Quand élevage rime avec biodiversité

Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°177

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Par Thibaut Goret,
éleveur bio sous mention Nature & Progrès,
et Sylvie La Spina,
rédactrice en chef
chez Nature & Progrès

« Mangez moins de viande », entend-on de plus en plus souvent de la bouche des acteurs préoccupés par l’environnement. « Mangez du bœuf bio à l’herbe », répondons-nous, chez Nature & Progrès. L’élevage bio extensif basé sur les fourrages de la ferme est une clé de la préservation des prairies naturelles, havres de biodiversité et puits de carbone en faveur du climat.

 

Prairie à succise et à sélin, deux espèces indigènes rares

 

A la question « Quels sont les impacts de l’élevage sur la biodiversité ? », on entend le plus souvent parler de la déforestation, de la pollution de l’eau et des sols et des émissions de gaz à effet de serre qui contribuent au dérèglement climatique. L’idée d’une activité polluante et nocive pour l’environnement est largement répandue. « Arrêtez de manger de la viande », hurlent les tenants du véganisme. « Mangeons moins de bœuf », proposent les plus modérés et quelques scientifiques. Parce que nos bovins, comme nos chèvres et moutons, en bons ruminants, émettent via leurs éructations du méthane, un gaz à effet de serre puissant. On ferait alors d’une pierre plusieurs coups : en réduisant les surfaces consacrées à l’élevage de ruminants, on augmenterait la part des cultures destinées à l’alimentation humaine. Moins de pollution, moins de gaz à effet de serre, moins de consommation d’eau, plus de biodiversité, plus de nourriture. Et si cette vision était un peu trop simpliste ?

De fausses bonnes idées

L’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement français (INRAE) a publié un condensé des idées fausses sur la viande et l’élevage[i]. Les chercheurs y pointent généralisations abusives et simplifications qui ponctuent les discours. Prenons un seul exemple bien illustratif : les fameux 15.000 litres d’eau consommés pour produire un kilogramme de viande. Ils comprennent l’eau bleue (abreuvement et irrigation des cultures), l’eau grise (dépollution et recyclage des effluents) et l’eau verte, eau de pluie arrosant les parcelles destinées à nourrir les animaux. Cette dernière, représentant 95 % de cette empreinte eau, est captée dans les sols et évapotranspirée par les plantes. Dans le contexte français proche du nôtre, il faudrait compter, en eau réellement consommée, 20 à 50 litres seulement.

Dans le rayon des fausses bonnes idées, on trouve celle que « supprimer l’élevage réduirait le gaspillage de ressources et la compétition avec l’alimentation humaine ». L’INRAE a calculé que 86 % de la ration moyenne mondiale est composée d’aliments non consommables par l’homme. On y trouve 70 % de fourrages et 16 % de résidus et coproduits de culture (sons, tourteaux…). Que dire de nos élevages en autonomie fourragère, misant sur l’herbe ? Enfin, la question de l’utilisation du sol mérite le détour. « Le sol serait mieux utilisé pour la culture de végétaux que pour l’élevage d’animaux », entend-on couramment. C’est malheureusement croire que tous les sols sont identiques, ce qui est loin d’être le cas. Nos campagnes montrent une gradation des modes d’utilisation des terres en fonction de leur fertilité : les plus pauvres, pentues ou superficielles sont occupées par la forêt, les intermédiaires, par les prairies permanentes, et les plus riches, par les cultures. L’espace occupé par les prairies pâturées ou fauchées destinées à nourrir les ruminants est majoritairement constitué de terres non cultivables.

Des prairies réservoir de biodiversité

Justement, parlant environnement, les prairies naturelles – qui ne sont pas labourées et semées – représentent un habitat prioritaire pour la biodiversité. Si la forêt est souvent la première image qui vient en tête lorsque l’on évoque la nature étant donné qu’elle semble plus sauvage, moins influencée par les humains – le cycle des arbres étant beaucoup plus long que celui des cultures agricoles -, c’est dans les prairies naturelles que l’on rencontre la plus importante diversité d’êtres vivants, et le nombre le plus important d’espèces menacées.

Réservoir d’espèces animales et végétales absolument extraordinaire, les prairies naturelles sont les seules surfaces agricoles constituées entièrement d’une flore sauvage et indigène. Une prairie de haute valeur biologique peut abriter jusqu’à 80 espèces végétales sur un are. Comment expliquer une telle richesse ? La combinaison entre les caractéristiques physiques et chimiques du sol (teneur en éléments minéraux, humidité, acidité, texture…) et la gestion du milieu (fauche, pâturage, fréquence des coupes, charge en bétail…) offre à la Wallonie une diversité exceptionnelle de type de prairies. En phytosociologie, discipline botanique qui étudie les communautés végétales, on dénombre une vingtaine d’écosystèmes ayant chacun leur cortège floristique propre. Pelouses calcaires, mégaphorbiaies (friches humides), prairies humides oligotrophes (pauvres en éléments nutritifs), landes, praires maigres de fauche, pâtures maigres… en sont quelques exemples.

L’indispensable action de l’homme

Il est primordial de comprendre que les prairies naturelles sont bien des milieux agricoles : elles nécessitent une gestion par l’homme, par fauche ou par pâturage. Sans cette intervention, sous nos latitudes, elles seraient naturellement colonisées par la forêt, ce qui verrait disparaître les espèces spécifiques de ces milieux ouverts. L’élevage d’animaux herbivores (vaches, moutons, chèvres, buffles, bisons…) est donc un maillon essentiel pour la préservation de la biodiversité. Il façonne nos paysages depuis plus de 8.000 ans. La flore et la faune sauvages ont co-évolué avec les pratiques agro-pastorales ancestrales, permettant l’expression d’une richesse biologique hors du commun. Voici un magnifique exemple d’alliance entre agriculture et nature.

Ce partenariat fut bénéfique jusqu’à la révolution verte. Vers le milieu du 20e siècle, de nombreuses prairies ont été urbanisées, labourées, recolonisées par la forêt ou plantées d’arbres résineux, en grande majorité. Depuis 1955, un tiers des prairies permanentes de Wallonie (plus de 200.000 hectares) ont ainsi disparu. Par ailleurs, sur les herbages restants, les pratiques agricoles se sont intensifiées : usage d’engrais chimiques, drainage, précocité et fréquence des coupes (ensilage et préfané rendus possible par l’usage du plastique) et augmentation de la charge en bétail. Tous ces facteurs ont contribué à une homogénéisation du milieu et à diminuer drastiquement la diversité floristique et faunistique. En Wallonie, sur les 350.000 hectares de prairies actuels (permanentes et temporaires), seulement 25.000 ha (7 %) sont considérés comme riches en biodiversité.

Si les espèces sauvages en milieu agricole se portent mal, voire très mal, que dire du monde agricole dont la population s’effondre littéralement, passée de 120.000 agriculteurs début du siècle dernier à 12.000 actuellement. Le lien de cause à effet est évident : plus leur nombre décroit, plus la diversité des pratiques s’estompe, plus le paysage se simplifie, plus la diversité des espèces diminue… Cette observation rejoint le constat du sociologue Léo Magnin (lire notre étude sur les arbres), qui interroge l’avenir de l’entretien des haies, et plus globalement, de la biodiversité en milieu agricole, étant donné la raréfaction des agriculteurs et les surfaces de plus en plus importantes que chacun a à gérer.

Des mesures de protection

Plusieurs mesures ont été mises en place pour préserver les milieux semi-naturels et encourager les agriculteurs à adapter leurs pratiques de gestion. Le réseau Natura 2000 protège 38.000 hectares de prairies permanentes, soit un peu plus de 10 % des prairies wallonnes. Une partie est interdite d’intensification (fauches tardives et diminution ou interdiction d’engrais organique en UG3 et UG2 respectivement). Parmi les BCAE (Bonnes Conditions Agricoles et Environnementales) de la nouvelle Politique agricole commune (PAC), la BCAE1 interdit une diminution de plus de 5 % des prairies permanentes dans la surface agricole régionale, et la BCAE2 interdit la conversion de prairies permanentes dans différentes situations (sols tourbeux ou saturés en eau, zones d’aléas d’inondation élevés, etc.). Comme règle indirecte dans la nouvelle PAC, il existe un seuil de 75 % de prairies permanentes par ferme au-dessus duquel les agriculteurs sont dispensés d’une série de règles, les incitant donc à leur maintien. Les MAEC (Méthodes Agri-Environnementales et Climatiques), mesures concernant l’agriculture biologique, la prairie naturelle, la prairie de haute valeur biologique et l’autonomie fourragère (ou faible charge en bétail), existant toutes depuis plus de 20 ans, sont des outils très puissants pour conserver l’intérêt biologique des prairies via une gestion adaptée. Les projets PwDR (Plan wallon de développement rural) et Life sont des leviers formidables pour restaurer des milieux ouverts semi-naturels à partir de forêts résineuses ou de prairies intensives. En termes de conservation, il est essentiel de continuer à créer des réserves naturelles, statut de protection le plus fort en Wallonie. Parmi celles-ci, environ 2.000 hectares sont des milieux ouverts gérés par Natagora en partenariat avec plus de 300 agriculteurs wallons. Avec 1.000 hectares supplémentaires par an sous la législature précédente, la Wallonie vient de passer le cap d’un pourcent. Sachant que la communauté scientifique est unanime pour dire qu’il faut minimum 5 % (idéalement 10 %) d’aires protégées pour assurer le bon état de fonctionnement de nos écosystèmes et la survie de l’humanité, il y a encore du chemin à parcourir !

Quand élevage rime avec bocage…

L’élevage est de plus en plus perçu comme un ennemi de l’environnement, étant donné les émissions de gaz à effet de serre produits par les ruminants. C’est oublier le rôle déterminant de ces animaux dans l’entretien des herbages qui contribuent au stockage de carbone atmosphérique. C’est oublier aussi le rôle des fumiers dans la fertilité des sols. En outre, l’élevage, lorsqu’il est biologique et extensif (faible charge en bétail[ii], à l’herbe), permet la valorisation de surfaces agricoles non cultivables qui ne pourraient pas produire de protéines (lait et viande) autrement, et la préservation de milieux semi-naturels d’une biodiversité devenue rare aujourd’hui. De plus, ces fermes aux pratiques vertueuses assurent une série de services écosystémiques supplémentaires comme la préservation de la qualité des eaux de surface et souterraines. Et, comme le développait Claude Aubert dans une de nos analyses, ces élevages biologiques en autonomie fourragère captent davantage de carbone qu’ils n’en émettent. La crise frappe de plein fouet le secteur agricole. C’est la fin de la parenthèse dorée où le pétrole était abondant et bon marché. Le renouvellement des générations d’agriculteurs est reconnu comme un enjeu prioritaire.

« Mangeons de la viande de bovins bio issus d’élevages extensifs », nuancerons-nous donc face aux injonctions courantes tentant de mieux associer alimentation et environnement. Il est urgent de promouvoir, inciter et soutenir la transition agroécologique, seule issue viable, vivable et équitable. Pour notre santé et celle de la Terre.

 

La Ferme des Reines des Prés

Ingénieur agronome, Thibaut s’évertue, depuis le début de sa carrière professionnelle, il y a 20 ans, à lutter pour la préservation des prairies naturelles et leur restauration. Ce, d’abord comme conseiller MAEC puis comme coordinateur du projet LIFE « Prairies bocagères » et actuellement, à mi-temps sur la transition agro-écologique du Parc national de l’Entre-Sambre-et-Meuse. En parallèle, depuis 2017, Thibaut élève une soixantaine de bovins de race Parthenaise à Beauraing, où il entretient environ 50 hectares de prairies dont 40 % reconnues de haute valeur biologique. Une riche biodiversité co-existe avec ses pratiques d’élevage extensif, dont le triton crêté, la pie-grièche écorcheur et le grand rhinolophe, des espèces menacées. Thibaut propose régulièrement des colis de viande à la ferme. Infos : parthenaisesfamenne@gmail.com

 

REFERENCES

[i] Mollier P. Quelques idées fausses sur la viande et l’élevage. 19 décembre 2019. https://www.inrae.fr/actualites/quelques-idees-fausses-viande-lelevage  

[ii] Des études scientifiques démontrent le lien entre faible charge en bétail et diversité biologique. Voir par exemple « Etude de l’effet de la charge en bétail sur la valeur biologique des prairies » par Goret Th., Halford M., Jacquemart A-L. et Lambert R. (2008, Journées AFPF). https://share.google/b1GYqlB9T4YJMWxT1

[iii] La Spina S. 2023. Soixante années d’évolution de l’agriculture biologique. Valériane 164 : 25-27. https://www.natpro.be/analyses/soixante-annees-devolution-de-lagriculture-biologique/

 

 

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A vos semences ! Résister à l’appropriation

Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°177

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Par Murielle Degraen,

animatrice
chez Nature & Progrès

La diversité génétique des semences est en danger. Déjà mise à mal depuis l’après-guerre par une législation favorable à l’industrie, elle fait maintenant face aux brevets associés aux nouvelles techniques génomiques. Mobilisons-nous pour préserver la diversité cultivée, pilier de notre résilience alimentaire !

Au début des années 2000, on parlait beaucoup des semences. Du fait d’une mobilisation citoyenne importante, le sujet était brûlant. Aujourd’hui, il ne semble plus intéresser grand monde. Il est pourtant plus que jamais d’actualité.

Des variétés paysannes aux industrielles

Durant des millénaires, les humains ont pratiqué la sélection massale : parmi les milliers de plantes comestibles de notre planète, ils ont choisi les mieux adaptées à leurs besoins et les ont reproduites, en sélectionnant les individus les plus performants. Au gré des migrations humaines, des échanges de semences et des croisements, des milliers de variétés cultivées, parfois très locales et bien adaptées à leur environnement, ont vu le jour. On les appelle les « variétés paysannes » ou « variétés pays », une dénomination qui n’a pas de valeur juridique mais qui traduit bien l’immense diversité, la merveilleuse richesse de ce patrimoine cultivé mondial.

Un changement fondamental pointe le bout du nez vers le milieu du 19e siècle avec l’apparition des premiers semenciers professionnels. Si la majorité des paysans continue à fabriquer elle-même ses semences, le tournant est amorcé avec cette professionnalisation de la reproduction végétale. Mais c’est après 1945 que l’agriculture prend véritablement le virage industriel. Aux yeux des décideurs de l’après-guerre, le plus important est d’assurer à la population une alimentation abondante à prix accessible. Les innombrables variétés locales, qui ne donnent leur pleine mesure que dans l’environnement auquel elles sont adaptées, ne paraissent pas capables de relever ce défi. On les écarte donc.

Les mots d’ordre deviennent « standardisation », « homogénéisation », et « rendement ». On mécanise la production depuis le champ jusqu’aux produits finis de notre assiette. On met au point des plantes qui s’adaptent à tous les processus de l’industrialisation. Résultat : des milliers de variétés « pays » délaissées au profit de quelques variétés calibrées à vocation internationale. En chemin, on perd aussi le goût et les qualités nutritionnelles de nos fruits et légumes…

Perte de richesse et d’autonomie

Bien sûr, la standardisation a un prix. Passer d’une exigence de rendement « ici et dans ces conditions particulières » (comme pour les variétés pays) à celle d’un rendement quasiment indépendant des conditions de culture, cela ne peut se faire sans adjuvants chimiques : les engrais industriels et les pesticides. Les grandes entreprises qui fabriquent ces produits se mettent donc à vendre aussi des semences qui ne peuvent lever et donner de bonnes récoltes que si l’agriculteur utilise la gamme de produits chimiques associés. Jackpot ! Mais les semenciers (et les Etats qui légifèrent) ne s’arrêtent pas là. D’autres verrous se mettent en place progressivement. Détaillons-les.

Catalogue officiel et hybrides F1

Par souci de ne laisser circuler que de « bonnes » semences, certains pays, dont la Belgique, mettent en place, dès les années 1950, un catalogue national officiel de variétés. Seules les semences inscrites dans ce catalogue peuvent être multipliées et commercialisées. Les critères pour y entrer sont stricts : distinction, homogénéité et stabilité (les critères « DHS »). Le végétal doit apporter de la nouveauté, il doit posséder des caractéristiques bien identifiables et donner toujours le même résultat. S’ajoutent aussi d’autres critères tels que le rendement, obligatoirement supérieur à celui des variétés précédentes.

Les semences paysannes ne satisfont pas à ces tests. Rejetées par l’industrie, elles tombent dans l’illégalité. Heureusement, ces milliers de variétés non homologuées ne disparaissent pas toutes : grâce aux jardiniers amateurs, entre autres, qui continuent à les reproduire et à les échanger. Les procès intentés par des semenciers ou par l’Etat français contre des associations comme Kokopelli[1] contribuent aussi à sensibiliser le public et certains décideurs locaux. Sous la pression citoyenne, la sentence d’illégalité qui frappe les semences paysannes finit par être levée : en Belgique comme en France, on peut actuellement les multiplier et les vendre aux jardiniers amateurs. Le marché des professionnels, lui, continue d’être fermé aux semences paysannes, du moins en théorie.

Les hybrides F1 (« première fécondation ») sont issus du premier croisement entre deux lignées pures, deux variétés au patrimoine génétique stabilisé. Ils sont très vigoureux et donnent un rendement impressionnant. Ils ne sont pas stériles, comme on l’entend parfois, mais ils ne sont pas stabilisés. En clair, ressemer leurs graines ne donnera plus le formidable résultat de l’hybride F1 originel : à la faveur du brassage génétique, on aura un peu tout et n’importe quoi, et un rendement beaucoup plus capricieux. De nos jours, la plus grande partie des semences enregistrées dans les catalogues nationaux sont des hybrides F1, même en bio. Le problème est donc que l’agriculteur doit racheter ses semences d’année en année s’il veut conserver ses rendements.

L’appropriation du vivant par les industries

Un sélectionneur (ou « obtenteur ») qui a mis au point une variété nouvelle, aux caractéristiques inédites, peut se tourner vers le certificat d’obtention végétale (COV). Cet acte de propriété lui donnera, moyennant quelques exceptions[2], un droit d’exclusivité sur la reproduction et la commercialisation de sa nouvelle variété pendant une période de 20 à 25 ans. Les petits semenciers n’ont guère les moyens de protéger leurs semences par un COV (payant). Les semences paysannes en sont également exclues, car elles ne respectent pas les critères de distinction, d’homogénéité, de stabilité et de rendement.

C’est cependant le brevet qui constitue « le fin du fin » de l’appropriation par l’industrie. Comme le COV, c’est un acte de propriété limité dans le temps, mais qui… ne connaît pas d’exception. Un petit sélectionneur, par exemple, ne peut en aucun cas semer des variétés brevetées sans payer de lourds droits de licence. En Europe, on ne peut breveter que des plantes obtenues par des moyens technologiques. Les organismes génétiquement modifiés (OGM) ou obtenus par les nouvelles techniques génomiques (NTG) entrent dans cette catégorie.

Brevets et OGM/NTG : le duo infernal

Imaginons une variété végétale obtenue par les nouvelles techniques de manipulation du génome (NTG) : l’ADN d’une tomate a été tripatouillé pour y inclure le gène d’une autre variété de tomate, disons, un gène de résistance à une maladie. La tomate nouvelle obtenue par ce moyen n’a pas forcément de caractéristiques visibles à l’œil nu. Il n’existe aucun grand livre mondial où sont consignées les variétés manipulées génétiquement. Et pourtant, il y a des chances pour que tout soit breveté : la technique utilisée, le génome modifié et le résultat (la tomate résistante). Le sélectionneur qui obtient une tomate aux mêmes propriétés par d’autres moyens (par la bonne vieille méthode du croisement) risque fort de se voir tomber dessus par le fabriquant de l’organisme NTG. Les conséquences peuvent être catastrophiques pour lui, d’autant que la preuve de la non-violation du brevet est à sa charge ! C’est tout l’enjeu de la pénétration de la pratique du brevet sur le territoire européen si jamais les OGM/NTG devaient y être autorisés : une limitation drastique du libre usage des semences, libre usage qui permet pourtant de perpétuer la diversité génétique du patrimoine cultivé.

Emportés par leur élan mercantile, les fabricants d’OGM/NTG en arrivent à breveter des caractéristiques trouvées dans la nature ou dans des variétés paysannes en les faisant passer pour des innovations technologiques. Cela signifie que même les variétés paysannes, aujourd’hui librement échangeables et reproductibles par les particuliers, pourraient tomber sous le verrou de la propriété privée.

Se mobiliser pour des semences libres

L’époque où les semences étaient un bien commun s’éloigne définitivement avec les OGM/NTG et les brevets. Face à un tel constat, le découragement peut nous gagner. Néanmoins, rappelons-nous que les grandes mobilisations citoyennes des décennies 1990 et 2000 ont donné des résultats : les pouvoirs publics ont lâché du lest sur les semences paysannes, et les OGM ont été fortement encadrés en Europe. Il faut donc continuer la lutte.

Une des premières étapes serait bien sûr d’empêcher les OGM/NTG et les brevets associés de pénétrer sur le continent européen. Nature & Progrès milite depuis des années contre leur introduction : faire connaitre notre désaccord auprès des responsables politiques (aux niveaux régional et fédéral) est indispensable. Une lettre-type est disponible sur le site de Nature & Progrès.

