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L’idée qu’il n’y aurait pas de nouveau modèle agricole possible sans une profonde remise en question des rapports de genre mérite assurément d’être développée. Plus globalement, la libération de la nature peut-elle être pleinement atteinte sans la libération de la femme, des femmes ? Poser la question, c’est certainement y répondre…

Par Maylis Arnould

Tendre vers des techniques agricoles et des modèles de production nourricière plus respectueux de toutes formes de vivant va au-delà d’un simple suivi de la charte de l’agriculture biologique. S’ancrer dans une écologie plus globale, en modifiant également son énergie – provenance et quantité -, sa manière de vendre ou encore les outils utilisés est une première étape déjà largement approuvée et valorisée.
Mais les « relations de pouvoir patriarcales ne disparaissent pas simplement parce-que les gens pratiquent l’agriculture en utilisant des méthodes agroécologiques, et c’est dangereux de l’insinuer (1). » Alors si on allait plus loin ? Si on rajoutait la dimension humaine et sociale à l’écologie ? C’est le défi que se sont lancées de nombreuses personnes, dans le monde entier, qui s’auto-revendiquent ou que l’on peut inclure dans ce grand mouvement encore peu connu qu’est l’écoféminisme.

Un nouveau rapport au monde dont la terre a grandement besoin

On en perçoit l’ombre mais il n’a pas réellement de représentations toutes faites. Imaginatif, pluriel, diversifié, complémentaire, inventif… Perçue comme une force, dès le début, « cette pluralité, cette fragmentation, ces contradictions même, étaient tout le temps décrite comme un atout et revendiqué comme un gage d’inclusivité, de tolérance, de résistance à la tentation totalitaire (2). » Nous en entendons de plus en plus parler, depuis quelques années, dans les espaces féministes et écologiques. Ce terme, déjà utilisé par Françoise d’Eaubonne en 1974, était davantage exprimé à travers des actions qu’à travers des mots, particulièrement lors des manifestations et des occupations qui débutèrent probablement autour des années cinquante. Nous pouvons citer, comme exemples, le mouvement Chipko (3) en Inde, en 1986, ainsi que de nombreuses manifestations, aux États-Unis : Mothers for Peace, en 1973, The Abalone Alliance, entre 1976 et 1981, Women Pentagone Action, en 1980, le Seneca Women’s Peace Camp, entre 1983 et 1994, etc. Ou encore, en Angleterre, le camp de femmes de Greenham Commons, en 1981 (4).
Ce mouvement s’incarne autant dans la fabrication de masques, lors d’une manifestation antinucléaire, que dans un rituel non mixte, en pleine forêt, ou encore dans un bouquet de menthe qui sèche au-dessus d’un poêle à bois… L’écoféministe est, pour moi, une boîte à outils dans laquelle chacun et chacune peut mettre ses idées et piocher des ressources… Ces ressources pourront permettre d’appréhender les problématiques modernes d’une manière moins fataliste et de construire ce nouveau rapport au monde dont la terre aurait grandement besoin. Sa critique du capitalisme, de l’agriculture intensive, du colonialisme, du sexisme, du spécisme ou de toutes autres formes de domination, fait la force et la richesse de ce mouvement dans lequel chaque personne peut se retrouver, participer, aider. Comme nous l’explique si bien Jeanne Burgart-Goutal, « le point de départ du mouvement écoféministe fut la prise de conscience que la libération des femmes – but de tous les courants féministes – ne peut être pleinement atteinte sans libération de la nature ; et réciproquement que la libération de la nature, si ardemment désirée par les écologistes, ne peut être pleinement atteinte sans la libération des femmes. »

L’écologie, l’agriculture et le féminisme n’auraient pas de liens, vraiment ?

