Cet article est paru dans la revue Valériane n°181-182
***

Par Luc Koedinger,
agroforestier,
membre de Nature & Progrès
et coordinateur de Liber asbl
Le mois de novembre, propice aux plantations, approche. C’est pourquoi nous allons clore cette série sur les arbres paysans avec un volet pratique. Comment créer trognes et haies plessées chez soi ? Réfléchissons à l’emplacement et au choix des végétaux, et apprenons à en prendre soins et à les tailler au fil des années.

Illustration (c) Dominique Mansion
Nous avons découvert, dans Valériane n°178 et 180, les innombrables avantages des trognes et des haies plessées, des plantations au service de projets humains. Toutes deux ont un grand intérêt biologique, fournissent du bois et peuvent partager un même espace : une trogne trouve parfaitement sa place dans une haie vive ou taillée, et particulièrement dans la version plessée.
Définir son projet
Planter des haies et des trognes dans le seul but de favoriser la biodiversité est déjà une belle intention. N’oublions pas, cependant, la multiplicité des usages à laquelle ces végétaux peuvent contribuer. La haie plessée permet d’abord de créer un enclos qui deviendra, à terme, infranchissable pour les animaux. En même temps, elle peut servir de fourrage en libre accès durant les étés secs. La hauteur de ce type de haie est assez maîtrisée ; il en est de même pour son épaisseur. Selon les essences, on peut y récolter des petits fruits, des fagots et des bûches pour son poêle à bois. Le bois énergie est également obtenu sur la trogne. La première étape d’un projet est de bien définir les besoins et l’utilité de la plantation.
Le projet conduit au choix des essences, car selon les besoins, on optera soit pour un bois dur, soit pour un bois qui pousse droit et vite. Certaines espèces peuvent être taillées chaque année, d’autres le sont de manière plus espacée. Le saule, couronné de « Roi des têtards » dans un précieux livre qui lui est consacré, est l’espèce par excellence au service des vanniers. Son bois de l’année devient l’osier dans les mains des artisans, et cela depuis des millénaires. Mais il est possible de l’utiliser comme bois de chauffage et, dans ce cas, on prélève des branches qui ont entre 5 et 10 ans. Le chêne, à l’inverse, n’apprécie pas des tailles trop fréquentes, c’est pourquoi on laisse entre 8 et 12 années entre chaque intervention. Son bois est un bon combustible s’il est mélangé au hêtre, au charme, etc. Il est conseillé de planter d’abord les espèces endémiques. Néanmoins, d’autres végétaux peuvent être intégrés dans les plantations comme le chêne vert, le robinier faux acacia (mais attention à son caractère invasif), etc. Les ensembles variés seront les plus résilients.
Préparation du sol et plantation
La plantation d’un arbre ou d’une haie commence par la préparation du sol. Dans un cas de figure normal, il suffit d’enlever l’herbe et ses racines à l’aide d’une houe. Idéalement, un mètre carré par arbre suffit. Quant à la haie mono-rang qui sera plessée, il faut prévoir un mètre de large sur toute sa longueur. Si le projet est d’envergure, un motoculteur peut être utile. Les plus patients peuvent bâcher la surface durant une saison, de mars à fin octobre : le résultat sera impeccable sans remuer la terre car les vers de terre auront effectué le travail de digestion de la partie aérienne des plantes ainsi que des racines.
Le trou de plantation est creusé en fonction de l’ampleur des racines de vos arbres et arbustes. Les plançons – des bouts de branches bien droits – de saule ou de peuplier sont enfoncés dans le sol après avoir réalisé un pré-trou à la barre à mine. Si la terre s’avère trop compacte, il est alors souhaitable de la décompacter. En aucun cas la bouture ne doit « flotter » dans le trou. Elle devra faire des racines pour rester debout et devenir un arbre trogne.
Éviter le tilleul de justice
Au Moyen-Âge, c’est sous le « tilleul de justice » que se tenait le tribunal du village. Sans vouloir ôter le pain de la bouche de la confrérie des avocats, il est raisonnable de respecter la loi et son voisinage. La distance de plantation est simple. Le plant d’une haie doit être à une distance de minimum 50 centimètres du voisin. Si, à terme, ces végétaux atteignent plus de deux mètres de haut, ils doivent se situer à deux mètres de la limite.