Enfin, continuons à multiplier, échanger et semer inlassablement nos variétés paysannes, pour les faire vivre et surtout évoluer. C’est dans la variété et la diversité du vivant que se trouve le secret de l’adaptation aux bouleversements présents et à venir.

 

REFERENCES

[1] Association française créée en 1999 sur les cendres de Terre de Semences, harcelée par les pouvoirs publics pour vente de semences non inscrites au catalogue national.

[2] Exception notamment pour les sélectionneurs, qui peuvent utiliser librement des variétés protégées par un COV pour les croiser et obtenir de nouvelles variétés. Cette mesure a été introduite par l’Europe, afin de favoriser la diversité génétique des variétés cultivées. Les agriculteurs ont également le droit de les ressemer pour leur usage personnel (utiliser la récolte pour nourrir leurs bêtes, par exemple) en les payant à peu près à moitié prix.

 

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Remède climatique ou roulette ruminale ?

Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°177

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Par Frédéric Decrolier,

membre de Nature & Progrès

Le Bovaer® fait partie de ces nouveaux additifs destinés à diminuer les émissions de méthane des vaches. En 2025, le Danemark l’a rendu obligatoire pour les élevages laitiers de plus de 50 têtes. Peu après, sont apparus des problèmes sanitaires sur les vaches. Comment le Bovaer® fonctionne-t-il ? Quels sont les risques associés à cet additif ? Comment se positionner face à ces innovations technologiques ?

 

La digestion des ruminants émet 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES) en équivalent CO2, sous forme de méthane[1]. C’est pour réduire ces émissions qu’a été développé un additif alimentaire pour bovins. Le Bovaer®, distribué quotidiennement aux vaches, réduirait ces émissions de 30 % pour les laitières et jusque 45 % pour les races destinées à la production de viande[2]. Cette nouvelle technologie a rapidement été poussée par les coopératives laitières et par certaines autorités publiques. À ce jour, plus de 500.000 vaches dans le monde sont traitées avec ce produit. Avec une adoption mondiale à 100 %, hypothèse très optimiste, le gain climatique global serait inférieur à 1,6 % des émissions anthropiques totales. Cette innovation est-elle une solution miracle pour préserver l’habitabilité de notre planète ?

 

Comment les vaches fabriquent du méthane

La vache est une usine de fermentation ambulante. Son estomac se compose de quatre compartiments, dont le plus important est le rumen : un réservoir de 150 à 200 litres chez une vache laitière adulte, maintenu à 39°C et rempli de 100 milliards de micro-organismes par millilitre. C’est une cuve anaérobie géante où les bactéries, protozoaires et champignons dégradent la cellulose que nous, humains, ne pouvons pas digérer. C’est dans ce rumen que le méthane est généré.

La vache avale l’herbe presque sans la mâcher. Elle la stocke dans le rumen, puis régurgite des bouchées pour les remastiquer longuement. Cette rumination, qui l’occupe jusque huit heures par jour, produit énormément d’hydrogène. Ce dernier est capté par des micro-organismes et combiné avec du CO2 pour former du méthane et de l’eau. 95 % du méthane sort par les éructations, seulement 5 % par les flatulences. Le cliché du « pet de vache » est donc scientifiquement erroné.

 

Du Bovaer®, moins de méthane

Le 3-nitrooxypropanol (3-NOP), principe actif du Bovaer®, n’existe pas dans la nature. Il est fabriqué en laboratoire : du pur produit high-tech, totalement étranger dans l’écosystème ruminal. Presque totalement métabolisé dans le rumen en quelques heures, il inactive de manière irréversible l’enzyme qui permet aux micro-organismes de produire le méthane. Les fragments restants du 3-NOP sont rapidement dégradés en sous-produits qui sont soit utilisés par d’autres microbes, soit excrétés normalement par la vache. D’après les études, il n’y a aucun résidu détectable dans le lait ou dans la viande. L’hydrogène est redirigé vers la production de propionate, un acide gras à chaîne courte. C’est l’un des trois principaux produits finaux de la fermentation ruminale. Etant donné que les micro-organismes méthanogènes refabriquent des enzymes, il faut distribuer du Bovaer® tous les jours. L’effet s’estompe, sinon, en 24 à 48 heures. Les études longues (200 à 300 jours) montrent que le reste du microbiote ruminal (bactéries, protozoaires, champignons) reste stable ou est même légèrement amélioré[3].

 

Panique au Danemark

Ayant passé les étapes d’autorisation nécessaires pour une mise sur le marché, le Bovaer® est utilisé en Europe depuis 2022. Au Danemark, un ambitieux plan climatique agricole adopté en 2024 et soutenu par des finances publiques oblige tous les éleveurs de plus de 50 vaches laitières à utiliser un additif réduisant les émissions de méthane. Bovaer® est le plus utilisé ; il doit être distribué pendant au moins 80 jours par an. Etant donné que les fermes biologiques ne peuvent utiliser cet additif, une alternative actuellement autorisée – mais plus coûteuse – est l’ajout de graisses végétales dans la ration, 365 jours par an (lin, colza, soja).

Au Danemark, l’utilisation massive de Bovaer® a démarré début octobre 2025, lors du passage à la ration hivernale. Six semaines plus tard, on dénombrait plus d’une centaine d’éleveurs se plaignant d’une dégradation brutale et inhabituelle de la santé de leurs troupeaux : mortalités, diarrhées, fièvre, avortements, baisse de production laitière et des veaux gravement malades[4]. Dans la quasi-totalité des cas documentés, les symptômes ont disparu ou fortement régressé en deux à dix jours après l’arrêt du Bovaer®, ce qui encourage les éleveurs à soupçonner une toxicité de l’additif. Les réseaux sociaux ont permis aux agriculteurs d’échanger entre eux et de se rendre compte qu’ils n’étaient pas les seuls concernés. Une diffusion virale de l’information a-t-elle exagéré le phénomène ? Un vent de panique a poussé plusieurs centaines de fermes à cesser d’utiliser le produit malgré l’obligation légale. Par précaution, la coopérative norvégienne Tine a suspendu l’utilisation de Bovaer® chez tous ses adhérents.

 

L’additif sur la sellette

Le Bovaer® a été autorisé grâce à un avis favorable de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) sur la base d’un dossier essentiellement composé d’études financées par le producteur de l’additif, la multinationale DSM-Firmenich[5]. Les autorités britanniques (FSA) et américaines (FDA) ont validé ce même dossier, en intégrant ou en exigeant des études locales supplémentaires[6].

Tous les régulateurs reconnaissent explicitement l’absence d’études couvrant plusieurs lactations consécutives, multigénérationnelles ou sur la descendance, sur de grandes populations (effectifs de moins de 500 vaches testées) et de longue durée en conditions réelles d’élevage. Ils estiment toutefois que ces données ne sont pas nécessaires, au vu de la large marge de sécurité observée dans les études soumises et du classement de Bovaer® en « additif zootechnique ». Pour cette catégorie, les exigences sont en effet minimales : une à deux études de tolérance sur l’espèce cible, une à deux études d’efficacité/sécurité (souvent combinées), une étude de résidus/métabolisme et une toxicologie classique sur animaux de laboratoire. Un médicament vétérinaire aurait exigé des milliers d’animaux, des études multigénérationnelles et un suivi de plusieurs années.

Ces exigences réglementaires minimales contrastent toutefois avec les recommandations les plus récentes de la communauté scientifique internationale. Dans un article de référence publié en 2025 par un panel d’experts[7], il est explicitement recommandé, pour valider l’efficacité et la sécurité des additifs anti-méthanogènes : des durées couvrant au moins un cycle de lactation complet (idéalement plusieurs) ; des tests sur différentes compositions de rations, y compris les rations hautement concentrées représentatives des systèmes intensifs ; et une évaluation systématique des effets sur la digestibilité, la santé animale, la reproduction, la qualité des produits et la persistance de l’effet après arrêt de l’additif. Les auteurs concluent que « les allégations de réduction du méthane entérique ne devraient être faites qu’après confirmation dans des études conçues selon ces lignes directrices ».

 

Les fermes, cobayes de l’industrie ?

Le déploiement du Bovaer® dans les fermes depuis 2022 constitue, en réalité, la première expérience à grande échelle, sur plusieurs années et en conditions réelles et contrastées, y compris celles liées à un élevage intensif. Un article publié par The Bull Line[8], une communauté en ligne dédiée aux éleveurs laitiers, analyse : « Votre exploitation, avec sa combinaison unique de génétique, de fourrages, de pratiques de gestion et de conditions environnementales, n’est pas un laboratoire de recherche. L’interaction de ces variables crée une complexité que les essais contrôlés ne peuvent tout simplement pas reproduire intégralement. » L’auteur dénonce les lacunes dans le processus d’évaluation des additifs, qui compromettent le travail des éleveurs, notamment les efforts qu’ils entreprennent pour construire la génétique de leur troupeau.

Malgré tous ces soupçons, à ce jour (novembre 2025), aucune preuve causale formelle n’a été établie par les autorités sanitaires entre l’utilisation de Bovaer® et les symptômes observés chez les vaches. DSM-Firmenich, Arla et l’Aarhus University maintiennent qu’il n’existe pas de lien scientifiquement prouvé et que d’autres facteurs (conditions climatiques humides exceptionnelles, rations, stress…) pourraient être en cause. L’additif étant utilisé depuis 2022 sans que des problèmes aient été signalés, le doute plane sur sa nocivité. Cependant, la concomitance temporelle, la régression rapide des symptômes à l’arrêt du produit et l’absence d’explication alternative convaincante pour une dégradation aussi synchronisée sur des centaines de troupeaux constituent un signal épidémiologique fort. L’Aarhus University a entamé en urgence une enquête épidémiologique sur plusieurs centaines de fermes. Les premiers résultats officiels sont attendus pour janvier ou février 2026.

Une question de modèle ?

L’élevage laitier au Danemark est un des plus intensifs d’Europe : grands troupeaux (270 vaches en moyenne – contre 70 en Wallonie) et une productivité laitière record pour l’Europe (9.500 litres par vache – contre 7.500 en Wallonie). La majorité des animaux sont hors-sol, nourris dans des étables avec une part non négligeable de denrées importées (soja, céréales, etc.). Le mode d’élevage hyperproductif et la génétique poussée auraient-ils contribué à rendre ces vaches plus sensibles aux effets du Bovaer® ?

Plutôt que de distribuer des additifs chimiques à des élevages intensifs « pour le climat », ne vaudrait-il pas mieux adapter le cheptel bovin pour qu’il corresponde mieux aux capacités offertes par les pâturages, en favorisant l’autonomie fourragère et la préservation de la biodiversité (lire notre article page 32) ? Il a été démontré qu’une alimentation à base d’herbages multi-espèces riches en tanins condensés – une flore typique de prairie naturelle à haute diversité biologique – réduit les émissions de méthane.

 

Quid de l’utilisation en Belgique ?

En Belgique, l’utilisation de Bovaer® reste limitée et volontaire, sans obligation nationale comme au Danemark. Elle est encouragée via des partenariats comme avec Danone (essais débutés en 2018, et utilisation depuis 2022 pour Actimel « carbon neutral »). En Flandre, des incitants financiers ont été mis en place dans le cadre de l’éco-régime du GLB (Gemeenschappelijk Landbouwbeleid) pour encourager les additifs réducteurs de méthane. Ils s’élèvent à 0,18 euros par animal et par jour pour les bovins laitiers ou viande (minimum dix animaux par ferme) pour une distribution pendant au moins 80 jours, à conditions qu’un calcul de ration soit réalisé par un conseiller agréé et que l’éleveur dispose des factures d’achat et d’un journal de bord. L’adoption est faible malgré l’augmentation de l’aide en 2024. En Wallonie, il n’y a pas d’incitation équivalente ; l’adoption reste anecdotique.

 

Trois éléments interpellants

Plusieurs éléments nous interpellent dans l’affaire Bovaer®. Premièrement, la rapidité avec laquelle cet additif a été adopté, jusqu’à être imposé à l’échelle d’un pays dans le cas du Danemark. L’éleveur ne devrait-il pas rester libre dans le choix des aliments distribués à ses vaches ? La liberté entrepreneuriale peut-elle être à ce point remise en question pour « sauver le climat » ?

Deuxièmement, il est interpellant de constater le manque d’information du consommateur sur l’utilisation de ces nouveaux additifs. Quelques articles ont bien circulé pour expliquer comment la recherche scientifique tente de réduire les émissions de méthane par les vaches. Mais ça semble lointain : le Bovaer® est maintenant dans des fermes, même en Belgique ! Si, en tant que consommateur, on n’adhère pas à cette pratique, il faudrait être en mesure d’adapter sa logique d’achat. Or, aucun étiquetage concernant l’utilisation de ces nouveaux additifs n’est aujourd’hui prévu. Plusieurs associations et partis danois (dont Dansk Folkeparti et Socialistisk Folkeparti) demandent désormais un étiquetage clair : « Produit avec additif synthétique inhibiteur de méthane ». Il serait intéressant d’ouvrir le débat pour tous les additifs synthétiques. A ce jour, le consommateur peut se reposer sur le label bio qui les interdit dans son cahier des charges.

Le progrès permis par les avancées de la science est vu comme une solution à de nombreux maux de la planète. Cependant, une utilisation trop confiante de ce « solutionnisme chimique » mène à des erreurs monumentales. Il a fallu 55 ans pour interdire l’usage des antibiotiques utilisés pour obtenir un gain de croissance dans le cheptel, après la découverte des problèmes qu’ils engendraient. Le glyphosate, toujours utilisé, compte 48 espèces végétales résistantes à ce jour. Les néonicotinoïdes, contre lesquels Nature & Progrès lutte et qui ne sont pas encore totalement interdits, causent le déclin des abeilles. Toutes ces technologies avaient pourtant été testées et jugées sans danger, ce qui révèle des failles dans les processus d’évaluation des risques. C’est également valable pour les additifs alimentaires destinés aux élevages. Or, ces derniers sont considérés comme une catégorie à faible risque, nécessitant moins d’études.

Le Bovaer® n’est pas un banal complément de vitamines ou de minéraux destiné à combler des carences. Son utilisation quotidienne perturbe les relations complexes unissant les ruminants et leur microbiote.

 

Protéger par la bio et le principe de précaution

L’agriculture biologique est née d’une opposition au solutionnisme chimique (et génétique tel que les OGM), qui s’est trop souvent montré délétère pour notre santé et celle de la Terre. Ces technologies sont présomptueuses de notre « maitrise » scientifique de la nature et de notre pouvoir et légitimité de la contrôler. Sont bannis tous les intrants chimiques de synthèse : pesticides, fertilisants, médicaments, mais aussi les additifs alimentaires. Des solutions naturelles existent pour réduire les émissions de méthane des élevages (probiotiques, levures, fourrages riches en tanins condensés, compléments d’ail ou d’agrumes, huiles essentielles, graisses végétales, sélection génétique…)[9] – bien que souvent moins efficaces en termes de réduction immédiate que les additifs synthétiques -, tout comme un modèle d’élevage plus résilient : produire mieux.

Concernant le Bovaer®, la constellation d’éléments semblant démontrer des effets néfastes pour les animaux justifie l’application du principe de précaution. Déployer un garde-fou est essentiel pour préserver la santé des troupeaux. Ces réflexions sont d’autant plus urgentes que des inhibiteurs beaucoup plus radicaux, capables de réduire le méthane de 80 à 95 %, sont en demande d’autorisation et risquent de perturber encore plus profondément le microbiote ruminal.

 

Tableau de l’auteur. Note : il y a des tests sur un nouvel inhibiteur qui viennent d’être lancés en Suède (AB-01 par Agteria Biotech, spin-off de l’Institut royal des technologies de Stockholm), avec une réduction promise de 70 %.

 

REFERENCES

[1]Food and Agriculture Organization of the United Nations. 2025. GLEAM – Global Livestock Environmental Assessment Model (interactive dashboard). Rapp. tech. https://www.fao.org/gleam/results/en/

United Nations Environment Programme. 2025. Emissions Gap Report 2025. Rapp. tech. https://www.unep.org/resources/emissions-gap-report-2025

[2] Kebreab E. et al. 2023. A meta-analysis of effects of 3-nitrooxypropanol on methane production, yield, and intensity in dairy cattle. Journal of Dairy Science 106/2 : 927-936. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S002203022200710X.

[3] Van Gastelen S. et al. 2024. Long-term effects of 3-nitrooxypropanol on methane emission and milk production characteristics in Holstein-Friesian dairy cows. Journal of Dairy Science 107/7 : 4667-4681. https://www.journalofdairyscience.org/article/S0022-0302(24)00500-9/fulltext

[4] Nombreuses références dont : BBC (8 nov. 2025), Ag UPDATE (13 nov. 2025) , The Fence Post (10 nov. 2025), Farmers Guardian (10 nov. 2025), Seges Innovation (11 nov. 2025), Farms.com (13 nov. 2025), The Telegraph (12 nov. 2025), Farmers Forum (10 nov. 2025), DairyNews (17 nov. 2025).

[5] EFSA Panel on Additives et Products or Substances used in Animal Feed (FEEDAP). 2021. Safety and efficacy of Bovaer® 10 (3-NOP) as a feed additive for ruminants for milk production and reproduction. EFSA Journal 19/11/2021 : p. 6905. https://www.efsa.europa.eu/en/efsajournal/pub/6905

[6] Food Standards Agency (FSA) et Department for Environment, Food & Rural Affairs (Defra). 2023. Authorisation of Bovaer® 10 (3-nitrooxypropanol) as a feed additive for dairy cows and other ruminants in the UK. Rapp. tech. RP1348. Authorised under retainedEU Regulation 1831/2003 – based on EFSA opinion with additional UK-specific review. Food Standards Agency, mars 2023. https://www.food.gov.uk/research/rp1059-outcomeof-assessment-of-3-nitrooxypropanol-3-nop-summary.

U.S. Food and Drug Administration (FDA). 2024. GRAS Notice No. GRN 001041 : 3-Nitrooxypropanol (3-NOP) as a feed additive for reduction of enteric methane emissions in ruminants. Rapp. tech. GRAS Notice Inventory No. 1041. https://www.fda.gov/media/178913/download.

[7] Hristov A.N., Bannink A., Battelli M et al. 2025. Feed additives for methane mitigation : Recommendations for testing enteric methane-mitigating feed additives in ruminants. Journal of Dairy Science 108/1 : 322-355.

https://doi.org/10.3168/jds.2024-25050

[8] The Bullvine. 2025. The Bovaer warning : how Denmark’s methane mandate went from law to crisis in six weeks. Article du 22 novembre 2025. https://www.thebullvine.com/news/the-bovaer-warning-how-denmarks-methane-mandate-went-from-law-to-crisis-in-6-weeks/

[9] Graisses végétales : Patra A.K.. 2013. The effect of dietary fats on methane emissions, and its other effects on digestibility, rumen fermentation and lactation performance in cattle : A meta-analysis. Livestock Science 155/2-3 : 244-254. DOI : 10.1016/j.livsci.2013.05.018.

Algues rouges Asparagopsis : Kinley R.D. et al. 2020. Mitigating the carbon footprint and improving productivity of ruminant livestock agriculture using a red seaweed. Journal of Cleaner Production 259 : 120836. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0959652620308830

Roque M.B. et al. 2021. Red seaweed (Asparagopsis taxiformis) supplementation reduces enteric methane by over 80 percent in beef steers. PLOS ONE 16/3 e0247820. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0247820

Ail et agrumes : Vrancken H. et al. 2019. Reduction of enteric methane emission in a commercial dairy farm by a novel feed supplement. Open Journal of Animal Sciences 9/3 : 286-296. https://www.scirp.org/journal/paperinformation?paperid=93166.

Huiles essentielles : Belanche A. et al. 2020. A meta-analysis describing the effects of the essential oils blend agolin ruminant on performance, rumen fermentation and methane emissions in dairy cows. Animals 10/4 : 620. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC7222807/

Probiotiques : Zain M. et al. 2021. Effect of various feed additives on the methane emissions from beef cattle based on an ammoniated palm frond feeds. IntechOpen. https://www.intechopen.com/chapters/78998.

Ncho C.M. et al. 2024. A meta-analysis of probiotic interventions to mitigate ruminal methane emissions in cattle : implications for sustainable livestock farming. Animal 18/6 : 101180. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1751731124001113

 

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Qui défend encore notre ruralité ?

Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°177

***

 

Par Sylvie La Spina,

rédactrice en chef

chez Nature & Progrès

La ruralité doit-elle se limiter aux seuls « professionnels » de la production alimentaire ? Les débats sur le projet d’interdiction de l’abattage privé à domicile mettent en évidence un certain « oubli » des éleveur amateurs, même de la part des représentants de communes rurales.

 

 

« Nous ne sommes en rien concernés par cette problématique visiblement très citadine… », répond à notre courrier le bourgmestre d’une petite commune ardennaise. Une réponse similaire nous est transmise par le représentant d’une commune condruzienne tout aussi rurale.

Face au projet d’interdiction d’abattage privé à domicile qui met en danger l’autoproduction alimentaire des particuliers, nous avions décidé d’interpeller – entre autres – tous les bourgmestres de Wallonie pour leur présenter notre analyse de cette réglementation à venir et ses impacts pour leurs concitoyens. Nous espérions en effet qu’à l’échelle locale, les élus se mobilisent pour peser avec nous sur le ministre wallon en charge du bien-être animal et lui faire nuancer son projet en limitant l’interdiction aux non-éleveurs.

