Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°181-182
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Par Virginie Pissoort,
chargée de campagnes
chez Nature & Progrès
Des résidus de pesticides retrouvés dans des fraises issues de l’agriculture conventionnelle aux quatre coins de l’Europe. Une action de PAN Europe et de ses membres, dont Nature & Progrès. L’objectif ? Révéler la présence de substances toxiques dans les fruits et mettre en évidence les failles de la réglementation européenne, pour amener ces questions dans le débat public.

(c)ignartonosbg (Pixabay)
Début juillet, les médias belges et européens relayaient les résultats d’une étude sur les résidus de pesticides dans les fraises. Comme souvent, l’actualité n’aura duré qu’une journée ou deux avant de laisser la place à d’autres sujets. Pourtant, derrière cette enquête se cache une histoire bien plus vaste que la dénonciation de la contamination de ce fruit d’été tant désiré. Elle raconte les limites de l’évaluation des pesticides, les difficultés à appliquer la réglementation européenne… et le travail de plaidoyer que Nature & Progrès mène, avec PAN Europe, pour une règlementation efficace qui protège notre santé.
Analyser les résidus de pesticides
Depuis quelques années, Nature & Progrès participe régulièrement, avec PAN Europe et ses organisations membres, à des campagnes européennes d’analyses de résidus de pesticides ou de métabolites de pesticides, comme le TFA (résidu des pesticides PFAS), dans les produits de consommation courante (eau, pommes, fraises, etc.). Ces différentes études s’inscrivent dans une même démarche : faire bouger les lignes. Leurs résultats trouvent généralement un écho dans les médias francophones (davantage, d’ailleurs, qu’en Flandre ou en France). Cette visibilité est toutefois souvent brève, au rythme de l’actualité. Mais ces quelques heures d’attention permettent de remettre sur la table des questions qui, autrement, resteraient largement absentes du débat public.
Pourquoi les fraises ?
Les fraises figurent parmi les fruits préférés des consommateurs européens. Elles sont particulièrement appréciées des jeunes enfants, désirées par les femmes enceintes et souvent associées à un produit sain. Riches en vitamine C et en antioxydants, elles présentent aussi une autre caractéristique : leur culture, particulièrement en Belgique, est sensible à de nombreux ravageurs et maladies, ce qui en fait l’une des productions fruitières « conventionnelles » les plus dépendantes des pesticides. Et, contrairement à une banane ou à une orange, elles sont consommées entières, sans épluchage, ce qui augmente l’exposition des consommateurs aux substances toxiques.
L’enquête coordonnée cet été par PAN Europe a porté sur 41 échantillons achetés dans onze pays européens. Les résultats sont alarmants.
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78 % des fraises issues de l’agriculture conventionnelle contenaient au moins un résidu de pesticide, souvent plusieurs.
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Plus de la moitié renfermaient au moins un pesticide PFAS
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Plus d’un échantillon sur deux contenait une substance classée « candidate à la substitution »
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Aucun résidu quantifiable n’a été détecté dans les cinq échantillons issus de l’agriculture biologique ou labellisés « sans pesticides ».
Rappelons que les substances « candidates à la substitution sont considérées par la législation européenne comme particulièrement préoccupantes. Les deux molécules les plus fréquemment retrouvées – le fludioxonil et le cyprodinil – sont aujourd’hui reconnues par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) comme des perturbateurs endocriniens.
En Belgique, les résultats interpellent.
Les trois échantillons belges conventionnels analysés contenaient entre trois et neuf résidus différents, soit le nombre le plus élevé observé dans cette enquête européenne.
Il serait toutefois erroné d’en déduire que les fraises belges sont les plus contaminées d’Europe. Avec seulement quelques échantillons, cette étude n’a aucune valeur statistique. Elle est exploratoire. Son objectif n’est pas de mesurer précisément la contamination du marché belge, mais de mettre en évidence des tendances et d’identifier les substances auxquelles les consommateurs peuvent être exposés.
Pas juste une histoire de résidus
À première vue, cette enquête raconte une histoire de fraises. En réalité, elle raconte surtout une histoire de pesticides. Car ce qui interpelle n’est pas uniquement la présence de résidus. C’est la nature des substances retrouvées… et leur nombre.
Les perturbateurs endocriniens, par exemple, ne sont pas des pesticides comme les autres. Ils peuvent interférer avec le système hormonal, parfois à de très faibles doses, en particulier durant les périodes sensibles du développement comme la grossesse ou la petite enfance. La réglementation européenne prévoit d’ailleurs qu’une fois qu’une substance est déclarée perturbateur endocrinien, elle ne peut plus être approuvée en Europe. Pourtant, entre leur identification scientifique et leur retrait effectif du marché, des années peuvent s’écouler. C’est le cas du fludioxonil et du cyprodinil.
