fbpx

Comment tirer toutes les leçons d’une erreur historique ?

La “débocagisation”, ou arrachage systématique des haies de nos campagnes, marqua la disparition soudaine de la plupart des éléments structurants de l’agriculture à taille humaine que le monde paysan avaient mis des siècles à développer. Elle fut le résultat d’un totalitarisme agraire brutal et insupportable, d’une idéologie toujours profondément ancrée dans le monde agricole qui veut que, si cultiver c’est produire, la production doit forcément être spectaculaire et triomphante, le productivisme étant le stade ultime de la domination de l’homme sur la nature. Mais celle-ci ne l’entend évidemment de cette oreille…

Contributions de Dominique Parizel, Benjamin Stassen et Sylvie La Spina

Introduction

Devons-nous encore revenir sur le dogme technologique du progrès souverain qui empêcha la science d’alors d’imaginer – et plus encore d’admettre – que ce qui s’opposait à sa marche irrésistible pouvait être une sorte d’avertissement sans frais que prodiguait généreusement mère-nature ? Autant la justice est aveugle, autant le “progrès” est-il souvent sourd à tout ce qui le questionne. Ses zélateurs trouvèrent, en l’occurrence, dans le “feu bactérien”, le bouc émissaire parfait. Ils surent l’instrumentaliser pour faire place nette à une nouvelle frénésie agricole : la terre ne serait ensuite qu’une surface de substrat vulgaire et sale que quadrilleraient sans fin les machines… De paysages, on ne parlerait plus. D’écosystèmes, encore moins. Seul compterait finalement le chiffre au bas du registre… C’est bien la même obstination morbide et désespérée qui amène, aujourd’hui encore, certains cultivateurs à dénoncer la méchanceté du puceron qui cause la jaunisse de la betterave, dans le seul but de justifier – jusqu’à la fin des temps, sans doute ? – l’usage des dangereux “néonicotinoïdes” ! Toujours la même vision fallacieuse, la même malhonnêteté intellectuelle, qui fait de la nature l’ennemi, et du dessein grandiose créé par quelques savants de plus en plus fous le seul destin possible pour l’humanité. Mais parlons-nous là encore de science ? Parlons-nous là encore de démocratie ? N’a-t-on pas enfin compris que l’affaiblissement, généré dans nos écosystèmes, par la technocratie agroindustrielle nous rapproche chaque jour un peu plus du précipice ? Feu bactérien et puceron à jaunisse n’étant que des étapes d’une dégradation irrémédiable née du refus d’écouter la nature… Y a-t-il même encore, dans ce productivisme maintenant à l’agonie, quelque espoir pour les puissances d’argent ? Ou n’y a-t-il plus aujourd’hui que de vieilles névroses agricoles qui bredouillent mais que soutiendront jusqu’au trépas des pouvoirs publics voués aux soins palliatifs ?

Donc, le “feu bactérien” (Erwinia amylovora) sévit en Belgique à partir de 1972 ; la décoloration noire des fleurs, des fruits, des feuilles et des brindilles suggéra l’effet du “feu”, ainsi que la vitesse extrême avec laquelle l’infection pouvait se développer… D’importants dommages furent également causés aux poiriers et à certaines variétés de pommes sensibles. Comme d’habitude, plutôt que de chercher les causes du problème – plus que probablement, un affaiblissement des écosystèmes lié aux pratiques chimiques et intensives – et puisqu’au feu, on ne pouvait opposer que des pompiers, force fut de s’orienter vers une absurde démonstration de puissance, avec à la clé un remembrement rural qui permettrait, prétendit-on alors, d’accroître la rentabilité des cultures. Ben tiens ! Qui furent ceux qui menèrent ces politiques apocalyptiques ? Les gouvernements Leburton et Tindemans, poussés dans le dos par la puissance économique du Boerenbond… Nous ne leur dirons pas merci.

Ajoutons que, de manière plus générale, la disparition du bocage est également due au peu de cas qu’en firent alors les agriculteurs eux-mêmes : tout faire disparaître leur parut souvent plus simple que de s’échiner à entretenir. Les vergers hautes tiges (1) et les mares, désormais réputées insalubres suivirent le même chemin… Ils n’eurent plus ensuite que leurs yeux pour pleurer…

Mais on pouvait s’y attendre : cette fausse modernité agricole, cette imposture industrielle est aujourd’hui en faillite ! Les terres saccagées et surexploitées se vident dramatiquement de leur matière organique, qui en est aussi l’élément structurant de base. Ces terres sont incapables de retenir quelque temps l’eau qui tombe, la laissant ruisseler beaucoup trop vite et inonder sans crier gare bourgs et vallons. L’eau ne pénètre plus dans le sol, appauvrissant aussi la nappe phréatique et aggravant, à n’en pas douter, la sécheresse de nos étés… De réelles inquiétudes, surtout, se font jour quant à leur fertilité. Ne pleurons même plus les paysages perdus… Aujourd’hui, toutes les formes d’agriculture environnementaliste s’accordent à plébisciter l’importance du bocage. Le “feu bactérien”, s’il n’a pas complètement disparu, n’inquiète plus grand-monde, la recherche agronomique s’étant orientée vers l’obtention de variétés résistantes (2). Mieux encore : les pouvoirs publics s’efforcent de réparer le mal incommensurable qui a été fait. On souhaite, par exemple, planter quatre mille kilomètres de haies, d’ici cinq ans, en Wallonie. L’objectif inscrit dans la Déclaration de politique régionale wallonne est extrêmement ambitieux ! Nombreux sont pourtant ceux qui ont moqué un “gadget écologique” imaginé pour complaire le partenaire vert. Mais l’intérêt de réintroduire les arbres et les haies dans les pâturages est évidemment d’un ordre tout différent, et c’est ce que nous allons nous efforcer de comprendre et de montrer à travers la présente étude… Qu’il s’agisse tout simplement du légitime embellissement d’espaces de vie particuliers, ou qu’il s’agisse d’apporter la solution aux grands défis qui se posent aujourd’hui à l’élevage, en Wallonie…

(1) http://www.diversifruits.be/

(2) https://www6.inrae.fr/cahier_des_techniques/content/download/3161/31388/version/1/file/chapitre4.pdf

Partie 1 - Nos haies vives indigènes

En 1911, Henri Carton de Wiart déclarait : “L’heure viendra, si elle n’est venue, d’appliquer aux sites qui sont des monuments naturels les règles protectrices qui ont été instituées pour mettre les monuments à l’abri des attentats de l’ignorance ou d’un utilitarisme outré.

La loi sur la protection des sites ne sera votée qu’une vingtaine d’années plus tard. La protection de la nature attendra jusqu’en 1973. Et durant de nombreuses années encore, c’est par centaines que vont disparaître les haies, patrimoine végétal traditionnel en péril, aujourd’hui apprécié à sa juste valeur. Certes, les espaces naturels se sont réduits comme peau de chagrin autour de nous. Si la situation paraît affligeante, si le modèle de prédation ultra-libéral compromet tout espoir de renversement rapide, chaque individu demeure libre de penser et de changer le monde, à son échelle, dans le quotidien. En sus des réserves, parcs naturels et zones protégées, la conservation de la nature commence dans nos jardins : leurs surfaces cumulées représentent une superficie bien plus importante encore !

Le jardin, espace d’une citoyenneté discrète mais responsable

“Les liens étroits qui relient les plantes entre elles, les plantes et les animaux, forment les mailles d’un filet que nul n’a le droit de déchirer ou d’endommager. Les fils en sont invisibles, mais essentiels pour la bonne ou la mauvaise santé de ce coin de nature”, écrivait Gertrude Stein, pionnière du “jardin sauvage”.

Et, de fait, chaque propriétaire ou locataire d’un jardin ou d’une parcelle peut participer activement à la restauration de la biodiversité : en privilégiant une gestion “nature amie”, terme préféré à celui de “jardin sauvage”, un peu inquiétant et par ailleurs contradictoire car tout jardin implique un mode de gestion, aussi léger soit-il. À nous, dès lors, d’accueillir, selon l’espace disponible, massifs de fleurs riches en pollen et nectar, petites friches d’herbes folles, mares et murets, tas de bois et petits pierriers, fruits et légumes oubliés, le tout enclos par les grands bras de la haie indigène, enceinte vivante et féconde ! Cette mosaïque de petits habitats, insérée dans chacun de nos jardins, formera autant d’oasis de vie. En ville ou à la campagne, les échanges noués de proche en proche entre jardins forment réseaux et traits d’union verdoyants, pied de nez des humbles jardiniers au désert biocidaire promu par les multinationales de la chimie productiviste.