Certes, il faudrait bien davantage que trois pages pour poser la problématique du pourquoi et du comment nous en sommes arrivés à empoisonner le sol pour nous nourrir, à faire traverser le globe à nos aliments, ou encore à consacrer environ 70% des terres agricoles mondiales aux animaux des élevages intensifs… Pour certaines, le patriarcat n’est pas étranger à l’émergence de l’agriculture conventionnelle, basée sur le « pouvoir sur » (5) et accompagnée d’une volonté de dominer – grosses machines, produits chimiques, rendements excessifs -, dompter, rendre plus docile, s’assurer d’une surveillance permanente. De la même manière que le corps des femmes à été contrôlé – via la gestion de la reproduction notamment -, l’agriculture l’a été via la gestion de ses ressources. Comme l’a montré Carolyn Merchant, en 1980, dans son livre intitulé The Death of Nature, le monde est passé, dans le milieu des années 1900, d’un organisme vivant à une machine morte. Et c’est la fonction nourricière de cette machine qui a amené, dans nos paniers et dans nos champs, les produits phytosanitaires et les graines non reproductibles. Selon elle, nombreuses étaient les croyances en une terre-mère nourricière dont il fallait prendre soin, jusqu’à l’arrivée de la technologie et des outils basés sur l’extraction de minéraux et de métaux (6).
Les changements de pratiques agricoles ont été accompagnés d’une dévalorisation des savoirs assignés aux femmes. Ainsi, s’occuper de l’éducation des enfants, cueillir des plantes, gérer les repas – récoltes, stockage, cuisine – ou organiser les espaces intérieurs – rangements, ménages, etc. – sont des activités qui, de par leur confinement dans l’espace privé et leur caractère éphémère, ont été sous-considérées, voire pas considérées du tout. Comme nous l’avons écrit dans la revue précédente, les femmes se sont alors éloignées de ces fonctions pour aller vers des métiers plus urbains. Ces activités du quotidien sont devenues des professions – babysitter, femmes de ménages… – bien souvent exercées par des femmes issues de l’immigration. Le pouvoir réel de ces activités a été effacé et la transmission de certains savoirs, qui passaient d’une génération a une autre, a presque complètement disparu.
Parmi ces activités, discrètes mais essentielles, nous pouvons donner en exemple la gestion des semences. Vandana Shiva, physicienne et philosophe indienne très connue de l’écoféminisme, explique, dans un ouvrage intitulé « Ecoféminisme » et coécrit avec Maria Mies, que pour les paysan.ne.s du tiers monde – composé.e.s à environ 70% de femmes -, la question des semences est l’une des plus importantes ! Les droits de propriété intellectuelle, ainsi que l’interdiction de conserver et d’utiliser les semences reproductibles, ont eu des effets très négatifs sur ces populations : appauvrissement des sols et des ressources, dépendance des individus vis-à-vis de l’agro-industrie et perte de contrôle des ressources génétiques…

Manger « plus proche » et retrouver le pouvoir de produire

Retrouver un équilibre et une autonomie vis-à-vis de la production et de la consommation pourrait donc être une des solutions à ces problèmes qui impactent, non seulement la nature, mais également les femmes. Geneviève Pruvost, sociologue spécialisée dans des sujets comme le féminisme ou l’écologie, ou encore Maria Mies, évoquent la notion de « subsistance », c’est-à-dire le fait de produire soi-même – ou localement -, en réintégrant l’idée que le quotidien est politique. Au-delà de l’écologie, ou de l’autonomie vis-à-vis de l’agro-industrie, se réapproprier la production de la nourriture peut également être considéré comme un acte féministe. Le fait qu’il n’y ait pas de séparation entre l’espace privé – le lieu d’habitation – et l’espace de travail – le lieu de production – peut permettre de ne pas enfermer les femmes entre les murs du travail domestique et de tendre vers un partage des tâches de subsistances plus égalitaire. L’espace étant partagé, toutes formes d’activités sont valorisées à la même échelle et travailler la terre devient donc tout aussi important que transformer les aliments, par exemple. La terre et l’agriculture deviennent donc partie prenante de la vie quotidienne et de l’habitat, et vice-versa. Comme nous l’explique Maria Mies, « la vision nouvelle d’une société qui ne serait ni exploiteuse, ni coloniale, ni patriarcale n’émane pas d’Instituts de recherche, d’Organismes de l’ONU ou de gouvernements, mais de mouvements de la base, à la fois dans le Sud et dans le Nord, qui ont lutté et continuent à lutter pour leur survie. Et, dans ces mouvements, les femmes davantage que les hommes comprennent qu’une perspective de subsistance est la seule garantie d’une survie pour tous, même des plus pauvres, et non pas une intégration dans le système de croissance industrielle et sa poursuite. »
Cette société, c’est celle qu’essaient de créer beaucoup de personnes, à travers des espaces de vie collectifs, créatifs et écoféministes, particulièrement au-delà des frontières de l’Occident. Nous pouvons citer ici les nombreuses femmes rurales brésiliennes qui se sont appropriées les techniques agroécologiques pour lutter contre des projets d’agro-industrie, en affirmant leur autonomie et en produisant des aliments sains et locaux (7). Citons aussi le « Collectif des femmes du Tamil Nadu » qui a permis, aux femmes marginalisées de zones rurales, de créer de nouvelles exploitations et banques de semences collectives, et de remédier ainsi au problème du manque d’accès des femmes aux ressources productives, ou encore la Rural Women’s Upliftment Society de Manipur, qui a démontré le potentiel de l’agroécologie pour l’autonomisation des femmes, même dans les sociétés sous occupation militaire…

