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L’histoire que vous allez peut-être lire est bien triste et fort sombre. Mais pensez-y à deux fois avant de conclure qu’il y aurait là un message pessimiste. Les tourments du personnage principal ne sont pas les vôtres. Que lui auriez-vous dit, si vous aviez eu l’occasion de boire un thé avec lui, dans son appartement encombré de livres ?

Une nouvelle de Guillaume Lohest

Le climatologue François Van Ybsen avait été un enfant timide, un adolescent solitaire, un étudiant appliqué, un chercheur fiable, un spécialiste reconnu. Cette remarquable ascension ayant atteint son apogée lors de quelques plateaux TV prestigieux – France 2, France 3, BFM et quelques autres -, il avait considéré, avec lucidité et courage, que son heure était passée. Une polémique, au passage, avait écorné son image – un aller-retour Paris-Montréal pour une conférence de prestige à Trois-Rivières -, ce qui l’avait encouragé dans cette voie. N’étant pas hargneux de nature, il avait préféré battre en retraite et consacrait donc son existence, depuis plusieurs années, à faire son travail avec sérieux au sein de l’Université de Bourgogne. Il acceptait toutes les invitations à intervenir dans les lycées, les associations et les centres culturels de petites villes anonymes, à la condition expresse qu’ils soient situés dans un proche périmètre autour de Dijon et, autant que possible, accessibles en train. Loin des lumières médiatiques et du sentiment d’utilité publique qu’elles lui avaient conféré, il se réconfortait dans la conviction d’être à présent un intellectuel engagé mais humble.

Au fil des années, sa pensée avait changé. Au contact de publics tour à tour sincères, chaleureux, dubitatifs, bouleversés, révoltés, indifférents, ou tout cela à la fois, sa vision du monde s’était assouplie et sa propre parole s’était libérée. Alors que les petites formules journalistiques l’incitaient autrefois à adopter une posture strictement scientifique, le naturel des gens qui le questionnaient aujourd’hui l’avaient rendu, par effet-miroir, plus spontané lui aussi. Il n’était pas seulement climatologue au fond, il était aussi un être humain, sans réponse à tout, incapable de prédire l’avenir. Résultat des courses : on l’aimait bien. Il ne mâchait pourtant pas ses mots. Sa franchise étant toujours doublée de bonhommie, il était considéré comme un joyeux pessimiste. Quand on lui demandait s’il était encore possible de respecter les accords de Paris, il répondait sans détour, non mais peu importe, chaque dixième de degré compte. Il ajoutait parfois que, sans doute, nos efforts ne permettraient d’éviter qu’un petit millier de tornades et de canicules, ce n’était pas grand-chose, mais c’était déjà ça.

Cette petite notoriété régionale ne passait pas inaperçue dans les cénacles politiques. Ainsi, ce qui devait arriver arriva. Un soir de février, une jeune candidate aux élections municipales sonna à la porte de son appartement. Elle avait une proposition à lui soumettre. François Van Ybsen accepta de la faire entrer, il lui sembla quand elle passa la porte qu’elle sortait tout juste de la douche car elle était accompagnée d’une vague d’air tropical aux fragrances exotiques. Un temps désarçonné, il se reprit : je devine la raison de votre visite, je préfère vous avertir que ce sera non car vous savez, je ne comprends pas trop les codes politiques mais je vous en prie mademoiselle, je vous sers quelque chose, un verre de vin, un thé, une orangeade – le climatologue était aussi vieux jeu -, c’était déjà trop tard : deux mois plus tard François Van Ybsen était sur les listes électorales.

Demain Dijon, c’était le nom de cette coalition de centre-gauche qui entendait renverser la majorité en place. A priori rien de révolutionnaire, mais une ambition tout de même : imiter les formules gagnantes des quelques métropoles qui étaient passées au vert. Transports publics gratuits, cantines scolaires en bio et soutien aux petites entreprises qui s’inscriraient dans un label d’économie circulaire. D’après une enquête sociologique locale, l’électorat devrait suivre. Le maire sortant avait eu quelques propos maladroits sur les animaux domestiques et la ville s’en était émue. On avait fermé les yeux sur quelques attributions de marché public un peu opaques, on ne lui pardonnerait pas de s’être moqué des caniches. Au sein de Demain Dijon, l’enthousiasme était palpable. On se félicitait déjà des inaugurations de pistes cyclables à venir. Personne ne pouvait soupçonner le drame qui allait frapper la campagne électorale, et certainement pas Van Ybsen qui se découvrait une seconde jeunesse médiatique. Les télévisions locales l’adoraient. Un présentateur, en l’introduisant sur son plateau, avait annoncé : “voici l’homme qui fait entrer le GIEC dans votre salon”. Et c’était vrai. Quand ils l’écoutaient, les Dijonnais n’avaient pas l’impression d’avoir affaire à un scientifique austère mais à l’oncle le plus sympathique de la famille.

