Poulet bio sous pression

Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°175

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Par Sylvie La Spina,

rédactrice en chef pour Nature & Progrès

En élevage de poulets de chair bio, seules les races à croissance lente peuvent être abattues avant 81 jours. En laissant les Etats membres définir ces souches, l’Europe favorise la concurrence au profit de l’intensification. Quel avenir pour un poulet bio de qualité en Wallonie ?

 

Aux petits producteurs fermiers en circuit court, qui ont été les pionniers de l’alimentation bio, se sont progressivement rajoutés des acteurs de plus grande ampleur en vue de répondre à une demande croissante. Ces derniers créent une pression sur le mode de production bio, comme l’illustre actuellement le secteur de la volaille de chair.

81 jours ou une croissance lente

Le règlement bio européen en vigueur, détaille les règles de production de poulets de chair bio. Une attention particulière est portée sur les risques d’intensification : comment faire en sorte que le poulet bio continue à se différencier du poulet standard et reste respectueux de l’Homme et de la Terre ? Parmi les nombreuses normes relatives à l’alimentation, au bâtiment et au parcours extérieur, aux soins vétérinaires… se trouve un point sur l’origine des animaux. « Les volailles sont soit élevées jusqu’à ce qu’elles atteignent un âge minimal – fixé à 81 jours pour les poulets de chair -, soit issues de souches à croissance lente adaptées à l’élevage en plein air. »

Le lecteur attentif décèlera une sorte de contradiction dans cette mesure : une souche à croissance lente peut être abattue plus tôt qu’une souche classique, qui aura grandi plus vite. C’est pour limiter l’usage de races à forte croissance que le règlement fixe un âge d’abattage à 81 jours. L’alimentation nécessaire pour amener ces races plus productives jusqu’à cet âge n’est pas économique pour l’éleveur et le poids obtenu est peu compatible avec la demande des consommateurs. Soit…

La norme se poursuit par : « L’autorité compétente fixe les critères définissant les souches à croissance lente ou dresse une liste de ces souches et fournit ces informations aux opérateurs, aux autres Etats membres et à la Commission. » Et lorsque l’on s’intéresse aux mesures prises par les Etats membres, on constate d’importantes différences ! Ainsi, un poulet de chair français, belge ou allemand n’est pas produit selon les mêmes règles.

Mais qu’est la « croissance lente » ?

La France a défini ses souches à croissance lente utilisables en bio à l’aide d’une liste (comprenant une quarantaine de génétiques) et d’un critère : le gain moyen quotidien (GMQ). Ce paramètre, indiquant le gain de poids vif de l’animal par jour sur l’ensemble de sa vie, est reconnu par les scientifiques pour être un bon indicateur de bien-être : les volailles à croissance lente (faible GMQ) présentent moins de problèmes aux pattes et sont plus actives pour explorer leur parcours. Le GMQ fixé en France pour les souches à croissance lente est de maximum 27 g par jour. Par ailleurs, l’âge minimal d’abattage y a été fixé à 81 jours. Ce sont les normes les plus strictes en Europe, sans doute poussées par le fait que le Label Rouge, mis en place par l’Etat français en 1960 pour définir une filière de qualité différenciée, est déjà très exigeant, avec un âge d’abattage minimum fixé également à 81 jours.

En Allemagne, comme en Autriche, au Danemark, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni, il n’existe pas de liste approuvée. Les souches à croissance lente sont définies grâce à un critère unique de GMQ. Les plafonds varient énormément d’un pays à l’autre. Chez nos voisins allemands, un GMQ allant jusque 44 g par jour est autorisé. Il s’agit donc de volailles à croissance beaucoup plus rapide qu’en France puisqu’il faut 57 jours pour que les poulets atteignent la taille commercialisable (2 kg vif, soit un poids commercial de 1,3 kg) alors qu’il en faut 74 pour un poulet bio français. En Allemagne, l’âge d’abattage de ces souches à croissance lente peut être réduit à 56 jours.

Quid de la Wallonie ? La définition des souches à croissance lente repose sur une liste qui ne comprenait, jusque récemment, qu’une seule génétique, la SASSO rouge XL451. Fin 2024, deux se sont rajoutées, les SASSO ruby C-C451 et la Hubbard RedJA. Elles ont respectivement un GMQ de 34, 36 et 37 g par jour. Les nouvelles génétiques sont plus résistantes aux maladies (moins de traitements, moins de mortalité) et plus calmes, ce qui explique peut-être leur tendance à mieux engraisser. L’âge d’abattage des souches à croissance lente en Wallonie est fixé à 70 jours minimum. En Flandre, la définition des souches à croissance lente repose sur le GMQ, mais l’âge d’abattage n’est pas précisé.

Une brèche vers l’intensification

En permettant aux Etats membres de définir eux-mêmes les souches à croissance lente, l’Europe n’a-t-elle pas ouvert une brèche sur la qualité des poulets bio ? Les différences de définition permettent d’intensifier les élevages en contournant l’âge minimum d’abattage fixé à 81 jours. Ce fait crée des distorsions de concurrence entre les producteurs européens et peut tromper le consommateur. Chaque pays cherche, pour le moment, à ajuster sa définition pour rester plus concurrent que les autres, ce qui pousse vers des normes de plus en plus proches de l’élevage intensif.

Notons qu’en raison de la faible disponibilité de poussins bio, les éleveurs peuvent démarrer leur lot avec des poussins non bio pour autant qu’ils respectent une durée de conversion de 70 jours. D’après l’INRAE, le faible développement de l’élevage de poussins de chair bio est d’ordre économique (taille du marché jugée insuffisante), technique (alimentation 100 % bio, filières spécifiques intégrant des élevages de reproducteurs et couvoirs) et sanitaire. Seuls l’Autriche et l’Allemagne ont développé la production de poussins bio, ce qui leur permet d’abattre leurs volailles de chair avant les 70 jours de présence dans l’élevage imposés par la conversion bio.

Le bio doit-il opter pour une croissance plus rapide ?

Le poulet bio n’a – heureusement – pas encore atteint le niveau d’intensification du poulet standard. Ce dernier est élevé en 35 à 40 jours à peine, avec un gain moyen quotidien de 55 à 60 g par jour. En moyenne, 30.000 individus sont élevés dans un bâtiment de 1.500 m², ce qui donne une densité de 20 poulets par mètre carré. En bio, nous en sommes à une densité maximale de 10, et en poulet fermier plein air, à 12. Un poulet plein air est abattu à 56 jours, tandis que le poulet fermier plein air l’est à 81 jours. Mais en passant, avec les nouvelles génétiques adoptées en Wallonie, d’un GMQ de 34 à 37 g par jour, on progresse encore un petit peu vers des souches plus productives.

Les promoteurs d’un élevage de volailles plus intensif justifient le choix de races à croissance plus rapide par le fait que ces animaux consomment moins d’aliments pour atteindre leur poids d’abattage. Le poulet de chair est d’ailleurs le fleuron du « progrès » génétique en élevage. Il atteint des valeurs d’efficience alimentaire qu’aucun autre animal ne pourra probablement atteindre. En 1985, il fallait 3,2 kg d’aliments pour obtenir un poulet de 1,4 kg vif à 35 jours. 25 ans plus tard, les nouvelles souches valorisent 3,6 kg de nourriture pour produire 2,4 kg vif.

L’agriculture biologique, souvent réputée trop chère, devrait-elle réduire ses coûts de production en optant pour des souches à croissance plus rapide ? Peut-elle améliorer son score environnemental en réduisant les besoins alimentaires de ses animaux et en les abattant plus tôt, dès l’atteinte d’un poids adéquat pour le commerce ? La question fait débat.

Pas que des avantages !

Dans les années 1980, les races de volailles de chair ont été progressivement sélectionnées pour leur efficience alimentaire, se traduisant par l’atteinte d’un poids d’abattage de plus en plus précoce dans la vie de l’animal. Un chercheur parle même de poulets « mangeurs compulsifs » étant donné l’altération des mécanismes de satiété des volailles qui les amène à l’obésité précoce recherchée par l’industrie. Selon les partisans de l’élevage intensif, cette meilleure utilisation des aliments se traduit par deux avantages. Le premier est une réduction des coûts de production, et donc, du prix de la viande de volaille et de son accessibilité pour le consommateur. L’élevage standard affiche des prix de 3 à 4 euros du kilo de viande. Le second avantage avancé par l’industrie est une moindre empreinte écologique : moindre utilisation de terres destinées à alimenter les animaux, moindre impact sur le climat ainsi que sur l’utilisation d’énergie, moins d’eutrophisation et d’acidification du milieu grâce à la réduction des volumes de déjections.

La composition de l’aliment distribué en élevage industriel a été adaptée au fil de la sélection pour le rendre plus concentré en nutriments et moins coûteux. Ne compare-t-on pas dès lors des pommes et des poires, en considérant l’évolution de la quantité d’aliment d’engraissement consommée sans évoquer sa qualité ? Par ailleurs, une étude a démontré que si la quantité de matière sèche consommée par les volailles diminue, la quantité d’aliment en concurrence avec l’alimentation humaine augmente avec l’intensification de l’élevage. Nous rejoignons ici le paradoxe de Jevons : à mesure que les améliorations technologiques augmentent l’efficacité avec laquelle une ressource est employée, la consommation totale de cette ressource peut augmenter au lieu de diminuer.

Par ailleurs, en termes de bien-être animal, la sélection pour des génétiques hyperproductives rencontre encore et toujours des difficultés à « faire avec » la nécessité de maintenir un organisme fonctionnel et une bonne santé. Les tissus en croissance rapide demandent des quantités plus importantes d’oxygène tandis que les poumons sont limités par la cage thoracique. Un syndrome d’hypertension pulmonaire se développe alors : l’animal subit des difficultés cardiaques induisant souffrance et mortalité prématurée. Le système digestif est réduit pour laisser plus de place à la viande. Les animaux sont donc nourris avec un aliment plus digeste. Enfin, les poulets les plus productifs développent des problèmes de pattes. Ces volailles sont aussi plus sensibles aux maladies, demandant plus de traitements antibiotiques.

Si l’on s’en tient aux valeurs fondamentales de la bio, intensifier la sélection génétique vers des souches à croissance plus rapide présente des risques de dérives touchant tant à la santé animale et humaine et au bien-être animal qu’aux impacts écologiques des aliments qui les nourrissent. Des « outils de production » plus fragiles ne permettent pas aux éleveurs de gagner en résilience et en autonomie face aux nombreux défis de notre agriculture.

Réduire les effets de la concurrence

En Wallonie, les éleveurs de volailles de chair sont, pour la plupart, structurés en deux filières : le poulet Coq des Prés (coopérative Coprobel) et le Roi des Champs (entreprise Belki). Ces deux structures travaillent avec des souches à croissance lente et un âge d’abattage de 70 jours. Du coté des discussions sur la réglementation wallonne, on ressent les tensions amenées par ces acteurs qui souhaitent rester compétitifs. « Vous allez tuer le secteur avicole bio wallon » tonna un jour un des représentants à une agronome de Nature & Progrès qui mettait en question l’évolution des normes demandées par le secteur professionnel. Le même discours est servi aux politiques, plus sensibles que les forces vives de notre association à l’importance de la compétitivité économique des acteurs agricoles sur le plan international. Heureusement, jusqu’à présent, l’administration wallonne favorise le maintien d’une bio forte, respectueuse de ses valeurs (lire notamment l’interview de Damien Winandy dans Valériane n° 169). Mais jusque quand parviendrons-nous à tenir cette ligne de conduite en Wallonie ?

Pour Nature & Progrès, il est important que l’Union européenne adopte des mesures plus strictes afin d’éviter que les Etats membres soient mis en concurrence entre eux pour les normes qui sont laissées à leur appréciation. Pour la définition de souches à croissance lente, une valeur plafond de GMQ devrait être imposée afin d’éviter que les différents pays optent pour des souches trop productives et un âge d’abattage réduit, paramètres portant préjudice à la qualité de viande de volaille commercialisée sous le label bio.

 

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Nos vies en bois industriel

Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°175

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Par Guillaume Lohest,

rédacteur pour Nature & Progrès

Planter des arbres peut apparaître comme un geste romantique. En réalité, l’immense majorité des plantations d’arbres se fait aujourd’hui dans le cadre de ce qui s’appelle « l’exploitation forestière ». La forêt, qu’on le regrette ou non, est une industrie, un secteur économique.

Le bois, un matériau omniprésent dans notre environnement

 

Vous qui lisez ces pages, comme moi qui les écris, sommes sans doute attristés par cette vision désenchantée et réductrice de la forêt. Nous devons toutefois faire preuve de lucidité. Nos modes de vie ne sont-ils pas complices ? Un petit exercice nous aidera à y voir plus clair. Prenons une minute pour énumérer tout ce qui, dans notre quotidien, est issu de « l’exploitation forestière ».

Où est le bois dans nos vies ?

Dans la maison, il est présent sous nos pieds avec les parquets, autour de nous dans les meubles – armoires, étagères, tables, chaises – ou encore dans les portes, fenêtres et escaliers. Il structure aussi l’habitat lui-même : ossatures, poutres, charpentes ou isolants à base de fibres de bois se répandent dans la construction. Il s’invite à table sous forme de planches, de cuillères ou de cure-dents. Dans nos bureaux et nos sacs, on le retrouve transformé en papier : journaux, livres, enveloppes, cahiers, cartons d’emballage, mouchoirs et rouleaux de papier toilette. Il chauffe encore bon nombre de foyers belges, sous forme de bûches, de pellets ou de plaquettes. Il façonne aussi les crayons que nous utilisons, les pinceaux, les manches d’outils, les jeux d’enfants, les instruments de musique ou les objets artisanaux. Le bois est dans les caisses de fruits du marché, dans les palettes qui transportent les produits, dans les clôtures de jardin, et même dans certains textiles, issus de fibres de cellulose.

Il est matériau, énergie, contenant, support, objet. Invisible parce qu’évident, il témoigne de notre profonde dépendance à l’arbre.

Aimer la forêt ne peut donc pas se limiter au sentiment que l’on éprouve quand on s’y promène. C’est aussi un acte, qui exige un regard critique sur nos modes de consommation, nos imaginaires et, surtout, sur les politiques menées dans notre pays et dans le monde entier – puisque, ne soyons pas hypocrites, certains de nos meubles ont une provenance, disons, scandinave, et de nombreux autres objets que nous utilisons sont issus de bois d’importation.

« Durable », nous dit-on

Tiens, en parlant de politique, il est coutumier d’entendre dire, et cela nous rassure, que la forêt wallonne est gérée de manière durable. Qu’entend-on par là ? Un premier élément que les acteurs de la filière bois mettent en avant, c’est que « la superficie des forêts belges ne cesse d’augmenter : 435.000 hectares en 1866, 618.000 hectares en 1970 et 692.916 hectares en 2000, soit près de 60 % d’accroissement en 140 ans. Les forêts représentaient 21 % du territoire belge en 2020[i]. Pour la Wallonie, c’est même 33 %. La FEBHEL – fédération des entreprises de la filière bois-énergie – insiste aussi sur le fait qu’il ne faut pas confondre exploitation forestière et déforestation. « La déforestation consiste à remplacer une surface forestière par un environnement non-forestier tandis que l’exploitation forestière consiste à récolter du bois avant de renouveler la ressource. Cela est encouragé par les certifications (telles que PEFC et FSC) qui promeuvent une gestion durable des forêts, facilement reconnaissables par leur logo respectif. Avec une gestion durable des forêts, aucune pénurie n’est à craindre pour les consommateurs de bois-énergie. »

Tout irait-il pour le mieux dans le meilleur des mondes ? En juin 2023, pourtant, Natagora et Canopea ont décidé de se retirer du programme de gestion du label PEFC, le plus utilisé en Wallonie. Leurs arguments ? Le long processus de révision de la certification PEFC, dans le but d’inciter les propriétaires privés à rejoindre le label, a réduit les ambitions environnementales au strict minimum légal et a manqué de transparence. Les associations invitent alors à un changement de regard. « Plutôt que de percevoir les améliorations environnementales comme des menaces pour la rentabilité du secteur forestier, le PEFC devrait y voir des opportunités que les générations futures lui sauront gré d’avoir pu saisir. »[ii]

La résilience des forêts wallonnes

Dans le même temps, un processus plus général était en cours : les Assises de la forêt. Initiées en février 2022, elles ont abouti en mars 2023 sur 74 résolutions et, un an plus tard, sur une « Stratégie forestière régionale » de 75 pages. Fruit de plus de soixante réunions avec tous les acteurs concernés – experts universitaires, administration, propriétaires, gestionnaires, filière bois, chasseurs, associations, tourisme, etc. –, cette stratégie repose sur cinq axes tentant de tenir compte de préoccupations diverses, de la biodiversité à la production de bois, en passant par la recherche et le rôle social et récréatif de la forêt. Une stratégie qui ferait donc globalement consensus, dans un contexte de vulnérabilité face au dérèglement climatique que plus aucun acteur ne conteste. Augmenter la résilience des forêts est donc un maître-mot de cette stratégie, ce qui devrait passer par une protection accrue des forêts dites « anciennes » (âgées de plus de 250 ans). La diversité en essences feuillues y est plus importante. Par conséquent, si le chêne périclite, il y aura encore du hêtre, de l’érable ou du bouleau. Dans les monocultures, évidemment, c’est différent. Quand les scolytes arrivent sur les épicéas, ils attaquent toute la parcelle d’un coup. Deuxième point : dans les forêts anciennes, les racines des arbres ont toujours été présentes dans le sol. Leurs systèmes racinaires ont déjà fouillé le sol et le sous-sol du mieux qu’ils pouvaient pour aller chercher profondément de l’eau mais aussi les ressources en nutriments[iii].