7.500 éleveurs amateurs en Wallonie

On estimerait le nombre d’éleveurs amateurs de petits ongulés à 7.500 pour la région wallonne. Ce chiffre approximatif a été évalué à partir de la base de données Sanitel de l’AFSCA en comptant les troupeaux de moins de dix femelles de plus de six mois pour les ovins et les caprins et les troupeaux de moins de trois porcs. Cette estimation montre que les petits éleveurs de porcs (887) sont près de deux fois plus nombreux que les professionnels (estimés à 526 par le Collège des producteurs) ; pour les moutons, dix fois (4.477 amateurs contre environ 500 professionnels) et pour les chèvres, vingt fois (2.218 amateurs contre une centaine de professionnels).

Certes, tous ces « petits » éleveurs ne sont pas concernés par la question d’abattage privé. Des animaux sont élevés pour la compagnie, pensons aux chèvres naines et aux cochons nains. Il est extrêmement difficile d’estimer quelle part de ces « petits » éleveurs pratiquent l’abattage privé pour les besoins de la consommation familiale. Mais ce qui est sûr, c’est que ces élevages se localisent majoritairement dans les communes rurales où il est possible de disposer d’un jardin assez grand pour accueillir des animaux qui ont besoin d’espace. Alors, comment se fait-il donc que les représentants de ces communes rurales ne se sentent pas concernés par le projet d’interdiction de l’abattage privé, et nous renvoient vers les villes ?

Une focalisation sur l’abattage rituel

La problématique de l’abattage privé mise sur le tapis par le ministre wallon du bien-être animal n’est, dans la presse, développée que sous l’angle des abattages sans étourdissement encore pratiqués clandestinement en Wallonie malgré une interdiction datant de 2019. L’étourdissement serait trop difficile à contrôler, relaient les quotidiens, illustrant leurs articles par l’espèce ovine. Autant dans la presse que dans les réponses aux questions parlementaires, le cas des 470 moutons saisis en juin 2024 chez un éleveur, et destinés à l’abattage rituel, est évoqué pour justifier la nécessité de cette évolution réglementaire. Si l’on ne considère que les abattages rituels, alors oui, il s’agit d’un problème plus prégnant en ville où les densités d’habitants sont plus importantes, où il est plus difficile d’éliminer les déchets d’abattage, etc. Or, l’abattage privé à domicile concerne également les éleveurs amateurs en autoproduction alimentaire peuplant nos campagnes.

Les professionnels exemptés

Lorsque la situation de ces éleveurs est évoquée, la réponse se veut rassurante. « L’interdiction de l’abattage à domicile concernera les particuliers, sans affecter les professionnels, notamment les éleveurs et les bouchers », lit-on dans le communiqué du ministère[i]. Cette exemption est-elle jugée satisfaisante par les porte-paroles des milieux ruraux ? Elle permet en tout cas d’éviter la grogne des syndicats agricoles, très réactifs à l’atteinte des libertés de leurs membres. Cet égard est cohérent avec la décision du ministère de continuer à soutenir les travaux sur l’abattage à la ferme : nos politiques ont compris l’intérêt de cette alternative, ce que nous félicitons.

Peut-on résumer les activités agricoles de nos campagnes aux seuls professionnels ? N’est-ce pas là nier une part considérable de l’activité rurale ?

L’éleveur amateur – tout comme le jardinier – contribue à la vitalité du village, à la résilience alimentaire locale, au maintien des paysages, au bien-être animal via des pratiques et des conditions d’élevage indépendantes d’une rentabilité financière ? Faut-il laisser nos villages devenir les dortoirs des villes ? Depuis ses fondements, Nature & Progrès défend la complémentarité de l’agriculture biologique professionnelle et de l’autoproduction alimentaire des « amateurs » via le jardinage et le petit élevage.

Victoire, ou pas ?

Mardi 7 octobre 2025. Notre équipe se partage entre euphorie et scepticisme en écoutant la réponse du ministre Dolimont à une question parlementaire. Il dit ceci : « Je tiens également à rassurer les petits éleveurs qui, sur base de l’enregistrement de leur troupeau de porcins, d’ovins ou de caprins auprès de I’ARSIA, pourront bénéficier de la dérogation. Il n’est en effet pas prévu d’entraver l’exercice de leur profession, pas plus que l’exercice de la profession de boucher. »

La première phrase indique que les « petits » éleveurs enregistrés auprès de l’ARSIA (Association régionale de santé et d’identification animales) – ce qui est une obligation dès que l’on possède un mouton, une chèvre ou un cochon – seront exemptés de l’interdiction. Victoire pour les éleveurs amateurs dans une démarche d’autoproduction alimentaire ! Mais la seconde phrase parle de l’exercice de leur profession. Or, l’éleveur amateur, par définition, n’est pas professionnel de l’élevage… Par ailleurs, l’abattage privé est défini comme « l’abattage d’un animal dont les viandes sont exclusivement destinées aux besoins du propriétaire et de son ménage »[ii], ce qui n’a rien à voir, donc, avec une activité économique.

Mais qu’est donc un éleveur professionnel ?

Le mot « professionnel » intrigue. Qui rentre donc dans cette catégorie ? Le Robert le définit par « personne de métier, opposé à amateur ». Le Larousse : « Qui exerce régulièrement une profession, un métier, par opposition à amateur ». Faut-il supposer, alors, que l’élevage doit être une activité économique ? Peut-elle être secondaire, sous statut d’indépendant complémentaire, ou doit-elle être l’activité principale ? Doit-elle concerner la vente de produits alimentaires ? Celle d’animaux destinés à l’élevage (individus de race, de compagnie…), par exemple, est-elle comptée ? Et un maraîcher, professionnel de l’agriculture, peut-il manger ses propres cochons si l’élevage ne fait pas partie de sa commercialisation ?

Aujourd’hui, rien ne semble qualifier un éleveur professionnel. Il n’est pas nécessaire, pour produire des aliments, d’obtenir un « numéro de producteur » à la région wallonne. Ce dernier est incontournable pour prétendre aux aides agricoles, mais de nombreux maraichers, par exemple, s’en passent pour éviter les tracas administratifs que cette reconnaissance implique. Ce qui ne les empêche pas de vendre légalement des légumes, comme on peut vendre des œufs, des moutons… tant que l’on respecte la législation sanitaire, comptable… Un professionnel disposerait alors logiquement d’un numéro d’entreprise. Mais vérifierait-on que cette entreprise ait « suffisamment » de rentrées (ventes) pour être reconnue comme activité d’élevage « professionnel » ?

Finalement à y bien réfléchir, rien, au niveau légal ou administratif, ne distingue aujourd’hui clairement les éleveurs amateurs des éleveurs professionnels. Un flou subsiste donc, et tout reposera sur ce qui sera écrit dans le code wallon du bien-être animal pour définir les bénéficiaires de l’exemption. Nature & Progrès, qui défend des campagnes vivantes et nourricières ainsi que le bien-être animal, propose que tous les éleveurs, qu’ils soient amateurs ou professionnels, puissent pratiquer l’abattage privé. Cette possibilité reposerait sur la présence d’un troupeau d’espèce ovine, caprine ou porcine chez la personne concernée, qui est attestée par l’obtention d’un numéro de troupeau, la tenue d’un inventaire annuel et d’un registre d’identification, documents obligatoires pour tout éleveur. Cette position a été transmise aux autorités wallonnes et sera défendue lors du processus d’élaboration des textes réglementaires.

REFERENCES

[i] Une stratégie concrète en faveur du bien-être animal, communiqué de presse du 3 juillet 2025. https://dolimont.wallonie.be/home/communiques-de-presse/communiques-de-presse-du-ministre-president/presses/une-strategie-concrete-en-faveur-du-bien-etre-animal.html 

[ii] Arrêté royal du 30 novembre 2015 relatif à l’hygiène des denrées alimentaires d’origine animale. Art1, §1, 4°.

 

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[Etude] Sécheresse et désertification, pas notre affaire ?

Cette étude est parue dans les revues Valériane n°171-176

***

 

Par Marianne Remi,
productrice bio de la mention Nature & Progrès

Avec la participation de Claire Lengrand, rédactrice pour Nature & Progrès,
et de Sylvie La Spina, rédactrice en chef de la revue Valériane

 

 

 

Résumé

L’emballement climatique, accompagné de sécheresses et d’inondations, met au jour une série d’erreurs dans nos politiques d’aménagement du territoire et dans nos pratiques de culture. Le ruissèlement est favorisé par les surfaces bétonnées, les terres mises à nu ou appauvries en matières organiques, au détriment d’une infiltration favorisant la recharge des aquifères et permettant de conserver l’eau douce. Si les effets des extrêmes hydriques, et notamment la pénurie d’eau, sont plus marqués dans les pays du sud de l’Europe, ils concernent également nos régions.

A travers la rencontre et le témoignage de producteurs espagnols directement impactés par la sécheresse, nous avons pu prendre conscience des réalités vécues par ces populations rurales et récolter une série de réflexions. Les solutions à mettre en œuvre pour permettre le maintien de l’activité agricole dans le pourtour méditerranéen concernent aussi nos pays aux conditions plus clémentes. Elles se trouvent dans les mains des politiques, des industriels et des citoyens.

Les pratiques mises en œuvre pour composer avec la sécheresse sont nombreuses : agriculture biologique, régénérative (moindre travail du sol, paillage…), irrigation de précision, pâturage, adaptation des espèces… Elles permettent de retenir le peu d’eau utilisable, et donc, de réduire les besoins des cultures et économiser l’eau au niveau global tout en préservant sa qualité. Une généralisation de ces techniques est un premier levier d’adaptation aux pénuries. A contrario, polluer l’eau est légal, et une eau contaminée n’est plus utilisable.

Notre sécurité alimentaire dépend largement des apports des pays méditerranéens. Si les conditions favorables de sol et de climat de notre pays permettent de cultiver un large panel de plantes alimentaires, les surfaces manquent dans nos régions densément peuplées et urbanisées. Dans les pays du sud de l’Europe, en revanche, la sécheresse réduit considérablement le nombre d’espèces cultivables. Une réflexion globale est nécessaire pour développer la solidarité. Ne laisserions-nous pas, par exemple, la culture de la vigne au pourtour méditerranéen, que nous pourrions soutenir à travers nos importations ?

Face à la pénurie d’eau, il est indispensable de penser la priorisation des usages. En Espagne, le tourisme est favorisé par les autorités alors que les cuves des agriculteurs sont vides. Ne faudrait-il pas privilégier les activités alimentaires (qualifiées d’essentielles) et la survie de la population locale ? Et en Wallonie, vers quelles politiques se dirige-t-on ? Un projet de décret visant une hiérarchisation des usages de l’eau a lancé d’intenses discussions et soulevé de multiples questions. Il attend toujours d’être remis sur la table du nouveau gouvernent.

Enfin, tandis que certains questionnent la consommation en eau des forêts « qui font pleuvoir », celle des citoyens et des entreprises est passée au peigne fin. Car au-delà de nos usages visibles se cachent des consommations indirectes liées à nos modes de vie. Le numérique, associé à nos idéaux de progrès et de modernité, ne devrait-il pas être questionné, réduit ?

Cette étude démontre que les crises associées à la sécheresse et à la désertification dans le pourtour méditerranéen nous concernent tout autant que les populations locales. Nous devons, citoyens, acteurs économiques et responsables politiques, adopter des mesures de solidarité pour préserver l’eau douce, cette ressource précieuse. Pour notre santé et celle de la Terre.

 

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[Etude] Les arbres, une solution à tous nos maux ?

Cette étude est parue dans les revues Valériane n°171-176

***

 

Par Guillaume Lohest,
rédacteur pour Nature & Progrès

Avec la participation de Jean-Louis Van Malder, membre de Nature & Progrès,
et de Sylvie La Spina, rédactrice en chef de la revue Valériane

 

 

 

Résumé

En tous lieux et en toutes circonstances, planter des arbres est considéré comme une solution « tout-terrain » aux problèmes de notre société. Nos ligneux jouissent d’une image sympathique, et il est vrai qu’ils jouent des rôles multiples dans nos écosystèmes.

Parmi ceux-ci, la captation du carbone atmosphérique est mise en avant. Certains vont jusqu’à affirmer que planter des arbres peut compenser les émissions produites par nos trajets en avion ou d’autres activités perçues comme « non durables ». Déjà, s’engouffrent derrière ce discours de nombreux acteurs y trouvant une manière de déculpabiliser une population de plus en plus soucieuse des enjeux climatiques. Cette idée doit cependant être nuancée : quels arbres planter, où, quand, par qui, comment ? Et déjà s’évapore le rêve : non, planter des arbres n’arrêtera pas le dérèglement climatique ; des politiques de sobriété restent indispensables.

L’arbre peut, en revanche, nous aider à nous adapter à l’augmentation des températures en rafraichissant les villes. Il est alors nécessaire d’adopter une politique d’aménagement cohérente qui favorisera non seulement le verdissement, mais aussi la circulation lente (piétons, vélos…). La formation des architectes amenés à préparer ces plans doit prévoir un apprentissage des besoins des végétaux en vue de sortir d’une vision réductrice – souvent en vigueur actuellement – qui revient à considérer les plantations comme du mobilier urbain. Les aménagements inadaptés fleurissent dans nos villes, compromettant parfois la survie d’arbres centenaires.

Planter… Et pourquoi ne pas arrêter de couper les arbres ? L’idée de créer des forêts primaires fait son chemin, mais se heurte aux intérêts des multiples utilisateurs des espaces boisés : exploitants de bois, chasseurs, promeneurs… Car il ne faut pas oublier que la forêt constitue une vaste culture de plantes pérennes dont la révolution sur le temps long tend à faire oublier son caractère économique. En tant que consommateurs de bois et de ses sous-produits, nous sommes tous concernés par cette valorisation économique.

Si les arbres peuvent contribuer à « nous sauver » des dérèglements du climat, ils en sont aussi des victimes. Nos forêts dépérissent, aggravant la situation via le relargage de carbone dans l’atmosphère. Se pose la question de la nécessité d’une intervention pour les aider à s’adapter aux fluctuations de température et d’humidité. Faut-il planter de jeunes arbres d’essences mieux adaptées ou se reposer sur les vieux sujets, plus résilients ?

Cette étude se conclut par une réflexion sur toutes les nuances à apporter à l’idée simple et largement répandue que la plantation d’arbres constitue une solution face à l’emballement climatique. Ce geste anodin et sympathique ne devrait pas nous empêcher d’agir : questionner les pratiques agricoles, adopter la sobriété, faire évoluer la vision de l’arbre en ville, interroger la consommation de bois, promouvoir la création de forêts primaires dans une démarche concertée avec tous les acteurs des territoires. Planter, c’est bien, mais se pose aussi la question de l’entretien, qui repose principalement sur une population d’agriculteurs de plus en plus faible et surchargée. Et si cette responsabilité était mieux répartie au sein de la société ? Au-delà de l’arbre se cachent quantité d’enjeux prioritaires pour notre société, pour notre santé et celle de la Terre.

 

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Terres nourricières, privilégier l’intérêt collectif

Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°176

***

 

Par Maylis Arnould,

rédactrice pour Nature & Progrès, et

Sylvie La Spina, rédactrice en chef

La terre, base de notre alimentation, est une ressource qui devrait être gérée dans l’intérêt collectif en vue de la préserver pour toutes et tous aujourd’hui et pour les générations futures. Le système actuel dominant, la propriété privée, est-il compatible avec cette mission ? Comment s’est-il mis en place et existe-t-il des alternatives à favoriser ? Comment composer avec la situation actuelle ? Ensemble, décortiquons la question de la propriété de la terre agricole.

(c) Martin Chavée

 

82.200 panneaux solaires sur 40 hectares de terre agricole, tel était le projet qui a secoué, en ce début d’année, les habitants du village d’Ortho (commune de La Roche-en-Ardenne). Projet recalé grâce à la mobilisation citoyenne : 460 avis négatifs sur 537 collectés lors d’une consultation organisée par la commune, 725 réponses à un formulaire mis en place par le collectif « Occupons le terrain »[i]. L’affaire était juteuse pour le propriétaire, mais ces terres n’ont-elles pas pour mission première de nous nourrir ? Des enjeux collectifs se confrontent aux intérêts privés. Comment faire en sorte que le propriétaire de ces terres privilégie l’intérêt collectif et nourricier plutôt que son portefeuille personnel ? Régulièrement, le système de la propriété privée, aujourd’hui dominant, est questionné. Nature & Progrès avait déjà mené des réflexions sur le sujet dans le cadre du projet « Echangeons sur notre agriculture » en 2016[ii]. Approfondissons encore ensemble ces questions via une analyse critique et historique pour comprendre comment le modèle actuel s’est mis en place et réfléchir les alternatives.

 

La terre et les humains, entre bien commun et propriété privée

Que ce soit sur les plans juridique, administratif, financier ou encore commercial, la perception de la terre en tant que propriété est un des piliers du rapport moderne que nous entretenons avec elle. Un panneau « propriété privée » à l’entrée d’une forêt nous pousse davantage à faire demi-tour qu’à questionner le principe même de cette notion. Le lien entre humain et territoire a toujours été un sujet fondamental. Il l’est d’ailleurs encore plus dans une époque où les espaces sont délimités selon leur appartenance à un ou plusieurs propriétaires. Mais alors, est-ce que la terre nous appartient vraiment ou, en nous l’appropriant, avons-nous oublié que c’était nous qui lui appartenons ?

Petite histoire des communs

Dans un système où la marchandisation ne fait que croitre, champs, forêts, lacs et sources sont considérés comme des biens et non plus comme une ressource collective. Les terres agricoles sont de plus en plus difficiles d’accès, les forêts deviennent privées avec l’objectif, souvent, de les exploiter plutôt que de les préserver. Pourtant, ces ressources n’ont pas toujours été considérées comme des biens privés, en tout cas pas d’une façon aussi normée qu’elles le sont actuellement.

Comme l’explique le collectif Les Soulèvements de la terre dans son essai « Premières secousses » (La Fabrique, 2024), « pour nous qui sommes nés sous ce régime foncier façonné par la propriété privée excluse et abusive, il n’est pas évident d’imaginer qu’il n’en fut pas toujours ainsi. Cette forme s’est imposée en Occident en lieu et place du régime féodal des propriétés simultanées[iii]. Songeons qu’au XVIIIe siècle en Bretagne, les communaux occupaient encore 42 % du territoire ! »

Même si l’Eglise et la royauté possédaient une partie des terres, certains espaces étaient occupés par des communautés villageoises indépendantes avec une répartition qui se voulait relativement équitable. Ces communaux, particulièrement répandus au Moyen Âge, n’appartenaient à personne et en même temps à tout un chacun. Ces terrains communs n’étaient pas délimités. Qui le souhaitait pouvait aller y faire pâturer ses animaux ou se fournir en bois, baies, miel ou tout autre produit destiné à se chauffer, s’abriter ou se nourrir. « Les paysans usaient ainsi d’un droit coutumier d’usage sur ces biens communaux, sans avoir à payer une contrepartie à la communauté ou au seigneur, contrairement à d’autres droits seigneuriaux comme l’usage du four à pain ou du moulin. Avec le droit de pacage et le droit de glanage, le droit d’usage des communaux procurait une certaine sécurité aux familles paysannes, pour leurs besoins fondamentaux de la vie courante » explique Anne Lechêne dans son ouvrage « L’histoire méconnue des communs » (Colibris Le Mag, 2017). Considérés comme essentiels, ces espaces communaux étaient préservés et entretenus. Seule la quantité vitale y était prélevée ; le reste servait aux autres habitants ou était laissé sur place afin de garantir une récolte l’année suivante.

Et vint le temps des clôtures

C’est au XIIe siècle que les communs commencent à diminuer au profit de propriétés foncières, souvent détenues par un petit groupe d’individus. Il y a plusieurs explications à cette évolution. D’abord, le temps de guerre pousse les paysans à revendre leurs petites parcelles de terres aux seigneurs afin de se garantir une sécurité. Même si ceux-ci jouissent toujours de l’utilisation de ces terres, ils n’en sont plus propriétaires et doivent se séparer d’une partir de leurs récoltes. Puis, bien qu’émergeant en Angleterre, le mouvement que l’on appelle des « enclosures »[iv] n’a pas épargné la plupart des autres pays européens. « Les terrains communaux furent clôturés et rendus aux moutons, tandis que les familles paysannes tombaient dans la précarité. Au fil des XVIIe et XVIIIe siècles, la Chambre des Communes, le Parlement anglais, mettait fin aux droits d’usage et démantelait les communaux par les Enclosure Acts. » Les grands espaces partagés deviennent de petits espaces individuels séparés. Les paysans se retrouvent enfermés dans leurs champs. Enfin, l’intégration de la propriété dans le code civil, en 1804, comme « le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu’on n’en fasse pas un usage prohibé par les lois ou par les règlements » marque définitivement une nouvelle ère quant à l’utilisation des parcelles.