Portée par son climatologue star, la liste “DD”, comme l’avait rebaptisée la presse locale, était annoncée gagnante par tous les instituts de sondage. De semaine en semaine, les chiffres s’amélioraient. On allait vers un triomphe. Dans l’enthousiasme de cette excellente dynamique, François Van Ybsen s’aventura à proposer une nouvelle idée lors d’une réunion de tous les candidats. À vrai dire, pas une idée concrète, il était et restait un intellectuel avant tout, mais une intuition qui demandait à être prolongée. Il en avait donc fait part à ses colistiers qui se chargeraient, eux, de transformer l’essai. Une mesure-choc pourrait définitivement propulser Dijon au rang de capitale verte de l’Europe. Rien que ça.

On peut être climatologue et aimer la littérature, n’est-ce pas ? C’était le cas de François Van Ybsen. Comme il était vieux garçon, il avait du temps à revendre. Lors des longues soirées d’hiver et des non moins longues après-midis d’été, il lisait avec boulimie. Tout y passait : romans policiers, classiques français, classiques américains, récits de voyage, bandes dessinées, essais philosophiques… Son péché mignon, toutefois, restait la poésie. Secrètement, il avait même écrit des vers. Exigeant envers lui-même, il avait cherché à améliorer son inspiration en s’abreuvant de théorie et d’histoire littéraire. Il s’était mis en quête de la meilleure technique d’écriture avec autant de fougue et de minutie qu’il avait étudié, autrefois, les écarts de température entre les crêtes et les vallées du Morvan. Son budget lecture, c’est aujourd’hui assez inconvenant à dire, dépassait de loin celui qu’il consacrait à l’alimentation. Aussi, sur le bureau de chêne qu’il avait hérité de sa grand-mère, ce n’était que piles et colonnes d’ouvrages spécialisés sur les troubadours, les grands romantiques, le surréalisme, la métrique des poètes grecs. C’est au milieu de ces colonnes, doucement illuminées par l’éclat tamisé d’une antique lampe de bureau, qu’il avait été frappé d’une évidence littéraire et philosophique qui ne l’avait plus jamais quitté. Cette révélation avait eu lieu une dizaine d’années avant les élections municipales que Demain Dijon était en passe de remporter, remporterait sûrement si l’on parvenait à traduire en mesure concrète cette idée abstraite, mais parfaite, que le climatologue s’apprêtait à partager aux candidats réunis dans l’arrière-salle d’une brasserie végétarienne assez tendance. Avant d’en venir à cette fameuse idée, François Van Ybsen leur raconta dans quelles circonstances elle l’avait frappé.

Ce jour-là, il avait participé à une rencontre avec des lycéens de Semur-en-Auxois. Il s’était senti gagné par une énergie de travail débordante dans l’autobus de retour vers Dijon, sans doute causée par le sentiment du devoir accompli. Après un repas spartiate, portion de riz blanc accompagnée d’un légume cru, il s’était attablé pour lire et annoter un ouvrage de référence co-écrit par l’un de ses collègues de l’université de Bourgogne, La versification française de Rutebeuf à Raymond Queneau. Comme il en avait l’habitude, il avait branché Radio Classique afin d’augmenter sa concentration, un bruit de fond à peine perceptible, juste assez pour remarquer qu’il entendait ce soir-là des pièces de Monteverdi. Après deux heures de lecture, il s’était relevé pour nourrir Arrhenius, son chat, et il lui semblait aujourd’hui que c’est en contemplant le félin absorbé par sa pâtée de saumon que les premières traces de sa révélation lui étaient apparues. De retour dans la lecture, il s’était arrêté sur une phrase. Alors ses points de vue sur la vie et sur la liberté avaient éclaté au grand jour.

Les candidats de Demain Dijon n’avaient pas osé l’interrompre mais semblaient soulagés que le climatologue en vienne enfin au fait. Il leur lut la phrase décisive. Un négociant en vins bio, assez reconnu dans la profession, quatrième sur la liste, demanda une seconde lecture pour bien saisir l’idée. Comme on goûte le vin, précisa-t-il, en plusieurs étapes. Van Ybsen répéta donc, en s’arrêtant plusieurs fois aux entournures de cette phrase compliquée contenant tant de promesses pour l’avenir de l’écologie politique dijonnaise.

