Cet article est paru dans la revue Valériane n°174
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Par Caroline Battheu-Noirfalise,
animatrice chez Nature & Progrès
La transmission des fermes constitue un des principaux enjeux pour le maintien de l’agriculture familiale en Wallonie. Comment reprendre une ferme sans subir la pression économique de l’endettement ? Pourquoi et comment s’associer dans cette aventure ? A la Ferme de la Sarthe, Valentine Jacquemart témoigne de son expérience.
Valentine Jacquemart et Thomas Huyberechts devant la fromagerie de la Ferme de la Sarthe.
D’après les statistiques wallonnes[i], en 25 ans, la région a perdu la moitié de ses fermes à un rythme moyen de 11 par semaine. Il en reste actuellement quelques 12.500. D’après les pyramides d’âges, 70 % d’entre elles seront à remettre dans les dix ans à venir, ce qui correspond à plus de 50 % de la surface agricole utile. Or, seul un agriculteur de plus de 50 ans sur cinq déclare disposer d’un repreneur.
Préserver notre agriculture familiale
Les fermes sans repreneur alimentent le plus souvent l’agrandissement des exploitations voisines. Sur ces mêmes 25 dernières années, les superficies moyennes ont doublé. « Des fermes toujours plus grosses, toujours plus capitalisées, ne pourront, in fine, plus être reprises que par des sociétés », analyse la journaliste Amélie Poinssot dans son livre « Qui va nous nourrir » (Actes Sud, 2024). Cette situation met en péril nos agricultures familiales. « C’est le moment ou jamais de se battre pour un accès populaire à la terre, pour restaurer partout les usages et les égards à même d’en prendre soin. »
Des sociétés ou des agricultures familiales, ce sont les secondes que l’on souhaite continuer à voir prospérer dans nos campagnes. Une opinion partagée tant par les citoyens que par les politiques. « Un enjeu central pour la Wallonie est de sauver ses/ces fermes, de les préserver en tant qu’unités de production fonctionnelles en évitant qu’elles ne disparaissent à la fin de la carrière de l’exploitant. Il s’agit de maintenir un maillage dense de fermes épanouies dans les campagnes wallonnes et d’optimiser le renouvellement des générations en agriculture. », lit-on dans un rapport du Réseau wallon de Développement Rural[ii]. La transmission doit faire face à une série d’entraves économiques, juridiques et administratives, ce qui nécessite un travail sur le long terme.
La Ferme de la Sarthe
L’histoire de la Ferme de la Sarthe remonte aux arrière-grands-parents de Valentine, qui cultivaient la terre et élevaient quelques animaux pour subvenir à leurs besoins et ceux d’un marché très local. Le père de Valentine, Damien, reprend la ferme alors qu’elle est en fin d’activité. Avec peu d’expérience pratique et convaincu par les principes de la biodynamie, il se forme auprès de pionniers belges et français et essaie plusieurs productions (élevage caprin, petits fruits, plants à repiquer) pour finalement se concentrer sur les vaches laitières et les céréales. Avec le temps, la ferme se développe : le troupeau grandit et des surfaces supplémentaires sont acquises. Damien et son épouse fidélisent une clientèle via leur présence sur les marchés de Namur et sur les premières éditions du Salon Valériane. Ils sont également dans les premiers producteurs belges à recevoir la mention Nature & Progrès. David, le frère de Damien, s’associe au projet. Avec le temps, la ferme se scinde en deux branches complémentaires. Damien se spécialise dans la production laitière tandis que son frère David se concentre sur les cultures.
Reprendre : un cheminement personnel
Après des études d’éco-conseillère, Valentine, la fille de Damien, lance une parcelle de maraîchage en indépendant complémentaire pour fournir la coopérative Paysans-Artisans. Elle a progressivement un déclic : « Pourquoi travailler pour quelqu’un d’autre alors qu’il y a une entreprise chez moi qui porte les valeurs que je défends ? ». En 2020, en pleine pandémie, elle devient officiellement associée avant de reprendre pleinement la ferme début 2025. La transition se fait progressivement, Damien restant actif sur la ferme. Valentine, bien que proche de son père, souligne les difficultés inhérentes à la transmission mais reconnaît néanmoins la valeur de l’expérience et préfère d’abord apprendre avant d’expérimenter : « Il y a des petites choses pour lesquelles je ne suis pas toujours d’accord avec lui, mais il a 40 ans d’expérience et je respecte énormément cela. » La transmission de connaissances et de savoir-faire n’est pas pour autant une chose aisée, même dans un cadre familial. « Le problème, dans une ferme, c’est qu’on ne s’arrête pas pour aller voir ce que fait l’autre et essayer de comprendre car il y a trop de boulot et cela donne l’impression de perdre du temps. »
Une association qui prend racine
La présence de Damien est également précieuse pour Thomas Huyberechts, ingénieur agronome de formation sans expérience agricole familiale. Ayant travaillé aux côtés d’éleveurs qui lui ont transmis leur passion, Thomas a rejoint la ferme il y a quatre ans, dans un premier temps comme stagiaire, avant d’envisager sérieusement de devenir fermier. Il voit également cette expérience comme un moyen de gagner en cohérence et en légitimité dans son travail de représentation du monde agricole à la FUGEA. Aujourd’hui, il transfère néanmoins son temps de travail vers la ferme de manière progressive. Thomas souligne l’intérêt de l’association, qui lui évite de porter seul le poids d’une reprise. L’association se fait sous une forme juridique relativement simple entre deux personnes physiques. Thomas a, par ailleurs, racheté 50 % du capital d’exploitation (troupeau, machines et stocks) mais sans reprendre les bâtiments et les terres en propriété. « Cela permet de me sentir un peu chez moi aussi, mais ça m’arrangeait bien de ne pas devoir directement investir dans de l’immobilier ». Valentine et Thomas vont établir un règlement de travail et une convention d’association pour clarifier les prises de décisions et prévenir les conflits.
Organiser le travail
Pour l’heure, la transition en douceur du travail de Damien vers Thomas n’induit pas un besoin urgent de réorganisation des tâches à la ferme. À terme, les associés souhaitent cependant structurer davantage les responsabilités tout en laissant à chacun la possibilité de profiter de la diversité des tâches qu’offre le travail agricole. Dans le futur, Valentine et Thomas souhaitent continuer le même modèle. Ils n’arrivent pas avec des idées de révolution, mais pensent tout de même améliorer les procédés internes, notamment en travaillant sur une génétique du troupeau – actuellement en Rouge Pie – qui valorise mieux l’herbe. Les jeunes repreneurs ont investi dans des panneaux solaires. « Le prix de l’énergie a triplé ici à la ferme. Qu’est-ce qu’on va faire si le prix du mazout fait pareil ? »
Les jeunes Rouge Pie x Fleckvieh dont quelques mâles sont engraissés en tant que bœufs
Un modèle agricole résilient et ancré localement
Avec une trentaine d’hectares de surface agricole utile, dont cinq hectares de céréales et de prairies temporaires, la ferme offre une diversité de produits laitiers transformés sur place et des colis de viande provenant de l’engraissement des veaux laitiers mâles castrés et de cochons élevés au petit-lait de la fromagerie. La ferme privilégie ainsi la diversité mais également la vente en circuit court (magasin à la ferme, via Agricovert et Paysans-Artisans). Cette stratégie limite la dépendance aux fluctuations du marché global, renforce les liens avec la communauté locale et consolide l’ancrage territorial de la ferme.
Conscients des sacrifices qu’exige l’agriculture, Valentine et Thomas apprécient néanmoins la liberté que leur confère leur modèle. En effet, le faible niveau d’endettement confère une flexibilité décisionnelle rassurante pour les jeunes éleveurs. « Dans une reprise classique, il aurait fallutout redimensionner : de plus grandes étables, plus de terres et agrandir la fromagerie ; cela représente beaucoup d’investissement d’un coup. » Les repreneurs ne perdent pas de vue les chiffres économiques du projet. « Ici, je sais ce que la ferme dépense et je sais ce que la ferme gagne », confie Valentine. Forte de l’expérience familiale et du soutien de Thomas, elle envisage l’avenir avec pragmatisme : poursuivre l’œuvre familiale tout en garantissant une qualité de vie décente, également au niveau du temps de travail.
Dans le contexte wallon où la transmission des fermes devient critique pour notre souveraineté alimentaire, l’aventure de la Ferme de la Sarthe illustre à la fois la complexité et la richesse de la transmission intra-familiale, ainsi que les opportunités offertes par des collaborations extra-familiales, sur des structures dont la relativement petite taille représente une opportunité abordable pour les repreneurs. Ce modèle de reprise en association gagnerait à essaimer. Les cadres administratif et législatif actuels sont-ils bien adaptés à une reprise en association de ce type ? Il conviendrait de s’en assurer, et d’effectuer les adaptations nécessaires pour faciliter ces transmissions « hors cadre ».
Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°174
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Par Virginie Pissoort,
chargée de campagnes chez Nature & Progrès
La Cour des Comptes de Belgique, chargée de contrôler les finances en vue d’une bonne gestion du trésor public, s’est emparée de la politique en matière d’utilisation durable des pesticides de la Wallonie. Traduit-elle les objectifs européens ? Est-elle mise en œuvre de façon efficace, coordonnée et ciblée ? Peut mieux faire !
Nature & Progrès, qui, au nom de la société civile, suit de près les évolutions en matière de pesticides, n’avait aucune connaissance de l’initiative de cette haute institution jusqu’à sa publication. Nous en rêvions pourtant, mais sans possibilité aucune d’influencer le travail de cette institution qui agit d’initiative et reste à l’écart de tout contact avec la société civile. De toute évidence, celle-ci n’était pas sourde aux doléances et sonnettes d’alarme de la société civile sur l’inefficacité et le manque d’ambition de la politique wallonne en matière de réduction des pesticides.
Des lacunes qui coûtent à la société
Le rapport de la Cour des Comptes[i] fait état de la conservation de la biodiversité : un bilan préoccupant qui tend à démontrer que le risque pour l’environnement de l’utilisation des pesticides n’a pas décru. Près de 95 % des habitats naturels sont jugés en état défavorable, un tiers des espèces d’abeilles sauvages ont disparu ou sont menacées d’extinction, pareil pour les papillons. Par ailleurs, les quantités annuelles de pesticides utilisés sont globalement stables depuis 2004 avec 6 tonnes de substances actives sur les marchés belges. La Cour des Comptes de Belgique a dès lors entrepris de mettre son nez dans les politiques et plans de la Wallonie en matière de réduction des pesticides qui coûtent au contribuable et à la société.
Le 5 mai 2025, le rapport tombe. La conclusion est sans appel : « L’audit a mis en lumière d’importantes lacunes en matière de disponibilité de données, de statistiques, de planification, d’efficacité et de coordination de la politique mise en place. » Les ministres concernés, soit le ministre de tutelle, Yves Coppieters, en charge de l’environnement, et la ministre Anne-Catherine Dalcq en charge de l’agriculture, tous deux interrogés dans le cadre de l’audit, n’ont pas été surpris. Et c’est sans doute, d’ailleurs, la perspective de la sortie de ce rapport qui aura poussé la ministre Dalcq à annoncer dans les médias un projet « d’états généraux de la protection des cultures », quelques semaines plus tôt[ii]. Une intervention particulièrement chahutée par les acteurs de la santé[iii].
A la décharge de la région wallonne, la Cour des Comptes pointe d’emblée les difficultés tenant de la lasagne institutionnelle belge et l’imbrication des compétences en matière de pesticides. Pour rappel, le niveau fédéral a la charge de l’autorisation des produits (mise sur le marché) et le niveau régional, celle de l’utilisation « durable » des pesticides et donc des politiques et plans de réduction d’utilisation et du risque, conformément à la directive européenne « SUD »[iv]. Ce partage de compétences représente, sans aucun doute, une difficulté réelle. Nonobstant cette complexité, le rapport pointe des faiblesses au niveau de la politique mise en place par la région elle-même et particulièrement du troisième plan de réduction des pesticides en Wallonie, le PWRP 2023-2027.
Naviguer dans le brouillard
La disponibilité de données et d’indicateurs est un préalable au pilotage de toute politique. Or, les seuls chiffres fiables et officiels qui existent sur l’utilisation des pesticides sont ceux de la vente, globalisés au niveau national. Alors qu’une ventilation régionale de ces données ne semble pas irréaliste ou fantasque, cela n’a jamais été mis en place. Dans un pays de surcroit régionalisé, c’est surprenant. En France, les données sont fournies par département, ce qui permet de visualiser l’utilisation des produits par localité et de croiser ces informations avec des données de santé publique ou d’environnement. En Belgique, on dispose uniquement de chiffres par substance active, à l’échelle du pays. Pour le reste, on se contente de modélisations et d’extrapolations au départ d’échantillons d’utilisation obtenus sur base volontaire dans le cadre de programmes spécifiques, pas toujours représentatifs.
Au 1er juin 2026, un registre électronique des pulvérisations devrait voir le jour partout en Europe et permettre de dresser l’état des lieux de l’utilisation des pesticides. Encore faudra-t-il que cette initiative soit concrétisée, sachant que les syndicats agricoles freinent des quatre fers. Surtout, les données devraient être collectées, mutualisées et valorisées. A ce stade, l’obligation concerne uniquement « la tenue des registres ».
Une connaissance affinée de l’utilisation des produits ne suffit cependant pas. Dès lors que les stratégies visent la réduction de l’utilisation (la quantité) des pesticides, mais aussi la réduction des risques (la nocivité) de ces produits pour l’environnement et la santé, des indicateurs permettant de mesurer ces risques sont incontournables. Or, de telles balises qui permettraient de cibler spécifiquement les matières les plus préoccupantes (PFAS, néonicotinoïdes, CMR…) sont, depuis le temps, toujours en cours d’élaboration.
Le niveau de risque actuel des pesticides et son évolution sont de grandes inconnues en région wallonne.
Ambitieux mais pas SMART
Aucun point de repère au départ. Et à l’arrivée ? La région nous sert un chiffre ambitieux puisque le dernier plan ambitionne une réduction de la quantité et des risques des pesticides de 50 % à l’horizon 2030, conformément au Green Deal et à la Stratégie de la fourche à la fourchette. Mais cet objectif, conclut la Cour des Comptes, n’est pas SMART (Spécifique, Mesurable, Ambitieux, Réaliste et Temporellement défini). Le PWRP affiche des manquements en termes de cohérence, de lisibilité dans la conception, de trajectoire claire, de jalons intermédiaires, de priorités… C’est, en fait, une addition de 29 actions diverses et variées, regroupées dans 16 mesures classées dans 14 objectifs opérationnels s’inscrivant dans six objectifs spécifiques ; mais qui ne s’affichent dans aucun scénario concret de transition permettant d’atteindre l’objectif fixé. Au demeurant, ce que déplore la Cour, ces actions n’ont pas vocation à s’inscrire dans les résultats des actions de recherches scientifiques qui font pourtant partie du plan, mais qui semblent exister comme des électrons libres et pas comme des boussoles permettant d’atteindre l’objectif.
Et les agriculteurs dans tout ça ?
Aussi, le rapport le souligne – et c’est important pour ne pas stigmatiser les agriculteurs et polariser davantage « agriculture » et « environnement » – qu’il se peut que les dommages causés à l’environnement ne résultent pas tant de l’adoption de comportements irréguliers de la part des agriculteurs que d’une prise en compte insuffisante au niveau politique des risques avérés ou potentiels de ces substances dans un contexte généralisé par la prévalence d’un mode de production intensif sur un territoire relativement exigu.
Une autre faiblesse que relève le rapport, et dont une réelle prise en compte permettrait de donner plus de corps aux ambitions de la Wallonie, consiste dans l’absence d’accompagnement des producteurs dans des stratégies de réduction. Les initiatives sur base volontaire ou forcées en matière de diminution d’utilisation de produits de synthèse doivent être soutenues à l’aide de fonds publics pour que les agriculteurs s’en emparent. C’est bien logique car des pratiques agricoles sans intrants de synthèse représentent un bénéfice pour la société tout entière. L’agriculteur mérite un soutien financier pour rentrer et rester dans cette démarche.
Au contraire, rappelle la Cour des Compte, la dégradation de la biodiversité engendre des coûts économiques et sociaux particulièrement élevés, et c’est sans compter les coûts de santé et autres coûts sociaux auxquels notre société doit faire face : pollution de nos eaux, organisation de la mise sur le marché des pesticides et contrôle, etc.
Un caillou dans la chaussure
Dans un contexte redevenu favorable aux pesticides de synthèse, nourri par ceux qui brandissent le spectre de l’insécurité alimentaire imminente (changement climatique, guerre en Ukraine, etc.), où les avancées du Green Deal s’éloignent doucement, ce rapport tombe à point nommé pour renforcer notre travail de plaidoyer et pousser la région wallonne à se mobiliser. Alors que l’on nous rétorque souvent « des politiques et des outils comme le PWRP existent », ce rapport vient confirmer que la Wallonie peut et doit faire beaucoup mieux ! Ce n’est pas une option, c’est un devoir. Une série de recommandations clôturent le rapport d’audit de la Cour des Comptes. Nos autorités vont-elles s’en saisir, enfin, à leur juste mesure ?
[ii] Delepierre F. Anne-Catherine Dalcq présente son plan anti-pesticides : « J’ai horreur qu’on oppose agriculture et environnement ». Le Soir, 02/04/2025.
[iii] Société scientifique de médecine générale. « Nous ne pouvons accepter que la santé soit sacrifiée sur l’autel de la prospérité de l’industrie agro-alimentaire et chimique. Carte blanche. RTBF, 15/05/2025.
[iv] Directive 2009/128/CE du Parlement européen et du Conseil du 21 octobre 2009 instaurant un cadre d’action communautaire pour parvenir à une utilisation des pesticides compatible avec le développement durable.
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Par Claire Lengrand,
rédactrice pour Nature & Progrès
Malaimés car méconnus, les microbes sont pourtant essentiels à la vie. Dans son dernier documentaire, Marie-Monique Robin met en avant les nombreux services rendus à la santé planétaire par ces organismes vivants. Mais l’accès à une microbiodiversité, qui devrait être un droit fondamental, est entravé par les profondes disparités sociales, fruits de choix politiques allant à l’encontre du bien commun.
A la Bergerie bio de la Grande Fange (Vielsalm), les enfants participent aux soins des animaux.
« Depuis cinquante ans, le taux d’incidence de l’asthme et des allergies a explosé dans les pays industrialisés : il était de moins de 5 % dans les années 1970 ; il est aujourd’hui de 35 %. Si rien n’est fait pour endiguer cette tendance, il pourrait atteindre les 50 % avant 2050 d’après l’Organisation mondiale pour la santé. » Dans son dernier documentaire « Vive les microbes ! », accompagné d’un essai du même titre, la journaliste, écrivaine et réalisatrice Marie-Monique Robin explore les raisons expliquant ce phénomène inquiétant. Ce travail de longue haleine fait suite à « La Fabrique des Pandémies ». Une fois toutes les pièces du puzzle réunies, on comprend à quel point la préservation de la biodiversité constitue un véritable outil de santé publique.
Les microbes à l’origine de la vie
« Les huit millions d’espèces animales et végétales recensées ne représentent qu’une minuscule goutte face à l’océan de microbes, dont le nombre est estimé à un quintillion, c’est-à-dire « 1 » suivi de 31 zéros. C’est plus que toutes les étoiles dans l’univers », expose, au début du livre, Remco Kort, professeur de microbiologie moléculaire à l’université d’Amsterdam. Associés dans notre culture à une mauvaise hygiène, les microbes sont pourtant à l’origine même de la vie. Ces organismes invisibles, qui regroupent notamment bactéries, procaryotes, champignons microscopiques et virus, ont contribué à façonner le monde grâce au développement de multiples symbioses.
Les microbes participent à l’équilibre des écosystèmes biologiques de la planète, dont nos propres organismes font partie. Dans le documentaire, Marie-Monique Robin rencontre et interroge des scientifiques indépendants (allergologues, biologistes, épidémiologistes, etc.) sur quatre continents. Leurs travaux montrent l’importance d’une exposition précoce à une grande diversité de microbes afin de renforcer notre système immunitaire, dont le rôle est d’éliminer les potentiels pathogènes. Les mille premiers jours de notre vie sont les plus décisifs car c’est à ce moment que se constitue notre microbiote. Les premiers micro-organismes proviennent de la mère quand l’accouchement a lieu par les voies naturelles. Mais lorsque celui-ci se fait par césarienne, « il empêche l’exposition du nourrisson au microbiote vaginal et intestinal de sa mère, ce qui le rend vulnérable à la colonisation par des microorganismes provenant d’autres sources », pointe une étude de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB). Parfois justifiée pour des raisons médicales, cette intervention est « de plus en plus pratiquée pour des questions de convenance et connait une hausse spectaculaire à l’échelle mondiale ». De même, l’allaitement maternel « est un vrai médicament miracle », soutient le spécialiste du microbiote Martin Blaser. Il protège le nouveau-né contre le développement d’allergies, d’asthme et de troubles immunitaires, réduit l’incidence de l’obésité, des infections des voies respiratoires ou encore la dépression post-partum. Or, le manque de soutien social, l’absence de soins adéquats à la naissance et les idées fausses autour de l’allaitement peuvent détourner les mères de cette pratique vertueuse, avance l’étude de la FRB. Celle-ci préconise de donner accès et d’augmenter la durée du congé parental payé pour favoriser l’allaitement maternel et ainsi améliorer la santé des plus jeunes.
La biodiversité au service de la santé
La qualité de notre microbiote, liée à sa diversité, dépend aussi de l’environnement qui nous entoure. Une vingtaine de scientifiques à travers le monde ont établi un lien entre l’augmentation de certaines maladies et la détérioration des milieux de vie, en particulier dans les zones urbaines accueillant actuellement 57 % de la population mondiale. Le « surhygiénisme », l’absence de végétalisation et l’artificialisation des sols nous éloignent des micro-organismes avec lesquels nous avons co-évolués durant des milliers d’années, ce qui affaiblit nos systèmes immunitaires. Les personnes vivant dans des quartiers défavorisés sont particulièrement impactées car davantage exposées à certains risques comme la pollution de l’air, notamment due à la proximité des industries lourdes.
L’urbanisation galopante, tout comme la déforestation, participent au déclin de la biodiversité qui, selon des études, entraînent l’explosion des maladies inflammatoires. En revanche, « les adolescents qui vivent dans un environnement présentant une grande diversité végétale, avec beaucoup d’arbres et de plantes à fleurs, ont un microbiote cutané beaucoup plus riche et ne souffrent pas d’asthme ou d’allergie, contrairement aux citadins ». L’effet bénéfique de la biodiversité et d’un environnement plus rural a été mis en lumière par d’autres études dont l’une d’entre elles, baptisée PASTURE, a suivi, pendant vingt ans, mille bébés issus de familles « fermières » et « non fermières ».
L’agriculture paysanne protège des maladies
« Les enfants non fermiers ont deux fois plus d’allergies, telles que l’asthme et la rhinite, que les enfants fermiers », relève Amandine Divaret-Chauveau, l’une des 500 scientifiques derrière cette étude. La poussière des fermes, le contact précoce avec les animaux, en particulier avec les vaches, ainsi que la consommation de lait cru confèrent aux plus jeunes une meilleure protection face à ces maladies. C’est « l’effet ferme », un concept élaboré par Erika Von Mutuis selon lequel le modèle de vie des familles paysannes traditionnelles, proches de la nature et des animaux, offre aux enfants une meilleure immunité. En Amérique du Nord, la communauté des Amish, qui pratique une agriculture biologique non mécanisée, est un parfait exemple en la matière. Ce gain d’immunité n’a cependant pas été observé chez les Huttérites, dont le mode de vie est similaire à celui des Amish mais qui se différencie par son modèle agricole industriel caractérisé par les monocultures OGM et les élevages intensifs où « les troupeaux sont confinés et nourris avec du soja et du maïs, loin des habitations. »
La nutrition est un autre élément déterminant pour notre santé. Une mauvaise alimentation, surtout si elle est pauvre en fibres, peut conduire à une faible diversité microbienne et favoriser certaines maladies comme l’obésité, qui touche aujourd’hui plus d’un milliard de personnes. Cette explosion s’explique également par d’autres facteurs environnementaux et sociaux tels que la pollution, les pesticides, les perturbateurs endocriniens ou encore l’excès d’antibiotiques. « En fournissant un accès universel à des aliments sains qui favorisent la diversité microbienne, l’alimentation peut constituer un moyen efficace de prévenir les problèmes de santé associés à une diversité microbienne inadéquate et rétablir plus d’équité sociale. »
Plus de microbes pour plus d’équité sociale !
Nature & Progrès défend cette idée depuis sa naissance, dans les années quatre-vingt : prendre soin de notre santé implique de prendre soin de notre planète. Pour cela, les pouvoirs publics doivent impérativement repenser nos systèmes pour que nous fassions à nouveau corps avec la nature, notre précieuse alliée face aux maladies. Il ne s’agit pas d’une lubie écologiste mais d’un véritable enjeu politique indissociable des principes de justice sociale et environnementale. « Si les gouvernements ont l’obligation légale de donner accès à un environnement naturel sain et si les communautés microbiennes font partie intégrante du maintien de la santé publique, il devrait également exister une obligation légale à fournir des infrastructures permettant l’accès aux microorganismes », défend la FRB. De plus, le développement de l’habitat léger, plus abordable que les briques, pourrait permettre à des personnes disposant de peu de revenus de sortir des villes pour habiter des espaces plus verts, au contact de la nature et de sa biodiversité microbienne. Un combat mené par Nature & Progrès depuis de nombreuses années, et qui progresse peu à peu. Il est grand temps que chacun et chacune puisse accéder à un environnement sain et vert, à une alimentation de qualité, éléments garants de bien-être et participant à la santé de tous.
Marie-Monique Robin sera notre invitée d’honneur à Festi’Valériane. Venez visionner son documentaire et rencontrer l’auteure le samedi 6 septembre à Namur Expo. Dédicaces du livre « Vive les microbes ». Informations complètes sur www.valeriane.be
En savoir plus
A la librairie écologique Nature & Progrès, le livre « Vive les microbes » de Marie-Monique Robin (La Découverte, 2024), 261 pages. 20,5 € (- 10 % pour les membres de Nature & Progrès).
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Par Camille Le Polain et Catherine Buysens,
animatrices chez Nature & Progrès
Depuis huit ans, Nature & Progrès sillonne la Wallonie pour mettre en lumière les alternatives aux pesticides chimiques de synthèse. Prairies, grandes cultures, maraichage et verger, tous les types de cultures ont été couverts par notre projet « Vers une Wallonie sans pesticides ». Le 18 février dernier, un colloque faisait le point des différents leviers à actionner pour généraliser ces pratiques dans nos campagnes.
Oui, un environnement sain, exempt de pesticides chimiques de synthèse, c’est possible. Nous, citoyens, pouvons le revendiquer. Les rencontres en ferme et sondages organisés par Nature & Progrès mettent en lumière que les alternatives existent, sont durables et économiquement viables. Les cinquante producteurs rencontrés aux quatre coins de la Wallonie présentent différentes manières de travailler, en système polyculture-élevage ou en grandes cultures, en labour ou non-labour, etc. Malgré leurs différences, ils sont unanimes sur le fait que produire sans pesticides chimiques de synthèse est possible, moyennant une réflexion poussée autour des pratiques à mettre en œuvre à cette fin.
Au plus proche de la terre
La clé du succès, pour toute culture, réside dans la combinaison de différentes méthodes préventives réfléchies en amont de l’implantation de la culture. Les techniques curatives sont des méthodes de rattrapage, mises en place lorsque la prévention a échoué. Certaines pratiques sont réfléchies à l’échelle de la rotation (choix des cultures et intercultures, longueur et diversification de la succession, etc.), d’autres, à l’échelle du parcellaire (morcellement, implantation de haies, etc.) ou à l’échelle de la culture (choix de la variété et de la période de semis, association de cultures, etc.).
Afin de faire les bons choix, l’agriculteur se doit d’être au plus proche de sa terre et retrouver le « bon sens paysan » de ses ancêtres. Connaître les conditions microclimatiques et le comportement du sol de ses parcelles (humidité, composition et granulométrie, sensibilité à la battance, etc.) est crucial pour choisir la bonne opération de désherbage mécanique et le bon moment de passage, d’autant plus que les fenêtres météorologiques favorables sont souvent très courtes. Savoir identifier les adventices, ravageurs et maladies et connaitre leur cycle de vie est essentiel pour les réguler efficacement et sans pesticides. Les systèmes d’avertissement proposés par les centres pilotes peuvent être d’une grande aide dans la réflexion du producteur.