Rappelons tout de même que certains espaces communs ont perduré. C’est le cas des forêts communales, utilisées de manière collective pour y faire du bois – l’affouage – comme à Saint-Hubert. Mais ceci ne concerne qu’une minuscule surface. Dans notre monde actuel, un pourcent des fermes industrielles occupent 70 % des terres agricoles. Les grandes entreprises se mettent à investir dans le foncier. Elles l’achètent plus cher et empêchent l’installation de petites fermes nourricières locales. Le temps de la noblesse du Moyen Âge étant pourtant loin derrière nous, notre modèle agricole et économique actuel n’a pas perdu ses riches propriétaires terriens.

Mais alors, quelle forme prend la propriété des terres à notre époque ? Qui possède les terres ? Qu’en fait-on vraiment ? Comment certains groupes d’individus trouvent-ils des solutions pour perpétuer un partage des terres plus sain ?

 

 

Les terres agricoles, des propriétés pas comme les autres

Dans la première partie de cette analyse, nous nous intéressions au partage des terres ainsi qu’aux évènements qui ont permis à la propriété foncière de prendre le dessus sur l’utilisation collective des espaces dédiés à l’agriculture. Questionnons à présent la propriété des terres dans notre monde moderne. Comment est-elle répartie ? Quelles sont les différentes utilisations de ces terres ? Quel modèle pour assurer l’intérêt collectif ?

Les terres appartiennent-elles aux agriculteurs ?

Nous pourrions croire que le foncier agricole appartient à celles et ceux qui le cultivent. C’est de moins en moins le cas. Selon le dernier rapport de l’Observatoire du foncier agricole wallon (2024), seulement 53 % des terres agricoles étaient vendues à des acteurs en lien avec l’agriculture. La majorité des terres sont louées, ce qui permet aux producteurs de ne pas investir et grossir le capital de la ferme. Un avantage, à condition que le système de location (le bail à ferme) « se passe bien », ce qui n’est actuellement pas le cas : les propriétaires s’en détournent pour faire gérer leurs terrains par des sociétés[v].

Par ailleurs, le nombre de grosses exploitations augmente au détriment des petites structures. Les derniers chiffres-clés indiquent que « depuis 1980, la superficie moyenne des exploitations agricoles a triplé. Elle est passée de 12,5 hectares en 1980 à 38,7 hectares en 2022. L’accroissement d’échelle s’est accentué à partir des années 90 et est plus marqué en Flandre qu’en Wallonie. »[vi]

A ce constat s’ajoute l’émergence d’un nouveau type d’acheteurs. De grandes sociétés, européennes ou non, investissent dans la terre pour y créer leurs propres exploitations en rachetant les fermes à des prix allant parfois jusqu’à quatre fois celui du marché. D’après un rapport de Terre de Liens[vii], en France, une ferme sur dix est une société financiarisée. L’accumulation foncière par un petit pourcentage d’individus empêche la naissance de structures plus petites, locales et écologiques[viii].

Détournement des usages

Enfin, les terres utilisées pour l’agriculture font parfois l’objet d’autres usages. L’artificialisation touche en moyenne 1.810 hectares par an depuis 1985, principalement à destination du logement (1.130 hectares par an avec une croissance de 45 % en 30 ans), et secondairement à destination du développement économique et industriel (160 hectares par an avec une croissance de 38 % ces 30 dernières années). Si les terres sont reprises en « zone agricole » au plan de secteur, elles se trouvent relativement protégées, sauf en ce qui concerne l’érection de bâtiments agricoles. Mais 11 % des terres utilisées par l’agriculture se situent en zone urbanisable : près de 100.000 hectares peuvent, à terme, être artificialisés[ix].

Les terres agricoles servent aussi maintenant à la production d’énergie. L’agrivoltaïsme pose de réelles questions : le placement de champs de panneaux solaires permet-il encore réellement une production agricole ? Les projets énergétiques, bien plus rentables que l’agriculture, prennent possession de nos terres nourricières.

Intérêt privé ou intérêt collectif

Selon la définition du Larousse, la propriété privée est le « droit d’user, de jouir et de disposer d’une chose d’une manière exclusive et absolue sous les seules restrictions établies par la loi ». Mais cette liberté d’usage d’une ressource aussi précieuse que la terre, source de notre alimentation, et toute la biodiversité qu’elle accueille, va à l’encontre de l’intérêt commun. Ne faudrait-il pas changer de paradigme, en revenir à une gestion collective permettant le partage des terres et une gestion concertée ?

Est-ce que d’autres formes que la propriété privée peuvent garantir la préservation des terres et de la biodiversité qui y vit, et assurer un usage conforme à l’intérêt général ? Des collectifs et associations inventent de nouveaux modèles pour repartager les terres de façon plus respectueuse pour les humains mais également le reste du vivant. Quelles sont les conclusions de leurs expérimentations ? Peut-on, comme le propose l’essayiste américain Jeremy Rifkin[x], dissocier le droit de posséder la terre de celui d’en faire un usage exclusif ; passer de la propriété à l’accès ?

 

 

Terres nourricières, privilégier l’intérêt collectif

L’action délétère de l’homme sur la nature et sur ses ressources exige des mesures de sauvegarde. Et si le « capital naturel », les écosystèmes et leurs ressources – dont nos terres nourricières – étaient considérés comme des biens communs et gérés comme tels, dans le souci des droits de tous les peuples et des générations futures ?

Bien commun, la ruine de la société ?

Gérer un bien en collectif, est-ce que ça marche ? Aristote, déjà, en doutait : « Ce qui est commun à tous fait l’objet de moins de soins, car les Hommes s’intéressent davantage à ce qui est à eux qu’à ce qu’ils possèdent en commun avec leurs semblables. » Arrive, plus tard, la théorie de la « tragédie des communs », développée en 1833 par l’économiste britannique William Forster Lloyd et popularisée par le biologiste américain Garrett Hardin en 1968. Ce dernier utilise l’exemple hypothétique des effets d’un pâturage non réglementé sur des terres communes en Grande-Bretagne et en Irlande. Chaque éleveur ayant intérêt à agrandir son troupeau pour gagner plus, on arriverait à un surpâturage détériorant la ressource commune et entrainant « la ruine de tous ». Le « commun » ne serait plus délaissé, comme indiquait Aristote, mais surexploité selon Hardin. Notons que c’est dans ces mêmes pâturages britanniques piquetés de moutons qu’est né le capitalisme avec l’enclosure des terrains et le lancement de la propriété privée (lire Valériane n°174). Un hasard ? Quoi qu’il en soit, la théorie de la « tragédie des communs » a la peau dure, étant encore aujourd’hui régulièrement évoquée pour décrédibiliser les initiatives collectives, incompatibles avec le modèle capitaliste.

Les mirages de la propriété privée

Les tenants du capitalisme mettent en avant la propriété comme la solution pour une bonne gestion du bien. La professeur américaine Carol Rose[xi] analyse : « Ce droit, dit-on, rend la propriété privée fructueuse en permettant aux propriétaires de capter la pleine valeur de leurs investissements individuels, encourageant ainsi tout un chacun à consacrer du temps et du travail à la mise en valeur des ressources. » Mais surtout, cette propriété privée pousse à la consommation voire à la surexploitation…  « Le contrôle exclusif d’un bien permet aux propriétaires de s’identifier entre eux, et donc d’échanger les fruits de leur travail, jusqu’à ce que ceux-ci arrivent entre les mains de ceux qui leur accordent le plus de valeur, au grand avantage cumulatif de tous. Ainsi, la propriété privée exclusive est censée favoriser le bien-être de la communauté en donnant à ses membres un milieu dans lequel les ressources sont utilisées, conservées et échangées pour leur plus grand avantage. » Le bien-être de tous : grande promesse du capitalisme et de la croissance…

Notons que la privatisation des terres par le travail permit de justifier l’accaparement des terres des Indiens d’Amérique par les colons. En effet, le principe énoncé par le philosophe anglais John Locke au XVIIe siècle de « privatisation par le travail » énonce : « Bien que la terre et toutes les créatures inférieures appartiennent en commun à tous les hommes, chaque homme est cependant propriétaire de sa propre personne. Aucun autre que lui-même ne possède un droit sur elle, le travail de son corps et l’ouvrage de ses mains lui appartiennent en propre. Il mêle son travail à tout ce qu’il fait sortir de l’état dans lequel la nature l’a laissé, et y joint quelque chose qui est sien. Par-là, il en fait sa propriété. Cette chose étant extraite par lui de l’étant commun où la nature l’avait mise, son travail lui ajoute quelque chose, qui exclut le droit commun des autres hommes. » Puisque les Indiens ne travaillent pas leurs terres, celui qui les exploite en acquiert automatiquement la propriété. Et si un Indien s’oppose par la violence à cette spoliation par le travail, il est « tout à fait assimilable, comme tout criminel, aux bêtes sauvages près de qui l’être humain ne connaît ni société ni sécurité ; on peut donc le détruire comme un lion, comme un tigre. »[xii]

Non sans gestion

Les postulats d’un bien commun sous- ou surexploité font fi de la réalité de terrain. Elinor Ostrom, économiste et politologue, a reçu en 2009, avec Olivier Williamson, le Prix de la Banque de Suède en sciences économiques pour ses travaux sur la gouvernance économique, en particulier des biens communs. S’inspirant des modes de gestion des communs traditionnels dans diverses régions du monde, la chercheuse met en évidence l’interdépendance des usagers des communs et leur organisation. « Cette construction du commun n’assure pas seulement l’efficacité productive : elle développe également des comportements différents et des subjectivités nouvelles. »[xiii] Selon Elinor Ostrom, des normes comportementales et des mécanismes sociaux se mettent en place, un climat de confiance et un sens de la communauté.

Les règles, mises en place par les usagers, « spécifient, par exemple, combien d’unités de ressources un individu peut s’approprier, quand, où et comment elles peuvent être appropriées ainsi que les contributions en termes de main d’œuvre, de matériel ou d’argent… Les unités de ressource seront alors allouées de manière plus prévisible et efficace… et le système de ressource lui-même sera maintenu dans le temps. » [xiv] Une reconnaissance minimale de la légitimité de ces règles doit être fournie par les autorités centrales.

Réfutant la « tragédie des communs » de Hardin, Elinor Ostrom et David Bollier analysent : « ce pâturage n’a pas de vraie délimitation, pas de règles de gestion, pas de sanction pour prévenir la surexploitation et pas de communauté d’usagers définie. Bref, ce n’est pas un commun. »[xv] Le succès des communs repose sur le climat de confiance entre usagers, des règles adaptées, flexibles et démocratiques basées sur un apprentissage collaboratif et des sanctions (accompagnée du blâme social). Reconnaissant les limites de sa théorie, Hardin est revenu sur sa thèse précisant que celle-ci aurait dû s’intituler « La tragédie des communs non gérés »[xvi].

Et en pratique ?

Faire des terres agricoles un bien commun, c’est l’objectif poursuivi par Terre-en-vue[xvii] en Wallonie et à Bruxelles. La coopérative acquiert des terres agricoles grâce à l’épargne citoyenne pour protéger leur fonction nourricière à très long terme et loue ces terres à des producteurs agroécologiques, en respectant la législation sur le bail à ferme (longue durée, fermage limité et liberté de culture). « La gestion en bien commun consiste à s’organiser collectivement pour gérer ensemble une ressource au service de la collectivité. Ainsi, la gestion de la terre n’est pas laissée au marché économique, ni à l’État. Concrètement, nous invitons citoyens et agriculteurs à déterminer ensemble les règles d’usage (clauses environnementales, contrats, règles de contrôle…). Le collectif citoyen délègue ensuite aux agriculteurs la responsabilité de cultiver ce bien commun avec soin, en vue d’y produire une alimentation saine et durable. », témoigne Estelle Vercez, chargée de communication de l’association.

Des terres ont été acquises pour 34 fermes (dont six producteurs de la mention Nature & Progrès) répondant à différents critères : (1) elles produisent une alimentation saine et accessible, (2) elles sont tournées vers les populations locales (vente en circuits courts, fermes ouvertes…), (3) elles sont respectueuses des terres agricoles, de l’environnement, de la biodiversité et des paysages (respect de huit clauses à travers une servitude environnementale et du cahier des charges de l’agriculture bio), (4) elles poursuivent un objectif d’autonomie (technique, financière et décisionnelle) et de résilience, (5) elles sont économiquement viables et transmissibles, (6) elles sont portées par des entrepreneurs professionnels et (7) ouverts au dialogue.

 

(c) Martin Chavée

 

Privilégier le collectif

Cette analyse nous encourage à questionner notre modèle sociétal. Tellement habitués aux clôtures et barrières qui délimitent les champs et les prairies, nous sommes-nous déjà posé la question de la pertinence de la propriété privée telle qu’elle est appliquée aujourd’hui ? Nos terres nourricières sont menacées par l’intérêt personnel et financier du propriétaire, qui a aujourd’hui tendance à les détourner de leur fonction première ou à favoriser des pratiques néfastes pour l’environnement et pour notre santé.

Nous avons compris, en revenant sur les origines de cette propriété privée, que d’autres modèles ont existé et étaient appliqués dans nos régions, et subsistent ailleurs dans le monde. Nous nous rendons aussi compte que les terres travaillées par les agriculteurs ne leur appartiennent pas forcément, et que de nombreux terrains sont achetés par des financiers comme placements à rentabiliser financièrement. Ces évolutions vont à l’encontre du rôle premier de la terre qui est de nourrir la population locale, un besoin premier et fondamental. La souveraineté alimentaire voudrait même que les citoyens puissent choisir le mode de production de leur alimentation, soit, comment elle est produite, notamment au niveau des conditions sociales et environnementales.

Et si les terres redevenaient des biens communs gérés dans l’intérêt du collectif ? Ces termes font souvent grincer des dents : la « tragédie des biens communs », largement popularisée, fait encore croire à une mauvaise gestion, bien que les idées reçues oscillent entre surexploitation et sous-entretien du bien. C’est méconnaitre, nous l’avons vu, le fonctionnement des communs qui repose sur une gouvernance partagée et évolutive, dont le mot d’ordre est la confiance et dont le garde-fou est un contrôle social assorti de sanctions. Il ne s’agit pas de laisser tous les usagers faire ce qu’ils veulent comme ils le veulent, dans l’anarchie et le chaos !

Des initiatives concrètes démontrent aujourd’hui que ce mode de propriété des terres fonctionne. Nous avons analysé le cas de Terre-en-vue, mais pensions aussi au collectif « Les Soulèvements de la Terre », Terres de Liens, ZAD (zones à défendre), fermes collectives, prêts de terrains, mouvement des Colibris, etc. Un fourmillement d’actions citoyennes qui donnent des perspectives et de l’espoir. Contribuons à les faire connaître et soutenons leurs actions ! Et si les terres publiques (communales, régionales…), censées être « collectives », rentraient, elles aussi, dans ce type de gestion ?

 

REFERENCES

[i] Occupons le terrain. La Roche-en-Ardenne. Projet agrivoltaïque recalé par la Région. 3 octobre 2025. https://occuponsleterrain.be/2025/10/03/la-roche-en-ardenne-projet-agrivoltaique-recale-par-la-region/

[ii] La Spina S. 2015. Réflexions et pistes pour favoriser l’accès à la terre de nos agriculteurs « modèles ». https://agriculture-natpro.be/dossiers/brochures/

[iii] Dans son ouvrage « La propriété de la terre » (Wildproject, 2022), Sarah Vanuxem définit le système de propriété simultanée comme « un système des propriétés imbriquées, enchevêtrées […] [qui] renvoie à une multiplicité de divers droits de propriété intéressant un même fond de terre » (2018).

[iv] D’après Geoconfluence (https://geoconfluences.ens-lyon.fr/), « L’enclosure est un terme anglais désignant, au sens strict, une parcelle enclose d’un muret de pierres sèches ou d’une haie ».

[v] Relire notre étude « Réflexions et pistes pour favoriser l’accès à la terre de nos agriculteurs modèles » (2015), partie 3 sur https://agriculture-natpro.be/dossiers/brochures/

[vi] Statbel. 2024. Chiffres clés de l’agriculture 2024. https://statbel.fgov.be/fr/nouvelles/chiffres-cles-de-lagriculture-2024

[vii] Terre de Liens. 2022. État des terres agricoles en France.

[viii] Pour davantage de détails sur ce sujet, lire les deux livres collectifs des Soulèvements de la Terre : « On ne dissout pas un soulèvement » (Seuil, 2023) et « Premières secousses » (La Fabrique, 2024).

[ix] Relire notre étude « Réflexions et pistes pour favoriser l’accès à la terre de nos agriculteurs modèles » (2015), partie 4 sur https://agriculture-natpro.be/dossiers/brochures/

[x] Rifkin J. 2014. La nouvelle société du coût marginal zéro. Actes Sud.

[xi] Rose C. 2024. La comédie des communs : coutume, commerce et biens intrinsèquement publics. Dans : Boccon-Gibod T et Perroud T. « Les communs sans tragédie », Hermann, 280 pages. https://shs.cairn.info/les-communs-sans-tragedie–9791037038913-page-13?lang=fr&tab=premieres-lignes

[xii] Domenico Losurdo. 2013. Contre-histoire du libéralisme, La Découverte.

[xiii] Pierre Dardot et Christian Laval. 2014. Commun : essai sur la révolution au XXIe siècle, La Découverte, 592 p.

[xiv] Elinor Ostrom (trad. de l’anglais). 2010. Gouvernance des biens communs : pour une nouvelle approche des ressources naturelles, De Boek, 301 p.

[xv] David Bollier (trad. de l’anglais). 2014. La Renaissance des communs : pour une société de coopération et de partage, Charles Léopold Mayer, 191 p.

[xvi] Garett Hardin. 2017. The tragedy of the unmanaged commons. Dans : Evolutionary Perspectives on Environmental Problems, Routledge.

[xvii] https://terre-en-vue.be/

 

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Loi Duplomb : un texte au service de l’agro-industrie

Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°176

***

 

Par Claire Lengrand,

rédactrice pour Nature & Progrès

Reflet des profondes fractures divisant le monde politique, agricole et citoyen, en France, la loi Duplomb illustre et dessert surtout un système alimentaire à bout de souffle. Que propose-t-elle ? Quelles répercussions son adoption pourrait-elle générer là-bas et en Belgique ? Et pourquoi une aussi large mobilisation, aussi dans notre pays ? Pour mieux comprendre, retraçons son parcours.

 

(c) Sebastian de Pixabay

 

C’est une histoire en plusieurs épisodes qui s’est déroulée outre-quiévrain et qui a fait couler beaucoup d’encre ces derniers mois. Il y a de quoi. Le 1er novembre 2024, les sénateurs français Laurent Duplomb (Les Républicains) et Franck Menonville (Union Centriste) introduisent une loi censée répondre à la crise agricole. En ces temps-là, et depuis longtemps déjà, la colère est vive chez les agriculteurs et agricultrices. Leurs difficultés s’accumulent : mauvaises récoltes à cause des conditions climatiques de plus en plus extrêmes, pression sur les prix du marché générant des revenus au rabais, normes européennes -dont environnementales- difficilement conjugables avec les impératifs économiques… Peu soutenue, c’est un sentiment d’abandon qui pèse sur toute la profession.

Une loi pro-pesticides portée par la FNSEA

Pour les aider, la loi Duplomb propose, ni plus ni moins, de « lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur ». Comment ? En facilitant l’agrandissement des bâtiments d’élevages industriels et les projets de méga-bassines en « assouplissant » la consultation publique locale. En réduisant l’autonomie de l’Office Français de la Biodiversité (OFB), la « police de l’environnement », en la plaçant sous tutelle préfectorale plutôt que sous l’autorité des ministères de l’Environnement et de l’Agriculture. En confiant le contrôle des pesticides, qui incombait jusque-là à l’agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES, équivalent de notre AFSCA belge), à un nouveau « conseil d’orientation pour la protection des cultures » nommé par décret. Cette loi veut aussi supprimer la séparation stricte entre le conseil agricole et la vente de pesticides.

Sa mesure la plus controversée est sans nul doute la réautorisation « temporaire » sous forme de dérogations de plusieurs pesticides appartenant à la famille des néonicotinoïdes, dont l’acétamipride. Ce dernier fut pourtant interdit en France en 2020 à cause de sa toxicité pour les pollinisateurs et la biodiversité de manière générale. Cette mesure permettrait, selon ses initiateurs, de sauver certaines filières en difficulté, dont les betteraviers et les producteurs de noisettes. En réalité, la loi Duplomb reprend avant tout les revendications de la Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles (FNSEA), principal syndicat agricole français, fervent défenseur de l’agro-industrie. « La proposition de loi sur l’agriculture a été largement coécrite par la FNSEA. Concentré de reculs environnementaux, elle est portée par le sénateur Laurent Duplomb, lui-même ancien élu du syndicat productiviste », analyse Lorène Lavocat, journaliste pour Reporterre[i].

Une « aberration scientifique, environnementale et sanitaire »

Un véritable tour de passe-passe législatif est mis en œuvre pour faire passer cette loi. Fin mai, l’Assemblée nationale adopte une motion de rejet, empêchant tout débat parlementaire, contournant les amendements déposés par les Ecologistes et la gauche. Une manœuvre employée pour la première fois depuis le début de la Ve République. Le texte est renvoyé en commission mixte paritaire (7 députés et 7 sénateurs) qui approuve, loin des regards, sa version finale. Le 8 juillet, les députés adoptent définitivement la proposition de loi (316 voix pour, 223 contre et 25 abstentions). Mais très vite, la société civile, appuyée par la Confédération Paysanne, des associations écologistes et des scientifiques, se mobilise. Le 10 juillet, Éléonore Pattery, une étudiante bordelaise de 23 ans, dépose une pétition sur le site de l’Assemblée nationale. « La loi Duplomb est une aberration scientifique, éthique, environnementale et sanitaire. Elle représente une attaque frontale contre la santé publique, la biodiversité, la cohérence des politiques climatiques, la sécurité alimentaire, et le bon sens », écrit-elle. Cette pétition recueillera plus de deux millions de signatures, un record pour le site parlementaire.