“Balzac a écrit que la fantaisie du poète devait danser tout en ayant des fers aux pieds, métaphore fulgurante qui signifie, pour tout artisan de langage, que seule la contrainte génère de la création, que c’est grâce aux limites formelles imposées à la démesure de son désir d’invention que peut naître une création artistique, qu’il s’agisse d’un sonnet de Pétrarque (limite de la forme sonnet), d’un buste de Michel-Ange (limite de la matière et de sa résistance) ou d’un madrigal de Monteverdi (limite des cinq portées musicales).”

Le négociant en vins souriait, il avait l’air égaré dans une rêverie. La jeune candidate qui sentait le gel douche, celle qui avait convaincu Van Ybsen de les rejoindre, fit un geste vague signifiant qu’elle avait besoin d’éclaircissements. Le silence risquait de virer au malaise. Le candidat principal à la mairie, un homme chauve et dynamique portant des lunettes turquoise, débloqua la situation avec un peu d’humour : fais comme si nous étions ces lycéens de Semur, François, explique-nous.
Il expliqua donc.

Cette phrase, voyez-vous, nous parle de la contrainte créatrice. Qu’est-ce que cela veut dire ? Tout simplement que c’est à l’intérieur de certaines limites qu’on peut exercer sa liberté. Cela vaut pour la poésie, bien sûr, mais aussi pour la liberté en général. Les enfants, par exemple. Ceux qui ont une abondance de jouets ne sont-ils pas aussi les moins imaginatifs, donc les moins libres ? Attention, il ne s’agit pas de prôner la pauvreté ou la privation, loin de là, mais seulement de faire naître la créativité par la contrainte. Ce qui est intéressant, c’est qu’il faut une juste dose de contrainte : ni trop, ni trop peu. Nous pourrions transposer cette idée en politique. Au lieu d’accumuler mille et unes petites réglementations vertes qui finissent par ennuyer tout le monde, notre société gagnerait à s’imposer deux ou trois contraintes fortes qui créeraient un cadre de liberté beaucoup plus grand. Deux ou trois interdictions assez puissantes pour faire basculer la société dans une conception de la liberté beaucoup moins superficielle. Car les gens pensent spontanément que la liberté, c’est faire ce qu’on veut, acheter ce qu’on veut, se déplacer comme on veut, où on veut, quand on veut. Les gens ne voient pas qu’il y a toujours des limites à la liberté. Un des rôles de la politique est de mettre ces limites au bon endroit pour qu’elles soient les plus claires et les plus justes possible.

Les candidats de la liste Demain Dijon regardaient leurs pieds. Tous leurs efforts furent insuffisants pour transposer l’idée du climatologue en proposition concrète. François Van Ybsen proposa alors quelques exemples, tout à fait caricaturaux et peu réalistes, affirma-t-il, mais qui pouvaient illustrer l’idée. S’il était interdit de rouler seul en voiture, cette seule loi pourrait porter en elle une foule d’adaptations créatives et originales. Si la propriété privée était limitée à un logement par individu. Si la publicité était purement et simplement supprimée. On l’arrêta. Avec des Si, on mettrait Dijon en pot de moutarde. C’était vraiment, vraiment intéressant comme vision des choses, mais impossible à mettre en pratique. Le climatologue était d’accord, il ne s’agissait que d’une intuition générale, il comptait sur ses colistiers pour trouver quelque chose de réaliste. On parla longtemps. Il fut finalement décidé de créer un groupe de travail sur la question, mais pas avant l’élection. Le mieux serait peut-être de faire une expérience lors de la législature, dans un quartier-témoin par exemple. François Van Ybsen rentra chez lui avec un sentiment mitigé. Il donna sa pâtée à Xénophon – le chat qui avait succédé à Arrhénius – et lut un roman policier estonien pour se changer les idées.

Le lendemain soir, au journal télévisé local, le négociant en vins bio fut interviewé dans le cadre d’une série qui proposait des “portraits de candidats”. Quand on lui demanda s’il avait une proposition innovante à mettre en avant pour la ville, il se lança dans une explication compliquée sur la contrainte créatrice pour limiter les gaz à effet de serre. Il reprit l’exemple de l’interdiction de la voiture avec passager unique, l’agrémenta de la possibilité de refaire des dimanches sans voitures systématiques, comme au temps du choc pétrolier. Bien sûr, il était trop tôt pour ce genre de mesures et il fallait tenir compte de toutes les situations particulières mais l’urgence climatique était telle qu’il faudrait un jour y penser. François Van Ybsen, quand on l’interrogea plus tard pour l’enquête, ne se souvenait plus de la fin de l’interview.