Pour un nombre sans cesse croissant de citoyens – et de jardiniers ! -, le vieux modèle soumettant la nature à la seule volonté humaine appartient à la constellation des vieilles lunes… La nature n’est pas une ressource exploitable à merci mais une alliée, mieux une amie complice, qu’il importe d’observer et de comprendre pour apprendre à la respecter, à l’aimer de plus en plus, sans perdre le bénéfice de toute sa générosité. Cette connivence étroite qui nous unit s’appuie sur une conviction : celle que l’humanité fait partie de la nature et que nos rapports avec la nature font partie de la culture, dans tous les sens du terme. Notre sort est commun, nous sommes liés par des relations de réciprocité où chaque don de l’un à l’autre devient source d’enrichissement mutuel.

Il ne s’agit donc pas de vivre ni contre ni en marge de la nature, mais comme l’écrivit R. Dubos, “avec la vie qu’elle abrite et dans l’environnement que crée la vie“. Reconnaissons dès lors à toute espèce vivante, non seulement le droit de (sur)vivre mais d’accomplir librement sa destinée aussi modeste soit-elle dans l’immense mosaïque du vivant. Cette pratique du jardin n’a rien d’un passéisme romantique ; elle se nourrit du désir de participer pleinement à l’efflorescence de la vie sous toutes ses formes, source d’émerveillement et d’humilité qui restitue l’homme à sa juste dimension, dans le cycle des saisons et des métamorphoses, en quête d’un équilibre intérieur, gage de santé et d’harmonie sociale. À ce titre, aussi humble soit-il, le geste de planter une haie et d’en savourer les plaisirs, tangibles ou immatériels, participe d’une citoyenneté discrète mais responsable. Le bonheur n’est peut-être pas que dans le jardin mais il peut y être, assurément !

Au bonheur des hommes…

Le saccage du modèle bocager est d’autant plus dommageable qu’il offense non seulement la nature mais l’humanité elle-même : supprimer une haie, c’est se léser soi-même. La haie est en effet l’une de nos plus fidèles alliées… Outre la réponse qu’elle apporte à la monotonie des espaces uniformes et déprimants, elle persiste et signe dans nos espaces bâtis de plus en plus denses, où elle cumule les rôles :

– sanitaire : écran contre le bruit, les poussières et gaz d’échappement,

– sécuritaire : les haies d’épineux sont impénétrables au regard mais aussi à l’intrusion physique.

Sans parler de l’intérêt :

– esthétique : diversité des formes et des coloris des feuilles, des fleurs et des fruits,

– olfactif : ah, le parfum du chèvrefeuille ou du troène par une belle nuit d’été…,

– gustatif ou médicinal : des fleurs en abondance, propices aux tisanes et décoctions, et des petits fruits sauvages à profusion, sorbes et baies, cornouilles, drupes et cynorrhodons, nèfles et noisettes…

Et qui chiffrera la valeur de cette délicieuse sensation d’intimité qui émane de la jouissance d’un cadre de vie abrité contre les aléas du climat et les trépidations de la vie publique ? Confitures, liqueurs et marmelades, sirops, gelées et ratafias : à vos fourneaux ! Mais ne perdez jamais de vue que s’ils régalent la faune, bon nombre de petits fruits sauvages sont toxiques pour l’homme : c’est le cas, à des degrés variables, pour ceux de la bryone sauvage, de l’if, du fusain d’Europe, du genêt à balai, du houx, du lierre, du troène commun et de la viorne obier…

… et du jardinier !

La haie présente bien d’autres avantages encore auxquels seront sensibles les jardiniers ! Brise-vent, la haie réduit l’érosion des terres et des talus, mais aussi la verse et l’évapotranspiration des plantes. La haie fournit bois de chute et de taille de manière continue. Frênes et noisetiers livrent, chaque année, gaules et perches fourchues adaptées à toutes sortes d’usages : piquets, soutiens, enclos… On peut ainsi confectionner une meule permanente de compostage, contenue par un ensemble de tiges de frêne et de noisetier, parfaitement intégrée dans la friche, zone nature amie par excellence.

Par ailleurs, les haies sont de formidables banques à biomasse dont les tailles régulières fournissent une réserve appréciable de matière ligneuse : broyée, elle procure une grande quantité de bois raméal fragmenté (BRF). Étendue à la surface du sol ou mélangée à la couche superficielle au potager, autour des fruitiers, rosiers ou autres vivaces, cette petite litière “forestière” de bois frais déchiqueté augmente la fertilité du sol, à long terme, grâce à l’activité, non pas des bactéries du compostage classique, mais des champignons décomposeurs du bois, en particulier celui des feuillus. Par ailleurs, la haie libre est un maillon essentiel dans le grand cycle de la chaîne alimentaire. Les nombreux insectes pollinisateurs attirés par les floraisons se font un plaisir de contribuer à la fertilité du jardin en jouant les auxiliaires bénévoles.

Tout jardinier sensible à l’équilibre écologique de son petit coin de paradis tirera, de surcroît, le plus grand avantage de la présence d’une haie car les nombreux passereaux, arachnides et insectes auxiliaires qu’elle abrite régulent la prolifération des pucerons, chenilles et acariens et rendent, dans bien des cas, superflu le recours à toute autre intervention.

La haie composite, alternative à la lutte chimique

La science le confirme : les haies composites, autour des vergers, contribuent à la régulation précoce des ravageurs de fruits. Les haies mélangées entrent dans une stratégie rationnelle de protection intégrée des cultures, alternative à la lutte chimique. Le choix des essences privilégie notamment les espèces susceptibles d’héberger et/ou de nourrir une faune auxiliaire. Le noisetier ou le sureau nourrissent, par exemple, une population diversifiée d’auxiliaires potentiellement actifs dans les vergers. On favorisera aussi des essences à fleurs nectarifères et des espèces à feuilles persistantes, à tiges creuses ou entrelacées, qui procurent à la faune un abri pour l’hiver, le but étant d’assurer tout au long de l’année une succession ininterrompue d’espèces “habitat” ou “garde-manger”, en associant des espèces qui fleurissent très tôt ou très tard…

Plaisir des yeux…

Les essences indigènes sont peu coûteuses à l’achat, en regard de variétés horticoles souvent moins intéressantes pour la biodiversité. Rustiques à souhait, elles sont idéales pour la création ou l’enrichissement d’une haie vive champêtre. Elles comprennent de nombreuses espèces à fruits colorés, véritables bijoux dispersés dans les feuillages :

– rose délicat du fusain d’Europe,

– vert tendre du groseillier à maquereaux,

– multiples nuances de rouge des aubépines, du cornouiller mâle, de l’églantier, du framboisier, du groseillier rouge, du houx, du merisier, du sorbier des oiseleurs, du sureau à grappes ou de la viorne obier,

– rouge virant au noir de la viorne lantane,

– bleu nuit ou noir de l’amélanchier et du prunellier, de la bourdaine, du cerisier à grappes, du cornouiller sanguin, du groseillier noir, du nerprun, du prunier sauvage, de la ronce bleue, du sureau noir, du troène…

Et, précieux viatique pour les oiseaux sitôt l’hiver venu, les baies du lierre…

Le jardinier le plus délicat sera invité à jouer avec toute la palette automnale des feuillages : alouchiers et aubépines, bouleaux, cerisiers à grappes et charmes, chênes et châtaigniers, érables champêtre et plane, hêtres, merisiers et néfliers, pommiers, saules pourpres, tilleuls et viornes obier vous en feront voir de toutes les couleurs ! Et parfois durablement car le feuillage du chêne, du hêtre et du charme est marcescent : il se maintient longtemps sur les rameaux, souvent jusqu’à la poussée du nouveau feuillage printanier, procurant un écran durable contre le vent et les regards indiscrets.