La conscience tranquille ?

On ne peut que se réjouir de cette relative convergence de vues autour d’une stratégie commune de la part d’acteurs dont les objectifs peuvent être opposés. Mais cela vaut pour la Wallonie. À l’échelle du monde, qui nous concerne tout autant, la joie est-elle de mise ?

Il paraît que la déforestation « ralentit ». Doux euphémisme qui signifie qu’elle se poursuit : on déforeste moins vite.

L’évaluation des ressources forestières mondiales 2020 de la FAO estime que 420 millions d’hectares de forêt ont été déboisés (affectés à d’autres utilisations) entre 1990 et 2020, soit, l’équivalent de la superficie de l’Union Européenne[iv]. À quoi il faut ajouter la dégradation des forêts, plus difficile à quantifier, mais bien réelle. 

Certes, c’est l’agriculture intensive qui est la première cause de déforestation. Mais l’exploitation industrielle de bois n’est pas en reste. Ainsi, même si soutenir des fermes biologiques et autonomes est un geste en faveur des forêts – une grande partie de la déforestation servant à la cultiver un soja qui nourrit le bétail de la majorité des exploitations intensives -, cette démarche ne suffit pas. Et notre papier ? Et nos « essuie-tout » ? Et notre papier-toilette ? Et nos meubles scandinaves ? Impossible de dresser un bilan complet de toute l’économie du bois ici, mais il faudra le faire. Le but n’est pas de faire reposer sur nos épaules de consommateurs l’ampleur du désastre, mais d’augmenter notre conscience critique et notre volonté d’agir collectivement pour que les lois changent et que l’économie perde son pouvoir de nuisance.

 

REFERENCES

[i] « Bois-énergie et forêt », https://www.febhel.be.

[ii] Corentin Roland. « Canopea et Natagora se retirent du label de gestion forestière durable PEFC », www.canopea.be, 6 juin 2023.

[iii] Estelle Spoto. Les bienfaits des forêts anciennes en Wallonie : « Un arbre, c’est un investissement sur plusieurs décennies », Le Vif, 10 juillet 2024.

[iv] FAO. 2022. La situation des forêts du monde. https://www.fao.org.

 

 

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Hiérarchiser les usages de l’eau

Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°175

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Par Claire Lengrand,

rédactrice pour Nature & Progrès

La fréquence des sécheresses augmente d’année en année, menaçant nos territoires de pénuries en eau. Lors de la précédente législature, un projet de décret priorisant les usages de l’eau avait été déposé afin de prévenir les conflits entre usagers et assurer les besoins essentiels. Que proposait ce document, et où en est-on ?

L’irrigation des cultures augmente en Wallonie

 

Depuis le début de cette année, Marianne Remi, productrice bio, décortique, dans la revue Valériane, les multiples enjeux relatifs à la protection de l’eau. Les témoignages d’agriculteurs espagnols pratiquant des méthodes « régénératives » et pourtant confrontés à des problèmes de sécheresse montrent l’importance de développer une solidarité hydrique à l’échelle européenne. Afin de garantir le bien commun, ne faudrait-il pas prioriser les usages essentiels de l’eau ? En Wallonie, un projet de décret élaboré sous la précédente législature proposait justement une réponse en ce sens.

Une vision globale sur la ressource

 « Depuis plusieurs années, les épisodes de sécheresse se répètent. Même si en Belgique, nous n’avons encore jamais eu de gros problèmes comme des feux de forêt, cela pourrait arriver », prévient Cédric Prevedello, conseiller scientifique chez Aquawal. En 2018, le centre de crise national organise une réunion avec les gestionnaires de distribution d’eau afin de débattre des moyens d’action à mettre en œuvre. « C’est là que nous avons constaté qu’il manquait des mesures drastiques », dévoile le conseiller. Le ministère de l’environnement, avec à sa tête Céline Tellier, chargera alors un groupe de travail de plancher sur un projet de décret visant à modifier le Livre II du Code de l’Environnement, contenant lui-même le Code de l’Eau, afin d’y intégrer « la gestion des épisodes de pénurie d’eau et de pénurie d’eau imminente ». « Lorsque le débit des eaux atteint un seuil critique, où coupe-t-on le robinet ? Qu’est-ce qui est prioritaire et qu’est-ce qui l’est moins ? », résume Serge Brouyère, professeur à l’Université de Liège, spécialisé en ingénierie des ressources en eaux souterraines.

Actuellement, seules les communes wallonnes peuvent prendre des mesures de restriction en cas de pénurie, via des arrêtés de police, afin de limiter la consommation d’eau de distribution. Citoyens, entreprises et services publics sont priés de respecter une série d’interdictions, comprenant notamment le lavage des véhicules, l’arrosage des cours et pelouses ou encore le remplissage des bassins et piscines. Plutôt que de s’en remettre au pouvoir local, le projet de décret propose de transférer cette compétence au gouvernement wallon. Une mesure que Serge Brouyère estime « nécessaire ». « Ce n’est pas à l’échelle communale qu’on peut gérer des ressources, il faut avoir une vision globale », soutient-il.

Bloqué malgré l’accord de la majorité

La hiérarchisation des usages de l’eau définit trois catégories. La première regroupe les besoins prioritaires et essentiels devant être maintenus, quel que soit le niveau de crise. En tête de liste : l’approvisionnement en eau pour les besoins collectifs et individuels de santé, d’alimentation et de sécurité publique. Viennent ensuite, par ordre décroissant, l’approvisionnement d’eau pour la production d’énergie, la protection de l’environnement en vue d’éviter des dommages irréversibles (effondrements, glissements karstiques, etc.), l’abreuvement des animaux d’élevage ainsi que la protection du patrimoine. La deuxième catégorie concerne les besoins importants mais non essentiels, « relevant d’une activité à haute valeur ajoutée socio-économique ». On y trouve les cultures agricoles nécessitant un apport constant d’eau telles que le maraîchage, l’arboriculture et les pépinières, le transport fluvial et la navigation marchande ainsi que l’utilisation d’eau pour la continuité des « process industriels à haute-valeur ajoutée et peu aquavores ». Enfin, la troisième catégorie réunit les besoins non-prioritaires comprenant, en outre : les autres cultures agricoles et besoins industriels que ceux mentionnés dans la deuxième catégorie, les travaux sur les cours d’eau ou les usages récréatifs comme la navigation de plaisance et les loisirs aquatiques.

Après plus de deux ans de travail, une première version du décret fut approuvée par le gouvernement en 2023. Il bénéficiait d’un accord de majorité (des trois partis PS, MR et Ecolo !). Céline Tellier s’apprêtait à déposer une deuxième lecture mais, selon nos informations, la consultation fut bloquée par le centre de crise national, qui n’avait pas été sondé. Dans le même temps, la crise sanitaire autour des PFAS obligea le gouvernement à adopter un plan d’action en urgence, évinçant l’avant-projet de décret sur les priorités d’usage de l’eau. Puis, un nouveau gouvernement fut élu, avec de nouveaux acteurs politiques. Selon plusieurs sources, le dossier ne serait pas totalement écarté, mais il ne figurerait pas dans les priorités du cabinet d’Yves Coppieters.

Des arbitrages sensibles

Ce projet de décret, mis en veille pour une durée indéterminée, soulève quelques questions quant à sa mise en pratique. « C’est une chose de dire que certains usages paraissent plus prioritaires que d’autres, mais à partir de quand ? Comment cibler les zones ? Si on décrète qu’un secteur est plus important qu’un autre, il faut être sûr d’avoir collecté toutes les informations en amont pour mesurer les futurs effets », pointe Nicolas Fermin, attaché au Département Environnement et Eau du SPW.

Dans une question parlementaire destinée à Céline Tellier le 29 septembre 2023, Jean-Philippe Florent évoquait les arbitrages sensibles entre les activités agricoles et industrielles « à haute-valeur ajoutée ». L’ancienne ministre assurait que les besoins listés n’ont pas d’ordre de priorité entre eux et n’entreront pas en compétition. Une « mini hiérarchie » existerait néanmoins selon une source, priorisant notamment le secteur pharmaceutique afin de maintenir la production de médicaments et de vaccins.

Et si on coupe les vannes de certains secteurs, « ne risquent-ils pas de réutiliser encore plus d’eau par la suite ? », craint Nicolas Fermin. De même, « qu’est-ce qui garantirait que les agriculteurs n’irriguent plus leurs cultures ? ». Le Pôle Environnement du CESE s’interroge, dans sa remise d’avis, sur la portée exacte de certains termes comme « besoins collectifs » et « besoins individuels de santé » figurant parmi les usages prioritaires. Autre question : doit-on imposer les mêmes mesures sur l’ensemble de la Wallonie ? « Les besoins en eau peuvent varier d’une commune à l’autre selon la densité, la présence d’un secteur industriel ou pas », fait valoir l’Union des Villes et Communes de Wallonie (UVCW). Sur ce point, précisons que le projet de décret prévoyait, avant sa suspension, un découpage de la Wallonie en zones d’alerte tenant compte des spécificités hydrologiques de chaque sous-région. Enfin, comment s’assurer du respect des mesures ? L’UVCW craint que cela implique des « moyens de contrôle et des sanctions excédant largement les capacités existantes ».

Prévenir les conflits d’usage

Malgré les zones d’ombre à éclaircir, ce projet de décret permettrait d’anticiper de potentiels conflits. Est-ce difficile à imaginer ? Il suffit de regarder de l’autre côté de la frontière linguistique, où la menace se fait plus pressante. La Flandre, régulièrement à sec, puise de plus en plus dans le canal Albert reliant le Port de Liège à celui d’Anvers, voie fluviale marchande mais surtout principale source d’eau potable de la région. « Il y a quelques années, raconte Cédric Prevedello, des bateaux se sont retrouvés bloqués par manque d’eau. » Ce qui entraîna chez les autorités ce dilemme :

Privilégie-t-on l’argent ou bien les gens ? 

Si, en Wallonie, la situation ne semble pas aussi urgente, nous ne sommes pas à l’abri d’une future pénurie. « Cela peut éviter une prise de décision dans l’urgence avec des conséquences pouvant être non réfléchies et dommageables », observe le Pôle Environnement du CESE. « Les derniers modèles en évolution climatique montrent une meilleure recharge des nappes en hiver. On pourrait croire qu’on aura de bonnes réserves mais si les étés sont plus secs, la demande va augmenter, la balance reste déséquilibrée », signale Serge Brouyère. D’ailleurs, de plus en plus d’agriculteurs demandent des autorisations de prélèvement afin d’irriguer certaines cultures en cas de sécheresse. Entre 2016 et 2023, les demandes de permis de forage sont passées « de quasi zéro à plusieurs dizaines par mois », note le professeur.

Une politique à hauteur des enjeux

Se préparer au pire parait vital. L’UVCW insiste sur « la nécessité d’agir en amont et d’adopter une politique de gestion des ressources en eau globale et durable afin que la priorisation des usages et les restrictions continuent à relever de la gestion de situations exceptionnelles ». Au-delà de la question de la quantité se pose celle de la qualité. A ce jour, seules 41 % des masses d’eau de surface et 59 % des masses d’eau souterraines ont atteint leur objectif environnemental en Wallonie[i]. Autrement dit, « les pressions restent au même stade : les pollutions subsistent, la qualité des eaux progresse peu », stipule Nicolas Fermin. Devant un enjeu aussi colossal, les réponses à apporter doivent être transversales.

Pour Nature & Progrès, il est important de remettre à l’ordre du jour l’établissement d’une législation régionale relative aux priorités d’usages de l’eau en cas de pénurie. Cet été 2025 le montre encore : les épisodes de sécheresse extrême se multiplient chaque année, augmentant le risque de conflits d’usage. Il est essentiel de se donner les outils, à l’échelle de la région, pour arbitrer les priorités et gérer la crise. Même si de nombreux agriculteurs tentent d’adapter leurs pratiques pour réduire leur consommation en eau, comme le démontrent les témoignages recueillis en Espagne – lire les précédents articles de Marianne Rémi -, ces pratiques ne suffisent pas. L’association encourage vivement le Ministre wallon de l’environnement à reprendre les travaux initiés lors de la précédente mandature.

 

REFERENCE

[i] Enquête publique du 02/12/24 au 02/06/25. Enjeux pour une meilleure protection de l’eau (Synthèse des questions importantes en Wallonie)

 

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[Etude] Qui protègera nos sols ?

Cette étude est parue dans les revues Valériane n°171-176

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Par Sylvie La Spina,

rédactrice en chef pour Nature & Progrès

 

 

 

Résumé

« Qui protègera nos sols ? » fut la question directrice de cette enquête. Car oui, il est nécessaire de préserver nos sols « malades » de l’intensification du modèle agricole dominant. Un rapide diagnostic met en évidence les divers maux dont souffre notre terre nourricière. Le plus grave est certainement le manque de matières organiques, de cet humus qui permet au sol, via l’organisation de sa structure, de résister à l’érosion et à la compaction, et de retenir l’eau telle une éponge. La perte de fertilité engendrée par des pratiques inadaptées est quasiment irréversible étant donné que des siècles sont nécessaires pour former quelques centimètres de terre.

Devant la menace d’aboutir à un sol stérile qui ne nourrira plus les générations futures, scientifiques et agriculteurs se mobilisent pour mettre en œuvre de bonnes pratiques agricoles qui permettent de préserver, voire de regénérer en partie, la fertilité de la terre. A l’exception des pratiques novatrices de l’agriculture de conservation des sols, qui réduit le travail du sol et le labour et assure une couverture la plus permanente possible, les techniques de gestion durable des sols sont bien connues. En l’absence d’une législation forte cadrant le sujet, une série de mesures sont proposées ou imposées aux agriculteurs via les outils de la politique agricole commune. Mais une analyse approfondie de la situation montre que de nombreux freins peuvent expliquer la lente progression de la transition de notre agriculture.

Le modèle agricole prédominant actuel est basé sur une concurrence rude entre agriculteurs au sein d’un même pays mais aussi avec le reste du monde. Des accords de libre-échange opposent des agriculteurs de pays possédant des niveaux d’exigences sociales et environnementales contrastées. Par ailleurs, les externalités de l’agriculture ne sont pas prises en compte dans son modèle économique, ce qui pousse à une surexploitation des ressources naturelles (y compris le sol) pour un secteur primaire en quête de rentabilité. Or, si les impacts de ce modèle prédominant sur l’environnement (climat, biodiversité, sol, eau…) et sur la société étaient pris en compte, les modèles d’agriculture durable tels que l’agriculture biologique coûteraient moins cher au consommateur et deviendraient sans aucun doute la norme.

Cette étude met en évidence que pour favoriser une transition de notre agriculture vers un modèle plus vertueux et respectueux des sols, des mutations sont nécessaires dans de nombreux domaines : la formation, l’encadrement et la recherche agricoles, mais aussi la législation cadrant les pratiques. Il est nécessaire de mieux informer et sensibiliser tous les citoyens et citoyennes à l’importance de préserver les sols et de soutenir les alternatives, ainsi que de renforcer les dispositifs de soutien à la transmission de fermes et à l’accès à la terre.

A la question initiale « Qui protègera nos sols ? », nous pouvons répondre que de nombreux acteurs doivent être mobilisés : les responsables politiques de différents niveaux de pouvoir et dans diverses compétences, les acteurs de la formation, de l’encadrement et de la recherche agricoles, les différents maillons de la chaine alimentaire – fournisseurs d’intrants, agriculteurs, transformateurs, revendeurs – et bien entendu le citoyen, qui par son pouvoir d’achat, peut faire pencher la balance en faveur de pratiques durables. Pour notre santé et celle de la Terre.

 

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Enseigner la bio : stop ou encore ?

Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°175

***

 

Par Claire Lengrand,

rédactrice pour Nature & Progrès

Jugée peu rentable, la seule formation de spécialisation dédiée à l’agriculture biologique en Belgique est sur le point de disparaître. Les étudiants se détourneraient-ils de ce modèle alimentaire ? La bio dans les hautes écoles, stop ou encore ? Tentons de comprendre ce signal inquiétant.

Le BRIOAA souhaite redémarrer une formation de spécialisation en bio

 

Septembre 2024, le couperet tombe. Pour la deuxième année consécutive, la Haute-Ecole de la Province de Namur (HEPN) de Ciney suspend le bachelier de spécialisation en agriculture biologique.

« C’est ce qui m’a fait décoller »

Elle fut lancée en 2015 pour répondre aux besoins du secteur bio (lire Valériane n°114). S’adressant aux personnes diplômées d’un bachelier ou d’un master en agronomie, cette spécialisation formait ses étudiants aux techniques spécifiques de l’agriculture biologique, et ce à travers un enseignement pluridisciplinaire reposant sur la pédagogie active. « J’ai découvert la spécialisation bio un peu par hasard et me suis retrouvée dans le contenu des cours », relate Marie Hastrais, qui a intégré la promotion 2022-2023 – la dernière en date – plus de vingt ans après avoir quitté les bancs de la Haute Ecole provinciale du Hainaut.