Pour la réalisation d’une haie plessée, il nous faut des arbres et arbustes d’environ deux mètres et plus. Une fois plessée, la haie atteindra entre 1,2 mètre et 1,5 mètre de haut. Durant la saison de croissance des branches, elle pourrait dépasser les deux mètres. De même pour une trogne de saule. Si le tronc est court, autour de 1,5 mètre, il restera, durant des mois, inférieur aux deux mètres de hauteur pour ensuite les dépasser provisoirement avant la taille d’hiver.
Les trognes sont plantées à des distances différentes en fonction de la périodicité des tailles. Dans le cas de saules taillés annuellement, il est possible de les espacer de 2 à 3,5 mètres. Pour les arbres qui seront taillés tous les 5 à 10 ans, on préfèrera une distance de 4,5 à 7 mètres. Il s’agit ici de minima. La plantation d’une haie en vue de la plesser répond aux mêmes exigences qu’une haie vive. Les distances suivantes sont celles recommandées par la Région Wallonne : minimum un plant tous les 70 centimètres sur le rang et, s’il s’agit d’une plantation à multiples rangs, ceux-ci doivent être distants entre 70 et 150 centimètres.
Serpe, scie et sécateur : de l’outil au geste
L’outillage utile est assez sommaire. Bêche et houe pour la plantation, serpe, scie et sécateur pour la suite des travaux. Comme pour tous les outils, il faut se faire la main, mais très vite, cela devient un plaisir de travailler sans machine thermique : tarière pour les plantations ou tronçonneuse pour les coupes. Les trognes et les haies plessées sont formées par les mains humaines, et, à une époque où l’homme pèse de manière néfaste sur tous les équilibres écologiques, il est un fait remarquable que ces techniques paysannes ont de multiples effets positifs comme nous l’avons vu précédemment.

Plessage d’une haie © Dominique Mansion
Les arbres ressentent-ils de la douleur ?
Laissez-moi ouvrir une parenthèse concernant les coupes, tailles et autres interventions à l’aide d’outils tranchants. Une question récurrente que l’on me pose lors de formations est celle de la douleur et du ressenti des arbres face à ces coupes. Depuis quelques temps, grâce aux recherches de plus en plus approfondies, nous connaissons la sensibilité, la communication et l’intelligence des arbres. La tentation à l’anthropomorphisme est grande, ce qui fait dire à des observateurs un peu éloignés du vivant, que l’arboriculteur, le sylviculteur ou encore le paysan taillant ses arbres est un bourreau ! Je propose donc cette réflexion aux âmes sensibles.
Dans la nature, la douleur a une raison d’être. Elle est utile aux animaux car elle permet de s’éloigner de la source de la souffrance. Je mets ma main sur un objet brûlant et instinctivement, la douleur me fait la retirer… L’arbre, quant à lui, est immobile, du premier à son dernier jour, et c’est pourquoi il est génétiquement infiniment plus complexe que les vivants du règne animal. Durant sa vie, il se confronte à des situations des plus variées. Le saule vit souvent les pieds dans l’eau, mais supporte la sécheresse, il vit sous des canicules de 40°C mais survit aussi à des gelées à -30°C. Ce n’est pas tout : il a une certaine résistance au feu, il peut être brouté par des ruminants, etc. La vie du saule ne serait que douleur si on le compare à nos critères de bien-être.
La douleur n’a aucune utilité dans le règne végétal. Cela ne veut pas dire que les arbres sont insensibles ! Car ils « savent » ce qui se passe autour d’eux et réagissent en conséquence : l’arbre brouté rend son feuillage amer voire empoisonné et peut même communiquer le risque à d’autres… Pour fermer cette parenthèse, nous pouvons dire qu’une taille bien exécutée ne nuit pas à l’arbre et ne lui fait donc pas mal. J’espère avoir rassuré le futur utilisateur d’armes blanches… ce qui me permet de clôturer ce papier en toute quiétude avec la taille des trognes et haies plessées.