… et de la vie sauvage

Si la haie témoigne de l’emprise des hommes sur le sol, elle s’intègre à merveille dans le manteau d’arlequin de la nature dont elle assure vaille que vaille les coutures. Elle constitue l’ultime refuge pour nombre d’espèces évincées par l’urbanisation et les cultures intensives. Devenues rares, les haies anciennes forment de véritables oasis entre le couvert forestier et les milieux ouverts. Leur permanence et leur diversité témoignent d’une parfaite adaptation aux conditions locales. Étagées sur plusieurs plans, elles offrent le gîte et le couvert à une foule d’espèces sauvages de la flore et de la faune des champs, des lisières, sinon des bois. À l’agrément des yeux se superpose le plaisir de régaler une petite Arche de Noé, exclue des grands espaces voués à la production.

– la haie et les oiseaux

Une haie brise-vent comportant des arbres de haut-jet accueillera près de vingt-cinq espèces d’oiseaux, contre sept ou huit pour un simple alignement d’arbres. Sur les quatre cent vingt espèces d’oiseaux familiers en Europe, près de la moitié se nourrissent, peu ou prou, de baies ou de petits fruits sauvages. En Wallonie, plus de septante espèces ont été observées dans les haies, dont quinze leur sont étroitement associées. Bon nombre de frugivores consomment chaque jour jusqu’à leur propre poids en fruits charnus !

Ces commensaux de la haie repasseront d’ailleurs les plats, en assurant à leur tour la dissémination des graines dans les parages. Consommateurs et consommés sont donc unis par d’étroites relations de mutualisme dont nous ne sommes pas non plus exclus : par la vue et le palais, par l’intimité que procure l’abri des feuillages, par les bénéfices engrangés grâce à la protection de la vie dans toute sa multiplicité, nous tirons tous le plus grand parti de ces échanges.

Les données chiffrées figurant ci-après n’ont de valeur qu’indicative. Partielles et tributaires de l’aire et de la fréquence de dispersion des plantes soumises à l’observation, elles n’ont d’autre rôle que de suggérer l’intérêt, déjà démontré, de certaines espèces d’arbres et d’arbustes. Sous bénéfice d’inventaire continué…

Les espèces à fruits favorites des oiseaux

D’après Cl. Hock, Les oiseaux et les baies sauvages

  • Sureau noir     80
  • Sorbier des oiseleurs  76 H
  • Merisier          69
  • Sureau à grappes        54
  • Framboisier    50
  • Prunier myrobolan     ± 50
  • Églantier         47 H
  • Aubépine à 1 style     43 H
  • Aubépine à 2 styles    43 H
  • Bourdaine       43
  • Ronce bleue    43
  • Cornouiller sanguin   42 H
  • Groseillier rouge        42
  • Pommier sauvage       41
  • Cerisier à grappes      35
  • Prunellier       35 H
  • Troène commun         35
  • Griottier         36
  • Fusain d’Europe         30
  • Lierre commun          30
  • Viorne obier   30
  • Amélanchier   28
  • Nerprun purgatif        28
  • Poirier commun         25-30
  • Cornouiller mâle        20
  • Groseillier épineux    20
  • Houx   20 H
  • Viorne lantane           20
  • Groseillier noir (cassis)         5
  • Néflier 3 (H)

En grasses : espèces mellifères

H = fruits persistant durant tout ou partie de l’hiver

– la haie et les papillons

Le petit peuple des papillons a, lui aussi, payé un lourd tribut à la disparition du bocage. Bon nombre de nos lépidoptères sont considérés comme vulnérables. Ainsi en va-t-il du magnifique gazé, dont le nom latin traduit bien l’inféodation aux aubépines : Aporia crataegi

Les haies vives sont toujours de véritables dortoirs à lépidoptères, car les fleurs de nombreux arbustes sont visitées par quantité de papillons et leurs feuilles consommées par leurs chenilles. Ainsi des Prunus (en particulier le prunellier) et Malus, assaillis par les flambés, les thèclas, les étoilés, les grands paons de nuit. La chenille de ce dernier se régalera aussi en août du jus sucré exsudé des fruits tombés au sol, à l’instar des chenilles du petit mars changeant et du vulcain. Les chenilles de celui-ci, ainsi que celles du paon de jour et du robert-le-diable, affectionnent les feuilles du houblon tandis que celles du grand sylvain, papillon forestier parfois rencontré en lisière, broutent les feuilles du tremble.

Au printemps, plusieurs papillons dégustent à qui mieux-mieux les fleurs hautement nectarifères des saules, notamment le morio, aussi attiré par les bouleaux ; déjà le citron a élu le nerprun ou la bourdaine ; en été, le moro-sphinx sera le seul à disposer d’une trompe assez longue pour aspirer le nectar des fleurs du chèvrefeuille, liane dont les feuilles serviront d’abri aux chenilles du sylvain azuré. Pour leur part, les amaryllis et les tabacs d’Espagne auront butiné les fleurs de la ronce en août-septembre, plante dont fait grand cas l’argus vert, aussi appelé thècla de la ronce. À partir d’octobre, le lierre est la principale plante nectarifère à être en fleurs, pour le bonheur des petites tortues, des vulcains et des citrons…

Et c’est par centaines que se dénombrent les espèces de papillons nocturnes, de micro-lépidoptères mais aussi d’abeilles sauvages et de bourdons fréquentant arbres et arbustes des haies vives… Pour tous ses hôtes, elle est donc un véritable havre, et d’autant plus si croissent à proximité des îlots d’ortie, dont tant de chenilles dépendent : la nocturne pyrale de l’ortie, mais aussi la carte géographique, le paon de jour, la petite Tortue, le vulcain, le robert-le-diable et la belle-dame…

Arbres et arbustes favoris des papillons

D’après Coll., À la rencontre des papillons, p. 43.

Arbustes et grimpants

  • Aubépines
  • Bourdaine
  • Chèvrefeuille
  • Églantier
  • Genêt à balais
  • Lierre
  • Nerprun
  • Prunellier
  • Ronces
  • Sureau noir
  • Troène
  • Viorne obier
  • Arbres
  • Bouleaux
  • Chênes
  • Charme
  • Érables
  • Hêtre
  • Noisetier
  • Peupliers
  • Pommiers
  • Saules
  • Sorbiers
  • Tremble

– la haie et les abeilles

Faut-il encore évoquer le calvaire des abeilles, décimées entre autres par la raréfaction de plantes pollinifères et /ou nectarifères et la prolifération de substances biocides dans les parcelles cultivées ? L’enjeu est crucial car, outre la cire, le pollen, le miel et la propolis offerts par la ruche, le rôle pollinisateur des insectes est considérable (chiffré à 4,7 Mds €/an), dont 90 % sont attribués à l’abeille. Dans un verger de pommiers, cinq cents à mille abeilles peuvent “fournir” de quarante à quatre-vingts tonnes de fruits en un ou deux jours de beau temps. Quelque vingt mille espèces de plantes dépendent des abeilles pour leur pollinisation…

Réciproquement, les abeilles dépendent des plantes pour assurer leur survie. Les premiers pollens – noisetier, cornouiller mâle, saules, aulne – permettent la reprise de la ponte de la reine dès février jusqu’aux floraisons printanières. En mai-juin, la colonie compte plus de cinquante mille individus. Si le besoin en pollen et en nectar est comblé, débute la miellée de printemps (avril-juin). Survient alors un « trou » dans les floraisons, heureusement comblé en juin et juillet par le châtaignier, le sureau noir, les tilleuls et le troène (ainsi que trèfles et plantes de prairie), favorables à la miellée d’été.

Grâce soit enfin rendue aux apports de pollen encore assurés en août par le chèvrefeuille et la ronce, plus tard par le lierre, car ils nourriront les abeilles nées entre août et octobre, sujets d’hiver destinés à élever la génération du printemps suivant.

 

Date de floraison

Pollen

Nectar

Noisetier

02-03

4

0

Cornouiller mâle

03-04

5

0

[Buis]

03-04

/

4

Prunier myrobolan

03-04

4

2

Saule cendré

03-04

3

4

Saule marsault

03-04

4

4

Aulne glutineux

03-04

3

2

Saule blanc

03-04

2

3

Peuplier grisard

03-04

3

0

Groseillier épineux

04-05

3

4

Groseillier noir (cassis)

04-05

3

4

Groseillier rouge

04-05

3

4

Merisier

04-05

4

2

Érable plane

04-05

3

4

Érable sycomore

04-06

3

3

Prunier crèque

 

04-05

4

Griottier

04-05

4

2

Framboisier

05-07

3

5

Érable champêtre

05-06

1

6

Bourdaine

05-09

3

3

Châtaignier

06

3

2

Troène commun

06-07

3

4

Tilleul à grandes ff.