« C’est ce qui manquait à ma formation initiale : le côté durable de la production. Car on est obligé de changer de système par rapport à l’après-guerre. »

Pour cette agronome tropicale désormais spécialisée en gestion du sol, cette formation a marqué un tournant dans son parcours : « C’est ce qui m’a fait décoller ! J’ai pu voir la diversité des modèles et des problématiques que les agriculteurs rencontrent et cela m’a donné l’envie d’aller plus loin. »

Alors, pourquoi cette suspension ? La principale raison invoquée par la direction est d’ordre économique. La spécialisation, qui était subsidiée par la Fédération Wallonie-Bruxelles, n’était pas assez rentable à cause d’un nombre insuffisant d’élèves. Son site internet indique que « sur huit ans d’organisation, la formation ne s’est adressée qu’à 49 étudiants, soit une moyenne de six étudiants finançables par an », et que « pour 2024-25, le nombre de déclarations d’intention d’inscription valides n’a pas atteint les seuils établis. » Pourtant, début 2024, la formation battait son record d’étudiants avec une vingtaine d’inscrits.

Des filières agronomiques délaissées

Du côté du bachelier en agronomie de l’HEPN, formation de base non orientée vers l’agriculture biologique, force est de constater que l’intérêt va décroissant. Le nombre d’élève se tarit, avec seulement une dizaine d’étudiants en deuxième année. Cette tendance touche l’ensemble des filières agronomiques du supérieur. Beaucoup de jeunes ne se retrouvent plus dans les programmes faisant encore la part belle aux produits phytosanitaires. Un dossier consacré aux aspirations des étudiants et étudiantes bioingénieurs belges paru dans le numéro 12 de la revue Tchak révélait d’ailleurs :

« Ce que ces étudiants veulent, c’est renverser le modèle capitaliste technocentré. Ce qui les intéresse, ce sont les implications sociales et environnementales de leurs actes. Ce qu’ils exigent, c’est une formation en adéquation avec l’urgence des enjeux écologiques. »

Dans le cadre d’un stage, Emma Gasteau a passé en revue les offres de formations en agronomie en Wallonie afin d’évaluer la qualité de l’enseignement dispensé et voir si celui-ci fournit aux élèves les ressources nécessaires face aux défis actuels. Parmi ses constats, elle pointe : « A l’université, les programmes sont qualitatifs, bien qu’une ouverture à des modules permettant de se questionner sur les types d’agriculture et des services liés à cette agriculture manque certainement. » Par contre, « en haute école, la remise en question des modèles agricoles conventionnels n’est que trop peu présente. Les trois années de bachelier ne permettent pas toujours aux étudiants d’avoir une vision transversale et systémique des enjeux de l’agriculture et des filières agricoles. »

Le bio encore mal perçu ?

L’agriculture biologique occupe très peu de place au sein des études supérieures, en dehors de la septième année secondaire professionnelle en productions horticoles « biologiques » de l’Institut Provincial d’Enseignement Agronomique de La Reid. Malgré l’évolution des mentalités, cette filière souffre encore de clichés. Le bio est encore vu comme une niche, n’est pas toujours évoqué de manière positive ou professionnelle. Toutefois, selon Bénédicte Henrotte, chargée de mission chez Biowallonie, la nouvelle génération de professeurs serait plus ouverte à la question. En fait, le problème se situe surtout au niveau supérieur. « De manière générale, la qualité de l’enseignement est rationnée », estime-t-elle. « La spécialisation en agriculture biologique est une option qui a été supprimée parmi d’autres. Ce n’est pas une volonté politique de soutenir les filières bio ».  

L’enjeu est pourtant de taille car le secteur bio manque cruellement de professionnels. « Les entreprises veulent engager des personnes qui pourraient convenir mais n’en trouvent pas, ou elles doivent les former elles-mêmes », souligne Nicolas Luburić, ancien coordinateur de la formation et co-fondateur du BRIOAA, l’Institut belge de recherche en agriculture biologique. De même, « il n’y a pas assez d’experts pour encadrer les agriculteurs et former les enseignants », relève Bénédicte Henrotte. La spécialisation de Ciney, qui a fourni deux conseillers techniques à Biowallonie, répondait justement à ce besoin. Son apprentissage, fortement axé sur le terrain et la rencontre, comprenait notamment l’élaboration d’études de reconversion biologique. « On était propulsés dans une réalité où, avec les connaissances acquises, on pouvait aider ou appuyer les agriculteurs ou les familles dans le besoin », se remémore Marie Hastrais.

Un métier au cœur des enjeux

Face à l’importance cruciale d’améliorer nos pratiques agricoles et vu la demande croissante des étudiants d’aller dans ce sens, ne serait-il pas temps d’adapter l’enseignement au sein des filières agronomiques supérieures ?  Dans son rapport de stage, où figurent plusieurs recommandations, Emma Gasteau conclut ainsi : « La formation (d’agronome) est au cœur des enjeux auxquels nous faisons tous déjà face. Au-delà de l’importance de former des futurs spécialistes capables de comprendre, analyser et trouver des solutions face aux problèmes émergents, il s’agit de former des citoyens, acteurs de tous les jours, à la transition vers un monde plus juste et durable. »

« L’agriculture biologique devrait faire partie des programmes scolaires et agronomiques comme l’une des agricultures répondant aux enjeux actuels face au changement climatique »,

soutient Marie Hastrais. « Il faut sensibiliser à l’importance de l’alimentation dès le plus jeune âge » abonde Bénédicte Henrotte, pour qui le bio doit être « encouragé et soutenu dans tous les aspects, dont l’enseignement ».

En attendant, pour combler la demande des filières bio, le BRIOAA compte reprendre la spécialisation à son compte. « On a tout : les profs, les élèves, le lieu, mais il reste à régler la question du financement (encore et toujours !) », témoigne Nicolas Luburić. S’agissant d’un centre privé ne pouvant bénéficier d’aides publiques, et afin d’éviter que la charge financière ne revienne aux étudiants, le BRIOAA envisage de nouer des partenariats avec des entreprises du secteur bio. Celles-ci prendraient les élèves en stage, payeraient leur minerval avec, à la clé, la possibilité pour l’étudiant de se faire engager. « On cherche aussi des mécènes et des sponsors pour disposer d’un fonds de roulement qui servirait à financer les professeurs et le matériel », précise Nicolas Luburic.

Les nombreux enjeux de notre société, depuis les dérèglements climatiques jusqu’à la hausse des pollutions, impactant la biodiversité autant que la santé publique, appellent à une transition de nos filières agricoles vers la bio. La formation en agronomie constitue un des piliers permettant de revoir notre manière de produire notre nourriture et de gérer nos paysages. Par ailleurs, les jeunes d’aujourd’hui sont demandeurs de pouvoir s’impliquer dans ces transitions dans leur cadre professionnel, grâce à un métier qui a du sens. Pour Nature & Progrès, il est donc indispensable de revoir les programmes de formation dispensés dans les écoles supérieures, tous niveaux confondus, et de réaliser les investissements publics nécessaires pour soutenir ces évolutions.

 

Le BRIOAA cherche activement des partenaires entreprises et mécènes qui partagent ses valeurs et seraient prêts à soutenir leur démarche. Ce partenariat peut prendre diverses formes : sponsoring, mécénat, accueil et soutien financier d’un ou de plusieurs stagiaires, partage d’expérience lors d’un masterclass organisé au sein de la spécialisation bio, établissement de lien avec des sponsors ou donateurs potentiels, etc. Contact : nicolas.luburic@brioaa.bio

 

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S’associer pour reprendre la ferme – La ferme de la Sarthe

Cet article est paru dans la revue Valériane n°174

***

Par Caroline Battheu-Noirfalise,

animatrice chez Nature & Progrès

La transmission des fermes constitue un des principaux enjeux pour le maintien de l’agriculture familiale en Wallonie. Comment reprendre une ferme sans subir la pression économique de l’endettement ? Pourquoi et comment s’associer dans cette aventure ? A la Ferme de la Sarthe, Valentine Jacquemart témoigne de son expérience.

Valentine Jacquemart et Thomas Huyberechts devant la fromagerie de la Ferme de la Sarthe.

 

D’après les statistiques wallonnes[i], en 25 ans, la région a perdu la moitié de ses fermes à un rythme moyen de 11 par semaine. Il en reste actuellement quelques 12.500. D’après les pyramides d’âges, 70 % d’entre elles seront à remettre dans les dix ans à venir, ce qui correspond à plus de 50 % de la surface agricole utile. Or, seul un agriculteur de plus de 50 ans sur cinq déclare disposer d’un repreneur.

 

Préserver notre agriculture familiale

Les fermes sans repreneur alimentent le plus souvent l’agrandissement des exploitations voisines. Sur ces mêmes 25 dernières années, les superficies moyennes ont doublé. « Des fermes toujours plus grosses, toujours plus capitalisées, ne pourront, in fine, plus être reprises que par des sociétés », analyse la journaliste Amélie Poinssot dans son livre « Qui va nous nourrir » (Actes Sud, 2024). Cette situation met en péril nos agricultures familiales. « C’est le moment ou jamais de se battre pour un accès populaire à la terre, pour restaurer partout les usages et les égards à même d’en prendre soin. »

Des sociétés ou des agricultures familiales, ce sont les secondes que l’on souhaite continuer à voir prospérer dans nos campagnes. Une opinion partagée tant par les citoyens que par les politiques. « Un enjeu central pour la Wallonie est de sauver ses/ces fermes, de les préserver en tant qu’unités de production fonctionnelles en évitant qu’elles ne disparaissent à la fin de la carrière de l’exploitant. Il s’agit de maintenir un maillage dense de fermes épanouies dans les campagnes wallonnes et d’optimiser le renouvellement des générations en agriculture. », lit-on dans un rapport du Réseau wallon de Développement Rural[ii]. La transmission doit faire face à une série d’entraves économiques, juridiques et administratives, ce qui nécessite un travail sur le long terme.

 

La Ferme de la Sarthe

L’histoire de la Ferme de la Sarthe remonte aux arrière-grands-parents de Valentine, qui cultivaient la terre et élevaient quelques animaux pour subvenir à leurs besoins et ceux d’un marché très local. Le père de Valentine, Damien, reprend la ferme alors qu’elle est en fin d’activité. Avec peu d’expérience pratique et convaincu par les principes de la biodynamie, il se forme auprès de pionniers belges et français et essaie plusieurs productions (élevage caprin, petits fruits, plants à repiquer) pour finalement se concentrer sur les vaches laitières et les céréales. Avec le temps, la ferme se développe : le troupeau grandit et des surfaces supplémentaires sont acquises. Damien et son épouse fidélisent une clientèle via leur présence sur les marchés de Namur et sur les premières éditions du Salon Valériane. Ils sont également dans les premiers producteurs belges à recevoir la mention Nature & Progrès. David, le frère de Damien, s’associe au projet. Avec le temps, la ferme se scinde en deux branches complémentaires. Damien se spécialise dans la production laitière tandis que son frère David se concentre sur les cultures.

 

Reprendre : un cheminement personnel

Après des études d’éco-conseillère, Valentine, la fille de Damien, lance une parcelle de maraîchage en indépendant complémentaire pour fournir la coopérative Paysans-Artisans. Elle a progressivement un déclic : « Pourquoi travailler pour quelqu’un d’autre alors qu’il y a une entreprise chez moi qui porte les valeurs que je défends ? ». En 2020, en pleine pandémie, elle devient officiellement associée avant de reprendre pleinement la ferme début 2025. La transition se fait progressivement, Damien restant actif sur la ferme. Valentine, bien que proche de son père, souligne les difficultés inhérentes à la transmission mais reconnaît néanmoins la valeur de l’expérience et préfère d’abord apprendre avant d’expérimenter : « Il y a des petites choses pour lesquelles je ne suis pas toujours d’accord avec lui, mais il a 40 ans d’expérience et je respecte énormément cela. » La transmission de connaissances et de savoir-faire n’est pas pour autant une chose aisée, même dans un cadre familial. « Le problème, dans une ferme, c’est qu’on ne s’arrête pas pour aller voir ce que fait l’autre et essayer de comprendre car il y a trop de boulot et cela donne l’impression de perdre du temps. »

 

Une association qui prend racine

La présence de Damien est également précieuse pour Thomas Huyberechts, ingénieur agronome de formation sans expérience agricole familiale. Ayant travaillé aux côtés d’éleveurs qui lui ont transmis leur passion, Thomas a rejoint la ferme il y a quatre ans, dans un premier temps comme stagiaire, avant d’envisager sérieusement de devenir fermier. Il voit également cette expérience comme un moyen de gagner en cohérence et en légitimité dans son travail de représentation du monde agricole à la FUGEA. Aujourd’hui, il transfère néanmoins son temps de travail vers la ferme de manière progressive. Thomas souligne l’intérêt de l’association, qui lui évite de porter seul le poids d’une reprise. L’association se fait sous une forme juridique relativement simple entre deux personnes physiques. Thomas a, par ailleurs, racheté 50 % du capital d’exploitation (troupeau, machines et stocks) mais sans reprendre les bâtiments et les terres en propriété. « Cela permet de me sentir un peu chez moi aussi, mais ça m’arrangeait bien de ne pas devoir directement investir dans de l’immobilier ». Valentine et Thomas vont établir un règlement de travail et une convention d’association pour clarifier les prises de décisions et prévenir les conflits.

 

Organiser le travail

Pour l’heure, la transition en douceur du travail de Damien vers Thomas n’induit pas un besoin urgent de réorganisation des tâches à la ferme. À terme, les associés souhaitent cependant structurer davantage les responsabilités tout en laissant à chacun la possibilité de profiter de la diversité des tâches qu’offre le travail agricole. Dans le futur, Valentine et Thomas souhaitent continuer le même modèle. Ils n’arrivent pas avec des idées de révolution, mais pensent tout de même améliorer les procédés internes, notamment en travaillant sur une génétique du troupeau – actuellement en Rouge Pie – qui valorise mieux l’herbe. Les jeunes repreneurs ont investi dans des panneaux solaires. « Le prix de l’énergie a triplé ici à la ferme. Qu’est-ce qu’on va faire si le prix du mazout fait pareil ? »

 

Les jeunes Rouge Pie x Fleckvieh dont quelques mâles sont engraissés en tant que bœufs

 

Un modèle agricole résilient et ancré localement

Avec une trentaine d’hectares de surface agricole utile, dont cinq hectares de céréales et de prairies temporaires, la ferme offre une diversité de produits laitiers transformés sur place et des colis de viande provenant de l’engraissement des veaux laitiers mâles castrés et de cochons élevés au petit-lait de la fromagerie. La ferme privilégie ainsi la diversité mais également la vente en circuit court (magasin à la ferme, via Agricovert et Paysans-Artisans). Cette stratégie limite la dépendance aux fluctuations du marché global, renforce les liens avec la communauté locale et consolide l’ancrage territorial de la ferme.

Conscients des sacrifices qu’exige l’agriculture, Valentine et Thomas apprécient néanmoins la liberté que leur confère leur modèle. En effet, le faible niveau d’endettement confère une flexibilité décisionnelle rassurante pour les jeunes éleveurs. « Dans une reprise classique, il aurait fallu tout redimensionner : de plus grandes étables, plus de terres et agrandir la fromagerie ; cela représente beaucoup d’investissement d’un coup. » Les repreneurs ne perdent pas de vue les chiffres économiques du projet. « Ici, je sais ce que la ferme dépense et je sais ce que la ferme gagne », confie Valentine. Forte de l’expérience familiale et du soutien de Thomas, elle envisage l’avenir avec pragmatisme : poursuivre l’œuvre familiale tout en garantissant une qualité de vie décente, également au niveau du temps de travail.

Dans le contexte wallon où la transmission des fermes devient critique pour notre souveraineté alimentaire, l’aventure de la Ferme de la Sarthe illustre à la fois la complexité et la richesse de la transmission intra-familiale, ainsi que les opportunités offertes par des collaborations extra-familiales, sur des structures dont la relativement petite taille représente une opportunité abordable pour les repreneurs. Ce modèle de reprise en association gagnerait à essaimer. Les cadres administratif et législatif actuels sont-ils bien adaptés à une reprise en association de ce type ? Il conviendrait de s’en assurer, et d’effectuer les adaptations nécessaires pour faciliter ces transmissions « hors cadre ».

 

REFERENCES

[i] Statistiques disponibles sur https://etat-agriculture.wallonie.be/

[ii] Réseau wallon de Développement Rural. 2022. Accompagner la transmission des fermes en Wallonie. Propositions du Collectif Transmission. Rapport, 29 pages. https://reseauwallonpac.be/sites/default/files/transmission_dispositif_daccompagnement_note_du_rwdr.pdf

 

 

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Mauvais bulletin pour la Wallonie

Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°174

***

 

Par Virginie Pissoort,

chargée de campagnes
chez Nature & Progrès

La Cour des Comptes de Belgique, chargée de contrôler les finances en vue d’une bonne gestion du trésor public, s’est emparée de la politique en matière d’utilisation durable des pesticides de la Wallonie. Traduit-elle les objectifs européens ? Est-elle mise en œuvre de façon efficace, coordonnée et ciblée ? Peut mieux faire !