Autre figure de la résistance contre la loi Duplomb : Fleur Breteau, fondatrice du collectif Cancer Colère. Affrontant un deuxième cancer du sein, la quinquagénaire a décidé de sortir du silence pour « politiser la maladie en la plaçant au cœur du combat contre les pesticides »[ii]. Nombreuses sont les études scientifiques à avoir établi un lien de présomption forte entre l’exposition et/ou la manipulation des pesticides et une augmentation du risque de développer certaines pathologies[iii]. Les agriculteurs, les riverains des zones agricoles, les femmes enceintes et les enfants en sont les principales victimes.

Une victoire en demi-teinte

Face à cette levée de boucliers, le Conseil constitutionnel censure en partie le texte le 10 août 2025. L’article 2 est retiré, à savoir la réintroduction sous conditions de l’acétamipride « ou autres substances assimilées, ainsi que des semences traitées avec ces produits », sur base de la Charte de l’environnement. L’ANSES doit désormais prendre en compte certaines « priorités » dans l’évaluation des pesticides, selon les besoins économiques des filières. Toutes les autres propositions ont été validées. La victoire n’est donc que partielle. La Confédération paysanne évoque même une « sombre victoire pour l’agro-industrie. » « Cela n’enlève en rien l’intention première du texte : accélérer la fuite en avant de l’agriculture vers un modèle toujours plus productiviste, permettre la compétitivité de la « Ferme France » en favorisant la restructuration des fermes par leur concentration. »[iv]De son côté, l’Union nationale des syndicats agricoles (UNSA) alerte sur le « recul de l’indépendance des organismes de contrôle », qui remet en question « le sens même du service public : protéger la santé publique et l’environnement. »[v]

En Belgique aussi, la colère gronde

Cette révolte citoyenne inspira la Belgique, où l’acétamipride n’a jamais été interdit. Le pays est, par ailleurs, l’un des plus gros consommateurs européens de pesticides par hectare de surface agricole. En 2023, 80 % des substances actives identifiées comme étant les plus dangereuses au niveau européen étaient toujours autorisées, 26 % des pesticides employés étant classés cancérigènes ou toxiques pour la reproduction[vi].

Ces derniers mois, en Wallonie, pas moins de six pétitions ont été lancées par différents mouvements citoyens ou politiques rassemblant, le 17 septembre dernier, 43.722 signatures. Toutes prônent l’arrêt rapide de l’utilisation des pesticides, dont les PFAS, sur tout le territoire et notamment dans les zones de captage d’eau potable, ainsi qu’une protection des riverains des zones agricoles et un soutien des agriculteurs dans la transition de leur modèle[vii].

Cette pression sociétale finira-t-elle par avoir raison de l’agro-industrie ? Les gouvernements prendront-ils enfin leurs responsabilités ? En Wallonie, le cabinet d’Yves Coppieters planche sur un plan de lutte contre les pesticides. Plan que Céline Tellier, députée Ecolo, a qualifié « d’insuffisant » et « bien trop faible par rapport aux enjeux et au contenu des auditions qui nous occupent depuis juin »[viii]. En France, la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale accepte d’examiner la pétition d’Eléonore Pattery. Cet exercice, inédit, pourrait déboucher sur un débat public mais sans possibilité de vote ni d’abrogation du texte. Début septembre, Arnaud Rousseau, président de la FNSEA, réclame un nouveau projet de loi afin de réintroduire l’acétamipride. La menace est donc loin d’être écartée.

On ne lâche rien !

Que nous apprend le dossier Duplomb ? D’abord, qu’à contre-courant des enjeux actuels, la pression pour favoriser un modèle toujours plus axé sur la productivité et la compétitivité au détriment de l’environnement et de la santé est intense et parvient à se faire traduire en actes législatifs. Ensuite, que l’opposition citoyenne et de nombreux acteurs scientifiques et paysans est vive, ce qui est démontré par les pétitions et déclarations dans la presse. Que se serait-il passé si personne n’avait réagi ? C’est grâce à cette mobilisation massive que les projets de lois en faveur de l’agro-industrie, s’ils ne sont pas contrés, sont contrariés. Face à la puissance des lobbys productivistes, il faut être nombreux, unis, et faire entendre notre voix.  N’hésitons donc pas à en parler autour de nous et à faire front, à travers rencontres citoyennes, interpellations, pétitions et manifestations. Faisons valoir notre droit à une alimentation durable et à un environnement sain !

 

REFERENCES

[i] Lavocat L. Loi Duplomb : un texte écocidaire rédigé par la FNSEA. Reporterre, 13 mai 2025. https://reporterre.net/Loi-Duplomb-un-texte-ecocidaire-redige-par-la-FNSEA

[ii] Cassard J. Derrière Fleur Breteau, l’émergence d’un mouvement qui politise le cancer, Reporterre, 23 juillet 2025. https://reporterre.net/Derriere-Fleur-Breteau-l-emergence-d-un-mouvement-qui-politise-le-cancer

[iii] Lire notamment le résumé de l’étude de l’INSERM. 2021. Expertise collective Inserm. Pesticides et effets sur la santé : nouvelles données. https://www.inserm.fr/expertise-collective/pesticides-et-sante-nouvelles-donnees-2021/

[iv] Confédération paysanne. Communiqué de presse du 7 août 2025. Réponse du conseil constitutionnel sur la loi Duplomb : une sombre victoire pour l’agro-industrie. https://www.confederationpaysanne.fr/rp_article.php?id=15888

[v] UNSA. Communiqué de presse du 19 août 2025. Loi Duplomb : Décryptage d’une réforme à hauts risques pour la santé publique et le métier d’agent du MASA. https://www.unsa-agriculture.fr/docs/Intersyndicale/2025-08-26_Communique%20UNSA%20-%20Loi%20Duplomb.pdf

[vi] Nature & Progrès. 2023. La Belgique, royaume des pesticides. https://www.natpro.be/wp-content/uploads/2023/04/NATPROG_la-belgique-royaume-des-pesticides-v2.pdf

[vii] « Des milliers de signatures contre les pesticides en Wallonie, souligne Canopea », La Libre, 22 septembre 2025

[viii] « Plan de lutte contre les pesticides PFAS : des motions en attendant des actions », L’Avenir, 10 septembre 2025

 

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Nature, agriculture, faut-il choisir ?

Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°176

***

 

Par Sylvie Vandermeuter,

membre de Nature & Progrès

Si le titre vous interpelle, tant mieux. Cela indique qu’une partie de vous se refuse à tomber dans la pensée binaire, cette habitude mentale qui oppose deux éléments, ignorant le tissu de nuances de la réalité, réduisant sa richesse et sa complexité à une image en deux dimensions. La notion même de nature est loin d’être univoque. La nature et l’agriculture sont intimement liées, parfois pour le pire, sans que ce soit irrévocable. Certaines espèces protégées peuvent à la fois être ardemment défendues par certains et honnies par d’autres. Explorons ces liens complexes et comment rapprocher ces deux enjeux majeurs pour notre société.

(c) Jeanne Buffet

 

Voici presque 50 ans que Nature & Progrès est née des préoccupations de producteurs et de citoyens de mieux concilier agriculture et nature. L’association vit le jour à l’heure ou la modernisation agricole généralisait l’usage des pesticides et arasait les haies et les arbres pour agrandir et homogénéiser les champs. Ses membres voulaient démontrer – et le font avec brio – qu’un autre type de « progrès » existe, celui de produire de l’alimentation en respectant les écosystèmes. Car entre nature(s) et agriculture(s), les relations sont multiples et complexes.

 

De quoi parle-t-on ?

Quand vous décidez d’aller vous « promener dans la nature », où allez-vous ? Dans les bois ? Dans la campagne environnante ? Dans le grand parc près de chez vous ou, au contraire, loin, en montagne ? Avez-vous déjà tenté de définir ce qu’était la nature ? Votre définition est-elle semblable à celle de votre conjoint, de votre voisin ?

Vierge et sauvage

Interrogés à brûle-pourpoint, une grande partie d’entre nous dira que la nature est « quelque chose » qui existe indépendamment de l’être humain. Elle est associée à ce qui est spontané, sauvage, non modifié. Cette première intuition est probablement due à l’étymologie du mot : « nature » vient du latin natura, lui-même issu de nascor qui signifie « naître, provenir ». Et ce qui nait, n’a pas été transformé, altéré. Soit. Dans ce cas, interrogeons-nous sur l’(in)existence de la nature en Belgique, en Occident en général, à quelques exceptions près. Même la forêt amazonienne, considérée comme primaire, a été modifiée, tantôt substantiellement, tantôt subtilement, par la présence de l’être humain…

Au sens commun, la nature recouvre des réalités plus larges. Elle regroupe tout à la fois : (1) les « forces » et les principes (physiques, géologiques, tectoniques, météorologiques, biologiques) constituant la vie, à toutes les échelles (de l’univers à l’infiniment petit) et qui génèrent des phénomènes épisodiques qui échappent à la maitrise humaine (un tremblement de terre ou un tsunami, par exemple) ; (2) les êtres vivants, qu’ils soient végétaux, animaux, fongiques…, ainsi que leurs interactions et (3) les écosystèmes dans lesquels vivent ces espèces. « Nature » est donc un mot polysémique, c’est-à-dire qu’il a plusieurs sens. Mieux vaut donc préciser ce dont on veut parler pour éviter les quiproquos.

« La » nature n’existe pas

La situation est même encore plus délicate : la nature n’existe pas en tant que concept universel. C’est une notion qui change en fonction de l’époque et du lieu comme le montrent les travaux de Philippe Descola, titulaire de la chaire d’anthropologie de la nature au Collège de France[1]. Autrement dit, il n’y a pas une nature et un rapport univoque à la nature mais des formes de nature et des rapports à la nature. Elle n’est pas extérieure et indépendante de l’être humain, elle est chargée de nos perceptions, de nos vécus. Elle n’est pas ce qui s’oppose à la culture, elle est culturellement chargée. « Ce que nous observons, ce n’est pas la Nature en soi, mais la nature exposée à notre méthode d’investigation » énonça, en 1961, Werner Heisenberg. Dès lors, quand nous parlons ensemble de la nature, nous parlons des expériences sensibles que nous « rattachons » au concept de nature. La nature dont parle le naturaliste et celle dont parle l’agriculteur sont subtilement « colorées » par leurs systèmes de valeurs, leurs vécus, leurs « manières de voir le monde qui les entoure ».

La biodiversité, quant à elle, est un concept scientifique et technique issu du sommet de la Terre de Rio en 1992, qui désigne l’ensemble des êtres vivants, les écosystèmes dans lesquels ils vivent et les interactions biologiques[2].

Et l’agriculture ?

L’agriculture est sans conteste une activité humaine. A l’origine – et heureusement encore pour beaucoup d’entre nous –, elle vise surtout à nourrir des communautés humaines. Elle fournit également des matières premières comme les fibres textiles et même, de plus en plus, de l’énergie. L’élevage est inclus dans l’agriculture, d’autant que dans certains systèmes agraires – en particulier ceux qui se veulent résilients -, les productions végétales et animales sont complémentaires.

Si l’on considère que la nature est « ce qui est intouché », l’agriculture ne peut en relever puisqu’elle transforme des milieux naturels. Pourtant, face à l’étalement urbain et à l’artificialisation des sols, l’agriculture n’est-elle pas garante d’un peu de « naturalité » ? Par ailleurs, en agriculture, le rapport à la nature peut varier considérablement, allant d’une vision où elle est perçue comme un obstacle à maîtriser, à une approche où elle est considérée comme une alliée et un modèle à suivre.

 

 

Pour le meilleur et pour le pire

La nature serait donc sauvage, spontanée et libre tandis que l’agriculture serait domestiquée, organisée et productive. Vous l’avez déjà compris par ce qui précède, cette opposition simpliste masque une réalité plus complexe, faite de liens, de dépendances mutuelles, de représentations sociales divergentes, de choix politiques et techniques qui façonnent les territoires.

Quand l’agriculture façonne les paysages

L’agriculture repose sur une intervention humaine sur la nature. Elle a façonné les paysages ruraux pendant plusieurs siècles, sans que ce soit assimilable à une défiguration. C’est le passage à une activité intensive, après la seconde guerre mondiale, qui a conduit à leur simplification, au développement de monocultures et à la disparition de nombreuses haies, mares, bosquets ou arbres isolés. Sans oublier l’utilisation des engrais de synthèse et des produits phytosanitaires dont les effets sur les milieux, les espèces qui les peuplent et les chaines alimentaires sont (re)connus. Le diagnostic réalisé par le Service public de Wallonie ne laisse planer aucun doute : le déclin de la biodiversité en zone agricole est sévère et imputable au modèle productif dominant.

Adieu coquelicot, bleuet, vanneau…

L’agriculture intensive met les sols sous pression. Elle fait aussi disparaitre les « fleurs des champs », « adventices des cultures », soit, les plantes messicoles (du latin messi, moisson, et cole, habitat) adaptées au cycle des céréales. Les plus nombreuses sont annuelles : elles germent et arrivent à maturité en moins d’un an, entre le semis de la céréale et sa récolte, et subsistent sous forme de graines. D’autres sont bisannuelles ou vivaces, liées à d’autres cultures comme les plantes sarclées. Sur les 119 espèces connues en Wallonie, environ 60 % sont à présent menacées ou ont disparu alors qu’elles étaient répandues et abondantes au début du XXe siècle[3]. Au-delà de leurs couleurs qui égaient les promenades, elles sont à la base de la chaîne alimentaire en assurant le gîte et le couvert à de nombreux insectes. Leur raréfaction impacte considérablement l’état de conservation de bien d’autres espèces.

L’accélération des rythmes de culture (raccourcissement des cycles de cultures, augmentation de fréquence des fauches), l’homogénéisation des pratiques et les travaux agricoles ont un impact sur la faune des plaines, en particulier les oiseaux qui nichent au sol. Les œufs sont réduits en omelette avant même d’avoir éclos et, pour certaines espèces, la fuite devant la moissonneuse est vaine et se termine, hélas, en un nuage de plumes.

Mais aussi préservation

L’agriculture peut jouer un rôle important dans la préservation de la biodiversité en entretenant les milieux ouverts. Pourtant, en 2020, à peine 3 % des surfaces agricoles étaient allouées à la biodiversité alors qu’une étude à ce sujet[4] a mis en évidence qu’il fallait au moins 10 % des superficies sous cultures et 15 % des superficies sous prairies permanentes pour assurer la conservation des espèces et des habitats naturels et fournir un soutien aux équilibres agrobiologiques favorisant la production agricole. Même si la programmation 2023-2027 de la Politique Agricole Commune reste, globalement, insuffisante sur de nombreux points pour changer de trajectoire, on ne peut que se réjouir de la majoration des obligations de base en matière de biodiversité et qu’elle encourage les agriculteurs à s’investir dans des éco-régimes, notamment celui concernant le maillage écologique.

Partager ou économiser la terre ?

En matière de conciliation des besoins humains, notamment alimentaires, et de préservation de la biodiversité, deux écoles s’affrontent aujourd’hui. La première propose de maintenir la biodiversité sur l’ensemble de l’espace, sans séparation entre les terres cultivées, abritant elles-mêmes une grande diversité sauvage et cultivée, et les espaces naturels. Ce modèle est dit « land sharing », soit, partager la terre, et défend une agriculture intégralement respectueuse de l’environnement. La seconde propose d’intensifier les usages humains – et notamment l’agriculture, à l’aide de pesticides, OGM et autres technologies – de manière à maximiser la production sur une surface donnée. Le « land sparing » économise la terre, ce qui permettrait de libérer davantage d’espaces dédiés à la biodiversité. En théorie… Car, jusqu’à aujourd’hui, les surfaces « économisées » sont rarement destinées à la création de zones naturelles.

« En France, l’augmentation considérable des rendements a permis de diviser par quatre, en quelques décennies, les besoins de surfaces destinées aux cultures de céréales pour la consommation humaine. Or la surface cultivée n’a pas diminué. Les productions ont augmenté pour être destinées à l’alimentation animale, représentant aujourd’hui 80 % des débouchés des céréales », analysent Claude Aubert et Sylvie La Spina, agronomes spécialisés dans la bio[5]. Même scénario en Belgique ou la hausse de rendement de la culture de pommes de terre débouche sur une augmentation des exportations plutôt que sur une réduction des surfaces dédiées à cette culture extrêmement consommatrice en pesticides et dommageable pour le sol. Sans compter la part croissante des surfaces agricoles destinées à la production d’énergie…

Une agriculture globalement plus verte

Intensifier l’agriculture pour préserver l’environnement, c’est un peu comme rénover sa maison pour consommer moins d’énergie et utiliser l’économie réalisée pour partir en voyage en avion : ça ne tient pas la route ! Une agriculture compatible avec les enjeux de préservation de la biodiversité est incontournable. D’autant qu’il existe des outils qui, correctement implémentés, ont indéniablement des effets bénéfiques sur la biodiversité des milieux agricoles sans faire dévisser les rendements à l’échelle de l’exploitation. Citons notamment les méthodes agroenvironnementales et climatiques ou les cahiers des charges définissant les exigences et les pratiques spécifiques des zones Natura 2000 afin de préserver la biodiversité, les habitats naturels, augmenter « l’effet de lisière » et la mosaïque des surfaces.

Les exemples de convergence vertueuse entre nature et agriculture abondent, comme le démontrent les producteurs bio de la mention Nature & Progrès et comme l’illustre la collection AgriNature du SPW-ARNE[6]. Les livrets visent à amener une meilleure compréhension des interactions entre pratiques agricoles et préservation de la nature en mettant en lumière les enjeux écologiques, les pratiques favorables à la biodiversité mais également les solutions et pistes d’amélioration pour une agriculture plus durable.

 

 

Le loup, le castor et la corneille

Il ne s’agit pas d’une fable méconnue de La Fontaine – ou du titre d’une chanson d’un groupe breton – mais l’énumération de trois espèces animales protégées selon la Loi belge sur la Conservation de la Nature et par les Directives européennes « Habitats » ou « Oiseaux ». Trois espèces choisies parmi d’autres pour les réactions qu’elles suscitent et les « problèmes » – voire les conflits[1] – qu’elles peuvent entraîner. En la matière, les divergences d’opinions entre les « pour » et les « contre » au sein même de nos communautés humaines interpellent parfois davantage que les nuisances réellement observées.

Le loup

Le loup (Canis lupus), autrefois présent dans la majeure partie de l’Europe, était, jusqu’il y a peu, intégralement protégé. Après avoir disparu de nos contrées, il est désormais de retour. Contrairement à ce qui est parfois affirmé, la recolonisation s’est faite naturellement par l’est et le nord-est (lignée germano-polonaise) et par le sud (lignée italo-alpine). Il faut dire que l’espèce a une capacité de déplacement impressionnante en phase de dispersion. On compte actuellement trois meutes installées dans les Hautes Fagnes et l’Eifel et plusieurs loups dispersants, c’est-à-dire de jeunes adultes qui quittent la meute. Depuis 2017, un « Réseau Loup » a été mis en place en Wallonie pour suivre le retour de l’espèce et faire en sorte que les questions liées à la cohabitation soient prises à bras le corps.

Prédateur opportuniste, il adapte son régime alimentaire selon les proies disponibles et leur abondance dans l’habitat qu’il occupe : ongulés sauvages et domestiques, mais aussi des espèces animales plus petites voire des fruits. La prédation d’ovins et de bovins s’avère une pierre d’achoppement majeure bien qu’elle n’ait rien de « contre-nature ». Plusieurs mesures préventives peuvent être mises en place à court terme (lumières de type « foxlight », fils électrifiés, filets mobiles) ou de manière plus pérenne mais aussi plus onéreuse (clôtures électriques à cinq fils, parc de nuit, utilisation de chiens de protection de troupeau et, dans les alpages, recours à des pratiques de gardiennage renforcé). Si la combinaison des clôtures électrifiées et des chiens de protection constitue le moyen de protection le plus efficace, elle n’est pas généralisable à tous les troupeaux.

Une attaque de loup est vécue douloureusement, voire de manière traumatique, par les éleveurs. D’une part, parce que l’importance de l’animal ne se limite pas à sa valeur marchande, d’autre part parce que ce type d’événement fait planer une incertitude supplémentaire sur une activité qui peine à rentrer dans ses frais. La situation est encore plus difficile à vivre en cas de « surplus killing », c’est-à-dire lorsque les loups attaquent plus de proies qu’ils ne peuvent en consommer. Loin d’être une pulsion d’un animal sanguinaire, ce trait s’expliquerait par plusieurs facteurs liés à l’évolution et à l’écologie de l’espèce.