06-07

3

5

Chèvrefeuille des bois

06-09

(3)

(3)

Tilleul à petites ff.

07

3

6

[Symphorine]

07-09

1

5

Lierre commun

09-10

4

5

Espèces non reprises dans la liste Mrw (voir ci-après)

1 = 1 > 25 kg/ha (pollen et nectar)

2 = 26 > 50 kg/ha

3 = 51 > 100 kg/ha

4 = 101-150 kg/ha (pollen) et 101> 200 kg/ha (nectar)

5 = + de 150 kg/ha (pollen) et 201-500 kg/ha (nectar)

6 = + 500 kg/ha (nectar)

– la haie et les insectes auxiliaires

Au couvert, la haie ajoute volontiers le gîte pour plusieurs petits mammifères – hérisson et musaraigne, grands consommateurs de limaces et d’escargots, écureuil et petits rongeurs tels le muscardin – ainsi qu’à une microfaune bariolée – insectes et coléoptères prédateurs des pucerons. Ce sont bien souvent les larves qui dévorent les pucerons, mais les sujets adultes, ceux des syrphes parmi d’autres, ont besoin d’une abondante nourriture – pollen et nectar – dès la fin de l’hiver. D’où l’intérêt de privilégier les espèces fleurissant jusqu’à cette époque – le lierre – ou très précoces.

Parmi les arbres et arbustes offrant un abri à une grande quantité d’insectes auxiliaires figurent aussi l’érable champêtre, le charme, le fusain d’Europe, le buis, le cornouiller sanguin, les viornes et le prunellier. Quant au sureau, à l’instar de l’ortie, il attire un puceron qui lui est inféodé… et donc ses prédateurs – coccinelles, syrphes et chrysopes – qui dévoreront les autres espèces de pucerons pullulant tout autour ! Ainsi, tout fait provende pour nos compagnons à plumes, à poils ou à écailles, en particulier si la haie comprend des essences supportant l’ombre et le recépage ainsi qu’une strate arbustive bien dense pour assurer un bon bourrage du pied de la haie, ourlée d’un cordon herbacé et fleuri non fauché.

Pourquoi donc se priver du plaisir presque divin de métamorphoser son jardin en éden pour une foule bigarrée de petites créatures sauvages multicolores. Leur passage ou leur résidence feront de notre cadre de vie intime un jardin en bonne santé et fécond, tout frémissant de vie, source d’observations infinies, stimulant émerveillement, humilité et sérénité…

Dès lors, passons à l’acte en privilégiant les arbres et arbustes apicoles, véritables fontaines de pollen et de nectar, et/ou féconds en petits fruits, tables d’hôtes.

 

Arbres et arbustes favoris des insectes auxiliaires
Nombre d’espèces observées par essence
D’après Inra, cité par V. Albouy, Jardinez avec la nature, 138-139
données extraites de M. Chinery, Le naturaliste en son jardin, p. 72 et 85.

Arbustes et grimpants

 

Chêne pédonculé

300

Saule

260

(Bouleau)

230

(Aubépine)

150

Peuplier

100

Aulne

90

(Pommier sauvage)

90

Noisetier

70

(Hêtre)

60

Frêne

40

Charme

30

(Sorbier des oiseleurs)

30

Tilleul

30

Buis

 

Cornouiller mâle

 

Cornouiller sanguin

 

Fusain d’Europe

 

Lierre

 

Ronce

 

Érable champêtre

 

Merisier

 

Orme

 

Sureau noir

 

Passons à l’acte !

C’est décidé : vous êtes résolu(e) à rompre l’affligeant monopole détenu par les haies de conifères – thuyas, cyprès, épicéas – peu propices à l’accueil du Vivant et dont l’uniformité chagrine le regard. Mais comment choisir à bon escient des arbres et arbustes indigènes adaptés à la création de haies paysagères en limite de jardins ou de bâtiments ? Une vaste liste établie par la Région wallonne, dans le cadre des subsides octroyés en faveur de la plantation et/ou de l’entretien de haies vives en milieu rural, pourra orienter votre choix.

– Planter indigène : une préférence, pas un dogme !

Privilégier les essences indigènes est un choix raisonnable, fondé sur des critères économiques – les sujets rustiques sont bon marché et résistants -, écologiques… et sentimentaux. Ceci dit, qui vous empêchera de planter des sujets exotiques ? Du reste, certains ne sont pas dénués de vertus bénéfiques à l’égard de notre faune indigène. En témoignent les nombreux exemples décrits par cette Grande Dame des Jardins en Belgique, Jelena de Belder, créatrice de l’arboretum de Kalmthout : Jelena de Belder et Xavier Misonne, Le Livre des Baies, Racine, 1997.

Leurs exigences en matière d’humidité du sol, qu’ils contribuent à réguler, réservent les saules à des utilisations assez spécifiques, bien qu’ils soient quasiment tous adaptés à nos régions (hormis le saule des vanniers, inadapté à l’Ardenne, mais dont la floraison en chatons blond tilleul et délicieusement parfumée est un bonheur pour les pollinisateurs ).

D’innombrables espèces d’insectes colonisent les saules (pollen, nectar, sève, bois tendre). Souvent absents des haies, sinon sur sol humide, les saules peuvent former des alignements de têtards (tout comme le frêne, le charme et parfois le chêne). Taillés régulièrement, ils acquièrent une « tête » énorme, formée de nombreuses cavités favorables aux espèces cavernicoles. En intercalant des arbustes bas entre chacun de ces têtards, on obtient… une haie libre ! Salix alba est, bien sûr, ravissant avec son feuillage argenté, mais ne convient que pour les grands terrains : il est très gourmand en eau et peut atteindre vingt-cinq mètres de haut…

– La haie stricte

Dirigée par un entretien rigoureux et régulier, et partant contraignant, la haie stricte s’impose souvent pour des raisons

– esthétiques et pratiques (haies de dimensions variables pour délimiter propriétés et parterres, structurer ou compartimenter un jardin, accompagner les cheminements, constituer un fond de verdure pour appuyer des massifs de vivaces),

– sanitaires et sécuritaires (écran visuel, acoustique, physique),

– ou à proximité immédiate de la maison (ou d’un carrefour pour ne pas entraver la visibilité).

Aux haies taillées constituées de conifères exotiques, murailles uniformes quasi désertiques pour la faune indigène, préférons des haies mélangées.

Isolés ou en mélange, le charme, le hêtre et le houx conviennent à merveille – ainsi que l’if et le buis, non repris dans la liste de la Région Wallonne, en raison de leur toxicité – : ils sont d’une plasticité à toute épreuve et leur feuillage persistant – le buis, l’if et le houx – ou marcescent – le charme et le hêtre – protégeront les petits passereaux des vents froids et de la neige.

Mais d’autres espèces se soumettent de bonne grâce à des coupes répétées pour former des haies mélangées et taillées. On évitera le sureau, trop dynamique, ainsi que le prunellier, ardent colonisateur, qui rejette du pied à tout va. Toutes ces essences supportent bien le rajeunissement par recépage – rabattage sévère – qui s’imposera périodiquement. Pour les haies hautes taillées, toutes les espèces de la liste de la Région wallonne conviennent, hormis les bouleaux, le châtaignier, le noyer et les saules, sauf le marsault, vraiment tout terrain.

Outre la diversité des coloris, le mélange des espèces favorise aussi… la survie de la haie : que survienne une attaque parasitaire ou bactérienne, un coup de gel ou de chaleur intense, et pour peu qu’elle y soit sensible, la haie monospécifique serait anéantie… Ceci dit, les arbustes champêtres sont rustiques à souhait et abritent en général autant de parasites que de prédateurs de ceux-ci : vive l’équilibre naturel !

À l’échelle d’un tout petit jardin, même urbain, la haie stricte permet donc au citadin d’apporter son écot à la biodiversité, qu’il pourra enrichir encore par la plantation de certaines plantes grimpantes florifères. De plus, elles sont aptes à couvrir murs ou treillis pour former des haies “verticales” ou de faible largeur : bryone – sauf en Moyenne et Haute Ardenne -, chèvrefeuille des bois, houblon, lierre et morelle douce-amère sont tout indiquées mais les clématites des haies s’avèrent souvent envahissantes…

– Les haies libres

Grave inconvénient, la taille stricte entrave, et bien souvent, compromet la floraison, et partant, la fructification. De surcroît, la rigueur et la régularité de leur entretien contrarie la spontanéité du port naturel des essences indigènes – érigé, arrondi, variations de hauteur -, et partant, l’attrait des combinaisons de ces paramètres, dont le jeu fait tout le plaisir de la création et… de la contemplation !