Même si les méthodes sont globalement communes, chaque producteur procède à sa manière. Ainsi, concernant les itinéraires de désherbage mécanique, chacun choisit les opérations les plus adaptées en fonction de différents facteurs : les conditions microclimatiques de ses parcelles, les caractéristiques de son sol, le degré de salissement des cultures, les adventices dominantes, la disponibilité des machines, etc. Aucune opération n’est meilleure qu’une autre : il est question de s’adapter à sa terre et à ce qui y pousse.
Investir sur l’avenir
Être au plus proche de sa terre, c’est également intégrer au maximum la biodiversité aérienne et souterraine dans sa ferme. Pour ce faire, il est essentiel de s’abstenir du labour si les conditions le permettent, d’éviter de compacter les sols, de fertiliser avec du fumier composté, de semer des engrais verts mellifères, d’implanter des éléments naturels qui accueillent les auxiliaires, etc. La biodiversité est considérée comme un allié pour l’ensemble des agriculteurs.
La plupart des producteurs rencontrés clament : « Les investissements et le travail fournis aujourd’hui, notre terre nous le rendra plus tard ». L’enrichissement du taux d’humus du sol, l’implantation d’engrais verts et de prairies temporaires, l’accueil de la biodiversité doivent être vus comme des apports sur le long terme. Les pratiques biologiques, respectueuses du sol et de la biodiversité, représentent un gage de durabilité.
Accéder aux semences, aux variétés et au matériel
Les acteurs rencontrés identifient des freins à ces bonnes pratiques. L’un d’eux est la faible accessibilité des semences bio adaptées aux conditions pédoclimatiques locales. Ces graines sont plus chères que leurs analogues conventionnels, que ce soit pour les cultures principales ou pour les engrais verts. Par ailleurs, il y a de moins en moins de semences et plants bio produits en Belgique. Il est dès lors nécessaire de stimuler ce secteur indispensable à nos filières alimentaires durables.
De nombreuses variétés résistantes aux ravageurs et maladies sont disponibles, mais n’intéressent pas l’industrie qui, en sa qualité d’acheteur, guide le choix des producteurs. Pour voir leur développement en Wallonie, des incitants doivent être mis en place pour encourager les industries à opter pour ces variétés. Si le transformateur a des besoins propres à ses processus (qualité boulangère de la farine, tenue à la cuisson, etc.) qu’il est indispensable de prendre en compte dans les processus de sélection, il faut aussi que cet acteur s’adapte aux besoins et réalités de la production agricole.
L’association de cultures est un levier efficace dans la lutte contre les maladies et les ravageurs. Il est cependant nécessaire de trier les semences à la récolte pour pouvoir les valoriser de manière optimale. Les machines de tri sont malheureusement encore chères pour les producteurs. Par ailleurs, certaines cultures (principalement les légumes) exigent le passage de machines de désherbage très spécifiques à des stades précis de croissance. Soutenir la mise en place de coopératives d’utilisation de matériel agricole, structures largement développées en France, peut renforcer l’accessibilité des outils pour les producteurs.
Adapter les pratiques et la formation
En bio, l’accès à l’azote est un des premiers facteurs limitants selon les producteurs en grandes cultures rencontrés. Alors que le système polyculture-élevage était la norme il y a quelques décennies, de nombreux cultivateurs ont abandonné le bétail. Les fumiers deviennent introuvables. Même si les produits de l’élevage restent la meilleure ressource, un levier mis en évidence est l’utilisation de la luzerne, une légumineuse fourragère, pour fertiliser les terres et gérer les adventices. Une technique à faire connaître auprès des producteurs. Quid de la diffusion de ces pratiques via les formations aujourd’hui ?
Par ailleurs, nous l’avons vu plus haut, la bio repose sur l’adaptation perpétuelle des pratiques aux particularités du sol des parcelles, aux conditions météorologiques et à l’évolution de la présence des organismes auxiliaires ou pathogènes. Un pilotage de précision repose sur une connaissance fine de l’agronomie, contrastant avec les pratiques conventionnelles. Les produits phytosanitaires et engrais de synthèse permettent en effet de s’affranchir des processus naturels, de lisser les nuances, de suivre des itinéraires culturaux standardisés et homogénéisés, quelles que soient les conditions propres de la ferme. Après leur conversion bio, de nombreux producteurs témoignent avec fierté : « Je fais enfin de l’agronomie. »
Les formations bio, déjà peu nombreuses, ont tendance à disparaître. Les étudiants étant les agriculteurs de demain, il est indispensable d’intégrer l’enseignement des principes bio dans le cursus agricole. C’est l’objectif d’un consortium né en 2023 à l’initiative de Biowallonie, du Crabe et de FormaForm, qui développe des outils pédagogiques ainsi que des formations. La fermeture, en septembre 2024, de la spécialisation en agriculture biologique dispensée par la Haute école de la province de Namur à Ciney témoigne d’un manque de soutien politique et financier de ces initiatives en Wallonie. Contre vents et marées, le BRIOAA a décidé de relancer un cycle bio en faisant appel à divers financements publics et privés.
Développer les débouchés
On observe aujourd’hui une stagnation de la demande en produits bio ; l’équilibre entre l’offre et la demande est fragile. Or, les producteurs bio ont besoin du soutien des consommateurs. Pour y arriver, le levier de l’accessibilité (financière et commerciale) des produits bio et locaux doit être activé. Plusieurs structures se penchent actuellement sur la mise en place d’une sécurité sociale alimentaire. L’introduction de produits bio et locaux dans les collectivités constitue également une opportunité, comme l’a démontré notre étude « Rendre la bio accessible pour tous via l’alimentation collective » (2024).
La sensibilisation du consommateur à la nature et à l’origine de ses aliments (différences entre bio et non bio, local et importé…) et à l’importance d’acheter dans les magasins à la ferme et dans les coopératives locales plutôt que dans les grandes surfaces peut également aider à inverser la tendance. La transparence des différents labels est également cruciale : il est important de remettre la bio à sa juste place. Par ailleurs, le développement de l’agriculture bio en Wallonie reste limité par le manque de structuration de certaines filières. Il est important de pouvoir valoriser des cultures innovantes permettant d’allonger la rotation des cultures, une méthode préventive efficace.
Soutenir les alternatives bio
Le colloque fut l’occasion pour Nature & Progrès de rappeler aux acteurs politiques l’importance de soutenir la progression de l’agriculture bio, en leur proposant des solutions concrètes. Les leviers qui pourront favoriser cette transition sont dans les mains de tous : décideurs politiques, mais aussi agriculteurs, transformateurs, distributeurs, semenciers, chercheurs, experts, encadrants et même nous, simples citoyens. Si les solutions techniques existent, où se situe encore aujourd’hui le blocage ? Est-il le même, ici en Wallonie, que celui mis en évidence par le journaliste Nicolas Legendre dans son enquête « Silence dans les champs » (Arthaud, 2023) lorsqu’il évoque l’ « ordre social breton », la réticence multi-acteurs au changement associé à la violence dans cette région dominée par l’industrie ?
Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°174
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Par Sylvie La Spina et Hamadou Kandé,
rédactrice en chef et animateur chez Nature & Progrès
Près de Binche, un ancien domaine de vacances se mue en écovillage rassemblant des habitats légers. Les résidents nous partagent leurs valeurs, leurs actions, leurs projets mais aussi les déboires qu’ils rencontrent dans cette expérience collective.
Les habitants qui ont partagé leur témoignage
« Tournez à droite. » Le GPS me fait quitter la route provinciale pour m’engager sur un chemin de terre plongeant dans les bois. Encore 200 mètres dans un réseau de drèves portant de jolis noms d’oiseaux. A gauche, à droite, entre les grands arbres, un petit chalet, une roulotte, une yourte, une ruine… Un piéton me fait un signe amical de la main. « Vous êtes arrivé. » Une dizaine de personnes sont réunies devant une construction, prenant place autour de tables en bois. Lundi matin, 10 heures : rassemblement des habitants volontaires pour la réunion hebdomadaire. Nous sommes à Pincemaille, écovillage situé dans la commune d’Estinnes, près de Binche.
Ecovillage en devenir
Alexia raconte l’histoire des lieux. Un village de vacances établi sur 55 hectares, datant des années 1960, accueillant alors 300 chalets. Le temps passant, des personnes se sont installées durablement sur le site. Dépôts d’immondices, squats, chalets incendiés, violence, les faits divers relayés par la presse en ont fait une zone de non-droit mal famée. Il était nécessaire de trouver un nouveau projet. Pincemaille deviendra un écovillage rassemblant des habitats à faible emprise sur le sol, dans une dynamique collective. Il n’y a plus qu’à…
Petit à petit, des personnes désireuses de vivre en yourte, en tiny house ou en roulotte s’intéressent au lieu, mais l’enjeu est de taille. Il faut monter le projet sur un terreau de personnes habitant déjà sur place, loin de la philosophie souhaitée pour le lieu, et d’immondices semées par vingt années de laisser-aller. Le climat ambiant et la réputation des lieux n’aident pas à faire venir de nouvelles forces vives. Peu à peu, les choses s’organisent. Une plaquette explicative est réalisée par un groupe porteur, définissant la vision, les missions et ambitions du projet.
Un laboratoire social
Comme un village, Pincemaille rassemble des personnes d’horizons très différents. Il y a les habitants historiques de la propriété, mais aussi des gens du voyage, des pensionnés et des « alternatifs » qui souhaitent vivre en habitat léger au plus proche de la nature. Pour ces derniers, la question s’est vite posée d’apprivoiser leurs voisins et d’organiser la bonne entente. Le liant, ce sont les ateliers avec les enfants, la fête des voisins… « Pincemaille n’est pas une communauté : certains s’investissent, d’autres pas… ». L’idée est de viser l’inclusion, ne pas arriver à des ghettos où les habitants légers vivent entre eux.
Actuellement, le site compte 90 parcelles occupées et l’objectif est de monter à 150 pour atteindre l’équilibre économique. Mais hors de question de précipiter les choses. Pour assurer l’adéquation entre les personnes intéressées et le lieu, un processus d’intégration a été mis en place. Les porteurs de projet déposent une candidature, participent à des réunions et à des chantiers participatifs, s’immergent le temps d’un week-end avant de soumettre leur décision, ce qui prend entre six mois et deux ans. « Du lien avant les briques »… même si des briques, il n’y en a pas.
Décider ensemble
Le propriétaire a confié à une personne du milieu de l’immobilier la gestion du site. Une asbl créée, il y a cinq ans, pour la gestion foncière, sert d’interface entre le propriétaire et les résidents. Elle permet d’instaurer le dialogue et finance des projets proposés par les habitants. Le propriétaire rembourse les frais de l’asbl qui compte un ouvrier et deux employés. Les décisions sont prises par le gestionnaire à l’issue d’un processus participatif. Des groupes de travail rassemblent des volontaires sur des thématiques précises : la gestion des déchets, les conditions d’acceptation d’animaux domestiques, l’école du dehors, la ferme pédagogique… Les réunions du lundi permettent d’échanger sur le quotidien et sont un lieu de convivialité. Pour Christophe, qui construit sa tiny house sur le site, ce double mécanisme est important car, pour certaines interventions, il est nécessaire d’avoir un statut d’autorité, une légitimité que détient le gestionnaire.
Les résidents rencontrent des problèmes liés au statut du domaine. En effet, si chacun dispose d’une adresse et d’une boite aux lettres, la poste n’apporte pas le courrier, considérant que le camping constitue une propriété et non un quartier d’habitants. Même souci avec le ramassage des immondices. Au début, chacun apportait ses ordures en un lieu central, mais les rats déchiraient les sacs et la société de ramassage refusait la prise en charge. Maintenant, les ouvriers de l’asbl s’occupent de rassembler les sacs et de les apporter au bon moment au lieu de ramassage. Une solution décidée en commun et qui fonctionne. La dépollution du site s’organise pour évacuer des décennies de déchets laissés sur place. Un crowdfunding a permis de rassembler 30.000 euros dans ce but.
Dans l’écovillage, vivre en yourte au milieu des bois
Vivre dans l’illégalité
Pincemaille est un « domaine de vacances résidentiel » (habitat permanent) comme il en existe beaucoup en Wallonie. Comme pour toute habitation, la loi Tobback[i] oblige les communes à domicilier les personnes là où elles déclarent vivre, y compris en habitation légère. Cependant, la situation en zone de loisirs constitue une infraction urbanistique. Leur présence est tolérée par les autorités communales, qui ne soutiennent pas l’écovillage à la grande déception des porteurs de projet.
En 2021, un procès-verbal a été dressé pour une yourte construite sur les lieux. Le procureur du roi a décidé de classer le dossier sans suites. Le fonctionnaire délégué a cependant demandé une mise en ordre urbanistique. Les résidents risquent non seulement une expulsion, mais aussi une amende administrative. C’est une épée de Damoclès permanente. « On accepte de vivre avec et on fait des démarches, mais c’est compliqué. »
Légaliser l’habitat léger
« Nous souhaitons créer un cadre légal pour faire avancer les choses au niveau régional. Cependant, nous craignons les règles, les éventuels frais de transmission de nos biens, l’obligation de faire un PEB.Nous n’avons pas envie de nous encombrer d’un permis et de démarches administratives, mais nous sommes prêts à agir pour faire bouger les choses. Il y aurait 10.000 personnes vivant dans l’illégalité en habitat permanent en Wallonie[ii]. »
Le collectif s’entoure du soutien d’une avocate spécialisée dans la problématique de l’habitat léger ainsi que d’associations telles que Habitat et participation et le Rassemblement wallon pour le droit à l’habitat. Il souhaite avoir recours au droit de pétition[iii], qui nécessite de rassembler les signatures de mille personnes et oblige les autorités à considérer la demande de changement ou d’innovation proposée.
La région wallonne a créé un nouveau statut qui peut légaliser la situation : des zones d’habitat vert[iv]. Mais il y en a peu car cette zone implique que la voirie et l’égouttage soient pris en charge par les communes[v], ce qui représente un coût important. Xavier, qui habite sur le site depuis deux ans, explique qu’il faudrait faire tomber cet obstacle. « Ici, ça ne coûte rien à la commune puisque les voiries sont prises en charge par le collectif et l’égouttage est individuel. » Les résidents trouvent qu’il y a à Pincemaille une formidable opportunité pour la commune d’expérimenter un site d’installation d’habitats légers.
Lien au terrain
« On voit des projets d’accueil d’habitat léger qui se mettent en place à partir des pouvoirs publics, mais ils ne correspondent pas aux besoins des porteurs de projets. » Il faudrait que la solution réponde aux problèmes concrets d’une population qui existe déjà, changer la vision des communes, les rapprocher du terrain. Laurent témoigne : « Il faut construire des zones d’habitat vert à partir des connaissances des gens qui y habitent déjà. » Et c’est ici que l’écovillage de Pincemaille représente une opportunité intéressante. « On a besoin de vulgarisation, de montrer que quelque chose d’autre existe. Pincemaille se transforme mais conserve encore une vision négative par les habitants des environs. » Un documentaire tourné par Télévision du Monde démarre sa diffusion et permettra d’essaimer les idées portées par le collectif, et peut-être, in fine, de convaincre les autorités publiques de s’ouvrir à ce genre d’initiative.
Venez rencontrer les habitants de l’écovillage de Pincemaille à Festi’Valériane ! Informations pratiques sur www.valeriane.be.
REFERENCES
[i] Loi Tobback du 19 juillet 1991 relative aux registres de la population
[iii] Le droit de pétition est inscrit dans l’article 28 de la Constitution. Il permet à un ou plusieurs citoyens (quel que soit leur âge) de faire entendre leur voix en attirant l’attention des autorités publiques sur leurs préoccupations. Il peut s’agir d’un avis, d’une demande, d’une plainte ou de toute autre proposition. Le contenu d’une pétition peut servir aux parlementaires pour établir ou améliorer une législation, pour renforcer leur contrôle de l’action du Gouvernement ou pour faire prendre une position par le Parlement.
Les articles 127 et 128 du Règlement organisent le droit de pétition auprès du Parlement de Wallonie.
[iv] La zone d’habitat vert est définie dans l’Art. D II 25/1 du Code wallon de Développement territorial. La zone d’habitat vert est principalement destinée à la résidence répondant aux conditions fixées dans le présent article :
1° chaque parcelle destinée à recevoir une résidence doit présenter une superficie minimale de 200 mètres carrés nets ;
2° le nombre de parcelles à l’hectare calculé sur l’ensemble de la zone ne peut être inférieur à quinze et ne peut excéder trente-cinq ;
3° les résidences sont des constructions de 60 mètres carrés maximum de superficie brute de plancher, sans étage, à l’exception des zones bénéficiant d’un permis de lotir ou d’un permis d’urbanisation existant et permettant une superficie d’habitation plus grande.
4° à titre exceptionnel et pour autant que le nombre de parcelles qui leur est réservé ne dépasse pas 2 % du nombre de parcelles de la zone, peuvent y être admises des constructions ou installations favorisant le tourisme alternatif répondant aux conditions visées au 3° en ce compris les yourtes et les cabanes dans les arbres.
La mise en oeuvre de la zone d’habitat vert est subordonnée à l’adoption d’un schéma d’orientation local approuvé par le Gouvernement couvrant la totalité de la zone et à la délivrance d’un permis d’urbanisation ou d’un permis de construction groupée couvrant tout ou partie de la zone mise en oeuvre.
La zone d’habitat vert peut comporter de la résidence touristique, ainsi que des activités d’artisanat, d’équipements socioculturels, des aménagements de services publics et d’équipements communautaires, pour autant que cette résidence touristique et ces activités soient complémentaires et accessoires à la destination principale de la zone visée à l’alinéa 1er.
La zone d’habitat vert doit accueillir des espaces verts publics couvrant au moins 15 % de la superficie de la zone.
[v] Art. D II 64 du Code wallon de Développement territorial.
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Découvrez notre revue Valériane, le bimestriel belge francophone des membres de Nature & Progrès Belgique. Vous y trouverez des
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société. Découvrez-y les actions de l’association, des portraits de nos forces vives, ainsi que de nombreuses initiatives inspirantes.
Cet article est paru dans la revue Valériane n°174
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Par Sylvie La Spina,
rédactrice en chef chez Nature & Progrès
Grippe aviaire, maladie de la langue bleue, les zoonoses se multiplient et donnent lieu à des campagnes de vaccination des animaux en vue de freiner les maladies et de protéger les éleveurs des risques financiers. Citoyens et agriculteurs s’interrogent cependant des risques associés aux vaccins administrés aux animaux.
Les vaccins utilisés sur les vaches et moutons en Belgique ne contiennent pas d’ARNm. Jusque quand ?
Mars 2025. Hervé Perrotin, membre de la locale Brabant-Ouest, nous questionne sur les risques d’une consommation de viande d’animaux vaccinés à l’aide d’ARNm. Une semaine plus tard, Michel Paque, de la Ferme à l’Arbre de Liège, nous interpelle également à la suite de questions posées par les clients de son magasin. Nos « citoyens sentinelles » nous invitent à mener l’enquête.
Comment fonctionne un vaccin à ARNm ?
« Médicaments vétérinaires destinés à être administrés à un animal en vue de provoquer une immunité active ou passive ou de diagnostiquer son état d’immunité »[i], les vaccins sont issus de trois technologies[ii] : (1) vivants atténués, ils contiennent une version affaiblie de l’agent pathogène qui se multiplie au sein de l’organisme receveur mais a perdu sa nocivité, (2) inactivés, où l’agent pathogène est inactif et ne se reproduit plus, et (3) « issus de plateformes technologiques », qui utilisent un fragment de matériel génétique ou une protéine spécifique de l’agent pathogène. Les vaccins à ARN messager (ARNm) font partie de cette catégorie.
Ce type de vaccin pénètre à l’intérieur des cellules, mais pas dans le noyau contenant l’ADN, ce qui, en principe, l’empêche d’interagir avec le génome de l’individu vacciné. « Pour pénétrer dans cette partie de la cellule, les molécules présentes dans le cytoplasme doivent être porteuses d’un étiquetage spécifique. En outre, des molécules de transport devraient intervenir pour les y emmener. Ce dont ne disposent pas les ARNm des vaccins », explique François Meurens, professeur en immuno-virologie et chercheur à l’INRAE[iii]. Cet ARN est traduit par la machinerie enzymatique de la cellule en une protéine qui va jouer le rôle d’antigène pour un agent pathogène ciblé. Etant donné que l’ARNm, fragile, se dégrade rapidement, des vaccins « auto-réplicants » ont été développés afin que la cellule réplique ce fragment d’ARNm et produise l’antigène plus longtemps.
Autorisation d’utilisation
Le Règlement (UE) 2019/6 définit les modalités d’autorisation des médicaments vétérinaires en Europe. Une batterie de tests sont prévus pour prouver l’innocuité du produit pour l’espèce animale, pour l’humain et pour l’environnement en étudiant principes actifs et adjuvants. Pour les vaccins à ARNm, il est nécessaire de démontrer (1) que l’ARNm est seulement un fragment de matériel génétique et ne peut redevenir un virus complet, (2) la nature instable et la dégradation rapide de l’ARNm, (3) l’absence de propagation de cet ARNm au noyau de la cellule et (4) que l’ARNm résiduel est détruit dans l’estomac en cas d’ingestion de produits issus d’animaux vaccinés.
Toutefois, des exceptions à cette procédure existent : des Etats membres peuvent autoriser des produits non homologués au cas où aucun autre vaccin n’est disponible (rupture de stock ou vaccin inexistant)[iv]. C’est en utilisant ces dérogations que les vaccins Bluevac-3, Bultavo-3 et Syzabul BTV3 sont autorisés depuis 2024 pour la campagne de vaccination contre la maladie de la langue bleue, et Hepizovac et Syvac EH Marker pour la maladie hémorragique épizootique (MHE).
Des vaccins à ARNm en Belgique ?
Nous avons questionné le Centre Belge d’Information Pharmacothérapeutique et l’Agence fédérale des médicaments et des produits de santé sur l’existence de vaccins à ARNm autorisés en Belgique. Il n’y a pas encore d’autorisation dans notre pays. Les notices des vaccins utilisés pour la langue bleue et la MHE le confirment. Cependant, ces types de vaccins sont proches de chez nous. Depuis l’automne 2024, un vaccin à ARNm figure parmi les deux produits utilisés pour vacciner les canards contre la grippe aviaire en France[v]. Ceva Respons A1H5[vi] comprend un « ARN auto-amplifiant codant l’hémagglutinine virale du virus de l’influenza aviaire ». Des vaccins à ARNm sont aussi utilisés sur les porcs au Canada (Merck)[vii].
De la viande d’animaux vaccinés avec des ARNm auto-réplicants est donc présente sur les étals de nos supermarchés.
Les vaccins à ARNm critiqués
Jean-Marc Sabatier, directeur de recherches au CNRS, fait énormément parler de lui en raison de sa critique des vaccins à ARNm auto-réplicant. Selon le scientifique, certains ARN peuvent résister à une cuisson à 100°C pendant 10 minutes ainsi qu’à l’acidité de l’estomac grâce à l’effet protecteur des adjuvants. Une contamination pourrait également se faire en amont, via les muqueuses buccales et l’œsophage. De son côté, François Meurens présente les vaccins à ARNm comme plus sûrs, car étant donné qu’ils sont synthétisés chimiquement, ils ne nécessitent pas de cultures des virus pathogènes. « En outre, contrairement aux vaccins vivants atténués, le risque de retour à la virulence est nul, puisqu’ils ne contiennent pas d’agent infectieux mais uniquement l’information nécessaire à la production d’une protéine virale. ». Scientifiques contre scientifiques : qui croire ?
Par ailleurs, il est important de considérer les risques directs pour les professionnels. Il arrive en effet que les vétérinaires procédant aux vaccinations se piquent. En France, 80 cas d’accidents sont signalés chaque année au réseau des Centres antipoison et de toxicovigilance. Les incidents arrivent le plus souvent en élevage avicole (34 %), porcin (28 %), bovin (14 %), ovin (8,5 %) ou caprin (2 %) par rapport aux animaux de compagnie, et pour 90 % des cas dans un cadre professionnel[viii].
Faire confiance aux firmes ?
Au sein d’Inf’OGM[ix], on s’inquiète de la nocivité potentielle du vaccin ainsi que de ses adjuvants. L’association soulève un manque de transparence. « Où peut-on trouver le déroulé de tous ces travaux minutieux de vérification ? Et, en particulier, où trouver les preuves scientifiques que « lorsqu’un produit issu d’un animal vacciné est consommé [par l’espèce humaine], l’ARNm résiduel éventuel est détruit dans l’estomac par les enzymes digestives et les conditions acides » ? ». Les études étant réalisées par les firmes elles-mêmes – ce que Nature & Progrès dénonce également dans le secteur des pesticides -, le doute est permis.
Jonathan Jarry, communicateur scientifique à l’Organisation pour la science et la société de l’Université McGill au Canada, déplore ce manque de confiance des consommateurs[x]. Il met ces craintes sur le dos d’un manque de connaissance et de compréhension de la science. « Les nouvelles technologies sont plus difficiles à appréhender. Elles peuvent être perçues comme moins naturelles, et la crainte de manipulations génétiques incontrôlées peut apparaître et être alimentée par des influenceurs antivaccins. ». Le canadien incrimine un manque de confiance dans l’industrie et dans le gouvernement. « Les vaccins sont produits par l’industrie et règlementés par le gouvernement, mais qu’en est-il si l’on se méfie des deux ? Il est donc très facile pour le consommateur anxieux de tomber dans le sophisme du nirvana. »
Pouvons-nous vraiment faire confiance dans une industrie capitaliste reposant sur le profit, poussée dans le dos par des actionnaires réclamant leur retour sur investissement ? Dans le documentaire « The Corporation » (2003), les sociétés anonymes sont comparées à des psychopathes : égoïstes, menteurs, indifférents au bien-être et au respect d’autrui comme à ses malheurs. La vente de vaccins représentait, en 2023, 32 % des produits à usage vétérinaire en Europe, toutes espèces animales confondues. Le marché mondial des vaccins vétérinaires est estimé à 18 milliards USD en 2024 et devrait atteindre 27 milliards USD d’ici 2029[xi]. « Le fardeau croissant des maladies zoonotiques devrait stimuler la demande de vaccins pour animaux, stimulant ainsi la croissance du marché au cours de la période de prévision. Le marché des vaccins vétérinaires est assez compétitif et se compose de plusieurs acteurs majeurs qui jouissent d’une présence mondiale et sont confrontés à une concurrence intense dans les économies émergentes. » Citons Zoetis, Merck, Virbac, GmbH, etc.
Pour Nature & Progrès, les questions soulevées par les citoyens sont légitimes étant donné le manque de transparence des études d’innocuité des vaccins et les enjeux financiers que représente ce marché pour les multinationales.
La multiplication des obligations de vaccination des animaux d’élevage face au développement des maladies épidémiques et l’explosion du développement des vaccins à ARNm, moins coûteux à produire et réputés plus efficaces, ne laissera peut-être bientôt plus le choix, ni aux éleveurs, ni aux citoyens, d’éviter ces nouvelles technologies.
Le principe de précaution ne devrait-il pas être appliqué en attendant une procédure d’autorisation plus fiable, garantissant la sécurité alimentaire et environnementale des vaccins à ARNm auto-réplicant ?
REFERENCES
[i] Définition du Règlement (UE) 2019/6 relative aux médicaments vétérinaires, Art. 4.
Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°174
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Par Sylvie La Spina,
rédactrice en chef pour Nature & Progrès
« Vivre bio » ne peut plus se limiter à vivre nos idéaux en marge, en produisant notre nourriture et en soutenant les producteurs et artisans suivant nos valeurs. La révélation de la présence de polluants éternels dans l’eau que nous buvons et, maintenant, dans les œufs de nos propres poules, est une piqure de rappel : ce sont les priorités de la société qu’il faut transformer, pour notre santé et celle de la Terre.
(c) Anita Austvika (Unsplash)
« Arrêtez de manger des œufs de votre jardin », a-t-on pu lire comme titre dans La Libre[i] à la veille de la fête pascale. L’information, essaimée par d’autres médias, interpelle. Est-il terminé, ce bon temps où l’on ramenait, petit panier en osier au bras, les œufs des trois cocottes familiales pour l’omelette du dîner ?
