Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°181-182
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Par Sylvie La Spina,
rédactrice en chef,
et Pauline Beguin,
animatrice chez Nature & Progrès
Les contaminations au cadmium liées aux engrais phosphatés ne peuvent être résolues par une modification de l’équilibre de notre assiette. Une réduction des normes encadrant la teneur en cadmium des engrais ne résout qu’une partie du problème. Pour réduire l’usage de ces fertilisants, passons vers la bio !

Médecins et agences sanitaires alertent sur les risques associés à une exposition chronique des populations au cadmium présent dans l’alimentation. En Belgique, si les pollutions sont bien localisées, nous importons une part substantielle de céréales panifiables de France où la contamination est plus importante. Que faire pour préserver notre santé et celle de l’environnement ?
Manger moins de féculents ?
Comment réduire le risque de contamination de la population au cadmium ? La grande majorité des acteurs recommandent de modifier le contenu de son assiette en réduisant la part de féculents (céréales et pommes de terre), des aliments contaminés consommés en grandes quantités. Du « déjà entendu » quand les autorités recommandaient de limiter la consommation des œufs contaminés par les PFAS[1] ! Or, céréales et pommes de terre représentent des éléments de base de notre alimentation. A peine un pourcent des adultes belges respectent les recommandations de consommation de céréales complètes (125 grammes par jour)[2] reprises dans l’Epi alimentaire – 5 priorités pour mieux manger[3]. Déséquilibrer nos assiettes et celle de nos enfants n’est pas une solution ! Une fois encore, on fait reposer sur le citoyen la responsabilité de se préserver de pollutions auxquelles on apporte peu de remèdes.
Ces recommandations de diminuer la consommation d’aliments de base sont préférées au courage d’appliquer des normes fortes ou de soutenir les solutions agricoles plus durables qui diminuent l’utilisation et l’accumulation du cadmium dans les sols !
Réduire les taux de cadmium dans les engrais phosphatés
En France, l’Anses « appelle à appliquer dès que possible des valeurs limites en cadmium pour les matières fertilisantes permettant de maîtriser la pollution des sols agricoles, la contamination des denrées et, à terme, de diminuer l’exposition alimentaire de la population. […] Une teneur maximale de 20 mg de cadmium par kilogramme de P₂O₅ dans les produits de type engrais minéraux phosphatés est recommandée. » Pour atteindre cet objectif, deux leviers sont identifiés par l’agence sanitaire.
Le premier consiste à changer ses sources d’approvisionnement. Mais ce n’est pas si simple, car la question, plus que commerciale, est géopolitique. L’Europe est entièrement dépendante des importations, et la plupart des gisements se situent dans une poignée d’Etats (72 % de la production sont détenus par le Maroc, la Chine, la Russie et les Etats-Unis[4]). Selon une enquête de Nuit noire production sur l’exploitation des roches phosphatées dans le monde[5], « réduire les seuils [de teneur en cadmium des fertilisants, NDLR] exclurait 50 à 60 % des engrais consommés sur le marché européen et empêcherait la plupart des importations provenant du Maroc et de Tunisie, couvertes par la politique commerciale européenne de voisinage mise en place en 2004. Et sur ce point, la Commission européenne ne laisse place à aucune ambiguïté : « Toutes les mesures adoptées pour protéger la santé humaine ou l’environnement doivent être les moins restrictives possibles pour le commerce » ». Le commerce, encore lui…
Le second levier consiste à extraire le cadmium du fertilisant, un processus appelé « décadmiation ». « Mais ces procédés sont complexes, coûteux et posent d’autres problèmes : les résidus de cadmium extraits finissent par être rejetés ailleurs, notamment près des sites de production, exposant les populations riveraines », analysent les journalistes. Ne reportons pas le problème !
Pour Nature & Progrès, chercher à solutionner les pollutions en « tirant un peu sur les normes » sans remettre en question le modèle agricole ne fonctionne pas. Nous l’observons depuis des années avec les politiques visant à réduire les pesticides…
Moins de cadmium ou moins de phosphates ?
Et si la solution résidait dans une modification des pratiques agricoles réduisant les apports de phosphore minéral ? Outre la problématique des contaminations en cadmium, outre les dommages sociaux et environnementaux que leur exploitation implique, cela fait déjà plusieurs décennies que les risques de pénurie de phosphore sont mis en évidence, les roches phosphatées étant une ressource non renouvelable. En Belgique comme ailleurs en Europe, les apports de phosphate minéral se réduisent au fil des ans. L’Etat de l’environnement wallon note une diminution importante de l’apport de phosphore depuis un demi-siècle, qui est expliquée par une meilleure application de la fertilisation raisonnée et le coût croissant des intrants[6]. En moyenne sur la période 2016 – 2020, les apports de phosphore par les engrais organiques représentaient 80 % des entrées, les apports par les engrais minéraux, 20 %. Ces tendances ne sont cependant pas suffisantes : l’épuisement des stocks mondiaux est estimé pour le début du siècle prochain[7].