Le surlendemain, c’est-à-dire le lendemain de son interview télévisée, le négociant en vins bio participa à un débat électoral dans un gymnase. Dès l’entame de la discussion, qui porta principalement sur un plan de stationnement pour le centre-ville de Dijon, le modérateur l’interrogea sur ses propos de la veille. Était-il anti-voiture ? Comment ferait-on pour aller visiter sa mère en maison de retraite le dimanche, si les voitures étaient interdites ? Le débat vira au procès, le négociant en vins ne cessant d’affirmer qu’il n’avait rien contre les voitures, qu’il voulait seulement ouvrir la discussion, tandis que le candidat du maire sortant s’érigeait en défenseur du Français moyen et de la petite Peugeot qui ne fait pas de mal à une mouche, contrairement aux Chinois qui rouvrent des centrales à charbon. Il y eut des invectives, du brouhaha. En quelques jours, la presse locale avait fait de Demain Dijon le “parti qui voulait interdire la voiture”. Un journaliste avait mené l’enquête, était remonté aux sources de cette idée et avait publié un entrefilet intitulé “Le climatologue était aussi poète”. La courbe des sondages s’inversa, on parla de dictature verte et d’écologie punitive. Le maire sortant fut réélu à une confortable majorité.

Quelques mois plus tard, les élections municipales n’étaient plus qu’un vague souvenir lorsque le négociant en vins bio dut conduire sa vieille Citroën Berlingo au contrôle technique. Dans la file d’attente des véhicules, quelqu’un le reconnut et l’apostropha. On l’insulta. D’autres automobilistes s’en mêlèrent. Le négociant en vins tenta de dédramatiser, il avait le défaut de croire qu’en expliquant bien les choses, tout peut toujours s’arranger. Il s’emmêla les pinceaux, à nouveau, dans la contrainte créatrice. Quand il évoqua les bustes de Michel-Ange et la résistance opposée par le plâtre au sculpteur, le conducteur d’une gigantesque Mitsubishi eut l’impression que le négociant se foutait de sa gueule, il sortit de ses gonds et le frappa au visage. Les employés du contrôle technique tentèrent de s’interposer, une bagarre générale éclata. Les poings, les pieds et les crachats se mêlaient aux invectives. Quand le calme revint enfin, on découvrit que le négociant en vins bio ne respirait plus. Son doux visage rêveur était posé, tuméfié, contre le pneu Michelin de son utilitaire. Un filet de sang, semblable à la robe d’un Syrah du meilleur terroir, s’écoulait de ses lèvres.

François Van Ybsen était en congé maladie depuis plusieurs semaines lorsque ce dramatique incident parvint jusqu’à ses oreilles. Déprimé, incapable de se lever le matin, il ne trouvait plus de sens à poursuivre ses missions académiques. Il écrivait un peu, en fin de matinée, se traînait le reste de la journée dans son appartement en laissant la radio allumée, suivi par son chat Xénophon qui imitait l’humeur sombre de son maître en miaulant pour un rien. Lorsqu’il apprit la mort de son ancien colistier, le climatologue appela sa sœur qui vivait aux Pays-Bas. Il lui confia qu’il était à plat, qu’il ne croyait plus du tout à la possibilité d’atténuer quoi que ce soit au dérèglement climatique, qu’il était à la fois honteux de lui-même, triste pour le monde et indifférent à tout. Sa sœur, qui n’avait rien d’une fine psychologue, lui dit qu’il avait bien raison, que c’était foutu depuis longtemps, elle lui rappela qu’elle l’avait d’ailleurs dit avant tout le monde, les gens ne changent pas, jamais, ils veulent la télé, des chaussures de marque, les vacances et la loi du moindre effort. Après avoir raccroché, François Van Ybsen considéra sa vie, sa carrière, ses idées, et en conclut qu’elles ne valaient plus rien. Il se pendit dans l’heure après avoir écrit un long texte en alexandrins, qu’il ne signa pas de son nom mais avec la formule dont l’avaient affublé les médias locaux : “L’homme qui faisait entrer le GIEC dans votre salon”. On ne sait si cette coquetterie était faite de remords, d’ironie ou d’un reste de fierté.

Son corps fut découvert quelques jours plus tard. Le hasard voulut que cette rencontre macabre échût à un ancien de ses étudiants qui s’était reconverti, par conviction, dans la livraison à domicile de paniers paysans, locaux et de saison…

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Ce texte est une fiction. Le choix des noms et des lieux de cette nouvelle est purement aléatoire et ne vise aucune ville française en particulier, ni Dijon ni aucune autre…