Une dynamique citoyenne face au frelon asiatique
Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°178
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Par Sylvie La Spina,
rédactrice en chef
chez Nature & Progrès
Le frelon asiatique à pattes jaunes, espèce exotique invasive, représente une nouvelle menace pour la santé publique, pour la biodiversité et pour les systèmes alimentaires. C’est maintenant, au printemps, que les mesures les plus efficaces peuvent être prises pour réduire leurs dommages. Une dynamique citoyenne naît pour faire face à ce nouvel enjeu de société.

Photo (c) Gilles San Martin
Lors de la Commission agriculture-alimentation rassemblant producteurs et citoyens de notre association, Paula Defresne, arboricultrice bio des Vergers d’Al Savatte à Awans interpelle : « Que faire pour lutter contre les frelons asiatiques qui sont en train d’envahir toute la Belgique ? ». Cette espèce (Vespa velutina nigrithorax), introduite accidentellement en France en 2004, s’est propagée dans la plupart des pays européens, dont la Belgique depuis 2016.
Tous concernés
En tant que professionnelle, Paula s’inquiète pour ses fruits mais aussi pour l’ensemble des productions alimentaires. « Les frelons asiatiques perforent les fruits qui finissent par pourrir. » Ces dommages directs sont liés à la recherche de sucre. En Espagne et au Portugal, raisins, pommes, poires, figues, prunes, pêches, myrtilles et mûres sont concernés[1]. Si on parle beaucoup des dommages économiques pour l’agriculture, l’autoproduction est également affectée, ce qui fragilise leurs capacités d’autonomie alimentaire des particuliers.
Mais le problème ne s’arrête pas là. Comme d’autres hyménoptères sociaux, les adultes recherchent des sources de protéines pour l’élevage de leurs larves. Chez les abeilles, elles sont fournies par le pollen ; chez beaucoup de guêpes et les frelons, par la prédation. L’impact sur l’entomofaune a été étudié en France grâce à l’analyse de restes présents dans 16 nids[2].
Abeilles (38 %), mouches (30 %) et guêpes sociales (20 %) sont consommés, ainsi que quelques 159 autres espèces recensées. Un seul nid peut prédater 11 kilogrammes d’insectes en une saison.
Généraliste et opportuniste, le frelon asiatique s’attaque aux proies disponibles localement, privilégiant les espèces vivant en colonie (des « drive-in ») comme les abeilles mellifères et les guêpes sociales. « J’ai quatre apiculteurs sur le domaine. Ils sont en première ligne, on doit les aider » témoigne Pierre-Marie Laduron, arboriculteur bio chez « De la fleur au fruit » à Dalhem. La pollinisation des cultures, comme celle des plantes indigènes, est impactée. Si les insectes sauvages semblent peu touchés par le frelon asiatique, ils sont victimes de tentatives de gestion inappropriées telles que le piégeage non sélectif ou l’utilisation d’insecticides pour détruire les nids.
Enfin, le frelon asiatique pose des problèmes de santé publique à travers les risques de piqures. Les arboriculteurs en font les frais lors de la récolte des fruits, tout comme les transformateurs (pressoirs) et les jardiniers professionnels ou amateurs lors de l’entretien des haies où sont parfois dissimulés les nids. Si l’espèce n’est pas particulièrement agressive par rapport à nos autres hyménoptères sociaux, comme eux, elle protège son nid de toute menace.
Agir dès la sortie d’hiver
C’est en mars que les jeunes reines fécondées (fondatrices) sortent de leurs abris hivernaux. Elles commencent seules la construction d’un nid primaire dans un abri tel qu’un arbre creux, une cabane de jardin ou un grenier. Ces fondatrices peuvent être capturées jusqu’à la fin mai. « Les pièges à noyade sont à bannir. Certains modèles spécifiques sont proposés dans les magasins d’apiculture. Il existe cependant peu de pièges suffisamment sélectifs et à efficacité démontrée à ce jour », regrette Louis Hautier, chercheur au Centre wallon de Recherches Agronomiques. Les derniers pièges développés par le Centre et testés en 2025 par les apiculteurs ont montré une sélectivité de 83 %[3]. En absence de phéromone identifiée pour attirer les fondatrices, on utilise des appâts sucrés qui intéressent aussi abeilles, guêpes, mouches et bourdons. Selon Fabrice de Bellefroid, membre et administrateur de Nature & Progrès, on n’explique pas encore tout : « pour des pièges posés à proximité les uns des autres dans des conditions a priori identiques, certains attrapent plus, d’autres moins ». Il est important de relever les pièges régulièrement et de surveiller l’occurrence d’espèces non ciblées.
