Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°178

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Par Claire Lengrand,

rédactrice pour Nature & Progrès

Les effets nocifs des produits phytosanitaires sont au cœur des préoccupations sociétales. La responsabilité des gouvernements est pointée du doigt, tout comme celle des fabricants. Pourquoi ces derniers n’assument-ils pas les coûts de leurs choix ? Bruno Schiffers nous éclaire sur la question.

(c) Beauty of nature (Pixabay)

 

« Comment tolérer que les coûts de dépollution de l’environnement, de la perte de biodiversité et des soins aux malades qui sont liés à l’utilisation des produits phytosanitaires soient encore assumés par la collectivité plutôt que par ceux qui en tirent profit ? Comment faire participer financièrement les producteurs de pesticides au coût sociétal de l’usage de leurs produits ? » Ces questions ont été soulevées par les participants à nos réunions de préparation de la table-ronde de l’« Odyssée pour notre santé ». N’ayant trouvé réponse auprès de nos politiques, nous avons décidé de creuser le sujet.

Pollués-payeurs

En 2023, une enquête menée par le consortium de médias « Forever Lobbying Project » révélait ces chiffres astronomiques : dépolluer l’Europe des PFAS coûterait entre 95 et 2.000 milliards d’euros sur 20 ans, et entre 2,5 et 40 milliards pour la Belgique[1]. Cette estimation, basée sur les rares données disponibles en la matière, n’inclut cependant « ni l’impact des PFAS sur nos systèmes de santé, ni une myriade d’externalités négatives trop difficiles à quantifier. »

Les dégâts occasionnés par les PFAS ne sont que la partie émergée de l’iceberg. L’ensemble des pesticides génère des effets délétères de plus en plus documentés. « Ils sont omniprésents : dans l’air (extérieur et intérieur, poussières…), l’eau (souterraine et de surface), le sol et les denrées alimentaires (sous forme de résidus). Les populations des pays riches y sont exposées en permanence », énumère le SPF[2]. Pour tenter de remédier à ces effets, les autorités misent sur des technologies avancées, gourmandes en eau et en énergie en plus d’être très onéreuses. Rien qu’en Wallonie, les coûts liés au traitement des pollutions « d’origine anthropique » (pesticides, nitrates et hydrocarbures) dans ses eaux s’élevaient, en 2018, à 3,1 millions d’euros pour un volume traité de 20,2 millions de mètres cubes, soit un coût moyen de traitement de 15,3 centimes d’euros par mètre cube d’eau[3].

Devinez qui paye la facture ? Hé bien, principalement la collectivité. Exemple avec la dépollution des eaux : pour réduire la concentration de pesticides – surtout les PFAS à chaîne longue –, la Région wallonne priorise le traitement par charbon actif, réputé pour ses capacités adsorbantes. Ces filtres et leur remplacement sont à la charge des distributeurs d’eau, qui répercutent ces coûts sur la facture d’eau et donc, in fine, sur les contribuables. « Le principe de pollueur-payeur ne peut s’appliquer puisque l’origine de la pollution n’a pas été identifiée », révèle la RTBF dans une enquête[4].

Des experts… intègres ?

« Les firmes ne sont jamais tenues responsables des externalités négatives de leurs produits, sauf dans le domaine des emballages », fustige Bruno Schiffers, écotoxicologue et professeur honoraire de l’ULiège. A ce jour en Belgique, aucune maladie professionnelle n’est attribuable aux pesticides. Comment expliquer une telle ineptie ? Pour Bruno Schiffers, la faille se trouve du côté des procédures d’évaluation. Pour pouvoir être commercialisé, chaque produit doit obtenir une autorisation. Celle-ci est d’abord délivrée par l’EFSA, l’autorité européenne de sécurité des aliments, sur base de critères listés dans le règlement n° 1107/2009. « Les molécules autorisées doivent représenter un risque « maîtrisable » et « acceptable » dans les conditions d’usage prévues », résume Bruno Schiffers. Les données sont fournies par les fabricants, tenus de réaliser des essais en laboratoires et dans les champs. « Toutes ces études sont rassemblées dans un dossier alors envoyé aux Etats membres. Pour les évaluer, chacun fait appel à des experts censés être indépendants, or la plupart sont des fonctionnaires. Ces gens sont le doigt sur la couture du pantalon par rapport aux ministres », observe le professeur, qui a lui-même été expert dans différents comités. En Belgique, le Service public fédéral doit ensuite donner l’autorisation d’emploi. Des tests sont à nouveau réalisés, notamment au Centre de recherches de Gembloux où travaillent une cinquantaine de personnes. Un rapport est remis au SPF encore une fois constitué d’experts « pas toujours différents de ceux de l’EFSA car en Belgique, il y a peu de spécialistes dans ce domaine », signale Bruno Schiffers. La forme et l’étiquette du produit sont approuvées à ce moment-là.

La faute à pas de chance ?

D’après Phytoweb, la seule contribution financière demandée aux firmes est une cotisation annuelle « proportionnelle aux quantités vendues et aux risques liés à l’utilisation de ces produits. » Cette redevance est reversée au Fonds budgétaire des matières premières et des produits afin de « soutenir le bon fonctionnement du Service Produits phytopharmaceutiques et Fertilisants, surtout le financement de membres du personnel supplémentaires. » « L’objectif de ce fonds n’est pas de compenser la pollution environnementale causée par l’usage des pesticides mais plutôt de gérer et/ou financer l’évaluation, l’autorisation et le suivi de ces produits, et potentiellement de financer des plans de réduction ou des activités de surveillance », indique Bruno Schiffers.