Tout jardin ou coin de parc propice accueillera de préférence une ou plusieurs haies libres, dont la croissance n’est limitée que par une taille occasionnelle. Presque toutes les essences reprises dans la liste de la Région Wallonne, hormis le noyer, les ormes et les peupliers sont aptes à former ces beaux écrans champêtres au port libre, couverts de fleurs au printemps. L’été venu, et subsistant parfois une bonne partie de l’hiver, d’innombrables petits fruits aux couleurs vives viendront les égayer. Une véritable auberge pour d’innombrables espèces de la faune sauvage, auxiliaires bénévoles assurant la pollinisation des plantes sauvages et cultivées et régulant la prolifération des « ravageurs » capables de compromettre les récoltes de fruits et légumes du jardin !

L’alternance des hauteurs et ports permet la création de haies à plusieurs étages : à l’image d’un immeuble en pleine crise de logement, chaque palier de la haie abrite et nourrit des familles différentes, cohabitants naturels se partageant l’espace et la provende à portée de pattes ou d’ailes. Ainsi le rougegorge nidifie-t-il au sol ou près du sol dans un joyeux petit fouillis végétal, merles et grives apprécient les buissons bas mais épais, en particulier épineux, tandis que les mésanges préfèrent les arbres assez âgés aux cavités nombreuses, que domineront encore les nids des geais… Quant à l’effet brise-vent, il requiert non seulement l’étage arbustif mais aussi, si l’espace le permet, des arbres à hautes tiges à espacements plus ou moins réguliers : bouleaux, charme, chênes, érables, frêne et hêtre, griottier et merisier, prunier myrobolan, peupliers, pommier et poirier sauvages, tilleuls à grandes ou à petites feuilles.

L’efficacité de l’effet brise-vent dépend de plusieurs facteurs :

– une hauteur adéquate : la profondeur de terrain protégée est égale à 10 x la hauteur de la haie ;

– l’homogénéité : le garnissage régulier du feuillage de la base au sommet, favorisée par l’association d’arbustes de ports et de hauteurs complémentaires. Ainsi, pour une haie de hauteur moyenne : associer en cépées (sujets en touffes à tiges multiples) de grands arbustes (charme, érable champêtre, noisetier, hêtre, prunier myrobolan ou cerisier à grappes) et de petits ou moyens sujets au port tantôt rond, tantôt érigé (tels que cornouiller sanguin, viornes, sureau, fusain ou troène) ; l’association avec des sujets à feuillage persistant (houx, if) ou marcescent (charme, hêtre) garantira un écran durable au fil des saisons ;

– la continuité : toute ouverture crée un appel d’air néfaste ; dans le cas d’une trouvée volontaire dans la haie, prévoir une petite haie faisant office de chicane ou d’écran séparé.

Enfin, si vous possédez ou gérez un vrai petit domaine, ces haies hautes plantées en rangs multiples peuvent même engendrer des bandes boisées, dont la hauteur à maturité oscille entre dix et trente mètres, pour lesquelles toutes les essences de la liste du Mrw conviennent.

Ne perdez jamais de vue la diversité ! Basse ou haute, taillée ou libre, à un ou plusieurs rangs, la haie sera d’autant plus bruissante de vie qu’elle compte un grand nombre d’espèces et d’étages.

Les pieds sur terre

L’idéal consiste :

– à disposer des haies de compositions et étages variés,

– associant des essences dont les floraisons s’étalent de février à septembre,

– et à en décaler dans le temps l’entretien par zones.

À l’axe du temps ajoutons celui de la verticalité pour assurer la diversité des essences et des étages.

– Avant de commencer, s’assurer de l’accord d’un voisinage : mieux vaut convaincre le voisin d’accueillir une haie mitoyenne, source de bénéfices mutuels ; sinon, toute haie dont la hauteur n’excède pas deux mètres sera plantée à cinquante centimètres de la limite de propriété, sinon à deux mètres de recul. Se conformer aux éventuels usages locaux.

– Planter non seulement indigène, mais jeune ! Scions et boutures de deux ans et pas plus gros qu’un doigt pour la meilleure reprise…

– Chez le pépiniériste, préciser le nom latin afin d’éviter toute confusion avec des variétés horticoles.

– Favoriser la plantation groupée de plusieurs sujets d’une même espèce au sein d’une haie diversifiée pour favoriser l’effet bouquet et limiter la compétition entre espèces.

– Dans la mesure du possible, orienter la haie nord-sud pour un ensoleillement équitable.

– Effectuer la plantation entre mi-novembre et février.

– Bien ameublir le sol à double profondeur de bêche, sans mêler terre de surface et couche de sous-sol ; décompacter le fond en incorporant compost ou engrais organique à décomposition lente.

La fosse de plantation doit être assez vaste pour éviter toute compression des racines, pralinées.

– Dès la plantation, et durant les deux premières années, protéger les plants de la concurrence herbacée : désherbage et paillage. Et arrosage hebdomadaire en été très recommandé !

– Passé ce délai, la flore herbacée peut retrouver tous ses droits, l’idéal étant une lisière herbacée de plantes sauvages : carottes sauvages et autres ombellifères ou orties, propices aux butineurs et pollinisateurs.

– Compter septante centimètres d’écart entre les arbustes dont la taille n’excède pas un mètres, sinon un mètre d’écart ; le cas échéant, doubler par une seconde rangée en quinconce et mêler caducs et persistants.

– Sitôt la plantation effectuée, taille radicale : de trois-quarts l’année de plantation, d’un tiers les deux années suivantes.

– Pour les sujets à tige unique, la taille de recépage les contraindra à se ramifier près du sol pour étoffer la haie, qui atteindra un mètre cinquante la troisième année.

– Garder une strate arbustive bien dense au pied et novembre venu, ne pas tailler toute la haie d’un seul coup, mais par tronçons (dans le cas d’une haie à maturité, rabattre au sol, tous les cinq ans, 20 % de la longueur de la haie; l’idéal : travaux avant la mi-novembre (repos hivernal de la faune), et en tous cas avant février (construction des premiers nids) ; épargner le sous-étage broussailleux (ronces, menus bois morts, feuilles mortes) utiles à la confection des abris et nids.

Partie 2 - Haies et arbres fourragers
  1. Intérêts en élevage

L’objectif ambitieux de la Déclaration de politique régionale wallonne vient après quelques décennies de destruction des haies au profit du remembrement et de la mécanisation agricole, notamment dans les années septante… Les efforts entrepris aujourd’hui pour réparer les orientations passées sont à leur sommet et les objectifs énoncés sont de consolider un réseau écologique favorable à la biodiversité, de répondre aux enjeux climatiques, en fixant le carbone dans le sol et la végétation. Un incitant financier à la plantation de haies, arbres et vergers, mis en place en 1995, a été revalorisé à plusieurs reprises. Pourtant, les plantations stagnent à une dizaine de kilomètres de haies par an…

Afin de gagner en efficacité, ces mesures doivent toucher les particuliers mais aussi, et surtout, les agriculteurs qui gèrent 45% du territoire wallon. D’après les statistiques wallonnes, on comptait, en 2012, à peine seize mètres de haies par hectare agricole ! Pourtant, nous allons le voir, le rôle de l’arbre et des haies dépasse de très loin le simple intérêt naturaliste, tant ils apportent de multiples avantages, notamment dans les élevages de ruminants, que j’aborderai ici. J’oserais même dire qu’ils sont une simplissime solution, la solution cardinale aux nombreux défis qui se posent aujourd’hui aux éleveurs…

Un appoint alimentaire, notamment en situation de sécheresse

Commençons par un problème d’actualité : une quatrième année de sécheresse consécutive touche, de plein fouet, notre agriculture. Le vent asséchant d’est et du nord, combiné à la quasi-absence de précipitations ces derniers mois, ralentit fortement la pousse d’herbe. Cette année encore, la récolte de foin s’annonce pauvre, tant en quantité qu’en qualité, et le pâturage, compliqué. Un surpâturage des parcelles réduit encore les possibilités de reprise de la croissance de l’herbe à court terme.