Il est aussi utile de rechercher et de détruire les nids aux premiers stades de leur formation. La période où la fondatrice est seule est longue : on dispose d’une fenêtre de sept à huit semaines avant la naissance des premières ouvrières. Etant donné que ces nids ressemblent à ceux d’autres hyménoptères sociaux comme les frelons européens, il est important d’identifier l’espèce avant toute action. Selon la stratégie de gestion du frelon asiatique en Wallonie, « l’opération doit se faire de nuit pour être sûr de la présence de la fondatrice dans le nid. Pour décrocher le nid, on viendra placer un bocal autour et on glissera un couteau de peintre entre le nid et son support. Le nid tombera alors dans le pot. Il faut ensuite maintenir le couteau au-dessus du pot pour le fermer et éviter que la fondatrice ne s’échappe. » Il faut être absolument sûr de détruire la fondatrice en même temps, sinon elle peut recommencer un nid ailleurs. Le bocal sera placé au congélateur pour euthanasier les insectes.
Et les nids secondaires ?
La colonie va croître avec la naissance des ouvrières. Si celle-ci se trouve trop à l’étroit (dans 70 % des cas), elle va délocaliser son nid, le plus souvent à l’extérieur et haut dans les arbres. Dans 30 % des cas, elle continuera à se développer dans le nid initial. Le nid secondaire, ou « nid d’été », peut atteindre près d’un mètre de diamètre et héberge plusieurs milliers d’individus en fin d’été. C’est à ce moment que mâles et femelles reproducteurs naissent et se dispersent. Le nid d’été est finalement définitivement abandonné en fin d’automne. Seules les jeunes reines survivent à l’hiver, cachées dans le sol, dans une vieille souche d’arbre, sous une écorce ou dans la litière.
D’après une étude de l’INRAE en France, une colonie de frelons se nourrit dans un rayon d’en moyenne un kilomètre de son nid[4]. Si des nids secondaires problématiques pour la santé humaine ou pour l’activité apicole sont détectés suffisamment tôt (avant la fin août), il est utile de les signaler afin que les apiculteurs, qui ont été formés et équipés pour, puissent les neutraliser. Une manière de détecter les nids est d’observer la direction de vol des ouvrières. Certains ont pu améliorer la détection en marquant avec de la poudre de talc des ouvrières et en chronométrant le temps de retour pour avoir une idée de la distance du nid.
La destruction d’un nid secondaire rempli de frelons est réalisée par injection de perméthrine. Il s’agit d’un pyréthrinoïde neurotoxique utilisé également dans la neutralisation des nids de guêpes. Cet insecticide chimique de synthèse pose de nombreux problèmes : il est hautement toxique pour les organismes aquatiques et les insectes, sa rémanence dure plusieurs semaines et il risque d’empoisonner les oiseaux (notamment les pics) qui se nourrissent des larves. De plus, son utilisation encourage l’agrochimie contre laquelle nous nous battons quotidiennement, entre autres, pour préserver les abeilles ! Pour Fabrice de Bellefroid, un enjeu est d’approfondir l’usage de la terre de diatomée pour remplacer la perméthrine.
Faire avec et s’adapter
A ce stade d’évolution de l’espèce invasive, l’éradication du frelon asiatique à pattes jaunes n’est plus possible. « Il faut désormais apprendre à vivre avec cette espèce exotique tout en minimisant ses nuisances », lit-on dans la stratégie de gestion du frelon asiatique. Les apiculteurs observent cependant que les efforts mis en œuvre localement pour réduire le nombre de nids portent leurs fruits : la pression observée sur les colonies est moins forte.