Parler du loup, c’est s’exposer à des discussions passionnées entre défenseurs et opposants. Des débats d’autant plus vifs que le loup est un animal emblématique. Pour certains, il est associé à Akela qui accueille et élève Mowgli ; pour d’autres, il représente l’être sournois qui a croqué la grand-mère du Petit chaperon rouge. Le loup remet au jour des peurs ancestrales, vient bousculer nos certitudes, notre illusion de maitrise de la nature. Il est cauchemardé, fantasmé… Est-il bien question de l’animal, dans nos discussions, ou de projections de notre esprit ?

Le castor

Le castor a longtemps été chassé pour sa fourrure, sa viande et son castoréum, sécrétion huileuse et odorante utilisée en parfumerie. La pression fut telle qu’il disparut de Belgique à la fin du XIXe siècle. Il fit sa réapparition en Wallonie à partir de 1998 à partir d’individus issus de plusieurs lâchers illégaux.

Le castor, contrairement au loup et à la corneille, dispose d’un « capital sympathie » non négligeable. Un article récemment paru dans Valériane[7] dressait un portrait flatteur de ce rongeur emblématique de nos rivières. Nombreux sont les articles qui mettent en lumière les effets bénéfiques du castor sur l’hydrologie des cours d’eau, remettant de la complexité dans un système rivulaire trop souvent pensé comme un tuyau d’amont en aval. Si vous avez l’occasion de visiter certains sites habités par le castor, notamment dans le Parc national de l’Entre-Sambre-et-Meuse, vous serez sans doute impressionnés par la manière dont cet animal peut « réensauvager » les lieux. La cote de popularité du castor est toutefois en train de baisser avec l’expansion de ses populations et la colonisation de zones de moins en moins propices à son installation.

L’inondation d’une route peut devenir le cauchemar d’un gestionnaire la veille d’une période de gel. Les arbres abattus, la hausse du niveau d’un cours d’eau, les galeries pouvant causer des affaissements du sol sont autant d’éléments incitant certains à déterrer la hache de guerre. Au niveau agricole, l’inondation d’une prairie peut avoir des conséquences dommageables : augmentation de la charge de bétail ailleurs, impossibilité de respecter le cahier des charges (prairie à haute valeur ajoutée et/ou en Natura 2000), avec sanctions à la clé voire une perte définitive des aides agricoles pour la surface inondée… Le castor devient alors une source supplémentaire de tension, dans une profession qui n’en manque pas. Côté amoureux de la nature, sa présence peut également faire grincer des dents localement : les ruptures de barrage peuvent mettre en péril les dernières populations de moules perlières de nos rivières, certaines inondations, même limitées dans le temps, contribuent à faire disparaitre les habitats d’espèces rares, fragiles, au bord de l’extinction, et ce en raison de la mauvaise qualité physico-chimique de nos cours d’eau[8]. Quand deux espèces « ingénieurs » se rencontrent, la cohabitation est un défi à relever.

La corneille

La corneille (Corvus corone) et les autres représentants de la famille des corvidés que sont le corbeau freux (Corvus frugilegus) et le choucas des tours (Coloeus monedula) ne jouissent pas du même capital sympathie que le castor. Ces oiseaux sont associés aux sorcières, aux délations, sans parler de l’affreuse réputation acquise grâce à Alfred Hitchock.

Ce sont aussi les « bêtes noires » d’un nombre non négligeable d’agriculteurs. Leurs crimes ? Se servir effrontément dans les cultures fraichement semées, les céréales versées et certaines récoltes (ils adorent les petits pois, abîment les fruits…), éventrer les plastiques des ballots enrubannés… Tout cela, en étant (presque) totalement indifférents aux épouvantails (scarecrow en anglais, corneille se disant crow), aux cerfs-volants en forme de rapace, aux canons effaroucheurs placés dans les cultures. Leur intelligence et leur faculté d’adaptation leur a d’ailleurs valu d’être désignés « singes à plumes » par Nathan Emery, maître de conférences en biologie cognitive.

Les corvidés en quête de nourriture arrivent en bande d’une ou de plusieurs espèces, entrainant des pertes de rendement parfois massives ou des re-semis coûteux et décalés dans le temps, ce qui complique la gestion de la culture. A un point tel que, dans certaines régions, la question d’abandonner le tournesol et le maïs est de plus en plus posée. Car, si des solutions agronomiques existent (semis plus profond et le plus rapidement possible après travail du sol, roulage des semis, faux-semis…), elles ne peuvent pas toujours être mises en œuvre ou ne suffisent pas.

Les populations de corvidés se portent bien. Elles ont indéniablement bénéficié du statut de protection, mais ce ne serait pas la seule explication de leur « succès ». Contraints, comme toutes les autres espèces, de s’adapter aux modifications de l’espace agricole, à la diminution des populations d’insectes, à l’étalement urbain, ces oiseaux opportunistes tirent mieux leur épingle du jeu. Il y a moins de prairies permanentes ? Les pois pourront apporter les protéines nécessaires pour alimenter leurs jeunes. Quant aux champs de maïs à perte de vue, ils sont un garde-manger à ciel ouvert.

La corneille, oiseau inutile, « nuisible » ? Tirer cette conclusion serait choisir la solution de facilité. Elle participe, elle aussi, au bon fonctionnement de l’écosystème. Même s’ils ne diront pas trop fort, vous trouverez des agriculteurs pas mécontents de son appétit pour les vers blancs après la pluie. D’aucun citeront encore son rôle de charognard ou d’éboueur de nos déchets alimentaires… Et si la corneille était un révélateur des dysfonctionnements d’un système ?

 

(c) Jeanne Buffet

 

Nature(s), agriculture(s), reflets de nos choix sociétaux

Les débats autour des impacts des loups, castors et corvidés – sans parler encore des blaireaux, renards, sangliers pour notre faune locale, du raton laveur pour les exotiques… – sur nos activités humaines traduisent différentes caractéristiques de notre société occidentale.

Une première est la tendance qu’a l’humain de considérer son espèce comme l’entité centrale la plus significative de l’Univers et à appréhender la réalité à travers la seule perspective humaine. Cette conception philosophique (anthropocentrisme) nous vient d’Aristote (IIIe siècle avant JC), tout comme celle – aujourd’hui réfutée – stipulant que la Terre est le centre de l’Univers (géocentrisme). Heureusement, comme le défend notamment l’anthropologue Philippe Descola, ce rapport au monde n’est ni immuable, ni universel. Et si nous reprenions notre juste place en tant que partie prenante de la Nature ?

Une deuxième caractéristique de notre société est de vouloir posséder (un téléphone, un chat, une maison, une île, etc.) au-delà de ce qui est nécessaire pour répondre à nos besoins. « Nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature », disait Descartes[9]. Ce comportement nous pousse à vouloir maîtriser, dominer ce qui nous entoure, que ce soit au niveau physique (domestication de nombreux animaux, travail de la terre, aménagements forestiers, canalisation des cours d’eau…) ou mental (vision binaire du monde en bon/mauvais, ami/ennemi, utile/nuisible…).

Un troisième élément est que nos sociétés humaines ont fait de l’économie de marché la base de leurs interactions. Cela nous a poussé à attribuer une valeur financière aux éléments de la nature, à nous les approprier, à les privatiser et à les marchander. Fini la nature, place aux « ressources naturelles » ! A l’origine, cette notion correspond aux « bienfaits » de la nature. Alors, que penser de l’usage abusif que nous faisons de l’eau, du bois, des métaux, des plantes, des animaux ? Fini la nature, place aux « services écosystémiques » ! A quoi bon protéger la nature si ce n’est pour servir la société humaine ? Certains argumenteront que sa protection ne sera assurée que si son intérêt peut être démontré en termes financiers. Et si la question était mal posée ?

Et si nous considérions « la nature » comme une preuve de notre « humanitude »[10] en retrouvant le sens du bien commun et le souci de l’autre, en particulier les « générations futures » que nous mettons en difficulté par notre démesure ? Désormais, il n’y a pas que les poulets de batterie qui vivent « hors sol », certains humains aussi. Ceux qui occultent le fait que la Terre est un système doté de limites (planétaires dont sept sont déjà dépassées).

Pour Nature & Progrès, il est grand temps de changer notre perception de la nature. Elle ne nous est pas extérieure, nous en faisons partie. Une attitude hostile envers le vivant est également hostile envers nous-même. Faut-il encore le démontrer ? Les atteintes à la biodiversité mettent en péril nos écosystèmes et nos modes de vie. La nature n’est pas à notre service, une réserve de ressources dans laquelle on peut puiser à volonté, que l’on peut exploiter et commercer. Elle est un bien commun qui conditionne l’habitabilité de notre planète. L’agriculture doit se développer en accord avec elle, « pour notre santé et celle de la Terre ». Et si, face aux ravageurs et autres nuisibles, nous changions de prisme pour comprendre en quoi ces espèces sont révélatrices des dysfonctionnements de notre société ?

 

REFERENCES

[1] Descola Ph. 2005. Par-delà nature et culture. Gallimard. 640p.

[2] Nations Unies. 1992. Convention sur la diversité biologique. https://www.cbd.int/doc/legal/cbd-fr.pdf

[3] Etat de l’environnement wallon

[4] Walot T. 2020. Quelles superficies pour soutenir la biodiversité dans la surface agricole ? Note de travail dans le cadre du projet de Plan Stratégique Post 2020. UCL ‒ ELIA ‒ EVAGRI.

[5] Aubert C. et La Spina S. 2024. L’agriculture de demain en marche. Editions Libre et Solidaire.

[6] https://agriculture.wallonie.be/collection-agrinature?inheritRedirect=true

[7] Buffet J. 2025. Des castors contre les inondations. Valériane n°173.

[8] Desadeleer O. 2025. Un bâtisseur dans les réserves naturelles. Natagora n°125.

[9] Descartes R. 1637. Discours de la méthode.

[10] Néologisme créé en 1980 désignant la capacité d’un être humain à prendre conscience de son appartenance à l’espèce humaine, comme membre à part entière (et avec tout ce que cela comporte, y compris nos limites).

 

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Informer sur la mort animale pour une citoyenneté éclairée

Cet article est paru dans la revue Valériane n°176

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Par Murielle Degraen et Sylvie La Spina,

animatrices chez Nature & Progrès

Le bien-être animal, valeur-phare de notre association, doit être assuré jusqu’au dernier souffle. Si abattre à domicile chez les éleveurs professionnels et amateurs peut réduire le stress, il est tout aussi crucial que l’acte de mise à mort soit pratiqué dans les règles de l’art. Or, la méconnaissance de cette science est à l’origine de nombreux quiproquos dans notre société. Il est temps de permettre à chacune et à chacun de reprendre le pouvoir sur ces questions par une meilleure connaissance de la mort animale et des pratiques qui l’entourent.

« Paysans occupés à tuer le cochon », Pieter Brueghel le Jeune (1564-1647)

 

Abattre un animal pour le manger est souvent perçu de manière opposée à toute notion de bien-être. « Laissez-les vivre », protestent les personnes sensibles à ces questions. Comme si la mort n’attendait pas au tournant les animaux, tout comme chacun d’entre-nous. « Laissez-les vivre plus longtemps », peut-on exiger. Car il est vrai qu’en des termes éthiques ou philosophiques, l’âge d’abattage de nombreux animaux de rente peut poser question. Mais, pour le bien-être animal, il faudrait plutôt dire : « permettons-leur de mourir sans stress et sans souffrance ». C’est le discours de nombreux éleveurs amateurs qui participent aux rencontres sur le projet d’interdiction de l’abattage privé initiées par Nature & Progrès depuis ce printemps[i].

[i] Plus d’informations et lien vers le compte-rendu complet de la conférence : https://www.natpro.be/campagnes/mieux-a-la-maison/

Abattre chez soi, une autre voie pour le bien-être animal

Manger de la viande implique la mise à mort d’un animal sensible, soit un être capable de ressentir des émotions et de la douleur. Si certains refusent cet acte en choisissant de bannir les produits carnés de leur assiette, la majorité des consommateurs délèguent cette étape délicate aux acteurs de la chaine alimentaire. Loin des yeux, loin du cœur : la mort animale est invisibilisée dans les abattoirs et les barquettes de viande, présentées de manière séduisante dans les étals.

Des éleveurs amateurs choisissent de prendre soin de leurs animaux jusqu’à leur dernier souffle en pratiquant à domicile, dans les conditions les moins stressantes pour les animaux, l’étape délicate de l’abattage. Un mieux pour le bien-être de l’animal qui ne doit pas être transporté, mis en contact avec des individus étrangers, être confronté aux bruits, lumières, odeurs et autres sources de stress rencontrés à l’extérieur. L’avantage d’une mise à mort « chez soi » est cependant conditionné par une pratique parfaite de l’abattage. Et justement, ces techniques, taboues, sont peu connues.

Actualiser les pratiques

Une transmission des gestes subsiste dans les campagnes. Dans un article nostalgique publié dans le journal agricole Le Sillon belge, Marc Assin (pseudonyme) évoque : « Le cochon, par exemple, reste dans sa loge, lève la tête pour qu’on lui gratte le cou… et se prend une boule de fonte sur le crâne. Clap de fin ! Le gros pépère n’a rien vu venir et s’effondre d’un seul coup.[i] » L’abattage par coup de masse était courant antan, mais est aujourd’hui interdit en raison des risques de « ratés » de la technique : pour peu que la puissance du coup et sa localisation ne soient pas optimales, l’étourdissement sera mal réalisé, ouvrant la porte à la souffrance animale.

Depuis lors, les progrès de la recherche scientifique ont permis de mieux comprendre la conscience et la mort animale, et le risque de souffrance lors de l’étape de l’abattage. Ces avancées ont permis de cibler les bonnes pratiques et de les traduire en textes législatifs, notamment dans le Règlement européen (CE) n°1099/2009[ii]. Une actualisation des pratiques d’abattage à la lumière des progrès de la recherche en médecine vétérinaire est donc indispensable, d’autant que les ressources fiables (guides, formations…) sont rares.

A la demande de Nature & Progrès, Marc Vandenheede, docteur en médecine vétérinaire de l’ULiège, est venu expliquer les bonnes pratiques d’abattage pour les particuliers. L’objectif est que chacun et chacune puisse prendre connaissance de l’importance de bien pratiquer l’étourdissement et la saignée. Si le bien-être animal est une valeur première de notre association qui vise un « mieux vivre » des animaux, il est indispensable d’aborder cette étape délicate et d’informer nos lecteurs. Que l’on soit « pratiquant » ou pas, ce savoir est indispensable à une meilleure compréhension des enjeux relatifs à l’abattage des animaux et à leur respect. Car, nous le verrons, une connaissance lacunaire aboutit à de nombreux quiproquos.

Le rôle de l’étourdissement

La mort d’un être vivant est décrétée lorsque l’électro-encéphalogramme est plat ou qu’il y a arrêt cardiaque prolongé. Lorsque l’animal est destiné à la consommation humaine, elle est provoquée par la saignée, un acte qui vise à sectionner des vaisseaux sanguins, ce qui provoque une hémorragie. Réalisée sur un animal conscient, cette manipulation est à la fois stressante et douloureuse, d’autant qu’il faut un certain temps pour que la mort survienne. C’est la raison pour laquelle l’étourdissement doit précéder la saignée : sans douleur, l’animal est amené à un état d’inconscience et d’insensibilité (similaire à ce que l’on vit lors d’une anesthésie générale sous l’effet de médicaments). 

En provoquant une perte de conscience et de sensibilité, l’étourdissement évite à l’animal de souffrir, physiquement ou psychologiquement, durant l’étape de la mise à mort. La perte de conscience doit se poursuivre durant tout le processus jusqu’à la mort effective de l’animal. Il est donc important que l’étourdissement soit efficace et d’une durée suffisante, certaines techniques étant même irréversibles. Une liste des méthodes approuvées par espèce est donnée dans l’Annexe 1 du Règlement (CE) n°1099/2009. A domicile, pour les ongulés, il s’agit de méthodes mécaniques de percussion de la boite crânienne avec un matador (pistolet à tige perforante). Appliqué en un point précis du crâne variant selon l’espèce animale, et dans la bonne direction afin de toucher sa cible, le percuteur va endommager de manière irréversible le cerveau, ce qui provoquera inconscience et insensibilité. Tout écart dans la localisation ou dans l’orientation va réduire la qualité de l’étourdissement, avec un risque important de souffrance. C’est la raison pour laquelle la personne qui met à mort doit disposer de compétences avérées.

La qualité de l’étourdissement est systématiquement vérifiée, en abattoir, via différents signes : l’absence de réflexe cornéen (effleurer l’œil ne provoque pas de mouvement de paupière), l’apnée (absence de respiration), la perte de posture (l’animal tombe et n’essaie pas de se relever) et la présence d’un mouvement de pédalage ou de raideur des pattes qui indique que le cerveau est endommagé, laissant la moëlle épinière induire des « mouvements-réflexes ». Il faut donc être capable de vérifier ces signes et qu’ils se prolongent jusqu’à la mort effective de l’animal.

La qualité de la saignée

La saignée est réalisée le plus rapidement possible après l’étourdissement (après vérification de sa qualité). C’est l’hémorragie massive qui provoquera la mort de l’animal. Il est donc important de sectionner les vaisseaux sanguins nécessaires, c’est-à-dire les deux artères carotides et les deux veines jugulaires. Une saignée trop superficielle n’atteindra que les deux jugulaires, ce qui prolonge la durée nécessaire pour aboutir à la mort de l’animal. Ici aussi, le geste ne s’improvise pas. Chez un mouton, la mort arrive 15 secondes après la section de ces veines et artères, tandis qu’elle prendra 70 secondes si une seule artère carotide est sectionnée, voire 5 minutes si seules les jugulaires sont coupées. Les risques que l’animal reprenne conscience pendant ce temps sont alors plus élevés, ce qu’il faut éviter à tout prix. La mort de l’animal peut être constatée par l’absence de réflexe oculaire, de respiration, de mouvement spontané, de réaction à la douleur (pincer le museau) et l’arrêt du saignement.

Donner la possibilité de se former

Cette conférence sur les bonnes pratiques d’abattage à la lumière des connaissances scientifiques actuelles met en évidence la nécessité, pour les personnes qui mettent à mort des animaux pour consommation alimentaire, d’une formation approfondie sur les gestes et sur les indices qui permettent d’éviter la souffrance animale. Si cette formation est obligatoire pour le personnel des abattoirs, elle n’est actuellement pas accessible pour les particuliers qui réalisent l’abattage privé à des fins d’autoproduction alimentaire. L’échange de pratiques entre habitants des villages est le principal mode d’apprentissage, mais force est de constater que ces transmissions orales ne suivent pas les progrès de la recherche scientifique. Par exemple, nombreux sont celles et ceux qui ne savent pas qu’un étourdissement à la masse n’est plus autorisé.

Si Nature & Progrès plaide pour le maintien de la possibilité d’abattage à domicile pour les éleveurs amateurs, l’association demande la mise en place des formations nécessaires pour que les pratiques puissent être réalisées dans les règles de l’art et garantir l’absence de souffrance jusqu’au dernier souffle.

Etourdir n’est pas tuer

Lors de sa conférence, Marc Vandenheede fait remarquer que les abattages rituels, reposant sur une prescription religieuse stipulant que l’animal doit être saigné vivant, pourraient être réalisés sur des animaux étourdis, vu que l’on sait aujourd’hui que l’étourdissement n’implique pas la mort de l’animal. L’acceptation de ces nouvelles données scientifiques pourrait-elle résoudre les tensions autour de l’abattage rituel, une pratique culturelle largement controversées pour la souffrance qu’elle occasionne aux animaux sacrifiés ?

Soulignons également que la méconnaissance des pratiques d’abattage aboutit le plus souvent à de mauvaises interprétations. Les vidéos d’abattoirs filmées en cachette et diffusées par les associations de protection animale, accompagnées d’un « décodage » par le commentateur, sont le plus souvent mensongères. Méconnaissance ? Mauvaise intention ? Peu importe à partir du moment où la personne qui visionne ces vidéos peut elle-même les traduire, avec ses propres connaissances. Un mouvement de pédalage des pattes ne veut pas dire que l’animal a été mal étourdi et tente de s’enfuir. Il est le signe que l’étourdissement a bien été réalisé et que le cerveau n’a plus le contrôle sur le système nerveux. L’électronarcose n’est pas une méthode de mise à mort par électrocution, comme la chaise électrique le fut anciennement. Elle permet d’amener l’animal à un état d’inconscience et d’insensibilité.

Redevenir des citoyens avertis

Le sujet de l’abattage des animaux est tabou. Pourtant, il s’agit d’une pierre d’achoppement majeure en matière de bien-être animal. C’est le sujet le plus sensible, mais aussi le moins connu, d’une part parce que les citoyens évitent d’envisager la mort d’un animal, miroir de notre « finitude » humaine, d’autre part parce que l’information n’est pas facilement accessible. Elle est même cachée derrière l’opacité des abattoirs. Ne faudrait-il pas permettre à chacune et à chacun qui le souhaite de disposer des informations nécessaires pour mieux comprendre la mort animale, ses étapes et ses pratiques, et développer sa capacité d’analyse et son esprit critique par rapport à toutes les problématiques qui touchent à ce sujet ?

 

REFERENCES

Présentation de Marc Vandenheede à FestiValériane (septembre 2025)

Guides européens de bonnes pratiques (en anglais)

[i] Assin M. Aller simple pour l’enfer. Le Sillon Belge, 12/07/2025.