Le feuillage des haies constitue un apport alimentaire intéressant pour les ruminants. Une étude a montré qu’un troupeau de génisses laitières passe 30 % de son temps à brouter les haies, au printemps, contre 5 % plus tard dans la saison. Au printemps notamment, le feuillage des arbres et des arbustes est plus digeste que l’herbe de la prairie, ce qui attire les bovins. En conditions de sécheresse, cet apport alimentaire peut devenir beaucoup plus important et aider les producteurs à passer le cap.

Plus de haies, moins de soja

Les protéines contenues dans l’herbe sont souvent mal digérées par les ruminants : elles se dégradent dans le rumen en formant de l’ammoniaque et, finalement, on estime que 60 à 90% de l’azote des protéines se retrouve dans les lisiers… Ce qui contribue largement à l’odeur désagréable des déjections animales. Les arbres possèdent un feuillage riche en tannins condensés. Ces molécules ont la propriété de s’allier durablement aux protéines lors de la mastication, en formant des complexes insolubles dans le rumen – pH de 5,5 à 7 – mais solubles en milieu plus acide, dans la caillette – pH de 2 à 3 -, ce qui rend les protéines accessibles pour la digestion et l’absorption intestinale. Une alimentation riche en tannins permet donc une meilleure absorption des protéines. Encore un outil permettant de se passer du soja !

Plus d’arbres, moins de vétérinaires

Ces fameux tannins sont des substances aux propriétés antibiotiques et antiseptiques. Ils servent à la conservation des boissons – vins, bières – et des aliments – épices, fumaisons – mais aussi à la défense des plantes contre les herbivores. C’est la dose qui fait le poison : pris en quantités raisonnables, ils sont bénéfiques pour la santé car ils contribuent à réguler des organismes plus sensibles – microbes, champignons… Chez les ruminants, il a été démontré que les tannins, issus du feuillage des arbres et de certaines plantes herbacées – lotier, sainfoin… – contribuent à réguler les infections parasitaires.

Aujourd’hui, les éleveurs manquent de solutions pour protéger leurs troupeaux des parasites, et les substances antiparasitaires sont malheureusement utilisées en routine. Elles ont des impacts forts sur la biodiversité – notamment sur la faune du sol – et les résistances des parasites se développent, si bien que les molécules rencontrent finalement leurs limites. Une alimentation enrichie en feuillages de haies permet une régulation de fond intéressante, tant pour les bovins que pour les ovins et les caprins.

Ajoutons qu’en contribuant à un meilleur fonctionnement digestif, les tannins permettent également de réduire les risques de météorisation et de dysfonctionnements liés à une alimentation trop riche, notamment lors de la mise à l’herbe au printemps. Les haies contribuent aussi fortement à l’automédication des animaux, grâce aux diverses vertus médicinales des plantes. Rien de pire donc qu’une prairie semée de ray-grass pur et sans haies, ne fournissant aucune plante sauvage aux animaux !

Des haies pour réduire la production de gaz à effets de serre

Bien entendu, les arbres et les haies stockent du carbone dans leurs organes aériens et souterrains, et contribuent de ce fait à tamponner les émissions de carbone. Mais leur rôle ne s’arrête pas là. En améliorant la digestion des ruminants, les tannins permettent une réduction de l’émission de méthane et de protoxyde d’azote, deux gaz à effet de serre souvent pointés du doigt dans les discussions sur l’impact de l’élevage sur les changements climatiques.

Améliorer le bien-être animal, la santé et la productivité

Les haies et les arbres fournissent des abris indispensables au bien-être des animaux en pâture. Rappelons que le tout récent Code wallon du bien-être animal précise, dans son article D.10, que “tout animal détenu en extérieur dispose d’un abri naturel ou artificiel pouvant le préserver des effets néfastes du vent, du soleil et de la pluie“. Plusieurs études ont démontré que le bien-être des animaux influe directement sur leur santé et sur leur productivité – lait, viande… Par ailleurs, le bien-être animal fait l’objet de préoccupations croissantes de la part des citoyens.

Augmenter la fertilité des sols

Qui ne s’est pas déjà émerveillé devant les couleurs d’automne, lorsque les feuilles des arbres jaunissent et rougissent pour finalement tomber au sol avant l’hiver ? Ce spectacle traduit en réalité une stratégie des ligneux pour conserver la fertilité des sols. Les feuilles s’enrichissent en tannins – encore eux ! – avant leur chute. Initialement stockés dans les vacuoles, les tannins sont libérés et se fixent aux protéines et minéraux constituant la feuille, empêchant leur lessivage pendant les mois d’hiver. Au printemps, l’activité microbienne du sol va finalement libérer les éléments au moment où les plantes sont capables de les prélever, souvent en symbiose avec des mycorhizes… Le cycle est bouclé !

Mais encore…

Tentons d’achever ce tour – décidément interminable ! – des bienfaits des arbres et des haies dans le système agricole. En Nouvelle-Zélande, des plantations de saules et de peupliers ont été réalisées afin de lutter contre l’érosion. Et, en plus de leur rôle de protection du sol, les arbres fournissent du bois-énergie et sont pâturés par des ruminants.

Outre le bois, les arbres et les haies peuvent encore apporter un revenu complémentaire, via leurs fruits – frais, jus, cidres, compotes… -, apportant ainsi une diversification intéressante aux activités de la ferme. Ils contribuent enfin à la beauté des paysages et à leur attrait touristique, fournissent un microclimat favorable aux cultures – brise-vent, ombrage -, etc.

Tous ces avantages des haies et arbres pour les activités agricoles, et notamment d’élevage, devraient donc inciter les producteurs à en installer dans et en bordure de leurs parcelles…

  1. Eléments pour une mise en pratique

L’on s’arrête souvent à l’intérêt écologique des arbres et des haies pour motiver les campagnes de replantation. Mais si leur intérêt pour la biodiversité est évident et important, il convient de rappeler et de souligner leur rôle-clé dans l’activité agricole et leur incontestable plus-value économique. Je viens d’énumérer les nombreux avantages des arbres et des haies en système d’élevage : appoint alimentaire notamment en période de sécheresse, meilleure assimilation de l’azote, moindres risques de météorisation, diminution de l’émission de gaz à effets de serre liés à la rumination, réduction des interventions vétérinaires, augmentation du bien-être animal et de la productivité en lait et en viande…

Devant ces nombreux atouts, les éleveurs devraient être tentés de favoriser arbres et haies dans et autour de leurs pâtures. Voici à présent quelques éléments pratiques en vue d’optimiser leur rôle dans l’alimentation animale.

Penser l’implantation des haies pour maximiser leurs bienfaits

Les haies jouent un rôle important dans la protection des sols contre l’érosion et dans l’optimisation hydrique des parcelles. Etant donné la fréquence accrue des sécheresses, il est intéressant de profiter de cette caractéristique en favorisant l’infiltration des eaux en vue de la recharge du sol et de la nappe phréatique, plutôt que le ruissèlement exportant par ailleurs des éléments nutritifs. Pour remplir ce pleinement rôle, la meilleure implantation des haies est parallèle aux courbes de niveau.

Les haies jouent également le rôle de brise-vent, qui, à nouveau, est favorable aux cultures et aux pâtures par le microclimat ainsi créé. Les vents du nord et nord-Est, fréquents ces dernières années en sortie d’hiver, sont asséchants et accentuent donc les effets de la sécheresse. La disposition des haies peut optimiser cette protection. Le meilleur brise-vent est constitué d’une haie de feuillus composée de différentes strates : arbres de hauts-jets, arbres de taille moyenne en cépée et arbustes de “bourrage”, c’est-à-dire remplissant les trous à la base. L’effet brise-vent se manifeste sur une largeur équivalant à une quinzaine de fois la hauteur de la haie.

L’implantation de la haie va définir des microclimats au sein du parcellaire. Pour une implantation ouest-est, la différence d’ensoleillement va engendrer une hausse de productivité au sud de la haie – ensoleillement direct, réflexion des rayons de la haie vers la culture -, sur une distance allant jusque quatre fois la hauteur de la haie, et une baisse de productivité, au nord de la haie. En général, on observe une précocité d’une à deux semaines et une période de végétation plus longue dans des parcelles protégées par des haies. La concurrence racinaire pour l’eau et les éléments nutritifs de surface se joue sur une bande de largeur équivalente à la hauteur de la haie.