 

Nature & Progrès, qui, au nom de la société civile, suit de près les évolutions en matière de pesticides, n’avait aucune connaissance de l’initiative de cette haute institution jusqu’à sa publication. Nous en rêvions pourtant, mais sans possibilité aucune d’influencer le travail de cette institution qui agit d’initiative et reste à l’écart de tout contact avec la société civile. De toute évidence, celle-ci n’était pas sourde aux doléances et sonnettes d’alarme de la société civile sur l’inefficacité et le manque d’ambition de la politique wallonne en matière de réduction des pesticides.

 

Des lacunes qui coûtent à la société

Le rapport de la Cour des Comptes[i] fait état de la conservation de la biodiversité : un bilan préoccupant qui tend à démontrer que le risque pour l’environnement de l’utilisation des pesticides n’a pas décru. Près de 95 % des habitats naturels sont jugés en état défavorable, un tiers des espèces d’abeilles sauvages ont disparu ou sont menacées d’extinction, pareil pour les papillons. Par ailleurs, les quantités annuelles de pesticides utilisés sont globalement stables depuis 2004 avec 6 tonnes de substances actives sur les marchés belges. La Cour des Comptes de Belgique a dès lors entrepris de mettre son nez dans les politiques et plans de la Wallonie en matière de réduction des pesticides qui coûtent au contribuable et à la société.

Le 5 mai 2025, le rapport tombe. La conclusion est sans appel : « L’audit a mis en lumière d’importantes lacunes en matière de disponibilité de données, de statistiques, de planification, d’efficacité et de coordination de la politique mise en place. » Les ministres concernés, soit le ministre de tutelle, Yves Coppieters, en charge de l’environnement, et la ministre Anne-Catherine Dalcq en charge de l’agriculture, tous deux interrogés dans le cadre de l’audit, n’ont pas été surpris. Et c’est sans doute, d’ailleurs, la perspective de la sortie de ce rapport qui aura poussé la ministre Dalcq à annoncer dans les médias un projet « d’états généraux de la protection des cultures », quelques semaines plus tôt[ii]. Une intervention particulièrement chahutée par les acteurs de la santé[iii].

A la décharge de la région wallonne, la Cour des Comptes pointe d’emblée les difficultés tenant de la lasagne institutionnelle belge et l’imbrication des compétences en matière de pesticides. Pour rappel, le niveau fédéral a la charge de l’autorisation des produits (mise sur le marché) et le niveau régional, celle de l’utilisation « durable » des pesticides et donc des politiques et plans de réduction d’utilisation et du risque, conformément à la directive européenne « SUD »[iv]. Ce partage de compétences représente, sans aucun doute, une difficulté réelle. Nonobstant cette complexité, le rapport pointe des faiblesses au niveau de la politique mise en place par la région elle-même et particulièrement du troisième plan de réduction des pesticides en Wallonie, le PWRP 2023-2027.

 

Naviguer dans le brouillard

La disponibilité de données et d’indicateurs est un préalable au pilotage de toute politique. Or, les seuls chiffres fiables et officiels qui existent sur l’utilisation des pesticides sont ceux de la vente, globalisés au niveau national. Alors qu’une ventilation régionale de ces données ne semble pas irréaliste ou fantasque, cela n’a jamais été mis en place. Dans un pays de surcroit régionalisé, c’est surprenant. En France, les données sont fournies par département, ce qui permet de visualiser l’utilisation des produits par localité et de croiser ces informations avec des données de santé publique ou d’environnement. En Belgique, on dispose uniquement de chiffres par substance active, à l’échelle du pays. Pour le reste, on se contente de modélisations et d’extrapolations au départ d’échantillons d’utilisation obtenus sur base volontaire dans le cadre de programmes spécifiques, pas toujours représentatifs.

Au 1er juin 2026, un registre électronique des pulvérisations devrait voir le jour partout en Europe et permettre de dresser l’état des lieux de l’utilisation des pesticides. Encore faudra-t-il que cette initiative soit concrétisée, sachant que les syndicats agricoles freinent des quatre fers. Surtout, les données devraient être collectées, mutualisées et valorisées. A ce stade, l’obligation concerne uniquement « la tenue des registres ».

Une connaissance affinée de l’utilisation des produits ne suffit cependant pas. Dès lors que les stratégies visent la réduction de l’utilisation (la quantité) des pesticides, mais aussi la réduction des risques (la nocivité) de ces produits pour l’environnement et la santé, des indicateurs permettant de mesurer ces risques sont incontournables. Or, de telles balises qui permettraient de cibler spécifiquement les matières les plus préoccupantes (PFAS, néonicotinoïdes, CMR…) sont, depuis le temps, toujours en cours d’élaboration.

Le niveau de risque actuel des pesticides et son évolution sont de grandes inconnues en région wallonne.

 

Ambitieux mais pas SMART

Aucun point de repère au départ. Et à l’arrivée ? La région nous sert un chiffre ambitieux puisque le dernier plan ambitionne une réduction de la quantité et des risques des pesticides de 50 % à l’horizon 2030, conformément au Green Deal et à la Stratégie de la fourche à la fourchette. Mais cet objectif, conclut la Cour des Comptes, n’est pas SMART (Spécifique, Mesurable, Ambitieux, Réaliste et Temporellement défini). Le PWRP affiche des manquements en termes de cohérence, de lisibilité dans la conception, de trajectoire claire, de jalons intermédiaires, de priorités… C’est, en fait, une addition de 29 actions diverses et variées, regroupées dans 16 mesures classées dans 14 objectifs opérationnels s’inscrivant dans six objectifs spécifiques ; mais qui ne s’affichent dans aucun scénario concret de transition permettant d’atteindre l’objectif fixé. Au demeurant, ce que déplore la Cour, ces actions n’ont pas vocation à s’inscrire dans les résultats des actions de recherches scientifiques qui font pourtant partie du plan, mais qui semblent exister comme des électrons libres et pas comme des boussoles permettant d’atteindre l’objectif.

 

Et les agriculteurs dans tout ça ?

Aussi, le rapport le souligne – et c’est important pour ne pas stigmatiser les agriculteurs et polariser davantage « agriculture » et « environnement » – qu’il se peut que les dommages causés à l’environnement ne résultent pas tant de l’adoption de comportements irréguliers de la part des agriculteurs que d’une prise en compte insuffisante au niveau politique des risques avérés ou potentiels de ces substances dans un contexte généralisé par la prévalence d’un mode de production intensif sur un territoire relativement exigu.

Une autre faiblesse que relève le rapport, et dont une réelle prise en compte permettrait de donner plus de corps aux ambitions de la Wallonie, consiste dans l’absence d’accompagnement des producteurs dans des stratégies de réduction. Les initiatives sur base volontaire ou forcées en matière de diminution d’utilisation de produits de synthèse doivent être soutenues à l’aide de fonds publics pour que les agriculteurs s’en emparent. C’est bien logique car des pratiques agricoles sans intrants de synthèse représentent un bénéfice pour la société tout entière. L’agriculteur mérite un soutien financier pour rentrer et rester dans cette démarche.

Au contraire, rappelle la Cour des Compte, la dégradation de la biodiversité engendre des coûts économiques et sociaux particulièrement élevés, et c’est sans compter les coûts de santé et autres coûts sociaux auxquels notre société doit faire face : pollution de nos eaux, organisation de la mise sur le marché des pesticides et contrôle, etc.

 

Un caillou dans la chaussure

Dans un contexte redevenu favorable aux pesticides de synthèse, nourri par ceux qui brandissent le spectre de l’insécurité alimentaire imminente (changement climatique, guerre en Ukraine, etc.), où les avancées du Green Deal s’éloignent doucement, ce rapport tombe à point nommé pour renforcer notre travail de plaidoyer et pousser la région wallonne à se mobiliser. Alors que l’on nous rétorque souvent « des politiques et des outils comme le PWRP existent », ce rapport vient confirmer que la Wallonie peut et doit faire beaucoup mieux ! Ce n’est pas une option, c’est un devoir. Une série de recommandations clôturent le rapport d’audit de la Cour des Comptes. Nos autorités vont-elles s’en saisir, enfin, à leur juste mesure ?

 

REFERENCES

[i] Disponible sur https://www.ccrek.be/fr/publication/preservation-de-la-biodiversite-en-milieu-agricole-examen

[ii] Delepierre F. Anne-Catherine Dalcq présente son plan anti-pesticides : « J’ai horreur qu’on oppose agriculture et environnement ». Le Soir, 02/04/2025.

[iii] Société scientifique de médecine générale. « Nous ne pouvons accepter que la santé soit sacrifiée sur l’autel de la prospérité de l’industrie agro-alimentaire et chimique. Carte blanche. RTBF, 15/05/2025.

[iv] Directive 2009/128/CE du Parlement européen et du Conseil du 21 octobre 2009 instaurant un cadre d’action communautaire pour parvenir à une utilisation des pesticides compatible avec le développement durable.

 

 

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Un microbiote diversifié pour tous

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Par Claire Lengrand,

rédactrice pour Nature & Progrès

Malaimés car méconnus, les microbes sont pourtant essentiels à la vie. Dans son dernier documentaire, Marie-Monique Robin met en avant les nombreux services rendus à la santé planétaire par ces organismes vivants. Mais l’accès à une microbiodiversité, qui devrait être un droit fondamental, est entravé par les profondes disparités sociales, fruits de choix politiques allant à l’encontre du bien commun.

A la Bergerie bio de la Grande Fange (Vielsalm), les enfants participent aux soins des animaux.

 

« Depuis cinquante ans, le taux d’incidence de l’asthme et des allergies a explosé dans les pays industrialisés : il était de moins de 5 % dans les années 1970 ; il est aujourd’hui de 35 %. Si rien n’est fait pour endiguer cette tendance, il pourrait atteindre les 50 % avant 2050 d’après l’Organisation mondiale pour la santé. » Dans son dernier documentaire « Vive les microbes ! », accompagné d’un essai du même titre, la journaliste, écrivaine et réalisatrice Marie-Monique Robin explore les raisons expliquant ce phénomène inquiétant. Ce travail de longue haleine fait suite à « La Fabrique des Pandémies ». Une fois toutes les pièces du puzzle réunies, on comprend à quel point la préservation de la biodiversité constitue un véritable outil de santé publique.

 

Les microbes à l’origine de la vie

« Les huit millions d’espèces animales et végétales recensées ne représentent qu’une minuscule goutte face à l’océan de microbes, dont le nombre est estimé à un quintillion, c’est-à-dire « 1 » suivi de 31 zéros. C’est plus que toutes les étoiles dans l’univers », expose, au début du livre, Remco Kort, professeur de microbiologie moléculaire à l’université d’Amsterdam. Associés dans notre culture à une mauvaise hygiène, les microbes sont pourtant à l’origine même de la vie. Ces organismes invisibles, qui regroupent notamment bactéries, procaryotes, champignons microscopiques et virus, ont contribué à façonner le monde grâce au développement de multiples symbioses.

Les microbes participent à l’équilibre des écosystèmes biologiques de la planète, dont nos propres organismes font partie. Dans le documentaire, Marie-Monique Robin rencontre et interroge des scientifiques indépendants (allergologues, biologistes, épidémiologistes, etc.) sur quatre continents. Leurs travaux montrent l’importance d’une exposition précoce à une grande diversité de microbes afin de renforcer notre système immunitaire, dont le rôle est d’éliminer les potentiels pathogènes. Les mille premiers jours de notre vie sont les plus décisifs car c’est à ce moment que se constitue notre microbiote. Les premiers micro-organismes proviennent de la mère quand l’accouchement a lieu par les voies naturelles. Mais lorsque celui-ci se fait par césarienne, « il empêche l’exposition du nourrisson au microbiote vaginal et intestinal de sa mère, ce qui le rend vulnérable à la colonisation par des microorganismes provenant d’autres sources », pointe une étude de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB). Parfois justifiée pour des raisons médicales, cette intervention est « de plus en plus pratiquée pour des questions de convenance et connait une hausse spectaculaire à l’échelle mondiale ». De même, l’allaitement maternel « est un vrai médicament miracle », soutient le spécialiste du microbiote Martin Blaser. Il protège le nouveau-né contre le développement d’allergies, d’asthme et de troubles immunitaires, réduit l’incidence de l’obésité, des infections des voies respiratoires ou encore la dépression post-partum. Or, le manque de soutien social, l’absence de soins adéquats à la naissance et les idées fausses autour de l’allaitement peuvent détourner les mères de cette pratique vertueuse, avance l’étude de la FRB. Celle-ci préconise de donner accès et d’augmenter la durée du congé parental payé pour favoriser l’allaitement maternel et ainsi améliorer la santé des plus jeunes.

 

La biodiversité au service de la santé

La qualité de notre microbiote, liée à sa diversité, dépend aussi de l’environnement qui nous entoure. Une vingtaine de scientifiques à travers le monde ont établi un lien entre l’augmentation de certaines maladies et la détérioration des milieux de vie, en particulier dans les zones urbaines accueillant actuellement 57 % de la population mondiale. Le « surhygiénisme », l’absence de végétalisation et l’artificialisation des sols nous éloignent des micro-organismes avec lesquels nous avons co-évolués durant des milliers d’années, ce qui affaiblit nos systèmes immunitaires. Les personnes vivant dans des quartiers défavorisés sont particulièrement impactées car davantage exposées à certains risques comme la pollution de l’air, notamment due à la proximité des industries lourdes.

L’urbanisation galopante, tout comme la déforestation, participent au déclin de la biodiversité qui, selon des études, entraînent l’explosion des maladies inflammatoires. En revanche, « les adolescents qui vivent dans un environnement présentant une grande diversité végétale, avec beaucoup d’arbres et de plantes à fleurs, ont un microbiote cutané beaucoup plus riche et ne souffrent pas d’asthme ou d’allergie, contrairement aux citadins ». L’effet bénéfique de la biodiversité et d’un environnement plus rural a été mis en lumière par d’autres études dont l’une d’entre elles, baptisée PASTURE, a suivi, pendant vingt ans, mille bébés issus de familles « fermières » et « non fermières ».

 

L’agriculture paysanne protège des maladies

« Les enfants non fermiers ont deux fois plus d’allergies, telles que l’asthme et la rhinite, que les enfants fermiers », relève Amandine Divaret-Chauveau, l’une des 500 scientifiques derrière cette étude. La poussière des fermes, le contact précoce avec les animaux, en particulier avec les vaches, ainsi que la consommation de lait cru confèrent aux plus jeunes une meilleure protection face à ces maladies. C’est « l’effet ferme », un concept élaboré par Erika Von Mutuis selon lequel le modèle de vie des familles paysannes traditionnelles, proches de la nature et des animaux, offre aux enfants une meilleure immunité. En Amérique du Nord, la communauté des Amish, qui pratique une agriculture biologique non mécanisée, est un parfait exemple en la matière. Ce gain d’immunité n’a cependant pas été observé chez les Huttérites, dont le mode de vie est similaire à celui des Amish mais qui se différencie par son modèle agricole industriel caractérisé par les monocultures OGM et les élevages intensifs où « les troupeaux sont confinés et nourris avec du soja et du maïs, loin des habitations. »

La nutrition est un autre élément déterminant pour notre santé. Une mauvaise alimentation, surtout si elle est pauvre en fibres, peut conduire à une faible diversité microbienne et favoriser certaines maladies comme l’obésité, qui touche aujourd’hui plus d’un milliard de personnes. Cette explosion s’explique également par d’autres facteurs environnementaux et sociaux tels que la pollution, les pesticides, les perturbateurs endocriniens ou encore l’excès d’antibiotiques. « En fournissant un accès universel à des aliments sains qui favorisent la diversité microbienne, l’alimentation peut constituer un moyen efficace de prévenir les problèmes de santé associés à une diversité microbienne inadéquate et rétablir plus d’équité sociale. »

 

Plus de microbes pour plus d’équité sociale !

Nature & Progrès défend cette idée depuis sa naissance, dans les années quatre-vingt : prendre soin de notre santé implique de prendre soin de notre planète. Pour cela, les pouvoirs publics doivent impérativement repenser nos systèmes pour que nous fassions à nouveau corps avec la nature, notre précieuse alliée face aux maladies. Il ne s’agit pas d’une lubie écologiste mais d’un véritable enjeu politique indissociable des principes de justice sociale et environnementale. « Si les gouvernements ont l’obligation légale de donner accès à un environnement naturel sain et si les communautés microbiennes font partie intégrante du maintien de la santé publique, il devrait également exister une obligation légale à fournir des infrastructures permettant l’accès aux microorganismes », défend la FRB. De plus, le développement de l’habitat léger, plus abordable que les briques, pourrait permettre à des personnes disposant de peu de revenus de sortir des villes pour habiter des espaces plus verts, au contact de la nature et de sa biodiversité microbienne. Un combat mené par Nature & Progrès depuis de nombreuses années, et qui progresse peu à peu. Il est grand temps que chacun et chacune puisse accéder à un environnement sain et vert, à une alimentation de qualité, éléments garants de bien-être et participant à la santé de tous.