Lorsqu’une pollution est détectée, les autorités tendent à se dédouaner puisque tout a été évalué et autorisé au préalable. La faute incombe alors aux utilisateurs des produits phytosanitaires, dont les agriculteurs et agricultrices, qui n’auraient pas correctement suivi les conditions d’usage.

« Il est essentiel d’utiliser ces produits avec discernement », souligne le SPF[5]« C’est comme si on accusait un médecin d’être responsable des effets secondaires d’un médicament qu’il a prescrit à un patient[6] », compare Bruno Schiffers. Pour lui, cette façon de minimiser les risques est notamment due à la rigidité du système en place. « Les experts suivent les protocoles et donnent un avis sur base de la législation. Dès qu’on essaye de changer les choses, on se heurte à un mur d’incompréhensions », regrette le professeur, qui pointe un autre écueil : la scission entre pouvoir fédéral et régional. Le premier autorise l’usage des pesticides tandis que le deuxième, via les ministères de l’environnement et de la santé, contrôle leur application dans les champs. Résultat : « Un ministre wallon ne peut théoriquement pas interdire l’usage d’un produit qui a été autorisé au niveau fédéral. »

L’autre fond du problème, c’est la collusion politico-financière sous-jacente. « En Belgique, les experts sortent souvent des mêmes écoles et des mêmes sociétés. Ce sont des copains ! », relève Bruno Schiffers. Au Centre de recherches de Gembloux, une grosse partie des revenus provient des industries qui y font tester leurs produits. « C’est de la prestation de services », assène le professeur. N’oublions pas, d’ailleurs, le poids des firmes. Mais qu’est-ce que les pesticides rapportent aux gouvernements ? « Des rentrées fiscales, des impôts, ce qui permet de financer des villes et des états », dévoile Romain Gelin, économiste et chercheur au Gresea (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative). Qui ajoute « qu’à l’heure des délocalisations, les dirigeants politiques sont sensibles au chantage à l’emploi déployé par certaines entreprises. »

Mieux comprendre pour agir

Aux yeux de Bruno Schiffers, les citoyens et citoyennes doivent comprendre les mécanismes à l’œuvre, aussi complexes soient-ils, afin d’en déceler les rouages et réfléchir aux moyens de les désamorcer. Sur ce plan, l’éducation permanente joue un rôle précieux. Le scientifique plaide également pour fonder une nouvelle « culture du risque » concernant l’autorisation des pesticides, qui soit davantage démocratique. Celle-ci prendrait en compte d’autres paramètres que la simple quête de performance agronomique (et économique) en intégrant des principes relevant de la justice sociale et environnementale[7]. Repenser la gouvernance du risque, c’est aussi revoir la façon dont les experts sont désignés au sein des comités afin de s’assurer qu’il n’y ait pas de conflit d’intérêt. Pour Nature & Progrès, il est indispensable de donner aux citoyens les moyens de participer à décider de procédures les plus fiables possibles, prenant en compte l’intérêt général, social et environnemental, pour contrebalancer les intérêts économiques des firmes privées et les conflits d’intérêt potentiels des experts.

Reste une question : comment faire participer les producteurs de pesticides au coût sociétal de l’usage de leurs produits ? « On pourrait instaurer une taxation prohibitive sur les produits les plus nocifs – les CMR (cancérogènes, mutagènes, reprotoxiques) qui constituent près de 30 % des substances actives », suggère Bruno Schiffers. Et de préciser : « Tous les acteurs, dont ceux qui commercialisent, doivent être impliqués. Cette taxe servirait alors à payer la surveillance et l’épuration des eaux, ou encore la restauration des milieux. »  Le chercheur s’interroge toutefois sur le bien-fondé d’une telle mesure. Si les entreprises s’acquittent d’une taxe, cette dernière ne risque-t-elle pas de les dédouaner ? Ne pourrait-elle pas servir de « passe-droit » pour continuer à produire et à polluer ?

 

REFERENCES

[1] Aubert R. et Horel S. PFAS : le coût vertigineux de la dépollution de l’Europe. Le Monde, 14/01/25. https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2025/01/14/pfas-le-cout-vertigineux-de-la-depollution-de-l-europe_6496686_4355770.html

[2] Etat de l’environnement wallon, consulté en janvier 2026  : https://environnement.wallonie.be/home/gestion-environnementale/environnement-sante/risques-pour-la-sante/pesticides.html

[3] Etat de l’environnement wallon, consulté en janvier 2026 :  https://etat.environnement.wallonie.be/contents/indicatorsheets/EAU%2017.eew-sheet.html?thematic=2a390a6e-18d0-4790-937c-931318125e64

[4] Bonnemé R., Aubert R., Horel S., Bersi E., Rosso E. 100 milliards d’euros par an pour décontaminer l’Europe des PFAS (1/4), issu d’une enquête en 4 épisodes, publié le 14/01/2025.

[5] Etat de l’environnement wallon, consulté en janvier 2026 : https://environnement.wallonie.be/home/gestion-environnementale/environnement-sante/risques-pour-la-sante/pesticides.html

[6] Sauf si celui-ci n’a pas respecté les contre-indications

[7] « Pesticides : « Pas de débat sans les citoyens », explique Bruno Schiffers », carte blanche publiée dans la revue Tchak le 28/11/2025.

 

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