Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°175

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Par Camille Le Polain
et Catherine Buysens,

animatrices
chez Nature & Progrès

L’emballement du climat touche nos vergers. Hivers plus doux, gelées tardives, vagues de chaleur intenses, sécheresses prolongées, grêle et tempêtes affectent la croissance et la productivité des arbres, mais aussi la qualité de la récolte. Soutenir nos arboriculteurs bio devant ces nouveaux enjeux passe par une consommation responsable, notamment le choix des fruits que nous mangeons.

Filet anti-grêle en verger de basses tiges

 

Le dérèglement climatique bouscule les végétaux, y compris nos cultures fruitières. Tandis que les arboriculteurs tentent d’adapter au mieux leurs systèmes, que la recherche agronomique concentre ses efforts sur des solutions, le citoyen peut, lui aussi, prendre part à l’action à travers ses choix de consommation. Cette analyse tente de décrypter les impacts des extrêmes climatiques sur les arbres fruitiers, les adaptations mises en place ainsi que les impasses rencontrées par les producteurs. Elle se concentre ensuite sur le levier de la consommation responsable en soutien aux arboriculteurs bio.

Récolter la voix des arboriculteurs

Depuis 2017, Nature & Progrès a lancé une campagne « Vers une Wallonie sans pesticides, nous y croyons » dont le but est de mettre en avant les alternatives aux pesticides chimiques de synthèse dans les différentes cultures agricoles. Au printemps 2024 démarra un cycle de rencontres en vergers rassemblant producteurs, citoyens, chercheurs et conseillers. Les échanges ont ensuite été synthétisés, let les débats poursuivis lors d’un colloque organisé en février 2025. Plusieurs experts y ont témoigné des défis auxquels ils font face et des solutions qu’ils expérimentent pour adapter leurs pratiques.

Trois « hommes de terrain » y ont partagé leur expérience. Pierre-Marie Laduron, arboriculteur bio en vergers de basses-tiges de la mention Nature & Progrès, cultive principalement des pommes et des poires ainsi que quelques fruits à noyaux. Sylvain Trigalet est coordinateur et co-fondateur de Reinette & Co, coopérative de valorisation de pommes, poires et prunes issues de vergers de hautes-tiges non traités. Enfin, Philippe Thiry coordonne le GAWI, groupement d’arboriculteurs pratiquant en Wallonie les techniques intégrées.

Deux systèmes modèlent nos paysages

Les arboriculteurs dont la production fruitière est l’activité principale entretiennent essentiellement des vergers de basses-tiges ou de demi-tiges permettant une récolte mécanisée et une forte densité de production. Ils récoltent principalement des fruits de table avec des rendements élevés mais plus sensibles aux maladies, ce qui nécessite en général des traitements naturels autorisés en agriculture biologique. A côté de ce système intensif, les vergers de hautes-tiges sont plus extensifs et plus rustiques. L’animal, le sol et l’arbre y interagissent en un équilibre limitant naturellement les ravageurs et les maladies. Intégrés dans des prairies ou, dans une moindre mesure, associés à des grandes cultures, ils représentent un complément pour le producteur à côté des revenus liés à la prairie (élevage ou vente de foin) ou aux grandes cultures. Les rendements de ces vergers de hautes-tiges sont inférieurs à ceux de basses-tiges. Aucun intrant n’est utilisé pour les arbres à haute-tige, excepté l’épandage de fumier. La fertilisation organique est également assurée grâce au pâturage du bétail sur la parcelle.

Chez Reinette & Co, les génétiques plus tolérantes sont privilégiées, à l’instar des anciennes variétés qui ont été plantées dans le pays de Herve. La coopérative vise à maitriser l’ensemble de la chaine, y compris la transformation des fruits, pour éviter de passer par des acteurs qui prennent généralement de grosses marges. Leur but est aussi de développer la production et commercialisation de fruits de table pour assurer une plus-value à l’arboriculteur.

