Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°180

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Par Sylvie La Spina,
rédactrice en chef,
et Pauline Beguin, 
animatrice chez Nature & Progrès

Malgré les analyses des agences sanitaires montrant la conformité des aliments pour leur teneur en cadmium, tant en France qu’en Belgique, les monitorings de santé mettent en évidence des contaminations importantes. Des contrôles renforcés révèlent des dépassements des normes sur les légumes poussant dans des zones polluées par d’anciennes activités industrielles. Tentons de comprendre la situation…

 

« La France malade du cadmium, une « bombe sanitaire », alertent les médecins libéraux » titre le journal Le Monde le 5 juin 2025. Bien que des signalements datent de 2011, le sujet refait surface à la suite d’une publication de l’Anses, l’agence sanitaire française, qui chiffre l’exposition de la population. En Belgique, l’Afsca alerte sur la présence de cadmium dans certains légumes.

 

Un élément toxique

Classé cancérogène[1], mutagène et toxique pour la reproduction[2], le cadmium s’accumule dans l’organisme au fil des expositions. Transporté par le sang, il se concentre dans les reins, le foie et les os, provoquant notamment dommages rénaux et atteintes au squelette. Chez les femmes enceintes, les taux placentaires sont dix fois supérieurs à ceux du sang maternel. Les impacts ne s’arrêtent pas à l’humain : la faune est également touchée, notamment les milieux aquatiques et les organismes filtreurs[3].

Si le facteur de contamination humaine dominant est la cigarette, l’absorption alimentaire de cadmium est également importante. D’après l’Afsca, les céréales, pommes de terre et légumes y contribuent respectivement à hauteur de 44 %, 22 % et 11 %[4]. Ces chiffres prennent en compte à la fois la concentration du métal dans le végétal[5] et la quantité d’aliment consommée quotidiennement. Les cultures, comme les autres végétaux, absorbent le cadmium à partir de la solution aqueuse du sol.

 

Du cadmium dans nos sols ?

Le cadmium fait partie des « éléments-traces métalliques ». Comme le nom le précise, leur concentration naturelle dans les sols, appelée « fond géochimique », est généralement faible. Les teneurs problématiques de cadmium sont principalement issues d’apports anthropiques. En Belgique, les contaminations, localisées le long du sillon Sambre et Meuse, autour de Liège et dans le pays de Herve, seraient dues aux anciennes activités métallurgiques[6]. En France, l’épandage d’engrais phosphatés est pointé du doigt, bien que des zones de pollutions industrielles soient aussi clairement identifiées. De plus, les sols crayeux et calcaires majoritairement dédiés à la grande culture – surtout dans le bassin parisien – sont issus de roches naturellement riches en cadmium.

Penchons-nous sur la question des engrais. Il existe deux grandes sources de phosphates naturels : l’une issue de roches sédimentaires, avec des teneurs en cadmium pouvant être élevées (notamment celles du Maroc), l’autre issue de roches ignées (magmatiques), avec des teneurs faibles (provenances : Afrique du Sud et Russie)[7]. Une étude flamande met en évidence que les engrais phosphatés utilisés en Belgique contiendraient moins de cadmium que ceux utilisés en France[8]. Notre pays respecte la norme européenne fixant, depuis 2022, la teneur maximale en cadmium des engrais minéraux à 60 mg/kg de P2O5[9]. La France a, quant à elle, bénéficié d’une dérogation autorisant jusqu’à 90 mg/kg. Il semble aussi que les agriculteurs belges apportent moins de phosphore sous forme minérale que leurs collègues français : en moyenne 21 kg de P2O5 par hectare contre 28 (moyenne européenne : 22)[10]. Ils épandent en revanche trois fois plus de fumier sur leurs terres[11]. Ces différences de pratiques pourraient en partie expliquer pourquoi la fertilisation minérale est incriminée en France et pas en Belgique.