 

Marie-Monique Robin sera notre invitée d’honneur à Festi’Valériane. Venez visionner son documentaire et rencontrer l’auteure le samedi 6 septembre à Namur Expo. Dédicaces du livre « Vive les microbes ». Informations complètes sur www.valeriane.be

 

En savoir plus

A la librairie écologique Nature & Progrès, le livre « Vive les microbes » de Marie-Monique Robin (La Découverte, 2024), 261 pages. 20,5 € (- 10 % pour les membres de Nature & Progrès).

 

 

 

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Des leviers pour une agriculture sans pesticides

Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°174

***

 

Par Camille Le Polain
et Catherine Buysens,

animatrices
chez Nature & Progrès

Depuis huit ans, Nature & Progrès sillonne la Wallonie pour mettre en lumière les alternatives aux pesticides chimiques de synthèse. Prairies, grandes cultures, maraichage et verger, tous les types de cultures ont été couverts par notre projet « Vers une Wallonie sans pesticides ». Le 18 février dernier, un colloque faisait le point des différents leviers à actionner pour généraliser ces pratiques dans nos campagnes.

 

Oui, un environnement sain, exempt de pesticides chimiques de synthèse, c’est possible. Nous, citoyens, pouvons le revendiquer. Les rencontres en ferme et sondages organisés par Nature & Progrès mettent en lumière que les alternatives existent, sont durables et économiquement viables. Les cinquante producteurs rencontrés aux quatre coins de la Wallonie présentent différentes manières de travailler, en système polyculture-élevage ou en grandes cultures, en labour ou non-labour, etc. Malgré leurs différences, ils sont unanimes sur le fait que produire sans pesticides chimiques de synthèse est possible, moyennant une réflexion poussée autour des pratiques à mettre en œuvre à cette fin.

 

Au plus proche de la terre

La clé du succès, pour toute culture, réside dans la combinaison de différentes méthodes préventives réfléchies en amont de l’implantation de la culture. Les techniques curatives sont des méthodes de rattrapage, mises en place lorsque la prévention a échoué. Certaines pratiques sont réfléchies à l’échelle de la rotation (choix des cultures et intercultures, longueur et diversification de la succession, etc.), d’autres, à l’échelle du parcellaire (morcellement, implantation de haies, etc.) ou à l’échelle de la culture (choix de la variété et de la période de semis, association de cultures, etc.).

Afin de faire les bons choix, l’agriculteur se doit d’être au plus proche de sa terre et retrouver le « bon sens paysan » de ses ancêtres. Connaître les conditions microclimatiques et le comportement du sol de ses parcelles (humidité, composition et granulométrie, sensibilité à la battance, etc.) est crucial pour choisir la bonne opération de désherbage mécanique et le bon moment de passage, d’autant plus que les fenêtres météorologiques favorables sont souvent très courtes. Savoir identifier les adventices, ravageurs et maladies et connaitre leur cycle de vie est essentiel pour les réguler efficacement et sans pesticides. Les systèmes d’avertissement proposés par les centres pilotes peuvent être d’une grande aide dans la réflexion du producteur.

Même si les méthodes sont globalement communes, chaque producteur procède à sa manière. Ainsi, concernant les itinéraires de désherbage mécanique, chacun choisit les opérations les plus adaptées en fonction de différents facteurs : les conditions microclimatiques de ses parcelles, les caractéristiques de son sol, le degré de salissement des cultures, les adventices dominantes, la disponibilité des machines, etc. Aucune opération n’est meilleure qu’une autre : il est question de s’adapter à sa terre et à ce qui y pousse.

 

Investir sur l’avenir

Être au plus proche de sa terre, c’est également intégrer au maximum la biodiversité aérienne et souterraine dans sa ferme. Pour ce faire, il est essentiel de s’abstenir du labour si les conditions le permettent, d’éviter de compacter les sols, de fertiliser avec du fumier composté, de semer des engrais verts mellifères, d’implanter des éléments naturels qui accueillent les auxiliaires, etc. La biodiversité est considérée comme un allié pour l’ensemble des agriculteurs.

La plupart des producteurs rencontrés clament : « Les investissements et le travail fournis aujourd’hui, notre terre nous le rendra plus tard ». L’enrichissement du taux d’humus du sol, l’implantation d’engrais verts et de prairies temporaires, l’accueil de la biodiversité doivent être vus comme des apports sur le long terme. Les pratiques biologiques, respectueuses du sol et de la biodiversité, représentent un gage de durabilité.

 

Accéder aux semences, aux variétés et au matériel

Les acteurs rencontrés identifient des freins à ces bonnes pratiques. L’un d’eux est la faible accessibilité des semences bio adaptées aux conditions pédoclimatiques locales. Ces graines sont plus chères que leurs analogues conventionnels, que ce soit pour les cultures principales ou pour les engrais verts. Par ailleurs, il y a de moins en moins de semences et plants bio produits en Belgique. Il est dès lors nécessaire de stimuler ce secteur indispensable à nos filières alimentaires durables.

De nombreuses variétés résistantes aux ravageurs et maladies sont disponibles, mais n’intéressent pas l’industrie qui, en sa qualité d’acheteur, guide le choix des producteurs. Pour voir leur développement en Wallonie, des incitants doivent être mis en place pour encourager les industries à opter pour ces variétés. Si le transformateur a des besoins propres à ses processus (qualité boulangère de la farine, tenue à la cuisson, etc.) qu’il est indispensable de prendre en compte dans les processus de sélection, il faut aussi que cet acteur s’adapte aux besoins et réalités de la production agricole.

L’association de cultures est un levier efficace dans la lutte contre les maladies et les ravageurs. Il est cependant nécessaire de trier les semences à la récolte pour pouvoir les valoriser de manière optimale. Les machines de tri sont malheureusement encore chères pour les producteurs. Par ailleurs, certaines cultures (principalement les légumes) exigent le passage de machines de désherbage très spécifiques à des stades précis de croissance. Soutenir la mise en place de coopératives d’utilisation de matériel agricole, structures largement développées en France, peut renforcer l’accessibilité des outils pour les producteurs.

 

Adapter les pratiques et la formation

En bio, l’accès à l’azote est un des premiers facteurs limitants selon les producteurs en grandes cultures rencontrés. Alors que le système polyculture-élevage était la norme il y a quelques décennies, de nombreux cultivateurs ont abandonné le bétail. Les fumiers deviennent introuvables. Même si les produits de l’élevage restent la meilleure ressource, un levier mis en évidence est l’utilisation de la luzerne, une légumineuse fourragère, pour fertiliser les terres et gérer les adventices. Une technique à faire connaître auprès des producteurs. Quid de la diffusion de ces pratiques via les formations aujourd’hui ?

Par ailleurs, nous l’avons vu plus haut, la bio repose sur l’adaptation perpétuelle des pratiques aux particularités du sol des parcelles, aux conditions météorologiques et à l’évolution de la présence des organismes auxiliaires ou pathogènes. Un pilotage de précision repose sur une connaissance fine de l’agronomie, contrastant avec les pratiques conventionnelles. Les produits phytosanitaires et engrais de synthèse permettent en effet de s’affranchir des processus naturels, de lisser les nuances, de suivre des itinéraires culturaux standardisés et homogénéisés, quelles que soient les conditions propres de la ferme. Après leur conversion bio, de nombreux producteurs témoignent avec fierté : « Je fais enfin de l’agronomie. »

Les formations bio, déjà peu nombreuses, ont tendance à disparaître. Les étudiants étant les agriculteurs de demain, il est indispensable d’intégrer l’enseignement des principes bio dans le cursus agricole. C’est l’objectif d’un consortium né en 2023 à l’initiative de Biowallonie, du Crabe et de FormaForm, qui développe des outils pédagogiques ainsi que des formations. La fermeture, en septembre 2024, de la spécialisation en agriculture biologique dispensée par la Haute école de la province de Namur à Ciney témoigne d’un manque de soutien politique et financier de ces initiatives en Wallonie. Contre vents et marées, le BRIOAA a décidé de relancer un cycle bio en faisant appel à divers financements publics et privés.

 

Développer les débouchés

On observe aujourd’hui une stagnation de la demande en produits bio ; l’équilibre entre l’offre et la demande est fragile. Or, les producteurs bio ont besoin du soutien des consommateurs. Pour y arriver, le levier de l’accessibilité (financière et commerciale) des produits bio et locaux doit être activé. Plusieurs structures se penchent actuellement sur la mise en place d’une sécurité sociale alimentaire. L’introduction de produits bio et locaux dans les collectivités constitue également une opportunité, comme l’a démontré notre étude « Rendre la bio accessible pour tous via l’alimentation collective » (2024).

La sensibilisation du consommateur à la nature et à l’origine de ses aliments (différences entre bio et non bio, local et importé…) et à l’importance d’acheter dans les magasins à la ferme et dans les coopératives locales plutôt que dans les grandes surfaces peut également aider à inverser la tendance. La transparence des différents labels est également cruciale : il est important de remettre la bio à sa juste place. Par ailleurs, le développement de l’agriculture bio en Wallonie reste limité par le manque de structuration de certaines filières. Il est important de pouvoir valoriser des cultures innovantes permettant d’allonger la rotation des cultures, une méthode préventive efficace.

 

Soutenir les alternatives bio 

Le colloque fut l’occasion pour Nature & Progrès de rappeler aux acteurs politiques l’importance de soutenir la progression de l’agriculture bio, en leur proposant des solutions concrètes. Les leviers qui pourront favoriser cette transition sont dans les mains de tous : décideurs politiques, mais aussi agriculteurs, transformateurs, distributeurs, semenciers, chercheurs, experts, encadrants et même nous, simples citoyens. Si les solutions techniques existent, où se situe encore aujourd’hui le blocage ? Est-il le même, ici en Wallonie, que celui mis en évidence par le journaliste Nicolas Legendre dans son enquête « Silence dans les champs » (Arthaud, 2023) lorsqu’il évoque l’ « ordre social breton », la réticence multi-acteurs au changement associé à la violence dans cette région dominée par l’industrie ?

 

En savoir plus sur le projet « Vers une Wallonie sans pesticides »

 

 

 

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Faire revivre des forêts primaires

Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°174

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Par Guillaume Lohest,

rédacteur pour Nature & Progrès

Le rêve paraît fou : recréer une forêt primaire en Europe de l’Ouest. Un trésor de biodiversité, offrant de multiples avantages. Presque un sanctuaire… Mais dans les Ardennes, qui pourraient se prêter à un tel projet, l’opposition est vive. Entre les arbres séculaires et les humains empressés, un dialogue de sourds ? 

 

« Je vous confirme, Monsieur le maire, qu’il n’existe pas de projet porté ou soutenu par l’État de création d’une forêt primaire sur le territoire des Ardennes[i]. » C’est en ces termes que le ministre français de la Transition écologique – c’était alors Christophe Béchu – a tenu à rassurer le maire de Charleville-Mézières, Boris Ravignon, le 29 février 2024.

 

Une forêt vraiment naturelle

Le rassurer, avez-vous dit ? En effet. Car une utopie menaçante a germé dans l’esprit du botaniste Francis Hallé, une idée portée à présent par une association : faire revivre une forêt primaire en Europe de l’Ouest. « Concrètement, il s’agit de permettre la protection d’un vaste espace de dimension européenne et de grande superficie – environ 70.000 hectares – dans lequel une forêt existante évoluera de façon autonome, renouvelant et développant sa faune et sa flore sans intervention humaine prédatrice, et cela sur une période de plusieurs siècles[ii]. » Huit cents ans, environ. Car on a tendance à l’ignorer, mais toutes nos forêts – oui, toutes ! – sont aujourd’hui des forêts « secondaires », c’est-à-dire entretenues par les êtres humains. Au contraire, une forêt primaire est « une forêt qui n’a été ni défrichée, ni exploitée, ni modifiée de façon quelconque par l’homme. C’est un écosystème qui a mené à son terme les différents cycles de sa genèse. C’est un joyau de la nature, un véritable sommet de biodiversité et d’esthétisme. » La dernière portion de forêt primaire en Europe est située à Białowieża, en Pologne. C’est là que vivent notamment les dernières populations de bisons de notre continent.

Dans le monde, les plus grandes forêts primaires se situent surtout en zone tropicale (Amazonie, Indonésie, Congo) ou dans les grandes étendues du Canada et de la Russie. Toutes menacées d’exploitation ou de déforestation, elles constituent pourtant ce que la vie fait de mieux sur cette planète…

« En matière d’écologie, une forêt primaire, c’est une forêt qui est à son maximum à tous les niveaux. »

« On ne peut pas imaginer mieux. C’est le maximum de captation et de stockage du CO2 atmosphérique dans des troncs devenus énormes, le maximum de fertilité des sols, le maximum d’alimentation des nappes phréatiques par de l’eau pure, le maximum de résilience de la forêt… Et le plus important : le maximum de biodiversité. »

 

Une menace pour l’économie

L’association Francis Hallé tente donc de sensibiliser l’opinion publique à l’importance vitale de telles forêts et à l’urgence de créer les conditions permettant leur redéploiement. Or, l’une des régions s’y prêtant le mieux est située entre le massif ardennais français et la partie belge autour de Givet. Plusieurs articles et reportages dans les médias ont diffusé cette idée. Il n’en fallait pas plus pour susciter l’inquiétude des autorités locales de plusieurs municipalités françaises, au point même qu’une pétition a été lancée par le député LR Pierre Cordier. D’après les opposants au projet, 92 % des communes françaises situées sur le territoire envisagé se sont prononcées contre la création d’une forêt primaire. En novembre 2023, le Conseil départemental des Ardennes a déclaré « qu’une forêt primaire anéantirait le développement économique du Nord-Ardennes. Qu’elle menacerait la gestion durable des forêts et priverait les citoyens d’un accès à la forêt pour leurs loisirs. Les Ardennais seraient privés de l’accès à la forêt pour les activités sportives et touristiques (randonnée, cueillette, chasse, pêche, VTT, affouage, exploitation…).[iii] »

L’association ne cesse pourtant de rappeler qu’il n’est pas question d’interdire totalement l’accès à la forêt pour les pratiques douces et que tout l’enjeu est évidemment d’associer les populations locales dans une dynamique de recherche-action, inscrite dans la durée. « Contrairement à ce qu’on a pu lire ici et là dans des propos souvent caricaturaux, nous ne voulons pas réaliser une « mise sous cloche ». Même s’il y aura des zones en protection stricte, il y a des équilibres à trouver et c’est précisément l’objet du programme de recherche que nous voulons mener avec l’ensemble des acteurs concernés sur le terrain. Le projet formule des axes de réflexion quant à un ensemble de sites, de dispositifs, d’activités liées aux secteurs du bois, de l’agriculture, du tourisme de nature, prenant en compte l’existant et la présence humaine sur le territoire, les pratiques sociales. »

Côté belge, c’est le député PS couvinois Eddy Fontaine qui est monté au créneau pour s’opposer vigoureusement au projet. Au JT de la RTBF, début avril 2024, il s’irrite contre ce qu’il qualifie d’écologie dogmatique. Sur son site Internet, il détaille son argumentaire : « Les communes frontalières se reposent sur deux facteurs économiques importants. Le premier, c’est la chasse, et le second, c’est l’exploitation forestière. Sans ces rentrées financières, les communes, qui sont déjà en grande difficulté, vont l’être encore plus et ne vont pas pouvoir fonctionner.[iv] »

 

Changer d’échelle de temps

On peut comprendre ces inquiétudes. Mais on s’étonne que ces mêmes élus, pragmatiques, qui s’érigent en défenseurs des populations, ne voient pas venir pour leurs électeurs la menace encore bien plus dramatique des catastrophes écologiques et sociales en cours. Ils semblent encore « sous cloche », pétris des illusions du développement économique, d’un Business as usual. Il est vrai que l’association Francis Hallé se situe dans un autre rapport temps, pas celui du calendrier électoral, pas même celui d’une vie humaine… « C’est du temps long pour les humains, mais ce ne sont que quelques générations d’arbres qui se succèdent, se remplacent et s’équilibrent. Le rythme actuel de nos existences est souvent frénétique, mais planifier un projet sur un temps si long n’est pas hors de portée de l’être humain : les cathédrales qui essaiment l’Europe en offrent un exemple bien concret, exigeant pour beaucoup d’entre elles l’intervention de pas moins de quinze générations d’artisans. » Le rythme des arbres nous donne l’occasion de nous mettre à l’échelle des fameuses « générations futures ». Mais quand il s’agit d’aller au-delà de l’expression toute faite, un sinistre pragmatisme piétine toute projection un peu sérieuse dans le long terme.

La ministre Dalcq a donc fait preuve d’une parfaite « langue de bois » (sic), réaliste et neutre, pour répondre à une nouvelle interpellation inquiète du député couvinois le 13 janvier 2025 : « Au-delà de l’intérêt que pourrait présenter un projet de ce type pour la biodiversité, un tel projet n’est pas envisageable sans l’implication de toutes les parties prenantes, et particulièrement les communes. Un tel projet semble donc difficilement crédible, notamment en lien avec l’adhésion qu’il devrait rencontrer auprès des communes et des citoyens.[v] » On ne peut, certes, pas lui donner tort, mais face à ce pragmatisme, à cette résignation devant les habitudes et l’activité économique, quelque chose en nous s’attriste, quelque chose d’assez profond, d’assez sacré.