En parallèle, « Comme pour le varroa, un acarien parasite des abeilles, il est nécessaire d’adapter les pratiques apicoles » analyse Louis Hautier. Des innovations sont déjà disponibles pour réduire les attaques du frelon asiatique. Des « muselières », caissons placés sur la planche d’envol, dévient la sortie des abeilles par des orifices moins visibles pour le frelon chassant en vol stationnaire devant les ruches. L’abeille sort déjà en vol rapide, et est plus difficile à attraper. Ce dispositif réduit le stress de la colonie. Des pièges « harpes électriques » ont également été développés. On espère également une évolution de l’espèce Apis mellifera sous l’effet de la pression de la prédation, comme le développement d’un comportement de défense collectif observé chez l’abeille Apis cerana qui a co-évolué avec le frelon asiatique. En formant des grappes vibrantes autour du frelon, ces dernières le tuent par surchauffe.
Un laboratoire citoyen
Etant donné les impacts multiples du frelon asiatique (santé publique, biodiversité, production et autoproduction alimentaire…), c’est une problématique qui dépasse largement du cadre apicole et agricole. Elle concerne toute la société. Pour Fabrice de Bellefroid,
« C’est un beau sujet pour lancer une dynamique citoyenne, comme laboratoire pour (ré)apprendre à vivre et faire des choses ensemble. »
C’est aussi un enjeu nécessitant une réelle cohérence dans nos actions, car une lutte menée de manière irraisonnée peut faire plus de tort que de bien. Les pièges peu sélectifs ainsi que l’utilisation de pesticides peuvent malmener notre faune locale, tout comme notre santé. Les adeptes de l’agriculture biologique connaissent par cœur le dicton : « mieux vaut prévenir que guérir ». Une connaissance fine du frelon asiatique est également nécessaire pour mettre en place des mesures adaptées. Ces deux principes doivent s’appliquer aux actions individuelles et collectives mises en œuvre sur nos territoires. Prioriser la recherche et la destruction manuelle et sans produits des nids primaires par rapport à une élimination des nids secondaires est primordial. Dans ce but, l’action citoyenne peut aider à détecter ces premiers nids. Le piégeage printanier à l’aide d’outils les plus sélectifs possibles est également un moyen d’éliminer les reines fondatrices, et de réduire les nécessités d’interventions plus tardives, tout comme les dégâts provoqués par les colonies de frelons asiatiques.
Et si nous formions, avec nos voisins, des groupes citoyens dans nos villes et villages, pour mener ensemble ces actions en collaboration avec apiculteurs et agriculteurs ? Ne serait-ce pas l’occasion d’initier un dialogue autour du rôle fondamental de nos insectes locaux dans la pollinisation et dans la protection des cultures ? De sensibiliser, pour mieux les protéger ? De créer des ponts de solidarité entre producteurs et citoyens ? Et si le frelon asiatique nous permettait de nous rapprocher, de dialoguer et d’agir ensemble ?
REFERENCES
[1] Nave A. et al. 2024. Vespa velutina : a menace for western iberian fruit production. Entomology 10/1. https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/23311932.2024.2313679#abstract
[2] Rome Q. et al. 2021. Not just honeybees : predatory habits of Vespa velutina (Hymenoptera : Vespidae) in France. Annales de la Société entomologique de France 57/1. https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/00379271.2020.1867005?src=
[3] CRAW. 2025. Piégeage des fondatrices de frelons asiatiques en Wallonie. Printemps 2025. Abeilles & Cie 226 : 8-11
[4] INRAE. 2017. Traquer le retour au nid des frelons asiatiques : une piste prometteuse pour la lutte contre ces dangereux prédateurs d’abeilles. https://www.inrae.fr/actualites/traquer-retour-au-nid-frelons-asiatiques-piste-prometteuse-lutte-contre-ces-dangereux-predateurs-dabeilles
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