La présence de pesticides dits « candidats à la substitution » soulève une autre question. Le droit européen prévoit que ces substances, parmi les plus préoccupantes, soient remplacées lorsqu’il existe des alternatives moins dangereuses. Ce principe de substitution qui figure dans les textes, comme la durée raccourcie de l’autorisation à 7 ans, sont des balises intéressantes pour limiter ces produits dans le temps. Mais sans application rigoureuse d’une évaluation comparative, les candidats à la substitution s’installent et perdurent.
Enfin, les résultats mettent en lumière une réalité souvent oubliée : les consommateurs ne sont pas exposés à une seule substance, mais à des mélanges de pesticides. Or le règlement européen sur les limites maximales de résidus prévoit depuis… 2005 que les risques liés à ces expositions multiples soient évalués. Plus de vingt ans plus tard, aucune méthodologie réglementaire n’a encore été mise en œuvre pour tenir compte de ces effets cocktails. Les limites maximales de résidus continuent donc d’être fixées pesticide par pesticide, alors que l’exposition réelle est multiple. Autrement dit :
Les résultats de cette enquête sont préoccupants parce qu’ils mettent en évidence des situations que la réglementation européenne cherche précisément à éviter.
Pourquoi Nature & Progrès réalise-t-elle ce type d’études ?
Les autorités belges et européennes effectuent chaque année des milliers de contrôles afin de vérifier que les aliments respectent les limites maximales de résidus fixées pour chaque produit. C’est d’ailleurs le cas dans la quasi-totalité des contrôles. D’après le dernier rapport de l’AFSCA pour 2025, 97 % des 5.350 échantillons analysés pour les résidus de pesticides étaient conformes[1]. Nature & Progrès ne cherche pas à reproduire ce travail. Au contraire.
Nos enquêtes répondent à une autre logique. Elles permettent de documenter les substances effectivement présentes dans les aliments de consommation courante – ce que les rapports officiels ne communiquent pas -, et attirer ainsi l’attention sur des questions qui passent souvent sous les radars en vue d’alimenter le débat public.
Leur caractère exploratoire est pleinement assumé. Quelques échantillons ne permettent pas d’établir des statistiques à l’échelle nationale, pas plus que quelques dizaines ne sont le reflet d’une analyse scientifique. Cependant, ces mesures peuvent indiquer une tendance et constituer un signal d’alerte. Certains pesticides détectés dans notre alimentation courante sont particulièrement préoccupants et le simple respect des limites maximales de résidus ne répond pas à toutes les questions de santé publique.
Les campagnes menées ces dernières années illustrent cette démarche. Les travaux de Nature & Progrès et de PAN Europe sur le TFA, principal produit de dégradation de nombreux pesticides PFAS, ont contribué à faire émerger cette problématique dans le débat belge. À une époque où cette contamination était encore peu discutée et visibilisée, ils ont participé à attirer l’attention sur la présence de cette substance dans l’environnement. Dans les mois qui ont suivi, la Région wallonne a notamment mis en place un monitoring du TFA dans les zones de captage. Les études exploratoires ne remplacent pas les investigations publiques. Elles peuvent, en revanche, contribuer à les susciter ou à les orienter.
Informer ne suffit pas
L’information, même largement relayée, ne transforme pas à elle seule les politiques publiques. Entre une étude, quelques articles de presse et une évolution de la réglementation, le chemin est souvent long.
C’est pourtant sur ce terrain que se joue une partie essentielle de l’intérêt de telles études. Les analyses de résidus ne sont pas une fin en soi. Elles constituent un outil parmi d’autres pour nourrir le dialogue avec les décideurs politiques, rappeler les obligations déjà inscrites dans la législation européenne et sensibiliser les consommateurs aux enjeux de santé publique.
Ce travail prend aujourd’hui une résonance particulière. Alors que plusieurs dispositions essentielles de la réglementation européenne restent encore imparfaitement appliquées – retrait des perturbateurs endocriniens, substitution des pesticides les plus dangereux, prise en compte des effets cocktails –, la Commission européenne envisage, à travers le paquet « Food and Feed Safety Omnibus X », d’assouplir certains aspects du système d’autorisation des pesticides (lire Valériane n°178).
Le paradoxe est évident. Les résultats des études sur les pommes, les fraises ou le TFA montrent que les dispositions les plus protectrices du cadre règlementaire restent encore largement inabouties. Au lieu d’affaiblir ce cadre en cherchant à tout prix à faciliter la mise sur le marché des pesticides et leur maintien, il serait déjà nécessaire de le mettre pleinement en œuvre.
Les fraises ne racontent donc pas seulement une histoire de pesticides. Elles racontent aussi celle d’une réglementation qui peine à tenir ses promesses et d’associations qui, avec des moyens raisonnables – quelques centaines d’euros pour faire analyser les fraises belges et des ressources humaines – mais un travail constant, contribuent à faire émerger ces enjeux dans le débat public et à interpeller nos décideurs politiques.
[1] Rapport AFSCA 2025 : https://favv-afsca.be/fr/publications/rapports-activites/2025/controles/echantillonnages-et-analyses#resultats
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