Contaminations constatées
L’alerte a été lancée par l’Agence néerlandaise de santé : une étude a révélé des teneurs inquiétantes en PFAS – les fameux « polluants éternels » – dans les œufs de poules élevées chez les particuliers. Sur 60 sites étudiés, 31 présentaient des doses telles que la consommation d’un seul œuf par semaine dépasse déjà les quantités recommandées en matière de santé. Cette observation conduit l’agence à déconseiller la consommation d’œufs produits à la maison. La suspicion de la présence de polluants dans les œufs de particuliers n’est pas nouvelle. Le même type d’alerte avait été lancé, il y a vingt ans, pour la présence de polluants organochlorés (PCB, dioxine, etc.). Par ailleurs, en 2023, une étude réalisée par l’Agence régionale de santé Île-de-France[ii] en région parisienne révélait une présence excessive de PFAS dans 23 échantillons sur 25. L’agence recommande d’éviter la consommation des œufs d’élevage domestique dans 410 communes de la ville de Paris et alentours.
La Belgique a réagi de manière rapide à l’annonce de nos voisins. En Flandre, le Département de l’environnement[iii] recommande de se limiter à maximum deux œufs « maison » par semaine, voire un œuf pour les publics fragiles (enfants, femmes enceintes…). En Wallonie, le Conseil scientifique indépendant conseille aux éleveurs amateurs de nourrir les volailles en hauteur ou dans des mangeoires pour éviter qu’elles picorent le sol contaminé. Pol Gosselin, responsable de la cellule Environnement-Santé de la Région wallonne, explique : « Si les sols ont été arrosés avec l’eau de distribution – dont la contamination par des PFAS a été démontrée et médiatisée [ndlr] -, ils sont alors peut-être couverts de PFAS. Les poules qui y picorent peuvent donc éventuellement concentrer ces PFAS dans leurs œufs. »[iv]
Les œufs « professionnels », meilleurs ?
Du côté des éleveurs professionnels, la Fédération wallonne de l’agriculture, syndicat majoritaire, rassure : « En Wallonie, grâce à une alimentation strictement surveillée, des parcours extérieurs préservés et contrôlés et des analyses de risques régulières, nos producteurs garantissent des œufs sains, sûrs et bons pour toute la famille. » [v] Le syndicat agricole s’appuie sur une série d’analyses réalisées par l’AFSCA en 2023 : un seul dosage sur 45 a dépassé la norme européenne. « Cet œuf provenait d’une zone particulièrement à risque dû à sa proximité avec une zone industrielle en Flandre. » [vi]
Au Danemark, des contaminations aux PFAS d’œufs issus d’élevages professionnels ont été révélées début 2023. Fait étonnant : seuls les œufs biologiques étaient concernés, tandis que de faibles teneurs étaient observées dans les œufs conventionnels plein air et au sol. C’est la farine de poisson utilisée dans l’alimentation qui serait à l’origine de la pollution. « Les PFAS sont des substances pouvant migrer et s’accumuler tout au long de la chaîne alimentaire : du poisson à la farine de poisson contenue dans l’alimentation des poules, puis de la poule à l’œuf, où elles se lient aux protéines du jaune et sont consommées par l’homme. » [vii]
Les éleveurs amateurs désœuvrés
Interviewé dans le cadre de l’émission « C’est vous qui le dites »[viii] sur Vivacité, Adrien, père de famille qui était justement en train d’installer un poulailler dans son jardin, partage ses inquiétudes. « On voulait une alimentation meilleure que tout ce qui est agro-alimentaire. Les poules aujourd’hui, hier, l’eau de consommation… »
« On a l’impression qu’on laisse à nos enfants une terre qui est polluée, et on n’a vraiment plus de solutions. »
Participant à cette même émission, Adrien de Marneffe, journaliste de La Libre, interroge notre mode de vie dans lequel même le jardin est pollué. « J’envisageais, à terme, d’avoir des poules dans le jardin, de ramasser les œufs avec les enfants… Mais après ça, je ne vais pas le faire. En tout cas, pas tout de suite, pas tant que je ne serai pas rassuré sur la question. » Le risque de contamination des œufs « maison » par les PFAS va donc freiner les initiatives d’autoproduction alimentaire au sein des familles.
Bruno Schiffers, écotoxicologue et administrateur de Nature & Progrès, analyse : « Les PFAS se retrouvent partout : dans les eaux (de distribution, en bouteille et de pluie), dans les sols (adsorbés sur la matière organique et dans les organismes du sol), dans l’air (vapeur d’eau et poussières), dans les végétaux (absorbés par les racines et déposés sur les feuilles). Les voies d’exposition des poules sont donc multiples mais il semble que les expositions principales viennent du sol picoré et de l’eau de boisson. Les poules plein air picorent un sol contaminé. Les poules de particuliers vivant plus longtemps que celles de batterie, elles vont accumuler plus de polluants (PFAS, organochlorés) dans leurs graisses. Les œufs de ces poules seraient donc davantage contaminés ! »
Sortons de nos chaumières !
Les évolutions néfastes du système agricole dominant du point de vue écologique, économique et social ont suscité la naissance de Nature & Progrès et motive ses actions depuis presque 50 ans.
Au commencement, nos membres se sont regroupés autour d’un idéal de production biologique, tant chez les professionnels que chez les particuliers. Ce développement « en marge », répondant à nos convictions, ne suffit plus.
La crise de la dioxine a été un premier déclencheur qui a poussé Nature & Progrès à militer pour faire évoluer le système alimentaire de manière globale (lire l’interview de Marc Fichers dans Valériane n°172). Cette mise en évidence des PFAS dans l’environnement, jusque dans l’eau que nous buvons tous et les œufs des poules dans nos jardins est une piqure de rappel : vivre comme la famille Ingalls dans notre « Petite maison (bio) dans la prairie »[ix], en cultivant nos légumes et nos fruitiers et en élevant nos animaux ne suffit pas. Il faut agir pour faire interdire au plus vite ces pollutions, aujourd’hui et pour les générations futures. Pour Nature & Progrès, il est important d’investiguer la présence de PFAS dans les œufs. L’Institut scientifique de service public a défini son plan d’analyse en trois phases : l’eau, le sol, puis les légumes et les œufs. Les échantillonnages sont en cours. Le niveau de contamination défini, nous en saurons davantage sur les risques actuels. Mais plus que tout, il faut convaincre nos politiques de prendre des mesures fortes pour arrêter l’émission des polluants éternels qui ne cessent de s’accumuler dans notre environnement. En complément de l’action continue de notre association, qui lance l’alerte, milite, informe et plaide, nous tous, citoyens et citoyennes, pouvons écrire aux ministres pour exprimer nos inquiétudes et interpeller.
REFERENCES
[i] Schmidt V. 16 avril 2025. « Arrêtez de manger des œufs de votre propre jardin » : la Wallonie et la Flandre appellent à la prudence.
[ii] ARS Île-de-France. 30 septembre 2024. Contamination des œufs de poules par des polluants organiques persistants : étude dans 25 poulaillers en Île-de-France.
[iii] Departement Omgeving. SD. Eet maximaal 2 eieren per week.
[iv] Rondelez N. 17 avril 2025. Faut-il craindre la présence de PFAS dans les œufs de nos poules ?
[vi] AFSCA. 21 janvier 2024. Les résultats 2023 des analyses menées par l’AFSCA sur les PFAS sont rassurants : seuls 4 échantillons sur un total de 370 sont non conformes.
[vii] Institut national de l’alimentation. 23 janvier 2023. PFAS found in organic eggs in Denmark.
Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°173
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Par Virginie Pissoort,
chargée de campagnes chez Nature & Progrès
Ce 14 mars, en Comité des représentants permanents, la Belgique s’est positionnée pour le texte proposé par la présidence polonaise de l’UE en vue de déréguler les nouvelles techniques génomiques (nouveaux OGM). « Oui mais » ou « Si et seulement si », elle conditionne son vote au respect de quatre balises répondant aux préoccupations de la société civile. Place maintenant au trilogue. Passera, ou passera pas ?
Si les OGM sont aujourd’hui fortement réglementés, grâce notamment à une opposition farouche de la société civile dans laquelle Nature & Progrès a été fortement active, de nouvelles techniques génomiques (NTG, ou « nouveaux OGM ») se fraient un chemin pour sortir des obligations contraignantes de la législation. Nous vous tenons régulièrement au courant des nouvelles concernant ce processus, et des actions que nous menons en vue de nous protéger de ces nouvelles technologies dont l’absence d’impacts sur notre santé et celle des écosystèmes n’a jamais pu être démontrée.
La Pologne sur la brèche
Dans notre analyse 2025/10, nous vous informions de l’ambition de la présidence polonaise de l’Union européenne (UE) d’avancer sur le dossier de la dérégulation des NTG. Sans rien apporter de rassurant par rapport aux points de vigilance soulevés par les Etats membres (EM) réticents sur ce projet – notamment au sujet des brevets (1) sur les semences génétiquement modifiées -, elle a obtenu une majorité qualifiée, entre autres grâce à la Belgique. Notre petit pays, familier de « l’abstention faute de consensus » a, pour une fois, pesé lourd dans la balance, donnant ainsi le feu vert pour la suite du processus législatif de libéralisation des NTG. Cependant, la Belgique nuançait ce « oui » en remettant une déclaration au Conseil avec les éléments qu’elle entendait voir dans le texte final.
La position adoptée par le Conseil
Le projet de dérégulation des NTG est une proposition de la Commission européenne (CE). Il doit, de ce fait, obtenir une majorité au parlement européen (PE), avec 50 % des voix +1, et une majorité qualifiée au Conseil de l’Union européenne. Celle-ci est atteinte si le texte recueille un vote favorable d’au moins 55 % des EM, soit 15 États sur 27, lesquels doivent représenter au moins 65 % de la population de l’UE.
Jusqu’ici, la Pologne était plutôt mitigée sur le projet de dérégulation, particulièrement à cause des risques que les brevets sur les NGT pourraient faire peser sur les petites entreprises semencières et sur les agriculteurs. Mais alors que la présidence précédente, hongroise, réticente sur l’ensemble du texte, avait tenté de reprendre les discussions, la Pologne entendait bien se limiter à la question épineuse des brevets, pourvu que le texte passe. Et, c’est ainsi qu’après plusieurs reformulations coup sur coup, Varsovie a réussi, le 14 mars dernier, à faire adopter par les EM en Comité des représentants permanents un texte qui se satisfait d’obligations d’information et de communication sur les brevets par leurs détenteurs, sans restriction aucune (2). Quant au reste du texte, le Conseil confirme ainsi la distinction proposée par la CE entre les NTG1 et les NTG2, les premiers étant, en gros, exempts de tout cadre régulatoire du fait qu’ils seraient équivalents à des organismes que l’on pourrait retrouver dans la nature (sauf étiquetage des semences), alors que les NTG 2 restent soumis à un corps de règles plus strictes (évaluation des risques, étiquetage … ), proches de ce qui existe dans la directive de 2001 sur les OGM. Autre initiative du texte adopté par les EM par rapport à celui de la CE : ceux-ci peuvent décider d’interdire la culture des végétaux NTG 2 sur leur territoire (clause de « opt-out ») et prendre des mesures visant à éviter la présence accidentelle de végétaux NTG 2 sur leur territoire (clause de coexistence) ainsi que pour éviter la présence accidentelle de végétaux NTG1 dans l’agriculture biologique.
Majorité qualifiée au Conseil
Les pays comptabilisés comme étant en faveur de ce texte finalement adopté sont la Belgique, Chypre, la République Tchèque, le Danemark, l’Estonie, la Finlande, la France, la Grèce, l’Irlande, l’Italie, la Lettonie, la Lituanie, Luxembourg, Malte, les Pays Bas et la Pologne. Cette dernière est historiquement contre la dérégulation mais désireuse d’afficher une victoire comme présidente de l’UE. Elle compte lourd avec ses quasi 39 millions d’habitants. L’Autriche, la Croatie, l’Allemagne, la Hongrie, la Roumanie, la Slovaquie, la Slovénie et la Bulgarie n’ont pas soutenu le texte ; en votant « contre » ou en « s’abstenant » (Allemagne et Bulgarie) ce qui est équivalent dans le calcul des votes. La Hongrie et la Slovénie, qui ont explicitement voté contre le texte, ont, quant à elles, remis une déclaration à l’occasion de ce vote du 14 mars. Nous n’avons pas pu en prendre connaissance, mais on peut imaginer qu’elle souligne les failles d’un texte auquel elles ne peuvent souscrire.
La Belgique dit oui, mais tempère
La Belgique a également remis une déclaration au Conseil, mais elle a, en revanche, approuvé le texte, donnant ainsi – avec le concours de la Grèce historiquement contre mais devenue favorable – le feu vert au Conseil jusqu’ici bloqué.
La Belgique dit « oui, mais… ». Pas exactement, d’après Les Engagés, concernés et impliqués dans la décision belge. Selon le parti, la Belgique a approuvé « si et seulement si… ».
La déclaration de la Belgique au Conseil, dans sa version officielle, n’a pas été rendue publique. Quatre balises y figureraient : (1) l’interdiction totale de la brevetabilité des NTG ; (2) l’obligation de traçabilité et d’étiquetage sur toute la chaîne de valeur (jusqu’au consommateur) ; (3) l’interdiction des NTG en agriculture biologique et dans les produits biologiques et (4) l’analyse de risques pour l’environnement et la santé au cas par cas pour tous les NTG mis sur le marché et la prise en compte de la résistance aux insectes pour la catégorisation des produits NTG.
Ces balises sont fortes et on peut se réjouir que la Belgique, de plus en plus à droite et libérale, les intègre dans un document de positionnement. Elles reflètent sans aucun doute les convictions du parti des Engagés, dont le prédécesseur, le CdH, avait activement œuvré à faire de la Wallonie une terre sans OGM et sans risque d’OGM. Mais ces balises sont à une distance abyssale du texte adopté par le Conseil. Et, selon nous, la probabilité que le Conseil les fasse siennes est maigre dès lors qu’il peut se targuer d’avoir obtenu sa « majorité qualifiée » sur un texte qui ne reflète pas ces mesures. Encore un compromis à la belge qui en a surpris plus d’un parmi nos collègues européens !
Quel tour de force pour la suite ?
Il existe aujourd’hui trois textes : le texte original proposé par la Commission, le texte amendé par le Parlement et voté en 2024 qui met certaines balises au projet de dérégulation à tout va de la Commission, et le texte du Conseil évoqué ci-dessus. Ces trois institutions vont maintenant se mettre à table et négocier pour aboutir à un texte commun. C’est ce qu’on appelle la phase de « trilogue », négociation purement politique, de rapports de force et de calculs. Qui va l’emporter ? Difficile à dire.
Le texte adopté par le PE contient des amendements principalement proposés et votés par la gauche autrefois plus présente dans l’hémicycle, dans le souci de protéger la santé, l’environnement, les consommateurs et les producteurs. Ceux-ci avaient aussi fait l’adhésion de quelques parlementaires de centre droite, dont les membres wallons du Parti Parlementaire Européen. Le texte prévoit une obligation d’étiquetage des NTG1 et NTG2 tout au long de la chaine, l’interdiction des NTG dans le bio, des mesures de coexistence, une possibilité de « opt out » pour les EM et une interdiction de brevets pour les NTG1 et les NTG2. En revanche, la distinction malheureuse et sans aucun fondement scientifique entre les NTG1 et NTG2 avait été maintenue, ainsi que l’absence d’obligation d’évaluation des risques, ce que Nature & Progrès déplore fortement.
On est donc face à un texte initial de la Commission insoutenable, un texte adopté au Conseil, quasiment aussi mauvais, et un texte amélioré adopté par le PE. Mais, un PE qui s’est, depuis, fortement droitisé. Au milieu de tout cela, une déclaration ambitieuse des revendications de la Belgique qui épouse à peu de choses près les revendications de la société civile et qui confirme la pertinence des amendements au texte adoptés par le PE. C’est peut-être là, concrètement, en renforçant les amendements du PE, que se jouera la pertinence de ce texte.
Selon le ministre fédéral de l’agriculture, David Clarinval, qui n’a jamais caché son enthousiasme pour le projet de dérégulation des NTG, « … en marge de notre soutien, nous avons exprimé l’importance de continuer à travailler, dans le cadre du trilogue avec le Parlement européen, sur les thématiques des brevets, la traçabilité, l’information des utilisateurs et l’agriculture biologique, ainsi que sur les variétés résistantes aux insectes ravageurs » (3). Le Communiqué de presse des Engagés se veut plus engageant « Pour Les Engagés, les NGT, c’est non, sauf à respecter scrupuleusement des impératifs sanitaires, environnementaux et de protection du consommateur. Nous posons quatre conditions non négociables » (4).
A lire ces communiqués, nous serions donc face à une Belgique qui a précipité la phase de trilogue, mais pousserait dans le dos le Parlement et le Conseil pour définir des balises fortes, et qui, in fine, n’approuverait pas le texte final si ces balises ne sont pas respectées. Nature & Progrès continue à suivre de près ce dossier et à appuyer le meilleur cadrage des NTG repris dans la déclaration belge. A suivre…
REFERENCES ET NOTES
Un brevet est un titre de propriété industrielle qui confère à son titulaire une exclusivité d’exploitation de l’invention brevetée à compter, en principe, de la date de dépôt et pour une durée maximale de 20 ans. Le brevet ne donne pas le droit d’exploiter l’invention brevetée, lequel peut être soumis à une autorisation de mise sur le marché, c’est le cas des NGT sur les végétaux, dont plus de 500 auraient fait l’objet d’une demande de brevets à l’Office européen des brevets.
Le texte des Polonais prévoit ceci : lorsque les entreprises ou les obtenteurs demandent l’enregistrement d’un végétal ou d’un produit NTG1, ils doivent fournir des informations sur tous les brevets existants ou en demande. Celles-ci sont consignées dans une base de données accessible au public mise en place par la CE, qui énumère tous les végétaux NTG ayant obtenu le statut de NTG1. La base de données mise à jour vise à garantir la transparence en ce qui concerne les végétaux NTG 1. En outre, sur une base purement volontaire, les entreprises ou les obtenteurs peuvent également fournir des informations sur l’intention du titulaire du brevet de concéder une licence pour l’utilisation d’un végétal ou d’un produit NTG1 dans des conditions équitables. Pour les NTG2, rien n’est prévu. Ils peuvent donc faire l’objet d’un brevet dans le cadre de la Convention européenne sur les brevets.
Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°173
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Par Sylvie La Spina,
rédactrice en chef pour Nature & Progrès
Le Ministre wallon du bien-être animal projette d’interdire l’abattage privé à domicile de petits ongulés pour la consommation de la famille. Cette menace touche à l’autonomie alimentaire des particuliers qui font le choix d’assumer pleinement leur responsabilité de mangeurs en élevant et en sacrifiant eux-mêmes les animaux qu’ils consomment, tout en veillant à leur bien-être jusqu’à leur dernier souffle.
Chez Xavier, deux cochons labourent le potager. Ils seront consommés en hiver.
Cultiver un potager pour se fournir en légumes, planter des arbres fruitiers pour en récolter les fruits ou élever des animaux pour consommer leur lait, leurs œufs ou leur viande, sont la base de l’autoproduction alimentaire des ménages. Une étude réalisée en 2022 par l’Observatoire Société & Consommation (ObSoCo) auprès de 4.000 Français (1) a révélé que 67 % de la population majeure du pays pratique au moins une activité d’autoproduction alimentaire.
Produire sa propre nourriture
Cette enquête révèle que pour 46 % des personnes sondées, le fait d’avoir la possibilité de manger des aliments sains, bruts et frais arrive en tête des raisons invoquées pour produire sa propre alimentation, pour prendre soin de sa santé. Cette démarche permet aussi de reprendre le contrôle de son alimentation et de la chaîne de production. Ainsi, réduire sa dépendance vis-à-vis des entreprises motive 25 % des autoproducteurs. Produire sa propre nourriture permet à des ménages à bas revenus de subvenir à leurs besoins : 30 % des sondés le font pour des raisons économiques. On retrouve aussi le souhait de se rapprocher de la nature et de développer un lien avec les animaux. L’autoproduction est source de fierté et de bien-être, et permet de créer du lien social. Pour 23 % des sondés, passer du temps en famille est une motivation importante, de même qu’éveiller les enfants à certaines valeurs (23 %) et transmettre ses connaissances (17 %). Enfin, cette démarche renforce la prise de conscience par les citoyens de la valeur de l’aliment et de ce qui en fait la qualité.
Une école de la vie
Il est important, en tant que citoyen, de conserver un lien fort avec les animaux élevés pour la production alimentaire. Être confronté aux réalités de l’élevage permet d’être cohérent dans ses choix et dans ses revendications de consommateur. Et au-delà, être confronté à la mort d’un animal, c’est être conscient de sa responsabilité, de la valeur de la viande et de sa symbolique. Francis interpelle : « Il est vital pour nous tous de connaître parfaitement les origines de notre alimentation, de palier à l’immense perte de savoir qu’engendre son industrialisation, de rappeler sans cesse les étapes importantes qui sont préalables au rayon du supermarché. » Marine, quant à elle, témoigne de la place de l’élevage dans sa famille.
« Ces animaux sont au cœur des familles qui les accueillent, inculquant aux enfants les cycles de la vie, de la mort et les composantes de la chaîne alimentaire. »
Les animaux destinés à la consommation du ménage remplissent, durant leur vie, une fonction dans l’entretien du jardin ou dans la valorisation des déchets de cuisine. Chez Céline, les cochons kune kune participent à l’entretien des prairies tandis que chez Xavier, les moutons et les oies entretiennent le verger tout en préservant la biodiversité. D’après le sondage de l’ObSoCo, 82 % des autoproducteurs se disent préoccupés par l’environnement et l’écologie, et 72 % déclarent agir pour protéger la biodiversité. Marine ajoute : « Nos cochons servent à écouler le petit lait, qui serait un déchet autrement. Ils préparent nos terrains pour les futures cultures en remuant la terre et en la fertilisant. Ils vivent heureux et nous fourniront notre nourriture carnée pour l’année. Ils seront abattus et découpés par un professionnel. »
Défendre notre droit
Le droit de produire sa propre nourriture, tout comme le droit de la cuisiner, est d’une importance capitale car il répond à notre besoin fondamental de nous alimenter, de faire des choix concernant la qualité de la nourriture et la manière dont elle est produite. Il est impensable de remettre en question cette autonomie alimentaire, d’obliger le citoyen à déléguer la production de sa nourriture à des professionnels de l’agriculture ou de l’industrie agro-alimentaire. Francis interpelle :
« Interdire l’abattage privé revient à poursuivre cette marchandisation galopante du moindre aspect de notre vie sociale »
Le contact des enfants avec les animaux d’élevage leur apprend l’origine et la valeur de l’alimentation.
Autoproduction alimentaire et bien-être animal, incompatibles ?
Pour de nombreux particuliers, élever et abattre eux-mêmes les animaux qui finissent dans leur assiette est une manière de s’assurer de leur bien-être et de leur respect depuis leur naissance jusqu’à leur dernière heure. Associer la recherche de bien-être pour ses animaux et le fait d’abréger leur vie pour les consommer semble incompatible et incompréhensible pour de nombreuses personnes. Pourtant, à côté d’une décision de se passer totalement de produits carnés pour réduire la souffrance animale, reprendre la main sur l’élevage et la mise à mort des animaux qui nous nourrissent est une solution alternative.
La différence avec les filières professionnelles se manifeste pendant toute la vie de l’animal. Etant donné l’absence de contraintes économiques pesant parfois lourd sur les pratiques des professionnels, les particuliers peuvent offrir à leurs animaux des conditions de vie plus douces en élevant de petits groupes d’animaux dans des espaces extérieurs et en développant un lien fort avec eux.
« Vaut-il mieux aujourd’hui être un cochon enfermé dans un bâtiment par centaines, sans aucun accès à la lumière du jour, ou un cochon élevé dans un jardin avec un ou deux congénères ? » Xavier
Jusqu’au dernier souffle
Des règles encadrent l’élevage et la mise à mort de toutes les espèces domestiques, autant chez les professionnels que chez les particuliers. Les contrôleurs du bien-être animal de la région wallonne ont pour mission de faire respecter cette législation chez tous les citoyens.
En ce qui concerne l’abattage, les normes européennes sont reprises dans le règlement européen (CE) n°1099/2009 (2). L’article 3 précise : « Toute douleur, détresse ou souffrance évitable est épargnée aux animaux lors de la mise à mort et des opérations annexes. » La pratique de l’étourdissement est précisée à l’article 4 : « Les animaux sont mis à mort uniquement après étourdissement selon les méthodes et les prescriptions spécifiques exposées à l’annexe I. L’animal est maintenu dans un état d’inconscience et d’insensibilité jusqu’à sa mort. »
L’abattage privé des volailles, moutons, chèvres et cochons peut encore, au contraire des filières professionnelles, être réalisé à domicile, dans le milieu de vie des animaux. C’est une situation privilégiée pour leur bien-être, qui est, par ailleurs, revendiquée par de nombreux éleveurs. Ces derniers réclament la mise en place d’abattoirs mobiles ou d’autres dispositifs permettant d’abattre à la ferme (3).
Mieux à la maison
Abattre à domicile permet d’éviter le stress du chargement, du transport, du déchargement à l’abattoir et de l’attente avant la mise à mort par des personnes non familières pour l’animal. De plus, dans le cas de l’abattage pour consommation personnelle qui concerne de petits volumes, les animaux sont souvent abattus seuls. Pour les amener à l’abattoir, il est nécessaire de les séparer du reste du troupeau, ce qui est un facteur de stress important et complique le plus souvent l’opération d’abattage. Quand il est nécessaire de faire appel à un transporteur professionnel, pour des déplacements excédant 50 kilomètres, l’animal est mélangé avec d’autres individus, ce qui représente une source d’anxiété intense.
Une citoyenne anonyme témoigne : « Si nous voulons abattre nos animaux à domicile, c’est justement pour une question de bien-être de l’animal et de son éleveur. Charger un cochon seul dans une bétaillère (ou pire, avec d’autres animaux inconnus), traverser toute la Wallonie (car il n’y a presque plus d’abattoirs), les déposer dans l’abattoir (un endroit inconnu source d’énormément de stress) et finalement, les étourdir par asphyxie au dioxyde de carbone… Un coup de pistolet d’abattage dans leur box ou leur prairie, sans qu’ils ne voient rien venir, c’est le mieux que l’on puisse faire pour le moment. » Manoëlle complète : « J’abats quelques moutons et un ou deux cochons chaque année, pour notre autonomie alimentaire. Il serait hors de question d’amener ces animaux à l’abattoir ! Pour une raison de bien-être animal avant tout. » Manoëlle
Tandis que de nombreux particuliers font réaliser l’abattage par une personne expérimentée, certains tiennent à reprendre ou à garder la main sur cet acte. Pour Xavier, « Il s’agit d’endosser entièrement la responsabilité du sacrifice de l’animal. Il est trop facile de déléguer. Pour moi, c’est un réel besoin, une évidence ». Stéphane ajoute :
« Dans un abattoir, il s’agit d’un processus mécanique alors qu’à domicile, il s’agit d’un geste inscrit dans une relation affective. »
Interdire l’abattage privé à domicile pour les moutons, chèvres, cochons et gibier d’élevage revient à priver le particulier de la possibilité de fournir à ses animaux les meilleures conditions de bien-être jusqu’à leur dernier souffle. Pour un ménage souhaitant abattre un mouton ou un cochon, la seule solution laissée par ce projet de législation serait d’amener ses animaux dans un abattoir agréé, un lieu qui suscite des inquiétudes étant donné l’impossibilité de les accompagner jusqu’au bout de leur vie. Or, comme s’en inquiète Nature & Progrès depuis plusieurs années, le nombre de structures d’abattage se réduit comme peau de chagrin.