Autre impact d’une consommation trop importante de phosphates : l’eutrophisation des eaux. Les excès du phosphore apporté au culture, qui ont été chiffrés entre 70 % et 80 %, rejoignent les cours d’eau puis la mer. En association avec les excédents d’azote, ils provoquent un enrichissement favorable à la prolifération des algues qui absorbent une grande partie de l’oxygène de l’eau, donnant lieu à des marées vertes et tuant la vie aquatique. La perturbation du cycle du phosphore, comme celle du cycle de l’azote, a été définie comme limite planétaire[8].
L’exploitation de phosphates minéraux contribue à nourrir les plantes, mais elle tue : et les humains exposés directement ou indirectement aux pollutions qu’elle engendre, et l’environnement. La solution ? Toujours la même ! La bio…
Moins de cadmium en bio
« Le type d’exploitation, biologique ou conventionnelle, n’aura pas d’influence directe sur le fait que le cadmium se retrouve ou non dans la chaîne alimentaire », selon Bruno Huyghebaert, directeur scientifique au Centre wallon de Recherches agronomiques[9]. Pour le cas des sols contaminés par les activités industrielles en Wallonie, les agriculteurs bio sont en effet sur le même pied que leurs homologues conventionnels. En revanche, en ce qui concerne les pollutions par l’intermédiaire des épandages d’engrais minéraux, il y a matière à discussion.
En France, l’Anses prétend que « les aliments issus de l’agriculture biologique peuvent également contenir du cadmium. En effet, certaines matières fertilisantes autorisées en agriculture biologique, comme des engrais minéraux phosphatés (la roche broyée étant considérée comme un produit naturel) et matières fertilisantes organiques d’origine résiduaire, peuvent aussi contribuer aux apports de cadmium dans les sols. Ainsi, le mode de production biologique ne permet pas, à lui seul, d’éviter l’exposition au cadmium. » Une affirmation qui a fait bondir le secteur bio français.
Si l’utilisation de phosphates minéraux est autorisée en bio, ces fertilisants sont très peu utilisés. L’étude Phosphobio menée par l’institut technique agricole Arvalis en France a évalué à un pourcent l’usage des engrais minéraux, une information également rapportée par une analyse du centre d’études et de prospective du Ministère français de l’Agriculture. En bio, la fertilisation des cultures repose davantage sur les engrais organiques, surtout dans les systèmes en polyculture-élevage. Une étude révèle que les fumiers contiennent au moins dix fois moins de cadmium que les engrais phosphatés, sachant qu’une partie des teneurs est recyclée depuis le sol[10]. Elle conclut qu’ « il est peu probable que l’épandage de fumier constitue une source nette importante de cadmium en Europe ».
La preuve d’une moindre contamination en bio semble également fournie par les aliments.
Une méta-analyse réalisée à partir de 343 études scientifiques montre que les aliments biologiques présentent en moyenne 48 % de cadmium en moins que ceux issus de l’agriculture conventionnelle[11].
Faim de phosphore ?
Ce bon point attribué à l’agriculture biologique doit être nuancé. D’après l’étude Phosphobio, « dans un monde 100 % en agriculture biologique, le phosphore finirait par limiter les rendements » [12]. Les chercheurs ont modélisé l’évolution de la disponibilité en phosphore du sol et des rendements agricoles dans le monde. Leurs résultats donnent froid dans le dos : des pertes de production agricole de 44 à 55 % au bout de 100 ans ! Avant de prendre pour argent comptant ces affirmations et renoncer au bio, il est important d’analyser plus en profondeur leurs hypothèses de travail. Un point, déjà, attire l’attention : l’option de réduire les élevages de 91 % pour les monogastriques et de 65 % pour les ruminants. N’est-ce pas déjà là se tirer une balle dans le pied, sachant que la fertilité des sols agricoles en bio repose principalement sur la valorisation des fumiers ? Les modélisations ne se basent pas sur ces faits observés. Elles définissent des équations. Nous le savons : la bio n’est pas « juste » le respect d’un cahier des charges : elle inclut d’autres pratiques.
Ces pratiques visent avant tout à prendre soin de la vie du sol via l’apport de matières organiques, la restitution des résidus de culture, la couverture et le moindre travail du sol, des rotations longues et réfléchies. Elles favorisent le développement des microorganismes bénéfiques, des vers de terre et des mycorhizes qui contribuent à augmenter la biodisponibilité du phosphore dans le sol. En effet, comme le précise l’institut Arvalis lui-même, « pour être utilisé par les plantes et les micro-organismes, le phosphore organique doit être minéralisé par l’action d’enzymes spécifiques, les phytases et les phosphatases, produites dans le sol principalement par des champignons et des bactéries. »[13] Les variétés cultivées en bio se distinguent également du modèle conventionnel. Il est possible de revenir à – ou développer – des variétés cultivées présentant une meilleure aptitude à puiser le phosphore dans le sol. La préservation de la diversité génétique des cultures est encore une fois un enjeu majeur dans ce sens.