Pas d’agroécologie sans féminisme ?

Au Rwanda, la coopérative des petites agricultrices d’Abishyizehamwe a mis en place une alternative agroécologique pour aider les femmes à mieux s’intégrer dans la production agricole et la vie communautaire. Grâce à un large éventail d’actions, allant de la création de banques de semences communautaires, et d’un centre de développement de la petite enfance, à la collecte de l’eau de pluie, elles ont réussi à faire gagner du temps aux femmes, à prévenir l’érosion des sols, à assurer la résilience climatique, à améliorer leur productivité et à développer leurs capacités économiques et décisionnelles… Au Mali, les paysannes, qui travaillent en agroécologie et sont membres de la coopérative COFERSA (Convergence des femmes rurales pour la souveraineté alimentaire), ont mené à bien des actions de sensibilisation aux bienfaits nutritionnels des aliments locaux – par exemple, le fonio, le mil et le sorgho – et encouragé la population à remplacer leur consommation d’aliments importés, à valeur nutritionnelle faible comme le pain blanc, par leurs produits locaux ! Les femmes ont ainsi amélioré leur accès au marché (8).
Partout dans le monde des personnes se mettent en mouvement pour déconstruire, non seulement la vision dominante de l’agriculture mais également la vision conventionnelle des rapports entre les genres qui demeure trop souvent la nôtre… Nature & Progrès – à l’instar de tout ceux qui veulent à présent renouveler leur rapport avec la terre mère – doit jouer dans ce mouvement un rôle moteur. Sans quoi l’espoir d’une agriculture citoyenne s’éloignerait…

Notes :
(1) Jessica Merino, « Women speak : Ruth Nyambura insists on a feminist political ecology », Ms 15 novembre 2017
(2) Jeanne Burgart-Goutal, « Être écoféministe : théories et pratiques », L’échappée, 2020.
(3) Chipko signifie « embrasser les arbres » : les villageoises luttaient contre un projet d’exploitation commerciale des forêts en enlaçant les arbres pour éviter qu’ils soient abattus (Sidonie Sigrist).
(4) Pour davantage d’informations historiques sur ce mouvement, voir la chronologie figurant en annexe de « Rêver l’obscur », de Starhawk, paru aux éditions Cambourakis et traduit en 2015, ou encore l’article « Cartographie de l’écoféminisme », de Marie-Anne Casselot, dans « Faire partie du monde », paru aux éditions Remue-ménage, en 2018.
(5) Le « pouvoir sur » est une notion théorisée par Starhawk, qu’elle définit comme « le pouvoir du fusil et de la bombe, le pouvoir d’anéantissement qui soutient toutes les institutions de domination ».
(6) Carolyn Merchant, « Exploiter le ventre de la terre », article paru dans « Reclaim, recueil de textes écoféministes », Emilie Hache, 2016.
(7) Pour plus de détails, voir Héloïse Prévost, Gema Galgani Silveira Leite Esmeraldo et Hélène Guétat-Bernard. « Il n’y aura pas d’agroécologie sans féminisme : l’expérience brésilienne », Pour, vol. 222, no. 2, 2014.
(8) Iridiani Graciele Seibert, Azra Talat Sayeed, Zdravka Georgieva et Alberta Guerra, L’agroécologie n’existe pas sans le féminisme, sur https://viacampesina.org/fr/lagroecologie-nexiste-pas-sans-le-feminisme/