Des abattoirs inaccessibles
En Wallonie, six abattoirs de porcs sont actifs (Lovenfosse, Goemaere, Porc Qualité Ardenne et les abattoirs communaux d’Ath, de Gedinne et de Virton) (4). Les trois premiers sont réservés aux professionnels. L’abattoir d’Ath fermera ses portes le 1er juillet 2025 (5). Pour les particuliers, il ne restera donc que deux possibilités d’abattre un cochon pour consommation personnelle : à Gedinne et à Virton. En ce qui concerne les moutons, les abattoirs actifs sont Wama Beef à Ciney, l’abattoir intercommunal de Liège et les abattoirs communaux d’Aubel, d’Ath, de Gedinne et de Virton. Il ne restera donc bientôt plus que cinq abattoirs pour ovins accessibles en Wallonie. Accessibles… pour qui pourra y amener son animal, car le transport par le particulier est limité à 50 kilomètres de chez lui. Pour de plus longues distances, il faut donc faire appel à un transporteur professionnel.
Par ailleurs, tous les abattoirs ne proposent pas la découpe de l’animal, comme à Gedinne ou à Aubel. Pour un particulier, il est plus compliqué de prévoir le rapatriement de la carcasse à domicile que d’organiser cette transformation chez soi. L’éleveur amateur qui dispose rarement d’une chambre froide planifie ses abattages pour les faire correspondre aux mois d’hiver, lorsque la température ambiante est suffisamment basse pour travailler dans des conditions hygiéniques dans une pièce non chauffée.
Cette inaccessibilité des abattoirs et la difficulté d’organiser la suite du processus de transformation de viande au départ de plusieurs de ces structures constituent un frein important. L’interdiction d’abattage privé à domicile empêcherait de nombreuses personnes de poursuivre l’élevage d’animaux pour la consommation de leur ménage.
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AGISSONS !
Nature & Progrès s’oppose à ce projet d’interdiction et veut proposer un meilleur encadrement de l’abattage privé à domicile, en vue de garantir le bien-être animal. Nous vous invitons à nous rejoindre pour en débattre et pour élaborer des propositions qui soutiendront le travail de plaidoyer de Nature & Progrès. Des rencontres seront organisées en Wallonie fin mai. Manifestez votre intérêt auprès de Murielle (murielle.degraen@natpro.be) ou au secrétariat.
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REFERENCES
Témoignages de particuliers élevant et abattant des animaux pour leur consommation personnelle recueillis via la création d’un groupe de discussion sur Facebook.
(1) Gamm’Vert. 2022. Communiqué de presse : L’observatoire de l’autoproduction. 7 pages.
(2) Règlement (CE) N°1099/2009 du Conseil du 24 septembre 2009 sur la protection des animaux au moment de leur mise à mort.
(3) Sylvie La Spina. 2017. Développer l’abattage de proximité… Et pourquoi pas à la ferme ? Valériane n°125.
Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°172
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Par Virginie Pissoort,
chargée de campagnes chez Nature & Progrès
Réunir acteurs professionnels, politiques et experts pour aborder de front la problématique des PFAS dans les pesticides agricoles, tel était l’objectif de notre colloque du 17 janvier dernier. Retour sur cette journée riche en enseignements.
2024 a fait couler beaucoup d’encre sur les PFAS, une famille de plus de 4.000 composés chimiques, des polluants particulièrement persistants et toxiques pour notre santé et notre environnement. On en retrouve dans plusieurs pesticides pulvérisés par l’agriculture conventionnelle dans nos campagnes, ce qui a poussé Nature & Progrès et son partenaire PAN Europe à agir pour faire interdire ces composés au plus vite.
Nos trois études exploratoires (1) ont révélé la présence de pesticides PFAS – et leur résidu, le TFA – dans les fruits et légumes, les eaux de surface mais aussi les eaux potables. Bien médiatisées, nos recherches ont mené à un monitoring exhaustif de la présence de TFA dans les 642 zones de captage d’eau potable en Wallonie l’été dernier, qui a confirmé l’étendue des pollutions causées par ces molécules. Même en faisant le choix de la consommateurs bio, nous sommes tous exposés à ces agents toxiques à travers notre environnement et l’eau que nous buvons.
Faire le point avec des experts
Après avoir mis en évidence la présence des PFAS dans notre environnement et dans notre alimentation, et médiatisé les études pour interpeller à la fois les citoyens et les décideurs, l’étape suivante est de réunir les parties prenantes pour agir. Le 17 janvier dernier, Nature & Progrès réunissait une série d’experts et de professionnels du secteur agricole pour faire le point sur ces pesticides PFAS et élaborer des pistes de solutions.
Une centaine d’acteurs – comprenant des parlementaires, cabinets ministériels, bureaux d’études, administrations, représentants agricoles, acteurs de la société civile, chercheurs, journalistes, etc.- ont été accueillis aux Moulins de Beez avec un déjeuner 100 % composé de produits bio de producteurs Nature & Progrès. Treize conférenciers ont ensuite pris successivement la parole pour alimenter les connaissances et réflexions en matière de pesticides PFAS, avant la clôture de la journée par le ministre de la Santé et de l’Environnement, Yves Coppieters, et par l’attachée de cabinet de la ministre à l’agriculture, Anne-Catherine Dalcq.
Des polluants largement utilisés et mal évalués
Il a d’abord fallu se mettre à la page sur ce que sont les pesticides PFAS et ce qu’ils représentent, concrètement, en Wallonie et en Belgique. A ce jour, selon l’exposé du représentant de l’administration fédérale, 31 substances actives PFAS contenant au moins un groupe méthyle perfluoré sont autorisées dans des formulations finales diverses, après avoir fait l’objet d’une évaluation des risques conforme aux principes du droit européen. Ils sont autorisés, dès lors que le critère de « permanence » dans l’environnement d’un produit ou de ses métabolites (produits de dégradation) – même s’ils sont (très) mobiles comme le TFA – ne permet pas de les interdire. Le colloque a aussi permis d’identifier d’autres faiblesses du régime d’évaluation en vigueur ou de son application par la Belgique : l’effet cocktail, la pertinence d’étudier leurs métabolites, leurs adjuvants et autres co-formulants, les semences enrobées de PFAS, etc.
S’ils ne constituent pas la majorité des produits utilisés par les agriculteurs conventionnels, on observe que les quantités épandues de ces herbicides, insecticides et fongicides de nouvelle génération est en augmentation nette en Wallonie, notamment dans les cultures de pommes de terre et de céréales d’hiver. Alors que, selon les derniers chiffres connus de Nature & Progrès, 220 tonnes de pesticides PFAS avaient été commercialisés en 2021, Corder nous a parlé de 255 tonnes commercialisées en 2022, dont un petit dernier qui n’était pas dans nos tableaux, le méfentrifluconazole. Ce fongicide, qui a vu le jour en 2022, est immédiatement devenu le plus vendu en Belgique. De plus, une experte en santé publique au sein de la cellule environnement de la Société Scientifique de Médecine Générale a révélé que les pesticides munis d’un groupe méthylène perfluoré ne sont pas repris dans la catégorie des pesticides PFAS en Europe et aux Etats Unis.
Les conférenciers sont unanimes sur le fait qu’il existe trop peu d’études actuellement sur les risques pour la santé et sur l’environnement des polluants PFAS à chaine courte, voire ultra-courte (comme le TFA). On ne peut donc pas affirmer qu’ils seraient moins toxiques, moins bioaccumulables (qui s’accumule dans un être vivant), moins biomagnifiables (qui s’accumule dans la chaîne alimentaire), une plus faible source de perturbation endocrine ou moins toxiques pour la reproduction des êtres vivants. Des études laissent même à penser que leurs effets sur la santé seraient similaires à ceux des PFAS à chaine longue. Quant à l’eau et l’environnement, la contamination exponentielle pose la question préoccupante de non-réversibilité de la pollution environnementale pour les générations futures, selon Bruno Schiffers.
Un cadre juridico-légal précis et complexe
Les conclusions de ces scientifiques indépendants convergeaient vers les revendications de Nature & Progrès : stopper les sources de contamination en amont. Cela suppose une volonté politique, mais aussi de bien comprendre le cadre légal des pesticides PFAS, de leurs métabolites, au croisement des règlementations sur les autorisations et utilisations des pesticides PFAS et des normes sur l’eau. Cela nous conduit au carrefour du droit européen, fédéral et régional, et donc des responsabilités des différents niveaux de pouvoir. Il a donc fallu s’imprégner de cette multiplicité et complexité de normes et d’acteurs, grâce à PAN Europe, la SPGE et le cabinet d’avocats Law4Nature, pour déceler les « habilitations législatives », comme on dit dans le jargon.
On retiendra le flou sur la définition de « zone spécifique » pour protéger les publics vulnérables, le Code wallon de l’eau et son article 168, jamais activé jusqu’ici, qui donne une large compétence au ministre de tutelle (ministre de l’Environnement) pour légiférer sur les zones de protection des captages, en matière de pesticides. On retiendra aussi la loi sur la protection de la nature qui attribue certaines compétences aux communes …
Perspectives économiques et agronomiques
Préconiser une agriculture sans pesticides PFAS, c’est le point de vue de Nature & Progrès fort de son projet « Vers une Wallonie sans pesticides » et renforcé par l’expérience du centre BRIOAA, dont le représentant n’a eu de cesse d’interpeller l’audience sur la faisabilité et la rentabilité indiscutable d’une agriculture fondée sur l’agroécologie biologique. Selon SYTRA, la Belgique pourrait s’inspirer de l’initiative du Danemark de taxer les pesticides en fonction des risques (Load Pesticides). Dans le même sens, une huitième branche de sécurité sociale, fondée sur l’alimentation, sécuriserait la demande en produits biologiques, en sécurisant l’offre et en dynamisant la production bio. L’expert économique et financier O. Lefebvre est revenu sur le constat d’échec du modèle agricole actuel, sous perfusion et dont les coûts cachés pour la société devront bien, un jour, être pris à bras le corps.
Les objectifs de notre colloque, d’informer les acteurs professionnels et politiques sur les pesticides PFAS, sur les risques qui y sont associés pour notre environnement et notre santé, sur les lacunes législatives mais aussi les leviers actionnables à tous niveaux de pouvoir, et sur la nécessité d’une transition vers une agriculture se passant de ces produits, ont été remplis. La diversité des intervenants et leur crédibilité, la position unanime des experts sur la nécessité de supprimer les pesticides PFAS de notre environnement, ne peuvent que mener à l’action de nos politiques. Riche de ces savoirs et de ses échanges, Nature & Progrès poursuit son suivi et ses actions sur ce dossier prioritaire, pour notre santé et celle de la Terre.
Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°172
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Par Virginie Pissoort,
chargée de campagnes chez Nature & Progrès
Ce 17 janvier, les négociations sur les nouvelles techniques génomiques ont repris au niveau européen. Toujours sans aucune consultation de la population sur ces OGM de seconde génération que la Commission européenne propose de mettre « sans filet » sur le marché. Or, la proposition de compromis de la Pologne ne résout pas toutes les lacunes du texte initial. De son côté, le président du Mouvement Réformateur voit les choses sous un prisme bien éloigné des inquiétudes de Nature & Progrès.
En tant qu’association concernée par les impacts de notre système alimentaire sur notre environnement et notre santé, Nature & Progrès s’intéresse, depuis la naissance de cette problématique, aux OGM et nouveaux OGM. Se donnant les moyens d’une expertise sur un sujet très technique, l’association veut informer les citoyens et agriculteurs sur le dossier, les aider à décrypter les enjeux à la lumière des connaissances scientifiques et d’une analyse des intérêts et positions des parties prenantes, et mettre en débat la question des (nouveaux) OGM et de leurs impacts. Ce rôle de médiateur doit donner la possibilité à quiconque de défendre sa position auprès des politiques et d’exercer ses droits en tant que citoyen concerné par ces questions.
Juste après notre interpellation d’il y a un an (lire notre analyse n°9/2024), le dossier de la dérégulation des nouvelles techniques génomiques (NTG) ou « nouveaux OGM » avait connu une avancée significative au niveau du Parlement européen, avec l’adoption d’un texte relativement moins mauvais que celui initialement proposé par la Commission européenne. Les députés européens ont maintenu l’étiquetage obligatoire de tous les produits NTG et leur interdiction en agriculture biologique.
Breveter, ou non, les nouveaux OGM ?
Au niveau du Conseil de l’Union européenne, les Etats ne parviennent pas à s’entendre sur un texte, nonobstant la détermination de la présidence espagnole (2023) puis belge (janvier-juin 2024) de parvenir à une majorité qualifiée avant la fin de leur mandat. Le caillou dans la chaussure des négociateurs est la question de la brevetabilité de ces NTG, et donc, la question de l’accessibilité aux semences dans une configuration déjà oligopolistique. Aujourd’hui, les cinq grandes entreprises semencières concentrent plus de 60 % du capital semencier dans le monde.
Alors que les Parlementaires européens ont voté un texte qui interdit purement et simplement la brevetabilité des NTG, la Présidence belge avait proposé de n’exclure de la brevetabilité que les NTG de catégorie 1. Ces derniers, qui regroupent les plantes comprenant moins de 20 modifications génétiques, seraient considérés comme équivalents aux végétaux conventionnels. La Hongrie a timidement repris le flambeau. Plutôt opposée à la dérégulation, elle n’a pas mis beaucoup d’ambition pour sceller un texte. Il faut savoir que la réglementation des brevets dépasse les Etats membres de l’Union européenne puisqu’elle concerne 39 Etats européens réunis au sein de la Convention européenne sur les brevets.
Des centaines de demandes de brevets ont d’ores et déjà été déposées à l’Office européen des brevets. Elles concernent la technologie NTG la plus répandue, CRISP CAS9, et des semences modifiées issues de cette technologie.
La Présidence polonaise sème la confusion
Contre toute attente, la Pologne, sans doute préoccupée de laisser le Danemark s’emparer du dossier en juillet 2025 avec une vision encore plus libérale en la matière, a sorti un texte tout à fait novateur. Mais novateur ne veut pas dire porteur. Les retours du premier round de négociations ce 20 janvier laissent à penser que la partie sera serrée. Car à force de vouloir contourner l’obstacle de la brevetabilité, c’est l’imbroglio juridique et la confusion qui semblent émerger davantage que la solution.
Pour les NTG de catégorie 1, la Pologne propose que le produit final issu de nouvelles techniques génétiques, c’est-à-dire la variété modifiée ou l’introduction de caractéristiques spécifiques (résistance à la sécheresse, …), puisse être breveté. Mais dans ce cas, il serait soumis à une obligation d’étiquetage « protégé par un brevet » ou « demande de brevet en cours ». Les États membres auraient la possibilité de restreindre ou d’interdire la culture d’une telle variété sur leur territoire mais pas sa commercialisation, et ce, dans le souci de maintenir le marché unique. Ce tour de passe-passe, qui n’interdit pas les brevets mais qui vise à en limiter la portée, suppose la création d’une lourde procédure de vérification de l’existence de brevets sur les plantes NTG, qui repose entièrement sur la Commission européenne.
Sans garantie que cela ne fracturera pas davantage un marché déjà fragmenté, ni que cela bridera le monopole des grandes entreprises semencières, cette proposition alambiquée et complexe sème la confusion plutôt que le réconfort d’un compromis satisfaisant.
Les problèmes persistent
Mais concentrée sur l’épineuse question des brevets, la version amendée par la Pologne ne résout pas les principales faiblesses de la proposition de la Commission européenne, et ce, au préjudice des agriculteurs et agricultrices bio et conventionnels et des consommateurs. En l’espèce, elle n’apporte aucune proposition concrète sur : (1) l’absence de justification scientifique solide à la distinction entre les deux catégories de NTG ; (2) l’absence de toute sorte d’évaluation des risques pour la santé et pour l’environnement de la majeure partie des NTG (les NTG 1) ; (3) l’absence d’étiquetage systématique des produits issus de ces nouvelles technologies, des semences aux produits finis, pour tous les NTG (sauf les semences brevetées) et (4) l’absence d’identification de méthodes de détection et de traçabilité de ces nouvelles technologies, clairement identifiées et utilisables pour tous les NTG. Seul point positif : la Pologne maintient l’interdiction des NTG 1 en agriculture biologique. Cependant, l’absence de règles de coexistence claires et des balises exposées ci-dessus rend, dans les faits, cette absence de NTG dans le bio illusoire. Pour Nature & Progrès, cette proposition reste donc inacceptable.
Sécuriser l’abstention de la Belgique
Jusqu’ici, la position officielle de la Belgique sur ce dossier était l’abstention. Au carrefour des enjeux agricoles, environnementaux et de santé publique et au croisement des compétences fédérales et régionales, compte tenu des couleurs politiques à la table des discussions, c’est l’abstention qui prévaut, faute de consensus. Abstention sur un dossier qui, encore aujourd’hui, ne fait pas l’objet de débat démocratique au sein de la société. A la suite d’une interpellation en commission parlementaire en septembre dernier, la Ministre de l’agriculture wallonne, Anne Catherine Dalcq, avait répondu que la Wallonie n’avait pas encore adopté de position sur le projet européen, mais que celle-ci « prendrait en compte les avis de toutes les parties prenantes et … de leur sûreté pour la santé humaine, animale et pour l’environnement. » (1). Jusqu’ici, nous n’avons pas eu vent de consultations. Or, les négociations avancent. Pas de position claire au niveau régional. Et au niveau fédéral, un gouvernement en affaire courante, qui maintient a priori l’abstention. Mais l’absence de gouvernement au niveau de Bruxelles-Capitale (historiquement contre la dérégulation) et les négociations de l’Arizona laissent entrevoir les risques de voir cette position évoluer et un « oui » l’emporter.
Afin d’assurer une opposition belge – ou, au minimum, le maintien de l’abstention – sur le dossier, Nature & Progrès a lancé, via les réseaux sociaux, une importante mobilisation citoyenne. Un dossier d’information a été diffusé afin que chacun et chacune puissent comprendre les enjeux qui se trament autour de la question des NTG et la nécessité d’interpeller les ministres. Afin d’encourager l’action des citoyens face à un dossier très technique, un courrier-type adressé aux politiques a été proposé (2). Il demande aux ministres de prendre en compte les lacunes du texte proposé par la présidence polonaise et de voter contre – ou, au minimum, s’abstenir – le projet de dérégulation des OGM.
Un MR favorable aux NTG
Le président du Mouvement Réformateur, Georges-Louis Bouchez, a répondu à ces courriers (3). Si sa réaction n’est pas vraiment surprenante, elle manque de justesse et d’honnêteté intellectuelle, à moins que ce ne soit d’une connaissance approfondie du dossier.
En effet, Georges-Louis Bouchez commence par reprendre les arguments sur les vertus des NTG pour lutter contre le changement climatique (plus faibles besoins en eau, limitation de l’émission de CO2…), pour réduire l’utilisation des pesticides, pour augmenter les rendements, etc. Autant d’arguments avancés par l’industrie comme une litanie depuis que les OGM existent, mais qui n’ont jamais fait leur preuve dans la pratique. Il s’emberlificote ensuite sur le principe de précaution, invoqué à juste titre par la société civile pour s’assurer que des balises soient maintenue dans le cadre de ces techniques génomiques. Il évoque l’absence de preuve de la nocivité des NTG alors même que ce principe de droit européen permet de légiférer en cas de doutes (et non de preuves) sur la non-nocivité des produits. Il poursuit en indiquant que « le principe de précaution invite plutôt à réglementer sans tarder les NTG ». Erreur ou ignorance ? Les NTG sont réglementés dans le cadre de la directive actuelle sur les OGM. L’application du principe de précaution préconise justement qu’une forme de régulation de ces produits soit maintenue, les techniques fussent-elles nouvelles par rapport aux OGM de première génération.
Sur quoi, il invoque alors un certain courrier signé en janvier 2024 par 35 Prix Nobel, qui indique que « l’interdiction des NTG pourrait coûter 300 milliards d’euros par an à l’économie européenne ». Primo, les NTG ne sont pas, à ce jour, interdits ; ils sont réglementés en tant qu’OGM. Secundo, la valeur et la pertinence de ce courrier est questionnable. Lesdits prix Nobels ne sont pas désintéressés des profits économiques qui pourraient découler de l’utilisation des NTG. Certains sont même en première ligne, comme J. Doudna et E. Carpentier, connus pour avoir inventé la technologie CRISP CAS9 et titulaires de plus de 500 demandes de brevets à travers le monde sur cette technologie. Quant au calcul des 300 milliards d’euros, il serait utile de savoir dans la poche de qui ils seraient perdus et de mettre en perspective le coût économique de la dérégulation des NTG pour toute une série d’acteurs pour qui l’arrivée des NTG serait dommageable : exportateurs dans des marchés opposés aux OGM, secteur bio, semenciers exposés aux licences de brevets, etc. Enfin, Georges-Louis Bouchez s’en remet au député européen du Mouvement Réformateur, Benoit Cassart, issu du monde agricole, comme si la casquette d’agriculteur éleveur de bovins validait scientifiquement une position sur les techniques d’édition du génome pour les végétaux.
Loin de convaincre, la réponse du dirigeant inquiète. La question des brevets sur les nouveaux OGM est centrale dans la mesure où elle attire avec elle un intérêt économique énorme pour une série d’acteurs – chercheurs, multinationales semencières… – qui ont « le bras long » et influencent les négociateurs. Or, l’intérêt de toute la société est en jeu ! Une réelle mise en débat de la réglementation touchant les nouveaux OGM s’impose, en incluant les citoyens, les agriculteurs et des acteurs scientifiques indépendants. Sans compter, on ne le dira jamais assez, que des alternatives existent !
Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°172
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Par Claire Lengrand,
rédactrice pour Nature & Progrès
Fondée sur la Déclaration des Nations unies sur les droits des paysans, la Charte des communes paysannes invite les citoyens, les paysans et les élus locaux à s’allier afin d’instaurer des politiques publiques mettant en œuvre les droits paysans dans les communes wallonnes et bruxelloises.
« Imaginez un pays… déserté par ses paysans. Plus de pieds ni de mains dans la terre, plus aucune trace de pas sur le sol, plus de sol à observer ni de ciel à inspecter, plus de traditions, plus d’histoires à conter… ». C’est par une succession de mots décrivant une contrée lacunaire, privée des humains œuvrant à rendre sa terre fertile et ses paysages nourriciers, que débute la Charte des communes paysannes.
Protégeons nos paysans
Selon l’Organisation des Nations Unies (ONU), les petits exploitants produisent un tiers des aliments consommés dans le monde. Au niveau mondial, on estime à 510 millions le nombre de petites fermes (de moins de 2 ha) sur un total de 608 millions, soit 84 %. Dans l’Union européenne, elles représentent 70 % de l’ensemble des fermes. Selon La Via Campesina, le plus grand mouvement représentant les paysans dans le monde, environ 60 millions de personnes travaillent dans la pêche artisanale et l’aquaculture et entre 100 et 200 millions de pasteurs entretiennent 25 % de la surface terrestre mondiale.
Si ces paysans et paysannes sont des piliers de notre souveraineté alimentaire, ils souffrent de la concurrence de l’agrobusiness qui baisse les prix des denrées alimentaire, de l’accaparement des terres au profit de l’agriculture industrielle, de la répartition inéquitable des subventions de la Politique Agricole Européenne et des changements climatiques. La survie de l’agriculture paysanne nous concerne tous, à travers la production alimentaire, par l’entretien des milieux naturels qui constituent notre environnement de vie et qui rendent notre planète habitable, mais aussi par le maintien de zones rurales vivantes et du lien social entre les habitants de ces zones isolées.
En réponse à l’industrialisation de l’agriculture et à ses dérives, l’association Nature & Progrès s’est fondée sur base de la définition et de la défense d’un modèle alimentaire reposant intégralement sur l’agriculture familiale, soit la paysannerie. La défense des droits des paysans rentre donc dans ses préoccupations premières, car face aux nombreuses menaces pesant sur celles et ceux qui nous nourrissent, il est nécessaire d’agir.
La déclaration des droits des paysans
Le 12 octobre 2023 fut un jour historique pour la cause paysanne au niveau mondial. Lors de la 54e session du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, une large majorité des Etats-membres, dont la Belgique, a voté en faveur d’une résolution afin de poursuivre la mise en œuvre de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des paysans, paysannes et autres personnes travaillant en zone rurale (plus communément appelée UNDROP). Pour assurer son suivi, un groupe de travail composé de cinq experts indépendants a été mandaté pour une période de trois ans. Cette déclaration, approuvée le 17 décembre 2018 par l’ONU, fut le fruit d’un combat de longue haleine mené par l’ONG La Via Campesina, considérée comme le plus important mouvement de paysans producteurs d’aliments au monde. De portée universelle, elle entend répondre, à travers 28 articles, aux nombreuses difficultés auxquelles le monde paysan est confronté.
La Via Campesina analyse que parmi ses 28 articles, « l’UNDROP réaffirme non seulement des droits humains existants, mais introduit également de nouveaux droits spécifiques aux paysans : parmi eux, le droit à la souveraineté alimentaire (article 15), le droit à la terre et aux autres ressources naturelles (article 17), le droit à un environnement sûr, propre et sain (article 18), le droit aux semences (article 19) et le droit à la diversité biologique (article 20) ». La déclaration comprend également des droits humains collectifs, une innovation sociale importante sa basant sur le fait que certains droits n’ont pas de sens en dehors du collectif et que leur caractère justiciable dépend de la continuité et de la cohérence du collectif.
Depuis mai 2024, un groupe de travail a donc pour rôle de promouvoir une diffusion et une mise en œuvre efficaces et généralisées de l’UNDROP et d’identifier, de partager et de promouvoir les bonnes pratiques et les enseignements tirés de la mise en œuvre de l’UNDROP.
Agir localement pour un impact global
En Wallonie, le Mouvement d’Action Paysanne (MAP) s’est inspiré de cet outil juridique pour rédiger sa propre déclaration : la Charte des communes paysannes. Rédigée à l’occasion des élections communales (de 2018 puis de 2024) par le MAP aux côtés de paysans, citoyens et associations partenaires, cette charte s’adresse en priorité aux élus politiques communaux. Ces derniers, qui disposent d’une large autonomie dans le cadre de leurs compétences, peuvent montrer l’exemple et influer auprès des instances supérieures. « Même si cette charte, tout comme l’UNDROP, n’est pas légalement contraignante, on espère qu’à long terme, des choses concrètes en résultent », soulève Johanne Scheepmans, chargée des formations au sein du MAP.
La charte ambitionne surtout de faire connaître l’UNDROP et de l’appliquer localement.
Elle reprend pour cela dix droits paysans y figurant : les obligations générales des Etats, la liberté d’association, les droits à la participation (aux politiques locales), à l’alimentation et à la souveraineté alimentaire, à un revenu et à des moyens de subsistance décents et aux moyens de production, le droit à la terre, à un environnement propre, sûr et sain à utiliser et à gérer, le droit aux semences, à la diversité biologique, à l’éducation et à la formation.
Les communes peuvent adhérer à une ou plusieurs mesures, ainsi qu’à d’autres aspects se trouvant dans l’UNDROP.
Allier forces paysannes et citoyennes
Passer par l’échelon local permet aussi d’impliquer le citoyen et, ainsi, de créer des alliances entre les différents acteurs d’un territoire. « En Belgique, les paysans et les paysannes sont trop peu nombreux pour pouvoir agir seuls. N’oublions pas qu’il y a deux générations en arrière, nous étions tous paysans. Si, aujourd’hui, tout le monde ne produit pas de la nourriture, tout le monde mange et a une responsabilité dans la manière dont l’alimentation est produite. », rappelle Johanne Scheepmans.
Quels types d’actions peuvent être mises en place ? Si certaines mesures nécessitent des moyens financiers, comme la rénovation d’un hall, les communes peuvent valoriser leurs propres ressources. « Ce sont de petites choses qui, l’air de rien, peuvent aider. Par exemple, beaucoup de nos producteurs sont diversifiés. Un maraîcher qui a un surplus de tomates pourrait bénéficier d’un local mis à disposition par la commune à ce moment-là. Cela permettrait de soutenir la transformation », illustre Johanne. La charte regorge d’autres propositions : faire un état des lieux afin d’évaluer l’autonomie alimentaire d’une commune et voir comment répondre aux besoins des habitants, tester la Sécurité Sociale de l’Alimentation, créer une régie communale paysanne, préserver les terres nourricières des projets d’urbanisation, favoriser l’installation de projets paysans ou agroécologiques, cartographier les potagers partagés, prévoir des espaces à cultiver dans les lotissements et quartiers, etc.