Arbres et haies fourragers : méthodes et périodes de récolte

Il existe différentes méthodes permettant d’utiliser le feuillage des arbres et haies pour l’alimentation animale.

La première, la récolte manuelle, consiste à récolter, sur les arbres et les haies, des branches feuillées qui sont distribuées aux animaux, soit directement en champs selon le principe de la “rame au sol”, soit séchés pour constituer un fourrage hivernal. La seconde option était courante antan, et le feuillage sec présente d’excellentes valeurs alimentaires, mais la technique demandait beaucoup de travail pour tailler, fagoter et ramener les branches, et de la place pour le stockage des fagots en grange.

La seconde technique – les arbres et les haies pâturés – consiste à y faire directement pâturer les animaux… Il est alors nécessaire de trouver un juste équilibre pour assurer le pâturage sans porter atteinte à la vigueur des arbres, et en assurant la durabilité du système grâce à une repousse d’année en année.

Quelle sera la période de récolte ?

La valeur nutritive des feuillages varie selon de nombreux paramètres – essence, station, stress divers… -, dont la période de l’année. En particulier, la teneur en tannins a tendance à croître en cours de saison. Un excès de tannins rend le feuillage moins appétent, mais ils peuvent aussi être recherchés par les animaux pour améliorer leur digestion ou pour lutter contre les parasites gastro-intestinaux. En cas de sécheresse, les apports de feuillage peuvent être intéressants pour combler la pénurie d’herbe, ce qui se produit généralement en été mais aussi parfois au printemps, comme l’a montré la sécheresse printanière de 2020.

La gestion du pâturage prévoira un accès aux arbres et haies fourragers en fonction de ces besoins. En ce qui concerne la taille cependant, la législation actuelle interdit les interventions entre le 1er avril et le 31 juillet. Il faudra donc compter sur le mois d’août et le début du mois de septembre. Dans tous les cas, la récolte à usage fourrager sera réalisée avant le jaunissement des feuilles car, à ce moment-là, les réserves nutritives des feuilles sont réallouées vers le tronc et la très haute concentration de tannins rapatriés dans le feuillage le rend peu appétissant. Cette période de taille est aussi moins préjudiciable à la vigueur des arbres.

Les différents types d’arbres fourragers

– Arbres têtards : étêtés afin de permettre le développement d’une trogne d’où rejettent, à chaque taille tous les trois à six ans, de nouvelles branches. Elles sont distribuées en rame au sol aux animaux. Si la trogne est basse – environ un mètre -, elle peut être pâturée par les bovins, en veillant à ne pas épuiser l’arbre par un surpâturage.

– Arbres émondés : arbres taillés au niveau des branches latérales en gardant la “tête”. Ils ont une forme longue et mince. Les branches sont distribuées, en rames au sol, aux animaux. Il est possible de faire pâturer les bovins sur les rejets bas mais un surpâturage aura pour conséquence la réduction progressive des rejets à cette hauteur.

– Cépées et taillis : arbres maintenus bas et denses par des tailles répétées. Le produit des tailles peut être distribué aux animaux. On les prélèvera alors en fin d’été pour laisser préalablement le temps à la souche de reconstituer ses réserves. Si les arbustes sont bien denses et touffus, un pâturage direct raisonné est possible.

Préserver la vitalité des arbres et des arbustes

– Tailles

La taille, si elle est bien pratiquée, permet de préserver la vitalité des arbres, voire même d’augmenter leur longévité, comme en témoigne l’existence d’arbres têtards multi-séculaires. Si elle est trop fréquente, effectuée sur de trop jeunes arbres ou dans de mauvaises conditions, la taille peut au contraire compromettre la vitalité de l’arbre. Le pâturage direct peut être vu comme un type de taille agressif, en raison de la tendance des animaux à blesser et à arracher les rameaux.

– Ecorçages

Par ailleurs, la dent des animaux peut également causer des dégâts sur l’écorce. Une attention particulière doit ainsi être portée aux caprins et aux ovins. Les bovins ont, quant à eux, tendance à se frotter aux troncs, ce qui peut être préjudiciable pour certains jeunes arbres. Les porcs, en plus de se frotter aux écorces, peuvent endommager les racines par leur activité de fouissage.

– Protections

La plupart des jeunes plants doivent être isolés des animaux pendant les premières années afin de permettre leur implantation et leur développement, tant au niveau de leur système racinaire que de leur houppier. Le tronc des arbres d’avenir – de hauts jets ou têtards – sera également protégé. Dans certains types d’élevages, notamment en caprins, les haies seront installées à l’abri d’une clôture, et seules les branches latérales – allant vers ou traversant la clôture – seront pâturées en direct. Le reste pourra être taillé et distribué sur place.

Quelles essences choisir ?

La plupart des arbres et arbustes sont intéressants en tant que fourrages. Il faut cependant éviter les ifs, noyers, buis et laurier-rose qui sont toxiques pour les bêtes. Les essences seront choisies en fonction des paramètres pédoclimatiques de la parcelle. Un bon indicateur est de noter la présence des essences avoisinantes, dans le milieu naturel, qui sont souvent les mieux adaptées au terroir. Il est préférable de compter sur plusieurs espèces afin de donner du choix aux animaux et de multiplier les chances de réussite de la plantation. Les arbres qui n’auront pas bien pris seront remplacés au cas par cas.

Parmi les espèces à mener en têtards, les saules sont les plus connus. Il faut cependant être attentif à leurs besoins en eau et les éviter dans les parcelles sensibles à la sécheresse. Les frênes sont les “rois” des arbres fourragers, réputés pour leurs qualités nutritives et pour l’appétence qu’ils suscitent. Le chêne, l’orme, l’aulne et le tilleul sont également adaptés au têtard.

Parmi les espèces à mener en cépée, les noisetiers représentent un premier choix, par la qualité de leur feuillage et notamment leur haute teneur en tannins dès le printemps, qui peut répondre à un besoin naturel des animaux – antiparasitaire, troubles digestifs… Le charme est également adapté à ce mode de conduite et très apprécié du bétail. Citons encore l’orme, le sorbier et l’aulne.

Les arbustes de “bourrage” peuvent être choisis parmi les épineux. L’aubépine semble très appréciée des ruminants, tout comme le prunellier et l’églantier. On pourra aussi opter pour des cornouillers et des sureaux.

Structure de la haie-type

Au sein de la haie, on alternera les arbres de hauts-jets ou têtards – distants entre eux de cinq à dix mètres – avec les arbres de cépées – distants entre eux de deux à cinq mètres – et les arbustes de bourrage – distants entre eux de cinquante centimètres à un mètre cinquante. Tous les plants seront distants d’un demi-mètre à un mètre. On veille généralement à diversifier les essences et à regrouper, au sein de la haie et par type d’arbre, les essences au minimum par trois.

Ces quelques éléments pour la mise en pratique de l’utilisation des arbres et haies en élevage nécessitent bien sûr des approfondissements afin d’optimiser les techniques et assurer leur cohérence avec les élevages du XXIe siècle. Des expertises devront donc être recherchées auprès de personnes-ressources – pour le développement du sujet, en France, voir notamment l’INRA de Lusignan – et d’éleveurs qui ont accumulé de l’expérience avec les arbres et haies fourragères : observations, expérimentations à l’échelle de la ferme, etc.

  1. Des pistes pour les privilégier dans nos campagnes

Les anciens connaissaient et exploitaient les innombrables vertus des arbres et haies fourragers. Il y a encore quelques décennies encore, des fermiers entretenaient les arbres têtards et les haies, et en utilisaient le feuillage pour compléter l’alimentation de leur bétail. Pourquoi ces pratiques se sont-elles arrêtées et quels sont les leviers susceptibles de les réintroduire dans nos campagnes, en harmonie avec les systèmes d’élevage d’aujourd’hui ? Voici quelques pistes…

Dix mille ans d’arbres fourragers

Au commencement était la forêt. Les premiers éleveurs pâturaient les sous-bois et pratiquaient la feuillée, c’est-à-dire la récolte de branches pour la distribution hivernale. Une première révolution a été l’invention de la faux à deux mains qui, en facilitant la récolte d’herbe, en a fait le principal fourrage. Prés, prairies, pâtures et pâturages sont apparus au XIIe siècle dans le vocabulaire français, ce qui atteste du développement de ces surfaces enherbées participant dorénavant plus largement à l’alimentation du bétail.

