de caprins auprès de I’ARSIA, pourront bénéficier de la dérogation. Il n’est en effet pas prévu d’entraver l’exercice de leur profession, pas plus que l’exercice de la profession de boucher. »

La première phrase indique que les « petits » éleveurs enregistrés auprès de l’ARSIA (Association régionale de santé et d’identification animales) – ce qui est une obligation dès que l’on possède un mouton, une chèvre ou un cochon – seront exemptés de l’interdiction. Victoire pour les éleveurs amateurs dans une démarche d’autoproduction alimentaire ! Mais la seconde phrase parle de l’exercice de leur profession. Or, l’éleveur amateur, par définition, n’est pas professionnel de l’élevage… Par ailleurs, l’abattage privé est défini comme « l’abattage d’un animal dont les viandes sont exclusivement destinées aux besoins du propriétaire et de son ménage »[ii], ce qui n’a rien à voir, donc, avec une activité économique.

Mais qu’est donc un éleveur professionnel ?

Le mot « professionnel » intrigue. Qui rentre donc dans cette catégorie ? Le Robert le définit par « personne de métier, opposé à amateur ». Le Larousse : « Qui exerce régulièrement une profession, un métier, par opposition à amateur ». Faut-il supposer, alors, que l’élevage doit être une activité économique ? Peut-elle être secondaire, sous statut d’indépendant complémentaire, ou doit-elle être l’activité principale ? Doit-elle concerner la vente de produits alimentaires ? Celle d’animaux destinés à l’élevage (individus de race, de compagnie…), par exemple, est-elle comptée ? Et un maraîcher, professionnel de l’agriculture, peut-il manger ses propres cochons si l’élevage ne fait pas partie de sa commercialisation ?

Aujourd’hui, rien ne semble qualifier un éleveur professionnel. Il n’est pas nécessaire, pour produire des aliments, d’obtenir un « numéro de producteur » à la région wallonne. Ce dernier est incontournable pour prétendre aux aides agricoles, mais de nombreux maraichers, par exemple, s’en passent pour éviter les tracas administratifs que cette reconnaissance implique. Ce qui ne les empêche pas de vendre légalement des légumes, comme on peut vendre des œufs, des moutons… tant que l’on respecte la législation sanitaire, comptable… Un professionnel disposerait alors logiquement d’un numéro d’entreprise. Mais vérifierait-on que cette entreprise ait « suffisamment » de rentrées (ventes) pour être reconnue comme activité d’élevage « professionnel » ?

Finalement à y bien réfléchir, rien, au niveau légal ou administratif, ne distingue aujourd’hui clairement les éleveurs amateurs des éleveurs professionnels. Un flou subsiste donc, et tout reposera sur ce qui sera écrit dans le code wallon du bien-être animal pour définir les bénéficiaires de l’exemption. Nature & Progrès, qui défend des campagnes vivantes et nourricières ainsi que le bien-être animal, propose que tous les éleveurs, qu’ils soient amateurs ou professionnels, puissent pratiquer l’abattage privé. Cette possibilité reposerait sur la présence d’un troupeau d’espèce ovine, caprine ou porcine chez la personne concernée, qui est attestée par l’obtention d’un numéro de troupeau, la tenue d’un inventaire annuel et d’un registre d’identification, documents obligatoires pour tout éleveur. Cette position a été transmise aux autorités wallonnes et sera défendue lors du processus d’élaboration des textes réglementaires.

REFERENCES

[i] Une stratégie concrète en faveur du bien-être animal, communiqué de presse du 3 juillet 2025. https://dolimont.wallonie.be/home/communiques-de-presse/communiques-de-presse-du-ministre-president/presses/une-strategie-concrete-en-faveur-du-bien-etre-animal.html 

[ii] Arrêté royal du 30 novembre 2015 relatif à l’hygiène des denrées alimentaires d’origine animale. Art1, §1, 4°.

 

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