Agir au plus vite
On le voit : il y a mille et une manières d’agir collectivement pour améliorer son environnement proche et assurer sa subsistance. La Charte en est la preuve. Depuis sa création en 2018, quelques communes y ont adhéré. Mais dans l’ensemble, « les choses bougent lentement alors que l’urgence se situe à plein de niveaux », regrette Johanne Scheepmans, qui rappelle que la survie de la paysannerie est en jeu : « Avec les crises se succédant, on veut pouvoir garantir de nourrir nos habitants. » Les associations paysannes ne baissent pas les bras pour autant. De nouvelles actions sont prévues cette année, dont l’organisation de formations destinées aux citoyens désireux de porter la charte auprès des élus de leur commune. « Ce sera aussi l’occasion d’expliquer le suivi qui va être fait, avec une évaluation fixée le 17 avril, journée internationale des luttes paysannes », précise Johanne.
A nous, citoyens !
Association initiée par des citoyens, des paysans et des artisans, Nature & Progrès milite pour un système agricole à taille humaine, respectueux de la nature et des hommes. Oui, nous voulons que nos campagnes grouillent d’hommes et de femmes plongeant les mains dans la terre pour nous nourrir de manière saine, en travaillant avec la nature et non contre elle, en contribuant à la beauté de nos paysages et à la préservation de la biodiversité. Paysans et paysannes constituent notre identité culturelle, les racines de nos sociétés.
L’agriculture paysanne est la seule à pouvoir garantir l’échelle locale et humaine indispensable à un travail de la terre « en bon père de famille », pour notre santé et celle de la Terre. C’est donc tout naturellement que l’association soutient la mise en œuvre de la déclaration des droits des paysans de l’ONU ainsi que sa déclinaison belge initiée par le MAP. Nous pouvons tous, en tant que citoyens, interpeller nos élus pour faire avancer la cause paysanne par les multiples leviers qu’ils ont sous la main.
AGISSONS ! Et si nous utilisions cette charte pour interpeller nos élus locaux et leur proposer de soutenir l’agriculture familiale, bio et locale, que nous souhaitons préserver ? Elle regorge d’idées, parfois simples à mettre en œuvre. Partagez-nous vos démarches ! (sylvie.laspina [at] natpro.be)
Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°172
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Par Sylvie La Spina,
rédactrice en chef chez Nature & Progrès
Après nous, les mouches ? Les politiques actuelles ont un impact sur l’habitabilité de notre planète à long terme. Comment défendre les droits des générations à venir ? Qui peut le faire, et sur base de quels arguments ? Plusieurs affaires en justice couronnées de succès démontrent l’importance que nous, citoyens, nous impliquions dans ces actions, pour notre santé et celle de la Terre, aujourd’hui et surtout pour demain.
« La terre n’est pas un don de nos parents, ce sont nos enfants qui nous la prêtent ».
C’est avec ce proverbe indien que Matthieu Liénard inaugure sa conférence intitulée « Quels droits pour les jeunes de demain en matière de justice environnementale ? » au Salon bio Valériane, le 8 septembre 2024. Nous, humains, modifions aujourd’hui durablement les conditions de vie de notre Terre pour les générations à venir. Certains ont décidé de nommer notre époque « anthropocène » pour marquer le fait que l’Humain est devenu un déterminant de l’évolution de la planète, surpassant les forces de nature. Pensons au climat, aux polluants éternels… Comment faire en sorte que les politiques prennent en compte les effets sur le long terme de leurs décisions actuelles ? Matthieu Liénard nous apporte un éclairage sur cette question.
Générations futures et développement durable
L’idée de prendre en compte les générations futures n’est pas récente. En 1892 déjà, la convention de sauvegarde des baleines y fait référence, selon le principe que si l’on tue toutes les baleines aujourd’hui, les générations futures ne pourront plus en tuer pour s’en nourrir. On est alors loin des préoccupations environnementales. La Déclaration universelle des droits de l’homme, en 1948, se concentre sur la dignité de l’entièreté de l’humanité, venue et à venir, ce qui prend implicitement en compte les générations futures. C’est en 1987, dans le rapport Brundlandt, que la notion de développement durable est définie avec la volonté de ne pas compromettre les générations futures. Ces outils juridiques ont peu à peu introduit les notions qui ont permis ensuite l’émergence de textes législatifs sur lesquels on peut aujourd’hui se baser.
Incompatibilités juridiques
Défendre les générations futures à travers la loi présente deux grandes difficultés. La première est la notion de temps long, peu compatible avec les politiques court-termistes et avec le droit qui est, par essence, momentané. Cependant, le principe de non-régression empêche de revenir en arrière sur certaines législations, constituant un garde-fou précieux. La seconde difficulté est de défendre le lien de cause à effet entre une pratique ou une politique et ses conséquences retardées sur les générations suivantes. Le dommage n’est pas encore subi, et, de plus, il n’y a pas de victime car les générations futures n’ont pas de personnalité juridique, pas de représentant en justice pour défendre leurs intérêts.
Qui pourrait défendre les générations futures ?
Parmi les acteurs publics, on pourrait se tourner vers l’ONU mais elle ne représente que 193 des 197 pays de l’humanité. Par ailleurs, il y a de grandes différences entre les pays, qui ne sont pas représentés de manière égale. Les Etats eux-mêmes seraient de mauvais représentants en raison de leurs politiques court-termistes et de leurs intérêts divergents avec ceux de l’humanité. Du côté des acteurs privés, les particuliers démontrent un intérêt personnel et direct à agir, ce qui est peu compatible avec la représentation de générations futures. C’est au niveau des associations que l’intérêt collectif et celui des générations futures peut être défendu.
Des arguments et des succès
Plusieurs arguments peuvent potentiellement être évoqués en justice pour défendre les intérêts des générations futures : (1) le principe de précaution, (2) le droit à la vie et à un environnement sain, (3) le droit à la vie privée et familiale, (4) l’interdiction de discrimination, (5) la responsabilité civile et (6) l’intérêt supérieur de l’enfant. On n’a pas encore beaucoup de recul sur la prise en compte de ces différents arguments par la justice, mais différents procès nous éclairent sur les plus prometteurs.
« L’affaire Urgenda » est l’un des plus brillants dossiers en matière climatique. En novembre 2012, la fondation Urgenda demande à l’Etat réduire de 40 % les émissions de CO2 entre 1990 et 2020. Elle saisit le tribunal de première instance de La Haye en 2015 en invoquant plusieurs principes de droit international, dont le droit international du climat. Le juge néerlandais prononce une décision historique. Dans cette affaire clôturée définitivement en 2019, les Pays-Bas furent contraints à réduire les émissions de gaz à effet de serre de 25 % à l’horizon 2020.
Le droit à la vie privée et familiale a été utilisé avec succès dans « l’affaire des vieilles dames » en Suisse. Une association représentant plus de 2.500 femmes âgées a revendiqué le statut de victime, attaquant leur pays pour violation des droits humains en raison de l’inaction contre le réchauffement climatique. « Nous, les personnes âgées, nous sommes le groupe de population le plus fortement touché par l’augmentation des canicules, car les atteintes à notre santé et notre mortalité sont particulièrement élevées. Nous devons également agir aujourd’hui pour protéger les générations futures contre des effets encore pires. Nous menons une action en justice, parce que tout ce qui nous est cher est en jeu », peut-on lire sur le site internet de l’association. Les commissions juridiques du Conseil national et du Conseil des Etats ont introduit un appel au Conseil fédéral.
« L’affaire climat » en Belgique a été couronnée de succès. L’asbl regroupe plus de 70.000 citoyens. Estimant que la Belgique ne tient pas ses promesses internationales en matière de climat, l’association entend changer la donne en intentant une action en justice contre les quatre gouvernements belges compétents. Avec succès. Le 30 novembre 2023, la cour d’appel impose à l’État fédéral belge et aux régions bruxelloise et flamande de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre d’au moins 55 % à l’horizon 2030.
Le « Farmer Case », plainte introduite en mars 2024 par un agriculteur, Hugues Falys, avec le soutien de plusieurs associations (dont Greenpeace, Fian Belgium et la Ligue des Droits humains) contre la firme TotalEnergies repose sur la responsabilité civile. Invoquant l’impact des changements climatiques sur l’agriculture, Hugues Falys demande à la justice que TotalEnergies répare les dommages dont il a été victime et participe financièrement à la transition. Il demande également à la justice de contraindre la multinationale à sortir des énergies fossiles afin d’éviter des dégâts futurs. L’affaire est en cours.
Rien sans les citoyens
Si l’importance de protéger les générations futures des impacts de nos politiques actuelles est évidente, le cadre législatif et juridique doit encore être affiné. Le rôle de nos associations citoyennes dans ces enjeux est primordial : il s’agit des seuls organismes capables de parler au nom des générations futures ! Des associations et des fondations ont agi pour contraindre leurs pays ou des firmes privées à adopter des mesures contre le changement climatique. Elles ont démontré que c’est possible. Voici une raison de plus pour que le citoyen prenne à bras le corps les enjeux environnementaux et climatiques et s’investisse dans ces causes pour notre santé et celle de la Terre, aujourd’hui et surtout pour demain.
Nature & Progrès a régulièrement recours à des actions en justice pour protéger les droits des citoyens, notamment le droit à un environnement sain. Jusqu’ici, l’association n’a jamais eu besoin de faire appel au concept de protection des générations futures car ses recours sont d’ores et déjà recevables, étant donné son mandat et son objet social spécifique. Pour toute action en justice, il faut démontrer d’un intérêt à l’action. L’intérêt à agir de Nature & Progrès en matière de pesticides et OGM découle de ses statuts et de son objet social : défendre l’environnement et l’agriculture biologique. Cependant, la multiplication des arguments évoqués lors d’actions en justice offre autant de cordes à dresser à son arc pour atteindre nos objectifs : protéger les générations futures et leur assurer un environnement sain, une planète habitable.
Cette analyse est parue dans la revue Valériane n°172
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Par Mathilde Roda,
animatrice chez Nature & Progrès
A la ferme d’Esclaye, l’expérimentation se poursuit : plutôt que d’être séparés du troupeau à la naissance, une vingtaine de veaux laitiers gambadent avec leur mère. Véritable (r)évolution en termes de bien-être et d’éthique, ce modèle intéresse un nombre croissant d’éleveurs. Mais est-il transposable ?
A la ferme d’Esclaye, producteurs sous mention Nature & Progrès, l’idée de développer une filière d’élevage de veaux laitiers sous la mère a germé en 2021 (lire notre analyse n°21 en 2022). Elle répond à leur besoin de se réapproprier leur filière et d’assumer la vie de l’ensemble de leurs animaux d’élevage. Cette alternative s’inscrit également dans un contexte de sensibilité de la société aux questions du bien-être des animaux d’élevage.
Lait = veau
Pour produire du lait, il faut qu’une mère s’associe à un père (mâle reproducteur ou semence via l’insémination artificielle) pour donner un jeune. La mise-bas est, en effet, nécessaire au déclenchement de la production de lait par la vache, par la brebis, par la chèvre… Une fois la lactation enclenchée, c’est le prélèvement régulier du lait, par le jeune ou par le fermier, qui permettra de maintenir la production laitière pendant plusieurs mois, potentiellement, même, plus d’un an. En élevage bovin, et pour la majorité des élevages ovins et caprins, les jeunes sont séparés de leur mère à la naissance afin que tout le lait puisse être valorisé par l’éleveur. Les veaux sont le plus souvent vendus à des marchands avant une semaine de vie pour rejoindre des filières d’engraissement intensives. Le veau est aujourd’hui considéré comme un co-produit peu rentable, finissant dans les conditions peu enviables de centres d’engraissement.
Ces pratiques posent aujourd’hui de plus en plus question dans la société pour des raisons de bien-être animal et d’éthique. Des associations de protection animale comme Gaia (1) ou L214 (2) dénoncent le stress psychologique du veau et de la mère lorsque leur lien est rompu par les pratiques d’élevage. Des personnes refusent aujourd’hui de consommer du lait pour boycotter ces pratiques qui nient l’instinct le plus basique des animaux : l’attachement d’une femelle pour son petit, et le besoin du jeune de vivre avec sa mère. Pour Nature & Progrès, l’optimisation du bien-être animal est une valeur importante, qui figure dans la charte de l’association, définie par les membres producteurs et consommateurs de l’association (3).
Pourquoi n’élèverait-on pas des veaux au pis de leur mère, comme cela se passait dans des conditions naturelles chez les premières vaches issues de la sélection de l’auroch, avant l’industrialisation de l’élevage ? Les questions de rentabilité sont le plus souvent avancées par le secteur laitier.
Changer de paradigme pour le bien de tous
La question des conditions d’élevage des veaux taraude certains éleveurs. Ce fut le cas de la famille Henin, agriculteurs à Beauraing. En 2021, ils ont décidé d’essayer de faire autrement en laissant quelques veaux téter leur mère. L’expérience, reproduite et amplifiée plusieurs années de suite, démontre que développer l’élevage des veaux laitiers au pis de leur mère apporte des réponses concrètes à de nombreuses problématiques. Bien plus qu’une affaire de sensibilité relative au bien-être des animaux, c’est aussi un facteur de réussite et de durabilité d’un système d’élevage. Par exemple, des études sur des ovins ont montré qu’améliorer la qualité de vie des animaux les rendaient moins craintifs, plus aptes à apprendre des comportements nouveaux et améliore leur réactivité immunitaire (4).
De plus, en laissant les veaux téter l’excédent de lait, l’éleveur peut se permettre de sauter une traite, ce qui allège la charge de travail et offre plus de flexibilité dans les horaires. En combinant cette méthode avec le regroupement des vêlages, la traite peut être mise en pause en fin d’année, libérant l’éleveur pour d’autres tâches à la ferme. Ce système s’inscrit dans le concept du One Welfare, qui intègre le bien-être des animaux et celui de l’éleveur en une approche globale.
Ces pratiques permettent de gagner en résilience et en diversification au niveau de la ferme et ont plusieurs impacts positifs pour la société : diminution des transports d’animaux et d’aliments, promotion de la prairie peu consommatrice d’intrants, meilleure attractivité du métier d’éleveur et production de viande éthique.
Qu’en pensent les éleveurs ?
En mars 2022, Nature & Progrès éditait une brochure présentant les résultats de l’essai pilote à la Ferme d’Esclaye (5). Sa large diffusion a permis de faire connaître cette initiative innovante, de mettre la puce à l’oreille d’autres éleveurs. L’association en ensuite exploré l’intérêt et le potentiel de valorisation des veaux en sondant des éleveurs laitiers intéressés par la technique. L’objectif est de comprendre leurs motivations et leurs craintes ; et d’envisager les actions à mener pour essaimer l’initiative dans d’autres élevages.
La principale motivation des éleveurs interrogés est l’amélioration du bien-être animal dans une démarche de cohérence globale du métier d’éleveur. Ils mettent en avant le fait que les animaux peuvent exprimer leur comportement naturel, ce qui diminue le risque de comportements déviants. La meilleure santé des veaux et des vaches contribue tant à leur bien-être qu’à la rentabilité de la ferme. Ils notent plus de flexibilité dans l’organisation des tâches liées à la traite, avec la possibilité, même, de passer en monotraite (traire une fois par jour au lieu de deux), ce qui rejoint la nécessité d’améliorer la qualité de vie et de travail des éleveurs laitiers. Sont également souvent pointés les facteurs en lien avec la relation au consommateur, principalement l’amélioration de l’image de l’élevage. On observe un intérêt porté à la production de viande comme piste de diversification ; une viande de qualité qui peut être valorisée de manière différenciée auprès d’un consommateur demandeur d’une meilleure prise en compte du bien-être des animaux.
Les craintes exprimées par les éleveurs sont principalement liées au changement de système de production par rapport à une situation établie. Elles sont en partie justifiées par un manque de connaissance de la pratique et de ses implications. Pour un éleveur habitué à rechercher un maximum de production laitière, la baisse des volumes provoque des craintes. L’engraissement des animaux n’est pas non plus un métier facile à réinvestir, et sa rentabilité à grande échelle pose encore des questions. Un nouveau modèle d’élevage qui ne tiendrait pas la route économiquement n’est souhaitable ni pour les producteurs, ni pour les consommateurs. Il est donc indispensable de s’assurer de la faisabilité des pratiques innovantes avant d’en faire la promotion. Marc-André Henin invite à regarder au-delà du seul chiffre de production laitière : « Il ne faut pas regarder ce que vous avez et qu’il va vous rester, mais regarder ce que la pratique donne comme modèle global, si on peut en vivre, et bien ». Des éleveurs soulèvent aussi le besoin d’adapter les infrastructures de production. Mais sont aussi relevées des problématiques liées à la commercialisation de la viande issue de ce système d’élevage : les filières ne sont pas encore développées ni sécurisées, ce qui implique des risques économiques importants si la viande n’est pas valorisée à la hauteur de son potentiel. On observe une diminution, d’année en année, de la consommation de viande, ce qui correspond aux recommandations de nombreux scientifiques face aux enjeux climatiques et environnementaux. Comment faire comprendre aux consommateurs les plus-values de l’élevage des veaux laitiers au pis de leur mère ? Comment aborder avec le grand public la vie des veaux dans le schéma classique, un sujet encore tabou dans le secteur agricole ?
Dynamiser le secteur
Les réponses des éleveurs révèlent un besoin d’accompagnement sur la gestion d’un troupeau mixte laitier-viandeux. Une visite de ferme ou une discussion avec un éleveur pratiquant l’élevage des veaux laitiers au pis de leur mère pourrait suffire à lever une partie des appréhensions. Cependant, peu d’élevages-témoins existent à l’heure actuelle. Afin d’encourager de nouveaux éleveurs à expérimenter ces pratiques, il serait nécessaire de prévoir un soutien financier qui compenserait les éventuelles pertes, et permettrait à la ferme d’assurer son équilibre.
De plus, une partie des inquiétudes repose sur la gestion des débouchés et la sensibilisation du consommateur, alors que l’intérêt pour une viande « éthique », respectueuse des animaux et des éleveurs, constitue une opportunité. Sécuriser la filière, la rendre attractive pour les éleveurs et les rassurer sur la rentabilité économique est indispensable. Le consommateur doit être informé et sensibilisé, mais ce dernier point est sensible tant il est compliqué d’expliquer la plus-value du système d’élevage des veaux laitiers au pis de leur mère. Les subtilités techniques sont difficiles à aborder, notamment parce qu’elles soulèvent des questions éthiques.
Un modèle d’avenir
Notre étude révèle un intérêt notable, au sein d’une partie du secteur laitier, pour l’élevage des veaux laitiers au pis de leur mère. Il met en avant l’amélioration du bien-être animal et celui de l’éleveur comme un tout indissociable, ainsi que la diversification vers la production de viande, comme une voie prometteuse.
L’élevage des veaux laitiers au pis de leur mère offre un autre modèle, une autre manière d’aborder le métier d’éleveur laitier, un calcul différent de la rentabilité de son exploitation. Il ne faut pas se contenter de compter les litres de lait perdus, mais prendre en compte la flexibilité et la diminution du temps de travail, la satisfaction individuelle et l’étonnante facilité de gestion du troupeau qui ressortent des expériences des éleveurs engagés dans la démarche. Ces aspects remportent l’intérêt d’une majorité d’éleveurs sondés.
A travers cette étude, Nature & Progrès met en évidence qu’il est nécessaire de revoir les bases d’une ferme viable : les chiffres économiques doivent bien entendu tenir la route, mais aussi le bien-être des animaux et des éleveurs, et la cohérence des pratiques avec les aspirations sociales. Il faut encourager les éleveurs à ne plus chercher à maximiser le nombre de litres de lait produits par an sur leur ferme, mais à élargir leur vision aux autres paramètres économiques (valorisation de la viande, qualité à mettre en avant…), écologiques (valorisation des herbages, bien-être et santé des animaux…) et sociaux (acceptabilité des pratiques, bien-être et santé des éleveurs…).
En vue de permettre l’essaimage d’un modèle plus vertueux pour les producteurs et les consommateurs, Nature & Progrès met en évidence quatre autres pistes de développement : (1) le soutien aux éleveurs qui souhaiteraient expérimenter la technique sans compromettre la viabilité de leur ferme, (2) le développement d’un accompagnement technique adapté ou d’un lieu de partage d’expérience, (3) la structuration d’une filière avec des prix justes et des débouchés variés et stables, et (4) l’établissement d’une communication renforcée autour de la pratique, à destination des citoyens et des acteurs de la filière.
Projets ANR Emofarm et Psysheep. Cités dans Bien-être des animaux d’élevage – l’INRA engagé pour concilier sensibilité des animaux, travail de l’éleveur et regard de la société. INRA, 8 pages.
L’alimentation bio locale, un truc de bobo ? L’accessibilité de l’alimentation que nous prônons, chez Nature & Progrès, depuis près de 50 ans, est souvent mise en question. A défaut d’arriver à résoudre, une bonne fois pour toutes, le problème de la pauvreté et des inégalités sociales, il est nécessaire de miser sur une transition de l’alimentation collective pour favoriser l’accès du plus grand nombre à une alimentation de qualité. Cette étude s’intéresse aux freins et aux leviers permettant de concrétiser cette évolution.
L’étude dresse un portrait du secteur de l’alimentation collective et de ses évolutions. La pression financière a généré une détérioration de la qualité des repas servis en cantines. Le nombre de repas pris dans les écoles s’est réduit. Des cuisines ont fermé, passant le relais à des sociétés de catering. Certaines écoles ont même cessé de proposer une restauration. Le secteur de l’alimentation collective a besoin d’une transition, de pouvoir valoriser l’origine et la qualité de ses produits, la saveur de ses repas.
Peut-on nourrir toutes les collectivités avec des produits bio et locaux ? L’offre bio locale, bien développée et organisée, peut globalement répondre à la demande, à part celle des plus grandes sociétés de catering qui commandent des volumes trop importants. Les règles des marchés publics, passage obligatoire pour l’approvisionnement des cantines publiques, sont cependant une réelle entrave aux collaborations avec les producteurs bio locaux étant donné leur lourdeur et complexité administrative, ainsi que l’interdiction de cibler une origine locale. Enfin, les contraintes de ressources humaines, de compétences et d’équipement en cuisine représentent également un frein à la transition. Passer en bio local signifie de changer une manière de fonctionner bien ancrée dans la formation et dans les habitudes des professionnels. Finalement, la première contrainte semble être le prix de cette transition, à la fois celui des ingrédients bio locaux, mais aussi le surcroît de travail en cuisine.
Plusieurs solutions ont été identifiées au cours de cette étude, et mériteraient d’être approfondies par nos pouvoirs publics. La plus ambitieuse, qui permettrait de donner un élan à la filière bio locale, serait d’imposer une part – et, à terme, la totalité – d’ingrédients bio locaux dans les repas préparés par les collectivités. Une mesure déjà prise en France et dont les premiers résultats sont prometteurs. Nature & Progrès revendique la mise en place d’une politique alimentaire engagée vers l’agriculture bio et locale. Si ces mesures semblent coûteuses, car il est nécessaire de soutenir financièrement cette transition, elles seraient accompagnées de nombreuses plus-values : amélioration de la santé publique et environnementale, création d’emploi local, renforcement des filières agricoles, etc. N’est-il pas temps de sortir du court-termisme et de décloisonner les budgets publics pour mettre en place une politique alimentaire ambitieuse et transversale, sur le long terme, pour notre santé et celle de la Terre ? Chez Nature & Progrès, nous le croyons ! Deux leviers ont été identifiés pour encourager cette transformation politique : la diffusion et la vulgarisation d’études scientifiques sur les externalités de l’agriculture biologique, et l’inscription du droit à l’alimentation dans la Constitution belge et/ou européenne.
Bio et précarité alimentaire, une question de bon sens
A l’heure où de plus en plus de personnes peinent à boucler leurs fins de mois, Nature & Progrès invite à un pari fou : osons le bio. Fou, car il peut sembler indécent d’évoquer une alimentation connue pour être « plus chère » quand il s’agit de parler de pauvreté et d’aide alimentaire. Mais finalement, pas si fou que ça, quand on y réfléchit vraiment. La bio est la meilleure solution aux enjeux de la précarité alimentaire.
Un droit à l’alimentation bafoué
Selon la Fédération des Services Sociaux, à ce jour, 600.000 personnes ont recours à l’aide alimentaire en Belgique, dont 300.000 en Wallonie et 90.000 en Région de Bruxelles-Capitale. A raison de 2,3 personnes par ménage, on peut donc dire qu’un ménage belge sur dix fait appel à ce soutien. Ces chiffres résultent d’une hausse de 30 % en cinq ans, expliquée par les différentes crises : Covid-19, inondations, guerre en Ukraine, inflation, etc.
L’un des droits fondamentaux de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme n’est pas respecté.
« Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires. » (Déclaration universelle des Droits de l’Homme, 1948, Art.25)
Notons que cet article fait référence à un niveau de vie suffisant, soit à une capacité financière de chacun.e à assumer, en toute autonomie, ces différents domaines, dont le plus fondamental est l’alimentation. Les dons alimentaires sont une béquille, une solution d’urgence indéniablement utile, mais qui s’est généralisée et banalisée. Les organisations d’aide alimentaire s’essoufflent, reposant sur un bénévolat de plus en plus rare, des approvisionnements se réduisant comme peau de chagrin tout en devant répondre à une demande de plus en plus importante.
Notre société a besoin d’une véritable politique visant à lutter efficacement et de manière structurelle contre la pauvreté, en donnant la parole et en tenant compte des besoins des principaux concernés. Il est plus que temps de se pencher sur de véritables solutions permettant à chacun.e de se nourrir sainement, dans la dignité, et en toute autonomie.
L’aide alimentaire cantonnée aux produits industriels
Aujourd’hui, l’aide alimentaire repose principalement sur deux types d’approvisionnements : les produits relevant du Fonds social européen (FSE+), représentant 37 % des volumes[i], et les invendus de l’agro-industrie (22 % des volumes) et de la grande distribution (32 % des volumes).
L’enveloppe FSE+, gérée par le Service public fédéral de programmation Intégration sociale (SPP IS), permet l’achat de produits de base de longue conservation auprès de l’agro-industrie européenne : lait, farine, pâtes, conserves, etc. Voici comment l’Etat subsidie indirectement l’industrie grâce à une enveloppe colossale : vingt millions d’euros en 2023 ! On est bien loin d’une alimentation de qualité reposant sur des produits frais (mais périssables), biologiques et locaux !
Les invendus alimentaires, eux, permettraient de diversifier l’aide avec des produits frais. Mais, avouons-le, ces aliments sont quand même un peu défraîchis puisque invendables, et les acteurs de l’aide alimentaire ont d’ailleurs interpellé la presse en novembre 2023. « Nous avons l’impression d’être la poubelle des grands magasins », témoigne l’asbl La Petite Maison du Peuple de Colfontaine dans un article de la RTBF[ii]. En France, l’Agence de transition écologique ADEME estime à dix millions de tonnes la nourriture perdue ou gaspillée chaque année. Les invendus des commerces représentent 14 % du gaspillage, équivalant à trois kilos de nourriture par personne et par an. Cette ressource se tarit en raison des stratégies anti-gaspi – très « greenwashing » mais aussi économiques – développées par les grandes surfaces, et la valorisation de ce type de produits par des start-ups anti-gaspi (Nous anti-gaspi, Too Good To Go, etc.).
Le modèle d’aide alimentaire sous la forme de distribution de colis est une réponse d’urgence à la situation des personnes : il faut donner quelque chose à manger à une personne dénutrie. Quand il est question de vie ou de mort, d’une sous-nutrition ayant des impacts sur la santé, le quoi et le comment sont secondaires. Toute la problématique est que l’aide d’urgence tend à devenir structurelle à défaut d’autres alternatives. C’est dans ce contexte, quand la béquille s’éternise, que les défauts du « quoi » et du « comment » prennent de l’importance. L’association ATD Quart Monde (2019)[iii] en témoigne :
« Le sentiment d’humiliation, d’atteinte à leur dignité, semble être composé de deux éléments : l’humiliation de recevoir des produits invendus, c’est-à-dire les « déchets » des autres consommateurs et de l’agro-industrie, et la violence de ne pas avoir le droit de choisir les produits qu’ils veulent, de ne pas pouvoir les refuser ni les contester ».
Bio & local : « Transformer le cercle vicieux en cercle vertueux »
Dans ce contexte, comment peut-on imaginer renforcer l’accès des publics précarisés à des produits de qualité, paysans, bio, locaux, généralement considérés comme des produits « bio-bobo », plus chers ? Rares sont les acteurs coutumiers des questions sociales qui osent s’aventurer dans ce genre d’idée. De nombreuses structures sociales écartent d’emblée les produits bio locaux et se concentrent sur d’autres sources d’approvisionnement, conventionnelles et industrielles, jugées plus accessibles. Certains acteurs plus hardis ont réfléchi la question.