Réalisation de trognes en pratique © Dominique Mansion
La taille des arbres n’est jamais à réaliser de manière intuitive. Il est important de connaître les fondamentaux et de le faire avec respect devant cet être vivant. Une taille bien exécutée permet à l’arbre de refermer la plaie au plus vite, en fonction du diamètre de la branche coupée. A l’endroit de la coupe, le végétal forme un bourrelet qui va complètement recouvrir la plaie, et ainsi la prémunir des attaques d’insectes xylophages et des champignons phytopathogènes.
L’étêtage d’une trogne se pratique sur un tronc ayant trois à dix centimètres de diamètre. La suite des interventions est assez facile : il faut respecter les rides et le col de la branche et, par là même, l’angle de coupe (voir figure). Cette règle constitue la base pour toute taille de branche. En pratique, si la taille est espacée de plusieurs années et que le diamètre est plus conséquent, il est recommandé d’exécuter le geste en deux temps. Une première coupe est réalisée à 40 ou 50 cm de haut, puis la branche, allégée, est taillée à sa base comme mentionné. Cela permet de réaliser le travail proprement sans déchirure au niveau de l’écorce du tronc.
Le plessage est un rien plus technique. Le premier geste est de nettoyer le bas des troncs en enlevant les branches basses. Cela permet ensuite de réaliser une entaille à la hauteur souhaitée du haut vers le bas. On poursuit avec l’étape un peu délicate où l’on donne l’inclinaison souhaitée. Si vous travaillez sur une haie bien fournie, il n’est pas nécessaire d’ajouter des piquets pour enlacer les végétaux inclinés. Le travail de plessage se fait en reculant et, dans un terrain en pente, les arbres seront inclinés vers le haut. Un angle négatif risque d’altérer la circulation de la sève.
Les haies plessées et les trognes sont taillées en hiver. Le travail est facilité par l’absence du feuillage, et les végétaux font de superbes rejets au printemps. En été, il est possible de prélever des branches afin de nourrir le bétail. Il ne s’agit pas véritablement d’une taille, car ce travail plus grossier sera corrigé l’hiver suivant.
Le bocage est l’avenir de nos paysages nourriciers. Y consacrer du temps est la meilleure des occupations. Ensemble, plantons et taillons !
REFERENCES
- Coppé J-L, De Mori H et Noiret C. 2016. Le saule, roi des têtards. Éditions Bocage. 368 pages. 35 €.
- Mansion D. 2022. Le guide pratique des trognes. Éditions Ouest-France. 111 pages. 9,9 €.
- Mansion D. 2023. Le guide pratique du plessage, Éditions Ouest-France. 111 pages, 9,9 €.
Ces trois livres sont disponibles à la librairie écologique de Nature & Progrès.
Liber – Fabrique de liens autour de l’Arbre et ses ressources est une association qui agit en faveur des arbres, haies dans le milieu agricole, urbain et forestier, mêlant la recherche, la vulgarisation scientifique à la mise en pratique. Le but est de favoriser l’arbre en tout milieu adapté. De l’arbre forestier à l’arbre paysan aux bois et aux fruits. Semer, planter, greffer, bouturer, élever, protéger, sélectionner, récolter, transformer, former, partager, observer… Finalement, il s’agit de laisser derrière nous un monde plus et mieux arboré.
Liber organise de nombreuses formations pratiques. Consultez leur agenda ! Contact : liber.fabrique@gmail.com
Cet article vous a plu ?
Découvrez notre revue Valériane, le bimestriel belge francophone des membres de Nature & Progrès Belgique. Vous y trouverez des
informations pratiques pour vivre la transition écologique au quotidien, ainsi que des articles de réflexion, de décodage critique sur nos enjeux de
société. Découvrez-y les actions de l’association, des portraits de nos forces vives, ainsi que de nombreuses initiatives inspirantes.
En devenant membre de Nature & Progrès, recevez la revue Valériane dans votre boite aux lettres. En plus de soutenir nos actions,
vous disposerez de réductions dans notre librairie, au Salon bio Valériane et aux animations proposées par nos groupes locaux.