En Wallonie, seules les activités industrielles sont tenues pour responsables des contaminations du sol au cadmium, ce qui est soutenu par leur caractère localisé proche des zones polluantes. La Spaque, société spécialisée de la Wallonie en matière de sols pollués, précise : « Le cadmium est un sous-produit du raffinage du plomb, du zinc et du cuivre. La pollution est liée aux rejets atmosphériques qui résultent de l’activité humaine : raffinage des métaux non ferreux, combustion de charbon et des produits pétroliers, incinérateurs d’ordures ménagères et métallurgie de l’acier. C’est dans la province de Liège, à proximité des anciennes industries des métaux non-ferreux, que les teneurs les plus élevées sont attendues. »[12]

 

Et dans les aliments ?

En France, en 2023, sur les 1.634 prélèvements analysés, 1,6 % n’étaient pas conformes aux normes européennes[13], soit 26 échantillons. 24 concernent des produits d’origine animale, et deux des produits végétaux (épinard, artichaut). En Belgique, selon le rapport annuel 2024 de l’Afsca, 99,4 % des échantillons auraient été conformes pour leurs teneurs en métaux lourds sur un total de 67.592 prélèvements[14]. Ces bons résultats laisseraient penser que les aliments sont peu touchés par la pollution en cadmium. Une enquête approfondie sème le doute…

« Depuis que l’Europe a abaissé en 2021 les teneurs maximales autorisées en métaux lourds dans les denrées alimentaires, l’Afsca constate une augmentation légère mais néanmoins constante des dépassements de cadmium dans certains légumes issus de productions maraîchères locales », lit-on dans un communiqué de presse de l’agence[15]. Une enquête approfondie est menée dans des cultures maraîchères situées en zones à risque. Portant sur 48 échantillons, elle a révélé 12 dépassements de norme dont 11 en Wallonie. Des problématiques locales qui passaient sous les radars, et qui inquiètent aujourd’hui tant les maraichers que les consommateurs.

Notons que les normes européennes sont définies en prenant en compte la santé du consommateur mais aussi les réalités ou difficultés du secteur économique. « Les teneurs maximales devraient être fixées de façon stricte à un niveau pouvant raisonnablement être atteint grâce au respect des bonnes pratiques dans le domaine de la fabrication, de l’agriculture et de la pêche, compte tenu du risque lié à la consommation des denrées alimentaires[16]. » S’il faut tenir compte de la réalité terrain des agriculteurs, il ne faudrait pas pour autant brader la santé publique pour plus de compétitivité du secteur agricole et agro-alimentaire…

N’oublions pas un petit détail : en tant que consommateur belge, s’intéresser à la présence de cadmium dans les productions de notre territoire ne suffit pas. Seulement 10 % des céréales wallonnes sont utilisées dans la filière alimentaire pour la production de farines, biscuits, pain… Notre pays importe énormément de céréales panifiables : plus de la moitié de ce qu’elle consomme[17]. Le Collège des producteurs reprend quelques chiffres[18] : « Selon l’ITC, en 2021, les importations belges représentaient plus du triple de la production, soit 4,4 millions de tonnes […]. Le froment importé provenait principalement de France (63 %), d’Allemagne (23 %) et dans une moindre mesure des Pays-Bas (7 %). Aucune statistique n’existe concernant les usages des céréales importées, mais il s’agit principalement de froment de qualité. » Une part non négligeable de céréales françaises est donc intégrée dans l’assiette des Belges.

 

Contamination de la population

L’évaluation de la contamination de la population au cadmium peut être effectuée par un dosage dans le sang, qui informe d’une exposition récente, ou dans les urines pour mesurer un effet cumulatif. Différentes estimations ont été réalisées ces dernières décennies. La comparaison des résultats est difficile étant donné les modalités d’échantillonnages différentes. Pour la concentration sanguine, une moyenne belge de 1,12 μg/L a été obtenue dans les années 1980 ; puis 0,31 μg/L en 2007-2011 ; 0,68 μg/L en 2016-2017[19] ; et enfin, pour la population wallonne, 0,21 μg/L selon le Biomonitoring Humain Wallon de 2019-2020[20]. La différence entre fumeurs (moyenne de 0,75 µg/L) et non-fumeurs (0,14 µg/L) est manifeste.