Au-delà des intérêts économiques, qui ont cette tendance éternelle à diriger les décisions, ne serait-il pas important de consulter les citoyens sur leur envie, ou non, de mettre en œuvre une forêt primaire sur leur territoire ? D’éclaircir les avantages et inconvénients, les compromis possibles, pour construire ensemble un projet qui allie à la fois protection de l’environnement et de la biodiversité et activités quotidiennes, économiques mais aussi de loisirs ? Pour Nature & Progrès, ce processus démocratique est indispensable avant de clore définitivement le dossier. Face à ses maux, notre société a besoin d’alternatives robustes et innovantes, inclusives et participatives.

 

REFERENCES

[i] Corinne Lange, « Il n’y aura pas de forêt primaire dans les Ardennes », L’Ardennais, 29 février 2024.

[ii] Association Francis Hallé pour la forêt primaire.

[iii] « Les élus départementaux s’opposent au projet de création d’une forêt primaire dans les Ardennes », 17 novembre 2023.

[iv] https://eddyfontaine.be/

[v] Parlement wallon, session 2024-2025, compte rendu intégral. Séance publique de la Commission de l’agriculture, de la nature et de la ruralité, lundi 13 janvier 2025.

 

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A Pincemaille, expérimenter l’habitat léger

Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°174

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Par Sylvie La Spina
et Hamadou Kandé,

rédactrice en chef et animateur
chez Nature & Progrès

Près de Binche, un ancien domaine de vacances se mue en écovillage rassemblant des habitats légers. Les résidents nous partagent leurs valeurs, leurs actions, leurs projets mais aussi les déboires qu’ils rencontrent dans cette expérience collective.

Les habitants qui ont partagé leur témoignage

 

« Tournez à droite. » Le GPS me fait quitter la route provinciale pour m’engager sur un chemin de terre plongeant dans les bois. Encore 200 mètres dans un réseau de drèves portant de jolis noms d’oiseaux. A gauche, à droite, entre les grands arbres, un petit chalet, une roulotte, une yourte, une ruine… Un piéton me fait un signe amical de la main. « Vous êtes arrivé. » Une dizaine de personnes sont réunies devant une construction, prenant place autour de tables en bois. Lundi matin, 10 heures : rassemblement des habitants volontaires pour la réunion hebdomadaire. Nous sommes à Pincemaille, écovillage situé dans la commune d’Estinnes, près de Binche.

 

Ecovillage en devenir

Alexia raconte l’histoire des lieux. Un village de vacances établi sur 55 hectares, datant des années 1960, accueillant alors 300 chalets. Le temps passant, des personnes se sont installées durablement sur le site. Dépôts d’immondices, squats, chalets incendiés, violence, les faits divers relayés par la presse en ont fait une zone de non-droit mal famée. Il était nécessaire de trouver un nouveau projet. Pincemaille deviendra un écovillage rassemblant des habitats à faible emprise sur le sol, dans une dynamique collective. Il n’y a plus qu’à…

Petit à petit, des personnes désireuses de vivre en yourte, en tiny house ou en roulotte s’intéressent au lieu, mais l’enjeu est de taille. Il faut monter le projet sur un terreau de personnes habitant déjà sur place, loin de la philosophie souhaitée pour le lieu, et d’immondices semées par vingt années de laisser-aller. Le climat ambiant et la réputation des lieux n’aident pas à faire venir de nouvelles forces vives. Peu à peu, les choses s’organisent. Une plaquette explicative est réalisée par un groupe porteur, définissant la vision, les missions et ambitions du projet.

 

Un laboratoire social

Comme un village, Pincemaille rassemble des personnes d’horizons très différents. Il y a les habitants historiques de la propriété, mais aussi des gens du voyage, des pensionnés et des « alternatifs » qui souhaitent vivre en habitat léger au plus proche de la nature. Pour ces derniers, la question s’est vite posée d’apprivoiser leurs voisins et d’organiser la bonne entente. Le liant, ce sont les ateliers avec les enfants, la fête des voisins… « Pincemaille n’est pas une communauté : certains s’investissent, d’autres pas… ». L’idée est de viser l’inclusion, ne pas arriver à des ghettos où les habitants légers vivent entre eux.

Actuellement, le site compte 90 parcelles occupées et l’objectif est de monter à 150 pour atteindre l’équilibre économique. Mais hors de question de précipiter les choses. Pour assurer l’adéquation entre les personnes intéressées et le lieu, un processus d’intégration a été mis en place. Les porteurs de projet déposent une candidature, participent à des réunions et à des chantiers participatifs, s’immergent le temps d’un week-end avant de soumettre leur décision, ce qui prend entre six mois et deux ans. « Du lien avant les briques »… même si des briques, il n’y en a pas.

 

Décider ensemble

Le propriétaire a confié à une personne du milieu de l’immobilier la gestion du site. Une asbl créée, il y a cinq ans, pour la gestion foncière, sert d’interface entre le propriétaire et les résidents. Elle permet d’instaurer le dialogue et finance des projets proposés par les habitants. Le propriétaire rembourse les frais de l’asbl qui compte un ouvrier et deux employés. Les décisions sont prises par le gestionnaire à l’issue d’un processus participatif. Des groupes de travail rassemblent des volontaires sur des thématiques précises : la gestion des déchets, les conditions d’acceptation d’animaux domestiques, l’école du dehors, la ferme pédagogique… Les réunions du lundi permettent d’échanger sur le quotidien et sont un lieu de convivialité. Pour Christophe, qui construit sa tiny house sur le site, ce double mécanisme est important car, pour certaines interventions, il est nécessaire d’avoir un statut d’autorité, une légitimité que détient le gestionnaire.

Les résidents rencontrent des problèmes liés au statut du domaine. En effet, si chacun dispose d’une adresse et d’une boite aux lettres, la poste n’apporte pas le courrier, considérant que le camping constitue une propriété et non un quartier d’habitants. Même souci avec le ramassage des immondices. Au début, chacun apportait ses ordures en un lieu central, mais les rats déchiraient les sacs et la société de ramassage refusait la prise en charge. Maintenant, les ouvriers de l’asbl s’occupent de rassembler les sacs et de les apporter au bon moment au lieu de ramassage. Une solution décidée en commun et qui fonctionne. La dépollution du site s’organise pour évacuer des décennies de déchets laissés sur place. Un crowdfunding a permis de rassembler 30.000 euros dans ce but.

 

Dans l’écovillage, vivre en yourte au milieu des bois

 

Vivre dans l’illégalité

Pincemaille est un « domaine de vacances résidentiel » (habitat permanent) comme il en existe beaucoup en Wallonie. Comme pour toute habitation, la loi Tobback[i] oblige les communes à domicilier les personnes là où elles déclarent vivre, y compris en habitation légère. Cependant, la situation en zone de loisirs constitue une infraction urbanistique. Leur présence est tolérée par les autorités communales, qui ne soutiennent pas l’écovillage à la grande déception des porteurs de projet.

En 2021, un procès-verbal a été dressé pour une yourte construite sur les lieux. Le procureur du roi a décidé de classer le dossier sans suites. Le fonctionnaire délégué a cependant demandé une mise en ordre urbanistique. Les résidents risquent non seulement une expulsion, mais aussi une amende administrative. C’est une épée de Damoclès permanente. « On accepte de vivre avec et on fait des démarches, mais c’est compliqué. »

 

Légaliser l’habitat léger

« Nous souhaitons créer un cadre légal pour faire avancer les choses au niveau régional. Cependant, nous craignons les règles, les éventuels frais de transmission de nos biens, l’obligation de faire un PEB. Nous n’avons pas envie de nous encombrer d’un permis et de démarches administratives, mais nous sommes prêts à agir pour faire bouger les choses. Il y aurait 10.000 personnes vivant dans l’illégalité en habitat permanent en Wallonie[ii]. »

Le collectif s’entoure du soutien d’une avocate spécialisée dans la problématique de l’habitat léger ainsi que d’associations telles que Habitat et participation et le Rassemblement wallon pour le droit à l’habitat. Il souhaite avoir recours au droit de pétition[iii], qui nécessite de rassembler les signatures de mille personnes et oblige les autorités à considérer la demande de changement ou d’innovation proposée.

La région wallonne a créé un nouveau statut qui peut légaliser la situation : des zones d’habitat vert[iv]. Mais il y en a peu car cette zone implique que la voirie et l’égouttage soient pris en charge par les communes[v], ce qui représente un coût important. Xavier, qui habite sur le site depuis deux ans, explique qu’il faudrait faire tomber cet obstacle. « Ici, ça ne coûte rien à la commune puisque les voiries sont prises en charge par le collectif et l’égouttage est individuel. » Les résidents trouvent qu’il y a à Pincemaille une formidable opportunité pour la commune d’expérimenter un site d’installation d’habitats légers.

 

Lien au terrain

« On voit des projets d’accueil d’habitat léger qui se mettent en place à partir des pouvoirs publics, mais ils ne correspondent pas aux besoins des porteurs de projets. » Il faudrait que la solution réponde aux problèmes concrets d’une population qui existe déjà, changer la vision des communes, les rapprocher du terrain. Laurent témoigne : « Il faut construire des zones d’habitat vert à partir des connaissances des gens qui y habitent déjà. » Et c’est ici que l’écovillage de Pincemaille représente une opportunité intéressante. « On a besoin de vulgarisation, de montrer que quelque chose d’autre existe. Pincemaille se transforme mais conserve encore une vision négative par les habitants des environs. » Un documentaire tourné par Télévision du Monde démarre sa diffusion et permettra d’essaimer les idées portées par le collectif, et peut-être, in fine, de convaincre les autorités publiques de s’ouvrir à ce genre d’initiative.

 

Venez rencontrer les habitants de l’écovillage de Pincemaille à Festi’Valériane ! Informations pratiques sur www.valeriane.be.

 

REFERENCES

[i] Loi Tobback du 19 juillet 1991 relative aux registres de la population

[ii] http://cohesionsociale.wallonie.be/actions/PHP

[iii] Le droit de pétition est inscrit dans l’article 28 de la Constitution. Il permet à un ou plusieurs citoyens (quel que soit leur âge) de faire entendre leur voix en attirant l’attention des autorités publiques sur leurs préoccupations. Il peut s’agir d’un avis, d’une demande, d’une plainte ou de toute autre proposition. Le contenu d’une pétition peut servir aux parlementaires pour établir ou améliorer une législation, pour renforcer leur contrôle de l’action du Gouvernement ou pour faire prendre une position par le Parlement.

Les articles 127 et 128 du Règlement organisent le droit de pétition auprès du Parlement de Wallonie.

[iv] La zone d’habitat vert est définie dans l’Art. D II 25/1 du Code wallon de Développement territorial. La zone d’habitat vert est principalement destinée à la résidence répondant aux conditions fixées dans le présent article :

1° chaque parcelle destinée à recevoir une résidence doit présenter une superficie minimale de 200 mètres carrés nets ;

2° le nombre de parcelles à l’hectare calculé sur l’ensemble de la zone ne peut être inférieur à quinze et ne peut excéder trente-cinq ;

3° les résidences sont des constructions de 60 mètres carrés maximum de superficie brute de plancher, sans étage, à l’exception des zones bénéficiant d’un permis de lotir ou d’un permis d’urbanisation existant et permettant une superficie d’habitation plus grande.

4° à titre exceptionnel et pour autant que le nombre de parcelles qui leur est réservé ne dépasse pas 2 % du nombre de parcelles de la zone, peuvent y être admises des constructions ou installations favorisant le tourisme alternatif répondant aux conditions visées au 3° en ce compris les yourtes et les cabanes dans les arbres.

La mise en oeuvre de la zone d’habitat vert est subordonnée à l’adoption d’un schéma d’orientation local approuvé par le Gouvernement couvrant la totalité de la zone et à la délivrance d’un permis d’urbanisation ou d’un permis de construction groupée couvrant tout ou partie de la zone mise en oeuvre.

La zone d’habitat vert peut comporter de la résidence touristique, ainsi que des activités d’artisanat, d’équipements socioculturels, des aménagements de services publics et d’équipements communautaires, pour autant que cette résidence touristique et ces activités soient complémentaires et accessoires à la destination principale de la zone visée à l’alinéa 1er.

La zone d’habitat vert doit accueillir des espaces verts publics couvrant au moins 15 % de la superficie de la zone.

[v] Art. D II 64 du Code wallon de Développement territorial.

 

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Vaccination animale : quels risques ?

Cet article est paru dans la revue Valériane n°174

***

Par Sylvie La Spina,

rédactrice en chef chez Nature & Progrès

Grippe aviaire, maladie de la langue bleue, les zoonoses se multiplient et donnent lieu à des campagnes de vaccination des animaux en vue de freiner les maladies et de protéger les éleveurs des risques financiers. Citoyens et agriculteurs s’interrogent cependant des risques associés aux vaccins administrés aux animaux.

Les vaccins utilisés sur les vaches et moutons en Belgique ne contiennent pas d’ARNm. Jusque quand ?

 

Mars 2025. Hervé Perrotin, membre de la locale Brabant-Ouest, nous questionne sur les risques d’une consommation de viande d’animaux vaccinés à l’aide d’ARNm. Une semaine plus tard, Michel Paque, de la Ferme à l’Arbre de Liège, nous interpelle également à la suite de questions posées par les clients de son magasin. Nos « citoyens sentinelles » nous invitent à mener l’enquête.

 

Comment fonctionne un vaccin à ARNm ?

« Médicaments vétérinaires destinés à être administrés à un animal en vue de provoquer une immunité active ou passive ou de diagnostiquer son état d’immunité »[i], les vaccins sont issus de trois technologies[ii] : (1) vivants atténués, ils contiennent une version affaiblie de l’agent pathogène qui se multiplie au sein de l’organisme receveur mais a perdu sa nocivité, (2) inactivés, où l’agent pathogène est inactif et ne se reproduit plus, et (3) « issus de plateformes technologiques », qui utilisent un fragment de matériel génétique ou une protéine spécifique de l’agent pathogène. Les vaccins à ARN messager (ARNm) font partie de cette catégorie.

Ce type de vaccin pénètre à l’intérieur des cellules, mais pas dans le noyau contenant l’ADN, ce qui, en principe, l’empêche d’interagir avec le génome de l’individu vacciné. « Pour pénétrer dans cette partie de la cellule, les molécules présentes dans le cytoplasme doivent être porteuses d’un étiquetage spécifique. En outre, des molécules de transport devraient intervenir pour les y emmener. Ce dont ne disposent pas les ARNm des vaccins », explique François Meurens, professeur en immuno-virologie et chercheur à l’INRAE[iii]. Cet ARN est traduit par la machinerie enzymatique de la cellule en une protéine qui va jouer le rôle d’antigène pour un agent pathogène ciblé. Etant donné que l’ARNm, fragile, se dégrade rapidement, des vaccins « auto-réplicants » ont été développés afin que la cellule réplique ce fragment d’ARNm et produise l’antigène plus longtemps.

 

Autorisation d’utilisation

Le Règlement (UE) 2019/6 définit les modalités d’autorisation des médicaments vétérinaires en Europe. Une batterie de tests sont prévus pour prouver l’innocuité du produit pour l’espèce animale, pour l’humain et pour l’environnement en étudiant principes actifs et adjuvants. Pour les vaccins à ARNm, il est nécessaire de démontrer (1) que l’ARNm est seulement un fragment de matériel génétique et ne peut redevenir un virus complet, (2) la nature instable et la dégradation rapide de l’ARNm, (3) l’absence de propagation de cet ARNm au noyau de la cellule et (4) que l’ARNm résiduel est détruit dans l’estomac en cas d’ingestion de produits issus d’animaux vaccinés.

Toutefois, des exceptions à cette procédure existent : des Etats membres peuvent autoriser des produits non homologués au cas où aucun autre vaccin n’est disponible (rupture de stock ou vaccin inexistant)[iv]. C’est en utilisant ces dérogations que les vaccins Bluevac-3, Bultavo-3 et Syzabul BTV3 sont autorisés depuis 2024 pour la campagne de vaccination contre la maladie de la langue bleue, et Hepizovac et Syvac EH Marker pour la maladie hémorragique épizootique (MHE).

 

Des vaccins à ARNm en Belgique ?

Nous avons questionné le Centre Belge d’Information Pharmacothérapeutique et l’Agence fédérale des médicaments et des produits de santé sur l’existence de vaccins à ARNm autorisés en Belgique. Il n’y a pas encore d’autorisation dans notre pays. Les notices des vaccins utilisés pour la langue bleue et la MHE le confirment. Cependant, ces types de vaccins sont proches de chez nous. Depuis l’automne 2024, un vaccin à ARNm figure parmi les deux produits utilisés pour vacciner les canards contre la grippe aviaire en France[v]. Ceva Respons A1H5[vi] comprend un « ARN auto-amplifiant codant l’hémagglutinine virale du virus de l’influenza aviaire ». Des vaccins à ARNm sont aussi utilisés sur les porcs au Canada (Merck)[vii].

De la viande d’animaux vaccinés avec des ARNm auto-réplicants est donc présente sur les étals de nos supermarchés.