[ii] Règlement (CE) n°1099/2009 du conseil du 24 septembre 2009 sur la protection des animaux au moment de leur mise à mort.

 

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Poulet bio sous pression

Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°175

***

 

Par Sylvie La Spina,

rédactrice en chef pour Nature & Progrès

En élevage de poulets de chair bio, seules les races à croissance lente peuvent être abattues avant 81 jours. En laissant les Etats membres définir ces souches, l’Europe favorise la concurrence au profit de l’intensification. Quel avenir pour un poulet bio de qualité en Wallonie ?

 

Aux petits producteurs fermiers en circuit court, qui ont été les pionniers de l’alimentation bio, se sont progressivement rajoutés des acteurs de plus grande ampleur en vue de répondre à une demande croissante. Ces derniers créent une pression sur le mode de production bio, comme l’illustre actuellement le secteur de la volaille de chair.

81 jours ou une croissance lente

Le règlement bio européen en vigueur, détaille les règles de production de poulets de chair bio. Une attention particulière est portée sur les risques d’intensification : comment faire en sorte que le poulet bio continue à se différencier du poulet standard et reste respectueux de l’Homme et de la Terre ? Parmi les nombreuses normes relatives à l’alimentation, au bâtiment et au parcours extérieur, aux soins vétérinaires… se trouve un point sur l’origine des animaux. « Les volailles sont soit élevées jusqu’à ce qu’elles atteignent un âge minimal – fixé à 81 jours pour les poulets de chair -, soit issues de souches à croissance lente adaptées à l’élevage en plein air. »

Le lecteur attentif décèlera une sorte de contradiction dans cette mesure : une souche à croissance lente peut être abattue plus tôt qu’une souche classique, qui aura grandi plus vite. C’est pour limiter l’usage de races à forte croissance que le règlement fixe un âge d’abattage à 81 jours. L’alimentation nécessaire pour amener ces races plus productives jusqu’à cet âge n’est pas économique pour l’éleveur et le poids obtenu est peu compatible avec la demande des consommateurs. Soit…

La norme se poursuit par : « L’autorité compétente fixe les critères définissant les souches à croissance lente ou dresse une liste de ces souches et fournit ces informations aux opérateurs, aux autres Etats membres et à la Commission. » Et lorsque l’on s’intéresse aux mesures prises par les Etats membres, on constate d’importantes différences ! Ainsi, un poulet de chair français, belge ou allemand n’est pas produit selon les mêmes règles.

Mais qu’est la « croissance lente » ?

La France a défini ses souches à croissance lente utilisables en bio à l’aide d’une liste (comprenant une quarantaine de génétiques) et d’un critère : le gain moyen quotidien (GMQ). Ce paramètre, indiquant le gain de poids vif de l’animal par jour sur l’ensemble de sa vie, est reconnu par les scientifiques pour être un bon indicateur de bien-être : les volailles à croissance lente (faible GMQ) présentent moins de problèmes aux pattes et sont plus actives pour explorer leur parcours. Le GMQ fixé en France pour les souches à croissance lente est de maximum 27 g par jour. Par ailleurs, l’âge minimal d’abattage y a été fixé à 81 jours. Ce sont les normes les plus strictes en Europe, sans doute poussées par le fait que le Label Rouge, mis en place par l’Etat français en 1960 pour définir une filière de qualité différenciée, est déjà très exigeant, avec un âge d’abattage minimum fixé également à 81 jours.

En Allemagne, comme en Autriche, au Danemark, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni, il n’existe pas de liste approuvée. Les souches à croissance lente sont définies grâce à un critère unique de GMQ. Les plafonds varient énormément d’un pays à l’autre. Chez nos voisins allemands, un GMQ allant jusque 44 g par jour est autorisé. Il s’agit donc de volailles à croissance beaucoup plus rapide qu’en France puisqu’il faut 57 jours pour que les poulets atteignent la taille commercialisable (2 kg vif, soit un poids commercial de 1,3 kg) alors qu’il en faut 74 pour un poulet bio français. En Allemagne, l’âge d’abattage de ces souches à croissance lente peut être réduit à 56 jours.

Quid de la Wallonie ? La définition des souches à croissance lente repose sur une liste qui ne comprenait, jusque récemment, qu’une seule génétique, la SASSO rouge XL451. Fin 2024, deux se sont rajoutées, les SASSO ruby C-C451 et la Hubbard RedJA. Elles ont respectivement un GMQ de 34, 36 et 37 g par jour. Les nouvelles génétiques sont plus résistantes aux maladies (moins de traitements, moins de mortalité) et plus calmes, ce qui explique peut-être leur tendance à mieux engraisser. L’âge d’abattage des souches à croissance lente en Wallonie est fixé à 70 jours minimum. En Flandre, la définition des souches à croissance lente repose sur le GMQ, mais l’âge d’abattage n’est pas précisé.

Une brèche vers l’intensification

En permettant aux Etats membres de définir eux-mêmes les souches à croissance lente, l’Europe n’a-t-elle pas ouvert une brèche sur la qualité des poulets bio ? Les différences de définition permettent d’intensifier les élevages en contournant l’âge minimum d’abattage fixé à 81 jours. Ce fait crée des distorsions de concurrence entre les producteurs européens et peut tromper le consommateur. Chaque pays cherche, pour le moment, à ajuster sa définition pour rester plus concurrent que les autres, ce qui pousse vers des normes de plus en plus proches de l’élevage intensif.

Notons qu’en raison de la faible disponibilité de poussins bio, les éleveurs peuvent démarrer leur lot avec des poussins non bio pour autant qu’ils respectent une durée de conversion de 70 jours. D’après l’INRAE, le faible développement de l’élevage de poussins de chair bio est d’ordre économique (taille du marché jugée insuffisante), technique (alimentation 100 % bio, filières spécifiques intégrant des élevages de reproducteurs et couvoirs) et sanitaire. Seuls l’Autriche et l’Allemagne ont développé la production de poussins bio, ce qui leur permet d’abattre leurs volailles de chair avant les 70 jours de présence dans l’élevage imposés par la conversion bio.

Le bio doit-il opter pour une croissance plus rapide ?

Le poulet bio n’a – heureusement – pas encore atteint le niveau d’intensification du poulet standard. Ce dernier est élevé en 35 à 40 jours à peine, avec un gain moyen quotidien de 55 à 60 g par jour. En moyenne, 30.000 individus sont élevés dans un bâtiment de 1.500 m², ce qui donne une densité de 20 poulets par mètre carré. En bio, nous en sommes à une densité maximale de 10, et en poulet fermier plein air, à 12. Un poulet plein air est abattu à 56 jours, tandis que le poulet fermier plein air l’est à 81 jours. Mais en passant, avec les nouvelles génétiques adoptées en Wallonie, d’un GMQ de 34 à 37 g par jour, on progresse encore un petit peu vers des souches plus productives.

Les promoteurs d’un élevage de volailles plus intensif justifient le choix de races à croissance plus rapide par le fait que ces animaux consomment moins d’aliments pour atteindre leur poids d’abattage. Le poulet de chair est d’ailleurs le fleuron du « progrès » génétique en élevage. Il atteint des valeurs d’efficience alimentaire qu’aucun autre animal ne pourra probablement atteindre. En 1985, il fallait 3,2 kg d’aliments pour obtenir un poulet de 1,4 kg vif à 35 jours. 25 ans plus tard, les nouvelles souches valorisent 3,6 kg de nourriture pour produire 2,4 kg vif.

L’agriculture biologique, souvent réputée trop chère, devrait-elle réduire ses coûts de production en optant pour des souches à croissance plus rapide ? Peut-elle améliorer son score environnemental en réduisant les besoins alimentaires de ses animaux et en les abattant plus tôt, dès l’atteinte d’un poids adéquat pour le commerce ? La question fait débat.

Pas que des avantages !

Dans les années 1980, les races de volailles de chair ont été progressivement sélectionnées pour leur efficience alimentaire, se traduisant par l’atteinte d’un poids d’abattage de plus en plus précoce dans la vie de l’animal. Un chercheur parle même de poulets « mangeurs compulsifs » étant donné l’altération des mécanismes de satiété des volailles qui les amène à l’obésité précoce recherchée par l’industrie. Selon les partisans de l’élevage intensif, cette meilleure utilisation des aliments se traduit par deux avantages. Le premier est une réduction des coûts de production, et donc, du prix de la viande de volaille et de son accessibilité pour le consommateur. L’élevage standard affiche des prix de 3 à 4 euros du kilo de viande. Le second avantage avancé par l’industrie est une moindre empreinte écologique : moindre utilisation de terres destinées à alimenter les animaux, moindre impact sur le climat ainsi que sur l’utilisation d’énergie, moins d’eutrophisation et d’acidification du milieu grâce à la réduction des volumes de déjections.

La composition de l’aliment distribué en élevage industriel a été adaptée au fil de la sélection pour le rendre plus concentré en nutriments et moins coûteux. Ne compare-t-on pas dès lors des pommes et des poires, en considérant l’évolution de la quantité d’aliment d’engraissement consommée sans évoquer sa qualité ? Par ailleurs, une étude a démontré que si la quantité de matière sèche consommée par les volailles diminue, la quantité d’aliment en concurrence avec l’alimentation humaine augmente avec l’intensification de l’élevage. Nous rejoignons ici le paradoxe de Jevons : à mesure que les améliorations technologiques augmentent l’efficacité avec laquelle une ressource est employée, la consommation totale de cette ressource peut augmenter au lieu de diminuer.

Par ailleurs, en termes de bien-être animal, la sélection pour des génétiques hyperproductives rencontre encore et toujours des difficultés à « faire avec » la nécessité de maintenir un organisme fonctionnel et une bonne santé. Les tissus en croissance rapide demandent des quantités plus importantes d’oxygène tandis que les poumons sont limités par la cage thoracique. Un syndrome d’hypertension pulmonaire se développe alors : l’animal subit des difficultés cardiaques induisant souffrance et mortalité prématurée. Le système digestif est réduit pour laisser plus de place à la viande. Les animaux sont donc nourris avec un aliment plus digeste. Enfin, les poulets les plus productifs développent des problèmes de pattes. Ces volailles sont aussi plus sensibles aux maladies, demandant plus de traitements antibiotiques.

Si l’on s’en tient aux valeurs fondamentales de la bio, intensifier la sélection génétique vers des souches à croissance plus rapide présente des risques de dérives touchant tant à la santé animale et humaine et au bien-être animal qu’aux impacts écologiques des aliments qui les nourrissent. Des « outils de production » plus fragiles ne permettent pas aux éleveurs de gagner en résilience et en autonomie face aux nombreux défis de notre agriculture.

Réduire les effets de la concurrence

En Wallonie, les éleveurs de volailles de chair sont, pour la plupart, structurés en deux filières : le poulet Coq des Prés (coopérative Coprobel) et le Roi des Champs (entreprise Belki). Ces deux structures travaillent avec des souches à croissance lente et un âge d’abattage de 70 jours. Du coté des discussions sur la réglementation wallonne, on ressent les tensions amenées par ces acteurs qui souhaitent rester compétitifs. « Vous allez tuer le secteur avicole bio wallon » tonna un jour un des représentants à une agronome de Nature & Progrès qui mettait en question l’évolution des normes demandées par le secteur professionnel. Le même discours est servi aux politiques, plus sensibles que les forces vives de notre association à l’importance de la compétitivité économique des acteurs agricoles sur le plan international. Heureusement, jusqu’à présent, l’administration wallonne favorise le maintien d’une bio forte, respectueuse de ses valeurs (lire notamment l’interview de Damien Winandy dans Valériane n° 169). Mais jusque quand parviendrons-nous à tenir cette ligne de conduite en Wallonie ?

Pour Nature & Progrès, il est important que l’Union européenne adopte des mesures plus strictes afin d’éviter que les Etats membres soient mis en concurrence entre eux pour les normes qui sont laissées à leur appréciation. Pour la définition de souches à croissance lente, une valeur plafond de GMQ devrait être imposée afin d’éviter que les différents pays optent pour des souches trop productives et un âge d’abattage réduit, paramètres portant préjudice à la qualité de viande de volaille commercialisée sous le label bio.

 

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[Etude] Qui protègera nos sols ?

Cette étude est parue dans les revues Valériane n°171-176

***

 

Par Sylvie La Spina,

rédactrice en chef pour Nature & Progrès

 

 

 

Résumé

« Qui protègera nos sols ? » fut la question directrice de cette enquête. Car oui, il est nécessaire de préserver nos sols « malades » de l’intensification du modèle agricole dominant. Un rapide diagnostic met en évidence les divers maux dont souffre notre terre nourricière. Le plus grave est certainement le manque de matières organiques, de cet humus qui permet au sol, via l’organisation de sa structure, de résister à l’érosion et à la compaction, et de retenir l’eau telle une éponge. La perte de fertilité engendrée par des pratiques inadaptées est quasiment irréversible étant donné que des siècles sont nécessaires pour former quelques centimètres de terre.

Devant la menace d’aboutir à un sol stérile qui ne nourrira plus les générations futures, scientifiques et agriculteurs se mobilisent pour mettre en œuvre de bonnes pratiques agricoles qui permettent de préserver, voire de regénérer en partie, la fertilité de la terre. A l’exception des pratiques novatrices de l’agriculture de conservation des sols, qui réduit le travail du sol et le labour et assure une couverture la plus permanente possible, les techniques de gestion durable des sols sont bien connues. En l’absence d’une législation forte cadrant le sujet, une série de mesures sont proposées ou imposées aux agriculteurs via les outils de la politique agricole commune. Mais une analyse approfondie de la situation montre que de nombreux freins peuvent expliquer la lente progression de la transition de notre agriculture.

Le modèle agricole prédominant actuel est basé sur une concurrence rude entre agriculteurs au sein d’un même pays mais aussi avec le reste du monde. Des accords de libre-échange opposent des agriculteurs de pays possédant des niveaux d’exigences sociales et environnementales contrastées. Par ailleurs, les externalités de l’agriculture ne sont pas prises en compte dans son modèle économique, ce qui pousse à une surexploitation des ressources naturelles (y compris le sol) pour un secteur primaire en quête de rentabilité. Or, si les impacts de ce modèle prédominant sur l’environnement (climat, biodiversité, sol, eau…) et sur la société étaient pris en compte, les modèles d’agriculture durable tels que l’agriculture biologique coûteraient moins cher au consommateur et deviendraient sans aucun doute la norme.

Cette étude met en évidence que pour favoriser une transition de notre agriculture vers un modèle plus vertueux et respectueux des sols, des mutations sont nécessaires dans de nombreux domaines : la formation, l’encadrement et la recherche agricoles, mais aussi la législation cadrant les pratiques. Il est nécessaire de mieux informer et sensibiliser tous les citoyens et citoyennes à l’importance de préserver les sols et de soutenir les alternatives, ainsi que de renforcer les dispositifs de soutien à la transmission de fermes et à l’accès à la terre.

A la question initiale « Qui protègera nos sols ? », nous pouvons répondre que de nombreux acteurs doivent être mobilisés : les responsables politiques de différents niveaux de pouvoir et dans diverses compétences, les acteurs de la formation, de l’encadrement et de la recherche agricoles, les différents maillons de la chaine alimentaire – fournisseurs d’intrants, agriculteurs, transformateurs, revendeurs – et bien entendu le citoyen, qui par son pouvoir d’achat, peut faire pencher la balance en faveur de pratiques durables. Pour notre santé et celle de la Terre.

 

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Enseigner la bio : stop ou encore ?

Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°175

***

 

Par Claire Lengrand,

rédactrice pour Nature & Progrès

Jugée peu rentable, la seule formation de spécialisation dédiée à l’agriculture biologique en Belgique est sur le point de disparaître. Les étudiants se détourneraient-ils de ce modèle alimentaire ? La bio dans les hautes écoles, stop ou encore ? Tentons de comprendre ce signal inquiétant.

Le BRIOAA souhaite redémarrer une formation de spécialisation en bio

 

Septembre 2024, le couperet tombe. Pour la deuxième année consécutive, la Haute-Ecole de la Province de Namur (HEPN) de Ciney suspend le bachelier de spécialisation en agriculture biologique.

« C’est ce qui m’a fait décoller »

Elle fut lancée en 2015 pour répondre aux besoins du secteur bio (lire Valériane n°114). S’adressant aux personnes diplômées d’un bachelier ou d’un master en agronomie, cette spécialisation formait ses étudiants aux techniques spécifiques de l’agriculture biologique, et ce à travers un enseignement pluridisciplinaire reposant sur la pédagogie active. « J’ai découvert la spécialisation bio un peu par hasard et me suis retrouvée dans le contenu des cours », relate Marie Hastrais, qui a intégré la promotion 2022-2023 – la dernière en date – plus de vingt ans après avoir quitté les bancs de la Haute Ecole provinciale du Hainaut.

« C’est ce qui manquait à ma formation initiale : le côté durable de la production. Car on est obligé de changer de système par rapport à l’après-guerre. »

Pour cette agronome tropicale désormais spécialisée en gestion du sol, cette formation a marqué un tournant dans son parcours : « C’est ce qui m’a fait décoller ! J’ai pu voir la diversité des modèles et des problématiques que les agriculteurs rencontrent et cela m’a donné l’envie d’aller plus loin. »

Alors, pourquoi cette suspension ? La principale raison invoquée par la direction est d’ordre économique. La spécialisation, qui était subsidiée par la Fédération Wallonie-Bruxelles, n’était pas assez rentable à cause d’un nombre insuffisant d’élèves. Son site internet indique que « sur huit ans d’organisation, la formation ne s’est adressée qu’à 49 étudiants, soit une moyenne de six étudiants finançables par an », et que « pour 2024-25, le nombre de déclarations d’intention d’inscription valides n’a pas atteint les seuils établis. » Pourtant, début 2024, la formation battait son record d’étudiants avec une vingtaine d’inscrits.

Des filières agronomiques délaissées

Du côté du bachelier en agronomie de l’HEPN, formation de base non orientée vers l’agriculture biologique, force est de constater que l’intérêt va décroissant. Le nombre d’élève se tarit, avec seulement une dizaine d’étudiants en deuxième année. Cette tendance touche l’ensemble des filières agronomiques du supérieur. Beaucoup de jeunes ne se retrouvent plus dans les programmes faisant encore la part belle aux produits phytosanitaires. Un dossier consacré aux aspirations des étudiants et étudiantes bioingénieurs belges paru dans le numéro 12 de la revue Tchak révélait d’ailleurs :

« Ce que ces étudiants veulent, c’est renverser le modèle capitaliste technocentré. Ce qui les intéresse, ce sont les implications sociales et environnementales de leurs actes. Ce qu’ils exigent, c’est une formation en adéquation avec l’urgence des enjeux écologiques. »

Dans le cadre d’un stage, Emma Gasteau a passé en revue les offres de formations en agronomie en Wallonie afin d’évaluer la qualité de l’enseignement dispensé et voir si celui-ci fournit aux élèves les ressources nécessaires face aux défis actuels. Parmi ses constats, elle pointe : « A l’université, les programmes sont qualitatifs, bien qu’une ouverture à des modules permettant de se questionner sur les types d’agriculture et des services liés à cette agriculture manque certainement. » Par contre, « en haute école, la remise en question des modèles agricoles conventionnels n’est que trop peu présente. Les trois années de bachelier ne permettent pas toujours aux étudiants d’avoir une vision transversale et systémique des enjeux de l’agriculture et des filières agricoles. »

Le bio encore mal perçu ?

L’agriculture biologique occupe très peu de place au sein des études supérieures, en dehors de la septième année secondaire professionnelle en productions horticoles « biologiques » de l’Institut Provincial d’Enseignement Agronomique de La Reid. Malgré l’évolution des mentalités, cette filière souffre encore de clichés. Le bio est encore vu comme une niche, n’est pas toujours évoqué de manière positive ou professionnelle. Toutefois, selon Bénédicte Henrotte, chargée de mission chez Biowallonie, la nouvelle génération de professeurs serait plus ouverte à la question. En fait, le problème se situe surtout au niveau supérieur. « De manière générale, la qualité de l’enseignement est rationnée », estime-t-elle. « La spécialisation en agriculture biologique est une option qui a été supprimée parmi d’autres. Ce n’est pas une volonté politique de soutenir les filières bio ».  

L’enjeu est pourtant de taille car le secteur bio manque cruellement de professionnels. « Les entreprises veulent engager des personnes qui pourraient convenir mais n’en trouvent pas, ou elles doivent les former elles-mêmes », souligne Nicolas Luburić, ancien coordinateur de la formation et co-fondateur du BRIOAA, l’Institut belge de recherche en agriculture biologique. De même, « il n’y a pas assez d’experts pour encadrer les agriculteurs et former les enseignants », relève Bénédicte Henrotte. La spécialisation de Ciney, qui a fourni deux conseillers techniques à Biowallonie, répondait justement à ce besoin. Son apprentissage, fortement axé sur le terrain et la rencontre, comprenait notamment l’élaboration d’études de reconversion biologique. « On était propulsés dans une réalité où, avec les connaissances acquises, on pouvait aider ou appuyer les agriculteurs ou les familles dans le besoin », se remémore Marie Hastrais.