Le CBCS (Conseil Bruxellois de Coordination Sociopolitique) (2013)[iv] met en avant toute la cohérence d’opter pour des produits issus d’une agriculture locale et de qualité dans les dispositifs d’aide alimentaire. « Si des critères de durabilité sont insérés dans les cahiers des charges relatifs aux achats de vivres [relatifs à l’aide alimentaire] de manière à soutenir les produits de qualité issus de l’agriculture paysanne locale, on pourrait transformer le cercle vicieux en cercle vertueux. »
« Fournir des vivres de qualité à ceux qui ont le plus besoin de cette qualité, soutenir l’agriculture paysanne locale, pourvoyeuse d’emplois, et réduire la précarité ».
Le pape François interpelle, dans son encyclique « Laudato Si »[v] : « Il est fondamental de chercher des solutions intégrales qui prennent en compte les interactions des systèmes naturels entre eux et avec les systèmes sociaux. »
« Il n’y a pas deux crises séparées, l’une environnementale et l’autre sociale, mais une seule et complexe crise socio-environnementale. »
Le concept d’écologie intégrale appelle à ne plus séparer l’humain d’un côté, à travers des actions sociales et philanthropiques, et l’environnement de l’autre. Renforcer l’accès des publics en situation précaire à des produits bio et locaux coule donc de source, pour résoudre la grande crise que nous vivons.
Associer aide alimentaire et producteurs bio locaux, est aussi une des recommandations exprimées dans le Mémorandum 2024 de la Concertation Aide Alimentaire[vi]. « De nouvelles expériences de collaboration entre des organisations d’aide alimentaire et des producteurs locaux ont été mises en place, souvent à la grande satisfaction des deux parties : les premiers pouvant offrir des produits de qualité aux bénéficiaires, et les seconds bénéficiant d’un prix juste et rémunérateur pour leur labeur. Ces expériences doivent être évaluées, soutenues et déployées partout où cela est possible ».
Production bio locale et alimentation des personnes fragilisées tendent donc à se rapprocher, deux mondes partageant des défis importants, et qui gagneraient à travailler ensemble pour le bien de tous. Mais reste la question épineuse du prix : chacun se demandera donc comment faire pour assurer à la fois un prix correct pour le producteur, et un prix accessible pour le plus grand nombre. Une équation insoluble ?
Résoudre l’équation des prix
Toute personne qui le souhaite devrait avoir accès à une alimentation bio et locale. L’équilibre à respecter est le suivant : le revenu du consommateur doit – au moins – correspondre au prix des aliments. On peut donc actionner deux leviers : le premier est d’augmenter le revenu via des mesures de lutte contre la pauvreté, et le second est de réduire le prix des aliments, mais sans, bien entendu, rogner sur les revenus des producteurs. Les rapports du Secours Catholique[vii] et de l’Insee[viii] en France attirent l’attention sur le fait qu’un producteur est, assez souvent, lui aussi, un consommateur en situation précaire qui a besoin de revenus pour s’alimenter.
Si 10 % des Français ont besoin de l’aide alimentaire pour se nourrir, plus de 20 % des agriculteurs ne vivent pas de leur métier et ont un niveau de vie inférieur au seuil de pauvreté.
Lutter contre la pauvreté
La solution la plus évidente aux questions d’accessibilité financière de l’alimentation est de lutter contre la pauvreté. Si chacun pouvait disposer d’un revenu suffisant pour couvrir ses besoins essentiels, la question ne se poserait pas. Aujourd’hui, les situations sont contrastées. Les travailleurs, salariés ou indépendants, disposent de revenus. Pour certains, ces rentrées sont trop faibles pour assurer les besoins de base. Les chômeurs et les personnes bénéficiant du revenu d’intégration sociale reçoivent un coup de pouce qui est rarement suffisant pour couvrir l’ensemble des besoins. Et enfin, une frange de la population ne dispose d’aucun revenu, étant dépendante d’une autre personne ou étant à la rue. Notre société a évolué vers un système très inégalitaire, où de nombreux travailleurs se retrouvent sous pression, partent en « burn out » et rêvent d’un temps partiel, et où d’autres personnes ne trouvent pas d’emploi, partent en « bore out » et rêvent de se rendre utiles, de prendre leur place dans la société.
En Wallonie[ix], 64 % des personnes âgées de 20 à 64 ans disposent d’un emploi tandis que 5,5 % sont au chômage. Les autres 30,5 %, dits « inactifs », ne sont pas sur le marché de l’emploi (étudiants, homme ou femme au foyer, prépensionnés, etc.). En 2022, 26 % des salariés travaillaient à temps partiel et 5 % occupent un second emploi.
L’idée d’un revenu universel fait doucement son chemin, de même que celle d’une sécurité sociale alimentaire. Elles reposent sur le même principe : fournir aux citoyens un revenu de base suffisant pour couvrir les besoins essentiels. Plus précisément, la sécurité sociale alimentaire repose sur trois piliers. Le premier est relatif à l’universalité de la mesure : tous les citoyens seraient concernés. Le second est la mise en place d’une cotisation proportionnelle au revenu, constituant une caisse commune. Enfin, le troisième pilier, appelé « conventionnement démocratique », stipule que les aliments achetés avec ce pécule (en France, ils imaginent un montant de 150 euros par personne et par mois, soit environ la moitié du budget alimentaire moyen) doivent répondre à certaines conditions (normes environnementales, sociales…) définies démocratiquement.
La mise en place d’un revenu universel et d’une sécurité sociale alimentaire dépend d’orientations politiques. L’idée se propage, séduit de nombreuses personnes. Un lobby se met en place pour mobiliser les décideurs[x]. Cependant, rien ne peut avancer tant que les politiques ne sont pas convaincus et ne prennent pas de mesures. Aucune initiative citoyenne ne peut, en effet, effectuer des prélèvements sur les revenus.
Réduire le prix des aliments bio locaux
Si l’on dispose de peu de moyens pour augmenter les revenus des citoyens, il faut alors activer le second levier : réduire le prix des aliments bio locaux pour les rendre accessibles. Ne tombons cependant pas dans le piège : écraser les prix aux dépens du revenu des acteurs de la filière n’a aucun sens. Il faut alors avoir recours à des fonds publics ou privés pour rétablir l’équilibre. Ces fonds peuvent être utilisés de manière directe pour acheter des vivres ou de manière indirecte pour réduire les frais de la filière. Il peut s’agir de donner l’accès à des terres, à des bâtiments ou à des équipements et de réduire le coût de la main d’œuvre (bénévolat, emplois subsidiés, etc.).
De nombreuses aides sont possibles pour réduire le coût de l’alimentation : des subsides privés, comme des fondations ou des dons de particuliers, et des subsides publics. Outre la question de la pérennité de ces dispositifs, en lien avec la viabilité sur le long terme des initiatives, se pose la question de la concurrence avec les acteurs existants, et le risque de déforcer le maillage des initiatives de distribution. Plusieurs interpellations ont été recueillies dans le cadre du Réseau RADiS. Rappelons en effet que ce projet mené par Nature & Progrès et la Fondation Cyrys vise à favoriser l’accessibilité du bio local pour le plus grand nombre en région dinantaise. La fondation finance une grande partie du travail des chargées de mission. Il est question de créer des lieux de vente, comme une épicerie mobile, en ayant recours à des fonds privés et publics, à du bénévolat ou à d’autres formes de travail subsidié.
Des craintes ont été exprimées lors d’un sondage. « Le gros problème, je trouve, est la concurrence qui se fait entre les producteurs, les épiceries et les réseaux qui fonctionnent avec des bénévoles. Les structures qui travaillent avec des bénévoles cassent le marché pour les épiceries qui, elles, doivent se payer et donc faire une marge. »
« Je trouve ça dommage que, pour un marché aussi petit mais qu’il est nécessaire de développer davantage face aux grosses industries, ce ne soit pas plus solidaire, plus équilibré. Tout le monde se tire dans les pattes et c’est à celui qui tiendra le plus longtemps debout au péril de sa propre rémunération ».
Cette concurrence est d’autant plus puissante quand les initiatives d’accessibilité alimentaire sont destinées au tout public, car la cible comprend inévitablement les clients des initiatives privées. Faut-il, dès lors, limiter ces soutiens à des initiatives réservées à des publics fragiles ? Dans son Memorandum 2024, la Concertation Aide Alimentaire revendique une évolution des mesures prises en faveur d’une alimentation de qualité pour tou.te.s vers une inconditionnalité, soit, l’accès à ces aides pour tous, sans critères distinctifs. La sélection des bénéficiaires s’est généralisée du fait que l’aide alimentaire est insuffisante en quantité et qu’il faut trouver un équilibre entre le nombre de personnes aidées et les quantités distribuées à ces personnes. Elle est cependant source de clivage social et renforce le sentiment d’assistanat. La sélection vient aussi de l’idée conçue que les problématiques sont individuelles – « C’est de ta faute si tu es dans cette situation » – et que l’on ne considère pas le défi comme collectif et solidaire. Cela renforce la concurrence entre les personnes. Justifier ses besoins est parfois rabaissant et revient souvent à « se déshabiller », ce qui est contraire à la dignité et au respect des personnes.
Soutenir via les collectivités
Une solution, pour ne pas en revenir à la conditionnalité de cet accès, est de destiner les soutiens à un approvisionnement des collectivités, comme les écoles, les maisons de repos, les hôpitaux, etc., ce qui revient à poser la question du rôle des collectivités dans ces questions essentielles.
Les leviers actionnables au niveau des acteurs publics sont nombreux. Les communes peuvent renforcer l’accès à la terre en mettant à disposition des parcelles dédiées à alimenter les cantines. Certaines communes françaises vont plus loin en créant des régies agricoles gérées par des employés, le plus souvent en alliant production et réinsertion socio-professionnelle. La transformation des produits peut être réalisée dans des cuisines de collectivité communales alimentant les différentes cantines publiques ou les services de distribution de repas liés aux CPAS. Le secteur de la restauration recherche des talents. Pourquoi ne pas donner goût à ces métiers aux personnes fragilisées qui pourraient en faire, par la suite, leur métier ? Les possibilités sont nombreuses et vertueuses, tant au niveau écologique que social.
Objet et structure de l’étude
Nature & Progrès est une association de producteurs et de consommateurs convaincus de la nécessité de développer un système alimentaire vertueux pour la santé, pour l’environnement et pour la société. En réaction au développement d’un modèle agro-industriel intensif et polluant, l’association mûrit et défend, depuis de nombreuses années, un idéal coconstruit par les producteurs et les mangeurs, et concrétisé par une septantaine d’agriculteurs et d’artisans porteurs de la mention Nature & Progrès.
Cette alimentation, encore réputée trop chère, pose la question de son accessibilité financière pour le plus grand nombre. Une question souvent considérée comme le point faible du bio-local prôné par Nature & Progrès.
La présente étude s’intéresse à l’accessibilité des produits bio locaux par le prisme de l’alimentation collective, en évaluant les possibilités de transition de ce secteur. Nous sommes tous concernés par l’alimentation dans les crèches, les écoles, les maisons de soins et de repos, et dans certaines entreprises. Nous défendons, par cette idée, le droit de chacun et de chacune à une alimentation de qualité, un besoin essentiel, tant du point de vue de la santé que du respect des personnes.
Nous commencerons par faire connaissance avec le secteur particulier de la restauration hors-domicile, d’en comprendre les dynamiques et le fonctionnement (Chapitre 1). Ensuite, nous nous poserons la question de la crédibilité de notre idéal, celui de fournir l’ensemble de l’alimentation collective avec des produits bio et locaux. Le secteur bio est-il capable, est-il prêt ? (Chapitre 2). Nous identifierons ensuite, à travers de nombreux témoignages d’acteurs (repris dans les références), les différents freins à la transition des cantines vers une alimentation bio et locale (Chapitre 3) avant de nous pencher sur des leviers d’action (Chapitre 4) et d’émettre notre proposition (Conclusion).
Chapitre 1 : Nos cantines ont besoin d’une transition
Crèches, écoles, maisons de repos, cantines d’entreprise… La restauration collective est partout autour de nous. Du foyer à la cuisine collective, puis à la prise en charge par des sociétés de catering, elle s’est transformée parallèlement à notre société. Les promesses de ce secteur quant à la qualité des repas et à leur accessibilité ne sont pas tenues, et le système semble au bord de la rupture. La nécessité d’une transition vers le bio local est une évidence !
Faisons connaissance avec le secteur des cantines. Dans cet article, un coup d’œil dans l’Histoire nous permettra de comprendre les mutations du secteur. Les quelques chiffres du secteur wallon seront complétés par des statistiques disponibles en France. Enfin, un cas concret permettra d’illustrer le propos : celui de la région dinantaise, territoire d’action du Réseau RADiS. Une étude réalisée par le Bureau Economique de la Province de Namur (BEP) expose la situation des cantines scolaires de cinq communes de la région dinantaise (Dinant, Yvoir, Onhaye, Hastière et Houyet). Les résultats interpellent et appuient la nécessité d’une transition.
L’alimentation collective ? C’est quoi au juste ?
La restauration collective est une branche de la restauration hors foyer. Elle se distingue de l’Horeca par le fait que le consommateur ne paie pas le prix réel du repas. Ce dernier est au moins partiellement pris en charge par la structure porteuse, qui peut être scolaire (écoles, universités), sociale ou de santé (maisons de soins, maisons de repos, CPAS, prisons…) ou liée au travail (cantine d’entreprise ou d’administration).
On estime à 7.000 le nombre de cantines présentes en Wallonie et à Bruxelles[xi]. Elles couvrent, en Wallonie, 200.000 repas chauds par jour[xii].
La restauration collective s’est fortement développée depuis l’après-guerre. Anciennement, les repas étaient pris à la maison. L’évolution de la société vers la mise au travail des femmes, l’augmentation de la distance entre le lieu de travail ou de scolarité et le domicile et la diminution du temps consacré au repas de midi favorisèrent le système « de la gamelle et de la cantine » : les travailleurs et les écoliers emportaient leur repas pour le manger dans un local mis à disposition par l’employeur ou par l’école. Une évolution vers un service de soupes puis de repas chauds eut lieu, en particulier dans le milieu scolaire. A l’époque où l’école n’était pas encore obligatoire, les cantines stimulaient les parents à scolariser leurs enfants et étaient vues comme un moyen de lutter contre la précarité alimentaire des enfants issus de familles pauvres. L’instauration de la cantine bouleversa des habitudes millénaires. Claude Fischler[xiv] écrit en 1996 : « Alors que, tout au long de l’évolution historique, on a assimilé la maison au foyer, c’est-à-dire à la cuisine, l’alimentation s’identifie de moins en moins nécessairement à l’univers domestique ».
De la cuisine à la société de catering
Les repas ont, dans un premier temps, été réalisés dans des cuisines mises en place dans les établissements. Mais face aux coûts et à la lourdeur de la préparation des repas, des collectivités ont décidé d’avoir recours à des prestataires externes, les sociétés de catering. En France, ce service est apparu en 1934[xv], avec succès : le nombre de repas fournis par ces sociétés a été multiplié par 4,5 entre 1973 et 1990[xvi]. Aujourd’hui, si aucune statistique précise n’est disponible en Wallonie, le secteur[xvii] estime que la moitié des cantines sont « autogérées », et que l’autre moitié passe par des prestataires externes. En France, 40 % des repas servis proviennent de sociétés de catering. Cette moyenne cache cependant des disparités en fonction des secteurs. Toujours en France, ce chiffre s’élève à 70 % si on ne considère que les écoles du niveau fondamental (maternelle et primaire)[xviii].
En région dinantaise, l’étude du BEP révèle que quasiment toutes les écoles ont externalisé la production de leurs repas.
De la ragougnasse aux plats aseptisés
La qualité des repas proposés à la cantine a eu – et a souvent toujours – mauvaise réputation. Lors de l’Ancien Régime, des soupes légères, des légumes cuits à l’eau et des fromages desséchés étaient servis dans les hospices aux personnes en situation précaire. Plus tard, les cantines étaient synonymes de repas monotones, souvent lourds et indigestes, avec l’obligation, bien entendu, de « manger toute son assiette », qui a terrorisé plus d’un enfant. De la ragougnasse, on est passé aux plats aseptisés garants d’une meilleure sécurité alimentaire. Pierre Perret[xix] nous le raconte en chanson.
Je comprends pas maman que ça t’affole
Ça qu’on mange à la cantine de l’école
Ils l’ont bien précisé tout est pulvérisé
Traité piqué aseptisé ça peut pas nous peser
Crois-moi qu’avec toutes ces vitamines
Le chlorate et la pénicilline
Qu’y a dans les épinoches
Et les chipolatas
Y a pas un astibloche
Qui viendrait y faire sa casbah
Un manque de qualité perceptible
D’après une étude de la Fédération Wallonie Bruxelles menée en 2006[xx], un enfant sur trois, à peine, a recours au service de repas chaud dans les écoles primaires. En région dinantaise, à peine 10 à 15 % des élèves des écoles maternelles et primaires prennent des repas chauds à l’école. Les élus communaux témoignent de la mauvaise qualité des repas proposés par différentes sociétés de catering : « Des soupes trop liquides, des repas fades, trop salés, peu appétissants… ». Les plaintes ne tarissent pas, mais les écoles ne sont pas en position de négocier vu le faible volume de la commande. En réalité, elles peinent à trouver des opérateurs : peu d’offres sont récoltées lors des appels lancés dans le cadre de leurs marchés publics (procédure utilisée par les acteurs publics en vue de désigner leurs fournisseurs).
A quel prix ?
Le projet Réalisab, en France, a évalué les composantes et le prix réel d’un repas de collectivité[xxi]. Les ingrédients comptent pour un quart des frais, le personnel dédié (fabrication et distribution des repas, encadrement des élèves, gestion…) pour la moitié, suivent ensuite le fonctionnement et les investissements. Un repas pris en collectivité revient en moyenne à 8,20 euros, mais seule une partie des frais est prise en charge par le consommateur. Qui finance le reste, et combien ?
Source des chiffres : Réalisab
En gestion concédée, la plupart du temps, les communes proposent le repas au même prix que celui facturé par la société de catering, mais elles financent le personnel nécessaire à la gestion et à la distribution. Une partie du prix réel est donc pris en charge par les pouvoirs publics. C’est le cas des écoles de la région dinantaise, d’après l’étude du BEP : le prix des repas varie de 3,55 à 4,75 euros (maternelle et primaire, incluant potage, repas et parfois dessert) et est le plus souvent facturé au prix de la société de catering par les communes aux parents d’élèves.
Pour les collectivités équipées de leurs propres cuisines, des financements publics interviennent dans les frais de fonctionnement (salaires des ouvriers, frais d’énergie…) et de bâtiment. Les subsides étant le plus souvent insuffisants pour couvrir les frais, les écoles ont recours à d’autres sources de financement publiques ou privées.
Malgré le fait que l’enseignement soit, dans notre pays, parmi les mieux financés d’Europe, la tendance est à la rationalisation des coûts afin de maintenir un équilibre financier acceptable et de garantir la gratuité de l’enseignement pour tous. La pression sur les prix est donc bien réelle.
Le droit de chaise, révélateur des pressions financières
De nombreuses écoles appliquent un « droit de chaise » – appelé aussi « taxe tartine » imposant aux parents d’élèves de participer financièrement aux frais relatifs au temps de midi. La Ligue des Familles[xxii] a évalué que 4 écoles du niveau fondamental sur 10 réclament le droit de chaise, et que la facture s’élève mensuellement, en moyenne, à 17 euros en maternelle et 20 euros en primaire. Ce droit de chaise ne peut être réclamé que lorsque les coûts de surveillance du temps de midi dépassent les subsides prévus par la Fédération Wallonie-Bruxelles. La demande de nombreux acteurs est d’évoluer vers une prise en compte du temps de midi comme activité scolaire, permettant une prise en charge complète par la Fédération Wallonie Bruxelles.
Promesse tenue ?
Un enfant sur cinq arrive à l’école le ventre vide. Une famille belge sur quatre rencontre des difficultés à nourrir ses enfants.
L’ampleur de la pauvreté est alarmante autant que silencieuse, et demande des mesures urgentes et structurelles. La restauration collective publique, basée sur un système de solidarité, est présentée comme un levier pour renforcer l’accessibilité du plus grand nombre à une alimentation saine. En effet, une participation financière permet aux bénéficiaires de ne payer qu’une partie des frais liés à la conception et à la distribution du repas. L’évolution du secteur lui permet-elle d’encore tenir ses promesses ?
Oui, aujourd’hui, on peut dire que les cantines scolaires permettent à des enfants issus de familles pauvres de consommer, pour une somme raisonnable, un repas complet par jour, quatre fois par semaine, et ce n’est pas négligeable. Manger, c’est bien. Mais une alimentation de qualité, c’est mieux ! Comme dans le cas de l’aide alimentaire, la tension générée par la limitation des aides publiques amène à distribuer aux enfants des produits industriels à bas coût, provenant des quatre coins du monde et préparés, de plus en plus souvent, dans des cuisines-usines.
De nombreux acteurs soulignent la mauvaise qualité des aliments. Nous ne parlons pas ici de la qualité bactériologique, qui grâce à l’AFSCA, est bien surveillée. En ce qui concerne la qualité nutritive, si les cuisines doivent respecter des équilibres nutritionnels, de nombreux autres paramètres tels que les teneurs en pesticides, par exemple, ne sont pas prises en compte. Sinon, tous les repas seraient bio ! La qualité gustative pose elle aussi problème. Or, un aliment non consommé n’a aucune valeur ! Ce phénomène accroit le gaspillage alimentaire et provoque un détournement du mangeur, quand il en a la possibilité.
Face à la chute vertigineuse des commandes de repas chauds, les écoles sont en recherche de solutions. Si certaines écoles envisagent douloureusement un arrêt de ce service solidaire (elles étaient déjà 18 % en 2006 d’après une enquête de la FWB), d’autres souhaitent reprendre en mains la confection des repas. Ici aussi, l’étude du BEP est révélatrice : les cinq communes interrogées s’intéressent à la possibilité de reprendre en mains la préparation des repas, en vue de les rendre plus qualitatifs et plus attractifs pour les enfants.
Une transition indispensable !
Le secteur de l’alimentation collective meurt à petit feu et doit se réinventer. Une transition vers une alimentation de qualité, bio, locale, goûteuse, porteuse de sens, n’est-elle pas une solution pour redonner vie aux cantines ? Oui, c’est une évidence ! Mais les producteurs bio sont-ils à la hauteur de la demande potentielle ? Les filières sont-elles assez solides et développées pour fournir les collectivités, soit un potentiel de 200.000 repas par jour en Wallonie ?
Chapitre 2 : Notre secteur bio est-il à la hauteur ?
En Wallonie, 200.000 repas sont servis, chaque jour, dans les cantines. Passer la restauration collective en bio local représente un fameux défi ! Si la production bio semble suffisante, la transformation et la distribution sont étudiées à la loupe par le secteur. Se posent des questions de localisation, de rentabilité mais aussi d’échelle, et donc du modèle alimentaire que nous souhaitons.
L’idée bouillonne dans les villes et dans les campagnes : révolutionner l’alimentation des cantines par une transition complète vers une alimentation de qualité, respectueuse de notre santé et de celle de la Terre. Certains diront une alimentation « durable ». Chez Nature & Progrès, nous parlerons d’alimentation « bio et locale », à laquelle nous pourrions encore ajouter quantité d’adjectifs pour exprimer nos idéaux : artisanale, équitable, en circuit court, etc.
Le laboratoire Sytra de l’Université Catholique de Louvain[xxiii] a estimé les quantités de produits agricoles nécessaires pour alimenter les collectivités wallonnes : 1.500 tonnes de froment, 11.000 tonnes de pommes de terre, 7.600 tonnes de pommes et de poires, 4.700 tonnes de petits pois, carottes et haricots verts, 1,5 millions de litres de lait, 9 millions d’œufs, etc. Pour mener à bien la transition, il y a du pain sur la planche pour nos agriculteurs bio ! Sont-ils à la hauteur ?
Les producteurs sont prêts !
Produisons-nous assez de produits bio locaux pour fournir les cantines ? A l’échelle régionale, d’après les projections du laboratoire Sytra, le développement du secteur bio semble suffisant pour la majorité des produits à l’exception de certains légumes. Stéphanie Goffin, coordinatrice du pôle « Alimentation durable » de Biowallonie – l’asbl d’encadrement du secteur bio en Wallonie -, nous rassure : depuis cette étude réalisée en 2019, la production de légumes en grandes cultures a augmenté.
D’autres échelles, plus petites, peuvent être considérées.
L’« hyperlocal », au niveau d’une province voire d’une commune, permet de resserrer les liens avec les producteurs, de favoriser le circuit court et la solidarité, et facilite la logistique. Mais peut-on, à une échelle aussi petite, produire les quantités et la diversité nécessaires aux repas des collectivités, et assurer la régularité d’approvisionnement ?
Etant donné que chaque région agricole possède ses spécificités de productions, liées notamment aux types de sols et de climats, il semble difficile de se reposer entièrement sur cette échelle. On assiste cependant à une multiplication des initiatives qui stimulent la production locale. En France, en prenant comme modèle la commune de Mouans-Sartoux, de nombreuses communes initient des régies agricoles pour nourrir leurs collectivités.
Si la production bio wallonne semble suffisante pour alimenter les collectivités du territoire, l’étude du laboratoire Sytra suggère que c’est au niveau des maillons suivants, la transformation et la logistique, que le secteur doit placer ses efforts.
Régies agricoles : l’exemple inspirant de Mouans Sartoux[xxiv]
Mouans-Sartoux est une petite commune – 10.000 habitants – du département des Alpes Maritimes. C’est la crise de la vache folle, à la fin des années 1990, qui a fait prendre conscience aux élus d’une nécessité de manger autrement. La commune se met à la recherche de produits bio locaux pour alimenter ses cantines scolaires – 1.100 repas par jour -, avec peu de succès. En 2005, elle fait jouer son droit de préemption pour sauver un domaine agricole de quatre hectares des convoitises de promoteurs immobiliers. Après avoir fait réaliser une étude de faisabilité, la régie agricole est lancée en 2010 avec l’engagement d’une agricultrice. La production de légumes démarre, grandit, se diversifie, s’adapte au calendrier scolaire via l’installation de tunnels de culture puis l’investissement dans un surgélateur. La régie produit 85 % des légumes utilisés par les cantines, tandis que les petits producteurs locaux sont favorisés, autant que possible, pour fournir les autres produits. Le 100 % bio est atteint depuis 2012.
Et le prix ? Il a descendu ! Les collectivités ont réduit de 80 % le gaspillage alimentaire en 5 ans et elles proposent un repas végétal par semaine. La régie agricole représente un coût pour la commune, davantage que l’achat de légumes bio à l’extérieur. Cependant, il s’agit d’une volonté et d’un choix politique, car outre la production alimentaire, la régie présente une plus-value sociale. Elle est investie par les enfants et participe au projet pédagogique, elle crée de l’emploi et elle permet de s’extraire d’une dépendance alimentaire. Les surplus sont valorisés à l’épicerie sociale pour favoriser l’accessibilité du bio aux ménages les plus modestes.
Cet exemple a inspiré de nombreux autres projets : on compte aujourd’hui une vingtaine de régies agricoles en France, sur 0,4 à 12,5 hectares, alimentant chacune 50 à 1.500 convives[xxv]. Ces initiatives démontrent que les pouvoirs publics ont leur carte à jouer pour favoriser le bio local dans les collectivités. Et pourquoi ne pas en profiter pour favoriser la réinsertion socio-professionnelle, comme aux Jardins de la Hulle du CPAS de Profondeville ?
Développer la transformation
Les produits commandés par les cuisines sont, en partie, pré-transformés. Dans le cas des légumes, les produits frais (dits « de 1ière gamme ») représentent moins de la moitié des commandes, les acteurs privilégiant les légumes prédécoupés, soit surgelés (3ième gamme), soit sous atmosphère contrôlée (4ième gamme). Il n’est donc pas tout de produire des carottes ou des pommes de terre, encore faut-il les transformer ! C’est ici que le bât blesse : d’après Sytra, la Wallonie manquerait de légumeries pouvant assurer ce service. Des moyens financiers importants ont donc été mis en œuvre en Wallonie pour créer ces outils de transformation.