Finalement, le verger de hautes-tiges, très différent du modèle de basses-tiges, repose sur un modèle de gestion extensif, durable et autonome, dans lequel les interventions humaines sont limitées et la biodiversité est maximisée. À l’inverse, les vergers de basses-tiges, souvent orientés vers la commercialisation en frais ou en gros, ont recours à un ensemble de traitements d’origine naturelle et d’alternatives. Ces deux systèmes diffèrent par leur conduite agronomique, leur finalité économique et les circuits de valorisation.

Sécheresse, coups de soleil, gel, grêle

Selon Philippe Thiry, sur les vingt dernières années, tous les arboriculteurs ont avancé leurs dates de récolte de dix à quinze jours. Avec les hivers plus doux, la végétation démarre plus tôt et, par conséquent, il y a plus d’exposition aux phénomènes de gel tardif et de grêle. Des hivers plus doux et plus humides favorisent, par ailleurs, l’apparition de maladies comme le chancre. On observe également de plus en plus de longues périodes de sécheresse avec des impacts sur le long terme : un été très chaud sans eau affecte la nutrition de l’arbre, la qualité du fruit mais aussi la qualité du bourgeon pour l’année suivante.

Pierre-Marie Laduron rappelle que les dérèglements climatiques dont nous subissons les conséquences aujourd’hui sont le résultat des actions de l’Homme. Il se souvient d’une année très chaude, en 2016 : les poires ont brulé sur les arbres à haute tige, alors qu’ils n’étaient pas en stress hydrique. Les fruits étaient en fait « simplement » en stress climatique ! Ils souffraient d’une déshydratation de l’épiderme, ce qui équivaut à notre coup de soleil. Il n’avait jamais vu cela auparavant. Depuis, ce phénomène apparaît de manière récurrente.

De nouveaux ravageurs

Le dérèglement climatique induit l’arrivée de nouveaux ravageurs. Depuis quelques années, on voit apparaitre la tordeuse orientale du pêcher (Grapholita molesta B.) qui sévit normalement dans le sud de la France mais qui commence à affecter nos pommes et nos poires. Un autre ravageur est la drosophile japonaise (Drosophila suzukii M.), arrivée d’Asie du Sud-Est, qui commence à se plaire chez nous, principalement dans les cultures de petits fruits. La punaise diabolique (Halyomorpha halys S.) remonte du sud et est extrêmement prolifique : une femelle pond en moyenne 250 œufs, cinq fois plus que nos espèces indigènes. Il n’y a malheureusement aucun remède en bio contre ces insectes.

Les solutions fonction du système

Les arbres à haute tige possèdent un porte-greffe plus vigoureux, au système racinaire puissant qui explore des volumes plus étendus de sol. Cela peut leur donner un coup d’avance dans la résistance à la sécheresse. L’irrigation peut se faire les premières années en vergers de hautes-tiges, mais elle est moins importante les années suivantes, quand les racines sont bien implantées. En revanche, quand le soleil tape à 35 degrés sur la face sud de l’arbre, les risques de brûlures sont importants, surtout quand pour un arbre à haute-tige qui atteint souvent huit à neuf mètres. Quand, en raison de la grêle, une partie des fruits de table sont déclassés, les arboriculteurs peuvent tenter de les valoriser dans différents types de transformation. Un autre phénomène contre lequel les arboriculteurs sont impuissants est la tempête, qui peut briser la tige charpentière, mettant à mal le développement de l’arbre. En juillet ou aout, avec le poids du feuillage et des fruits, le risque est particulièrement élevé. Pour se protéger de ces aléas, l’arboriculteur peut tailler en axe avec moins d’écorce incluse et planter des haies autour du verger pour freiner les vents.

