Dans Valériane n°163, nous vous informions du contenu imbuvable de la proposition européenne de règlementation des "nouveaux OGM", les NGTs. Dans Valériane n° 157, nous vous sollicitions pour signer la pétition des citoyens européens. Relisez à présent, dans l'urgence, les dossiers réalisés sur le sujet, dans Valériane n°142 et 148. Le grand éparpillement génétique est mis en marche, avec la complicité de l'Europe...
Le Heetveldemolen fédère les céréaliers du Pajottenland
Bien sûr, le Pajottenland, c’est le Brabant Flamand, mais d’où croyez-vous que viennent la plupart des "produits locaux" vendus dans l’ouest de Bruxelles ? Des produits si locaux qu’ils proviennent d’ailleurs souvent de champs d’agriculteurs du Hainaut et de l’est du Brabant Wallon. Preuve que la complexité belge n’est pas seulement institutionnelle. Un saut par-delà la frontière linguistique s’imposait, par conséquent…
A Tollembeek, le moulin à eau du domaine de la ferme-château de Heetvelde moud depuis plus de six cents ans ! Il est alimenté par la force tranquille de l'eau de la Marcq qui coule dans sa verte et paisible vallée, au départ du bois de Silly-Enghien vers Deux-Acren, quelque part entre Lessines et Grammont, où elle rejoint la Dendre… Là se trouve un des trois moulins encore en activité du Pajottenland qui en comptait jadis nonante-deux ! Nous sommes dans la commune de Galmaarden, pointe ouest du Pajottenland et du Brabant flamand. Le Pajottenland, c'est un petit territoire de quatre cents kilomètres carrés situé à l'ouest de la Région de Bruxelles-Capitale. Ses habitants sont aujourd'hui au nombre de deux cents mille, répartis sur cinquante entités fusionnées en treize communes.
Brève histoire de la domestication des céréales
Nos interrogations sur l’épeautre - notre céréale locale - nous ont déjà beaucoup fait voyager ! Nous sommes partis de la moissonneuse des Gaulois, dans Valériane n°134, puis avons remonté le temps, dans notre n°135, à la rencontre des grandes migrations néolithiques. Mais nous ne savons toujours pas vraiment quelles étaient ces plantes que les premiers agriculteurs européens emportaient dans leurs bagages…
Petit résumé de ce que nous savons déjà : dans le contexte du réchauffement post-glaciaire - il y a plus de dix mille ans -, une gigantesque bande limoneuse, nommée "loess", est déposée par les vents sur notre continent, de la Bretagne à la Pologne et jusqu'en Ukraine, voire au-delà. Sa progressive décalcification par l’infiltration des eaux pluviales réduit petit à petit son acidité. Après plusieurs milliers d'années, la végétation retrouve une nouvelle biodiversité naturelle. En dix mille ans, les sols passent de l'ocre argilo-limoneux aux terres brunes noirâtres (1).
Cinq mille ans plus tard - vers -5300 avant JC -, les conditions sont réunies pour que des agriculteurs - les populations néolithiques - viennent progressivement s'établir "chez nous". Sédentaires, ils parcourent, étape par étape, environ trois mille kilomètres en trois mille ans - sans Ryanair ! -, riches de l'expérience de plusieurs millénaires de domestication d'animaux d'abord, de plantes sauvages ensuite. Ils arrivent principalement d'un des douze centres d'origine des espèces à l'échelle mondiale, de ce qu’on appelait autrefois le Croissant fertile qui est à cheval sur le Tibre et l'Euphrate et s’étend jusqu'au Jourdain, dans ce qui est aujourd'hui l’Asie du Sud-Ouest (2).
L'origine de nos épeautres
Où en sommes-nous ? Ah oui, nous avions parlé de la domestication des céréales et de la co-évolution entre les plantes et les humains. Puis, avant un énorme bond dans le temps qui nous emmena jusqu’aux Gallo-Romains, nous avions franchi le Bosphore et remonté le Danube en compagnie des premiers pasteurs sédentaires de nos régions. Mais quelle céréale cultivaient-ils alors ? Et notre épeautre à nous, quand et où apparut-il ?
Difficile, bien sûr, de mettre tout le monde d'accord ! Reprenons depuis le début. Disons, il y a cinq cent mille ans environ. Pas de date exacte évidemment mais l’ébauche sommaire d’un décor et les lignes de force du drame qui se noue… Les acteurs de notre pièce sont alors de simples herbes, des graminées sauvages, en très grand nombre. Différentes variétés prospèrent, depuis les terres situées en bordure du Jourdain - la limite actuelle entre Israël, la Jordanie et la Cisjordanie - dont le climat est méditerranéen, jusqu’à l'ouest de l'Iran, en passant, plus au nord, par le sud de la Turquie actuelle, la Syrie et l'Irak traversés par le Tigre et l'Euphrate, le tout formant ce qu’il fut convenu d’appeler le "croissant fertile". Ces terres nourrissaient l'humanité depuis des temps immémoriaux. Parmi toutes ces herbes dont nous parlons, deux blés y seront domestiqués : l'engrain et l'amidonnier.
Nos plantes cultivées : des mutants permanents !
D’accord, d’accord… Dans le n°137 de Valériane, le fin limier qui mène l’enquête s’est un peu perdu en chemin et n’a pas tout à fait répondu à la question qu’il a lui-même posée. Rembobinons donc la bande du magnéto, en même temps que notre fil d'Ariane, et répondons pour de bon à cette question : notre épeautre, mille tonnerres, il vient d’où ?
La phylogénétique moléculaire va nous aider à y voir plus clair. Cette discipline utilise des séquences de macromolécules biologiques afin d'obtenir des informations sur l'histoire et l’évolution des organismes vivants, et notamment sur leurs liens de parenté. C'est donc un important outil d'étude pour investiguer l'évolution moléculaire. Et, précisément, deux cent soixante-sept variétés locales d'épeautre et septante-cinq de froment, issues de cinq banques de gènes différentes, ont été récemment soumises à une analyse phylogénétique de grande ampleur. Les résultats de cette recherche, publiés en novembre 2018 par les universités de Zürich et d'Arabie Saoudite, démontrent l'existence de trois grandes familles d'épeautres : l'épeautre asiatique, l'épeautre centre-européen et l'épeautre européen ibérique (1).