Parmi les solutions les plus répandues pour résoudre le problème de pénurie potentielle de phosphore dans les cultures agricoles figure l’idée de valoriser les effluents humains. En effet, une large part des pertes dans le cycle du phosphore représente la portion ingérée dans notre alimentation, se retrouvant majoritairement dans nos toilettes… Si cette solution de recyclage est logique, elle se heurte au risque de pollutions. En effet, nous, humains, ingérons quantité de molécules chimiques artificielles tels que des médicaments qui passent outre les systèmes d’épuration. L’utilisation des boues de station d’épuration en agriculture est largement critiquée pour cette raison, car seules les teneurs en métaux lourds sont limitées[14].
Une transition nécessaire
Que conclure de ces réflexions ? En premier lieu, qu’il est inconcevable de demander aux consommateurs de s’adapter aux pollutions actuelles en modifiant leur régime alimentaire, en provoquant des déséquilibres portant atteinte à leur santé. C’est un aveu d’impuissance inacceptable de la part des autorités sanitaires et politiques. La santé publique – et environnementale – est une responsabilité collective qui nécessite des actions fortes de la part des politiques. Ensuite, nous pouvons faire le constat que la problématique de la contamination des sols, de l’alimentation, de l’humain et de son environnement par le cadmium issu d’engrais phosphatés ne peut être résolue en abaissant la teneur en polluant de ces fertilisants. Cette solution trop simpliste et ciblée ignore les nombreuses problématiques liées à l’exploitation de ces roches et à l’apport excessif de phosphore dans l’environnement. Des solutions plus globales sont nécessaires, passant par une mutation du système agricole dominant. La bio, dans l’ensemble de ses pratiques vertueuses codifiées ou non dans le cahier des charges européen, représente une solution à cette problématique tout comme pour d’autres pollutions telles que celles engendrées par les pesticides. Pour notre santé, celle de la Terre, une transition est nécessaire.
REFERENCES
[1] Lire notre analyse « Faut-il arrêter de produire sa nourriture ? (S. La Spina, 2025) (https://www.natpro.be/analyses/pfas-faut-il-arreter-de-produire-sa-nourriture/) ou Valériane n°174 p.27.
[2] Conseil supérieur de la Santé. 2025. Recommandations alimentaires pour la population belge (2025). Avis n° 9805-9807. 138p. https://www.hgr-css.be/fr/avis/9805-9807/recommandations-alimentaires-pour-la-population-belge-2025
[3] https://www.foodinaction.com/epi-alimentaire-5-priorites-pour-mieux-manger/
[4] https://www.fao.org/4/y5053f/y5053f06.htm
[5] Grun L et Vanneste P. 2025. L’empreinte toxique du phosphate. Nuit noire production. https://www.tchak-phosphatecontamination.eu/fr
[6] https://etat.environnement.wallonie.be/contents/indicatorsheets/SOLS%206.html
[7] Cordell D, Drangert J-O et White S. 2009. The story of phosphorus: global food security and food for thought. Global Environmental Change 19 : 292-305
[8] Rockström J et al. 2009. A safe operating space for humanity. Nature 461 : 472-475. https://www.nature.com/articles/461472a
[9] Bouafassa C et Delieux G. Du cadmium, ce métal lourd et toxique, détecté dans nos aliments : un produit particulièrement pointé du doigt. RTL Info, 23/04/2026. https://www.rtl.be/actu/conso/du-cadmium-ce-metal-lourd-et-toxique-detecte-dans-nos-aliments-un-produit/2026-04-23/article/786624
[10] Smolders E et Six L. 2013. Revisiting and updating the effect of phosphate fertilizers to cadmium accumulation in European agricultural soils. https://ec.europa.eu/health/scientific_committees/environmental_risks/docs/scher_o_168_rd_en.pdf
[11] Baranski M et al. 2014. Higher antioxidant and lower cadmium concentrations and lower incidence of pesticide residues in organically grown crops: a systematic literature review and meta-analyses. British Journal of Nutrition 112 (5) : 794-811. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/24968103/
[12] https://www.arvalis.fr/infos-techniques/agriculture-biologique-et-limite-du-phosphore
[13] Arvalis. 2025. Guide pour une gestion durable du phosphore en agriculture biologique. 98 pages. https://rec.rd-agri.fr/detail/DOCUMENT/arvalis_2656
[14] Lire notre étude « Qui protègera nos sols » (S La Spina, 2025), Chapitre 3 (https://www.natpro.be/analyses/qui-protegera-nos-sols/) ou lire Valériane n°175 p.28.
En savoir plus
Cet article fait partie d’une enquête en deux parties :
- Cadmium : sommes-nous concernés ? Analyse la présence du cadmium dans les sols, les plantes et chez les humains, en France et en Belgique
- Cadmium : et si on s’attaquait au vrai problème ? Analyse les solutions prônées par les politiques et met en avant la nécessité d’une transition vers le bio