En verger de basses-tiges, deux voies sont possibles. D’abord, des arboriculteurs installent des filets anti-grêle, des systèmes d’irrigation ou d’aspersion pour ceux qui ont accès à l’eau et pour prévenir les impacts du gel. Cette voie est extrêmement onéreuse, avec des investissements pouvant atteindre les 100.000 euros par hectare. Une deuxième possibilité est de choisir des porte-greffes M111 ou G11 qui confèrent dix à quinze pourcents de croissance en plus à l’arbre, et donc une meilleure résistance et un bon enracinement. Ces porte-greffes plus vigoureux permettent aux racines d’aller puiser l’eau plus profondément dans le sol. Pierre-Marie Laduron greffe des arbres directement sur place pour qu’ils soient adaptés aux conditions pédoclimatiques et répondent mieux aux stress climatiques.

L’emballement du climat impacte la croissance et la productivité des arbres fruitiers, mais aussi la qualité des récoltes, la gestion de l’eau et la lutte contre les ravageurs et les maladies. Selon que l’on se trouve dans un verger de basses-tiges ou de hautes-tiges, les enjeux sont différents ainsi que les pratiques adoptées par les producteurs. Les arbres à haute tige disposent d’un système racinaire puissant et sont donc plus résilients face à certains aléas climatiques. Ils ne pourront cependant pas bénéficier des techniques d’ingénierie (filets anti-grêle, etc.) car la hauteur des arbres ne le permet pas, contrairement aux vergers de basses-tiges.

Vers une consommation responsable

Que pouvons-nous faire, en tant que consommateurs, pour soutenir nos arboriculteurs face aux enjeux du dérèglement climatique ? Comment les encourager à maintenir le cap d’une production sans pesticides chimiques de synthèse malgré l’intensification de la présence des maladies et ravageurs ? Peut-on mettre en place une forme de solidarité, de partage des risques, afin que toute la pression des dommages aux fruits ne repose pas sur leurs seules épaules ?

Trop souvent déjà, ce sont les exigences de calibrage et d’aspect qui dictent le niveau d’utilisation des traitements phytosanitaires. Certains arboriculteurs interviennent davantage pour assurer à leurs fruits l’apparence acceptée par le consommateur et par la grande distribution. Et pour le moment, les fruits, « on » les veut parfaits : lisses, sans taches, sans protubérances, sans défauts, avec des attentes même au niveau de la couleur. Or, certains aléas affectent l’apparence du fruit, par exemple, la présence de fossettes ou d’aspérités, sans en modifier la saveur. Le dérèglement climatique, avec son cortège de conditions extrêmes, de maladies et ravageurs, pourrait dès lors augmenter la fréquence des traitements chimiques et l’utilisation de produits naturels autorisés en bio.

Les fruits et légumes « moches », hors calibre ou présentant des défauts esthétiques, représenteraient actuellement 40 % de la récolte, une proportion qui pourrait encore croître dans les années à venir. En 2014, Intermarché lança une campagne pour valoriser ces produits : « Trop petits, trop tordus, trop moches… De forme bizarroïde ou de taille inadaptée, certains fruits et légumes sont condamnés, dès la récolte, à être écartés des circuits de vente. Des produits non calibrés qui portent, malgré eux, les stigmates du gaspillage… pour délit de sale gueule ! ». L’enseigne a rapidement été suivie par d’autres. Malgré les 30 % de réduction sur les prix et un contexte socio-économique réduisant le pouvoir d’achat, la vague des « moches » n’a pas tenu la longueur. En tout cas, dans les rayons des grandes surfaces. Qu’en est-il dans le circuit court ?

Si une partie des fruits de table abîmés par les aléas peut être valorisée en jus, cidres, compotes ou autres produits transformés, ce déclassement trop rapide entraîne une perte de valeur de la récolte. Alors oui, il est de temps de remettre sur la table la question de l’acceptation par les consommateurs de fruits présentant un certain niveau et type de défauts. Tapons encore sur le clou, répétons-nous s’il le faut pour contrer les idées reçues, bousculer les freins. Car dans un contexte d’emballement du climat, d’utilisation toujours croissante de pesticides toujours plus dangereux, la consommation responsable est un levier essentiel. Sortons du « tout-visuel » pour intégrer qu’un fruit qui n’est pas parfait visuellement n’est pas pour autant moins bon gustativement ! Pour les arboriculteurs, notre santé et celle de la Terre.

 

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