 

Les vaccins à ARNm critiqués

Jean-Marc Sabatier, directeur de recherches au CNRS, fait énormément parler de lui en raison de sa critique des vaccins à ARNm auto-réplicant. Selon le scientifique, certains ARN peuvent résister à une cuisson à 100°C pendant 10 minutes ainsi qu’à l’acidité de l’estomac grâce à l’effet protecteur des adjuvants. Une contamination pourrait également se faire en amont, via les muqueuses buccales et l’œsophage. De son côté, François Meurens présente les vaccins à ARNm comme plus sûrs, car étant donné qu’ils sont synthétisés chimiquement, ils ne nécessitent pas de cultures des virus pathogènes. « En outre, contrairement aux vaccins vivants atténués, le risque de retour à la virulence est nul, puisqu’ils ne contiennent pas d’agent infectieux mais uniquement l’information nécessaire à la production d’une protéine virale. ». Scientifiques contre scientifiques : qui croire ?

Par ailleurs, il est important de considérer les risques directs pour les professionnels. Il arrive en effet que les vétérinaires procédant aux vaccinations se piquent. En France, 80 cas d’accidents sont signalés chaque année au réseau des Centres antipoison et de toxicovigilance. Les incidents arrivent le plus souvent en élevage avicole (34 %), porcin (28 %), bovin (14 %), ovin (8,5 %) ou caprin (2 %) par rapport aux animaux de compagnie, et pour 90 % des cas dans un cadre professionnel[viii].

 

Faire confiance aux firmes ?

Au sein d’Inf’OGM[ix], on s’inquiète de la nocivité potentielle du vaccin ainsi que de ses adjuvants. L’association soulève un manque de transparence. « Où peut-on trouver le déroulé de tous ces travaux minutieux de vérification ? Et, en particulier, où trouver les preuves scientifiques que « lorsqu’un produit issu d’un animal vacciné est consommé [par l’espèce humaine], l’ARNm résiduel éventuel est détruit dans l’estomac par les enzymes digestives et les conditions acides » ? ». Les études étant réalisées par les firmes elles-mêmes – ce que Nature & Progrès dénonce également dans le secteur des pesticides -, le doute est permis.

Jonathan Jarry, communicateur scientifique à l’Organisation pour la science et la société de l’Université McGill au Canada, déplore ce manque de confiance des consommateurs[x]. Il met ces craintes sur le dos d’un manque de connaissance et de compréhension de la science. « Les nouvelles technologies sont plus difficiles à appréhender. Elles peuvent être perçues comme moins naturelles, et la crainte de manipulations génétiques incontrôlées peut apparaître et être alimentée par des influenceurs antivaccins. ». Le canadien incrimine un manque de confiance dans l’industrie et dans le gouvernement. « Les vaccins sont produits par l’industrie et règlementés par le gouvernement, mais qu’en est-il si l’on se méfie des deux ? Il est donc très facile pour le consommateur anxieux de tomber dans le sophisme du nirvana. »

Pouvons-nous vraiment faire confiance dans une industrie capitaliste reposant sur le profit, poussée dans le dos par des actionnaires réclamant leur retour sur investissement ? Dans le documentaire « The Corporation » (2003), les sociétés anonymes sont comparées à des psychopathes : égoïstes, menteurs, indifférents au bien-être et au respect d’autrui comme à ses malheurs. La vente de vaccins représentait, en 2023, 32 % des produits à usage vétérinaire en Europe, toutes espèces animales confondues. Le marché mondial des vaccins vétérinaires est estimé à 18 milliards USD en 2024 et devrait atteindre 27 milliards USD d’ici 2029[xi]. « Le fardeau croissant des maladies zoonotiques devrait stimuler la demande de vaccins pour animaux, stimulant ainsi la croissance du marché au cours de la période de prévision. Le marché des vaccins vétérinaires est assez compétitif et se compose de plusieurs acteurs majeurs qui jouissent d’une présence mondiale et sont confrontés à une concurrence intense dans les économies émergentes. » Citons Zoetis, Merck, Virbac, GmbH, etc.

 

Pour Nature & Progrès, les questions soulevées par les citoyens sont légitimes étant donné le manque de transparence des études d’innocuité des vaccins et les enjeux financiers que représente ce marché pour les multinationales.

La multiplication des obligations de vaccination des animaux d’élevage face au développement des maladies épidémiques et l’explosion du développement des vaccins à ARNm, moins coûteux à produire et réputés plus efficaces, ne laissera peut-être bientôt plus le choix, ni aux éleveurs, ni aux citoyens, d’éviter ces nouvelles technologies.

Le principe de précaution ne devrait-il pas être appliqué en attendant une procédure d’autorisation plus fiable, garantissant la sécurité alimentaire et environnementale des vaccins à ARNm auto-réplicant ?

 

REFERENCES

[i] Définition du Règlement (UE) 2019/6 relative aux médicaments vétérinaires, Art. 4.

[ii] https://www.anses.fr/fr/content/vaccins-veterinaires-le-point-sur-leur-evaluation-et-leur-autorisation

[iii] https://theconversation.com/points-forts-limites-risques-decryptage-de-la-technologie-des-vaccins-a-arn-152333

[iv] Articles 110 et 116 du Règlement (UE) 2019/6 relative aux médicaments vétérinaires

[v] https://agriculture.gouv.fr/la-vaccination-en-pratique-foire-aux-questions-destination-des-eleveurs-et-des-acteurs-de-terrain

[vi] www.anses.fr/fr/system/files/90053_ATU_R_2025_ANNEXE.pdf

[vii] https://inspection.canada.ca/fr/sante-animaux/produits-biologiques-veterinaires/evaluations-environnementales/produits-ordonnance-contenant-particules

[viii] https://www.anses.fr/fr/system/files/Toxicovigilance2021AUTO0072Ra.pdf

[ix] https://infogm.org/vaccin-a-arn-messager-auto-amplificateur-apres-lhomme-le-canard/

[x] https://cooperateur.coop/fr/porc/capsule/vaccins-arn-octobre-2023

[xi] https://www.mordorintelligence.com/fr/industry-reports/veterinary-vaccines-market

 

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Faut-il arrêter de produire sa nourriture ?

Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°174

***

 

Par Sylvie La Spina,

rédactrice en chef pour Nature & Progrès

« Vivre bio » ne peut plus se limiter à vivre nos idéaux en marge, en produisant notre nourriture et en soutenant les producteurs et artisans suivant nos valeurs. La révélation de la présence de polluants éternels dans l’eau que nous buvons et, maintenant, dans les œufs de nos propres poules, est une piqure de rappel : ce sont les priorités de la société qu’il faut transformer, pour notre santé et celle de la Terre. 

(c) Anita Austvika (Unsplash)

 

« Arrêtez de manger des œufs de votre jardin », a-t-on pu lire comme titre dans La Libre[i] à la veille de la fête pascale. L’information, essaimée par d’autres médias, interpelle. Est-il terminé, ce bon temps où l’on ramenait, petit panier en osier au bras, les œufs des trois cocottes familiales pour l’omelette du dîner ?

 

Contaminations constatées

L’alerte a été lancée par l’Agence néerlandaise de santé : une étude a révélé des teneurs inquiétantes en PFAS – les fameux « polluants éternels » – dans les œufs de poules élevées chez les particuliers. Sur 60 sites étudiés, 31 présentaient des doses telles que la consommation d’un seul œuf par semaine dépasse déjà les quantités recommandées en matière de santé. Cette observation conduit l’agence à déconseiller la consommation d’œufs produits à la maison. La suspicion de la présence de polluants dans les œufs de particuliers n’est pas nouvelle. Le même type d’alerte avait été lancé, il y a vingt ans, pour la présence de polluants organochlorés (PCB, dioxine, etc.). Par ailleurs, en 2023, une étude réalisée par l’Agence régionale de santé Île-de-France[ii] en région parisienne révélait une présence excessive de PFAS dans 23 échantillons sur 25. L’agence recommande d’éviter la consommation des œufs d’élevage domestique dans 410 communes de la ville de Paris et alentours.

La Belgique a réagi de manière rapide à l’annonce de nos voisins. En Flandre, le Département de l’environnement[iii] recommande de se limiter à maximum deux œufs « maison » par semaine, voire un œuf pour les publics fragiles (enfants, femmes enceintes…). En Wallonie, le Conseil scientifique indépendant conseille aux éleveurs amateurs de nourrir les volailles en hauteur ou dans des mangeoires pour éviter qu’elles picorent le sol contaminé. Pol Gosselin, responsable de la cellule Environnement-Santé de la Région wallonne, explique : « Si les sols ont été arrosés avec l’eau de distribution – dont la contamination par des PFAS a été démontrée et médiatisée [ndlr] -, ils sont alors peut-être couverts de PFAS. Les poules qui y picorent peuvent donc éventuellement concentrer ces PFAS dans leurs œufs. » [iv]

 

Les œufs « professionnels », meilleurs ?

Du côté des éleveurs professionnels, la Fédération wallonne de l’agriculture, syndicat majoritaire, rassure : « En Wallonie, grâce à une alimentation strictement surveillée, des parcours extérieurs préservés et contrôlés et des analyses de risques régulières, nos producteurs garantissent des œufs sains, sûrs et bons pour toute la famille. » [v]  Le syndicat agricole s’appuie sur une série d’analyses réalisées par l’AFSCA en 2023 : un seul dosage sur 45 a dépassé la norme européenne. « Cet œuf provenait d’une zone particulièrement à risque dû à sa proximité avec une zone industrielle en Flandre. » [vi]

Au Danemark, des contaminations aux PFAS d’œufs issus d’élevages professionnels ont été révélées début 2023. Fait étonnant : seuls les œufs biologiques étaient concernés, tandis que de faibles teneurs étaient observées dans les œufs conventionnels plein air et au sol. C’est la farine de poisson utilisée dans l’alimentation qui serait à l’origine de la pollution. « Les PFAS sont des substances pouvant migrer et s’accumuler tout au long de la chaîne alimentaire : du poisson à la farine de poisson contenue dans l’alimentation des poules, puis de la poule à l’œuf, où elles se lient aux protéines du jaune et sont consommées par l’homme. » [vii]

 

Les éleveurs amateurs désœuvrés

Interviewé dans le cadre de l’émission « C’est vous qui le dites »[viii] sur Vivacité, Adrien, père de famille qui était justement en train d’installer un poulailler dans son jardin, partage ses inquiétudes. « On voulait une alimentation meilleure que tout ce qui est agro-alimentaire. Les poules aujourd’hui, hier, l’eau de consommation… »

« On a l’impression qu’on laisse à nos enfants une terre qui est polluée, et on n’a vraiment plus de solutions. »

Participant à cette même émission, Adrien de Marneffe, journaliste de La Libre, interroge notre mode de vie dans lequel même le jardin est pollué. « J’envisageais, à terme, d’avoir des poules dans le jardin, de ramasser les œufs avec les enfants… Mais après ça, je ne vais pas le faire. En tout cas, pas tout de suite, pas tant que je ne serai pas rassuré sur la question. » Le risque de contamination des œufs « maison » par les PFAS va donc freiner les initiatives d’autoproduction alimentaire au sein des familles.

Bruno Schiffers, écotoxicologue et administrateur de Nature & Progrès, analyse : « Les PFAS se retrouvent partout : dans les eaux (de distribution, en bouteille et de pluie), dans les sols (adsorbés sur la matière organique et dans les organismes du sol), dans l’air (vapeur d’eau et poussières), dans les végétaux (absorbés par les racines et déposés sur les feuilles). Les voies d’exposition des poules sont donc multiples mais il semble que les expositions principales viennent du sol picoré et de l’eau de boisson. Les poules plein air picorent un sol contaminé. Les poules de particuliers vivant plus longtemps que celles de batterie, elles vont accumuler plus de polluants (PFAS, organochlorés) dans leurs graisses. Les œufs de ces poules seraient donc davantage contaminés ! »

 

Sortons de nos chaumières !

Les évolutions néfastes du système agricole dominant du point de vue écologique, économique et social ont suscité la naissance de Nature & Progrès et motive ses actions depuis presque 50 ans.

Au commencement, nos membres se sont regroupés autour d’un idéal de production biologique, tant chez les professionnels que chez les particuliers. Ce développement « en marge », répondant à nos convictions, ne suffit plus.

La crise de la dioxine a été un premier déclencheur qui a poussé Nature & Progrès à militer pour faire évoluer le système alimentaire de manière globale (lire l’interview de Marc Fichers dans Valériane n°172). Cette mise en évidence des PFAS dans l’environnement, jusque dans l’eau que nous buvons tous et les œufs des poules dans nos jardins est une piqure de rappel : vivre comme la famille Ingalls dans notre « Petite maison (bio) dans la prairie »[ix], en cultivant nos légumes et nos fruitiers et en élevant nos animaux ne suffit pas. Il faut agir pour faire interdire au plus vite ces pollutions, aujourd’hui et pour les générations futures. Pour Nature & Progrès, il est important d’investiguer la présence de PFAS dans les œufs. L’Institut scientifique de service public a défini son plan d’analyse en trois phases : l’eau, le sol, puis les légumes et les œufs. Les échantillonnages sont en cours. Le niveau de contamination défini, nous en saurons davantage sur les risques actuels. Mais plus que tout, il faut convaincre nos politiques de prendre des mesures fortes pour arrêter l’émission des polluants éternels qui ne cessent de s’accumuler dans notre environnement. En complément de l’action continue de notre association, qui lance l’alerte, milite, informe et plaide, nous tous, citoyens et citoyennes, pouvons écrire aux ministres pour exprimer nos inquiétudes et interpeller.

 

REFERENCES

[i] Schmidt V. 16 avril 2025. « Arrêtez de manger des œufs de votre propre jardin » : la Wallonie et la Flandre appellent à la prudence.

[ii] ARS Île-de-France. 30 septembre 2024. Contamination des œufs de poules par des polluants organiques persistants : étude dans 25 poulaillers en Île-de-France.

[iii] Departement Omgeving. SD. Eet maximaal 2 eieren per week.

[iv] Rondelez N. 17 avril 2025. Faut-il craindre la présence de PFAS dans les œufs de nos poules ?

[v] Post facebook du 18 avril 2025.

[vi] AFSCA. 21 janvier 2024. Les résultats 2023 des analyses menées par l’AFSCA sur les PFAS sont rassurants : seuls 4 échantillons sur un total de 370 sont non conformes.

[vii] Institut national de l’alimentation. 23 janvier 2023. PFAS found in organic eggs in Denmark.

[viii] Emission du 17 avril 2025.

[ix] Série télévisée américaine qui raconte les aventures de la famille Ingalls, menant une vie d’autonomie et de sobriété à la campagne.

 

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NTG : la Belgique dit oui, « si et seulement si »

Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°173

***

 

Par Virginie Pissoort,

chargée de campagnes
chez Nature & Progrès

Ce 14 mars, en Comité des représentants permanents, la Belgique s’est positionnée pour le texte proposé par la présidence polonaise de l’UE en vue de déréguler les nouvelles techniques génomiques (nouveaux OGM). « Oui mais » ou « Si et seulement si », elle conditionne son vote au respect de quatre balises répondant aux préoccupations de la société civile. Place maintenant au trilogue. Passera, ou passera pas ?

 

Si les OGM sont aujourd’hui fortement réglementés, grâce notamment à une opposition farouche de la société civile dans laquelle Nature & Progrès a été fortement active, de nouvelles techniques génomiques (NTG, ou « nouveaux OGM ») se fraient un chemin pour sortir des obligations contraignantes de la législation. Nous vous tenons régulièrement au courant des nouvelles concernant ce processus, et des actions que nous menons en vue de nous protéger de ces nouvelles technologies dont l’absence d’impacts sur notre santé et celle des écosystèmes n’a jamais pu être démontrée.

 

La Pologne sur la brèche

Dans notre analyse 2025/10, nous vous informions de l’ambition de la présidence polonaise de l’Union européenne (UE) d’avancer sur le dossier de la dérégulation des NTG. Sans rien apporter de rassurant par rapport aux points de vigilance soulevés par les Etats membres (EM) réticents sur ce projet – notamment au sujet des brevets (1) sur les semences génétiquement modifiées -, elle a obtenu une majorité qualifiée, entre autres grâce à la Belgique. Notre petit pays, familier de « l’abstention faute de consensus » a, pour une fois, pesé lourd dans la balance, donnant ainsi le feu vert pour la suite du processus législatif de libéralisation des NTG. Cependant, la Belgique nuançait ce « oui » en remettant une déclaration au Conseil avec les éléments qu’elle entendait voir dans le texte final.

 

La position adoptée par le Conseil

Le projet de dérégulation des NTG est une proposition de la Commission européenne (CE). Il doit, de ce fait, obtenir une majorité au parlement européen (PE), avec 50 % des voix +1, et une majorité qualifiée au Conseil de l’Union européenne. Celle-ci est atteinte si le texte recueille un vote favorable d’au moins 55 % des EM, soit 15 États sur 27, lesquels doivent représenter au moins 65 % de la population de l’UE.