Arbres et haies sont cependant restés d’importantes ressources nourricières pour les troupeaux, jusqu’il y a peu. Ils sont conseillés dans le premier traité d’agronomie écrit par Olivier de Serres – “Théâtre d’agriculture et mesnage des champs“, 1600. Dans les deux siècles qui suivirent, les critiques de ces pratiques se multiplièrent, étant donné l’importance croissante de la production de bois d’œuvre : participant à la construction des bateaux, les arbres permettaient d’affirmer la puissance des nations, via leur flotte navale. Au XIXe siècle, le développement des charbonnages réduisit les besoins en bois issus de l’émondage.

La place des arbres dans le monde paysan

A cette époque, les arbres gardent tout leur importance dans l’économie de la ferme. Ils sont soit pâturés directement par les animaux, soit taillés pour une distribution sur place – “rames au sol”. La réalisation de fagots, séchés, permet aussi la conservation en grange pour les rations hivernales. La ramure est valorisée pour le chauffage – branches – ou d’autres utilisations, selon les essences : sabots, manches d’outils et de balais, etc. Tandis que le fermier a usage du houppier, le fût revient au propriétaire, dans le cas des terres sous fermage, et sont valorisés en bois d’œuvre. Rien n’est gaspillé dans cette économie de subsistance ; les arbres ornementaux “inutiles”, comme le marronnier d’Inde, ne sont apparus que plus tard dans les cours de fermes pour symboliser un certain niveau social.

Au-delà de leur utilité, les arbres et les haies étaient le symbole d’une ferme bien conduite, une question d’honneur ! “Arbres, bois et sous-bois, talus, haies, fossés, murets, alignements, qu’ils relèvent de chaque paysan individuellement ou du groupe dans les parties communes, c’était la fierté de tous et de chacun qu’ils soient bien menés, qu’ils offrent au regard des autres la vue d’un espace bien entretenu et valorisé” (extrait de Goust, 2017). Voici qui garantissait leur bon entretien…

Les causes du déclin

La mécanisation de la récolte de fourrages herbacés – faux à deux mains, faucheuse tractée par les bovins ou les chevaux, puis par le tracteur – a laissé les arbres fourragers de côté, en permettant une réduction de travail accompagnant l’agrandissement progressif des élevages. L’utilisation des feuillages pour l’alimentation hivernale demanda beaucoup de travail pour la taille, le fagotage, le séchage et le stockage en grange.

Aujourd’hui, les éleveurs ont même oublié les vertus des arbres et des haies pour les bêtes, notamment en ce qui concerne la valeur alimentaire et médicinale de ce type de fourrage. Le passage à d’autres sources d’énergie a réduit les besoins en bois d’émonde. Par ailleurs, les disciplines agricoles et forestières ont été séparées à tous les niveaux, y compris dans les cartographies d’utilisation du sol – zone agricole vs. zone forestière…

Des leviers pour le retour de l’arbre paysan

L’utilisation des arbres dans le dispositif d’alimentation du bétail est une solution d’avenir pour les élevages confrontés à l’évolution climatique et aux problèmes environnementaux“, en offrant une meilleure résilience face aux aléas du climat. “Augmenter les ressources fourragères, limiter les traitements, maintenir une agriculture dans les zones défavorisées, améliorer les conditions de pâture et le bien-être animal sont autant d’atouts des arbres fourragers, au bénéfice de l’élevage paysan” (extraits de Goust, 2017).

Le renouveau des arbres fourragers passera obligatoirement par des pratiques compatibles avec les exigences d’une agriculture du XXIe siècle. En particulier, des recherches sont nécessaires pour optimiser les systèmes de récolte directe – pâturage raisonné des haies et d’arbres – ou indirecte – mécanisation de la taille et de la gestion des émondes, valorisation optimale des sous-produits des arbres en bois-énergie et autres… Une expertise existe dans d’autres pays – voir notamment les recherches lancées par l’INRA de Lusignan : https://abiodoc.docressources.fr/doc_num.php?explnum_id=2984 – et des éleveurs ont accumulé une certaine expérience qui pourrait être partagée.

Par ailleurs, la mise en place de projets pilotes, “vitrines” inspirantes pour les autres éleveurs, est toute indiquée. Ce pourrait être le lieu d’expérimentations permettant d’affiner encore les techniques. En résumé, il est nécessaire de mettre en place des programmes de recherche multi-acteurs allant dans ce sens.

La sensibilisation et l’accompagnement des producteurs

Les intérêts des arbres fourragers pour les systèmes d’élevages sont trop peu connus par les éleveurs et mériteraient d’être mis en avant, via des articles de sensibilisation et un accompagnement technique. Les conseillers agricoles devraient être mieux formés à leur rôle – alimentaire, médicinal, de productivité végétale ou animale – et à la meilleure manière de les implanter, dans les parcelles, en fonction du contexte pédoclimatique et des utilisations présagées.

Des aides au débouché plutôt qu’à la plantation

Un programme d’aide à la plantation des arbres et des haies, destiné aux particuliers et aux agriculteurs, existe, en Wallonie, depuis 1995, traduisant une volonté de réinstaller un bocage sur le territoire wallon. Si elle peut stimuler des initiatives, une trop forte subsidiation entraine également une déresponsabilisation des acteurs et n’aide pas à assurer la bonne gestion des arbres et des haies plantés. Il pourrait donc être intéressant de réallouer une partie de ces subsides vers la valorisation des sous-produits des haies et des arbres. En effet, une aide sur le débouché encouragera les efforts de gestion des arbres, permettant de meilleurs taux de réussite des plantations. Les débouchés peuvent être liés à la récolte – outils adéquats, respectueux des arbres et efficaces -, à la filière énergie – aides notamment à la récolte et à la transformation -, alimentaire – pressoirs et autres outils de valorisation des fruits – ou fourragère.

Ces différents leviers pourraient favoriser un retour progressif des arbres et des haies dans nos campagnes et, surtout, la valorisation de leurs rôles multiples pour les activités d’élevage.

Bibliographie :

– Sophie Vandermeulen. 2016. Trees ans shrubs influence the behaviour of grazing cattle and rumen fermentation. Thèse de doctorat. 165 pp.

– Marc-André Selosse. 2019. Les goûts et les couleurs du monde. Une histoire naturelle des tannins, de l’écologie à la santé. Editions Actes sud.

– Jérôme Goust. 2017. Arbres fourragers. De l’élevage paysan au respect de l’environnement. Editions de Terran.

– Fabien Liagre. 2018. Les haies rurales (seconde édition). Rôles, création, entretien, bois-énergie. Editions France Agricole.

– Dominique Mansion. 2010. Les trognes. L’arbre paysan aux milles usages. Editions Ouest-France.

– Jacques Baudry et Agnès Jouin. 2003. De la haie au bocage. Organisation, dynamique et gestion. INRA éditions, collection Espaces ruraux.

Conclusion

Nous venons d’évoquer l’incroyable complexité de l’écosystème bocager. Nous venons d’expliquer en quoi ce système bocager est un corollaire indispensable à la modernité agricole telle que nous l’envisageons. Or l’objectif inscrit dans la Déclaration de politique régionale wallonne, nous l’avons dit, est ambitieux ! Mais les différentes forces politiques qui ont souscrit à pareille déclaration sont-elles vraiment en mesure d’admettre toute l’ampleur de l’erreur historique commise il y a un demi-siècle et de comprendre à quel point l’indispensable “retour de la haie” est appelé à transformer, à améliorer l’environnement agricole wallon, en en excluant le mirage productiviste persistant ? Il a montré ses limites et n’en finit plus de multiplier les dégâts. Mais nombreux, semble-t-il, sont ceux qui le vénèrent toujours comme une idole païenne et qui croient n’avoir concédé qu’un “gadget” décoratif pour complaire les environnementalistes. Ils font une grave erreur.

Car de deux choses l’une. Soit, une forme de prospérité agricole wallonne fait toujours partie de leurs ambitions et il n’y a alors pas d’alternative à composer avec la nature, à revenir en les actualisant aux méthodes d’avant le grand saccage. Soit, tous campent sur des terres vidées de leur substance, tel un Donald J. Trump au soir de sa défaite du 7 novembre 2020. Et la Wallonie, alors, ne nourrira jamais plus aucun Wallon…

Pin It on Pinterest

Share This