Quand les légumes font leurs gammes…
La 1ière gamme correspond aux légumes frais et commercialisés en l’état ;
La 2ième gamme correspond aux légumes en conserves ;
La 3ième gamme correspond aux légumes surgelés ;
La 4ième gamme correspond aux légumes épluchés et lavés, crus et conservés sous atmosphère contrôlée.
Enfin, la 5ième gamme correspond aux légumes épluchés, cuits et emballés sous vide (en sachets plastiques)
Source : Manger Demain
Et pourtant, la légumerie d’ADMbio, coopérative de producteurs de la région liégeoise, a fermé ses portes il y a quelques années. Elle transformait des produits bio locaux en potage collation livré aux écoles de la région. Celle installée dans les bâtiments de la Fabrique circuits courts à Namur a été longtemps sous-utilisée, et c’est encore le cas de l’outil disponible dans le hall-relais Agrinew de Marche-en-Famenne. Comment expliquer ce manque de succès ? Plusieurs légumeries sont en cours de création grâce aux subsides délivrés dans les appels à projet de relocalisation de l’alimentation en Wallonie. Vont-elles suivre le même chemin ?
Afin de mieux comprendre la situation de ce secteur et d’accompagner les porteurs de projet, la Cellule Manger Demain coordonne depuis plusieurs années un groupe de travail sur les légumeries. Leur analyse[xxvi] publiée en 2022 est révélatrice. D’une part, une enquête réalisée auprès des collectivités montre que peu se soucient de la provenance des légumes achetés ou de leur caractère biologique. Serait-ce un critère trop secondaire, ou un manque de traçabilité dans l’offre des grossistes ? D’autre part, un comparatif des prix de légumes à destination de la restauration collective est éloquent. Les légumes surgelés revendus par le grossiste Solucious sont souvent bien moins chers que les produits frais bio proposés par Interbio et que les produits de quatrième gamme non bio proposés par Végépack. De nombreuses cantines se fournissent donc au moins cher, de légumes surgelés disponibles toute l’année et nécessitant moins de travail en cuisine.
Source : Manger Demain
Un seul acteur produit des légumes bio surgelés en Wallonie. D’après la Cellule Manger Demain, « La surgélation est une technique lourde, onéreuse et complexe impliquant une logistique adéquate dont le coût global constitue davantage un obstacle qu’une solution pour les acteurs de terrain. Plus qu’économique ou technique, la difficulté est aussi environnementale. Par contre, il y a moins de gaspillage alimentaire et une conservation qui passe de sept jours à trois mois. Faut-il donc favoriser la circulation sur le marché des collectivités de produits locaux surgelés ? Les vertus nutritionnelles de ce mode de conservation font également débat. »
La situation n’est donc pas si simple : créer des légumeries afin de fournir aux collectivités les gammes de légumes qu’elles recherchent pose de nombreuses questions liées à la rentabilité, à la localisation et à l’échelle. Ce constat est rejoint par une seconde étude réalisée par le laboratoire Sytra[xxvii] :
« Avec l’émergence et le potentiel foisonnement de ces initiatives, se pose la question de leur nombre et taille optimales, leur répartition géographique, leur rentabilité économique, etc. »
D’après Ho Chul Chantraine, co-auteur de l’analyse de la cellule Manger Demain, les outils de transformation se développeront une fois que le débouché sera présent et stable, assurant leur rentabilité. Plutôt que de financer des légumeries qui ne sont pas utilisées, il suggère que l’argent public soit investi dans des aides structurelles à l’achat de produits bio locaux par les collectivités, à l’instar du « coup de pouce dans l’assiette[xxviii] » – finançant à hauteur de 70 % les achats de produits alimentaires bio locaux par les cantines.
Développer la logistique
Les contacts directs entre collectivités et producteurs sont rares, car multiplier les fournisseurs demande davantage de travail. En France, 80 % des achats de la restauration collective passent par des grossistes[xxix]. Le laboratoire Sytra, qui a mené une enquête auprès des acteurs wallons, rejoint ce constat. Or, l’offre des grossistes en produits bio est faible, et la gamme bio locale, quasiment inexistante. L’origine de la plupart des produits bio proposés par les grossistes n’est pas spécifiée.
Les initiatives se développent néanmoins. Des acteurs livrant habituellement les magasins bio ont diversifié leurs activités pour atteindre de nouveaux acteurs. C’est le cas d’Interbio, un outil professionnel de commercialisation actif depuis une quinzaine d’années. Cette entreprise privée travaille avec une dizaine de producteurs bio locaux, surtout des maraichers en grandes cultures, et complète la gamme avec des produits issus d’autres régions. André Lefevre, fondateur et gestionnaire de l’entreprise, est intéressé de travailler avec les collectivités. Cependant, les commandes sont irrégulières et concernent souvent de petites quantités de produits. Pour des raisons de rentabilité, le distributeur ne fournit que les clients réguliers qui commandent pour un minimum de 450 euros. Etant donné que la flotte de camions de 15 à 50 tonnes, investie pour fournir des magasins, est peu adaptée pour se faufiler dans les villes, Interbio collabore avec Restofrais pour les livraisons dans Bruxelles. Depuis quelques années, la coopérative Paysans-Artisans s’est également lancée dans une activité de « petit grossiste » de produits locaux à destination des magasins et des collectivités.
Pour fournir des collectivités, il est donc important que le secteur puisse se structurer en réseau, favorisant les collaborations entre producteurs. Ce partenariat présente de nombreux avantages : mutualiser l’offre, en diversité, volumes et régularité, et se donner les moyens, collectivement, d’une expertise logistique, commerciale et de gestion des commandes. Afin de répondre aux enjeux logistiques, les collectivités pourraient, elles aussi, s’associer pour atteindre les volumes nécessaires à la rentabilité de la filière. Ceci leur permettrait par ailleurs de lancer des marchés en commun, sur base de valeurs et de critères partagés.
Nos politiques sont-ils prêts ?
Le secteur bio est-il prêt à fournir la restauration collective ? Feu vert chez les producteurs, qui attendent cette opportunité avec impatience pour écouler leurs produits. Le développement d’outils de transformation piétine devant le manque de demande, essentiellement en raison des tarifs imbattables des grossistes classiques industriels. Les acteurs logistiques sont présents, mais éprouvent des difficultés face à la demande irrégulière de petites quantités.
D’après les acteurs interrogés, le secteur bio est prêt à fournir les cantines. Stéphanie Goffin ajoute : « Lorsque la Wallonie a lancé le « coup de pouce dans l’assiette », un véritable boum de la demande a eu lieu.Le secteur bio a parfaitement su y répondre, grâce aux producteurs, transformateurs et distributeurs déjà actifs ». Pour conforter ces acteurs, il est donc nécessaire d’activer et de pérenniser la demande de la restauration collective en produits bio locaux. Ho Chul Chantraine plaide pour un soutien structurel :
« Il faut du courage politique, car il s’agit d’une question de santé publique. Il faut mettre l’argent dans les assiettes. »
Stéphanie Goffin s’interroge : le frein est-il uniquement financier et technique, ou ne serait-il pas aussi humain ? Ces questions ne sont-elles pas une bonne excuse pour ne pas changer ses habitudes ? La chargée de mission prône une nécessaire revalorisation du métier de cuisinier dans la restautation collective.
Chapitre 3 : Une diversité de freins
L’alimentation durable a le vent en poupe, mais est-elle forcément bio ? Force est de constater que la certification ne fait pas toujours partie des critères de choix des collectivités et de leurs prestataires, et que ces dernières années, le frein financier revient au-devant de la scène. Le changement des pratiques en cuisine est difficile, tout comme les contraintes administratives liées aux marchés publics. Explorons l’une après l’autre ces différentes entraves à la transition des cantines vers une alimentation bio et locale.
Un manque d’intérêt des grands acteurs
Les sociétés de catering sont des entreprises proposant un service de préparation des repas, soit au sein de leur cuisine centrale, soit dans les infrastructures du client via la mise à disposition de personnel. Le segment des sociétés de catering est aujourd’hui dominé par quatre grandes entreprises européennes : Compass Group, Sodexo, Elior et Api Restauration. En France, elles se partagent 82 % du chiffre d’affaires du secteur, laissant 13 % aux acteurs nationaux et régionaux et 5 % à des acteurs locaux[xxx]. Ces grands groupes brassent des volumes importants. Leur approvisionnement via une centrale d’achats repose sur quelques grossistes. Les trois distributeurs généralistes principaux pour les cuisines de collectivités, identifiés lors de l’enquête du laboratoire Sytra (Université Catholique de Louvain) auprès des acteurs du secteur sont BidFood, Java et Solicious. Les distributeurs s’approvisionnent eux-mêmes chez d’autres distributeurs, chez les transformateurs, via des grossistes (ou coopératives de producteurs) ou directement chez les producteurs.
D’après Biowallonie, la Belgique compte sept sociétés de catering certifiées bio, ce qui signifie qu’une partie des ingrédients qu’elles utilisent sont bio. On y retrouve trois des grandes entreprises européennes, Compass Group, Sodexo et Api Restauration, ainsi que des entreprises plus locales : DuoCatering, Les Cuisines Bruxelloises et TCO Services.
Parmi ces acteurs, seuls les deux derniers semblent réellement tournés vers les produits bio et locaux. Les autres sociétés n’indiquent pas le bio dans leurs objectifs de développement.
D’après leurs certificats bio disponibles sur biocerti.be, ils ne préparent que quelques ingrédients bio, le plus souvent des produits secs non locaux (riz, pâtes, boulgour, quinoa, haricot rouge, pois chiche…) ou des fruits exotiques (banane, kiwi, pamplemousse…).
La Directive (UE)2022/2464[xxxi] oblige les grandes entreprises européennes à publier des informations en matière de durabilité. Le rapport de responsabilité sociale et environnementale doit préciser, en ce qui concerne les critères environnementaux (art.29ter) : l’atténuation (réduction de l’émission de gaz à effet de serre) et l’adaptation aux changements climatiques, les ressources aquatiques et marines sollicitées, l’utilisation des ressources et l’économie circulaire, la pollution engendrée et les atteintes à la biodiversité et aux écosystèmes. A peu de choses près, ces chapitres sont repris dans les rapports, avec peu de références à l’agriculture biologique, incarnant pourtant une réponse à plusieurs de ces enjeux.
Valentine Boone, responsable durabilité au sein de Sodexo (leader belge de la restauration collective), explique que si le bio n’est pas la valeur première mise en avant par l’entreprise, c’est parce que les produits bio sont peu demandés par leurs clients. Sodexo intervient en effet dans environ cinq cents cuisines en Belgique, dont la moitié en Flandre. Le Nord du pays semble moins intéressé par les productions certifiées bio et durables. La majorité des clients sont des entreprises et des maisons de repos et de soins. Le public scolaire, plus souvent demandeur de produits durables, ne représente que 5 % de leur chiffre d’affaires. Davantage d’efforts sont mis dans la provenance des ingrédients : 60 % sont d’origine belge.
Une alimentation durable est donc plus facilement associée à : plus locale, plus végétale, respectant le bien-être animal, peu émettrice de gaz à effet de serre… mais pas forcément au bio !
Place des produits bio dans les sociétés de catering certifiées en Belgique.
La liste des produits bio est issue du certificat bio de l’entreprise disponible sur le site biocerti.be.
· Sodexo
Selon leur « rapport de responsabilité d’entreprise 2023 », 18 cuisines sont certifiées bio sur site. Il n’y a pas de chiffres sur les approvisionnements biologiques.
· Compass group
D’après leur site internet, ils servent 180.000 repas par jour sur 260 sites en Belgique. Leur rapport de durabilité 2023 ne fait aucune allusion à des objectifs bio.
Boulgour, chapelure, couscous, farines, fonio, lasagne, lentille verte et rouge, pâtes, (protéines de) soja, quinoa, riz, sucre de canne, polenta, millet, farine de pois chiche, tofu, seitan, tempeh, son d’avoine, blé vert, épeautre.
· Api restauration
Ils préparent 12.500 repas par jour en Belgique. Selon la « déclaration de performance extra-financière » du groupe, pour l’année scolaire 2022-2023, les approvisionnements comprennent 7 % de produits bio et 7 % de produits en circuit relativement court (« ancrage territorial »).
Quinoa, boulgour, haricot rouge, pois chiche, lentille, maïs surgelé, steaks hachés, yaourt, banane, carotte, patate douce, persil tubéreux, panais, kiwi – poivron vert surgelé, tofu, pâtes, chipolata volaille, petit beurre.
· Aramark
D’après leur site internet, ils servent plus de 65.000 repas par jour. Pas d’allusion à des produits bio.
Peu de données sont disponibles sur l’entreprise. D’après une interview accordée à Biowallonie, ils servent plusieurs milliers de repas par jour à une cinquantaine d’entreprises belges.
L’entreprise fournit 20.000 repas par jour. D’après le représentant de l’entreprise, 35 % des approvisionnements sont certifiés bio. Les ingrédients sont très variés.
L’entreprise fournit quelques 23.000 repas par jour. Lors d’une conférence à un colloque organisé par Biowallonie, une représentante a fourni quelques chiffres sur l’approvisionnement du service. 50 % des produits sont bio, et les potages livrés sont 100 % bio.
Banane, boulgour, clémentine, haricot blanc et rouge, huile d’olive, kiwi, lentille corail, verte et blonde, mandarine, millet, œufs frais, orange, orge, pâtes, poire, pois chiche, pomme, quinoa, semoule, tomates pelées en boite, vermicelles, concentré de tomate, omelettes, boulettes de volaille, lait, burger de bœuf, carotte, potage, yaourt, chocolat.
Le prix
Lors d’une table-ronde organisée par Nature & Progrès au Salon Valériane, une participante s’exprime :
« Je pense que s’il n’y a pas de demande de produits bio de la part des parents dans les écoles, c’est parce que les parents ont peur du coût. »
Le consommateur est en effet habitué aux différences de prix entre bio et conventionnel en grandes surfaces, ce qui est rebutant. Or, une telle différence ne s’applique pas sur le repas pris en cantine, car le passage en bio ne concerne que les quelques pourcents du prix du repas relatifs aux ingrédients transformés. Les autres frais (personnel, infrastructure…) ne sont que peu changés. Ne vaudrait-il pas mieux communiquer sur les prix potentiels de repas bio locaux pris en cantine, afin que le consommateur en prenne acte et puisse évaluer si le surcoût est trop important pour lui ?
Le prix semble le principal frein d’après les acteurs interrogés.
« Un repas scolaire est vendu quatre euros. Ça reste compliqué » témoigne Céline Ernst, représentante de TCO Services.
Lorsqu’ils remettent une offre, les prestataires n’osent pas prendre le risque de proposer des ingrédients trop chers, de peur d’être recalés en raison du prix.
La disponibilité des produits
La disponibilité des produits pose également question.
Céline Grégoire, diététicienne à la maison de repos Notre Dame de Huy, témoigne des difficultés rencontrées pour trouver un fournisseur de pain dans un rayon de quelques kilomètres. Le boulanger doit avoir la capacité de fournir du pain pour environ 200 personnes par jour, en assurant une livraison assez tôt pour le servir au petit déjeuner. Il y eut beaucoup de refus à leurs sollicitations.
Pour les plus gros acteurs, comme Sodexo, toutes les commandes pour la Belgique sont réalisées via une plateforme d’achats. Les volumes demandés sont donc conséquents, et ce sont des grossistes comme BidFood qui répondent à la demande. Valentine Boone témoigne cependant d’évolutions au sein de leur clientèle.
« On recommande aux cuisines de passer par le catalogue (issu de la plateforme d’achats) pour la majorité des achats, mais pour l’hyperlocal, on conseille de passer par des plateformes de distribution, des petites coopératives, des associations de producteurs. L’avantage c’est que quand on commande dix brocolis, ce n’est peut-être pas le producteur A mais le producteur B de la coopérative qui les fournira. Il faut être sûr d’être approvisionné, et ce, malgré les aléas de la production. C’est la solution qu’on a trouvée, et petit à petit, on a de plus en plus de sites qui rentrent dans ce système ».
Dans de nombreuses collectivités, les menus sont établis un mois à l’avance, ce qui empêche d’être réactif et de se coller aux réalités des maraichers.
Les marchés publics
Les collectivités publiques sont soumises à l’obligation de passer par des marchés publics pour désigner leurs fournisseurs de matières premières ou de plats préparés. Tous les acteurs de la restauration collective s’accordent à pointer les modalités de ces marchés comme un frein majeur à une collaboration entre acteurs bio locaux et cantines.
Les marchés publics reposent sur quatre grands principes. La non-discrimination prévoit l’égalité de traitement de tous les opérateurs économiques, qui doivent donc disposer des mêmes informations et dont l’offre sera analysée de manière objective. La transparence assure l’absence de favoritisme. La mise en concurrence permet au pouvoir adjudicateur de contracter aux conditions les plus favorables du marché, dans l’intérêt public. Un nombre suffisant de fournisseurs et prestataires doit donc être consulté. Enfin, le principe de proportionnalité assure que les critères de sélection, d’attribution et les spécifications techniques doivent toujours être liées et proportionnées à l’objet du marché. Dans tous les cas, le cahier des charges du marché ne peut faire allusion à un critère géographique, considéré non-conforme au principe de non-discrimination.
Les marchés publics représentent un obstacle de taille, tant pour les pouvoirs publics que pour les producteurs et transformateurs souhaitant y répondre : lourdeur administrative, difficultés de compréhension du langage juridique, difficultés à remplir tous les critères, etc. José Orrico, représentant des Cuisines bruxelloises, témoigne : « Lorsqu’on lance une procédure de marché, elle est extrêmement complexe. Souvent, on n’a pas de réponse de coopératives ni de producteurs.La collectivité est un levier important pour pouvoir accéder à un changement dans l’alimentation des enfants et des personnes âgées. »
« On aimerait avoir une liberté un peu plus grande sur une part du marché où cette loi serait allégée. Quand on s’adresse à des structures qui ont un visage plus humain, on doit tenir compte d’autres critères que le financier, qui sont aujourd’hui difficiles à intégrer ».
« Il faut des changements au niveau législatif. C’est un parcours du combattant » complète Davide Arcadipane, de l’intercommunale ISOSL.
Les coopératives de producteurs et plateformes de distribution partagent également leurs difficultés. « Les marchés publics incluent souvent des fruits et légumes exotiques, ce qui nous empêche d’y répondre car nous travaillons uniquement avec des produits locaux » interpelle Camille Delvaux, représentante de Made in BW, une plateforme logistique de distribution de produits locaux comptant 130 producteurs. « Il y a une complexité administrative des marchés publics des deux côtés, celui qui émet le marché et celui qui y répond » observe Jorge Ercoli, représentant de Mabio, coopérative de distribution de produits bio d’une quarantaine de producteurs.
En fonction des montants et des types de service dont il est objet, le marché public peut être réalisé suivant différentes formules. Certaines permettent de se passer de publication et d’interroger directement des prestataires potentiels choisis par le pouvoir adjudicateur, ce qui permet de cibler une offre locale. Dans les autres cas, il s’agit d’être créatif et de jouer sur certains critères du cahier des charges pour garantir une origine locale, sans la demander explicitement : cueillette des fruits et légumes à maturité, exigences ou préférences de races animales locales… La Cellule Manger Demain propose une expertise et du conseil pour aider les pouvoirs publics à introduire l’alimentation durable et locale dans leurs marchés publics. Rob Renaerts, gérant du bureau d’études Coduco, n’y croit pas. Pour lui, intégrer des clauses durables dans les marchés publics impliquant de gros volumes – ce qui est le cas des structures qu’il accompagne en milieu urbain – est quasiment impossible.
Enfin, Valentine Boone dénonce aussi de nombreuses contradictions dans les cahiers des charges d’acteurs publics.
« Ils veulent des produits bio, de saison, les plus locaux possible, mais ils demandent aussi des courgettes et des potirons toute l’année ! ».
Ces acteurs sont-ils suffisamment informés sur les réalités de la production et de la transformation alimentaire ?
Les réalités des cuisines
Un frein essentiel est lié au personnel de cuisine. De moins en moins de personnes souhaitent travailler dans la restauration, la main d’œuvre est difficile à trouver, notamment depuis la crise du covid. Chez Sodexo, de nombreux chefs sont issus de l’HoReCa. Ils ont rejoint l’alimentation collective pour disposer d’horaires compatibles avec leur vie de famille.
Valentine Boone témoigne : « Le défi des projets durables, c’est qu’on change une manière de fonctionner. Par exemple, apporter plus de végétal dans les menus, c’est un réel changement culturel. Ce n’est pas dans les habitudes des consommateurs ni de nos chefs, qui ont appris à bien faire leur viande. Si on n’est pas derrière eux et si on ne les accompagne pas, le changement est voué à l’échec. Le bio, ou le frais, c’est pareil. Il faut trouver la perle rare qui a la motivation. »
La formation des cuisiniers est un point crucial. Selon Marie Legrain, le secteur évolue mais il y a encore du travail. « C’est comme pour nous, consommateurs, ce sont des changements d’habitudes. Il ne faut pas essayer de faire la révolution du jour au lendemain. Il faut que les cuisiniers comprennent le pourquoi du projet, il faut les intégrer dans une démarche de réflexion en amont, sinon ils vont freiner des quatre fers, et ça se comprend. » La coordinatrice de la Cellule Manger Demain sensibilise aux réalités de la transition en cuisine : « Ce sont des projets complexes et coûteux en termes de ressources humaines. »
« Si on veut une alimentation durable, on va travailler du frais, de saison, du local. En cuisine, ça demande des ressources humaines en conséquence, sinon, on va retomber dans des modèles que l’on veut éviter, c’est-à-dire des assembleurs de sachets surgelés. On se complique la vie parce qu’on y croit. Ce n’est pas simple, mais c’est beaucoup plus riche. Il faut toute une équipe motivée autour du projet. »
Les collectivités manquent souvent de ressources humaines pour la préparation des repas, ce qui est un obstacle au changement des pratiques. Par ailleurs, les installations sont souvent vétustes, les cuisines, sous-équipées. Ces freins financiers sont autant d’obstacles pour assurer la transition des collectivités vers une alimentation bio et locale.
Les freins à la progression de l’alimentation bio locale étant identifiés, que peut-on mettre en œuvre pour lever ces obstacles ?
Chapitre 4 : Augmenter la part du bio local dans les collectivités
Les entraves à la transition de l’alimentation collectives vers le bio local ont un dénominateur commun : le manque de moyens financiers, que ce soit pour l’achat des produits de qualité, la valorisation et la formation du personnel de cuisine ou l’investissement dans les infrastructures. N’est-il pas temps de développer une politique alimentaire ambitieuse et résolument engagée vers l’agriculture biologique et locale ?
Compenser la hausse des prix
Nous l’avions vu dans le Chapitre 1, les ingrédients ne représentent que le quart du prix d’un repas, soit, en moyenne, deux euros. Passer à une alimentation bio, locale et en circuit court, aurait donc un impact relativement limité sur le prix des repas : cinquante centimes d’euro, à peine ! Mais, nous l’avons vu également, les pouvoirs publics disposent de peu de marges budgétaires pour prendre totalement en charge ce surcoût.
Economiser ailleurs
Plusieurs collectivités françaises ont choisi de faire la chasse aux dépenses inutiles et de consacrer les économies réalisées au passage à une alimentation bio locale.
Dans une table-ronde organisée par Ecotable, une entreprise de l’économie sociale et solidaire accompagnant la transition de la restauration vers l’alimentation durable en France, Laure Verdeau, directrice de l’Agence bio, s’exprime :
« Chez les restaurants engagés, peu importe l’inflation, quand on a décidé de mettre du bio au menu, on joue sur tous les leviers. Le prix du bio n’est qu’un pixel de la photo. La grande photo, c’est le projet d’établissement et comment on gère tout, de l’énergie au gaspillage, pour retrouver des marges et mettre du bio. »
Plusieurs leviers permettent aux collectivités de réduire ou d’annuler le surcoût de produits bio : gaspiller moins, cuisiner plus en évitant les produits hyper-transformés, acheter de saison, en direct, en vrac… Dans le cadre de ce même événement, Ariane Delmas, dirigeante des Marmites Volantes, rapporte les pratiques de leur cuisine collective pendant la poussée d’inflation des produits alimentaires : « On met moins de biscuits achetés bio et on fait plus de cakes maison parce que ça nous coûte moins cher. On met du citron ou des pépites au lieu de ne mettre que du chocolat, et les enfants se régalent. »
Xavier Anciaux relaie quelques constats réalisés par la ville de Liège.
« Avant de démarrer sa transition alimentaire, la ville a fait une étude sur le gaspillage : 60 % des soupes finissaient à l’égout, 55 % du poids de l’assiette allait à la poubelle. Une école était livrée pour 20 élèves, et 30 élèves mangeaient dessus car les portions étaient souvent trop grosses. »
« Il y a déjà de la marge pour la transition en gérant mieux les doses. » Le Collectif Développement Cantines Durables propose de réduire – sans pour autant les supprimer – la part de produits carnés, qui pèsent lourd dans la balance économique.
Un plan d’action global doit donc être mis en place par la collectivité et/ou par la société de catering qui s’occupe de la préparation des repas.
Imposer une part de produits bio locaux dans les collectivités publiques
Votée en octobre 2018, la loi Egalim prévoyait une évolution de l’offre des collectivités françaises vers une part d’au moins 50 % de produits de qualité durable, dont 20 % de produits biologiques pour 2022. Si l’ambition n’a pas été totalement remplie, il est important de noter l’ascension impressionnante des chiffres. Alors qu’en 2019, les produits bio ne représentaient que 2,9 % des ingrédients de la restauration collective, cette part a doublé en à peine deux ans, passant à 6,6 % en 2021. Si à peine 4 % des cantines proposaient du bio dans leur menu en 2007, ce chiffre est passé à 65 % en 2019[xxxii]. Les cantines autogérées sont légèrement plus engagées (67 %) que les cantines en gestion concédée (60 %), les acteurs publics (78 %) le sont davantage que les privés (53 %). Les produits bio proposés sont à 72 % d’origine France et à 50 % d’origine régionale, ce qui montre l’importance du choix de produits locaux[xxxiii]. Imposer des pourcentages de produits bio locaux dans toutes les collectivités semble donc porter ses fruits.
Serait-ce une idée à appliquer dans la Fédération Wallonie-Bruxelles ? C’est un avis partagé par Valentine Boone. « Tant que nous ne disposons pas de véritables directives politiques dans toutes les régions, l’ensemble du marché continuera à rédiger des cahiers des charges « à la carte ». En Wallonie et à Bruxelles, des entités comme la cellule Manger Demain et Good Food permettent d’instaurer un cadre. Nous avons d’ailleurs observé une évolution positive dans les appels d’offres ces dernières années. » Imposer un certain pourcentage, voire la totalité, de produits bio locaux dans les collectivités permettrait de renforcer nos filières. Etant donné toutes les externalités négatives de l’alimentation conventionnelle, industrielle et mondialisée, le retour sur investissement serait immédiat : en termes de santé publique, de santé environnementale, de développement de l’économie locale et de l’emploi… Qu’attendons-nous ?
Pour Marie Legrain, les aides publiques dédiées à l’alimentation durable sont un investissement gagnant sur le long terme.
« Le coup de pouce du local dans l’assiette, le Green Deal cantines durable coûtent, mais ils font faire des économies à long terme. L’alimentation durable a beaucoup moins d’externalités, beaucoup moins de coûts cachés. Elle pèse beaucoup moins sur la société en termes de frais de santé, biodiversité, environnement… C’est un calcul d’austérité à long terme ! ».
Xavier Anciaux partage cet avis. « Il y a du capital dans lequel on peut aller chercher, ce sont ces externalités négatives. On investit maintenant dans l’alimentation, et on réduit les frais de santé. Diabète, cancer, obésité sont des maladies liées au mode de vie et à l’alimentation. On va financer cette transition par des gains en soins de santé, en biodiversité, par la création d’emploi ».
« La ville de Liège a investi pour un million de marchandises alimentaires cette année. 600.000 euros restent en province de Liège, et la plus grande partie est consacrée au bio. »
Vers des repas gratuits à l’école ?