Jusqu’ici, la Pologne était plutôt mitigée sur le projet de dérégulation, particulièrement à cause des risques que les brevets sur les NGT pourraient faire peser sur les petites entreprises semencières et sur les agriculteurs. Mais alors que la présidence précédente, hongroise, réticente sur l’ensemble du texte, avait tenté de reprendre les discussions, la Pologne entendait bien se limiter à la question épineuse des brevets, pourvu que le texte passe. Et, c’est ainsi qu’après plusieurs reformulations coup sur coup, Varsovie a réussi, le 14 mars dernier, à faire adopter par les EM en Comité des représentants permanents un texte qui se satisfait d’obligations d’information et de communication sur les brevets par leurs détenteurs, sans restriction aucune (2). Quant au reste du texte, le Conseil confirme ainsi la distinction proposée par la CE entre les NTG1 et les NTG2, les premiers étant, en gros, exempts de tout cadre régulatoire du fait qu’ils seraient équivalents à des organismes que l’on pourrait retrouver dans la nature (sauf étiquetage des semences), alors que les NTG 2 restent soumis à un corps de règles plus strictes (évaluation des risques, étiquetage … ), proches de ce qui existe dans la directive de 2001 sur les OGM. Autre initiative du texte adopté par les EM par rapport à celui de la CE : ceux-ci peuvent décider d’interdire la culture des végétaux NTG 2 sur leur territoire (clause de « opt-out ») et prendre des mesures visant à éviter la présence accidentelle de végétaux NTG 2 sur leur territoire (clause de coexistence) ainsi que pour éviter la présence accidentelle de végétaux NTG1 dans l’agriculture biologique.

 

Majorité qualifiée au Conseil

Les pays comptabilisés comme étant en faveur de ce texte finalement adopté sont la Belgique, Chypre, la République Tchèque, le Danemark, l’Estonie, la Finlande, la France, la Grèce, l’Irlande, l’Italie, la Lettonie, la Lituanie, Luxembourg, Malte, les Pays Bas et la Pologne. Cette dernière est historiquement contre la dérégulation mais désireuse d’afficher une victoire comme présidente de l’UE. Elle compte lourd avec ses quasi 39 millions d’habitants. L’Autriche, la Croatie, l’Allemagne, la Hongrie, la Roumanie, la Slovaquie, la Slovénie et la Bulgarie n’ont pas soutenu le texte ; en votant « contre » ou en « s’abstenant » (Allemagne et Bulgarie) ce qui est équivalent dans le calcul des votes. La Hongrie et la Slovénie, qui ont explicitement voté contre le texte, ont, quant à elles, remis une déclaration à l’occasion de ce vote du 14 mars. Nous n’avons pas pu en prendre connaissance, mais on peut imaginer qu’elle souligne les failles d’un texte auquel elles ne peuvent souscrire.

 

La Belgique dit oui, mais tempère

La Belgique a également remis une déclaration au Conseil, mais elle a, en revanche, approuvé le texte, donnant ainsi – avec le concours de la Grèce historiquement contre mais devenue favorable – le feu vert au Conseil jusqu’ici bloqué.

La Belgique dit « oui, mais… ». Pas exactement, d’après Les Engagés, concernés et impliqués dans la décision belge. Selon le parti, la Belgique a approuvé « si et seulement si… ».

La déclaration de la Belgique au Conseil, dans sa version officielle, n’a pas été rendue publique.  Quatre balises y figureraient : (1) l’interdiction totale de la brevetabilité des NTG ; (2) l’obligation de traçabilité et d’étiquetage sur toute la chaîne de valeur (jusqu’au consommateur) ; (3) l’interdiction des NTG en agriculture biologique et dans les produits biologiques et (4) l’analyse de risques pour l’environnement et la santé au cas par cas pour tous les NTG mis sur le marché et la prise en compte de la résistance aux insectes pour la catégorisation des produits NTG.

Ces balises sont fortes et on peut se réjouir que la Belgique, de plus en plus à droite et libérale, les intègre dans un document de positionnement. Elles reflètent sans aucun doute les convictions du parti des Engagés, dont le prédécesseur, le CdH, avait activement œuvré à faire de la Wallonie une terre sans OGM et sans risque d’OGM. Mais ces balises sont à une distance abyssale du texte adopté par le Conseil. Et, selon nous, la probabilité que le Conseil les fasse siennes est maigre dès lors qu’il peut se targuer d’avoir obtenu sa « majorité qualifiée » sur un texte qui ne reflète pas ces mesures. Encore un compromis à la belge qui en a surpris plus d’un parmi nos collègues européens !

 

Quel tour de force pour la suite ?

Il existe aujourd’hui trois textes : le texte original proposé par la Commission, le texte amendé par le Parlement et voté en 2024 qui met certaines balises au projet de dérégulation à tout va de la Commission, et le texte du Conseil évoqué ci-dessus. Ces trois institutions vont maintenant se mettre à table et négocier pour aboutir à un texte commun. C’est ce qu’on appelle la phase de « trilogue », négociation purement politique, de rapports de force et de calculs. Qui va l’emporter ? Difficile à dire. 

Le texte adopté par le PE contient des amendements principalement proposés et votés par la gauche autrefois plus présente dans l’hémicycle, dans le souci de protéger la santé, l’environnement, les consommateurs et les producteurs. Ceux-ci avaient aussi fait l’adhésion de quelques parlementaires de centre droite, dont les membres wallons du Parti Parlementaire Européen. Le texte prévoit une obligation d’étiquetage des NTG1 et NTG2 tout au long de la chaine, l’interdiction des NTG dans le bio, des mesures de coexistence, une possibilité de « opt out » pour les EM et une interdiction de brevets pour les NTG1 et les NTG2. En revanche, la distinction malheureuse et sans aucun fondement scientifique entre les NTG1 et NTG2 avait été maintenue, ainsi que l’absence d’obligation d’évaluation des risques, ce que Nature & Progrès déplore fortement.  

On est donc face à un texte initial de la Commission insoutenable, un texte adopté au Conseil, quasiment aussi mauvais, et un texte amélioré adopté par le PE. Mais, un PE qui s’est, depuis, fortement droitisé. Au milieu de tout cela, une déclaration ambitieuse des revendications de la Belgique qui épouse à peu de choses près les revendications de la société civile et qui confirme la pertinence des amendements au texte adoptés par le PE. C’est peut-être là, concrètement, en renforçant les amendements du PE, que se jouera la pertinence de ce texte.

Selon le ministre fédéral de l’agriculture, David Clarinval, qui n’a jamais caché son enthousiasme pour le projet de dérégulation des NTG, « … en marge de notre soutien, nous avons exprimé l’importance de continuer à travailler, dans le cadre du trilogue avec le Parlement européen, sur les thématiques des brevets, la traçabilité, l’information des utilisateurs et l’agriculture biologique, ainsi que sur les variétés résistantes aux insectes ravageurs » (3). Le Communiqué de presse des Engagés se veut plus engageant « Pour Les Engagés, les NGT, c’est non, sauf à respecter scrupuleusement des impératifs sanitaires, environnementaux et de protection du consommateur. Nous posons quatre conditions non négociables » (4).

A lire ces communiqués, nous serions donc face à une Belgique qui a précipité la phase de trilogue, mais pousserait dans le dos le Parlement et le Conseil pour définir des balises fortes, et qui, in fine, n’approuverait pas le texte final si ces balises ne sont pas respectées. Nature & Progrès continue à suivre de près ce dossier et à appuyer le meilleur cadrage des NTG repris dans la déclaration belge. A suivre…

 

REFERENCES ET NOTES

  • Un brevet est un titre de propriété industrielle qui confère à son titulaire une exclusivité d’exploitation de l’invention brevetée à compter, en principe, de la date de dépôt et pour une durée maximale de 20 ans. Le brevet ne donne pas le droit d’exploiter l’invention brevetée, lequel peut être soumis à une autorisation de mise sur le marché, c’est le cas des NGT sur les végétaux, dont plus de 500 auraient fait l’objet d’une demande de brevets à l’Office européen des brevets.
  • Le texte des Polonais prévoit ceci : lorsque les entreprises ou les obtenteurs demandent l’enregistrement d’un végétal ou d’un produit NTG1, ils doivent fournir des informations sur tous les brevets existants ou en demande. Celles-ci sont consignées dans une base de données accessible au public mise en place par la CE, qui énumère tous les végétaux NTG ayant obtenu le statut de NTG1. La base de données mise à jour vise à garantir la transparence en ce qui concerne les végétaux NTG 1. En outre, sur une base purement volontaire, les entreprises ou les obtenteurs peuvent également fournir des informations sur l’intention du titulaire du brevet de concéder une licence pour l’utilisation d’un végétal ou d’un produit NTG1 dans des conditions équitables. Pour les NTG2, rien n’est prévu. Ils peuvent donc faire l’objet d’un brevet dans le cadre de la Convention européenne sur les brevets.
  • Communiqué de presse – 14/03/2025 – David Clarinval : Nouvelles techniques génomiques : sous impulsion du ministre fédéral de l’Agriculture David Clarinval, la Belgique a soutenu, ce vendredi, la proposition européenne. https://clarinval.belgium.be/fr/actualites/nouvelles-techniques-genomiques-sous-impulsion-du-ministre-federal-de-lagriculture-david
  • Communiqué de presse – 14/03/2025 – Les Engagés : Les Engagés exigent l’absolue transparence pour les consommateurs. https://www.lesengages.be/actualite/ngt-les-engages-exigent-labsolue-transparence-pour-les-consommateurs-et-lapplication-du-principe-de-precaution/

 

 

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Rafraîchir les villes, le miracle des arbres

Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°173

***

 

Par Guillaume Lohest,

rédacteur pour Nature & Progrès

« L’arbre ne retire pas son ombre, même au bûcheron » affirme un proverbe indien. En ville, cette générosité végétale prend tout son sens. Le dérèglement climatique confrontera de plus en plus souvent un nombre de plus en plus important de citadins à des épisodes de fortes chaleurs. Y planter des arbres aujourd’hui, c’est s’adapter aux conditions extrêmes de demain.

 

D’après les dernières estimations des Nations Unies, 57 % des humains habitent dans une ville. On attendrait même 70 % de citadins en 2050. En Europe, nous y sommes déjà. Le taux d’urbanisation actuel est de 75 %. Or l’une des conséquences du dérèglement climatique est l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des canicules. Il y a déjà eu quatre fois plus d’épisodes caniculaires en France cette dernière décennie que durant les années 80. Et cela va empirer. D’ici à 2050, le nombre de vagues de chaleur pourrait encore doubler.

 

Jusqu’à six degrés de moins

Mais derrière cette perspective globale se cachent des réalités très distinctes. Un même épisode caniculaire est vécu très différemment selon que l’on vit dans une propriété arborée à la campagne ou dans une barre d’immeubles au cœur d’une métropole. Si l’on s’en tient aux seules disparités de thermomètre, les différences observées entre ville et campagne sont connues depuis longtemps. Ainsi, par exemple,

« Les températures de l’air sont plus élevées de 3°C en moyenne au centre de la Région de Bruxelles-Capitale qu’à ses alentours ruraux en été (sur la période 1987-2016). »

« Les températures les plus élevées s’observent dans de grandes zones au centre-ville urbanisé. Les températures sont légèrement plus basses au-dessus des eaux et dans les grands parcs » (1). La nuit, cet écart de température est même de 4 à 6°C.

Ce phénomène porte un nom : l’îlot de chaleur urbain (ICU). Il s’explique par deux facteurs principaux : l’inertie thermique – plus un matériau est lourd et épais, plus il accumulera de la chaleur – et l’effet d’albédo liée à la réflexion de l’énergie solaire. « Si l’on prend l’exemple du béton brut, on voit qu’il a une inertie thermique assez élevée et un albédo faible, il absorbe donc près de 80 % de l’énergie qu’il reçoit. Ainsi, le béton soumis aux rayonnements solaires, mais aussi aux rayonnements de réflexion, va se réchauffer lentement mais sa capacité thermique et son albédo lui permettent d’emmagasiner beaucoup de chaleur » (2).

 

Des villes canopées

Avant d’envisager un exode urbain utopique et peu raisonnable, une autre piste a déjà fait ses preuves : augmenter la quantité d’arbres en ville. À Liège, c’est l’objectif du Plan Canopée, qui ambitionne la plantation de 24.000 arbres d’ici à 2030. Parallèlement aux efforts pour réduire les émissions, la ville veut donc aussi anticiper l’adaptation au dérèglement climatique. Car « sans agir, le climat liégeois pourrait correspondre, à l’horizon 2100, à celui que nous connaissons aujourd’hui à… Madrid ou Porto ! Nous connaîtrons entre 15 et 27 jours de vagues de chaleurs (température de plus de 25°C pendant au moins 5 jours de suite ou 30°C pendant 3 jours ou plus), contre une moyenne de 2 à 6 jours par an aujourd’hui (3) ». Construit avec l’aide de scientifiques et d’académiques, ce plan en appelle aussi à une implication des citoyens puisque deux tiers des arbres à planter le seront sur des terrains privés.

De nombreuses villes dans le monde entier initient des programmes similaires. Bruxelles a également son Plan Canopée 2020-2030. Car il semble que, parmi les méthodes envisageables pour lutter contre les îlots de chaleur urbains, la plantation d’arbres soit, de loin, la plus efficace. Rendre les villes plus blanches pour augmenter l’effet d’albédo aurait un impact assez limité. Autre possibilité, la multiplication des écoulements d’eau en surface, plus complexe à mettre en œuvre. C’est donc naturellement vers la végétalisation que les villes se tournent en priorité. Barcelone, Lyon, Marseille, Montréal, Nantes, Rennes, Rome, Stuttgart, Toulouse et Vienne, parmi d’autres, se sont lancées et ont été étudiées dans le cadre d’un ouvrage de référence sur le sujet (4).

 

Tant de bienfaits… et quelques limites

Au fond, comment les arbres rafraichissent-ils l’espace autour d’eux ? Plusieurs phénomènes s’additionnent. D’abord, « ses feuilles absorbent une grande partie du rayonnement solaire lors de la photosynthèse, et le reste est reflété. » Ensuite, « il créé une ombre portée qui protège les personnes, les animaux, les végétaux et les pelouses situées en-dessous, rafraîchit le sol et fait bouclier pour les façades. » Enfin, grâce à ses racines« il puise l’eau dans le sol et la rejette dans l’air par ses stomates. Cette évapotranspiration préserve l’humidité locale et rafraîchit l’air ambiant » (5). On parle ici des avantages de « climatisation » des arbres, mais ils ont évidemment d’autres bienfaits : drainage des eaux de surface, purification de l’air, accueil de la biodiversité, bien-être et beauté de la ville…

Toutefois, ce miracle n’est pas sans l’une ou l’autre difficulté. Il a été observé que « les arbres sont efficaces mais sur une distance limitée : des thermographies montrent que l’effet s’estompe au-delà de 100 m. » Autre problème : le temps qu’il faut pour que ça pousse… et la vulnérabilité au changement climatique lui-même :

« Un arbre de grande envergure va mettre entre 25 et 50 ans pour atteindre sa taille adulte… avec le risque qu’entre temps, le climat ait tellement changé que l’arbre ne résiste plus. »

« Ainsi, à Montréal, 10 % des arbres (les frênes) ont été attaqués par un parasite dont l’apparition est liée à la hausse des températures » (6). Le choix des essences doit donc être savamment pensé en amont et, surtout, diversifié, entre espèces indigènes et anticipation de conditions climatiques futures.

 

Repenser nos villes et notre mobilité

Enfin, et c’est sans doute le point le plus épineux, la place qu’occuperont les plantations d’arbres doit forcément être rognée sur autre chose… Ce qui peut se résumer ainsi : « comment concilier la mise en place d’un réseau assez dense de végétation avec des arbres de grande taille, avec la volonté de densifier la ville et donc les bâtiments ? Cela passe principalement par la reconquête des espaces occupés par l’automobile en espaces verts : suppression de places de stationnement, diminution de la largeur des chaussées, piétonisation de rues… Il n’est guère envisageable de toucher au bâti. » (6). Or, on sait que toute atteinte à l’espace automobile peut créer des remous explosifs dans le monde politique et chez les citoyens, tant la voiture a été sacralisée depuis des décennies.

Pour Nature & Progrès, la nécessité de planter des arbres en ville ne laisse aucun doute. Dans la perspective d’une société mieux adaptée aux défis climatiques à venir, il est indispensable de repenser nos villes et notre mobilité en misant sur un transport collectif public efficace et sur un réseau de voies lentes favorisant le déplacement à pied ou à vélo. Les espaces verts doivent rentrer dans les priorités d’aménagement des territoires. Pour notre bien-être, pour notre santé et celle du climat.

 

REFERENCES

  • Cartographie de l’îlot de chaleur à Bruxelles, Site Internet de Bruxelles Environnement.
  • Institut d’aménagement et d’urbanisme d’Île-de-France. 2010. Les îlots de chaleur urbains.
  • https://canopee.liege.be/
  • Collectif. 2015. Villes et changement climatique. Îlots de chaleur urbains. Editions Parenthèses.
  • 2023. D’où vient le pouvoir rafraîchissant des arbres (et tous leurs autres bénéfices) ? Nantes Métropole et Ville n°329.
  • Michel Bernard. 2016. Face à la canicule, en ville, les arbres sont la meilleure parade. Reporterre et revue Silence.

 

 

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