Pour le dosage urinaire du Biomonitoring Humain Wallon, les taux sont de 0,15 µg/L en moyenne pour les non-fumeurs et 0,20 µg/L pour les fumeurs. Les chercheurs ont montré que 2,8 % des jeunes de 12 à 19 ans et 0,8 % des adultes de 20 à 39 ans atteignent la valeur HBM I (respectivement de 0,5 µg/L et de 1 µg/L pour les deux classes d’âge). Au-delà de ce seuil, les effets néfastes du polluant ne peuvent être exclus avec suffisamment de certitude. Les experts se veulent rassurants : « Une diminution des niveaux d’imprégnation de la population belge est observée au cours des dernières décades. La cadmiémie moyenne est moins élevée dans la population wallonne qu’en Flandre […] et similaire aux cadmiémies mesurées au Canada et aux USA. » En France, l’étude Esteban 2014-2016 a dosé 0,57 µg/g de cadmium urinaire en moyenne, soit une augmentation de plus de 40 % par rapport à 2006-2007[21].

2,8 % des enfants belges, 0,8 % des adultes belges, 18 % des enfants français et 47,6 % des adultes français dépassent les concentrations urinaires de cadmium au-delà desquelles des effets néfastes sur la santé sont possibles.

 

Analysons ces chiffres…

Résumons. Nos sols, belges et français, sont localement contaminés en cadmium. D’après les données des agences sanitaires des deux pays, ce polluant ne semble pourtant pas dépasser souvent les normes européennes limitant sa teneur dans les aliments. Cependant, une enquête approfondie de l’Afsca dans les zones à risque démontre une part importante de dépassements qui « passaient sous les radars ». Qu’en penser ? Peut-on se fier aux plans de contrôle des agences sanitaires ? Et peut-on se fier aux normes européennes fixées en tenant aussi compte des enjeux économiques ?

Du côté des contaminations humaines, le biomonitoring wallon indique une situation moins problématique qu’en France. Les chiffres sont cependant préoccupants. La différence entre les deux pays peut être liée à l’exposition alimentaire (les céréales françaises sont « diluées » avec d’autres provenances dans les produits céréaliers consommés en Belgique) et au régime alimentaire des populations. En comparant les données des instituts Agreste[22] et Sciensano[23], on constate que les Français consomment plus de céréales (306 g/j contre 251 en Belgique), plus de pommes de terre (131 g/j contre 60) mais moins de légumes (160 g/j contre 172) que les Belges. Pour l’Anses, la responsabilité de l’ingestion alimentaire ne fait pas de doute. Les résultats de la troisième étude de l’alimentation totale (EAT3) montrent « une augmentation de la part de la population dont les expositions alimentaires dépassent la dose journalière tolérable par ingestion pour le cadmium : entre 23 % et 27 % pour les enfants et 1,4 et 1,7 % chez les adultes. »

Les résultats des monitorings, notamment chez les enfants, confirment que les teneurs en cadmium ingérées, malgré la quasi-absence de non-conformités aux normes européennes des aliments, est trop importante. Pour notre santé… Et celle de la Terre ! Réduire les contaminations est à la fois un enjeu de santé publique et de santé environnementale. One Health !

 

A suivre…

 

REFERENCES

[1] CIRC – Centre international de Recherche sur le Cancer (2012), IARC Monographs on the Evaluation of Carcinogenic Risks to Humans, Volume 100C, Arsenic, Metals, Fibres and Dusts.

[2] Règlement (CE) n°1272/2008 du Parlement européen relatif à la classification, à l’étiquetage et à l’emballage des substances chimiques et des mélanges.

[3] https://substances.ineris.fr/substance/7440-43-9

[4] Afsca. 2009. Avis 35-2009 : Estimation de l’exposition alimentaire au cadmium pour la population belge. https://favv-afsca.be/sites/default/files/scicom/avis/2009/AVIS35-2009_FR_DOSSIER2009-13_000.pdf

[5] D’après l’étude de l’alimentation totale française (EAT 2) réalisée par l’Anses entre 2006 et 2011, les aliments les plus contaminés sont les crustacés, les mollusques, les abats, les biscuits, le chocolat et les algues.