Un métier au cœur des enjeux

Face à l’importance cruciale d’améliorer nos pratiques agricoles et vu la demande croissante des étudiants d’aller dans ce sens, ne serait-il pas temps d’adapter l’enseignement au sein des filières agronomiques supérieures ?  Dans son rapport de stage, où figurent plusieurs recommandations, Emma Gasteau conclut ainsi : « La formation (d’agronome) est au cœur des enjeux auxquels nous faisons tous déjà face. Au-delà de l’importance de former des futurs spécialistes capables de comprendre, analyser et trouver des solutions face aux problèmes émergents, il s’agit de former des citoyens, acteurs de tous les jours, à la transition vers un monde plus juste et durable. »

« L’agriculture biologique devrait faire partie des programmes scolaires et agronomiques comme l’une des agricultures répondant aux enjeux actuels face au changement climatique »,

soutient Marie Hastrais. « Il faut sensibiliser à l’importance de l’alimentation dès le plus jeune âge » abonde Bénédicte Henrotte, pour qui le bio doit être « encouragé et soutenu dans tous les aspects, dont l’enseignement ».

En attendant, pour combler la demande des filières bio, le BRIOAA compte reprendre la spécialisation à son compte. « On a tout : les profs, les élèves, le lieu, mais il reste à régler la question du financement (encore et toujours !) », témoigne Nicolas Luburić. S’agissant d’un centre privé ne pouvant bénéficier d’aides publiques, et afin d’éviter que la charge financière ne revienne aux étudiants, le BRIOAA envisage de nouer des partenariats avec des entreprises du secteur bio. Celles-ci prendraient les élèves en stage, payeraient leur minerval avec, à la clé, la possibilité pour l’étudiant de se faire engager. « On cherche aussi des mécènes et des sponsors pour disposer d’un fonds de roulement qui servirait à financer les professeurs et le matériel », précise Nicolas Luburic.

Les nombreux enjeux de notre société, depuis les dérèglements climatiques jusqu’à la hausse des pollutions, impactant la biodiversité autant que la santé publique, appellent à une transition de nos filières agricoles vers la bio. La formation en agronomie constitue un des piliers permettant de revoir notre manière de produire notre nourriture et de gérer nos paysages. Par ailleurs, les jeunes d’aujourd’hui sont demandeurs de pouvoir s’impliquer dans ces transitions dans leur cadre professionnel, grâce à un métier qui a du sens. Pour Nature & Progrès, il est donc indispensable de revoir les programmes de formation dispensés dans les écoles supérieures, tous niveaux confondus, et de réaliser les investissements publics nécessaires pour soutenir ces évolutions.

 

Le BRIOAA cherche activement des partenaires entreprises et mécènes qui partagent ses valeurs et seraient prêts à soutenir leur démarche. Ce partenariat peut prendre diverses formes : sponsoring, mécénat, accueil et soutien financier d’un ou de plusieurs stagiaires, partage d’expérience lors d’un masterclass organisé au sein de la spécialisation bio, établissement de lien avec des sponsors ou donateurs potentiels, etc. Contact : nicolas.luburic@brioaa.bio

 

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S’associer pour reprendre la ferme – La ferme de la Sarthe

Cet article est paru dans la revue Valériane n°174

***

Par Caroline Battheu-Noirfalise,

animatrice chez Nature & Progrès

La transmission des fermes constitue un des principaux enjeux pour le maintien de l’agriculture familiale en Wallonie. Comment reprendre une ferme sans subir la pression économique de l’endettement ? Pourquoi et comment s’associer dans cette aventure ? A la Ferme de la Sarthe, Valentine Jacquemart témoigne de son expérience.

Valentine Jacquemart et Thomas Huyberechts devant la fromagerie de la Ferme de la Sarthe.

 

D’après les statistiques wallonnes[i], en 25 ans, la région a perdu la moitié de ses fermes à un rythme moyen de 11 par semaine. Il en reste actuellement quelques 12.500. D’après les pyramides d’âges, 70 % d’entre elles seront à remettre dans les dix ans à venir, ce qui correspond à plus de 50 % de la surface agricole utile. Or, seul un agriculteur de plus de 50 ans sur cinq déclare disposer d’un repreneur.

 

Préserver notre agriculture familiale

Les fermes sans repreneur alimentent le plus souvent l’agrandissement des exploitations voisines. Sur ces mêmes 25 dernières années, les superficies moyennes ont doublé. « Des fermes toujours plus grosses, toujours plus capitalisées, ne pourront, in fine, plus être reprises que par des sociétés », analyse la journaliste Amélie Poinssot dans son livre « Qui va nous nourrir » (Actes Sud, 2024). Cette situation met en péril nos agricultures familiales. « C’est le moment ou jamais de se battre pour un accès populaire à la terre, pour restaurer partout les usages et les égards à même d’en prendre soin. »

Des sociétés ou des agricultures familiales, ce sont les secondes que l’on souhaite continuer à voir prospérer dans nos campagnes. Une opinion partagée tant par les citoyens que par les politiques. « Un enjeu central pour la Wallonie est de sauver ses/ces fermes, de les préserver en tant qu’unités de production fonctionnelles en évitant qu’elles ne disparaissent à la fin de la carrière de l’exploitant. Il s’agit de maintenir un maillage dense de fermes épanouies dans les campagnes wallonnes et d’optimiser le renouvellement des générations en agriculture. », lit-on dans un rapport du Réseau wallon de Développement Rural[ii]. La transmission doit faire face à une série d’entraves économiques, juridiques et administratives, ce qui nécessite un travail sur le long terme.

 

La Ferme de la Sarthe

L’histoire de la Ferme de la Sarthe remonte aux arrière-grands-parents de Valentine, qui cultivaient la terre et élevaient quelques animaux pour subvenir à leurs besoins et ceux d’un marché très local. Le père de Valentine, Damien, reprend la ferme alors qu’elle est en fin d’activité. Avec peu d’expérience pratique et convaincu par les principes de la biodynamie, il se forme auprès de pionniers belges et français et essaie plusieurs productions (élevage caprin, petits fruits, plants à repiquer) pour finalement se concentrer sur les vaches laitières et les céréales. Avec le temps, la ferme se développe : le troupeau grandit et des surfaces supplémentaires sont acquises. Damien et son épouse fidélisent une clientèle via leur présence sur les marchés de Namur et sur les premières éditions du Salon Valériane. Ils sont également dans les premiers producteurs belges à recevoir la mention Nature & Progrès. David, le frère de Damien, s’associe au projet. Avec le temps, la ferme se scinde en deux branches complémentaires. Damien se spécialise dans la production laitière tandis que son frère David se concentre sur les cultures.

 

Reprendre : un cheminement personnel

Après des études d’éco-conseillère, Valentine, la fille de Damien, lance une parcelle de maraîchage en indépendant complémentaire pour fournir la coopérative Paysans-Artisans. Elle a progressivement un déclic : « Pourquoi travailler pour quelqu’un d’autre alors qu’il y a une entreprise chez moi qui porte les valeurs que je défends ? ». En 2020, en pleine pandémie, elle devient officiellement associée avant de reprendre pleinement la ferme début 2025. La transition se fait progressivement, Damien restant actif sur la ferme. Valentine, bien que proche de son père, souligne les difficultés inhérentes à la transmission mais reconnaît néanmoins la valeur de l’expérience et préfère d’abord apprendre avant d’expérimenter : « Il y a des petites choses pour lesquelles je ne suis pas toujours d’accord avec lui, mais il a 40 ans d’expérience et je respecte énormément cela. » La transmission de connaissances et de savoir-faire n’est pas pour autant une chose aisée, même dans un cadre familial. « Le problème, dans une ferme, c’est qu’on ne s’arrête pas pour aller voir ce que fait l’autre et essayer de comprendre car il y a trop de boulot et cela donne l’impression de perdre du temps. »

 

Une association qui prend racine

La présence de Damien est également précieuse pour Thomas Huyberechts, ingénieur agronome de formation sans expérience agricole familiale. Ayant travaillé aux côtés d’éleveurs qui lui ont transmis leur passion, Thomas a rejoint la ferme il y a quatre ans, dans un premier temps comme stagiaire, avant d’envisager sérieusement de devenir fermier. Il voit également cette expérience comme un moyen de gagner en cohérence et en légitimité dans son travail de représentation du monde agricole à la FUGEA. Aujourd’hui, il transfère néanmoins son temps de travail vers la ferme de manière progressive. Thomas souligne l’intérêt de l’association, qui lui évite de porter seul le poids d’une reprise. L’association se fait sous une forme juridique relativement simple entre deux personnes physiques. Thomas a, par ailleurs, racheté 50 % du capital d’exploitation (troupeau, machines et stocks) mais sans reprendre les bâtiments et les terres en propriété. « Cela permet de me sentir un peu chez moi aussi, mais ça m’arrangeait bien de ne pas devoir directement investir dans de l’immobilier ». Valentine et Thomas vont établir un règlement de travail et une convention d’association pour clarifier les prises de décisions et prévenir les conflits.

 

Organiser le travail

Pour l’heure, la transition en douceur du travail de Damien vers Thomas n’induit pas un besoin urgent de réorganisation des tâches à la ferme. À terme, les associés souhaitent cependant structurer davantage les responsabilités tout en laissant à chacun la possibilité de profiter de la diversité des tâches qu’offre le travail agricole. Dans le futur, Valentine et Thomas souhaitent continuer le même modèle. Ils n’arrivent pas avec des idées de révolution, mais pensent tout de même améliorer les procédés internes, notamment en travaillant sur une génétique du troupeau – actuellement en Rouge Pie – qui valorise mieux l’herbe. Les jeunes repreneurs ont investi dans des panneaux solaires. « Le prix de l’énergie a triplé ici à la ferme. Qu’est-ce qu’on va faire si le prix du mazout fait pareil ? »

 

Les jeunes Rouge Pie x Fleckvieh dont quelques mâles sont engraissés en tant que bœufs

 

Un modèle agricole résilient et ancré localement

Avec une trentaine d’hectares de surface agricole utile, dont cinq hectares de céréales et de prairies temporaires, la ferme offre une diversité de produits laitiers transformés sur place et des colis de viande provenant de l’engraissement des veaux laitiers mâles castrés et de cochons élevés au petit-lait de la fromagerie. La ferme privilégie ainsi la diversité mais également la vente en circuit court (magasin à la ferme, via Agricovert et Paysans-Artisans). Cette stratégie limite la dépendance aux fluctuations du marché global, renforce les liens avec la communauté locale et consolide l’ancrage territorial de la ferme.

Conscients des sacrifices qu’exige l’agriculture, Valentine et Thomas apprécient néanmoins la liberté que leur confère leur modèle. En effet, le faible niveau d’endettement confère une flexibilité décisionnelle rassurante pour les jeunes éleveurs. « Dans une reprise classique, il aurait fallu tout redimensionner : de plus grandes étables, plus de terres et agrandir la fromagerie ; cela représente beaucoup d’investissement d’un coup. » Les repreneurs ne perdent pas de vue les chiffres économiques du projet. « Ici, je sais ce que la ferme dépense et je sais ce que la ferme gagne », confie Valentine. Forte de l’expérience familiale et du soutien de Thomas, elle envisage l’avenir avec pragmatisme : poursuivre l’œuvre familiale tout en garantissant une qualité de vie décente, également au niveau du temps de travail.

Dans le contexte wallon où la transmission des fermes devient critique pour notre souveraineté alimentaire, l’aventure de la Ferme de la Sarthe illustre à la fois la complexité et la richesse de la transmission intra-familiale, ainsi que les opportunités offertes par des collaborations extra-familiales, sur des structures dont la relativement petite taille représente une opportunité abordable pour les repreneurs. Ce modèle de reprise en association gagnerait à essaimer. Les cadres administratif et législatif actuels sont-ils bien adaptés à une reprise en association de ce type ? Il conviendrait de s’en assurer, et d’effectuer les adaptations nécessaires pour faciliter ces transmissions « hors cadre ».

 

REFERENCES

[i] Statistiques disponibles sur https://etat-agriculture.wallonie.be/

[ii] Réseau wallon de Développement Rural. 2022. Accompagner la transmission des fermes en Wallonie. Propositions du Collectif Transmission. Rapport, 29 pages. https://reseauwallonpac.be/sites/default/files/transmission_dispositif_daccompagnement_note_du_rwdr.pdf

 

 

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Mauvais bulletin pour la Wallonie

Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°174

***

 

Par Virginie Pissoort,

chargée de campagnes
chez Nature & Progrès

La Cour des Comptes de Belgique, chargée de contrôler les finances en vue d’une bonne gestion du trésor public, s’est emparée de la politique en matière d’utilisation durable des pesticides de la Wallonie. Traduit-elle les objectifs européens ? Est-elle mise en œuvre de façon efficace, coordonnée et ciblée ? Peut mieux faire !

 

Nature & Progrès, qui, au nom de la société civile, suit de près les évolutions en matière de pesticides, n’avait aucune connaissance de l’initiative de cette haute institution jusqu’à sa publication. Nous en rêvions pourtant, mais sans possibilité aucune d’influencer le travail de cette institution qui agit d’initiative et reste à l’écart de tout contact avec la société civile. De toute évidence, celle-ci n’était pas sourde aux doléances et sonnettes d’alarme de la société civile sur l’inefficacité et le manque d’ambition de la politique wallonne en matière de réduction des pesticides.

 

Des lacunes qui coûtent à la société

Le rapport de la Cour des Comptes[i] fait état de la conservation de la biodiversité : un bilan préoccupant qui tend à démontrer que le risque pour l’environnement de l’utilisation des pesticides n’a pas décru. Près de 95 % des habitats naturels sont jugés en état défavorable, un tiers des espèces d’abeilles sauvages ont disparu ou sont menacées d’extinction, pareil pour les papillons. Par ailleurs, les quantités annuelles de pesticides utilisés sont globalement stables depuis 2004 avec 6 tonnes de substances actives sur les marchés belges. La Cour des Comptes de Belgique a dès lors entrepris de mettre son nez dans les politiques et plans de la Wallonie en matière de réduction des pesticides qui coûtent au contribuable et à la société.

Le 5 mai 2025, le rapport tombe. La conclusion est sans appel : « L’audit a mis en lumière d’importantes lacunes en matière de disponibilité de données, de statistiques, de planification, d’efficacité et de coordination de la politique mise en place. » Les ministres concernés, soit le ministre de tutelle, Yves Coppieters, en charge de l’environnement, et la ministre Anne-Catherine Dalcq en charge de l’agriculture, tous deux interrogés dans le cadre de l’audit, n’ont pas été surpris. Et c’est sans doute, d’ailleurs, la perspective de la sortie de ce rapport qui aura poussé la ministre Dalcq à annoncer dans les médias un projet « d’états généraux de la protection des cultures », quelques semaines plus tôt[ii]. Une intervention particulièrement chahutée par les acteurs de la santé[iii].

A la décharge de la région wallonne, la Cour des Comptes pointe d’emblée les difficultés tenant de la lasagne institutionnelle belge et l’imbrication des compétences en matière de pesticides. Pour rappel, le niveau fédéral a la charge de l’autorisation des produits (mise sur le marché) et le niveau régional, celle de l’utilisation « durable » des pesticides et donc des politiques et plans de réduction d’utilisation et du risque, conformément à la directive européenne « SUD »[iv]. Ce partage de compétences représente, sans aucun doute, une difficulté réelle. Nonobstant cette complexité, le rapport pointe des faiblesses au niveau de la politique mise en place par la région elle-même et particulièrement du troisième plan de réduction des pesticides en Wallonie, le PWRP 2023-2027.

 

Naviguer dans le brouillard

La disponibilité de données et d’indicateurs est un préalable au pilotage de toute politique. Or, les seuls chiffres fiables et officiels qui existent sur l’utilisation des pesticides sont ceux de la vente, globalisés au niveau national. Alors qu’une ventilation régionale de ces données ne semble pas irréaliste ou fantasque, cela n’a jamais été mis en place. Dans un pays de surcroit régionalisé, c’est surprenant. En France, les données sont fournies par département, ce qui permet de visualiser l’utilisation des produits par localité et de croiser ces informations avec des données de santé publique ou d’environnement. En Belgique, on dispose uniquement de chiffres par substance active, à l’échelle du pays. Pour le reste, on se contente de modélisations et d’extrapolations au départ d’échantillons d’utilisation obtenus sur base volontaire dans le cadre de programmes spécifiques, pas toujours représentatifs.

Au 1er juin 2026, un registre électronique des pulvérisations devrait voir le jour partout en Europe et permettre de dresser l’état des lieux de l’utilisation des pesticides. Encore faudra-t-il que cette initiative soit concrétisée, sachant que les syndicats agricoles freinent des quatre fers. Surtout, les données devraient être collectées, mutualisées et valorisées. A ce stade, l’obligation concerne uniquement « la tenue des registres ».

Une connaissance affinée de l’utilisation des produits ne suffit cependant pas. Dès lors que les stratégies visent la réduction de l’utilisation (la quantité) des pesticides, mais aussi la réduction des risques (la nocivité) de ces produits pour l’environnement et la santé, des indicateurs permettant de mesurer ces risques sont incontournables. Or, de telles balises qui permettraient de cibler spécifiquement les matières les plus préoccupantes (PFAS, néonicotinoïdes, CMR…) sont, depuis le temps, toujours en cours d’élaboration.

Le niveau de risque actuel des pesticides et son évolution sont de grandes inconnues en région wallonne.

 

Ambitieux mais pas SMART

Aucun point de repère au départ. Et à l’arrivée ? La région nous sert un chiffre ambitieux puisque le dernier plan ambitionne une réduction de la quantité et des risques des pesticides de 50 % à l’horizon 2030, conformément au Green Deal et à la Stratégie de la fourche à la fourchette. Mais cet objectif, conclut la Cour des Comptes, n’est pas SMART (Spécifique, Mesurable, Ambitieux, Réaliste et Temporellement défini). Le PWRP affiche des manquements en termes de cohérence, de lisibilité dans la conception, de trajectoire claire, de jalons intermédiaires, de priorités… C’est, en fait, une addition de 29 actions diverses et variées, regroupées dans 16 mesures classées dans 14 objectifs opérationnels s’inscrivant dans six objectifs spécifiques ; mais qui ne s’affichent dans aucun scénario concret de transition permettant d’atteindre l’objectif fixé. Au demeurant, ce que déplore la Cour, ces actions n’ont pas vocation à s’inscrire dans les résultats des actions de recherches scientifiques qui font pourtant partie du plan, mais qui semblent exister comme des électrons libres et pas comme des boussoles permettant d’atteindre l’objectif.

 

Et les agriculteurs dans tout ça ?

Aussi, le rapport le souligne – et c’est important pour ne pas stigmatiser les agriculteurs et polariser davantage « agriculture » et « environnement » – qu’il se peut que les dommages causés à l’environnement ne résultent pas tant de l’adoption de comportements irréguliers de la part des agriculteurs que d’une prise en compte insuffisante au niveau politique des risques avérés ou potentiels de ces substances dans un contexte généralisé par la prévalence d’un mode de production intensif sur un territoire relativement exigu.

Une autre faiblesse que relève le rapport, et dont une réelle prise en compte permettrait de donner plus de corps aux ambitions de la Wallonie, consiste dans l’absence d’accompagnement des producteurs dans des stratégies de réduction. Les initiatives sur base volontaire ou forcées en matière de diminution d’utilisation de produits de synthèse doivent être soutenues à l’aide de fonds publics pour que les agriculteurs s’en emparent. C’est bien logique car des pratiques agricoles sans intrants de synthèse représentent un bénéfice pour la société tout entière. L’agriculteur mérite un soutien financier pour rentrer et rester dans cette démarche.

Au contraire, rappelle la Cour des Compte, la dégradation de la biodiversité engendre des coûts économiques et sociaux particulièrement élevés, et c’est sans compter les coûts de santé et autres coûts sociaux auxquels notre société doit faire face : pollution de nos eaux, organisation de la mise sur le marché des pesticides et contrôle, etc.

 

Un caillou dans la chaussure

Dans un contexte redevenu favorable aux pesticides de synthèse, nourri par ceux qui brandissent le spectre de l’insécurité alimentaire imminente (changement climatique, guerre en Ukraine, etc.), où les avancées du Green Deal s’éloignent doucement, ce rapport tombe à point nommé pour renforcer notre travail de plaidoyer et pousser la région wallonne à se mobiliser. Alors que l’on nous rétorque souvent « des politiques et des outils comme le PWRP existent », ce rapport vient confirmer que la Wallonie peut et doit faire beaucoup mieux ! Ce n’est pas une option, c’est un devoir. Une série de recommandations clôturent le rapport d’audit de la Cour des Comptes. Nos autorités vont-elles s’en saisir, enfin, à leur juste mesure ?

 

REFERENCES

[i] Disponible sur https://www.ccrek.be/fr/publication/preservation-de-la-biodiversite-en-milieu-agricole-examen

[ii] Delepierre F. Anne-Catherine Dalcq présente son plan anti-pesticides : « J’ai horreur qu’on oppose agriculture et environnement ». Le Soir, 02/04/2025.

[iii] Société scientifique de médecine générale. « Nous ne pouvons accepter que la santé soit sacrifiée sur l’autel de la prospérité de l’industrie agro-alimentaire et chimique. Carte blanche. RTBF, 15/05/2025.

[iv] Directive 2009/128/CE du Parlement européen et du Conseil du 21 octobre 2009 instaurant un cadre d’action communautaire pour parvenir à une utilisation des pesticides compatible avec le développement durable.

 

 

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