De nombreuses aides publiques existent pour intervenir dans l’introduction de produits durables et locaux dans les collectivités. Et si les aides publiques s’orientaient vers une gratuité des repas à l’école ? Cette mesure incitative permettrait d’augmenter le nombre de repas pris à la cantine, et donc d’atteindre une masse critique suffisante pour développer l’offre, que ce soit via une société de catering ou une cuisine de l’établissement. Comme pour toutes les aides publiques, si une telle mesure se met en place, il faut veiller à sa pérennité afin de ne pas mettre en danger toutes les structures qui se développeraient pour développer la filière.
La gratuité des repas pour les écoles maternelles et primaires est déjà en cours dans les écoles à discrimination positive. Marie Legrain partage son avis sur cette mesure. « Ça fait un grand boost dans le nombre de repas pris à l’école. Il y a beaucoup d’avantages, mais on observe qu’il y a beaucoup plus de gaspillage. Parfois les parents commandent les repas et les enfants ne se présentent pas, ou ils se présentent mais ne mangent pas. Comme c’est gratuit, ça déprécie la valeur de la nourriture. » La coordinatrice de la Cellule Manger Demain préfère l’approche de la sécurité sociale alimentaire, qui préserve la valeur de la nourriture, et où chacun cotise proportionnellement à ses revenus. Pour Rob Renaerts, gérant de Coduco, offrir des repas à des familles qui ont les moyens financiers de les payer n’a pas de sens. Il préfère également l’option d’un tarif basé sur les revenus.
Pérenniser les aides publiques
Les aides publiques sont les bienvenues pour soutenir une alimentation bio locale dans les collectivités. Actuellement, des enveloppes budgétaires sont mobilisées dans les secteurs de la santé, de l’environnement et du développement durable à travers différentes politiques (voir encadré). Cependant, ces politiques sont court-termistes, susceptibles de changer, notamment à chaque législature. Cette instabilité est inconfortable, voire dangereuse pour les filières qui s’investissent pour nourrir les collectivités.
Marie Legrain relaie la situation des producteurs. « Il faut diminuer la prise de risque pour les agriculteurs. C’est aux politiques à réfléchir à long terme. Si on veut durablement encourager l’offre, il faut assurer la demande. Le plan de relance a été une grande chance, en Wallonie, pour le circuit court. Mais il a un début et une fin. Le « coup de pouce du local dans l’assiette » doit être un levier financier mis en place de manière structurelle. Il répond à un déséquilibre entre les moyens que les consommateurs ont à mettre dans leur alimentation, y compris les consommateurs les plus fragilisés – et on sait qu’il y en a de plus en plus -, et la volonté de rémunérer les producteurs correctement et avoir des produits de qualité. »
« Le jour où ça s’arrête, tout s’écroule comme un château de cartes. Il y aura peut-être quelques écoles qui continueront mais ça restera à la marge. Or nous voulons une transition de masse. Il faut une politique à long terme ».
Des politiques publiques en faveur de l’alimentation durable dans les cantines
Des soutiens politiques se développent, au fil des années, pour favoriser la progression des collectivités vers une alimentation durable.
· Un programme européen finance des fruits, légumes et produits laitiers dans les écoles, en favorisant, par un système de points, les produits issus du circuit court, de coopératives, achetés à un prix juste, certifiés bio ou cultivés selon les principes de la lutte intégrée. En Belgique, en 2023, ce subside a permis à 776 écoles participantes de fournir à leurs élèves une vingtaine de collations gratuites par an.
· Le Green Deal Cantines Durables, initié en 2019, favorise la transition des cantines et une relocalisation de l’assiette via une labellisation volontaire (avec obligation de résultats) en bénéficiant d’un accompagnement de la Cellule Manger Demain et de plusieurs subsides permettant d’acheter des produits et du matériel.
· Le programme Collation Soupes gratuites finance la distribution de potage-collation (ou autres collations saines) gratuit aux enfants de 73 écoles maternelles et primaires situées dans des zones à indice socio-économique faible. Ce subside est géré par le Collectif Développement Cantines Durables. C’est dans ce cadre que notre Réseau RADiS fournit des potages à plusieurs écoles de la région dinantaise.
· Le Gouvernement wallon a également mis en place des repas chauds gratuits dans les écoles à encadrement différencié (une école sur quatre). Cette mesure, démarrée en 2018 par un projet pilote avec les classes maternelles spécialisées, s’est progressivement étendue à tout le fondamental, ordinaire et spécialisé. La subvention octroyée aux écoles est de 3,7 € par repas et par élève. De plus, une intervention de 40 € par élève et par an est prévue pour financer l’achat de matériel et le personnel nécessaire à l’organisation des repas. En 2024, on voit une pérennisation de ce subside via un décret avec un budget de 21 millions d’euros.
Deux labels permettent aux collectivités de mettre en avant leurs actions pour renforcer la durabilité des repas.
· En Wallonie, 351 cantines (7 %) sont à ce jour signataires du Green Deal Cantines Durables, 119 sont labellisées. Le label implique l’utilisation obligatoire de 5 à 15 produits bio selon le niveau de reconnaissance (nombre de « radis »). L’ensemble des signataires représente 4,3 millions de repas par an, majoritairement dans le secteur de l’enseignement (79 %) et de la santé (19 %).
· A Bruxelles, 53 cantines (3 %) sont labellisées Good Food et 16 sont en voie de recevoir le label. L’engagement porte sur l’utilisation de minimum 8 produits achetés en bio pendant toute l’année.
Avec quel succès ?
Contrairement à la France, qui procède chaque année à une enquête de grande ampleur auprès des collectivités en vue d’évaluer la progression de l’alimentation durable, la Belgique ne dispose pas de moyen de suivi. Impossible, donc, de savoir quelle est la part des produits bio et locaux dans les assiettes de la restauration collective.
Une évaluation de la situation des cantines labellisées Cantines durables est réalisée par la Cellule Manger Demain. Elle s’appuie sur le « coup de pouce du local dans l’assiette », un dispositif d’aide financière proposé par la Région wallonne aux signataires du Green Deal. Ce soutien s’élève à 50 % des dépenses en produits locaux (70 % pour les produits bio) à hauteur de maximum 0,5 euros par repas. En 2023, les factures remises par les collectivités demandant ce soutien concernent 1,1 millions d’euros d’achats de produits locaux, parmi lesquels les produits bio représentent 50 % (76 % si on exclut la viande). 78 % des cantines affirment avoir augmenté leur approvisionnement en produits bio grâce à cette aide financière.
Revoir la loi sur les marchés publics
« Même si nous vivons dans le pays de Magritte, l’alimentation n’est pas une chaise de bureau. On est tous d’accord sur ce point. Une chaise de bureau, un vêtement ou encore un album photo, nous pouvons nous en passer. Pour l’alimentation, c’est différent, c’est un bien vital, que ce soit en quantité mais aussi en qualité ! En effet, celle-ci a un impact essentiel sur notre santé. Elle mérite donc un traitement différent d’une marchandise lambda », peut-on lire sur le site internet de la Cellule Manger Demain. L’association travaille, depuis juillet 2022, pour la mise en place d’une exception alimentaire dans les règles de marchés publics, autrement appelée « cadre rénové de la commande publique »[xxxiv]. Une pétition citoyenne a été mise en place, et un plaidoyer a été réalisé en vue des élections européennes de juin 2024. A l’échelle de l’Europe, la campagne « Buy Better Food »[xxxv] réclame des règles en matière de marchés publics qui soient bénéfiques pour l’environnement, pour les consommateurs et les travailleurs, et qui fournissent une alimentation saine à tous les citoyens européens dans les lieux publics tels que les écoles, les hôpitaux et les maisons de retraite.
Rob Renaerts, gérant du bureau d’études Coduco, désapprouve cette initiative. « On ne va pas changer une réglementation qui est basée sur le fondement de l’Union européenne, qui est le libre-échange de biens et de services, parce qu’on veut acheter des produits locaux alimentaires. Je n’y crois absolument pas. » Affaire à suivre…
Sensibiliser
La transition des collectivités vers le bio local implique des adaptations dans des cuisines qui sont déjà sous pression, en sous-effectif, en manque d’infrastructures et de compétences. Pour initier le changement, il faut à la fois que les mangeurs fassent pression sur le pouvoir organisateur, et que le personnel de la collectivité soit sensible et motivé, mais aussi, accompagné et formé.
Les formations proposées par la Cellule Manger demain sont essentielles pour le personnel de cuisine. « On parle de protéines végétales, on parle de choses que certains n’ont jamais appréhendé dans leur métier : comment cuisiner les légumineuses, comment équilibrer l’assiette, car les référentiels ont changé. »
Sodexo a mis en place une dynamique pour former son personnel à une cuisine plus végétale : intégrer plus de légumes et réduire la portion de viande, pour une alimentation plus diététique et plus durable. Une formation a été organisée dans une grande école culinaire par le siège de Sodexo, et chaque pays l’adapte à ses réalités. La formation des premiers chefs belges de la société a eu lieu en juin dernier.
Chez ISOSL, une intercommunale liégeoise active dans les soins de santé et fournissant les repas d’écoles et de crèches, les cuisiniers sont invités à rencontrer les producteurs pour mieux comprendre leur travail et pour dialoguer sur la qualité des produits.
« On a réussi à décloisonner le monde des collectivités avec celui des producteurs. C’étaient souvent des mondes qui ne se parlaient plus. Une de nos réussites est d’avoir remis nos cuisiniers dans les fermes, et inversement, d’avoir permis à des fournisseurs de venir voir ce secteur. »
Les coopératives de producteurs livrant les collectivités mettent également le pied à l’étrier. « On essaie de communiquer au maximum sur les pratiques de nos producteurs, la façon dont les différents aliments sont produits » témoigne Jorge Ercoli, représentant de Mabio.
Chez SAW-B, Xavier Anciaux insiste sur la nécessité que les collectivités s’intéressent aux acteurs de l’approvisionnement bio local pour bien établir leurs marchés publics et mieux coller à la réalité de terrain. « Si on veut 40 légumes différents, découpés de trois manières différentes, pendant toute l’année, aucun maraicher ne sait y répondre. Il faut une société coopérative ou une entreprise qui a la capacité de faire ce type de produit, qui a des producteurs avec elle qui sont capables de produire cette matière première. Un acteur qui a des frigos, des chauffeurs, des camionnettes, qui sait facturer, etc. »
Small is beautiful ?
Et si on remettait en service des cuisines destinées à une transformation hyperlocale de petits volumes de produits bio locaux ? Cette solution présente plusieurs avantages. Le premier, mis en avant par Thérèse Marie Bouchat de la coopérative Paysans-Artisans, est de permettre à de petits producteurs de participer à l’approvisionnement des collectivités. Le second avantage est de bénéficier, grâce aux moindres volumes d’achats, de procédures simplifiées de marchés publics, ce qui permet de les orienter davantage vers des producteurs locaux. Ainsi, la commune d’Onhaye a pu facilement collaborer avec la Ferme Piette, située à quelques kilomètres de ses écoles, pour l’approvisionnement en yaourts bio pour la collation. La proximité des producteurs et des mangeurs renforce les liens sociaux en leur permettant de se rencontrer, dans les champs ou au sein de la collectivité, ce qui est un atout précieux dans la sensibilisation des enfants. Enfin, la cuisine permet de recréer une dynamique locale, comme l’a démontré le Réseau RADiS en région dinantaise : des séances d’épluchage et de découpe des légumes pour le potage-collation ont été réalisées avec les bénéficiaires de structures sociales, qui ont eu beaucoup de fierté à participer à la transition alimentaire des écoles de leurs communes. Ces outils de transformation locale sont aussi, potentiellement, des leviers d’action sociale, via une réinsertion sociale ou professionnelle de publics défavorisés.
Cependant, la juste échelle doit être recherchée. Dans la commune d’Ath, accompagnée par l’asbl Biowallonie, plusieurs cuisines dispersées ont été supprimées en faveur d’une cuisine centralisée afin d’atteindre une échelle plus favorable à la rentabilité. Dans la commune d’Onhaye, Nathalie Lekeux, première échevine, souhaiterait développer une cuisine en vue de préparer les repas des écoles publiques. Elle s’inquiète des contraintes financières et de la gestion du personnel.
« A notre échelle, un cuisinier serait nécessaire. Mais que faire s’il tombe malade ou souhaite partir en vacances ? »
Il faut donc, pour des raisons d’organisation pratique, atteindre une masse critique permettant l’engagement d’une équipe de cuisine pouvant se relayer. Selon Rob Renaerts, gérant du bureau d’études Coduco, un cuisinier peut préparer entre 50 et 80 repas en travaillant de manière manuelle (et de 200 à 300 en utilisant des ingrédients surgelés). Il faut aussi penser à la logistique, c’est-à-dire à la livraison des repas dans les différents établissements. Selon Rob Renaerts, l’organisation pratique est un problème aussi important que celui de la rentabilité.
Et le citoyen, dans tout ça ?
Comment, en tant que citoyen, agir pour une transition de l’alimentation collective vers le bio local ? La question fut posée lors de la table-ronde organisée par Nature & Progrès au Salon bio Valériane en septembre 2024.
L’un des participants propose de rejoindre les associations de parents dans les écoles, afin de porter l’idée et d’encourager la direction, ainsi que toute l’équipe éducative et de cuisine.
« Les perturbateurs endocriniens n’aident pas les enfants à bien réfléchir ! Il y a moyen de se saisir de ces questions. C’est énergivore, ce sont des combats… Que fait-on pour la cantine, comment coopère-t-on avec l’équipe éducative autour des questions de santé et d’alimentation, comment introduit-on ces changements dans l’école… C’est un des moyens où on peut mettre un point de pression supplémentaire. »
En France, une association, Un plus bio[xxxvi], encourage les citoyens à s’investir dans la transition alimentaire de l’école en publiant un guide pratique pour les parents (mais aussi pour les élus), et en donnant des conférences et du conseil. L’association, née en 2002, rassemble également les collectivités engagées et les décideurs pour qu’ils puissent échanger sur leurs pratiques.
Xavier Anciaux insiste sur ce levier.
« Surtout pas de culpabilité personnelle car c’est un problème collectif, donc politique. Il faut faire du lobbying. La meilleure chose à faire c’est de rejoindre des collectifs. Rejoindre une association de parents, rejoindre Nature & Progrès ou un conseil de politique alimentaire ».
Les conseils de politique alimentaire regroupent des personnes intéressées par la transition alimentaire à l’échelle locale. A Charleroi, parmi les six groupes de travail lancés dans ce cadre, un s’intéresse à l’alimentation collective.
Dans le cadre du Réseau RADiS, des bénévoles sont appelés à participer à la préparation des légumes pour la réalisation des potages-collation. Une petite pierre qui permet de soutenir l’initiative. Plusieurs autres coopératives de producteurs reposent elles aussi sur du bénévolat.
Il existe donc plusieurs manières, pour les citoyens, de s’impliquer dans la transition des cantines vers une alimentation bio locale.
Conclusion : Vers une politique alimentaire ambitieuse ?
Depuis sa naissance en 1976, Nature & Progrès milite pour un changement de modèle alimentaire vers une agriculture bio et locale, « pour notre santé et celle de la Terre ». Mais cette alimentation durable et de qualité est vendue à un prix plus élevé que la malbouffe industrielle, alors que ce sont les collectivités qui paient la facture des dégâts sur l’environnement, sur la santé et sur la société de ce modèle agro-alimentaire destructeur. La question de l’accessibilité des produits biologiques et locaux se pose, la bio étant souvent associée à une alimentation de riches et de niche.
Les collectivités constituent un levier important de la transition alimentaire et de son accessibilité pour le plus grand nombre. Une intervention publique permet en effet de combler le trou entre les moyens des consommateurs et un prix rémunérateur pour toute la filière, notamment les producteurs. Le secteur de l’alimentation collective a évolué de manière défavorable ces dernières décennies. La pression financière a généré une détérioration de la qualité des repas. Le nombre de repas pris dans les écoles s’est réduit. Des cuisines ont fermé, passant le relais à des sociétés de catering. Certaines écoles ont même cessé de proposer une restauration. En tant que citoyens, nous sommes tous concernés car nous, nos enfants, nos parents passons tous par des cantines : des crèches, des écoles, des maisons de soins ou de repos… Revendiquons le droit à une alimentation saine et de qualité dans les collectivités, pour toutes et tous !
Le secteur de l’alimentation collective a besoin d’une transition, de pouvoir valoriser l’origine et la qualité de ses produits, la saveur de ses repas. Le prix des ingrédients bio locaux semble être le premier obstacle des acteurs de l’alimentation collective, même s’il ne représente, in fine, que l’équivalent de cinquante centimes par repas. L’offre bio locale est bien développée et organisée, et peut globalement répondre à la demande des collectivités, à part celle des plus grandes sociétés de catering qui commandent des volumes trop importants. Les règles des marchés publics, passage obligatoire pour l’approvisionnement des cantines publiques, sont une réelle entrave aux collaborations avec les producteurs bio locaux étant donné leur lourdeur et complexité administrative, ainsi que l’interdiction de cibler une origine locale. Enfin, les contraintes de ressources humaines, de compétences et d’équipement en cuisine représentent également un frein à la transition. Passer en bio local signifie de changer une manière de fonctionner bien ancrée dans la formation et dans les habitudes des professionnels.
Plusieurs solutions ont cependant été identifiées au cours de cette étude, et mériteraient d’être approfondies par nos pouvoirs publics. La plus ambitieuse, qui permettrait de donner un élan à la filière bio locale, serait d’imposer une part – et, à terme, la totalité – d’ingrédients bio locaux dans les repas préparés par les collectivités. Une mesure déjà prise en France et dont les premiers résultats sont prometteurs.
Une intervention publique pour favorise l’accès à des repas bio locaux dans les écoles, en se basant par exemple sur les principes de solidarité de la sécurité sociale alimentaire, permettrait un engagement des parents, augmentant la part de repas pris à l’école, et permettant d’arriver aux volumes nécessaires à une meilleure balance économique de la filière.
Si ces mesures semblent coûteuses, car il est nécessaire de soutenir financièrement cette transition, elles seraient accompagnées de nombreuses plus-values : amélioration de la santé publique et environnementale, création d’emploi local, renforcement des filières agricoles, etc.
Nature & Progrès demande une évolution de la vision des politiques vers une meilleure prise en compte des externalités de nos systèmes alimentaires. Misons sur une agriculture et une alimentation vertueuses et responsables, pour les générations futures. N’est-il pas temps de sortir du court-termisme et de décloisonner les budgets publics pour mettre en place une politique alimentaire ambitieuse et transversale, sur le long terme, pour notre santé et celle de la Terre ? Chez Nature & Progrès, nous le croyons !
Comment parvenir à un changement de cap politique vers un engagement pour une agriculture et une alimentation bio et locale ? Nature & Progrès s’intéresse à deux leviers.
Le premier est d’apporter des chiffres et études scientifiques apportant la preuve que l’investissement dans le bio local est gagnant par rapport aux externalités du modèle alimentaire dominant actuel. Une étude réalisée en France par l’ITAB (Institut technique de l’agriculture biologique) en 2016, et actualisée à la demande du ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires en 2024, a chiffré les externalités de l’agriculture biologique. Les chercheurs se sont basés sur quelques 800 articles scientifiques, avec l’appui de différents organismes de recherche (INRAE, INSERM, ISARA). Les résultats de cette recherche – et d’autres menées dans les pays voisins – gagneraient à être diffusés et vulgarisés vers les politiques et les citoyens. Et pourquoi ne pas réaliser une telle étude pour le territoire belge ?
Le second levier consiste à inscrire le droit à l’alimentation dans la Constitution belge et européenne. En France, Magali Ramel, docteure en droit public et chercheuse, défend cette idée. « Le droit à l’alimentation est consacré en droit international. Il a été pensé pour lutter contre la faim dans le monde, défini et largement travaillé au niveau de la FAO. Mais c’est un droit qui n’est pas reconnu aujourd’hui dans les pays développés. » Que changerait l’inscription du droit à l’alimentation dans la Constitution de pays comme le nôtre ? « Reconnaitre un droit a une incidence juridique : c’est reconnaitre que l’enjeu de l’accès à l’alimentation engage la responsabilité des pouvoirs publics. L’enjeu n’est alors plus individuel ou dans les mains des associations. » Cette avancée juridique porterait donc la responsabilité de fournir une alimentation durable pour toutes et tous sur les politiques. Elle envisage l’accès à la nourriture, non pas comme un besoin, mais comme un droit, permettant aux citoyens d’avoir recours à la justice si aucune aide ne leur est apportée. « Toutes les politiques publiques, qui concernent la production, le commerce, le droit des semences, le foncier, la propriété intellectuelle, le marketing… devront s’accorder à cet enjeu de donner accès à tous à une alimentation durable. » Voici donc un moyen d’encourager – voire de forcer – le développement d’une politique transversale sur le long terme. « Venir contraindre les politiques publiques à engager leur responsabilité contribuera à faire bouger les systèmes alimentaires, plutôt que de laisser le changement reposer sur la seule responsabilité individuelle de consomm’acteurs », complète la chercheuse.
Nature & Progrès compte donc utiliser ces deux leviers pour encourager les politiques publiques à miser sur l’agriculture biologique et locale, et la rendre accessible pour tous, notamment via le levier de l’alimentation collective.
Références
Personnes-ressources
Xavier ANCIAUX
SAW-B, chargé de projet
Interview, 21 août 2024
Témoignage recueilli lors de la table-ronde « Cantines bio locales, et si on recréait des cuisines » organisée par Nature & Progrès, 6 septembre 2024
Davide ARCADIPANE
ISOSL, chargé de projet
Témoignage recueilli lors de l’atelier « Du bio wallon en restauration collective » organisé par Biowallonie, 22 février 2024
Valentine BOONE
Sodexo, responsable développement durable
Interview, 19 août 2024
Thérèse-Marie BOUCHAT
Paysans-Artisans, gérante
Témoignage recueilli lors de l’atelier « Du bio wallon en restauration collective » organisé par Biowallonie, 22 février 2024
Ho Chul CHANTRAINE
SAW-B, chargé de projet
Interview, 6 mai 2024
Ariane DELMAS
Les Marmites volantes, dirigeante
Témoignage recueilli lors de la table-ronde « Comment rester engagé dans une période inflationniste » organisée par Ecotable, 22 avril 2024
Camille DELVAUX
Made in BW, chargée de projet
Témoignage recueilli lors de l’atelier « Du bio wallon en restauration collective » organisé par Biowallonie, 22 février 2024
Sylvie DESCHAMPHELEIRE
Collectif Développement Cantines Durables, directrice
Interview, 21 février 2024
Jorge ERCOLI
Mabio, chargé de projet
Témoignage recueilli lors de l’atelier « Du bio wallon en restauration collective » organisé par Biowallonie, 22 février 2024
Céline ERNST
TCO Services, chargée de projet
Témoignage recueilli lors de l’atelier « Du bio wallon en restauration collective » organisé par Biowallonie, 22 février 2024
Stéphanie GOFFIN
Biowallonie, coordinatrice du pôle alimentation durable
Interview, 23 avril 2024
Témoignage recueilli lors de la table-ronde « Cantines bio locales, et si on recréait des cuisines » organisée par Nature & Progrès, le 6 septembre 2024
Céline GREGOIRE
Maison de repos Notre-Dame de Huy, diététicienne
Témoignage recueilli lors de la table-ronde « Cantines bio locales, et si on recréait des cuisines » organisée par Nature & Progrès, le 6 septembre 2024
André LEFEVRE
Interbio, gérant
Interview, 24 avril 2024
Nathalie LEKEUX
Commune d’Onhaye, Première échevine
Interview, 21 août 2024
José ORRICO
Cuisines Bruxelloises, représentant
Témoignage recueilli lors de l’atelier « Du bio wallon en restauration collective » organisé par Biowallonie, 22 février 2024
Rob RENAERTS
CODUCO, gérant
Interview, 23 septembre 2024
Marie LEGRAIN
Cellule Manger Demain, coordinatrice
Interview, 28 août 2024
Témoignage recueilli lors de la table-ronde « Cantines bio locales, et si on recréait des cuisines » organisée par Nature & Progrès, le 6 septembre 2024
Magal RAMEL
Docteure en droit public et chercheuse
Témoignage recueilli lors de la table-ronde « Le droit à l’alimentation : bientôt dans la Constitution » organisée par Ecotable, 17 jullet 2024
Laure VERDEAU
Agence bio, directrice
Témoignage recueilli lors de la table-ronde « Comment rester engagé dans une période inflationniste » organisée par Ecotable, 22 avril 2024
Publications
[i] En 2022 pour la Belgique selon la Fédération belge des banques alimentaires. En savoir plus : www.foodbanks.be
[iv] Conseil Bruxellois de Coordination Sociopolitique. 2013. Alimentation de qualité. Un accès pour tous ! Bis, Bruxelles information sociales (169), 44 pages. https://cbcs.be/bis-no169-2013-alimentation-de/
[v] Le Pape François. 2015. Laudato Si’. Editions Embrasure. 268 pages.
[vi] La Concertation Aide Alimentaire rassemble les organisations actives dans l’aide alimentaire en Région bruxelloise et en Wallonie : épiceries sociales, restaurants sociaux, centres de distribution de colis, frigos solidaires, plateformes d’approvisionnement, etc. Concertation Aide Alimentaire. 2023. Pour un accès à une alimentation de qualité pour tou.te.s. Mémorandum 2024. 24 pages. https://www.fdss.be/fr/publication/memorandum-2024-de-la-concertation-aide-alimentaire/
[vii] Secours Catholique. 2021. Etat de la pauvreté en France, faim de dignité.
[viii] Institut national de la statistique et des études économiques : www.insee.fr
[xi] Un inventaire des types de collectivités par province wallonne a été réalisé en 2021 par Manger Demain. Manger Demain. 2021. Etat des lieux de l’alimentation durable en Wallonie. Partie IV – Restauration hors domicile, les chiffres clés. 5 p.
[xii] Goffin S. 2020. Approvisionner le secteur de la restauration collective : une opportunité pour le secteur bio wallon. Itinéraires bio 53 : 12-15.
[xiii] Goffin S. 2020. Approvisionner le secteur de la restauration collective : une opportunité pour le secteur bio wallon. Itinéraires bio 53 : 12-15.
[xiv] Claude Fischler. 1996. La « macdonalisation » des mœurs ; dans J.-L. Flandrin et M. Montanari, Histoire de l’alimentation, Fayard, Paris, 915 p.
[xv] Lessirard J., Patier C., Perret A. et Richard M.-A. 2017. Sociétés de restauration collective en gestion concédée, en restauration commerciale et approvisionnements de proximité. Rapport. 62 p.
[xvi] Ministère de l’emploi et de la solidarité. 1997. Contrat d’études prospectives Hôtellerie-Restauration-Cafés. 34 p.
[xvii] Biowallonie et Manger Demain. Présentation orale dans le cadre d’un atelier « Du bio wallon en restauration collective : tendances actuelles et à venir « , lors de la journée annuelle de réseautage bio du 22 février 2024.
[xviii] Lessirard J., Patier C., Perret A. et Richard M.-A. 2017. Sociétés de restauration collective en gestion concédée, en restauration commerciale et approvisionnements de proximité. Rapport. 62 p.
[xix] Pierre Perret. 1972. C’est bon pour la santé.
[xxi] Realisab. 2014. La restauration collective peut-elle être un débouché pour vous ? Restauration collective et approvisionnement local, les clés de la réussite. Brochure, 124 p.
[xxii] Ligue des Familles. 2022. Où est passée la gratuité scolaire ? La facture salée de l’école. Etude, 57 p.
[xxiii] Antier C., Petel T. et Baret Ph. 2019. Etude relative aux possibilités d’évolution de l’approvisionnement des cantines vers des modes d’agriculture plus durables en Région wallonne. Rapport, 106 p.
[xxv] Rapport 2022 de l’Observatoire Restauration Biodurable.
[xxvi] Manger Demain. 2022. Les légumeries de produits de 4ième gamme locaux, une réelle opportunité ? 24p.
[xxvii] Amrom, C., Baret, P., Courtois, A.-C., Montois, R., Riera, A. 2022. Soutenir la relocalisation de l’alimentation en Wallonie : cartographie et analyse de l’offre alimentaire. UCLouvain.
[xxxii] Agence Bio et CSA Research. 2019. Mesure de l’introduction des produits bio en restauration collective. Rapport présenté sous forme de slides. 80 p.
[xxxiii] Agence Bio et CSA Research. 2019. Mesure de l’introduction des produits bio en restauration collective. Rapport présenté sous forme de slides. 80 p.