[6] D’après la SPAQUE, la teneur des sols en cadmium dans les zones rurales tourne autour de 0,5 mg/kg, celle des sites pollués grimpe en moyenne à 0,8 mg/kg jusque 9,1 mg/kg. En France, la valeur moyenne est de 0,2 mg/kg, mais des concentrations élevées de cadmium sont rencontrées dans les grandes plaines agricoles sur sol calcaire, et dans des zones influencées par une pollution industrielle.

[7] Hermeline M et Saudubray F. 2026. Effets prévisibles d’un abaissement de la teneur en cadmium des engrais phosphatés et des boues d’épuration sur les approvisionnements en matières fertilisantes. Rapport IGEDD et CGAAER. 220 pages. https://www.igedd.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/016388-01_rapport_publie_compresse_cle5fc6ac.pdf

[8] Verbeeck M, Salaets P et Smolders E. 2020. Concentrations d’oligo-éléments dans les engrais phosphatés minéraux utilisés en Europe : une étude équilibrée. La science de l’environnement total 712. https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0048969719364150?via%3Dihub

[9] Règlement (UE) 2019/1009 du Parlement européen et du Conseil du 5 juin 2019 établissant les règles relatives à la mise à disposition sur le marché des fertilisants UE : https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2019/1009/2024-11-17/fra

[10] Smolders E et Six L. 2013. Revisiting and updating the effect of phosphate fertilizers to cadmium accumulation in European agricultural soils. https://ec.europa.eu/health/scientific_committees/environmental_risks/docs/scher_o_168_rd_en.pdf

[11] https://lex4bio.eu/wp-content/uploads/2023/04/LEX4BIO_D7.1_WP7_submitted.pdf

[12] Fiche environnementale – Cadmium. https://spaque.be/wp-content/uploads/2020/04/spaq-15-15617-fiche-cadmium-se-081215-ld.pdf

[13] Des teneurs maximales en cadmium dans les denrées alimentaires sont fixées par le règlement (UE) 2023/915 :  https://publications.europa.eu/resource/cellar/791311ae-eae0-11ed-a05c-01aa75ed71a1.0009.01/DOC_1

[14] https://favv-afsca.be/fr/publications/rapports-activites/2024/resultats-globaux-analyses  

[15] https://favv-afsca.be/fr/publications/communiques-presse/metaux-lourds-cultures-maraicheres

[16] Considérant 2 du Règlement (UE) 2023/915 concernant les teneurs maximales pour certains contaminants dans les denrées alimentaires https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/HTML/?uri=CELEX:32023R0915

[17] Taux d’auto-approvisionnement estimé à 43,3 % en 2019 d’après FAOSTAT.

[18] Socopro. 2023. Plan de développement stratégique 2030 – Céréales alimentaires. 82 pages. https://collegedesproducteurs.be/wp-content/uploads/2023/11/Plan-de-developpement-strategique-2030-CEREALES-ALIMENTAIRE-SBF.pdf

[19] Hoet P, Jacquerye C, Deumer G, Lison D et HaufroidV; 2020. Reference values of trace elements in blood and/or plasma in adults living in Belgium. Clinical Chemistry and Laboratory Medicine 59 (4) : 729-742. https://research.dial.uclouvain.be/entities/publication/999931af-a5d5-410d-bc58-07f6cd8084ed

[20] Biomonitoring humain wallon BMH-WAL. https://environnement.wallonie.be/home/gestion-environnementale/environnement-sante/etudes-en-cours/biomonitoring.html  et https://environnement.wallonie.be/files/eDocs%20Environnement/Gestion%20environnementale/Environnement-Santé/BMH-Wal/Synthèses/01.%20Synthèse_BMH-Wal-1_nouvelle%20version.pdf

[21] Hermeline M et Saudubray F. 2026. (ibid)

[22] https://agreste.agriculture.gouv.fr/agreste-web/disaron/GraFra2025Chap10.2/detail/

[23] Sciensano. 2025. Enquête de consommation alimentaire 2022-2023. https://www.sciensano.be/fr/resultats-de-lenquete-nationale-de-consommation-alimentaire-2022-2023/consommation-alimentaire/